Présence et fonction de l’idéologie religieuse dans « l’École des femmes »

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Représentée pour la première fois le 26 décembre 1662, l’École des femmes suscite d’emblée divergences et contradictions. Grimarest note dans sa Vie de Molière : « L’École des femmes parut en 1662 avec peu de succès ». Appréciation contredite par les faits, et notamment par le montant des recettes, supérieur à celui qu’ont atteint Les Fâcheux, qui ont été une réussite. Pour sa part, Loret, dans la Muse historique, commente ainsi les premières représentations :

« On joua l’École des Femmes,
Qui fit rire Leurs Majestés
A s’en tenir les côtés
…………………………
Pièce qu’en plusieurs lieux on fronde,
Mais où pourtant va tant le monde
Que jamais sujet important
Pour le voir n’en attira tant
 ».

Le rire royal semble donc insuffisant pour entraîner l’approbation générale, et le succès paraît devoir beaucoup au scandale. C’est bien ce que la suite confirme : la pièce contestée suscite en effet une longue polémique d’un an. Des stances de Boileau à la Guerre comique de Phérotée de La Croix, c’est plus d’une dizaine de textes – pièces de théâtre pour l’essentiel – qui constituent le corpus de ce qu’on appelle la querelle de l’École des femmes 1.

Une telle constance dans l’hostilité étonne et fait problème. De cette hostilité, les multiples critiques adressées à l’École des femmes nous fournissent sans doute moins des raisons que des manifestations. Georges Mongrédien n’a pas tout à fait tort d’écrire que dans toutes ces critiques ressassées, l’essentiel est insignifiant, inexistant ou simplement calomnieux 2. L’insignifiance, pourtant, n’exclut pas la signification. Si la répétition de certains reproches relève de l’animosité ou du plagiat pur et simple, d’autres récurrences – comme celles qui touchent aux problèmes religieux – pourraient n’être pas innocentes. Mais la mise au jour du sens ne peut se faire au seul vu du discours polémique : elle passe nécessairement par un retour attentif au texte de Molière.

Retour au texte, ou plutôt retour aux textes. Car l’École des femmes a été précédée, quelque dix-huit mois auparavant, par l’École des maris, sorte de brouillon, signalé comme tel parle parallélisme des titres. Or il n’y a pas eu de querelle de l’École des maris ; cette pièce, selon Loret, « charma tout Paris », et fut jouée trente-huit fois au cours de l’été 1661, avec des recettes dépassant plusieurs fois 1100 livres. D’où la question fondamentale, et presque jamais posée : qu’est-ce qui, dans la seconde de ces pièces, est assez scandaleux pour provoquer une véritable cabale contre un auteur qui jouit, on le verra, de la protection royale ?

Au-delà de la symétrie de leur titre, l’École des femmes et l’École des maris offrent bien des ressemblances : le tuteur amoureux et tyrannique, le mariage empêché, la cascade de quiproquos, le triomphe final de la jeunesse et de l’amour, tout cela est commun aux deux pièces qui, sur le fond, aboutissent à la même revendication de liberté. Il n’est pas jusqu’au lieu scénique qui ne soit identique, place publique ici, place de ville là, ce qui n’empêche pas les critiques de réserver à l’École des femmes les accusations – mal fondées – d’invraisemblance. La similitude des deux pièces est d’ailleurs constatée et dénoncée par les adversaires de Molière. C’est par là que Donneau de Visé ouvre son commentaire des Nouvelles… nouvelles :

« La dernière de ses comédies, et celle dont vous souhaitez le plus que je vous entretienne, parce que c’est celle qui fait le plus de bruit, s ‘appelle l’École des femmes. Tous ceux qui l’ont vue sont demeurés d’accord qu’elle est mal nommée, et que c’est plutôt l’École des maris que l’École des femmes Mais comme il en a déjà fait une sous ce titre, il n’a pu lui donner le même nom. Elles ont beaucoup de rapport ensemble ; et dans la première il garde une femme dont il veut faire son épouse qui, bien qu’il la croie ignorante, en sait plus qu’il ne croit, ainsi que l’Agnès de la dernière, qui joue aussi bien que lui le même personnage, et dans l’École des maris et dans l’École des femmes et toute la différence que l’on y trouve, c’est que l’Agnès de l’École des femmes est un peu plus sotte et plus ignorante que l’Isabelle de l’École des maris » 3.

Pourtant, d’isabelle à Agnès, la différence, loin d’être négligeable, est capitale. En supprimant l’équivalent de Léonor, double d’isabelle, assurant une parfaite symétrie de la démonstration, Molière opère un décentrement au profit d’Agnès qui occupe une place désormais centrale, en même temps qu’elle devient le sujet d’une histoire. A un personnage statique, constitué d’emblée, Molière substitue un personnage en devenir, et l’École des femmes n’est pas autre chose que le récit de ce devenir, que nous avons identifié ailleurs à la conquête de la parole 4. Ce qui est narré ce n’est pas seulement un conflit – ce qu’était déjà l’École des maris – mais une transformation et tout le jeu des forces antagonistes qu’elle suppose : d’un côté les forces positives de la liberté, de l’épanouissement, du plaisir instinctif et « naturel » de l’autre les forces négatives de la contrainte, de la soumission, de la coercition, fondées sur une organisation systématique du monde, sur une « méthode ». La résistible ascension de celles-ci, la lente maturation et le difficile triomphe de celles-là, voilà ce que raconte l’École des femmes, pièce brechtienne à sa façon, en ce qu’elle est aussi l’évocation d’une prise de conscience plus soumise qu’il n’y paraît au poids de l’histoire.

Car Molière, comme Brecht, désigne sans ambiguïté l’origine de la contrainte, et c’est précisément cette désignation qui fait de l’École des femmes une pièce fondamentalement différente de l’École des maris.

Pour dénoncer le système répressif de Sganarelle, Ariste recourait à une benoîte métonymie :

« … les verrous et les grilles
Ne font pas la vertu des femmes ni des filles
 ».

Sganarelle lui-même pratiquait volontiers la métaphore géographique en opposant l’austérité rustique des mœurs villageoises aux pratiques corrompues de la grande ville. En dernière analyse, c’est à une vague psychologie qu’il revient d’expliquer les conduites autoritaires de Sganarelle esprit rétrograde, nostalgique du passé, tel apparaît le tuteur d’isabelle dans la scène initiale où le dialogue avec Ariste n’a d’autre fonction que d’assigner au pouvoir absolu de l’homme et à l’obéissance entière de la femme une origine purement individuelle, à la limite du pathologique, de l’anormal, du monstrueux : Sganarelle ne sera-t-il pas, à la fin de la pièce, défini comme l’exemple des maris « loups-garous » ?

Rompant avec ce type d’explication, l’École des femmes déplace le lieu où s’enracinent les forces d’oppressions qui subordonnent les femmes au pouvoir masculin, et désigne clairement la religion comme fondement de ces forces et de ce pouvoir. L’idéologie religieuse est totalement absente de l’École des maris ; le vocabulaire religieux y apparaît rarement, toujours sous une forme très fortement lexicalisée, ce qui implique la disparition de la charge sémantique initiale. Dieu, le ciel n’y figurent que par le biais d’exclamations stéréotypées (Mon Dieu !, grâce au ciel, ô ciel !, etc.) et comme substituts emphatiques ou ironiques du destin (« Le ciel pour être joints ne nous fit pas tous deux ». La même remarque vaudrait pour le champ sémantique « infernal », dont tous les constituants sont concentrés dans les ultimes remarques de Sganarelle où le recours à Satan, au diable, à l’enfer relève d’un antiféminisme conventionnel sans aucune corrélation avec une vision théologique du monde. A l’inverse, il y a dans l’École des femmes une prolifération du discours religieux qui ne résulte pas d’automatismes lexicaux mais qui apparaît comme l’expression pleinement pertinente d’un système idéologique cohérent et conscient ; et ce système idéologique, c’est-à-dire la religion, est explicitement désigné par Molière comme l’obstacle majeur à la liberté des femmes.

Dès le début de la pièce, la religion se donne comme fondement de l’éducation féminine, dont le programme est tracé par Arnolphe dans un distique sans équivoque :

« Et c’est assez pour elle, à vous en bien parler,
De savoir prier Dieu, m’aimer, coudre et filer
 ».

Sur ce point, la comparaison avec l’École des maris est particulièrement éclairante. Sganarelle y déclare :

« …Mais j’entends que la mienne,
s’applique toute aux choses du ménage,
A recoudre mon linge aux heures du loisir,
Ou bien à tricoter quelque bas par plaisir
 ».

Nulle trace ici d’office religieux. Au contraire, dans l’École des femmes, non seulement Molière fait de la prière le premier devoir de la femme mariée, mais en établissant au sein d’un unique hémistiche un parallèle entre prier Dieu et m’aimer, il établit, entre la prière et l’amour conjugal, une homologie qui instaure entre le mari et la femme des rapports semblables à ceux qui unissent Dieu à la créature, c’est-à-dire des rapports de dépendance et de subordination. Que la première réplique d’Agnès : « Oui Monsieur, Dieu merci » en donnant le premier rang au maître-tuteur-futur époux, reprenant en l’inversant, cette même équivalence, ne saurait dès lors passer pour insignifiant, et nous sommes fondés à y lire, après une « ponctuation » qui pourrait devoir quelque chose à Jacques Lacan, un « Oui, Monsieur Dieu, merci » assignant à Arnolphe sa place dans une conception théologique du mariage.

C’est au couvent qu’on apprend le mieux à prier Dieu. C’est donc au couvent qu’Agnès est enfermée :

« Dans un petit couvent, loin de toute pratique,
Je la fis élever selon ma politique,
C’est-à-dire ordonnant quels soins on emploierait
Pour la rendre idiote autant qu’il se pourrait
 ».

Lieu religieux, le couvent est donc aussi lieu de solitude et d’ignorance. Et comme pour insister encore, c’est à Dieu et au ciel qu’Arnolphe s’estime redevable de la soumission obtenue 5.

Car à travers le vide d’une éducation, c’est à la soumission que tend le recours aux pratiques religieuses. En réalité, cette éducation a pour fin la soumission et l’apprentissage qu’on y fait est celui de l’obéissance. On comprend pourquoi le couvent est deux fois présent dans la vie d’Agnès : elle n’en sort en définitive que pour être condamnée à y retourner, sans aucun doute pour apprendre à mieux obéir. Le cul-de-couvent dont elle est menacée lors de son dernier dialogue avec Arnolphe répond symétriquement au couvent de son enfance, et cette symétrie renvoie aux deux fonctions complémentaires de l’institution religieuse qui est à la fois école et clôture 6.

A l’étape intermédiaire, celle du mariage, c’est encore et toujours le couvent qu’on rencontre : il sert alors de référence exemplaire. Tout comme l’univers militaire – auquel il répond dans une société organisée en ordres selon les trois fonctions traditionnelles de la prière, du combat et du travail 7 – l’univers régulier vaut pour Arnolphe comme symbole de discipline :

« Et ce que le soldat, dans son devoir instruit,
Montre d’obéissance au chef qui le conduit,
Le valet à son maître, un enfant à son père,
A son supérieur le moindre petit frère,
N’approche point encor de la docilité,
Et de l’obéissance et de l’humilité,
Et du profond respect où la femme doit être
Pour son mari, son chef, son seigneur et son maître
 ».

Le parallèle se poursuit, et avec de plus en plus de rigueur, jusqu’à l’assimilation totale du monde conjugal au monde conventuel :

«……………….Ainsi qu’une novice
Par cœur dans le couvent doit savoir son office,
Entrant au mariage il en faut faire autant
 ».

Ici, comparaison vaut raison, mathématiquement parlant une nouvelle fois, les rapports de la femme à l’homme, de l’épouse à l’époux sont déterminés par les rapports de la créature à Dieu. Ce qui est sous-jacent à tout le discours d’Arnolphe sur les femmes, c’est une conception qui tend à fournir à l’inégalité des sexes un fondement théologique : la loi qui soumet la femme à l’homme est une loi divine.

Par là, toutes les références à la femme diabolique, satanique 8 prennent une autre signification que dans l’École des maris implicitement rattachées au thème biblique de la faute originelle, elles consacrent l’infériorité pernicieuse d’un sexe qui a succombé à la tentation, pour le plus grand malheur de l’humanité. Dans l’univers d’Arnolphe, Agnès n’est pas seulement surveillée, enfermée, bâillonnée elle vit en permanence sous le poids du péché, dont deux aspects sont particulièrement soulignés par Molière. D’abord l’arbitraire à la loi révélée, intangible, transcendante qui règle le partage de la société en deux moitiés inégales correspond une morale rigoureuse d’où semble exclue toute justification rationnelle. Pressé par Agnès de définir la notion du péché, Arnolphe s’empêtre dans la tautologie :

« Mais enfin apprenez qu’accepter des cassettes
Et de ces beaux blondins écouter les sornettes,
Que se laisser par eux à force de langueur,
Baiser ainsi les mains et chatouiller le cœur,
Est un péché mortel des plus gros qu’il se fasse.
– Un péché, dites-vous ? Et la raison, de grâce ?
– La raison ? La raison est l’arrêt prononcé
Que par ces actions le Ciel est courroucé
 ».

L’arbitraire de la définition va de pair avec la rigueur du châtiment ; la peur supplée aisément aux défauts de la raison, et dans la scène des maximes, l’enfer inaugure et clôt le discours d’Arnolphe, non point comme instance abstraite, mais par une évocation qui vise à l’effet physique : aux âmes sensibles, douleur et laideur sont les meilleurs garants de la vertu.

La morale d’Arnolphe est donc ici très explicitement morale chrétienne : de la luxure définie comme péché capital à son châtiment par la damnation éternelle dans les flammes de l’enfer, le tuteur n’offre pas à sa pupille d’autres leçons que celles qu’elle a apprises au couvent et qu’on ne tardera pas à lui rappeler, pour peu qu’elle s’obstine à vouloir épouser celui qu’elle aime au lieu d’aimer celui qui veut l’épouser. D’un bout à l’autre de la pièce, c’est au nom des grands principes de la religion chrétienne qu’Arnolphe mène son combat contre l’amour d’Agnès. Que la religion peut couvrir – voire produire – des pratiques répressives, telle est bien une des significations de l’École des femmes, signification absolument nouvelle par rapport à l’École des maris.

Par sa seule formulation, cette nouveauté pourrait expliquer la querelle. Mais ce qui ajoute encore à la portée scandaleuse de la pièce, c’est qu’en désignant clairement l’idéologie religieuse de son temps comme la source d’une inégalité, Molière nous offre une appréhension lucide du réel. Dans la longue histoire de ‘antiféminisme, le dogme catholique joue effectivement un rôle essentiel et cela reste vrai pour les contemporains de Molière, auxquels on se borne ici 9. Que les textes religieux utilisés pour établir la supériorité de l’homme sur la femme aient été où non déformés n’est pas en question. Nous n’avons pas à rouvrir une polémique au demeurant dépassée, mais à constater qu’à l’époque de Molière existe, aussi vivace que par le passé, tout un courant qui tend à prouver l’infériorité des femmes par des arguments tirés de l’Écriture. Comme le remarque très justement Poullain de la Barre à la fin de l’Égalité des deux sexes, « les plus fortes objections qu’on nous peut faire se tirent (…) de l’Écriture sainte » 10. Quelques exemples suffiront à montrer que le système d’Arnolphe n’est pas né des craintes d’un cerveau malade mais correspond trait pour trait aux idées dominantes de l’époque.

En 1635, l’année même où le jeune J. B. Poquelin entre au Collège de Clermont, Paul Caillet écrit :

« L’homme est le chef de la femme (…) Dieu dit à la femme après la transgression de la loi que sa volonté serait sujette à celle de son mari et qu’il aurait sommation sur elle et saint Paul en sa première à Timothée veut que les femmes apprennent le silence et la sujétion et leur défend d’user d’autorité sur leurs maris » 11.

A la même époque, un texte anonyme développe un thème identique en des termes dont la ressemblance avec le discours d’Arnolphe sur le mariage ravirait les amateurs de sources :

« Dieu commande que la femme obéisse à son mari l’obéissance suppose le devoir qui se doit rendre au supérieur, et suppose aussi le commandement, de sorte que celui qui commande doit être le maître, et ainsi la femme qui obéit à son mari le reconnaît pour chef, pour supérieur et maître, et lui doit toute obéissance » 12.

Poursuivons l’exploration. Voici un texte de 1648. A cette époque, après les mésaventures de l’Illustre théâtre, Molière joue en province dans la troupe de Dufresne. Il est à Nantes. C’est non loin de là, à Saumur, que Moyse Amyraut publie ses Considérations sur les droits par lesquels la nature a réglé les mariages, où il justifie l’obéissance de la femme au mari par l’évidente inégalité naturelle des sexes :

« Quand il arrive de la diversité d’opinion entre le mari et la femme (…) l’avis du mari le doit emporter. Parce que ne pouvant pas juger de la prudence par le nombre de suffrages, il en faut juger par l’avantage du sexe, qui naturellement donne celui de la raison. (…) Ce n’est-il pas malaisé de montrer que cela est de l’institution de là nature. Car, pour ce qui est de l’inégalité du sexe, la seule conformation du corps, la force des membres, la majesté de la présence, et les autres avantages le montrent si évidemment qu’il n’est sujet à aucune contestation. Et qu’en un corps beaucoup plus avantageusement composé, la nature ait logé une raison plus forte, plus accomplie et plus exacte, c’est chose raisonnable en elle-même ; et si la nature eût fait autrement, elle n’eût pas observé la sagesse et les proportions qu’elle garde en toutes autres sortes de sujets » 13.

En 1658, l’année même du retour de Molière et de sa troupe à Paris, on réimprime pour la quatrième fois un vieux classique de l’antiféminisme, l’Alphabet de l’imperfection et malice des femmes 14. L’auteur, Jacques Olivier, ne se contente pas d’y dresser la liste alphabétique des principaux défauts qu’il attribue au sexe féminin ; il tente aussi une argumentation qui, bien entendu, fait surtout appel aux preuves théologiques. Tantôt c’est une laborieuse interprétation allégorique de l’Apocalypse de Saint Jean 15. Tantôt c’est l’irréfutable argument de la Genèse :

« Dieu forma son corps (de la femme) d’une côte pectorale (de l’homme) toute tordue et de travers ; c’était pour augure que la femme lui serait sinistre et contraire en toutes les actions » 16.

A qui douterait, non de la signification indiscutable de ces textes, mais de leur valeur-type, rappelons que les deux principes qui sous-tendent le discours d’Arnolphe – expression exemplaire du discours antiféministe -, c’est-à-dire l’infériorité essentielle de la femme et son appartenance à l’univers diabolique, se retrouvent chez Bossuet, auquel il faut bien accorder quelque autorité comme représentant officiel de l’institution religieuse. Voici d’abord comme un écho aux lignes d’Olivier sur la côte tordue :

« Les femmes n’ont qu’à se souvenir de leur origine et, sans trop vanter leur délicatesse, songer après tout qu’elles viennent d’un os surnuméraire, où il n avait de beauté que celle que Dieu y voulut mettre » 17.

N’épiloguons pas sur la fortune particulière dont jouit cet argument ontologico-anatomique, et constatons que l’évêque de Meaux n’innove pas davantage en voyant dans la femme un être intellectuellement mutilé, tout destiné à céder sans résistance aux sollicitations du Malin :

« Quelque parfaite que fût, et dans le corps et encore plus dans l’esprit, la première femme immédiatement sortie des mains de Dieu, elle n’était, selon le corps, qu’une portion d’Adam, et une espèce de diminutif. Il en était à proportion à peu près de même de l’esprit ; car Dieu avait fait régner dans son ouvrage une sagesse qui y rangeait tout avec une certaine convenance. Ce n’est point Ève mais Adam qui nomma les animaux ; c’était à Adam et non point à Ève qu’il les avait amenés. Si Ève, comme sa compagne chérie, participait à son empire, il demeurait à l’homme une primauté qu’il ne pouvait perdre que par sa faute et par un excès de complaisance. Il avait donné le nom à Ève comme il l’avait donné à tous les animaux, et la nature voulait qu’elle lui fût en quelque sorte sujette. C’était donc en lui que résidait la supériorité de la sagesse et Satan le vient attaquer par l’endroit le moins fort, et pour ainsi dire le moins muni.

Si cet artifice réussit à cet esprit malicieux, il ne faut pas s’étonner qu’il le continue, et qu’il tâche d’abattre l’homme par les femmes. (…) Le diable, en attaquant Ève, se préparait dans la femme un des instruments les plus dangereux pour perdre le genre humain » 18.

Ces textes, qu’on préfère généralement ignorer, peuvent étonner ou choquer. Ils sont pourtant essentiels pour mesurer toute la cohérence d’une conception qui voit dans la sujétion féminine un facteur important d’ordre social et, pour plus d’efficacité, lui assigne comme origine une théologie rigoureuse.

Même limité par la règle impérative qui interdit de mêler, surtout dans une comédie, les affaires divines et le monde du théâtre, Molière réussit malgré tout dans l’École des femmes à révéler les rapports organiques qui unissent la religion et certaines pratiques sociales antiféministes. Mais de ce dévoilement déjà subversif, Molière ne se contente pas. Car sa pièce ne se borne pas à éclairer : elle explique et prend parti ; du réel qu’elle fait surgir, elle ne fournit pas une copie neutre mais une appréhension signifiante.

Sommée de justifier à tout instant des pratiques répressives, la religion apparaît dans l’École des femmes sous ses formes dégradées. Dans l’alexandrin-programme d’Arnolphe, la prière n’est présente qu’au titre de technique ; elle n’est qu’un savoir-faire parmi d’autres, coudre et filer par exemple, sans compter aimer qui, à ce voisinage se pare d’étranges connotations.

La scène des maximes est, à ce titre, déterminante. Quelles que soient les motivations qu’on a voulu prêter à Arnolphe, le recours à une telle imagerie saint-sulpicienne ne saurait s’expliquer par les impératifs d’un vraisemblable que Molière a, sur d’autres points, allègrement sacrifié aux nécessités du sens. L’innocence d’Agnès, l’extravagance d’Arnolphe ne sont pas ici en cause. C’est à d’autres exigences, idéologiques et non psychologiques, que le discours d’Arnolphe obéit : parce qu’il est instrument d’oppression, le discours religieux se dégrade et n’offre plus qu’une série de métaphores ridicules et simplistes :

« Ce que je vous dis là ne sont pas des chansons ;
Et vous devez du cœur dévorer ces leçons.
Si votre âme les suit, et fuit d’être coquette,
Elle sera toujours, comme un lis, blanche et nette ;
Mais s’il faut qu’à l’honneur elle fasse faux bond,
Elle deviendra lors noire comme un charbon ;
Vous paraîtrez à tous un objet effroyable,
Et vous irez un jour, vrai partage du diable,
Bouillir dans les enfers à toute éternité
 ».

De souillure, le péché devient salissure, crasse, barbouillage ; les tourments de la damnation éternelle ont des relents d’arrière-cuisine : le feu céleste et purificateur n’est plus qu’un foyer encombré de chaudières et les supplices infernaux, en passant des flammes aux chaudrons, du rôti au bouilli, sombrent dans un univers culinaire régi par l’exigence de la bonne soupe.

Par un mécanisme parodique remarquable, Arnolphe devient le grand prêtre d’une religion qui a son dogme et ses rites. Plus sensibles que nous aux divers codes rhétoriques, les contemporains de Molière ont unanimement reconnu dans les longues périodes de la seconde scène de l’acte III un sermon sur les devoirs de la femme mariée 19. Des maximes qui y font suite, Agnès lit seulement les dix premières : dans le contexte fortement religieux de cette scène, l’allusion aux dix commandements est évidente, et G. Mongrédien a tort d’accuser de perfidie Donneau de Visé qui écrit :

« Nous voulions savoir si le peintre, après avoir fait un sermon dans une de ses comédies, n’aurait point, dans cette dernière, parlé des sept péchés mortels et de quelque autre office journalier » 20.

Selon Mongrédien, ce grief ne tient pas, car Molière a pris soin d’annoncer une onzième maxime. Mais pourquoi une telle précaution si le texte est innocent ? Cette onzième maxime joue en fait un double rôle : annoncée, elle met effectivement l’auteur à couvert – sur le plan formel – des reproches d’impiété non-dite, elle ramène à dix le nombre des maximes proférées, et cette présence / absence confère précisément à ce chiffre une fonction signifiante dont le caractère ne saurait être fortuit. Au risque d’être à notre tour taxé, sinon de perfidie, du moins de partialité, ajoutons que Molière n’a pas seulement parodié dans l’École des femmes le sermon et le décalogue, mais aussi la confession.

Peut-on en effet appeler autrement cet « examen d’un mystère fatal » où Arnolphe s’entretient avec Agnès et, pareil au Dieu biblique, « lui sondant le cœur » obtient d’elle un aveu qui s’achève par une leçon sur le péché de luxure ?

Au reste, les adversaires de Molière ne s’y sont pas trompés. Presque tous ceux qui ont écrit contre lui ont suggéré et formulé l’accusation d’impiété. Donneau de Visé s’en tire dans Zélinde par une prétérition significative, forte de l’assentiment général :

« Je ne dirai point que le sermon d’Arnolphe fait à Agnès et que les dix maximes du mariage choquent nos mystères, puisque tout le monde en murmure hautement » 21.

Il réitère dans la Vengeance des marquis avec les allusions que nous avons citées plus haut. Boursault y va d’un complet dans le Portrait du peintre :

« Outre qu’un satirique est un homme suspect,
Au seul mot de sermon nous devons du respect :
C’est une vérité qu’on ne peut contredire,
Un sermon touche l’âme et ne fait jamais rire.
De qui croit le contraire on doit se défier ;
Et qui veut qu’on en rie en a ri le premier (…)
Et de quelque façon que le sens en soit pris,
Pour ce que l’on respecte on n’a point de mépris
 ». 22

Robinet, enfin, est péremptoire :

« Cette École est pleine d’impiété dans les maximes qu’on destine à l’instruction d’Agnès et dans le prône qu’on lui fait. (…) On remarque très bien que l’auteur veut s’y moquer de la religion » 23.

Cette très précise accusation d’impiété ne doit pas être confondue avec les nombreux reproches d’immoralité que la scène du ruban, la comparaison du potage et autres passages de l’École des femmes ont valu à Molière. Autant celui-ci, dans la Critique de l’École des femmes, est prolixe sur les secondes, autant il est laconique sur la première. A Lysidas affirmant que « le sermon et les Maximes (sont) des choses ridicules et qui choquent même le respect que l’on doit à nos mystères », Dorante se contente de répondre :

« Pour le discours moral que vous appelez un sermon, il est certain que de vrais dévots qui l’ont oui n’ont pas trouvé qu’il choquât ce que vous dites ; et sans doute que ces paroles d’« enfer » et de « chaudières bouillantes » sont assez justifiées par l’extravagance d’Arnolphe et par l’innocence de celle à qui il parle » 24.

Une telle réponse confirme pleinement notre lecture : la référence aux vrais dévots est une invite directe à chercher dans la querelle de l’École des femmes les mêmes raisons objectives qu’à l’interdiction de Tartuffe ; et les explications par l’extravagance ou l’innocence des « chaudières bouillantes » soulignent le caractère délibérément burlesque d’une évocation à laquelle les détracteurs de Molière reprochaient au contraire une technicité exagérée, qui en réalité caractérise le seul début du sermon. Dans leur brièveté, les propos de Dorante ne répondent nullement au fond : justifiant des intentions personnelles de l’auteur, ils ne contestent pas la présence d’une présentation dégradée de la religion, dont ils cherchent simplement à atténuer la portée subversive.

Il est sans doute vrai que, quels que soient, au plan individuel, les sentiments religieux de Molière, dont nous n’avons pas à débattre, l’École des femmes ne comporte pas d’attaque contre les croyances religieuses considérées pour elles-mêmes, au plan de leur validité philosophique, si l’on veut. Ce qui est visé et dénoncé sans équivoque, c’est l’idéologie religieuse comme instrument d’oppression, ici plus précisément comme instrument d’aliénation de la femme.

En face se dresse l’idéologie antagoniste, l’idéologie libératrice, celle qu’Arnolphe vise par tous les moyens à étouffer : c’est l’idéologie sinon précieuse, du moins mondaine, clairement désignée par le tuteur à plusieurs reprises, soit dans son premier dialogue avec Chrysalde 25, soit dans un défi méprisant :

« Héroïnes du temps, Mesdames les savantes,
Pousseuses de tendresse et de beaux sentiments,
Je défie à la fois tous vos vers, vos romans,
Vos lettres, billets doux, toute votre science
De valoir cette honnête et pudique ignorance
 ».

Comme pour mieux souligner encore cette contradiction fondamentale entre idéologie religieuse et idéologie mondaine, Molière ménage deux séquences symétriques où l’opposition de ces deux types de discours naît de leur commune hétérogénéité au texte de la pièce. Par deux fois, dans l’École des femmes, le discours « normal », c’est-à-dire le système canonique des alexandrins à rimes plates, s’interrompt et dans les « blancs » ainsi ménagés surgissent, en deux scènes presque contigües que sépare seulement l’espace d’un monologue, d’abord les maximes du mariage, discours de l’aliénation, discours étranger imposé du dehors à Agnès, ensuite la lettre d’Agnès à Horace, discours de la libération assurant à l’être prisonnier son premier contact volontaire avec le monde extérieur, son premier acte social. Le mode même sur lequel s’opère ce disfonctionnement n’est pas innocent : à l’alexandrin neutralisé, la maxime vient surajouter la forme contraignante d’une versification soudain perçue comme telle, tandis que la lettre utilise toute la souplesse et la liberté de .a prose pour suivre au plus près les incertitudes de l’esprit et du cœur. Par les failles d’un texte momentanément et délibérément déréglé apparaissent alors, dévoilés et mis à nu dans leur mécanisme détaillé, les deux discours idéologiques religieux et mondains.

Dès lors s’éclaire aussi un autre moment problématique et contesté de la pièce : son dénouement. Au terme d’une reconnaissance dont le caractère artificiel soigneusement accentué par Molière joue tout à fait dans le sens didactique que Brecht conférera plus tard à la distanciation, Agnès est arrachée au renfermement religieux auquel Arnolphe la vouait pour être rendue au monde. De la menace du cul-de-couvent, lieu religieux de la solitude, elle passe à la trop fameuse « place de ville », dont la nécessité, comme lieu mondain où s’effectuent les échanges sociaux, est absolue, dût en souffrir le goût immodéré et quelque peu suspect que certains conservent encore pour ce qu’ils s’obstinent à appeler réalisme.

Devant cette déroute de l’idéologie religieuse, il faut malgré tout dépasser le stade de la satisfaction et tenter quelques conclusions. En dénonçant la tentative d’utiliser la religion comme moyen de pression, Molière inaugure avec l’École des femmes, sur un problème précis et important puisque s’y joue le statut de la femme dans la société, une démarche qui va le mener à Tartuffe, où c’est l’ensemble des relations familiales qui sera cette fois perturbé par un dévot, avant qu’avec Dom Juan ne soit posée la question plus fondamentale encore de toute croyance au surnaturel. Il faut donc prendre la querelle de l’École des femmes pour ce qu’elle est : non point une cabale montée par des esprits jaloux (même si ce type d’explication demeure valable au niveau des consciences individuelles) mais bien l’expression d’une lutte idéologique dont l’interdiction de Tartuffe et la censure de Dom Juan constitueront d’autres manifestations.

Ajoutons ce qui à nos yeux est essentiel : cette démarche de Molière ne saurait s’expliquer par les seules motivations personnelles, sur lesquelles d’ailleurs nous ne pouvons formuler que des hypothèses. Faut-il rappeler qu’elle coïncide avec un moment historique lourd de conséquences – y compris pour l’évolution ultérieure de notre littérature ? Depuis la mort de Mazarin, en mars 1661, Louis XIV règne. L’arrestation de Fouquet en septembre 1661 est le signe qu’il entend régner seul. Entre mars et septembre, en juillet plus précisément, Fouquet a commandé à Molière une comédie pour les fêtes qu’il veut donner au roi en son château de Vaux : ce sont les Fâcheux. Imprimés en 1662, les Fâcheux paraissent avec une dédicace au roi et une scène supplémentaire, sur l’ordre, dit Molière, que Sa Majesté « me donna d’y ajouter un caractère de fâcheux dont elle eut la bonté de m’ouvrir les idées elle-même ». Au moment de la disgrâce de Fouquet, Molière a donc choisi son camp : il est désormais au service du roi, et il y restera jusqu’à sa mort.

Souvenons-nous aussi de la franche approbation de Louis XIV à l’École des femmes, rapportée par Loret. En mars 1663, quelques jours avant la publication de la pièce imprimée, donc à un moment où la querelle est déjà très vive, Louis XIV attribue à Molière une pension de mille livres « en qualité de bel esprit ». En novembre, après les nombreuses pièces écrites contre Molière où étaient clairement reprises les accusations d’impiété, Racine écrit à son ami Le Vasseur :

« Je n’ai pas trouvé (M. le comte de Saint-Aignan) aujourd’hui au lever du Roi ; mais j’y ai trouvé Molière, à qui le Roi adonné assez de louanges, et j’en ai été bien aise pour lui » 26.

Et dans une autre lettre de la même époque, voici en quelque sorte la contre-épreuve :

« Montfleury a fait une requête contre Molière, et l’a donnée au Roi. Il l’accuse d’avoir épousé la fille et d’avoir autrefois couché avec la mère. Mais Montfleury n’est point écouté à la Cour » 27.

On peut donc en conclure que Molière l’était. Et pas seulement pour des raisons personnelles, mais parce que, dans cette querelle de l’École des femmes, le projet de Molière coïncide objectivement avec les projets politiques et idéologiques du nouveau souverain.

Réunifier, en un État fort et centralisé, un pays ébranlé par les troubles de la Fronde, au cours desquels avaient éclaté au grand jour des dissensions si graves qu’elles avaient un moment mis en péril l’unité du royaume, telle est, beaucoup trop rapidement définie, la tâche qui s’impose à Louis XIV lorsqu’il arrive au pouvoir, et dont on trouve l’écho dans cette évocation célèbre tirée des Mémoires du roi pour l’année 1661 :

« Je commençai à jeter les yeux sur toutes les diverses parties de l’État, et non pas des yeux indifférents, mais des yeux de maître. (…) Le désordre régnait partout » 28.

De cette réunification, la religion peut être un facteur décisif, à la fois en conférant au roi, en qui s’incarne la France, un caractère sacré, et en rassemblant l’ensemble des sujets en une communauté unique de fidèles. De là l’intolérance à l’égard de toute hérésie – protestante, janséniste, quiétiste – immédiatement assimilée à une tentative séparatiste mettant en péril l’unité nationale. Mais en tant que corps constitué, le clergé représente un pouvoir considérable dans ce pays de très vieille tradition catholique, un pouvoir qui, si l’on n’y prend garde, peut faire concurrence au pouvoir politique et aboutir à l’existence d’un État dans l’État. Aussi Louis XIV insiste-t-il tout particulièrement sur la nécessité de limiter la puissance de l’Église aux affaires spirituelles et de n’en point tolérer l’extension au temporel. Relisons là-dessus les Mémoires et ces conseils au dauphin :

« Je n’ai jamais manqué de vous faire observer (…) combien nous devions avoir de respect pour la religion et de déférence pour ses ministres dans les choses principalement qui regardent leur mission, c’est-à-dire la célébration des mystères sacrés et la publication de la doctrine évangélique. Mais parce que les gens d’Église sont sujets à se flatter un peu trop des avantages de leur profession et s’en veulent quelquefois servir pour affaiblir leurs devoirs les plus légitimes, je crois être obligé de vous expliquer sur cette matière certains points qui peuvent être importants.

Le premier est que les rois sont seigneurs absolus et ont naturellement la disposition pleine et libre de tous les biens, tant des séculiers que des ecclésiastiques, pour en user comme sages économes, c’est-à-dire selon les besoins de leur État.

Le second, que ces noms mystérieux de franchise et de libertés de l’Église, dont on prétendra peut-être vous éblouir, regardent également tous les fidèles, soit laïques soit tonsurés, qui sont tous également fils de cette commune mère, mais qu’ils n’exemptent ni les uns ni les autres de (leur) sujétion (aux) souverains, auxquels l’Église même leur enjoint précisément d’être soumis.

La troisième, que tout ce qu’on dit de la destination particulière des biens de l’Église et de l’intention des fondateurs n’est qu’un scrupule sans fondement, parce que (…) ceux qui ont fondé les bénéfices (d’Église)… n’ont pu les décharger de la première de toutes les redevances, qui est celle qui se reçoit par le prince comme seigneur universel » 29.

Ce texte, qui refuse toute limitation du pouvoir de l’État au nom d’un prétendu pouvoir divin, est en définitive beaucoup plus proche qu’il n’y pourrait paraître de l’École des femmes. Dénoncer tout envahissement du temporel par le spirituel, tel est au fond, opérant à des niveaux différents – ici l’État, là le couple – la première signification commune de deux pratiques en apparence disjointes l’une politique, l’autre poétique.

Il en est une seconde, peut-être plus spécifique à l’École des femmes. Le projet politique louis-quatorzien suppose aussi, toujours par souci de l’unité nationale, la reprise en main de la noblesse. Un des moyens les plus efficaces, de ce point de vue, consiste dans le développement systématique d’une vie mondaine dont la Cour royale offre l’exemple le plus remarquable. Un tel type d’organisation exige que, dans les diverses pratiques sociales, une place et un rôle plus importants soient accordés à la femme : l’idéologie mondaine, avec tout le féminisme qu’elle suppose aussi bien au plan des libertés qu’à celui du savoir, est donc un élément essentiel de la nouvelle idéologie qui s’élabore et se diffuse à la Cour, en réponse aux exigences politiques et économiques qui caractérisent le règne personnel de Louis XIV. Dans ce domaine aussi, en donnant la victoire à la jeune fille capable de conquérir savoir et liberté face aux contraintes d’une idéologie religieuse obscurantiste et répressive mise au service d’un passé révolu, l’École des femmes s’intègre parfaitement à la lutte idéologique qui, avec la prise du pouvoir par Louis XIV, prend une dimension et un sens nouveaux. Que, dans le même temps, cette pièce réponde à quelques unes des aspirations de notre époque n’est, peut-être, qu’un heureux supplément.

Bernard MAGNÉ
Université de Toulouse – le Mirail.

Le Logis du Bât d'Argent (XVIIe siècle)
Le Logis du Bât d'Argent (XVIIe siècle). Molière y reçut le poète chansonnier Charles Coypeau d'Assoucy
Quittance autographe de Molière
Quittance autographe de Molière. Archives Départementales de l'Hérault

Notes

  1 Voici la liste de ces textes :
→ DONNEAU DE VISE, Les Nouvelles nouvelles, 9 février 1663
→ MOLIÈRE, Préface de l’École des Femmes 17 mars 1663
→ MOLIÈRE, La Critique de l’École des femmes, 1er juin 1663
→ DONNEAU DE VISE, Zélinde, 4 août 1663
→ MOLIÈRE, L’impromptu de Versailles, octobre 1663
→ BOURSAULT, Le Portrait du peintre, oct-nov. 1663
→ MONTFLEURY, L’impromptu de l’Hôtel de Condé, novembre 1663
→ ROBINET, Le panégyrique de l’École des femmes, novembre 1663
→ DONNEAU DE VISE, Lettre sur les affaires du théâtre, décembre 1663
→ CHEVALIER, Les Amours de Calotin, février 1664
→ DE LA CROIX, La Guerre comique ou la Défense de l’École des femmes, mars 1664.
→ Tous ces textes, longtemps inaccessibles au public, ont été récemment réédités, avec une introduction très détaillée, par Georges MONGREDIEN, sous le titre La Querelle de l’École des femmes Paris, Didier, 1971, 2 volumes. Nos citations renvoient è cette édition.

  2 Op. cit. p. LVI.

  3 Ibid. p. XIII.

  4 Bernard MAGNÉ, « L’École des femmes ou la conquête de la parole » in Revue des sciences humaines, janvier-mars 1972, p. 126-142.

  5 « Dieu merci le succès a suivi mon attente,
Et grande, je l’ai vue à tel point innocente
Que j’ai béni je Ciel d’avoir trouvé mon fait
Pour me faire une femme au gré de mon souhait
 ».

  6 Sur ce concept de pédagogie de la clôture, voir Georges SNYDERS, La pédagogie en France au XVIIe et XVIIIe siècle, Paris 1965.

  7 « La tradition distinguait dans le royaume ceux qui priaient, ceux qui se battaient et ceux qui travaillaient, ces derniers ignobles, puisqu’utiles », in Pierre GOUBERT, Louis XIV et vingt millions de français, Paris 1966, p. 28.

  8 « Une femme d’esprit est un diable en intrigue… »
« Que les femmes sont du diable bien tentées… »

  9 Sur les rapports entre religion chrétienne et antiféminisme, voir Bernard MAGNÉ, Le féminisme de Poullain de la Barre, origine et signification, Thèse de 3ème cycle, Toulouse 1964, dactyl.

  10 POULLAIN DE LA BARRE, De l’Égalité des deux sexes, Paris 1673, avertissement non paginé.

  11 Paul CAILLET, Le Tableau du mariage représenté au naturel, enrichi de plusieurs rares curiosités, Orange 1635, p. 211-212.

  12 Le tableau des piperies des femmes mondaines où par plusieurs histoires se voient les ruses et artifices dont elles se servent, Paris 1633, p. 178.

  13 p. 244-245.

  14 Première édition : Rouen 1617. Ce texte sera encore réimprimé en 1666 et deux fois en 1683.

  15 « Saint-Jean dit au 17 de son Apocalypse avoir vu une femme abominable montée sur une bête, armée de sept têtes et dix cornes, portant noms et qualités pleines de blasphèmes, femme au reste pompeuse extrêmement, tout habillée de pourpre et couverte de dorure, mais aussi cruelle infiniment et tout enivrée du sang des martyrs de Jésus-Christ. Je dis (…) cette énigme être le vrai portrait de la malice de la femme, car la figure montée sur une bête à sept têtes et dix cornes, c’est vouloir signifier qu’elle parle plus que sept, puisqu’elle a sept têtes et sept langues, et a mille artifices et autant d’inventions signifiées par les cornes pour faire mal, puisque ces noms et qualités sont pleines de blasphèmes. La pourpre et la dorure signifient son orgueil et sa superbe, et ce sang innocent dont elle est enivrée le symbole de la cruauté et de la malice de son âme, qui la fait rejeter de Dieu et bannir de ces grâces » (p, 201-203) ; nous citons d’après l’édition de 1630.

  16 Ibid. p, 62.

  17 BOSSUET, Élévations sur les mystères, 5e semaine, 2e élévation in Œuvres Paris Didot 1858, t. IV, p. 653.

  18 Ibid. 6e semaine, 2e élévation, p. 657.

  19 Donneau de Visé parle « du sermon qu’Arnolphe fait à Agnès » (Zélinde, p. 31), terme repris par Boursault dans le Portrait du peintre (vers 495-510), tandis que Robinet parle de Prône (Le Panégyrique… p. 215). Cette interprétation, que nul ne saurait contester, est confirmée par Molière lui-même, qui fait dire à Agnès : « J’ai suivi vos leçons et vous m’avez prêché… etc. »

  20 DONNEAU DE VISE, La Vengeance, p. 279.

  21 DONNEAU DE VISE, Zélinde p. 31.

  22 BOURSAULT, op.cit.p. 153-154.

  23 ROBINET, op.cit. p. 209 et p. 240.

  24 Cf. Donneau de Visé : « Arnolphe n’est-il pas ridicule de parler en théologien à la personne du monde qu’il croit la plus innocente ? » (Zélinde, p. 31) et Robinet : « Dans le prône qu’on lui fait (…) on relève tellement le Style et les conceptions qu’il n’y a plus rien de proportionné à la simplicité de l’écolière à qui on parle en théologien » (Le panégyrique.., p. 209).

  25 « Moi, j’irais me charger d’un spirituelle
Qui ne parlerait rien que cercle et que ruelle,
Qui de prose et de vers ferait de doux écrits,
Et que visiteraient marquis et beaux esprits
… »

  26 In O. C. édit, du Seuil, p. 484.

  27 Ibid. p. 485.

  28 Cité par P. GOUBERT, L’avènement du roi-soleil, Julliard, Collect, Archives, p. 121.

  29 Ibid. p, 157-158.