Pézenas : Une juridiction seigneuriale urbaine à la fin de l’Ancien Régime

Poursuivre, au travers des procédures criminelles évoquées pendant les dix dernières années de l’Ancien Régime devant la justice de Pézenas, les tensions et les conflits, y chercher les adhésions et les violations des normes globalement admises, pouvait relever de la gageure ; c’était en effet tenter de construire à partir d’une biographie urbaine, forcément limitée, une analyse modale de la litigiosité et du recours en justice. Or justement Pézenas peut constituer un champ d’expérimentation exemplaire parce qu’elle est une ville moyenne comprise dans la tranche des agglomérations peuplées de 5 à 10 000 h. (8 000 exactement à la veille de la Révolution). Apparemment, rien ne la distingue des autres cités méridionales. Bien située au contact du Haut-Languedoc et des plaines méditerranéennes, mais moins avantageusement que Béziers dont 23 km la séparent, elle est proche de la grande voie transversale qui relie la Méditerranée à l’Atlantique et même, par Bordeaux, aux Îles et à l’Amérique où plus d’un Piscénois au XVIIIe s. « fut attiré par l’espoir d’augmenter sa fortune ». Concrètement donc, le Canal du Midi et la route de la Poste, « la ligne », drainent le trafic à une vingtaine de km, soit à 4 heures du marché environ 1.

Au cœur de cette région que les subdélégués estiment « le meilleur pays de Languedoc », c’est aussi une ville de contact parce qu’elle s’est installée sur le front des dernières hauteurs qui ourlent le Massif Central, reliefs si mal desservis en moyens de communications que les autorités les décrivent comme « des montagnes si hautes et si escarpées que les cavaliers de la Maréchaussée ne sauraient les joindre » ; cela vaut à la ville d’en être un des débouchés les plus appréciés, offrant le passage vers le Roussillon et l’Espagne où saisonniers, domestiques, mendiants et repris de justice partent, sinon y faire fortune, du moins trouver de quoi survivre ou s’y mettre à l’abri. Cette vocation de carrefour est confirmée par ailleurs, par la fonction d’étape, par exemple, qui, en 1748, oblige la ville à recueillir quatre régiments des troupes d’Espagne alors qu’elle n’a que 280 lits à leur offrir 2. Plus significatives à cet égard sont les trois foires annuelles, encore que de fréquentation assez strictement régionale, comme en témoigne la priorité accordée dans les échanges aux produits de la terre et de l’élevage. Par contre, et cela n’a pas été accordé à toutes les villes languedociennes, un passé prestigieux a fait de Pézenas au XVIIe s. une des capitales de la province, grâce aux Conti, seigneurs de la ville et gouverneurs de Languedoc. Les puissants États Provinciaux y ont donc tenu leurs assises jusqu’en 1692. Assurément au XVIIIe s., les Conti, fixés désormais à Versailles, ont déserté la ville, au profit de Montpellier, siège de l’Intendance et du Gouvernement militaire ; seule Toulouse, grâce au deuxième Parlement du Royaume pouvait se poser en rivale ; à tout le moins, elle pouvait prétendre à la prééminence incontestée en matière judiciaire.

Absents, les Conti ont donc confié à leurs hommes d’affaires la gestion de leurs domaines languedociens, (encore 18 seigneuries pour le seul diocèse de Béziers en 1780). A cette date, la chatellenie de Pézenas fut vendue au Comte de Provence, frère du Roi ; lui aussi fut représenté sur place par ses agents et ses officiers. L’exode seigneurial fut quand même compensé par le prestige d’appartenir à la famille royale et quand on sait la force des liens de clientèles dans la société d’Ancien Régime, il est évident que le patronage de Monsieur dût avoir ses utilités.

En définitive, Pézenas ne se distingue pas par des caractères originaux capables de susciter des conflits hors du commun. Elle est parfaitement intégrée dans la société d’ordre. Point de dynamisme économique non plus, toujours criminogène dans ses conséquences et ses modalités. Il n’était donc pas inutile d’en faire un champ d’enquête et de tenter à partir des procédures criminelles jugées à Pézenas dans les dix dernières années de l’Ancien Régime, une analyse du dispositif judiciaire et des types de conflits et agressions dont il eût à connaître à condition toutefois de ne chercher dans ces sources que ce qu’elles contiennent, à savoir, non des statistiques exhaustives irréalisables dans un milieu étroit, mais plutôt un inventaire des délits et de leur fréquence respective. De plus, l’enquête prend une valeur accrue du fait de la période qui précède immédiatement la Révolution et à ce titre bien faite pour réfracter les symptômes de la crise 3.

Une justice seigneuriale

Au risque de prononcer des évidences, mais elles conditionnent les modalités du règlement judiciaire, précisons que la juridiction de Pézenas est urbaine et seigneuriale. En effet, il ressort clairement d’une comparaison établie avec les campagnes que l’espace urbain est beaucoup mieux encadré que le plat pays. Or Pézenas a rang de capitale judiciaire puisque la compétence du Capitaine-Châtelain s’étend sur un vaste ressort relevant de la sénéchaussée de Béziers. Au seigneur, haut justicier, revient la nomination des officiers et auxiliaires de justice : le Capitaine-Châtelain et ses assesseurs, le procureur fiscal, greffier… tous devant être comme de juste gradués, catholiques et de bonne vie et mœurs 4. Il lui incombe également la charge financière des locaux, salle d’audience, d’archives et geôle ainsi que du fonctionnement de la justice. Les officiers appartiennent à la moyenne bourgeoisie et plus encore à la petite ; peu payés (50 livres de gages annuels au Capitaine et 28 au procureur fiscal), ils ne peuvent espérer un gros profit des épices, en dépit du nombre des affaires concentrées en fait à Pézenas. En réalité, la première instance ne reçoit compétence que pour des cas dont l’enjeu financier est médiocre et pour ce qui est des criminels, pratiquement tous besogneux, il y a peu à attendre d’eux en amendes, confiscations des biens et règlement des frais de justice. Aussi l’homme d’affaires du Prince, qui désigne les officiers, est-il contraint à des choix nécessairement médiocres. Malgré les projets de réforme de 1768 et de 1788 désireux d’améliorer le recrutement, il est difficile dans la pratique de trouver des juges qui aient les qualités nécessaires ; de ce fait le cumul et l’absentéisme sont la plaie de ces tribunaux moyens où la justice présente un bilan assez lacunaire surtout dans la poursuite de la criminalité dangereuse, fatalement destinée à être supportée financièrement par le seigneur. La montée des agressions aidant, l’effet ne s’en est pas fait attendre et l’édit de 1772 fut destiné à pallier cette inertie de l’appareil, très préjudiciable à l’ordre public 5.

Il confinait le tribunal seigneurial dans le rôle de juge d’instruction lui demandant de faire démarrer la poursuite par une « dénonce » du procureur fiscal accompagnée de la déposition de deux témoins et d’un décret de prise de corps contre l’accusé, réservant au sénéchal (en l’occurrence celui de Béziers) la suite de la procédure jusqu’au prononcé de la première sentence ; les frais, en cas d’insolvabilité du condamné, incombent au Domaine royal, de façon à encourager les juges seigneuriaux à la première démarche. On assiste ainsi à une véritable division du travail judiciaire : au Capitaine-Châtelain, les agressions banales, injures, coups et voies de fait jugés par lui en première instance et d’autre part, l’initiative des poursuites criminelles que le sénéchal de Béziers a le devoir de terminer ; à charge dans les deux cas de porter l’appel devant le Parlement de Toulouse dont l’arrêt a valeur souveraine. A noter que les habitants de Pézenas, dans leurs vœux d’une justice proche, prompte et peu coûteuse, ne sont pas les plus mal lotis, plus favorisés en cela que ceux du Comminges et plus encore que ceux du Gévaudan dont le siège sénéchal et à fortiori celui du Parlement est éloigné de plusieurs journées de marche et par des routes rendues souvent impraticables par les intempéries. Mais Béziers est facilement accessible aux Piscénois ; évidemment Toulouse se trouve à 200 km ; l’appel est donc coûteux pour le perdant, à moins que les frais n’en reviennent au Roi.

Au total, cette agglomération de 8 000 habitants est dotée d’un appareil et d’un encadrement judiciaire très supérieur à celui de la société rurale le Capitaine-Châtelain et le sénéchal de Béziers en constituent les éléments essentiels, complétés par le Bureau de Police à l’intérieur de la cité et par la justice prévôtale chargée de juger souverainement les marginaux 6. Reste que le fonctionnement global du système est vivement critiqué à la fin de la Monarchie ; il y a bien sûr la question du financement qui privilégie les riches dans la défense de leurs intérêts et on incrimine beaucoup la cupidité des officiers, sans compter leur médiocrité. Les 17 officiers, les 20 procureurs et les 11 huissiers du siège de Béziers ne sont pas épargnés dans les enquêtes faites par les subdélégués ; outre le concierge, non rétribué et dont l’état de misère le fait soupçonner de favoriser les évasions, le lieutenant criminel est décrit comme un homme pauvre, donc intéressé, borné et de peu de considération auprès du public un autre pratique l’usure, « il aime l’argent » ; et beaucoup, par indolence, préfèrent vivre à la campagne. En fait, seule l’obstination chicanière des classes aisées à poursuivre la défense de leur honneur et de leurs intérêts procurait quelque profit aux officiers et encore le Parlement s’en réservait-il jalousement le principal bénéfice.

Dépendants des hommes d’affaires des Princes qui ont trouvé pratique de concentrer l’activité de la Châtellenie dans la ville, les magistrats de Pézenas ne sont pas pires que ceux de Béziers : le cumul des charges leur assure un certain volume d’affaires à traiter et somme toute ils n’administrent pas plus mal la justice qu’une instance royale. Nouvelle preuve que les grandes justices seigneuriales, en extension au XVIIIe s., et dont les officiers se recrutent dans la bourgeoisie locale, échappent au discrédit qui frappe les petits tribunaux qui pullulent et dont Loyseau s’est montré le critique acerbe. A Pézenas, l’une d’entre elles assure à la population les services, non gratuits certes, d’une instance immédiate, à leur portée, et de magistrats familiers et accessibles. De plus, les subdélégués et les inspecteurs des hôpitaux notent que le Prince de Conti puis le Comte de Provence, riches et puissants, sont en mesure d’entretenir une infrastructure suffisante (auditoire, cachot…). En bref, leur jugement est plutôt satisfaisant : c’est ce qui fait toute la supériorité d’une ville « où l’on peut consulter un avocat et le jugement rendu par des juges expérimentés peut être terminé en première instance » 7.

Ce satisfecit, tout relatif qu’il soit, compte tenu de la critique fondamentale, incline à accorder une valeur représentative aux procédures criminelles évoquées devant les officiers de la châtellenie et portées en appel devant le Parlement de Toulouse. On peut objecter qu’entre la première et la dernière instance, un tri retire de la connaissance un certain nombre de cas peut-être fort significatifs moins qu’il ne le paraît cependant tout d’abord parce que pour la criminalité, la seule à encourir des peines afflictives et infâmantes, l’appel d’office fait arriver devant la Cour Souveraine toutes les affaires jugées quant à la litigiosité mineure, injures, coups et voies de fait, introduites devant le châtelain par la plainte de la victime, avec tous les risques financiers pour la partie civile en cas de perte, elle n’affleure pas automatiquement en Parlement en effet l’appel est risqué il demande donc un désir de faire triompher son bon droit coûte que coûte ou le goût obstiné de la chicane et de la victoire de toutes façons, il exige de l’argent, des loisirs et si possible des relations dans le monde de la justice ; ne faut-il pas se déplacer à Toulouse pour soutenir sa cause ou déléguer ses pouvoirs à un procureur toujours habile à gonfler les frais ? Ce n’est évidemment pas à la portée des pauvres, mais la chose est déjà vraie dès le niveau de la première instance 8.

Voilà pourquoi entre 1780 et 1790 nous avons recensé 12 procès traitant de litiges mineurs, réglés de ce fait par la procédure ordinaire et 14 crimes, soit au total 26 cas pour la seule agglomération de Pézenas. Le chiffre peut sembler faible au regard du chiffre de la population et de la période qui a multiplié les affrontements 9. De fait, le plus étonnant tient au nombre plus important des crimes que des litiges, alors que dans la pratique de la relation quotidienne, la proportion est sûrement inversée ; cela vient de l’appel d’office et de l’édit de 1772, comme en témoigne le fait que 10 procédures sur 14 ont été achevées en première instance par le sénéchal de Béziers ; elles ont mis en cause 318 témoins et abouti au jugement de 32 inculpés, 3 par an en moyenne soit un taux de criminalité de 3,75 pour 100 000 habitants, alors que de nos jours la région de Pézenas connaît un taux oscillant entre 1,17 à 1,32. Les litiges jugés à l’« ordinaire  », eux, ont impliqué la déposition de 168 témoins et l’audition de 29 inculpés qui ont persisté en appel 10.

Par ailleurs, l’exercice lacunaire de la justice limite tout autant que le jeu de l’appel, le recours judiciaire. Et ceci est particulièrement vrai dans une période de crise comme ces dix années qui ont précédé la Révolution. Faute de crédits, la police est dérisoire même dans des villes comme Pézenas et toutes les réformes sont vouées au néant. Les consuls ont bien le devoir de faire régner l’ordre mais ils sont démunis de toute main forte ; ils ont beau interdire en 1781 les facéties licencieuses auxquelles le Carnaval prête toujours, la jeunesse ne se prive pas pour autant de chansons diffamatoires et graveleuses contre l’autorité municipale, un jeune allant même jusqu’à « se déculotter » publiquement devant l’Hôtel de Ville et les autorités impuissantes d’ajouter : « nous sommes ici sans l’ombre de police ». Ce qui revient à dire qu’il convient alors et par force de recourir à une autre instance munie, elle, d’une main-forte capable de s’imposer : le gouvernement militaire, en résidence à Montpellier, et disposant de la force armée ; c’est à lui que les particuliers et les communautés s’adressent sous forme de plaintes et placets pour obtenir le rétablissement de l’ordre privé ou public grâce à l’envoi d’un contingent de soldats. On peut ainsi conclure à une véritable complémentarité entre la justice ordinaire du Capitaine-Châtelain chargé de résoudre la litigiosité moyenne, le sénéchal de Béziers appelé à juger la criminalité et l’autorité militaire seule capable de protéger l’ordre, lorsqu’il est gravement perturbé aussi bien par la jeunesse que par les artisans et les manouvriers, « des insolents qui font les plus grandes indécences par faits, paroles et gestes et font déserter la promenade par les honnêtes gens » ; du reste les paysans ne sont pas moins fauteurs de troubles car, à Pézenas, ils sont « fort libertins et entreprenants », surtout pendant la tenue des foires où affluent les marchands des environs et du Comtat ; « ils ont besoin d’être contenus » répète-t-on inlassablement, mais ce ne sont pas les consuls armés de leur 3 valets qui y parviendront. Il n’est donc pas inutile de recourir à ces plaintes et placets, heureusement conservés pour le diocèse d’Agde de 1740 à 1789, pour compléter la source des procédures criminelles, grâce à quoi il est possible de tenter l’inventaire des antagonismes et des agressions qui sévissent dans la cité dans une période aussi critique.

Typologie des conflits

A lire par le menu les 486 dépositions de témoins, venus de toutes les classes de la société mais principalement des catégories moyennes qui accompagnent les plaintes, et les interrogatoires des 61 inculpés, il ressort clairement que délits et crimes naissent de situations privilégiées, liées à la promiscuité familiale, à la sociabilité d’une ville méridionale et à la fonction de passage qu’illustre entre autres l’activité économique de la ville.

L'espace Domestique

…est sans doute le plus difficile à saisir. La cellule familiale constitue en effet le champ clos privilégié des tensions économiques et passionnelles ; c’est aussi le milieu le plus impénétrable parce que le plus tenu au secret et le plus capable de le sauvegarder. Or, à Pézenas, 7 % du contentieux lui est consacré ; c’est peu et beaucoup à la fois car il faut le scandale d’une atteinte publique à la moralité pour qu’il parvienne à la justice. Il peut s’agir tout aussi bien d’une grossesse illégitime, d’un meurtre familial motivé par l’adultère et plus sûrement encore par une question d’héritage, ou de la rébellion d’un fils ou d’un cadet frustré de sa part de « légitime ».

On sait que les naissances illégitimes ont progressé à Pézenas au cours du XVIIIe s., signe non équivoque d’un changement des comportements ainsi que d’un recours plus aisé à la justice 11. Ce sont en effet des filles, séduites généralement par une promesse non tenue de mariage, qui portent plainte contre le séducteur récalcitrant et demandent des dommages et intérêts. A la différence des déclarations de grossesse que les filles enceintes hors mariage doivent faire à la justice, le procès de gravidation est volontaire ; seules des femmes de milieu aisé peuvent y subvenir et deux seulement furent dans ce cas à Pézenas entre 1780 et 1790 12. Ce sont des filles de maîtres artisans, telle Jeanne Labeille, âgée de 23 ans et dont le père est meunier ; elle porte plainte contre un tanneur de 26 ans, alors qu’elle est enceinte de six mois et au terme d’une liaison vieille de 7 années, ce qui en dit long sur les pratiques anticonceptionnelles. L’autre, fille de marchand, est plus représentative de son époque dans la mesure où elle utilise le langage sensible du temps pour légitimer sa chute par le « triomphe de l’Amour ». Nul doute que la montée des naissances illégitimes à la ville ne soit due aussi à la venue des filles de la campagne désireuses de cacher leur déshonneur, mais les procès ont le mérite de révéler les motivations invoquées et les comportements avoués ainsi que les réactions de l’opinion à l’égard d’une entorse à la morale si préjudiciable à l’honneur de la femme et de toute sa famille 13.

On peut l’expliquer en partie par un relâchement de la discipline familiale que n’attestent pas moins les nombreuses plaintes des chefs de famille adressées à l’autorité militaire ainsi le marquis d’Arènes, impuissant, en espère-t-il la soumission du fils prodigue : « qu’on lui lave fortement la tête et qu’on l’incarcère en forteresse », aux frais de la famille bien entendu ; c’est à tous les échelons de la société que l’on s’adresse ainsi à une autorité moins coûteuse et plus immédiatement corrective que la justice toujours infamante. Même la veuve d’un « marchand orphèvre » sollicite l’incarcération punitive de son fils « un mauvais sujet, assez bon ouvrier mais entièrement perdu par ses débauches ; depuis presque 4 ans il ne dessoûle pas, il brutalise ses sœurs et ses ouvriers, il vole sa mère et la couvre de dettes ». Elle attend évidemment, au prix d’un pension à acquitter, une sévère mise en garde qui remettrait le libertin dans le droit chemin. Toutefois les plaintes les plus significatives viennent de l’aristocratie dont les fils s’encanaillent et font courir à la famille, le risque de la mésalliance ; un ordre du Roi y mettra bonne garde 14.

La multiplication des plaintes contre les enfants dénaturés témoigne incontestablement d’une impatience de la nouvelle génération à supporter l’autorité du chef de famille. Plus généralement la cohésion du groupe est atteinte par les difficultés accrues rencontrées pour s’établir. L’évolution économique et sociale, la montée démographique y sont pour quelque chose ; des drames s’en suivent dont le mobile profond n’apparaît pas toujours dès l’abord. C’est ainsi que Marie Baron, à 24 ans, mère de plusieurs jeunes enfants se retrouve accusée de complicité dans le meurtre de son mari, un marchand qui fait de fréquents séjours à Roquefort et s’enrichit dans le commerce des fromages : il porte cheveux en catogan et escarpins à boucles. Pendant ces absences, sa femme, allant faire moudre au moulin, fut amenée à fréquenter intimement un cuisinier, le nommé Serres ; leurs rendez-vous dans l’aqueduc ne tardèrent pas à être connus de tous, du mari en particulier dont l’amant se débarrassa promptement d’un coup de couteau. En réalité, sous le couvert de la passion, il s’avère que le meurtrier n’a fait que guetter l’occasion de s’installer dans une riche maison 15. Cas parmi bien d’autres qui montrent que la plupart des tensions familiales tournent autour de la possession ou de la transmission des biens. Aussi bien la famille n’a que trop d’occasions de faire naître des ressentiments devenant aisément obsessifs entre des gens rivés à la même condition. Il est impossible que n’éclatent pas des scandales ou des drames parfois tragiques. Ne doutons pas cependant que la meilleure part ne soit enterrée dans le secret des familles.

La sociabilité

A pareil secret en revanche, s’oppose la publicité de la relation sociale, telle qu’elle se déploie dans le milieu mêlé et fluide d’une ville méridionale ; elle y prend une chaleur et une intensité particulière parce que la vie se déroule en partie hors de la maison. Dans un espace si délimité et cependant si compartimenté, il est difficile de lui échapper. Tout favorise le coudoiement, l’encombrement des rues, l’entassement des maisons, les promenades rituelles sur la place où il arrive à la dame de Mel d’être insultée par une fille « libertine » et où la jeunesse se montre si insolente. Le « Quai » voit le dimanche le rassemblement des jeunes, ils y fument en chantant des chansons abominables et disputent le haut du pavé aux bourgeois. Les affrontements y sont fréquents car s’y mêlent continuellement des gens de condition différente et paysans et citadins. Nulle scène plus excitante pour assurer la publicité à l’injure, au mépris ou à l’altercation.

Les motifs en sont les plus divers, ne serait-ce tout simplement que l’accident. Tout un contentieux, réglé aujourd’hui par la voie de l’assurance, passe alors en justice criminelle pour voie de fait ; il s’agit aussi d’établir la responsabilité pour fixer les dommages et intérêts. Leur fréquence est à imputer à l’exigüité des passages et à la difficulté de circulation dans ces villes toutes pénétrées de vie rurale ; la prévoyance en matière de sécurité est dérisoire. Marie Chabert, pauvre vieille femme de 72 ans, affligée au surplus d’un embonpoint considérable, reçoit ainsi sans préavis un ballot de fourrage lancé du haut du grenier de M. de Strozzy ; elle est terrassée, les deux jambes fracturées. La question se pose de la dédommager, donc de savoir si le valet a prévenu en criant par trois fois, comme il le soutient, « gare, gare ! ». Madame de Strozzy vient bien apporter sa commisération à la victime mais pas beaucoup plus, hormis quelques linges destinés aux pansements, « J’irai à la campagne et je verrai à vous procurer quelques vieilles chemises. » 16

Il n’en reste pas moins que les litiges les plus redondants naissent d’une confrontation incessante, fatale dans une agglomération de 8 000 habitants. Elle stimule puissamment l’envie et l’émulation. On est frappé de voir bourgeois, marchands, artisans s’échauffer si vite pour un salut réticent, des regards méprisants ou un coudoiement trop brutal ; on en arrive promptement à une violence verbale ou physique qui ne fait qu’exprimer les rivalités de métiers ou d’amour-propre stagnant en profondeur. Les causes d’affrontements se multiplient par l’absence de ségrégation sociale dans l’habitat, alors que règnent dans la société des rapports hiérarchiques aussi complexes qu’impératifs. Le subdélégué de Pézenas l’analyse fort bien en juillet 1787 : « dans les différentes classes de la société, chaque individu a ses lois, ses distinctions, ses devoirs que l’opinion lui assigne ; chaque profession a également son régime ; elle est subordonnée à des lois particulières proportionnées à son objet et à ses rapports avec la société générale ; de là viennent les divers règlements auxquels les membres de chaque corps ont été soumis… ». Mais le mécanisme ne joue plus à la fin de la Monarchie et les métiers, en particulier, finissent par faire la loi à la ville en profitant de l’impuissance des consuls ; notamment, leur ostracisme à l’égard des compagnons étrangers, qui viennent se présenter sur les chantiers de Pézenas, fait redouter le pire : « on craint des meurtres, des séditions » 17.

Les conflits sont encore aggravés par les effets de la mitoyenneté. Les femmes s’en font les interprètes bruyantes en se lançant quotidiennement d’une boutique à l’autre, les injures les plus triviales, « putain, paillasse de corps de garde, et cocu et foutu cornard » à l’adresse du mari. Ce sont elles, à Pézenas comme dans les autres villes du Bas-Languedoc, qui s’agressent le plus spectaculairement en d’homériques empoignades. La jalousie, une fois de plus, inspire les insultes adressées en 1781 par une simple épouse de brassier, escortée des femmes de sa parentèle, à une bourgeoise, veuve d’un négociant qui fut en son temps maire de la ville. L’insolence est à son comble. En témoignent les scènes répétées qui se déroulent sous les fenêtres de la veuve aux cris, répétés par des artisans complices, de « vieille putain, maquerelle, tu as empoisonné ton mari, à la mort le Diable t’emportera, voleuse, vieille échauffée, tu as perdu ton beau-fils, tu l’as garni de vérole ! ». Des masques « affidés » lapident les portes et les fenêtres, cependant que les propos diffamatoires se répandent partout, au four, dans les tavernes et dans les boutiques ; des cousines de l’accusée, au passage de la veuve, « tournent leur derrière et montrent leur cul ». Bref, un vrai charivari organisé par une famille de brassier, grâce à la solidarité de tous contre une femme de notable. L’enjeu d’un pareil scandale, qui fait appel à l’opinion publique, d’un chahut rythmé d’une bonne dizaine de plaintes en justice pour diffamation, menaces, coups et subornation de témoins, « on faisait tinter les écus » ? Apparemment un commerce amoureux entre l’inculpée et le gendre de la victime, avocat au Parlement et bourgeois de la ville. L’affaire a troublé et diverti la cité des semaines durant ; mais au-delà de la trivialité de la querelle féminine comme les villes méridionales en ont tant donné le spectacle, le plus intéressant est le refus d’accorder le respect au notable ; l’inférieur, comme en temps de Carnaval, ne craint pas de bafouer et de rabaisser la dignité sociale des nantis 18.

Les temps prérévolutionnaires ont forcément attisé cet état d’esprit. Les recours à l’autorité militaire l’attestent formellement. Ils sont pour beaucoup, comme les plaintes en justice, motivés par l’insolence, plus ou moins bruyamment exprimée, à l’égard des gens de qualité. La revendication égalitaire stimule l’animosité dans les rapports sociaux, chacun exigeant un respect correspondant plutôt à ses aspirations qu’à sa véritable condition, mais rechignant à l’accorder à l’autre. D’autant que la publicité assurée au moindre fait et geste oblige chacun à défendre son honneur « son bien le plus précieux qui lui est plus cher que la vie ». Et le recours à la justice sert justement à rétablir la face. Or les moyens d’y porter atteinte sont aussi multiples que retentissants citons le libelle diffamatoire, manuscrit ou imprimé mais toujours anonyme, la chanson malicieuse, obscène généralement et pratiquée dans tous les milieux du plus inculte au plus riche tant elle est vite composée et chantée partout sur un air à la mode. La victime en est sûrement ridiculisée. Un exemple ? La persécution organisée en 1781 par les jeunes procureurs de Pézenas contre un couple de bourgeois qui, pourtant, se targue d’« avoir toujours vécu sans reproche ». Ils ont composé une chanson intitulée : « Étrenne chantante pour l’An 1782 », chanson nouvelle sur l’air « Ramonez-la ». Bien vite, on la répand à 200 exemplaires et l’on a tout lieu de soupçonner que l’auteur est un avocat de 29 ans, poète à ses heures et spécialiste des vers diffamatoires qu’il compose du reste à l’audience ; il s’amuse à dénoncer les liaisons adultères et les parties carrées que l’on prête aux bourgeois de la ville. Quelques couplets en disent long sur des racontars que tout Pézenas se délecte à commenter : « d’un voyageur, j’aime fort la galanterie…, d’un voyageur j’aime fort l’air séducteur et surtout d’un de Normandie, j’aime fort la galanterie… Cet avocat que vous voyez brun de figure, cet avocat fut ébloui par mon éclat mais depuis qu’il sait mon allure, il ne veut plus de ma frisure… J’ai de moitié avec la belle retapeuse, j’ai de moitié le beau Pré sans mortier et comme elle est un peu graisseuse, je suis de cela plus heureuse ». Évidemment une seule parade s’impose à la victime pour rétablir sa réputation ou du moins mettre fin à l’outrage et prendre l’auteur à son propre jeu : obtenir sa condamnation en justice enjoignant une réparation publique aussi éclatante que l’insulte : au greffe devant 10 personnes choisies par la victime, le condamné devra déclarer qu’il tient cette dernière pour une personne de bien et d’honneur, que c’est calomnieusement qu’il s’est exprimée sur elle après quoi, il devra donner 100 livres aux pauvres, payer 850 livres pour les frais du procès et s’abstenir de la ville pendant deux ans 19. De quoi calmer toute velléité d’imitation ou de récidive. Quant aux mobiles profonds de ces affrontements aussi ridicules que gros de conséquences judiciaires, ils prennent leurs racines dans les innombrables conflits de pouvoirs et d’intérêts non moins que dans les jalousies et les incidents de la vie quotidienne.

A cet égard, le temps du loisir se révèle fertile en affrontements car la fête permet de donner libre cours aux règlements de comptes. A Pézenas, à la veille de la Révolution, l’occasion s’y fait quasiment quotidienne avec les goûters des artisans et des ouvriers au cabaret qui s’ajoutent aux quelques 75 jours fériés sans compter ceux chômés ou de fêtes exceptionnelles ceci pour les classes laborieuses, car pour les autres, le loisir constitue justement le signe distinctif de la qualité.

Au départ, beaucoup d’impulsivité dans cette libération des attitudes à la faveur de l’exubérance de la fête. Dans les classes inférieures, dimanches et jours fériés cristallisent le paroxysme des querelles et des rixes dont seul le hasard provoque ou évite le dénouement tragique. Le cabaret est le lieu de rencontre privilégié des brassiers, compagnons et petites gens de la ville : des hommes presque exclusivement ; on y boit du vin mais la consommation de l’eau de vie se répand au XVIIIe s. depuis que les chaudières à distillation se sont multipliées dans le diocèse de Béziers. On y joue aux cartes avec passion et l’alcool aidant, le ton monte, on se met au défi, on chicane sur le règlement de la partie. Il faut alors peu de choses pour en arriver à la bagarre qui fait remonter les fureurs et les rancunes 20. La sortie du cabaret, le dimanche soir, constitue toujours un moment critique, favorable à la rixe. Une véritable guerre peut ainsi se dérouler d’un dimanche à l’autre. Un épisode tourne à l’assassinat, le soir du 2 novembre 1784 dans un cabaret du faubourg. De nombreux jeunes gens, des habitués, sont venus y passer le temps en buvant « à pot renversé » ; parmi eux, deux journaliers, les frères Vassas ; à 7 h. à la sortie, ils sont assaillis par une demi-douzaine d’hommes qui surgissent, armés de bâtons, de sabres et de marteaux, aux cris de « tuez-les, point de quartiers ! ». Une telle scène n’a rien que de banal et les assistants l’expliquent fort simplement, en disant : « ils s’étaient déjà battus le dimanche précédent ». C’est donc une de ces rixes classiques qui en disent long sur la violence habituelle, stimulée par l’alcool il est vrai, qui règne dans les classes populaires 21.

Il ne faudrait pas en conclure que ce trait caractérise un peuple non éduqué. Les gens policés s’affrontent tout autant dans leur vie de relation ; simplement les lieux sont plus élégants, les propos venimeux plus fréquents que les coups de couteau, encore que le duel y supplée. Le jeu mondain dans le cercle forcément restreint de la bonne société de Pézenas excite les rivalités et l’agressivité. La condition oblige et chacun doit fréquenter la société digne de lui à peine de s’encanailler ; c’est ainsi que les cafés prospèrent à Pézenas et sont réservés à la classe supérieure comme les cabarets le sont aux gens du peuple. On y joue avec une passion égale, malgré les interdits répétés, au billard, à la poule à 6 sols et à différents jeux de hasard : toutes les autorités civiles et religieuses dénoncent cette « frénésie » qui porte aux excès ; injures sanglantes, accusations de tricher au jeu et provocations en duel peuvent fuser à tout moment au cours de ces parties ; tel bourgeois piscénois, furieux d’avoir perdu, n’hésite pas à proférer en pleine Académie de jeu, « je te ferai sauter la perruque ». A la veille de la Révolution, la passion est devenue telle, parmi les marchands qui vendent à vil prix des marchandises pour se procurer de l’argent ou parmi les fils de famille qui pillent la maison paternelle, que les plaintes affluent des épouses et des mères pour faire incarcérer à titre correctif les joueurs impénitents qui mettent en péril le patrimoine familial 22.

Dans tous ces conflits, nés de la relation sociale, force est de reconnaître le rôle joué par la jeunesse, plus nombreuse à la fin du siècle elle constitue un groupe compact composé uniquement des célibataires une véritable institution à Pézenas, comme dans tout le Bas-Languedoc, où les écoliers dès l’âge de 14 ans, les artisans, les fils de marchands et d’hommes de loi se mêlent pour mener les charivaris, organiser les fêtes et le Carnaval 23. Le gros de la troupe se recrute parmi les artisans mais les chefs appartiennent à la petite bourgeoisie des procureurs et des notaires, déjà éduqués et pleins d’imagination dans la mise en scène du chahut. La Comédie, particulièrement, leur fournit un théâtre magnifique. Dans les années 1765-1789, la saison à Pézenas est sans cesse troublée par ces bandes dont le chef est un notaire de 29 ans, fort arrogant. La jeunesse s’installe au parterre, elle provoque le tumulte et nargue les gens bien nés installés dans les loges ; en octobre 1787, elle décide de bafouer l’autorité et de refuser le spectacle prévu, « la Belle Arsène ». A peine l’actrice est-elle entrée en scène que le parterre prend feu en tapant des pieds et exigeant les « Rêveries des Grecs ». Les 200 à 300 spectateurs s’indignent de pareilles indécences ; de bons bourgeois protestaient, « n’écoutez pas le parterre, nous, nous voulons la Belle Arsène », et un officier, exaspéré, de réclamer son épée pour aller jeter dehors ce tas de polissons. Les consuls en sont bien empêchés et le chef de la jeunesse leur répond d’un ton fort insolent qu’il est fort désagréable d’être traité de polisson « par des gens qui ne valent pas plus que vous ; je me crois autant que le premier de cette ville ». En fin de compte, il fallut l’intervention des parents, dont l’arrivée « les médusa », pour conduire les plus agités en prison ; là le notaire exige un violon pour se distraire tout en réclamant d’« un ton fort haut qu’on lui donne connaissance de la raison pour laquelle il était détenu. » 24

Au travers de cette morgue et de ces chahuts tapageurs, un état d’esprit apparaît, frondeur et gouailleur, dont libelles et chansons se sont déjà fait l’écho. On y perçoit les mêmes revendications d’égalité et de rejet des disciplines traditionnelles, mieux exprimées par la classe moyenne plus instruite, plus contestataire dans la jeunesse, en rupture de respect à l’égard des autorités qui paraissent, il est vrai, singulièrement dépassées.

Il n’en reste pas moins que tous les prétextes deviennent bons pour secouer l’ordre public mal défendu. Aussi les responsables ecclésiastiques, administratifs et militaires, devant les méfaits d’une sociabilité si aisément exacerbée, en vinrent vite à une politique restrictive ; de plus en plus résolus à réduire le terrain et le temps des rencontres, bridant strictement la fête, prohibant le jeu, limitant les heures d’ouverture et la consommation des cabarets ; en vain le plus souvent car il fallait avoir les moyens de faire respecter ces interdits ; de toutes façons, le ressentiment populaire et celui de la jeunesse surtout s’en est trouvée extrêmement fortifié.

La criminalité

Pour l’expliquer dans ces caractéristiques majeures, il faut en revenir aux deux facteurs criminogènes essentiels qui rendent le mieux compte de la délinquance du temps : la misère, aggravée encore par la crise prérévolutionnaire et l’essor démographique et d’autre part la fonction refuge de Pézenas, bien placée pour voir affluer mendiants et vagabonds. Précisons, en préalable, que la ville s’en inquiète ; les consuls, les notables et les particuliers le disent formellement dans leurs plaintes en justice ou à l’autorité militaire. Il est vrai que la ville est surreprésentée sur le plan de la criminalité par rapport à la campagne, compte tenu des densités respectives de population ; une des raisons essentielles en est que l’essor urbain s’est fait dans des conditions telles qu’elles ne pouvaient entraîner qu’une recrudescence d’infractions.

Des 16 procédures jugées au grand criminel durant cette décennie, il apparaît, en effet, que domine une criminalité de la misère ; exception faire, bien entendu, des meurtres impulsifs, suites malheureuses des rixes habituelles. Elle met en cause presque exclusivement les catégories les plus pauvres de la population. Parmi les inculpés, effectivement, 53 % sont manouvriers ou portefaix, 22 % voituriers, ce qui souligne la fonction de passage de Pézenas comme les 15 % de colporteurs ou d’errants qui se dissimulent sous cette identité ; 10 % enfin sont des domestiques. La responsabilité de la pauvreté ne peut être mieux établie.

Or, sous l’effet de la dureté des temps, l’indigence n’a cessé de progresser et avec elle la délinquance. Celle-ci est faite à 80 % d’agressions contre les biens, encore que les 20 % restant, réservés aux assassinats et aux meurtres soient, dans leur grosse majorité, motivés par la cupidité ; en effet sur les quatre assassinats jugés, un est le résultat d’une rixe à coups de couteau entre journaliers de 17 ans, deux sont crapuleux et le dernier est un acte de vengeance préméditée contre un créancier excessif qui accablait un malheureux fourgonnier de tourbe ; lequel par désespoir lui a tiré un coup de pistolet 25.

Il suffit de donner quelques exemples pour se convaincre de l’impératif de la nécessité. Prenons le cas de Jacques Barthélémy, travailleur de 40 ans. Pendant l’hiver 1785-1786 qui fait suite à la dure sécheresse de l’été, il sort toutes les nuits et va piller les jardins des environs ; c’est un malfamé et on le dit habitué du fait, certes, mais il n’est pas le seul, au point que cet hiver-là, les habitants furent obligés d’aller, à tour de rôle garder leurs jardins et olivettes pendant la nuit. Aussi bien, pendant les dures années qui ont précédé la Révolution, le peuple des villes fut-il sévèrement atteint par le chômage d’abord, par la cherté ensuite nombreux furent les compagnons et artisans réduits à vivre d’expédients.

La crise explique que se soit développé un banditisme occasionnel qui s’est singulièrement grossi des errants arrivant à Pézenas pleins d’espoir. Des « troupes malfamées » faites de chapeliers, tanneurs et autres corps de métier sans travail, se constituent elles comprennent des hommes d’âge mûr, mais chargés de famille, et plus encore des jeunes de 18 à 20 ans. Une économie d’agressions répétées, de rapines se substitue au travail régulier ; une des formes très répandue fut bien le braconnage qui s’installe sur les confins de la ville. Certes la passion de la chasse n’est pas nouvelle et le Prince de Conti, puis le Comte de Provence, ont toujours dénoncé les braconniers qui dévastaient leurs terres, maltraitaient leurs gardes et gardiens de haras c’est pourquoi ils ont exigé que les chiens amenés aux champs aient un bâton pendu au col.

En même temps, le subdélégué signale les multiples infractions à la législation sur le port d’armes ; tout cela est habituel, mais la nouveauté tient d’abord à la recrudescence du phénomène et surtout au fait que le braconnage est de plus en plus pratiqué par des petites gens de la ville, des artisans principalement, qui bravent tous les interdits et s’installent dans un illégalisme proche de la délinquance. Aussi les plaintes se sont-elles multipliées au cours des dix dernières années de la Monarchie ; elles émanent du Marquis de Fontès, du Marquis d’Arènes, des agents du Prince et de nombreux propriétaires débordés. Elles témoignent d’une inquiétude grandissante devant des bandes constituées qui passent aisément du braconnage à l’attaque à main armée : « le pays en abonde, ils ont de 18 à 20 ans, le nombre en est infini et la tolérance poussée à un excès qui n’est pas supportable la chose est très répandue surtout depuis qu’on a institué des gardes-chasse, car ceux-ci, moyennant finance, ferment volontiers les yeux ». Bref, les braconniers sont devenus des « perturbateurs » dont on redoute « l’attitude séditieuse » ; harcelée de plaintes et pour pallier l’incurie des officiers municipaux, l’autorité militaire procède enfin au grand remède, destiné à rassurer les propriétaires : le désarmement, accompagné d’une amende de 6 livres à quiconque se trouve en possession d’un fusil ; lequel bien entendu est saisi. Seulement, comme ce sont de misérables gens plongés dans la plus grande détresse, ils sont bien empêchés de payer l’amende et de s’adonner à une activité plus régulière, ce que déplore le subdélégué. Il aurait fallu pour cela pouvoir remédier au chômage et améliorer les conditions de vie des classes laborieuses ; et jusqu’à la Révolution a donc subsisté une criminalité due à la misère ; les vols très fréquents, le braconnage qui se dégrade en brigandage ont, de ce fait, menacé la ville et ses confins entretenant parmi les possédants un climat d’insécurité 26.

Atmosphère qui gagne et qui provient pour une autre part de la peur inspirée par les miséreux venus se réfugier à Pézenas pour y vivre coûte que coûte. D’emblée, précisons que plus de 60 % des inculpés au grand criminel sont étrangers à la ville. Ils se disent colporteurs, petits marchands ou compagnons, mais aux yeux de la population enracinée, ils sont d’abord et avant tout des gens sans domicile, sans aveu et sans état, parce que chacun sait que leur ville offre peu d’accueil, hormis la domesticité pour quelques uns et surtout pour des filles parties ou chassées de la campagne.

Tout converge pour faire de l’indigence et du déracinement les grandes pourvoyeuses de la juridiction criminelle de Pézenas ; du reste les deux phénomènes vont de pair, le deuxième ne faisant que renforcer les effets du premier. C’est alors que l’on saisit l’impact de la position de carrefour de Pézenas sur le plan de la délinquance ; elle attire presque fatalement les déshérités des montagnes pauvres et des campagnes environnantes ainsi que les vagabonds de la région rhodanienne, venus par la grande route qui traverse la Provence. A défaut de travail, ces cadets sans héritage, ces servantes en quête d’une condition, ces brassiers sans travail, ces errants qui déferlent du Nord, comptent à tout le moins sur une assistance moins chichement mesurée qu’à la campagne et sur un milieu plus fertile en expédients de toutes sortes. Ainsi se concentre dans l’espace restreint offert par une ville de 8 000 h. une masse de gens nécessairement inquiétants parce que démunis de ressources et de répondants.

Quelques exemples suffisent à démontrer l’engrenage implacable de la pauvreté, du déracinement et de la délinquance. Augustin Cavaillé, par exemple, est surpris le 21 février 1789 sous la halle en flagrant délit de vol, la main dans le sac en quelque sorte, c’est-à-dire dans la poche d’une marchande de dindons ; il ne manque pas de se justifier par la faim, mais on trouve un pain entier dans sa poche ; ses deux complices, aussi jeunes que lui, s’empressent de déguerpir. Or, Augustin n’a que 14 ans ; son père, brassier du diocèse de Montpellier, est mort ; il est alors parti à Béziers où il a gagné de quoi manger en montant du bois dans les maisons ; puis il s’est accointé avec deux isolés comme lui et ils décident tous ensemble d’aller à Pézenas se louer comme jardiniers ; ils sont venus à petite journée, couchant le soir dans les granges ou dans des écuries abandonnées. Par égard pour son jeune âge, on le condamne seulement au fouet et on le chasse de la ville, mais il est vraisemblable que le vol reste pour lui le moyen de vivre et qu’il ne peut pas échapper à la carrière habituelle du repris de justice. Il en est de même de Nicolas Crouzet, voiturier du diocèse de Béziers, convaincu de vols répétés dans les auberges de Pézenas et qui, à 25 ans, est déjà devenu un professionnel, ou de Jean Guinard, chapelier de Savoie, pris lui aussi à couper les bourses sous la halle à la foire de la Saint-Martin ; il est libéré ou échappé des galères, passé par l’Espagne et récidiviste convaincu à 38 ans. Quant à Claude André, il l’est déjà à 20 ans seul au monde, il justifie ses errances en se disant marchand de dentelles, venu par la vallée du Rhône offrir sa marchandise dans les villes du Bas-Languedoc, avant de remonter vers le Velay, afin d’y recharger son stock. Il profite de son passage à Pézenas pour voler argent, montre et lettre de change à un marchand installé à l’auberge ; en fait, c’est un vagabond « déguisé » que le Parlement n’hésite pas à envoyer aux galères pour 10 ans 27.

Inutile de multiplier les cas pour démontrer combien la précarité de leur condition originelle a pu peser sur le destin de ces accusés, entrés jeunes dans la délinquance et que l’absence de possibilité de réinsertion a voués forcément à la récidive. Le moindre accident d’ordre économique ou accidentel les a jetés dès l’enfance dans la mendicité, puis dans le vagabondage et dans les illégalismes plus ou moins tolérés ; la vie de Jean Raymond, dit le Gasconnet parce que d’une famille de manouvriers du diocèse d’Auch, est à cet égard exemplaire ; c’est à 7 ans qu’il quitte son village peu après la mort de ses parents ; il mendie un peu partout avant d’atteindre l’âge de se placer comme travailleur pendant l’été ; l’hiver est toujours dur à passer ; la pratique de petits métiers alternant avec des expédients douteux suffisent à peine à son entretien, (fabrication d’allumettes qu’il vient vendre le samedi à Pézenas et mendicité), jusqu’au jour où il est pris, lui aussi, à voler dans une auberge. Mauvais départ, instabilité, délinquance, récidive, le cercle est bouclé et la crise prérévolutionnaire n’a fait que grossir la frange de la population susceptible d’être ainsi marginalisée 28.

On voit, par ces exemples, le rôle joué par une ville comme Pézenas dans la criminalité ; elle sert de refuge aux plus déshérités ; l’essor urbain s’est accompagné d’un véritable phénomène de « bidonville » et explique la participation anormale de la cité à la criminalité dangereuse. La riposte, inspirée en grande partie par la peur des possédants, n’a guère porté que sur des mesures ponctuelles, telle l’expulsion des indésirables trop nombreux, et sur une sévère répression dont on escomptait l’effet exemplaire mais qui ne pouvait résoudre les facteurs criminogènes responsables du phénomène.

Ainsi donc, le champ judiciaire offert par Pézenas, pour limité qu’il soit par le nombre des affaires évoquées, apparaît cependant suffisamment diversifié pour autoriser un bilan de la délinquance, des conflits majeurs et de la politique menée par un appareil judiciaire fortement critiqué à la fin de l’Ancien Régime. Grâce à l’inventaire dressé, on a pu mesurer la spécificité criminelle de la ville et sa surreprésentation en constante augmentation au cours du siècle, au point qu’un seuil de saturation semble avoir été atteint à Pézenas, comme l’attestent les attitudes de rejet. On a pu non moins constater que la ville, en dépit d’un encadrement relativement privilégié, souffre des lacunes d’un appareil judiciaire, devenu archaïque et désarmé, et aussi inadapté que la conception de la justice à la réalité des conflits et des agressions dominantes.

Nicole CASTAN.
Université de Toulouse-Le-Mirail.

Notes

  1 Cf. les Mémoires des subdélégués, Arch. Dép. Hérault, C 6549.

  2 A.D. Hérault, C 6656 à 6672.

  3 Pour une étude économique et sociale précise, nous renvoyons aux numéros I, 1972, III, 1973 et s Pézenas, Ville et Campagne, XIIIe-XXe s., Montpellier, 1976.

  4 A.D. Hérault, C 71.

  5 Cf. les enquêtes sur les justices de Languedoc, A.D. Hérault, C 64 à 67.

  6 Cf. Castan (N.), La Justice Expéditive, in Annales E.S.C., n°2,1976, pp. 331-361.

  7 Le Bureau de Police est en particulier très apprécié « pour ses très heureux effets » dans le maintien de l’ordre.

  8 Cf. Castan (N.), « Justice et Crime en Languedoc, 1750-1790 », Thèse d’État, Toulouse-Le-Mirail, 1978, 1154 p. 2 T.

  9 Ces procédures sont conservées dans le fonds du Parlement ; on commence seulement à classer celles du XVIIe s. On distingue dans le droit criminel de l’Ancien Régime les procédures jugées à l’ordinaire ou Petit criminel, qu’il est possible de comparer à la correctionnelle des tribunaux ultérieurs, et les crimes au sens actuel du terme, jugés à l’extraordinaire ou Grand Criminel qui relèverait aujourd’hui des Cours d’Assises.

  10 Benjamin (R.), « Aperçus géographiques sur la criminalité et la délinquance en France », in Rev. Franç. de sociologie, juil.-sept. 1962, pp. 301.316.

  11 A.D. Hérault, C 6656 à 6672.

  12 Cf. Laget (M.), « Déclarations de grossesse et accusations d’infanticide devant la Châtellenie de Pézenas au XVIIIe s. », in Pézenas, XIIIe-XXe s., 185.195 p.

  13 A.D. Haute-Garonne, procédures n° 5052 et 6037.

  14 Autre type de plainte adressée par un maître-savetier : « il a le malheur d’avoir un fils qui, après avoir été élevé et marié avantageusement, lui refuse non seulement de le secourir dans l’état où il se trouve de vieillesse et d’infirmité…, il porte la témérité jusqu’au point de l’injurier », A.D. Hérault, C 6672.

  15 Procédure n° 6155.

  16 Procédure n° 7126.

  17 « En dépit des règlements que la sagesse du gouvernement » prescrit pour maintenir les compagnons dans la subordination envers les maîtres…, et malgré ces lois et la sévérité du gouvernement, la ville n’a pas assez de force pour arrêter les désordres et les suites funestes qu’occasionnent l’attroupement et les cabales des compagnons des divers arts et métiers…, la fabrique languit soit par les assemblées bacchiques des uns, soit par la désertion forcée des autres ».

  18 Procédure n° 7661.

  19 Procédure n° 8727.

  20 « Les brassiers de Pézenas s’assemblent tous les jours avec des épées, des pistolets et des gros bâtons, l’on n’est point en sûreté surtout les jours de fête ».

  21 Procédure n° 5329.

  22 Dans les plaintes et placets, on se plaint beaucoup des excès du jeu, « les ordonnances en cette matière sont presque tombées en désuétude » ; un exemple pris en 1777, un cabaretier donne à jouer à une heure indue à une dizaine d’hommes, tonneliers, travailleurs de terre, matelots, tailleurs et manufacturiers ; ils jouaient au 31. Les consuls dénoncent cette « frénésie qui porte des pères dénaturés à sacrifier, dans une nuit souvent dans une heure et surtout dans cette malheureuse ville, le fruit de leur travail et la substance de leurs enfants ».

  23 A l’autorité militaire, on ne dénonce pas moins les méfaits « d’une jeunesse bruyante et mal morigénée qui fait métier d’être perturbateur du repos public dans leurs carillons nocturnes qui durent toute la nuit ; ils mettent au travers des rues, des poutres et autres embarras, déplacent les charrues et cela pour faire tomber les habitants honnêtes qui vaquent à leurs affaires, il y a des combats nocturnes, des gens blessés…».

  24 Procédure n° 5579.

  25 Procédure n° 6777.

  26 Voir les plaintes et placets.

  27 Procédures n° 6238, 5156, 8737.

  28 Procédure n° 6044.