Professions, fortunes et niveau de culture en Haute-Cévenne au XVIe siècle d’après les actes notariés
Professions, fortunes et niveau de culture en Haute-Cévenne au XVIe siècle d’après les actes notariés
p. 11 à 21
C’est entre 1530 et 1560, dates larges, que la Réforme s’est propagée puis implantée en Haute-Cévenne. L’exploitation critique des testaments et des mariages montre l’évolution, nette disparition progressive aux testaments de l’invocation de la Vierge et aux saints, des refectio corporalis de funérailles, des legs au bassin des « pauvres âmes » ; montée au contraire des invocation au « Christ nostre rédempteur et sauveur », des dons en nature « aux pauvres de nostre seigneur Jésus Christ » 1 et, dans les actes de mariage, du serment sur les Évangiles « de la main destre manuellement touchés » 2. Au commencement de l’année 1560 3, le renversement qui paraît brutal a, en fait, été préparé de longue date sauf exceptions, les notaires de la Haute-Cévenne qui instrumentent à partir du règne de François II, s’adressent à une population Réformée. De cette mutation, nous n’envisagerons pas ici le pourquoi : nous essayons simplement d’appréhender la stratification sociale, les niveaux de fortunes et de culture d’un à deux milliers de familles (vers 1560), réparties dans les actuels cantons de Barre, Florac, Meyrueis et le Pont-de-Montvert 4.
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Voici environ 20 ans, P. Geisendorf publia la liste des habitants de Genève réfugiés dans cette ville pour cause de persécution religieuse 5. Les premiers noms apparaissent à partir de 1542 et ils ont été minutieusement répertoriés (nom, profession, lieu d’origine). A partir de ces listes on pourrait se sentir conforté dans des sentiments wébériens 6 vers lesquels P. Geisendorf nous conduit en commentant l’émigration des Gévaudanais acquis à la Réforme : « Là comme ailleurs, ceux qu’on appelait alors les gens « mécaniques »… sont la majorité : cardeurs de laines, serruriers et surtout cordonniers… » 7. Or, pour la Haute-Cévenne, nos constatations sur la stratification sociale des Réformés étant moins restrictives, nous avons cru bon de reconsidérer les données chiffrées de l’auteur. Otés le médecin et l’imprimeur, en effet, les « gens mécaniques » venus du Gévaudan, sont bien représentés : sur 37 personnes dont la profession a été identifiée, 34 (91 %) appartiennent aux « mestiers ». Mais ajoutons aussitôt que nous comptons au total 69 Réformés du Gévaudan retirés à Genève : parmi eux, 32 ont une activité professionnelle indéterminée 8. Ceci nous ramène à la proportion plus modeste de 53 % de personnes ayant un « métier mécanique ». Cette constatation appelle trois observations :
- Ne pourrait-il pas y avoir dans la minorité indéterminée une part non négligeable de personnes attachées aux métiers de la terre alors que l’ensemble du Gévaudan, le Vivarais ou le diocèse de Nîmes voisins, au début du XVIIe comme au XVIIIe siècle sont constitués tout à fait majoritairement de ruraux ? 9.
- Même si les ruraux purs, brassiers ou laboureurs étaient peu représentés à Genève au XVIe siècle, ne pourrait-on pas l’expliquer aussi par la répugnance à quitter, sans terre et sans la connaissance d’un « métier mécanique », le sol natal ? 10.
- Enfin et surtout, l’activité professionnelle déclarée par les réfugiés à Genève n’est-elle pas « réductionniste » d’une activité au sens plein et large telle qu’on doit la concevoir au XVIe siècle ?
A ces questions, quelques réponses peuvent être apportées si nous nous éclairons avec les actes notariés et quelques autres sources.
Faisons d’abord une observation d’ordre méthodologique la notion d’activité professionnelle avec ce qu’elle comporte d’activité unique est une simplification néostatistique mutilante, « répertoriante », et plutôt urbaine qu’a développée la fiscalité royale 11. Dans les villes de quelque importance l’encadrement juridique des arts et métiers, chacun d’eux affecté dans sa corporation, a éliminé ou tendu à éliminer les activités professionnelles doubles ou triples 12. Dans les villettes cévenoles du XVIe siècle – Barre, Meyrueis, Florac et Ispagnac, respectivement 60, 70, 160 et 200 feux vers 1450 – comme dans celles des XVIIe et XVIIIe siècles 13, sauf pour ce que nous pourrions appeler des « hautes fonctions » (juges seigneuriaux, notaires), il est bien difficile pour les enquêteurs royaux de faire le choix entre la fonction dominante et la fonction récessive : celle du brassier, du fustier, voire du chirurgien. Le flou —terminologique est le reflet de la polyvalence des fonctions. De même, et plus encore, dans les campagnes. De toute évidence, la fonction, plutôt que l’activité professionnelle, des contractants qui apparaissent à nos actes notariés s’intègre à celle de la famille que sous-tendent « la maison, les biens, l’héritage ». En effet, hors de la « maison et des biens », on n’est rien, sinon un errant, un marginal. Pas de statut social, pas d’activité professionnelle patentée, tacitement reconnue par la communauté, sans la famille agrégative. Cette famille, la voici : le père, l’ancêtre, « le plus vielh », le probus vir, l’homme d’expérience, de sagesse et de métier quel qu’il soit, brassier, fabre ou laboureur la mère « honneste femme » ; leurs enfants, et d’abord l’aîné : ayant femme et enfants, il attend la mort du père tant « rien n’est plus certain que la mort » pour le remplacer « en et sur ses biens ». De cette ruche-mère partiront pour une autre familia, les autres enfants dotés par l’ancêtre, quand « seront en aige de colloquer en mariage ou gaigner leur vie ». Dans cette attente, la famille élargie mène vie commune « mangeans boyvans et négocians ensemble faisans ung seul feu ung seul pot et ung seul cabal », chacun « travaillant de son pouvoir procurant le proufict esvitant le domaige ». L’héritier universel, ce fils chéri, « bene dilectum », peut bien être comme le père ou bastier, ou fabre, ou cordonnier, ou charpentier – toutes professions qui s’affermissent après 1550 14 – il est avant tout, comme le senior, paysan par essence, l’homme de Port et de la canabassière, l’homme du pré, du champ et du castanet. Et voici l’archétype : Mathieu Fabre, cordonnier et Réformé de Barre, fils de feu Pierre, cordonnier lui aussi « quand vivoit ». Il teste le 1-6-1565 15 et laisse à son deuxième fils Pierre, également cordonnier qui a quitté sa maison et ses biens pour prendre « à mariage », à titre de douaire, une partie de ses biens immeubles consistant en « deux castanets assiz aux appartenances del cremat appelé la parre et aux constitutions del masbonnet appelé la cumbe » 16. Mathieu Fabre, le pater familias, était aussi bien cordonnier que paysan et bien malin qui pourrait dire s’il était plutôt cordonnier que brassier ou laboureur. Son fils Pierre chemine dans la même voie.
Revenons aux listes des réfugiés gévaudanais à Genève : l’activité « mécanique » n’est pas, au fond, incompatible avec une activité rémanente liée à la terre. Allons plus loin : il est à peu près sûr qu’une majorité de ces gens « mécaniques » a eu aussi une activité paysanne au pays d’origine. Ce que nous pourrions appeler ces « paysans-mécaniques », et aussi ceux qui n’avaient pas, ou bien moins, de glaise collée à leurs chaussures, apothicaires, médecins et juristes, pouvaient plus facilement que de purs paysans, espérer vivre, au refuge, de leur activité artisanale ou « scientifique » 17. Faisons un rapprochement qui nous paraît significatif, avec le Vivarais proche. Sa population, au XVIIe siècle est rurale à 92 % ; sa population urbaine est chétive, et par le nombre, et par l’activité. Le gros des troupes protestantes se recrute dans la paysannerie 18. Or, l’émigration réformée pendant le siècle qui suit la Révocation, est à la fois fluette (8 % du total des protestants) et sélective dans les professions un nombre infime de paysans purs, un groupe consistant d’artisans et de représentants des professions libérales 19. Il nous paraît donc raisonnable, à la fois, d’appréhender avec circonspection tout classement trop mutilateur d’une réalité sociologique et professionnelle diverse, et d’approcher avec prudence l’induction puisée au miroir déformant du refuge genevois.
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Approfondissons encore notre recherche. Voici, dans la région considérée, des statistiques, à la racine de la Réforme, émanant de 96 testaments nuncupatifs et donations à cause de mort. Ces actes intéressent 122 personnes (certains testaments ont été ordonnés conjointement par le mari et la femme). La majorité des testateurs dicte ses dernières volontée « en la forme et manière acoustumée » d’un catholicisme orthodoxe (78 %) ; la minorité, avec des silences évocateurs, s’en remet à « la volonté et discrétion » de l’héritier universel pour ordonner « les funérailles suitte et convoy » et faire des legs ad pia. Autrement dit, sans l’avouer, par crainte de représailles possibles 20, misant sur les chances peut-être prochaines d’une liberté de conscience, au moins relative, et d’un au-delà sans purgatoire, ils désirent des obsèques sans pompes et sans prêtres. On peut qualifier ces testateurs-là de Pré réformés.
Il ne serait pas possible d’affirmer que la Réforme a d’abord fait des prosélytes dans une partie étroite de la population limitée aux artisans et aux professions libérales puisque les métiers de la terre (laboureurs, brassiers) représentent 60 % des Pré réformés. On peut objecter une certaine minceur de l’échantillon. Convenons-en et passons à un lot plus consistant des Réformés. De 1530 à 1604, nous comptons aux testaments, donations à cause de mort et mariages 462 hommes et femmes acquis à la Réforme. La ventilation est la suivante :
Hommes et femmes Réformés aux testaments et mariages (1530-1604) (en %)
Les constatations ne sont pas tellement différentes des précédentes : majorité de représentants de métiers de la terre, paysans purs ou associés aux métiers mécaniques. Les premiers Réformés, ceux d’avant 1560, ont été recrutés dans le même milieu socioprofessionnel que ceux du temps de la Réforme triomphante ; la mutation religieuse affecte l’ensemble de la société de la Haute-Cévenne. Le rapprochement de deux archétypes – et non pas deux cas isolés – appuiera en l’illustrant, notre propos : deux archétypes sociologiquement fort proches. D’une part, Mathieu Fabre et son fils Pierre, déjà rencontrés, cordonniers-laboureurs de Barre, Réformés des années 1565. D’autre part, Guillaume Frelval, serrurier-laboureur, également de Barre, sans progéniture mâle. Guillaume teste dans un catholicisme tout à fait orthodoxe le 21-10-1537 21 : désir de pompes funèbres au moins élémentaires, neuvaine, absoutes, messes de cantar et de cap d’an où seront appelés vingt capelas que l’on régalera « bien et honnestement », après l’office des morts, d’une réfection corporelle. Or voici que nous apprenons qu’il possède non seulement sa botica avec tout un fourniment de serrurie, « las bolses et encluje et totas las aysinas et martels et aussi tenelhas et aultras aysinas de ferras », mais aussi camps, castanets et orts. Entre Mathieu le cordonnier et Guillaume le serrurier, un seul fossé : la mutation religieuse qu’explique la césure chronologique.
Au milieu du XVe siècle et au XVIe aussi, le Gévaudan, d’après les enquêtes royales est pauvre. C’est le diocèse languedocien le moins imposé au titre de la taille et des aides. En 1451, sur une levée de 120.000 L. affectant le Languedoc, le diocèse de Mende est cotisé pour 4124 L. 19 S. 22
La moyenne s’établit (180 paroisses au total à 22 L. 18 S. par paroisse et à 0,79 L. par km². La Haute-Cévenne apparaît plus pauvre encore si l’on se réfère au tableau ci-dessous : 23
Impositions en Gévaudan au milieu du XVe siècle (a)
L’imposition moyenne de 17 à 18 L. par paroisse correspond en 1464, dans la Cévenne vivaroise proche à des fortunes (biens, immeubles et meubles ensemble) comprises entre 35 et 60 L. par feu d’estime 24. Pour donner le détail de ces médiocres fortunes, nous prenons deux cas, au hasard, à Loubaresse et à Saint-Laurent-les-Bains. Pierre Pascal, au mas de Loubaresse, déclare posséder pour la valeur totale de 60 L. 7 S. 6 D., charges seigneuriales déduites, sa maison et son jardin à l’entour (576 m²), 5 terres labourives dispersées dans le terroir, d’une contenance de 5 600 m², et un herme devès de 12 300 m² : au total moins de 2 ha ; à cela il ajoute un cabal consistant en une vache et son veau, une jument de petite valeur, 4 agneaux, 4 moutons et brebis, une chèvre 25. Non loin de là, la même année, à Saint-Laurent-les-Bains, Laurent Pagés – fortune immeuble estimée à 62 L. 6 S. 6 D. – fait la déclaration suivante aux enquêteurs royaux : il a sa maison, 4 petits jardins de superficie inconnue, une châtaigneraie (castaneto) dont l’étendue n’apparait pas, 13 800 m² de près, 11 500 m² de terres labourives. A ses dires, il n’aurait aucun cheptel 26.
Pour l’ensemble du XVIe siècle, nous disposons des actes notariés pour analyser la fortune des habitants de la Haute-Cévenne. Non pas tant les actes de mariage plus restrictifs par le nombre d’intervenants – encore que nous ne négligions pas les données – mais les testaments et donations à cause de mort 27 qui précisent pour chaque enfant à marier (nous avons rencontré jusqu’à 9 de ces héritiers), la constitution de dot. Sur 402 enfants dotés de 1500 à 1604, le volume global des dots s’élève à 40 926 L., soit une moyenne par enfant doté (garçons et filles confondus) de 101 L. 16 S. Attendu les fluctuations de la valeur de la livre au cours du siècle ce nombre n’a pas en lui-même une valeur significative. Mais « déflaté » à la valeur séculaire moyenne du blé touzelle montpelliérain 28, cela correspond à la nourriture céréalière d’une personne pendant 6 à 7 ans 29.
A cette somme en argent s’ajoutent pour les filles, rituellement, les « robes nuptiaux » et les « acoustremens » du lit dotal. A la vérité pas grand chose de plus : une, deux ou trois robes « drap du présent pais », très rarement « drap de Bourges ou de Paris », « gonelle » jaune, rouge, grise ou noire, un ou deux, parfois, et exceptionnellement à la fin du siècle, quatre « linseuls », une ou deux « flassades de laine », rarement encore deux ou trois brebis ou chèvres à la future et prochaine épouse-bergère, et c’est bien tout. Rien que de modeste et d’agreste et qui n’aille, dans la très grande majorité des cas, à plus de 1 à 15 L. Ni meubles ni semblant d’atours même des plus minces, chez le laboureur comme chez le notaire.
La dot devient plus consistante dans la noblesse, au demeurant bien peu nombreuse dans nos actes. Bernard de Plantavit, seigneur de St-Etienne-de-Valfrancesque, en testant le 26-4-1539, lègue à sa fille Françoise 500 L. à quoi il faut ajouter 100 L. pour les « acoustremens nuptiaux ». Noble Bernard s’en remet, au cas où il serait mort, pour le détail de ces « acoustremens », à ses parents et amis – la maison de Plantavit. Quant à son fils François, il reçoit 300 L. 30 Pierre de Saunier, seigneur et Réformé des Balmes, laisse le 28-5-1575 à chacun de ses cinq enfants à marier, garçons et filles – on remarquera ici un égalitarisme exceptionnel – 700 L., et aux filles, en outre, quatre robes « drap de Paris » 31. Donc, même parmi ces puissances locales, rien de bien extraordinaire 32. Au-dessous des seigneurs, léguant, 200, 300 ou 600 L. à un, deux ou trois enfants, se placent les notaires. Ainsi Jean Foraval lègue à chacune de ses filles Marie, Esther et Jeanne, 600 L. le 27-6-1587 33. Mais notons tout de suite, pour ramener les choses à leur juste proportion que la livre a perdu 2,5 fois sa valeur de 1540 à 1587.
Enfin, trait essentiel, l’ensemble de ces legs aux enfants dotés, dans toutes les classes sociales, se fait, tout au long du siècle, selon le modèle unique du paiement immédiat et du paiement différé. Le jour « de la solemnipsation dud. mariage » la moitié de la dot en argent est effectivement versée. Le même jour, les filles reçoivent leurs robes et lit dotal. Pour le paiement de l’autre moitié de la dot, le testateur s’en remet au futur. Il s’engage, et avec lui son héritier universel – la condition pour hériter de « tous ses autres biens meubles et immeubles – est expressément mentionnée -, à verser, chaque année, en général « le jour de caresme prenant », 1 à 2 L., rarement plus. Les plus fortunés s’engagent jusqu’à 10 L. (cas rarissime de noble Bernard de Plantavit). On prévoit ainsi de payer entièrement une dot en 15 à 20 ans, et le plus souvent en 20, 30, 40 ans même. Un exemple parmi d’autres : « sage homme » Antoine Tessier, du lieu de Romégières, paroisse de Saint-Privat-de-Vallongue, le 17-10-1525, promet de verser à chacune de ses 3 filles Anthonie, Marguerite et Raymonde, la moitié de leur dot, soit 40 L. à raison de 1 L. par an 34. Les testateurs avaient beau se prémunir, contre les successeurs mauvais payeurs donation —d’héritage sous condition, interdiction du cumul des arriérés de la dot – rien n’y faisait. D’où ces « transactions », « échanges », entre héritiers après la mort du père : innombrables dans les actes ils reflètent, pour une grande part, des querelles et des arrangements successifs nés de conflits à propos de versements de dots qui s’éternisaient. Parfois, in extremis, un pied déjà dans la tombe, le père refaisait son testament, corrigeait les injustices, reprenait à l’un ce qu’il devait à l’autre. Au moment de rendre son âme à Dieu, Guillaume Frelval refait ainsi son testament : sa fille Anthonie, lésée de n’avoir pas reçu la moitié de sa dot, reçoit à titre de compensation un morceau (parcela) de maison, un jardin, une fenière (pailla), des outils de serrurerie, un sétier de seigle, une émine d’orge enfin et « qu’avec lesd. biens se contente ».
Au fond, dans cette Haute-Cévenne d’autosubsistance, l’argent est rare : on finit par s’acquitter des arriérés de dot en nature, comme l’on paie, pour une grande part, les redevances seigneuriales en gellines, en avoine, en orge et en seigle 35. Aussi ce qui compte le plus, c’est la partie utile de la dot, celle qui est versée le jour des noces. Or, comme nous pouvons le constater, en valeur exprimée en kilos de froment elle est plutôt légère 36 :
Moyenne des dots effectivement versées au moment du mariage (garçons et filles ensemble) exprimée en équivalent kilos de froment touzelle au marché de Montpellier (pourcentages de dotés par tranche 1500-1604)
Nous constatons que près d’un quart des nouveaux ménages n’avaient que la ration nécessaire à leur nourriture annuelle et que plus du tiers n’avaient que cette ration et un peu au-delà.
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Jusque dans les années 1565, l’instruction est modérément répandue. Sur 132 testateurs et témoins présents, 19 savent signer leur nom ou apposer leurs initiales (1560-65), soit 14,3 % (et aucune femme). Remarquons aussi que signatures et marques sont très peu nombreuses dans le seul milieu des métiers de la terre 4,6 %. Mais dans cette période 69,7 % des marchands et artisans, 100 % des nobles savent signer. Nous n’avons pas pu, faute de témoignages sur les possibilités de signature des clients des notaires, remonter en deçà des années 1560. Cependant, comme il s’agit d’adultes, nous pouvons dire qu’il s’agit d’hommes instruits au moins jusqu’aux rudiments de l’écriture, dans le cadre du catholicisme aux franges de son évolution vers la Réforme. Nous nous situons ainsi dans cette société pré réformée où le seuil des « 10 % d’alphabétisés » est franchi 37. Une remarque cependant il s’agit d’une alphabétisation uniquement masculine puisque nous ne trouvons aucune femme, avant et après 1560, sachant au moins apposer ses initiales. Ceci implique-t-il que les « conducteurs et pasteurs du troupeau » ont été exclusivement des hommes ? Nous pouvons apporter quelques éléments de réponse sans prétendre épuiser ici le sujet sur lequel nous devrons revenir. Nous montrerons, en effet, que dans cette société fortement charpentée, masculinisante, la femme joue – il est vrai officiellement et chez le notaire – un rôle tout à fait secondaire. Un certain nombre, non négligeable, de testaments, tant en milieu catholique qu’en milieu réformé, fait intervenir un mari testateur qui prend en mains, si l’on peut dire, les destinées post mortem de sa femme, lui assignant telle place au cimetière, interdisant ou autorisant, pour l’éventuel repos de son âme, les legs pieux. Certaines testatrices (et spécialement entre 1555 et 1565) résolvent les problèmes qui pourraient naître autour de leur « suitte et convoy » en arguant des solutions qu’avaient prises pour elles, leurs défunts époux 38.
Revenons-en à nos alphabétisés : en l’absence probablement générale, dans ce milieu rural 39 de régents d’écoles, nous avons quelques lueurs sur le moyen par lequel, quelques-uns, parmi les plus fortunés des laboureurs, artisans, marchands, nobles aussi, envisageaient l’instruction de leur progéniture. D’abord, jamais rien pour les filles : elles attendent dans la maison familiale d’être, par le père, « colloquées en mariage ». D’où cette foison de filles ignares qui, même après 1560, arrivent « par devant » notaire, « naiant signé pour ne scavoir ». De même encore, et vers 1600, ces veuves de marchands, tabellions locaux et nobles « jà constituées en vielhesse » toujours aussi illettrées 40. Pour le fils aîné et héritier universel, rien que de très nébuleux ; certainement, issus du milieu paysan pur, peu ou pas d’instruction pour eux, puisqu’une très large majorité ne peut pas seulement apposer sa marque. Les fils aînés des artisans, et surtout des marchands, recevaient probablement les rudiments indispensables de lecture, d’écriture et de calcul, dans la boutique de leur père, « sur le tas ». Quant au second fils, doté mais non pas totalement désavantagé, si la situation du père le permettait, selon « la faculté diceulx biens », il était prévu pour lui une éducation que nous pourrions qualifier de « soignée », mais dont la finalité était toujours l’état ecclésiastique. Ces études engendraient l’homme d’Église. Mais au moment de choisir sa voie, vers 14-15 ans, le garçon pouvait choisir la solution du mariage, être doté (deux à trois fois moins que ses sœurs) et sortir de la maison et des biens du père pour prendre femme, étant « en aige de gaigner sa vie », pour s’installer dans une autre famille, celle de sa femme. Ainsi, à titre d’illustration, le cas d’Antoine Jordan, du lieu de Ferrières, paroisse de Saint-Laurent-de-Trèves 41. En testant, son père Guillaume, le 1-1-1525 prévoit pour lui une double voie : soit le banal mariage avec une dot bien maigrichonne de 15 L. soit la voie royale et bien douce de la prêtrise. Si tel est son désir, Antoine pourra être tenu 4 ans « aux écoles logicales et grammaticales » (à Nîmes ? à Montpellier ?). Pendant tout le temps de ses études, il sera nourri, vêtu, chaussé, entretenu aux frais de son père. Devenu prêtre, il sera, sa vie durant, nourri et entretenu « décemment et honnêtement » et « selon la dignité de son état et qualité de sa personne » aux frais du père Guillaume puis de son frère aîné et héritier universel, « autre Guillaume ». Antoine aura telle maison à lui que désigne le père il y tiendra sa mule cédée et nourrie aux frais de la maison Jordan ; cette mule n’aura pas d’autre occupation que de vaquer avec Antoine à des affaires de religion. Enfin, au cas où « led. Antoine » ne pourrait s’entendre avec son frère aîné et chef de clan, et surtout, notez-le, avec sa belle-sœur et maisonnée 42, il recevra, vivant dans sa maison, une pension alimentaire annuelle, copieuse et détaillée blé, froment et seigle, châtaignes sèches ou blanchies, chair salée de pourceau, huile d’olive, sel et fromage « bon et marchand ». A lui, ensuite, ayant revêtu ses habits sacerdotaux, payés 7 L. sur les biens du père, de se débrouiller, résidant au hameau de Ferrières – la condition est impérative – de se faire agréger à quelque chapelle et d’y vivre, pour ses menus besoins, la pitance étant assurée, de messes de neuvaine, de « cap d’an » et de trenteniers, d’exaudis nos et de salve regina 43, de réfections corporelles, toujours nombreuses et jamais chiches. Vers 1525-30, les paroisses de la Haute-Cévenne, ici comme ailleurs, regorgent ainsi de prêtres (nous en dénombrons une douzaine ensemble pour la petite ville de Barre) dont « la source et parentelle » pour le bon renom et le lustre « lignatgiés », a préparé une sorte de vie dorée faite d’exercices religieux, un peu 44, et d’un certain farniente.
Passées les années 1570, le niveau culturel élémentaire s’élève : sur 210 testateurs, mariés et témoins aux deux sortes d’actes, testaments et mariages, 66, soit 31,4 % savent signer leur nom ou apposer leurs initiales. Précisons que nous avons pris soin d’éliminer, parmi les témoins ceux qui apparaissaient plus d’une fois (homonymie). On note que près de la moitié des artisans peut signer, et surtout que la proportion des hommes appartenant aux métiers de la terre est passée de 4,6 à 14,7 %. En quelques décennies (référence à 1560-65), le nombre d’hommes ayant reçu au moins les rudiments de l’alphabétisation a doublé en passant de 14,3 à 31,4 %.
Dans la décennie 1530-39, la Haute-Cévenne a commencé sa mutation vers la Réforme interrogés, les testaments nous montrent l’accumulation des effritements successifs qui remettent en cause une pastorale et un message religieux dont les fondements et la formulation étaient probablement insuffisants, inadéquats ou même inexistants 45. Cette mutation se produit dans un milieu rural et pauvre : nul doute qu’elle n’ait dérivé des villes 46, de Montpellier et de Nîmes sans doute. Mais elle répondait à un profond besoin de renouveau dont on aurait pu croire, peut-être, bien incapable le plus humble des brassiers. Même d’origine urbaine, le phénomène d’acculturation trouvait dans la Cévenne ses propres gènes mutants. Bastiers et mulatiers, nobles tôt venus à la Réforme, marchands drapiers, « escoliers » et futurs prêtres – plus tard défroqués 47 – allant et venant, porteurs des espoirs nouveaux et des messages prohibés, dans un fourmillement continu – car la Cévenne inexpugnable ne fut jamais réellement isolée – au pas alerte des mules. Ce sont eux qui, fichés comme des coins au cœur de familles élargies enchaînées dans la « lignée et parentelle », ont préparé et provoqué le basculement religieux mûri à l’ombre des ancêtres 48.
Notes
1. P. Chaunu, La mort à Paris…, 1978, p. 384 : remarques convergentes.
2. Ce thème sera l’objet d’un autre article : « Testaments et mariages cévenols au XVIe siècle ».
3. Archives de la Lozère (A.D.L.), notaires consultés Etienne Boyer, Antoine de Saint-Martin, Antoine Le Roux, Pierre de Tinel (1500-1604).
4. Voir la carte E. Fagas : « La réforme à Barre et dans ses environs », Archives Gévaudanaises, T. 1, 1908, p. 393. Pour 7 paroisses de cette région, 2765 âmes vers 1680.
5. P. Geisendorf, Livre des habitants de Genève, T. I (1957), T. II, (1960).
6. M. Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, (éd. 1964), p. 31.
7. P. Geisendorf, « Recherches sur l’émigration du Gévaudan vers Genève avant et après la Révocation de l’Édit de Nantes », Revue du Gévaudan, 1960, p. 119.
8. P. Geisendorf, op. cit., T. II, p. VIII, XIII .3 réfugiés de 1572 à 1586 ; les autres cas se situent entre 1552 et 1560.
9. A Molinier, Le Vivarais aux XVIIe et XVIIIe siècles (1977), p. 320, tabl. 94 (statistique portant sur 46 886 familles). Pour le diocèse de Nîmes, R. Sauzet : Contre-Réforme et Réforme catholique en Bas-Languedoc au XVIIe siècle (1978). T. 1, p. 3-5.
10. P. Geisendorf : « Recherches… », p. 114 a mis l’accent avec raison, sur ce point important.
11. Nous renvoyons ici aux 22 classes comprises dans la première capitation et aux listes des vingtièmes d’industrie.
12. J.-C. Perrot, Genèse d’une ville moderne, Caen au XVIIIe siècle (1975), T. I, p. 251-53. On remarque qu’en 1666, à Caen, à l’intérieur d’une même jurande, la double activité existe, minoritaire ; en 1792 le phénomène s’est accentué.
13. Bib, Nat., ms. 23 901 comparaison avec les feux de 1464 en Vivarais, A. Dép. de l’Ardèche, C 557. Le Vivarais… p. 318-20 : 21 % des chefs de famille en 1695 déclarent avoir une activité professionnelle double.
14. Beaucoup plus de contrats d’apprentissage dans les actes notariés cévenols après 1550.
15. Les dates des actes notariés, cités ici, ont été laissées dans l’ancien style.
16. A.D.L., III E 1847.
17. Sur le déracinement et le mal du pays d’un réfugié à Genève, on verra le témoignage de Jean Cavalier, issu de milieu paysan et qui fut petit berger et apprenti boulanger : Mémoires sur la guerre des Cévennes, 1918, p. 27-39.
18. Le Vivarais…, p. 586-87 ; E. Arnaud, Histoire des protestants du Vivarais et du Velay, T. II, p. 355-77 ; S. Mours, Le protestantisme en Vivarais et en Velay, 1949, p. 275-280.
19. S. Mours,id., ibid.
20. Doms Devic et Vaissète : Histoire de Languedoc, T. II, p. 236-261 : la persécution contre les Réformés débute en 1532, elle devient « beaucoup plus sévère » à partir de 1538.
21. A.D.L., III E 2737.
22. B.N., ms. fr. 23901.
23. Ibid. Ispagnac et Florac cotisées respectivement à 57 L. 10 S. et 49 L. 1 S. (actuel canton de Florac) apparaissent comme des villettes plus riches probablement en raison de leur activité marchande soutenue.
24. A.D.A., C 557 (abrégé des estimes).
25. A.D.A., C 612.
26. Ibid.
27. Les inventaires après décès sont rarissimes.
28. E. Le Roy Ladurie, Les paysans de Languedoc, T. II, annexe 24, p. 819-20.
29. Éléments du calcul moyenne du prix du sétier de touzelle à Montpellier (1500-1601, 94 relevés) : 516,14 D. Conversion : 101,80 L. = 24 432 D. qui ont permis d’acheter (moyenne séculaire) 1793 kg. de blé touzelle (ou 47,33 sétiers, le sétier de Montpellier valant 48,92 L. L’hl. de froment, 1ère qualité, pèse en moyenne, 77,45 kg. d’après Archives statistiques, 1837, p. 168-69, observations de 1819 à 1835). La consommation annuelle de grains par personne et par an s’établit dans le Vivarais voisin (et plutôt du seigle), au temps de Louis XIV, à 250 kg., environ.
30. A.D.L., III E 2738.
31. A.D.L., III E 1857.
32. A titre de comparaison, noble, puissant (et richissime) Jacques de Crussol laisse à sa fille Madeleine à titre de dot, en 1499, 10 000 écus d’or (AN., 219 Mi 189). Sur les joyaux (diamant et « grand rubis » enchâssés dans leur anneau d’or) et la vaisselle d’argent de Jeanne de Lévis, épouse de Louis de Crussol, voir les testaments de 1462 et 1473, A.N., 219 Mi 50.
33. A.D.L., III E 1868.
34. A.D.L., III E 432.
35. ADA., C 577, 600, 603, 612, Cévenne vivaroise.
36. Mêmes éléments de l’estimation qu’à la note 29.
37. P. Chaunu, « Niveaux de culture et réforme », Bull. de la Soc, de l’hist. du Protestantisme français, 1972, p. 320.
38. A.D.L., III E 1843, Jacquet Alcays, laboureur de Vebron, ordonne les pompes funèbres pour sa femme comme il les ordonne « pour lui et non aultrement » (3-4-1561) ibid., 8-4-1561, donne Lucie Costande, femme de Loys Tinel, notaire, s’en remet à son mari pour ses funérailles et legs pieux. III E 1847, testament de Anthonie Audoine, veuve de Pierre de Lhom, le 2-4-1565 : elle s’en remet pour ses « exeques » aux décisions prises par son mari enregistrées, jadis, chez « maistre de La Cumbe » notaire d’lspagnac.
39. Nous ne trouvons aucune indication dans ce sens chez E. Fages : « La Réforme à Barre et dans ses environs », Archives gévaudanaises, T. I, 1908, p. 380-421, ni dans L. Jourdan : « Barre des Cévennes et sa seigneurie », Mémoires du club cévenol, Cahors, 1901 (tiré à part, 40 p.), ni dans la bonne monographie du chanoine Cantaloube : La Réforme en France vue d’un village cévenol, Paris, 1951 (Saint-Laurent-le-Minier). Notons que E. Le Roy Ladurie a donné op. cit., T. II, p. 1028-29, pour un village, il est vrai bien éloigné de la Haute-Cévenne, Cessenon-sur-Orb, la présence épisodique de régents seulement à partir de 1545.
40. A.D.L., III E 1868 (1587), III E 1875 (1595), III E 2848 (1600), III E 1871 (1590).
41. A.D.L., III E 432.
42. Les cas potentiels d’incompatibilité d’humeur entre usufruitiers et héritiers universels sont souvent envisagés dans les testaments : dans ce cas l’usufruitier est subordonné à l’héritier universel ; mais ici le cas est nouveau et unique : s’agit-il d’une sorte de anticléricalisme » latent de la maisonnée ? Il faudrait supposer que celle-ci ne suit plus le patriarche Guillaume dans son option religieuse. Nous notons en tout cas que les descendants de Guillaume sont acquis à la Réforme après 1560 (A.D.L., III E 1866, testament du 15-8-1584).
43. Ce sont les deux chants qui sont spécialement rétribués aux funérailles les testateurs catholiques y tiennent particulièrement. Jusqu’à présent, dans le dépouillement nous n’avons rien trouvé dans la liturgie de funérailles sur ce chant fondamental que constitue le Dies irae, dies illa. Des données sur les Psaumes que nous verrons ailleurs.
44. Plusieurs testateurs insistent sur le fait qu’aucunes donations ni réfections corporelles ne seront données aux prêtres qui y prétendraient sans avoir assisté à leurs obsèques d’autres ordonnent que leurs messes de neuvaine ou de trenteniers ne doivent pas être bâclées sous prétexte que le célébrant éventuel a déjà eu une journée chargée de messes ; de préférence les exercices devront être célébrés le matin de très bonne heure (allusion voilée à une éventuelle intempérance ?).
45. L’opinion en est communément répandue (C. Cantaloube, op. cit., p. 32, à propos de l’épiscopat des Briçonnet de Nîmes).
46. J. Garrisson-Estèbe : Protestants du Midi (1559-1598), 1980, p. 52-56; mais nos Pré réformés de la Haute-Cévenne sont des ruraux.
47. A.D.L. III E 1867, Jean Galdin, prêtre de Barre passé à la Réforme (1565).
48. Nous renvoyons sur ce point, que nos actes confirment totalement, à E. Le Roy Ladurie, op. cit., T. I, p. 353.
