Religion et Révolution en pays d’Hérault

Il n’est pas sans intérêt, au moment où l’attention générale se fixe sur la Révolution, d’examiner de plus près une petite région où les problèmes religieux ont toujours joué un certain rôle.

Les problèmes soulevés sont ceux de toute la France mais il est intéressant de voir quel aspect ils prennent dans cette partie du bas Languedoc si éloignée, en 1789 de Paris et de ses soubresauts violents. Nous sommes là au centre de l’Hérault, à l’endroit même où presque tous les évêchés du département se côtoient : Pézenas est dans l’évêché d’Agde mais Valros est dans celui de Béziers, Saint-Pargoire dans celui de Montpellier et Saint-André-de-Sangonis dans celui de Lodève. Seul l’évêché de Saint-Pons semble rester à l’écart de cette communion.

Cette région est aussi le pays des contrastes, on y trouve de riches abbayes, comme à Valmagne, de riches cures comme à Montagnac mais aussi nombre de cures très pauvres où résident des congruistes, des curés réduits à la portion congrue.

Mais là encore n’est pas la véritable originalité, la vague protestante semble s’être arrêtée dans cette région et cela depuis l’installation de la réforme dans notre région. Évidemment on ne trouve pas ici la densité protestante des Cévennes ou de la région de Nîmes, mais il existe des foyers protestants et, au-delà, il n’y en a plus, comme si le fleuve Hérault formait une frontière.

Cette imprégnation n’est d’ailleurs pas générale, on trouve seulement, cà et là, des foyers plus ou moins importants. Ainsi si Florensac, Montagnac, Saint-Pargoire, Villeveyrac, Canet, Saint-André-de-Sangonis ont connu un souffle protestant, au-delà Pézenas, Béziers ou Narbonne n’ont été que très peu touchés.

On peut donc voir, dès le départ, deux questions importantes se dégager de cette vue d’ensemble :

  • Comment, dans notre petite région, les catholiques ont réagi devant la Révolution ?
  • Quel rôle particulier les protestants Ont joué pendant cette période ?

Nous verrons en effet que, compte tenu de la Révocation de l’Édit de Nantes, les réactions ne pouvaient être identiques, dans les villages complètement catholiques et dans ceux où une minorité protestante existe.

Une première chose frappe un observateur non averti quand il regarde les cahiers de doléances et en particulier, ceux du Tiers état. Comme dans une même région, ils possèdent des points communs, voyons par exemple le « Cahier du Tiers état de la ville de Pézenas » que nous connaissons (Archives parlementaires). On est tout d’abord frappé par l’attitude, en apparence ambiguë, en réalité raisonnable, du Tiers état vis-à-vis de la religion. En effet, si le clergé est critiqué, la religion est jugée nécessaire, c’est ce que nous révèlent quelques articles significatifs :

  • « que les nombreux abus qui se découvrent dans l’ordre du clergé et contre lesquels le clergé lui-même a prêché de tout temps soient attaqués d’une manière solide et efficace… » (art. 18)
  • « que les droits du casuel si peu dignes de la sainteté des fonctions curiales et de l’opulence du corps ecclésiastique soient supprimés » (art. 20).
  • « qu’il soit établi un nouvel ordre de lois et qu’il soit veillé plus scrupuleusement que jamais au maintien des mœurs et de la religion dans l’ordre du clergé » (art. 22)
  • « qu’on songe surtout à arrêter par de prompts efforts le débordement des mœurs publiques et à restaurer l’empire de la religion qui forme la base et n’est pas moins le lien des hommes entre eux que celui des hommes et du créateur » (art. 44).

Ces vœux seront d’abord exaucés dans un domaine inattendu celui de l’administration épiscopale. Le regroupement des diocèses va permettre de corriger un certain nombre d’anomalies comme le révèle cette lettre des administrateurs de Saint-Gervais adressée à la commission de la Constitution de l’Assemblée nationale « sa consistance (du district de Saint-Gervais) est de quatre communautés, six paroisses et une annexe confinant de trois côtés le diocèse de Béziers, de l’autre le diocèse de Vabre et de Castres. Il y a 7 curés ou prieurs ; l’une desdites paroisses et annexe dépendent du diocèse de Béziers, les cinq autres très mal à propos sont du diocèse de Castres qui est fort éloigné, il faut traverser la montagne froide pour y aller par un mauvais chemin.., il n’y a à peu près jamais eu aucune communication, ni avec Lodève, ni avec Saint-Pons » (ADH – D IV bis), en conséquence, Saint-Gervais veut être rattaché au district de Béziers, révélant ainsi la complication et l’illogisme des divisions administratives religieuses et royales, anomalies que la révolution va corriger. Au niveau des hommes les problèmes sont plus complexes et plus variés.

Il est banal de dire que le curé de campagne a été un des grands acteurs de la révolution, au moins à ses débuts, mais on est loin de trouver un comportement identique pour tous les prêtres. Parmi les humbles curés, on trouvera ceux qui participent avec enthousiasme au mouvement des idées nouvelles et d’autres qui essaient de le contrôler.

A la première catégorie appartient le curé de Saint-Pargoire. Dans une adresse au comité de la Constitution, des électeurs protestent contre la dictature du sieur Henry qui veut régenter la vie communale : « nous sommes de simples villageois, mais nous sommes francais, nous voulons être libres, nous devons être heureux, nous avons juré de maintenir de toutes nos forces la nouvelle constitution… ». Nous sommes des gens honnêtes disent-ils puisque parmi nous on trouve « un curé respectable, deux anciens militaires décorés de l’ordre de Saint Louis, des bourgeois, des ménagers », suivent les signatures et la première est celle du curé (ADH, 23 février 1790 D IV).

A Vendargues, une lettre adressée au même comité nous apprend que le curé du lieu, Teyssier Durand, joue les médiateurs et veut réconcilier deux clans rivaux.

Au nommé Deyde qui s’est emparé du pouvoir municipal, il prêche la modération. « Il vous convient de vous rendre aux voies raisonnables de vos concitoyens. Cette modération, cette sagesse, ces égards vous gagneront tous les cœurs et vous en serez plus considéré. »

Aux adversaires de Deyde, il donne de l’espoir : J’ai rempli hier messieurs à la sainte messe l’auguste fonction de médiateur de la paix » (ADH DIV 33).

On trouve même une attestation du curé Joyeux de Saturargues qui certainement craint d’être accusé de nonchalance et qui se justifie par avance : « Le conseil ni personne ne m’a chargé de publier au prône de ma paroisse les lettres patentes du Roy, ni le décret de l’Assemblée nationale pour la constitution des municipalités au mois de décembre dernier, ni l’instruction sur ladite assemblée et que rien n’a été publié par moi dans mon église, en foi de quoi » (ADH – D IV 33).

Ce qui rappelle fort opportunément qu’un certain nombre de décrets de l’Assemblée nationale furent diffusés au prône, le dimanche et surtout que tous les consulats n’ont pas souscrit avec enthousiasme à toutes ces décisions.

Parfois le rôle du curé demeure ambigu comme nous le révèle cette lettre de Tourbes toujours adressée au comité de la Constitution, du 21 février 1790 ; « le président du bureau de vote est Daverver, curé de la paroisse, une protestation est formulée contre l’illégalité de la nomination des dits principaux qui n’a été faite que dans la nuit et hors la présence du président » (ADH – D IV). Le curé est-il complice ou a-t-il voulu délibérément fermer les yeux sur une élection irrégulière ?

Enfin, comme c’était à prévoir, rapidement certains curés prennent position contre la Révolution et l’abolition des privilèges comme on peut le voir dans cette lettre du docteur Milhau de Caux adressée au comité de la Constitution, le 14 avril 1790 : « Nous nous empressons d’avoir l’honneur de vous adresser les justes réclamations de nos chers concitoyens de notre cité de Caux près de Pézenas, ayant l’honneur de vous observer que l’esprit d’aristocratie domine si fort nos concitoyens qui se laissent conduire par Me Santy curé qui a présidé les assemblées d’élection de la nouvelle municipalité qui fait le sujet de nos dites réclamations; que ledit Santy curé quoique jouissant deux chapelles considérables dont les revenus joints à son bénéfice de prieur curé se portent à près de 4 000 livres de rentes annuelles. Néanmoins le dit Santy curé, bon patriote, ne porte dans sa déclaration que le quart de ses revenus, qu’à 300 livres, tandis que les simples curés congruistes des paroisses voisines le portent les uns à 350 £, les autres à 360 £… » (ADH – D IV).

Cet exemple est important car il résume en quelques chiffres les différences de comportement des prêtres. Quels points communs peuvent exister entre un congruiste à 350 £ et le prieur Santy qui dispose d’énormes avantages financiers pour un curé de province.

Ces quelques exemples soulignent l’importance du rôle des curés dans les débuts de la révolution.

Autre question qui se pose très vite, l’état doit-il demeurer catholique ou doit-il prendre ses distances vis-à-vis de la religion ? Les élus de Béziers se posent, dès le 16 août 1790, la question dans une lettre au comité de la Constitution

« Le directoire de Béziers crut qu’il était de son devoir d’assister à la procession d’aujourd’hui, fête de l’Assomption de Notre Dame. Le procureur syndic fut prié d’en faire part à la municipalité et de se concerter avec elle à ce sujet, elle éleva des doutes sur le droit d’assistance de la part du directoire à cette cérémonie publique, elle prétendait que le décret et la décision que vous venez de prendre entre l’administration du département de la Loire et la municipalité de Nantes ne s’appliquait qu’à des cérémonies publiques et non à des cérémonies religieuses. Le procureur syndic nous fit part de cette réponse et nous apprit en même temps que la municipalité avait expédié un courrier extraordinaire à Montpellier pour éclaircir ses doutes. Le directoire crut attendre le retour du courrier imaginant que la municipalité lui ferait part de la décision qui lui serait donnée mais voyant qu’elle gardait un profond silence… » (ADH D IV 63), on envoie le procureur syndic en éclaireur. Une réponse de la municipalité de Montpellier et du département arrive, précisant qu’on ne devait pas assister à la cérémonie mais la réponse est si peu nette que le district de Béziers hésite et, pour éviter tout affrontement avec la municipalité, il décide de ne pas assister à la procession mais il pose la question au comité de la Constitution pour que tout soit clair, d’où cette lettre du 26 août 1790

« Quel est le sens que l’on doit attacher à ces mots inscrits dans ledit décret et dans la décision de votre comité en toute cérémonie publique, l’assemblée nationale n’a-t-elle entendu parler que des cérémonies publiques politiques ou bien a-t-elle entendu y comprendre les cérémonies religieuses telles que les processions, les Te Deum et autres actes religieux qui ont lieu dans des circonstances ? ». La réponse est au bas de la lettre :

« Rien n’oblige les administrateurs des directoires de département et de district d’assister à des cérémonies religieuses en corps. Ils n’iront probablement tout au plus qu’à celles qui sont fondées, établies pour tout le royaume ou pour le département. Ils peuvent à présent s’abstenir des autres » (ADH DIV 63).

Toutes ces hésitations peuvent aujourd’hui nous paraître dérisoires elles sont pourtant essentielles car elles posent le problème de la séparation de l’Église et de l’État alors que nous sommes encore sous une royauté, à l’origine, d’essence divine.

Cette tranquille idylle entre le catholicisme et le nouveau régime va évidemment être troublée par le vote de la Constitution civile du clergé, le 12 juillet 1790.

Très souvent les curés franchissent le pas et prêtent serment comme les curés, Daverver à Tourbes, Bélounis à Montagnac ou Rigaud à Canet, mais tout ne se passe pas sans problème.

A Montagnac si le curé-prieur célèbre sa messe dans la légalité, au moment où il prononce son sermon, les membres des pénitents blancs qui ont leur chapelle à côté de l’église, sonnent les cloches à toute volée ; les fidèles n’entendent plus rien et s’en plaignent à la municipalité (ADH Montagnac 1D1). Plus tard, lorsque les mariages civils seront célébrés dans l’église, on apprendra qu’un certain nombre de catholiques font bénir leur union dans des fermes des alentours ou dans une maison du village, par un prêtre réfractaire. La tradition affirme même que parfois les maris étaient de farouches défenseurs des idées nouvelles, républicains et anticléricaux, alors que leurs épouses aidaient à cacher le curé réfractaire et à le nourrir (ADH 14 F 42 Montagnac).

Bien que cela se passe sans violence, on sent très bien, dans notre région la rupture progressive qui se produit entre la révolution et la religion. Toutes les réactions ne sont d’ailleurs pas identiques et la différence de comportement est grande entre un prêtre réfractaire et un prêtre constitutionnel.

Pour cette deuxième catégorie, on peut citer deux cas, d’abord celui du curé-prieur Rigaud de Canet (cité par LV curé de Quarante dans Canet-l’Hérault 1917, Imprimerie Jeanne d’Arc, Béziers). Voyons l’itinéraire de ce prêtre :

  • 14 novembre 1790, le curé prieur Rigaud est nommé président du bureau de vote pour l’élection des 2 officiers municipaux et des six notables ;
  • 13 janvier 1791, il prête serment : « Je soussigné prêtre et curé de Canet déclare à M. le Maire et Messieurs les officiers municipaux que mon intention est de prêter serment le 16 courant dimanche des rois. »
  • 25 septembre 1791, on demande à ce que Rigaud soit élu curé de la paroisse « attendu qu’on est très satisfait de son administration depuis 16 ans ».
  • 13 novembre 1791, Rigaud est à nouveau président du bureau de vote.
  • 12 décembre 1791, Rigaud est nommé conseiller municipal.
  • 10 juin 1793, on note une réclamation d’ornements pour l’église par le citoyen Rigaud.

Le curé Rigaud semble donc s’être très bien adapté à la Révolution, cela montre aussi que dans nos villages, les passions pouvaient être beaucoup moins violentes que dans les villes. Un autre exemple intéressant de coopération religieuse nous est fourni par Hyacinthe Sermet, carme déchaut dont nous possédons deux lettres (E Top 3 Montagnac). Le frère Sermet est aussi membre du Club des « »Amis de la constitution et de la liberté » de Montpellier. Le style des lettres est remarquable car il mêle d’une manière assez inattendue le style religieux et le langage révolutionnaire tout en conservant la marque du vocabulaire sentimental de la fin du 18e siècle.

Dans la lettre du 19 février 1791 on apprend qu’un certain abbé Barthe vient d’être élu évêque constitutionnel du Gers, ci-devant Auch mais surtout on y découvre les sentiments d’un libéral croyant et patriote.

Messieurs frères et amis,

« C’est au zèle que j’ay fait éclater pour l’instruction du peuple et surtout des habitants de la campagne, que je dois le bonheur de vous appartenir, vous daignez donc agréer l’hommage de ce petit dialogue, pourrait-il être indigne de vous puisque c’est le plus pur patriotisme qui l’a dicté.

Les séances que nous tenons ici trois fois la semaine dans la grande salle du ci-devant sénéchal attirent un peuple immense. Là, au milieu des applaudissements d’une partie suivis bientôt au-dehors des malédictions de l’autre je prêche l’obéissance, la soumission, la paix et la concorde que Jésus Christ notre divin seigneur prêcha toujours. On a beau dire que la foi est en danger, elle ne varie pas… »

Cette courte confidence nous révèle les oppositions entre ceux qui, comme Sermet, identifiaient patriotisme et religion et ceux qui déjà s’insurgeaient contre l’ordre nouveau, au nom de la religion. Cette lettre contient aussi un courageux acte de foi de la part d’un chrétien qui aurait pu être en proie au doute ou s’effrayer de l’agressivité de ses adversaires. Il est vrai, et ceci explique peut-être cela, que dans une autre lettre, du 20 mai 1790, nous apprenons que le frère Sermet a été récompensé de son attitude puisqu’il a été élu évêque de Montpellier, donc de l’Hérault

« Très chers frères et amis,

Si quelque chose a dû flatter mon cœur sensible, ce sont sans doute les témoignages d’amitié et de confiance que vouloint me donner les habitants de Montpellier, en me choisissant pour un de leurs pasteurs et les transports de joie qu’ont fait éclater les dignes amis de la constitution et de l’égalité lorsqu’ils m’ont vu porté plus haut qu’ils n’avoint lieu de s’y attendre. Attendri jusqu’aux larmes à la lecture de votre lettre j’ay senti toutes les obligations que m’imposoit la manifestation de vos sentiments aussi ma reconnaissance et mon affection pour vous n’auront d’autres bornes que celles de ma vie.

En m’élevant à l’épiscopat vos électeurs ont moins eu pour but de récompenser mes faibles talents que de me fournir les moyens d’être utile… » (A.D.H. E Top 3)

Dans ce style qui se veut très humble il est difficile de faire la part de ce qui est sincérité de ce qui n’est qu’hypocrisie; mais Sermet là encore veut illustrer l’idée qu’on peut servir à la fois dieu et la révolution.

Évidemment nous sommes encore loin de la république et de la terreur, période où il est plus hasardeux d’être prêtre. On va pourtant retrouver ce même type de religieux, beaucoup plus tard même si c’est hors de leur église ou de leur monastère. Ainsi en l’an III, au moment de la création des écoles centrales on demande à chaque commune de signaler ceux qui sont aptes à assurer un tel enseignement dans de telles écoles. La plupart des communes répondent d’une manière négative mais l’agent communal de Pézenas donne une liste de 18 noms parmi lesquels on trouve 11 ex-oratoriens et 1 ex-doctrinaire.

« Pézénas le 27 germinal l’an 3° de la république francaise une et indivisible,

l’Agent national près de la commune de Pézenas, à l’Agent national près le district de Béziers,

… Je joins ici un état nominatif des citoyens du canton de Pézenas réunissant les qualités et talents qu’on doit rechercher dans les personnes, destinées à propager l’instruction… ». Sont mentionnés : Étienne Sicard, Jacques Bérenger, Étienne Maréchal, Joseph Francois Lasserre, Louis Fabre, Gros, Frédéric Moubat, Joseph Desbois, Paulin Second, Maître Jacques Donnet, Esprit Jean-Baptiste Fimmoneau, tous ex-oratoriens et ayant professé les belles lettres dans divers collèges, Desbois connaît parfaitement les mathématiques, Segond et Donnet sont élèves de l’école normale… Enfin Pierre Tarniquet ex-doctrinaire ayant professé les belles lettres (A.D.H. L 4545 Montagnac).

Donc non seulement ces anciens moines traversent la période de la terreur, sans dommage mais encore vont-ils aider à l’application des idées nouvelles en matière d’enseignement.

On retrouve d’ailleurs l’un d’eux, Joseph Desbois, à Montagnac en 1805 (A.D.H. 14 F 46) Il est désigné comme prêtre défroqué, ancien père de l’oratoire, maître d’école, voltairien, esprit sceptique, profond philosophe et savant mathématicien, assurant un cours secondaire.

Parallèlement à cette évolution des prêtres intégrés, la révolution s’éloigne de la religion et l’on assiste à l’apparition du calendrier républicain et à l’instauration des fêtes républicaines. Tout ce qui peut rappeler la tyrannie et l’intolérance est effacé ou supprimé.

A Montagnac après avoir éliminé toute trace de fanatisme, on s’apercoit qu’on a oublié la croix qui se trouve à la pointe du clocher (52 m de hauteur), on va donc faire une soumission pour embaucher un artisan qui se chargera de l’enlèvement : coût 500 livres ; (A.D.H. 1 D 3 Montagnac 28 Messidor an II).

Au cours de l’an IV les fêtes se multiplient, de la vieillesse, de l’agriculture, de la victoire etc., et, à chaque fois, le directoire départemental insiste pour qu’elles aient beaucoup d’éclat ; c’était évidemment une occasion de réveiller les enthousiasmes mais aussi de faire oublier les fêtes religieuses. Les témoignages sur ces manifestations sont nombreux, citons par exemple cet extrait du registre de l’administration du canton de Montpeyroux du 10 prairial de l’an IV (A.D.H. L 993).

Citoyen Anglade président,
Allary agent municipal de Montpeyroux,
Siraruru agent municipal d’Arboras,
Rausier agent municipal de la Vaquerie,
Jean Combaval agent municipal de Saint-Jean-de-Fos,
Pierre Balsan fils, agent municipal de Lagamas,…

« …Il feut arrêté que ce jour d’huy dix heure du matin, la fête de reconnaissance des victoires seroit célébrée avec toute la pompe, la magnifiscence et dignité dans le chef-lieu du canton… Cette solemnité et cérémonie a été solemnisée auprès de l’arbre de la liberté placé sur la place publique de Montpeyroux… où ledit commissaire a prononcé un discours analogue à cette fête, auprès duquel arbre de la liberté a été posé des trophées, des branches de lauriers, d’ollivier ornées des rubans tricolores et ensuite par des chants patriotiques qui ont terminé cette cérémonie, de la fête de reconnaissance, de victoire remportée par les armées quy ne cessent de mériter de la patrie et avons signé au registre. »

Il s’agissait là de célébrer les victoires de l’armée d’Italie. Cette évolution vers le culte de l’être suprême est d’ailleurs officialisée par les élus.

A Montagnac on voit le maire Banq abandonner tout culte pour celui de la liberté (10 frimaire an II A.D.H. 1 D 2) et préciser aux ministres du culte que la commune ne connaissait que la religion de la liberté (an II A.D.H. L 5745).

Pendant ce temps les affrontements entre catholiques et révolutionnaires se multiplient mais de cela nous n’avons que les restes de la tradition orale avec ce qu’elle contient d’excessif et de partial. (Favas A.D.H. 14 F 46 Montagnac).

Par exemple l’histoire a retenu très vaguement l’attentat dont a été victime le prêtre réfractaire Canaguier de Montagnac. Voilà ce que cela donne vu par un témoin (témoignage recueilli combien de temps après ?), Madame Montieuloux Je me réchauffais près du feu, entra P… époux P… tout bouleversé. Écarte-toi, il me faut le fusil. Comme il savait que mon père le logeait dans la cheminée, il le prit et partit ; il était tard, il faisait nuit, il revint au bout de quelque temps, j’avais le pressentiment qu’il avait fait une victime. Le lendemain j’appris qu’on avait tué Canaguier dans le couloir de la maison Lafon-Fraissinet situé en haut de la grand rue. Je dis tout à mon père, n’en dis rien à personne » (le père était sans culotte).

Suit un commentaire très révélateur, qu’arriva-t-il à l’assassin d’une personne qui n’a d’ailleurs été que blessée ?

« On dit que l’infirmité que dieu lui infligea fut un juste châtiment de la providence », il avait aussi crevé les yeux de la vierge de bois de l’église, il devint aveugle, se repentit et fut un fervent catholique !

On voit donc que les rapports entre les catholiques et la révolution ont très rapidement évolué mais les affrontements ont été surtout verbaux même si, de temps en temps, quelques coups ont été échangés. Avec le Consulat et l’empire tout reviendra à l’ordre ancien sans grand problème.

Tout autres sont les rapports des protestants et de la révolution dans notre région, on devrait d’ailleurs parler d’une manière plus générale des non-catholiques, malheureusement peu souvent les juifs sont mentionnés en tant que tels. Pour cette catégorie de citoyens un lourd et long passif existe depuis la Révocation de l’Édit de Nantes.

Quelle est la place qu’occupent les protestants dans le pays d’Hérault en 1789 ? Au nord ce n’est qu’« un minuscule noyau noyé au milieu de la masse catholique » (E. Appolis : Les protestants dans le diocèse de Lodève, Paris imprimerie nationale 1958). Un recensement de 1820 comptera 27 protestants à Saint-André, 19 à Canet, 7 à Clermont, 2 à Montpeyroux et 4 à Lodève. Par contre dans le sud la densité est plus importante dans les centres comme Saint-Pargoire, Villeveyrac ou Montagnac où, en 1788, 131 familles ont déclaré leur appartenance officielle à la religion réformée. Comment ont réagi ces minorités ?

Le 18e siècle a été pour elles la période des contraintes et des vexations et cela pratiquement jusqu’à l’Édit de tolérance. Cet édit octroyé par Louis XVI en 1787 n’a pris effet que 6 mois plus tard dans notre région, à partir de son application des familles entières ont commencé à exister officiellement. Tout d’ailleurs n’est pas réglé alors, c’est ce que nous verrons plus loin.

A cela il faut ajouter que les protestants ont été les premiers à douter du roi. Très royalistes avant 1685, ils vont ensuite contester les mesures royales et cela ne s’atténuera pas avec les dragonnades et les mesures de rétorsion de tout ordre. Les premiers, ils vont apprendre à défier l’autorité royale d’abord en n’acceptant pas une religion que le roi leur impose ensuite en se réunissant « au désert » pour célébrer leur culte.

A la Révocation on trouve 100 protestants à Clermont, 66 à Saint-André, 67 à Canet, 18 à Ceyras (E. Appolis Les protestants dans le diocèse de Lodève), plus de 800 à Montagnac, 130 à Villeveyrac (A.D.H. G 4424). Les mêmes sources nous indiquent 19 fugitifs à Clermont, 8 à Saint-André, 5 à Canet, 2 à Saint-Jean-de-Buèges et 40 à Montagnac.

Tout au long du 18e siècle les évêques de Lodève vont se montrer particulièrement actifs dans leur action de conversion.

Ainsi les Martin, riches bourgeois clermontais, pour pouvoir continuer leur commerce, ont été obligés de montrer ou de simuler leur zèle catholique. Ceci explique peut-être une plainte des élus municipaux de Clermont, en 1790 qui précise :

« (Clermont)… a été garrotée avec affectation dans les fers d’une injustice meurtrière.., et n’a jamais pu prendre aucun essor et s’est vue écrasée à diverses reprises. D’autre part aux vices d’une cotisation énorme se conjoint des excès de l’administration épiscopale pour empirer sa situation, dans l’espace de 20 ans les impositions locales ont doublé par la suite d’une profusion ample et d’une particularité sans poids ni mesure… » (A.D.H. D IV).

  1. E. Appolis rappelle les difficultés qu’ont connues les Basset ou les Lavit à Canet ou Pierre Douis à Saint-André.

On peut donc comprendre pourquoi les protestants ont accueilli avec enthousiasme la révolution. Pourtant ils n’ont pu, dès le départ, participer officiellement à la vie nationale. L’édit de 1787 a bien reconnu leur existence en tant qu’êtres mais non comme citoyens. C’est ce que nous rappelle une lettre patente du roi de décembre 1789 alors que les États Généraux sont devenus assemblée nationale. Ce décret fait des non-catholiques, pas tous d’ailleurs, des citoyens :

« Louis par la grâce de dieu et par la loi constitutionnelle de l’État, roi des francais… L’assemblée nationale, sans entendre rien préjuger relativement aux juifs, sur l’état desquels elle se réserve de prononcer… Nous voulons et ordonnons ce qui suit :

  1. Les non-catholiques qui auront d’ailleurs rempli toutes les conditions prescrites dans les précédents décrets de l’Assemblée Nationale, que nous avons acceptés, pour être électeurs, éligibles, pourront être élus dans tous les degrés d’Administration, sans exception ;
  2. Les non-catholiques sont capables de tous les emplois civils et militaires comme tous les autres citoyens.

Ce qui nous paraît aujourd’hui naturel, l’égalité de tous devant la loi, a donc demandé un vote et une loi. Dans leur ensemble, les protestants n’oublieront pas que cette égalité c’est la révolution qui l’a votée. Il ne faut donc pas s’étonner si parmi les membres des sociétés populaires, dans la garde nationale ou les élus, on trouve un certain nombre de protestants. On peut dès à présent citer, pour mémoire, que Rabaut Saint-Étienne était le fils et le frère de deux pasteurs qui ont officié dans la région de Bédarieux.

Quel est l’état des communautés protestantes en 1789 dans notre région ? Il est évident que les petites communautés ont eu beaucoup plus de peine à survivre. De plus il semblerait que la situation sociale ait eu une certaine influence sur le comportement des gens. Un Martin à Clermont ou un Douis à Saint-André, pour sauver leur fortune ont dû donner des gages, mais étaient-ils convertis au catholicisme ? Non, dans la plupart des cas, c’est ce qu’on découvre dans les déclarations de protestantisme de 1788. Riches et pauvres se côtoient fréquemment. Par contre si on note 131 déclarations à Montagnac (A.D.H. GG 12), on n’en relève que 2 à Saint-André : Celles de David Douisset et de Pierre Revel et de leur famille (arch. Saint-André G.G.4).

Ces chiffres marquent l’évolution négative des groupes protestants, beaucoup de ceux qu’on a appelé des Nouveaux Convertis ne reviendront pas à leur religion d’origine. Il faut noter aussi que tous les protestants ne se sont pas déclarés, en 1788, incertains de la suite des événements, ce qui ne permet pas de fixer d’une manière exacte qui était protestant en 1789.

Comment vont réagir ces protestants en pays d’Hérault, isolés au milieu d’une forte majorité catholique ? (180 protestants pour 28 364 h dans le diocèse de Lodève en 1737 selon Appolis, p. 322).

Nous savons que tout au long du XVIIIe, les nouveaux convertis parvenaient rarement à de hautes fonctions telles que celle de consul, tout au plus entraient-ils dans les conseils politiques. Durant la Révolution ils vont apparaître de deux manières différentes, d’abord parmi les maires ou les officiers municipaux pour les plus riches, ensuite chez les volontaires, parmi les sans-culottes sous la Terreur, ainsi que dans les sociétés populaires, pour les plus pauvres.

Pour les bourgeois protestants, si on prend l’exemple de Montagnac, où la communauté est la plus forte, on s’apercoit que parmi les trois grands maires qui ont marqué la période révolutionnaire, l’un est d’une famille de nouveaux convertis, l’autre est protestant, l’origine du troisième n’étant pas montagnacoise, on ne peut préciser sa religion. Parmi les maires épisodiques on trouve encore des huguenots.

Le premier grand maire de la Révolution est Jean-Claude Leignadier, avocat et d’une famille de nouveaux convertis, il est élu une première fois 1er consul le 11 octobre 1789 malgré l’opposition des conservateurs, Boudet et Ollivier. Ses adversaires feront tout pour empêcher son élection à la mairie en 1790, ils fomenteront même une petite émeute pour faire annuler cette élection : on se bat dans le bureau de vote, on est obligé de faire appel à la force armée ; tous ces détails nous sont connus par les mémoires expédiés au Comité de la Constitution (A.D.H. D.I.V.).

Jean-Claude Leignadier demeurera en fonction jusqu’au 22 juillet 1792, date à laquelle il sera écarté de la mairie pour fédéralisme. Par qui est-il remplacé ? Par Daniel Besombes que l’on trouve parmi les 131 déclarants qui ont affirmé leur foi protestante, pour lui le 30 avril 1788. Il restera en fonction jusqu’au 1er janvier 1793 et il sera remplacé par Banq qui est peut être catholique. A l’autre bout de cette période, on trouve un maire protestant qui marquera l’histoire de Montagnac pendant plus de 10 ans, Francois Joachim Cazelles : officier municipal dès le 21 pluviose an VI, maire le 15 pluviose an XIII il le restera jusqu’après les 100 jours.

La prise de pouvoir de Leignadier s’accompagne de trouble. Lors de la création de la première Garde nationale, les compagnies n’ont pas le même recrutement, les chasseurs s’opposent aux grenadiers, les premiers sont conservateurs, les second progressistes avec des officiers et des sous-officiers protestants tels que Cazelles, Pegat, Aubrespy (A.D.H. 14 F 80).

Cela entraîne des heurts et des batailles, on se bat pour ou contre Leignadier, pour ou contre Boudet et Ollivier.

Il existe une fête de la jeunesse depuis des temps immémoriaux, au cours de laquelle on désigne un « cap del joven » (un chef de la jeunesse) or cette année-là, le 1er novembre 1790, on se retrouve avec deux chefs de la jeunesse et deux troupes opposées (A.D.H. lDl).

Sous l’administration de Francois Joachim Cazelles, homme d’ordre et d’autorité il ne se passera rien pendant la période de son mandat municipal, mais en 1815, après les 100 jours, on brûlera sa ferme, la Castillone, et on saccagera sa propriété (A.D.H. 1D2 Montagnac).

Pour ces bourgeois protestants la Révolution c’est aussi la possibilité de traiter librement des problèmes financiers. Auparavant, sous la monarchie, avant toute vente, ils étaient obligés de demander l’autorisation à l’intendant. S’ils voulaient être tranquilles, comme nous l’avons vu, ils se convertissaient au catholicisme. Si les parents s’étaient réfugiés à l’étranger, leurs biens étaient mis sous séquestre et les héritiers ne pouvaient en disposer librement.

Dès 1789, pour certains, il est possible de récupérer un héritage, même si tout n’est pas immédiatement réglé. Ainsi on trouve, à Montagnac, une demande du 25 juin 1792, où un dénommé Cazelles (protestant), héritier de Jeanne Goutel fille de Jean Goutel, fugitif du royaume, pour fait de religion, sollicite la restitution des biens, confisqués (A.D.H. D IV).

Ailleurs, à Canet (Histoire de Canet d’Hérault LV), c’est la famille Martin de Clermont, dont nous avons déjà parlé, qui prête 600 £ pour l’équipement des volontaires. S’agit-il d’un geste patriotique ou d’un simple placement financier ?

A Saint-André-de-Sangonis, en 1790, sur la liste des bénéficiaires des ci-devant biens privilégiés et nobles on trouve David Douisset qui, le 3 février 1789, a affirmé à 40 ans son appartenance à la religion réformée. Ce notable, catalogué négociant, prêtera lui aussi de l’argent pour l’équipement de la Garde nationale et sera élu officier municipal le 14 novembre 1790 à Saint-André (Arch. Saint-André BB4).

Enfin à Montagnac, parmi les 20 plus gros contribuables, on trouve au moins 7 protestants affirmés : David Nicolas, Joachim Cazelles, David Besombes, Jacques Aubrespy, Jean Aubrespy, Pierre Cazelles, Jacques Chabert (A.D.H. lD2 Montagnac).

La Révolution a-t-elle enrichi tous ces hommes ? Non, car la plupart ont édifié leur fortune au cours du XVIIIe siècle, c’est ce que nous révèle la consultation des compoix, mais à partir de 1790 on peut être riche et protestant, c’est le témoignage qu’apportent des hommes comme Martin de Clermont, Douisset de Saint-André ou Cazelles de Montagnac.

L’autre catégorie de protestants, celle des plus humbles on la retrouve plus tard, après 1792, dans les sociétés populaires ou dans les compagnies de vrais sans-culottes quand on épure la Garde nationale.

Ces gens-là n’ont pas leur nom dans les compoix, ils vivent dans les quartiers les plus peuplés des villages, leur nom apparaît au hasard des événements.

Peu nombreux au début (1790) quand on crée la Garde nationale, au moins parmi les sous-officiers ou les caporaux, on en découvre certains, à Montagnac, dans la composition de la garde, du 15 messidor de l’an 7 (A.D.H. L. 5438). La cérémonie se déroule en présence de Cazelles, agent municipal ; si le commandant est un certain Demarque, son adjoint est un autre Cazelles et le porte-drapeau Étienne Aubrespy, donc trois protestants sur quatre noms. Si nous prenons la 4e compagnie, par exemple, le capitaine est Pierre Aubrespy, le lieutenant, Jean Aubrespy, le sous-lieutenant Tourette, tous les trois protestants. Parmi les sergents on trouve encore un protestant Philippe Chabert et parmi les 8 caporaux il y a encore 3 réformés, Jacques Pitiot, Jacques Chabert, Louis Clergue.

Ceci ne pourrait être qu’accidentel si d’autres faits ne venaient confirmer cette présence active des protestants parmi les défenseurs de la République.

Toujours à Montagnac, on possède un intéressant extrait de jugement du tribunal correctionnel de Béziers à propos de troubles qui ont eu lieu le 12 thermidor de l’an V.

Ce jour-là, à sept heures du soir, les nommés André Boulierac et son frère Léonard, avec la complicité de l’agent municipal, Ollivier, vont déclencher une bagarre sur la promenade de Montagnac (A.D.H. L.7810).

A la question quelle est la cause des troubles ? Le tribunal répond : « la cause des troubles et excès qui ont eu lieu dans la commune de Montagnac est la même que celle qui dans tout le midy a provoqué le meurtre et l’assassinat des républicains et qui aurait renversé la République, pour la mémoire, journée du 18 fructidor, que ces troubles et excès furent prémédités dans la journée du douze thermidor. »

Il est certainement fait allusion ici à la poussée royaliste de l’an IV et de l’an V et ces faits sont interprétés comme faisant partie d’un plan général et concerté.

A l’origine on trouve les Boulierac et Ollivier catholiques et Royalistes et les victimes principales, celles qui ont été les plus maltraitées, sont des Républicains protestants, Bernard Andrieu dit la Gondole et Jacques Pitiot. L’instruction est menée d’une facon partiale par le juge de paix, on n’entend pas tous les témoins et c’est l’une des victimes, Jacques Pitiot qui se retrouve le premier en prison. Pour bien comprendre cela il faut savoir que quelques temps avant, les victimes, en tant que sans-culottes, ont tenté d’arrêter les frères Bouliérac qui portaient ostensiblement une cocarde blanche. Il s’agit donc d’une bataille entre défenseurs et adversaires de la République, parmi les premiers se retrouvent les protestants.

Quand ils attrapent Andrieu, autre protestant, les témoins racontent que les frères Bouliérac tiennent « des propos des plus sanguinaires, en criant – il faut tuer celuy cy c’est un batard, excédant grièvement Andrieu ».

Or le mot batard nous ramène quelques années en arrière, à l’époque où les protestants qui n’acceptaient ni le mariage ni le baptême catholique avaient droit, sur les registres des curés, à la naissance, à la mention « fils naturel », autrement dit : batard.

« Jacques Pitiot… ayant été arrêté, l’agent municipal le prit par les cheveux et cette même force armée au lieu de protéger ce prévenu conjointement avec les deux frères (Bouliérac) excédèrent ledit Pitiot…

Évidemment un plan machiavélique avoit été formé dans la commune de Montagnac dans l’objet de provoquer, maltraiter et excéder les républicains. »

Le tribunal de Béziers accorde donc un brevet de républicanisme à ces deux protestants, modestes cultivateurs et, non seulement les relaxe, mais encore condamne les provocateurs.

Que se passe-t-il au moment du glissement de la République vers l’empire ? On assiste alors à l’évolution naturelle de la bourgeoisie protestante vers le bonapartisme, la majorité des protestants demeurant républicains.

A Montagnac, sous l’impulsion de Joachim Cazelles, le conseil municipal approuve avec enthousiasme l’arrivée du consulat et note scrupuleusement le texte adressé aux communes :

« La constitution… confie les rênes de l’état aux mains du héros qui, le 18 brumaire, l’a sauvé d’une prochaine dissolution. » 7 nivôse an VIII (A.D.H. L. 842 Montagnac).

Il est vrai que Gazelles sera cité, sous l’empire, comme l’un des maires possédant une grande fortune personnelle.

A Lodève, le Suisse Joannès Ludwig Journaud, protestant de Lausanne converti au catholicisme, certainement parce qu’il a épousé une lodévoise en 1783, sera commissaire de police sous la Révolution et receveur des droits réunis sous l’empire (cité par Appolis, p. 348, note 7).

A Saint-André existait une famille Curée, la mère Marie Gampanat est la sœur de Raymond Campanat, le plus engagé des protestants du lieu. Veuve, elle s’est certainement convertie par intérêt ou nécessité. En effet, on la voit solliciter une pension de l’intendant Le Nain, parce que, dit-elle, elle n’a pas les moyens d’élever ses 5 garcons. Pour enlever la décision, elle emploie un argument irréfutable, si elle ne peut donner une éducation convenable à ses fils, c’est sa famille qui les prendra en charge (sous entendu, son frère) et ils viendront grossir la communauté protestante de Saint-André où il y a peu de mâles. L’argument est déterminant car l’intendant obtient pour la mère successivement 300, puis 200 livres. Pourquoi citer ce fait ? Parce que c’est à cette famille qu’appartient Curée, membre du Tribunat qui a proposé en 1804, l’établissement de l’empire (cité par Luthard « Le protestantisme dans quelques communautés du bas-Languedoc – Bulletin de la Société d’histoire du protestantisme francais T. 62 1913 »).

Ne faut-il pas voir ici un certains aspect du caractère protestant partisan de l’ordre ? Ceci marque aussi les débuts d’un phénomène plus général, la naissance d’une bourgeoisie protestante qui s’épanouira tout au long du XIXe siècle dans toute la France. Pour notre région il s’agit surtout d’un réflexe de gratitude pour un gouvernement ou un homme, qui a rétabli la paix religieuse en France, après les contradictions de la République. A partir du Concordat, et depuis fort longtemps, c’est la première fois que les protestants ont droit de cité, partout.

Pour le pays d’Hérault, c’est la création d’un consistoire dont le centre est évidemment Montagnac où réside la communauté la plus nombreuse. Il s’agit bien d’un consistoire du Pays d’Hérault, divisé en trois quartiers :

  • quartier Montagnac et Saint-André (jusqu’en 1846) ;
  • Saint Pargoire et Valmagne (Villeveyrac) et, à partir de 1846 Saint-André ;
  • Canet, Aspiran, Vendémian, Plaissan, Gignac (cité par Luthard B.S.H.P.F. T. 62 1913, p. 17 à 55).

A cela il faut ajouter que des paroisses comme Sète, Béziers, Narbonne ou Perpignan ont été, à l’origine rattachées à ce consistoire qui subsistera jusqu’en 1860.

Les adversaires du maire Cazelles de Montagnac diront qu’il a inventé des protestants pour créer cette subdivision religieuse en réalité elle correspondait à un besoin réel. Les communautés étaient, pour la plupart peu nombreuses et disséminées mais actives et cela permettra longtemps leur survie. En 1850, on verra même deux protestants de Saint-André, MM. Bancilhon et Douisset faire venir pour travailler dans leur manufacture, 80 protestants du Gard, ce qui redonna vie à la paroisse protestante.

Mais il ne s’agit là que d’un aspect du problème, l’autre face montre les réactions des protestants modestes. Eux sont cultivateurs ou brassiers, de cette classe va petit à petit se dégager tout au long du XIXe une petite bourgeoisie paysanne d’abord républicaine puis radicale, qu’on retrouve dans toutes les luttes pour les conquêtes de la République et là, nous reviendrons à Montagnac.

En 1833, une décision du conseil municipal déplaît au préfet, il demande aussitôt combien il y a de protestants dans le conseil municipal.

En 1889, lors d’une élection municipale, les conservateurs triomphent, aussitôt l’un d’eux écrit « les 511 voix conservatrices écrasèrent les 330 voix huguenotes et socialistes » (14 F46 Montagnac).

Ceci montre bien que l’engagement protestant dans les troupes de la République n’apparaît pas toujours sur le moment, souvent les conséquences lointaines sont bien plus visibles.

Les questions religieuses ont donc bien marqué les événements politiques de notre région pendant la période révolutionnaire. Des faits précis illustrent cela. A Montagnac comment commence la révolution ? Par des réactions violentes contre Ollivier et Boudet, royalistes et catholiques convaincus. Maîtres de la ville jusqu’à ce moment-là, ils vont être obligés de s’éloigner, Ollivier ne reviendra pas.

En 1815, après les Cents Jours, le temple protestant est saccagé et la ferme de Cazelles, bonapartiste et protestant, maire depuis de nombreuses années, est dévastée. Le maire sera obligé de s’enfuir et ne reviendra pas à Montagnac. La Terreur blanche éclatera et fera un mort, le percepteur Bouisset, tué à coups de pierres, certainement parce qu’il était un ami de Cazelles (A. Nos : Meurtre d’un percepteur. B. Amis de Montagnac n° 11 juin 1986). Ces deux faits prennent valeur de symbole.

La Révolution va laisser des traces même s’il n’y a pas eu beaucoup de morts ou d’exactions. Dans chacune des communautés religieuses on va garder des souvenirs que la tradition orale va transmettre.

Dans les mémoires des catholiques vont rester, des actes vrais ou faux, réels ou exagérés, commis contre l’église ou ses prêtres. Chez les protestants on restera fidèlement attaché au souvenir idéalisé de la Révolution ou de l’empire. Ainsi à Montagnac on verra un pasteur, César Camichel, fervent bonapartiste régner sur la paroisse de 1855 à 1905.

Là où la communauté protestante est relativement nombreuse, les affrontements entre Conservateurs catholiques et Républicains protestants seront violents et durables comme à Montagnac ou à Villeveyrac où les querelles, aujourd’hui encore, ne sont pas terminées.

Évidemment on ne peut tout expliquer par la religion, mais elle constitue un élément non négligeable ; les raisons en sont peut être plus lointaines que la Révocation, les guerres de religions ont ainsi laissé des plaies profondes.

Il est indéniable que la Révolution a éveillé des rancœurs chez certains catholiques et des espoirs chez les protestants opprimés ; la passion religieuse s’ajoutant à la passion politique cela a provoqué quelques éclats dont le retentissement s’est longuement prolongé. Éclats qui se produisent après un long assoupissement forcé, surtout pour ceux qui n’avait aucun droit comme c’était le cas des protestants avant 1789.

Bibliographie

Pour le Lodévois :

—Appolis Émile, « Les protestants dans le diocèse de Lodève de la Révocation de l’Édit de Nantes à la Révolution », Imprimerie Nationale, 1958.

—Luthard, « Le protestantisme dans quelques communautés du bas Languedoc. », bulletin de la Société d’Histoire du Protestantisme, tome 69, 1913.

  • Histoire de Canet d’Hérault (L. V. curé de Quarante, Imprimerie Jeanne-d’Arc, Béziers, 1917).

Saint-André-de-Sangonis :

  • G.4 État Civil de 1772 à 1792
  • B. 4 Délibérations communales.

Documents à valeur générale :

Archives de l’Hérault, Lettres au Comité de surveillance de l’Assemblée nationale D. IV et D. IV bis.

Archives nationale 1 J-884.

En particulier pour les sujets suivants :

  • le curé de Saint-Pargoire et le sieur Henry.
  • Saint-Gervais et les nouvelles circonscriptions.
  • Le directoire de Béziers et la participation à la fête de l’Assomption.
  • Le curé de Saturargues.
  • Les élections à Caux – Montpeyroux : fêtes républicaines.
  • Documents intéressants plus particulièrement Montagnac et sa région.
  • CC 16 : Compoix.
  • GG 13 et 14 : questions protestantes.
  • BB 23 : Délibérations communales jusqu’en 1789.
  • 1 D 1-2-3-4 : Délibérations communales de 1790 à 1826.
  • E Top III : Lettres du frère Sermet.
  • 14 F 45 : affaire Canaguier.
  • 14 F 46, Cahier Buard : les suites des affrontements religieux au 19e siècle et témoignages sur la révolution.
  • L 7472 : affaire Bouliérac : opposition républicains-royalistes.
  • L 4575 : Pézenas, recrutement de professeurs pour les Écoles centrales.