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Description

Régine Lacroix-Neuberth :
Le mot dit du corps et la corde sensible de l’être

* Professeur agrégé, Docteur en sociologie. chguiraud@orange.fr
** Expert-comptable, exécuteur testamentaire et parent de RLN. jeanlouis.bastide@neuf.fr

Remerciements posthumes à Régine LACROIX-NEUBERTH qui m’avait confié, de son vivant, de nombreux témoignages de son exceptionnel parcours de vie. Remerciements également à Guy LAURANS pour sa relecture bienveillante de l’article.

Régine Lacroix-Neuberth, née en 1912 à Montpellier et décédée en 2010 à Castelnau-le-Lez, est dans la longue tradition d’une famille au sein de laquelle l’expression de l’être n’est pas un vain mot. Dire par le corps exposé à une difficulté, à une souffrance, à une joie, à un amour, semble être le moment nécessaire d’une reconnaissance par autrui, passage obligé d’un combat qui mène à l’espérance de soi. Elle a trouvé sa voie dans, la (re)construction de la parole, source d’épanouissement, voire de libération, de l’homme dans son identité vocale et physique. S’appuyant sur les fondamentaux de l’expérience vécue et d’une expérimentation collective, elle met en pratique et théorise la technesthésie, « discipline consacrée au développement de la personne dans et par la parole ». Les racines de sa vie personnelle et sa formation de comédienne participent totalement à l’émergence de ce qu’elle appelle « une singulière et joyeuse science humaine ». Cette activité créatrice, voire fondatrice, est-elle le produit d’une confrontation à un environnement contraignant qui lui permettait d’en intégrer les aspects antinomiques de la réalité humaine ? Cette mise en parallèle d’événements d’une vie et la construction d’une discipline de formation de l’Homme peut surprendre, mais nous formulons l’hypothèse de leur forte interdépendance.

Une généalogie de l’expression contrainte

Son arrière grand-père, Silla Lacroix, trace la voie d’une résistance au bâillonnement de l’expression du peuple en s’opposant au coup d’État de Napoléon III du 2 décembre 1851. Maire de Mèze, village situé au bord de l’étang de Thau dans l’Hérault, il n’hésite pas à prendre fait et cause pour les révoltés qui se réunissent dans la maison commune. Il est rapidement arrêté, interrogé et condamné au bagne en Algérie (classé « Algérie + »). Accusé de « complot, mouvement insurrectionnel », il apparaît comme un « chef dangereux et influent ». Son très jeune fils, selon la légende familiale, s’est jeté en vain, bouquet de fleurs en main, « aux pieds de l’empereur » à l’occasion de sa visite à Montpellier, pour implorer une amnistie espérée par tous. Le Prince a répondu à ceux qui sollicitaient sa clémence : « J’entends des voix qui crient : vive l’amnistie (…) Il y a plus d’amnistie dans mon cœur que vous même en avez dans votre bouche (…) Mais pour l’obtenir, il faut vous en rendre dignes par votre sagesse et votre patriotisme ». Ce qui en dit long sur la liberté de parole accordée à chaque « citoyen »… Régine Lacroix en a conservé l’image du nécessaire combat pour exister.

Son grand-père, Joseph Lacroix, journaliste, est co-gérant du journal républicain Le Petit Méridional et s’affirme dans l’écriture de pièces de théâtre ou de partitions originales. C’est un excellent violoniste. Il est également un critique d’art reconnu au plan régional. Pour l’anecdote, rappelons qu’il est co-auteur de la chanson du traditionnel « bœuf de Mèze » avec Joseph Petit. Cela illustre bien l’inscription de Joseph Lacroix dans l’observation des faits et gestes de la vie quotidienne et des sentiments qu’ils inspirent, ainsi que l’énoncé des titres de ses pièces en témoigne. Cet homme cultivé a gravé une image insolite dans l’esprit de sa petite fille. C’est celle de la brouette ! Après avoir dessiné une femme qui traverse un pont en portant un gros ballot retiré d’une brouette, le grand-père lui dit : « Regarde bien : la brouette, le pont, la femme… c’est pareil. Le pont unit une rive à l’autre, la brouette transporte, la femme est un pont, elle unit et elle transporte la vie d’une génération à l’autre ». Régine Lacroix en construit une représentation de la vie de femme, libre dans l’esclavage, mais surtout esclave dans la liberté… Bien plus tard, elle constate l’aspect positif de la métaphore en comprenant que son grand-père pratiquait avec elle « le penser par formes ». Cet homme de théâtre lui avait appris « à voir, à toucher ce que l’on dit »

Son père, dans la tradition des « enfants de Montpellier », est baron de Caravettes et participe à la vie culturelle de la ville. Avant de consacrer toute son énergie aux affaires, il a joué dans un théâtre amateur. Indécis, il a hésité à faire une carrière de comédien. Mais, son amour de l’argent et sa vocation d’acteur lui permettent de réussir dans le monde des affaires où son élégance et son tact séduisent « ceux et celles » qui l’approchent. Dans les faits, il apparaît comme un acteur en représentation permanente, y compris au domicile conjugal, ce qui n’est pas supportable pour son épouse qui se réfugie dans le monde clos d’une maladie dite de « langueur ». Elle manque s’y perdre et, grâce à sa fille en difficulté de vie dans les premières années de son existence, retrouve goût à sa propre existence en se consacrant à l’éducation et la protection de l’enfant fragile. Régine pense encore, à 97 ans, à la totale abnégation de sa mère, trop tôt disparue : « j’étais mal constituée pour tenir sur mes jambes et marcher, son destin s’était laissé oblitérer par le mien ! ». Pour illustrer la trace profonde laissée par ses ascendants masculins, elle note brièvement, sur un bout de papier : « Grand père gourou et père gourou ». Elle ajoute : « tout père devrait (…) être le gourou de ses filles, les défauts du gourou sont nécessaires pour ouvrir les yeux ! ». Régine se nourrit de mots et les utilise pour traduire la place sociale accordée à son corps de femme : « l’ascétisme : rien n’est à toi ; le maître de musique : la mesure ; Don Juan : la femme est la proie de l’homme, les femmes sont des chiennes ». Elle retient aussi cette remarque : « Tu as tout d’un têtard ! » qui alimente un grand rêve noté sur une feuille intitulée « les bébés de Papa… les enfants que Papa ne pouvait pas me faire ». Elle se représente « Sur les genoux (de Papa) répulsion, mais enfin c’était mon inconscient qui avait inventé cela. Aucun geste, aucun regard de sa part, jamais. Tendresse, ironie : tu as tout du têtard à la dernière métamorphose (j’ai 15 ans) ». N’était-ce pas le regard d’un père qui observe la construction de l’autonomie de pensée de sa fille et une opposition difficile à supporter ? Est-ce une manière de lui dire qu’elle n’est pas encore prête à affronter les épreuves de la vie ? Cette violence symbolique envers sa fille a pour effet de somatiser la loi selon l’analyse sociologique de Pierre Bourdieu. Les propos paternels ont un effet magique de constitution, de nomination créatrice parce qu’ils parlent directement au corps, qui comme Freud le rappelle, prend à la lettre les métaphores. […]

Informations complémentaires

Année de publication

2013

Nombre de pages

16

Auteur(s)

Christian GUIRAUD, Jean-Louis BASTIDE

Disponibilité

Produit téléchargeable au format pdf