L’histoire et l’archéologie des paysages peuvent être abordées plus concrètement aujourd’hui grâce au développement de l’enquête sur l’implantation des réseaux cadastraux dans le Midi gaulois. Cette phase romaine de l’histoire rurale a en effet marqué profondément, et en longue durée, la physionomie des campagnes méridionales, et plus particulièrement des campagnes languedociennes. Depuis quelques années le repérage de nombreux systèmes orthogonaux a produit, pour nos régions, une image plus nuancée et plus complexe des modes d’aménagement du milieu naturel et de l’environnement 1.

L’histoire des paysages du Piscénois est partie intégrante de cette évolution. La mémoire de l’espace qu’y expriment toujours l’organisation et les structures du paysage actuel révèle l’ampleur des transformations qui l’ont si profondément et durablement marqué, pour subsister jusqu’à nous au travers d’une histoire rurale pourtant riche et mouvementée.

Ainsi les traits du paysage et leur organisation constituent aujourd’hui autant de témoins fossilisés et de vestiges utilisables qui jalonnent et dessinent, avec plus ou moins de densité ou de trous, les grilles cadastrales successives que l’on a pu restituer, comme le montrent les relevés cartographiques. Routes, chemins, parcellaires, limites de champs et de cultures, cours d’eau et canaux, terrasses, remblais et fossés, lignes d’arbres, limites administratives, de canton ou de commune, et même anciennes croix des chemins, églises et cimetières constituent autant d’indices dont les éventuelles convergences doivent être systématiquement interrogées. Le marquage pratique et symbolique de l’espace, avec tous les éléments postérieurs induits par la pérennisation des pratiques sociales et culturelles, nous parle en effet toujours, familièrement et sans bruit, des grandes directions que l’administration romaine a, à plusieurs reprises, imposées aux paysages.

Les relevés établis à partir des cartes au 1/25 000e 2 montrent clairement que cette portion de la vallée de l’Hérault, organisée autour de la cité latine de Piscenae, se trouve englobée dans les grandes grilles cadastrales identifiées plus largement sur tout le Biterrois et pour lesquelles nous avons déjà pu proposer des éléments de chronologie relative et des hypothèses de datation 3.

La construction des terroirs, la maîtrise des sols et le contrôle de l’espace ont assurément déjà, ici comme ailleurs, un long passé quand s’opèrent les premières implantations cadastrales romaines, même si l’on n’a pas pu identifier dans le Midi de parcellaires géométriques préromains comparables au système dit des « champs celtiques » maintenant repérés dans le Nord et dans l’Est. Les processus historiques de régularisation des paysages, la production des structures et les formes agraires, liées aux pratiques culturales et notamment aux exigences des cultures arbustives, ont évidemment imposé depuis longtemps leurs contraintes, avec la stabilisation des champs et des chemins ruraux, et une métrique préromaine. Au reste le tout proche voisinage du cadastre rural repéré autour d’Agde, dans la basse vallée de l’Hérault et sur les rives de l’étang de Thau, a constitué – à une date difficile à préciser – une étape décisive pour la régulation du paysage régional.

Mais c’est sous la domination romaine qu’est mise en œuvre une nouvelle et longue étape de rationalisation, bien lisible celle-ci dans le sol piscénois, quand la régularisation orthogonale des parcellaires s’opère et se systématise dans le cadre de vastes réseaux cadastraux 4.

On connaît dans l’ensemble du monde romain ces limitations construites selon une orientation constante et conformément à une métrique stricte, qui dessinent des grilles s’étendant sur des dizaines de kilomètres carrés. Leur construction implique des opérations techniques d’envergure pour l’arpentage et le bornage, pour la projection et la mise en place d’un réseau hiérarchisé de voies et de chemins ruraux dessinant une matrice qui englobe et enserre un territoire, avec ses zones, ses populations, ses habitats, ses hauteurs, ses étangs, ses cours d’eau aux rives plus ou moins fluctuantes comme dans le cas du Piscénois. Tout le paysage avec la diversité de ses terroirs et de leurs problèmes est ainsi inséré dans une grille au maillage orthogonal rigoureux, qui en assure la réduction planimétrique, quand cette mesure globalisante de l’espace touche directement l’aménagement du milieu local et les conditions de vie concrètes des populations.

Or, la zone de Pézenas se trouve intégrée dans trois grands cadastres dont l’implantation et l’organisation sont nettement liées a Béziers. Il s’agit ici, comme c’est massivement le cas dans tout le Midi, de trois centuriations c’est-à- dire de cadastres construits sur des unités carrées de 20 actus de côté, qu’on mesure respectivement à 705, 706 et 707 mètres suivant les variations du pied sur lequel est construit l’actus. Dans l’ensemble du Midi, véritable région expérimentale comparable a la Campanie, ou les trames cadastrales juxtaposées et superposées rythment territoires et terroirs des Pyrénées à la Provence, les centuries mesurées varient de 704 à 710 mètres, peut-être en liaison avec des critères chronologiques, comme on l’observe aussi en Italie 5.

Du point de vue de la morphologie cadastrale, celui qui prévaut ici, le Piscénois pose des problèmes assez particuliers, dans la mesure où, dans les zones longtemps instables des rives de l’Hérault, les alluvionnements s’expriment par des plages vides de signes pertinents dans chacun des trois réseaux, alors que les collines à garrigue portent une forte densité de traces. Les problèmes de l’eau se trouvent ainsi d’emblée au cœur des contraintes qui ont régi l’implantation des trois cadastres romains qui ont contribué à modeler et à structurer les paysages du Piscénois.

Le cadastre B de Béziers paraît avoir marqué d’une façon particulière cette zone circonscrite par les terroirs de Lézignan-la-Cèbe au Nord, Tourbes à l’Ouest, Conas et Castelnau-du-Guers au Sud, Aumes à l’Est.

Il s’agit d’une centuriation orientée à 32° 30′ Est, construite sur un module de 705 mètres. C’est assurément un système précoce, qui a le premier largement organisé et profondément marqué l’arrière-pays biterrois tant au niveau des structures du paysage qu’au niveau du parcellaire, où l’importance des vestiges de champs allongés conduit à penser qu’il s’agit d’un type particulier d’aménagement des sols que les arpenteurs antiques désignent comme une scamnatio in centuriis 6.

Or, cette particularité remarquable de la morphologie du parcellaire rural, observée notamment autour d’Espondeilhan, se retrouve nettement dans le Piscénois. Les relevés de la figure 1 montrent la domination des traits Est-Ouest, parallèles aux decumani qui impressionnent encore le paysage actuel, conformément aux données caractéristiques des paysages scamnés de l’Italie centro-méridionale 7. C’est particulièrement évident au Nord de Tourbes, au Sud de Conas, entre Aumes et Castelnau. On constate là la place qu’occupent dans ce marquage de l’espace rural, en même temps que les routes et les chemins, les talus et levées de terre, les tracés canalisés de certains cours d’eau, voire les canaux qui sont autant de témoins d’une authentique construction du paysage, d’un effort organisé de maîtrise et de domination des données de la nature 8.

En effet, les exigences et les contraintes d’un drainage paraissent avoir joué, dès cette étape de l’aménagement régional, un rôle différentiel certes, mais assez impératif, comme semble l’indiquer l’orientation de certains éléments hydrographiques bien intégrés dans le maillage orthogonal, tant à l’Est de Tourbes ou au Sud-Ouest de l’étang de Pézenas que sur la rive gauche de l’Hérault vers Castelnau.

Pézenas dans le cadastre B
Fig. 1 Pézenas dans le cadastre B
Pézenas dans le cadastre C
Fig. 2 Pézenas dans le cadastre C
Pézenas dans le cadastre D
Fig. 3 Pézenas dans le cadastre D

Les fonds de vallée, qui apparaissent vides de signes, n’en restent pas moins apparemment répulsifs, même s’il faut faire sa part à un gommage consécutif aux effets ultérieurs des divagations de cours d’eau longtemps mal stabilisés et aux incidences de l’alluvionnement récent. En revanche, les sols maigres et secs des hauteurs et collines à garrigue localisent une densité impressionnante de vestiges. Et, même s’il faut prendre en compte quelques processus postérieurs d’attraction directionnelle ou d’homotypie, il faut voir dans ces traces organisées orthogonalement le fonctionnement de l’espace piscénois comme mémoire d’un moment historique particulièrement important, celui du premier aménagement global des campagnes d’entre Orb et Hérault, et qui au reste dépasse les rives de ces deux fleuves.

La structure de cette centuration qui inclut une scamnation, le module assez faible de l’unité de base permettent, dans le cadre d’une approche comparative, d’avancer une date relativement haute, entre la conquête de 121-118 et les années 70 avant Jésus-Christ. On peut aujourd’hui légitimement rapprocher la réalisation de ce réseau, articulé de façon originale à la voie domitienne 9, de la politique de prise en mains du Midi par les Romains, telle que l’évoque, dans son plaidoyer Pour Fontéius, Cicéron qui rappelle le refus des Gaulois de céder leurs terres et leurs villes ou bourgs confisqués, les multiples révoltes contre ces mesures du Sénat et la répression qu’a notamment assurée pendant son gouvernement le propéteur Fonteius de 76 à 74 10. Les recherches archéologiques devraient permettre de préciser dans chaque microrégion, au sein même de la vaste matrice cadastrale que dessinent les vestiges, les étapes et les modalités différentielles de sa mise en place, pour lesquelles une enquête précise apporte dores et déjà des résultats dans la zone toute proche de Roujan – Magalas – Servian 11.

Enfin il faut remarquer ici que le saltus de 4 x 4 = 16 centuries, matérialisé sur la figure 1, s’il n’a pas laisse de traces visibles sur ses limites, présente une structure caractérisée par un fort marquage des limites intermédiaires, au reste quelque peu gauchies sur le decumanus central par l’attraction de Pézenas dont le cœur se trouve très exactement sur le cardo central et dont les structures urbaines et périurbaines, rythmées par la voirie s’intègrent parfaitement au quadrillage orienté à 32° 30′. La localisation de l’habitat, notamment des villages de Tourbes, de Conas, de Castelnau avec la place de son cimetière à un coin de centurie, offre des articulations assez remarquables avec cette centuriation.

Cette première phase gallo-romaine d’aménagement a été complétée par la réalisation d’un autre réseau cadastral, qui a lui aussi marqué le Piscénois en se superposant au précédent. Il s’agit encore d’une centuriation classique orientée à 26° 30′ E et construite par une centurie dont le module est légèrement supérieur, puisqu’il a été mesuré à 706 mètres. Ce système nettement repérable sur l’Hérault s’étend en fait à l’Ouest très au-delà de Béziers. La grille cadastrale est cette fois calée sur deux tronçons de la voie domitienne, l’un de Ponserme à l’Orb, aux pieds de Béziers, l’autre du pont de St-Thibéry sur l’Hérault à Mas de Maynet 12. Ce qui frappe dans l’implantation de ce réseau, dont l’étude de détail est toujours en cours, ce sont ses liens avec le réseau hydrographique. La superposition des relevés au 1/50 000e de la feuille IGN de Pézenas sur la carte oro-hydrographique, à la même échelle, ne laisse guère de doute quant à la cohérence structurelle de ce système, dont la logique de conception et de construction doit assurément être cherchée dans les contraintes oro-hydrographiques et dans les nécessités de conquérir de nouvelles terres, à cette nouvelle étape de conquête de l’espace rural et de rationalisation des terroirs, qui semble largement liée à des capacités nouvelles de domestication de l’eau.

De fait un certain nombre de ruisseaux, la Lène et la Thongue notamment, s’intègrent parfaitement à l’épure orthogonale du quadrillage sur une partie de leur cours. C’est ici le cas du ruisseau de la Prairie depuis Caux jusqu’à son confluent avec la Peyne, au Sud du bois du Parc dont le tracé est partiellement lié à celui d’un cardo quintarius dont on suit les vestiges depuis Florensac. Le Tartugier lui-même coule en limite de centurie de Saint-Jean-de Bébian à Pézenas, tandis que le ruisseau des Ayres épouse un temps une limite de saltus, un decumanus quintartus vers la Valedasse, au Sud-Ouest de l’étang où il se prolonge comme canal de drainage. Il est d’ailleurs remarquable que le drainage de toute cette partie de l’étang s’insère dans l’orientation à 26° 30′. Il faut ajouter qu’au-delà de l’Hérault, plus au Sud, plusieurs ruisseaux et la voie domitienne se coupent orthogonalement : ainsi le ruisseau de Bridau vers Pinet, le ruisseau de La Nègue sur les domaines de Creyssels et de Saint-Martin, et le ruisseau de Frigoule qui limite une centurie parvenue intacte, entre la voie domitienne et le mas de Journes. Des liens aussi structurels avec la matrice cadastrale, le mode d’implantation des signes, plus denses dans certaines vallées, l’importance bien moindre des talus et des terrasses dans la marquage, qui est beaucoup plus fort au niveau des limites, de centurie surtout, qu’au niveau du parcellaire, toutes ces constations conduisent à penser que les paysages du Piscénois, et peut-être au-delà, ont surtout connu dans le cadre de ce réseau une occupation élargie des terres, une conquête au moins partielle des sols plus lourds dans des zones plus humides. Peut-on aller plus loin et penser qu’une politique, même limitée, de stabilisation des cours d’eau a été alors mise en œuvre ? Certains indices permettent d’envisager cette hypothèse, notamment des courbes brusques dans certains tracés hydrographiques, et il faudrait alors considérer que cette seconde centuriation n’a pas fait dans les terroirs table rase du passé, mais qu’elle s’est essentiellement implantée dans les zones vides, poursuivant et complétant de façon relativement ponctuelle la mise en valeur locale et régionale.

Le problème reste évidemment de savoir à quel moment a pu s’opérer cette nouvelle avancée dans la colonisation des terres vides du Piscénois, qui a pu correspondre d’ailleurs à une mutation des équilibres agro-pastoraux dans un nouveau contexte économique et politique. Celui qu’exprime notamment la réalisation de nouvelles grilles cadastrales comme celle-ci, dite Béziers C, qu’il faut sans doute concevoir comme un des éléments d’une campagne beaucoup plus vaste de cadastration. Les données actuelles permettent en effet de penser que, en liaison avec un certain nombre de fondations coloniales césariennes, les distributions de terres aux nouveaux colons, vers 46-45, se seraient faites dans le cadre de nouvelles divisions du sol provincial dont témoigneraient les « renormations » observables autour d’Arles, peut-être de Sextantio-Ambrussum (entre Lez et Vidourle), autour de Béziers, comme on le voit ici sur la vallée de l’Hérault, et autour de Narbonne 13. Il est intéressant de noter dans le Piscénois que ce réseau est mieux conservé dans ses axes Nord-Sud, comme on l’observe à la verticale même de Pézenas, que longe un cardo particulièrement présent dans le paysage actuel. On le suit depuis Saint-Jean-de-Bébian d’abord avec le cours du Tartuguier sur deux centuries il est doublé, à partir des Corbières, par la D. 30 sur un peu plus d’une centurie, puis se prolonge jusqu’à l’Hérault sur trois centuries, avec, à la fin, un léger gauchissement vers l’Ouest dû sans doute à un phénomène d’attraction. Ainsi on suit toujours aujourd’hui, sur plus de 2 km 5, cette limite de centurie dont la prégnance symbolique est encore renforcée par d’autres signes, comme la localisation des cimetières de Pézenas et de Castelnau.

Il faut d’ailleurs noter, pour tenter de mieux comprendre les modes de construction de ces matrices cadastrales, que les vestiges de cette grille dans les environs de Pézenas montrent comme elle s’y appuie sur les éléments préexistants de la voirie et de l’habitat, ce dont témoigne aussi la position de Conas et de son église sur un decumanus. La morphologie des vestiges est aussi particulièrement parlante dans cette zone où bien des limites cadastrales sont soulignées et conservées par des carrefours en oblique, sur un limes, comme on le voit par exemple dans l’alignement caractéristique de six carrefours obliques qui marquent les coins de centuries sur le limes quintarius qui court deux centuries au Nord de Pézenas. Il ne s’agit sans doute pas ici seulement d’un gauchissement de la matrice théorique, ni uniquement de phénomènes ultérieurs d’attraction, mais on peut sans doute y voir des indices qui tendent à indiquer que les rapports entre les grilles cadastrales successives n’ont pas été, toujours et partout, de simple superposition, mais qu’il a pu ou dû y avoir des articulations plus subtiles et mieux pensées. Le Piscénois apparaît de ce point de vue comme un lieu privilégié pour mettre en évidence, dans une microrégion, les procédés d’intégration que les nouveaux cadastres ont pu assumer en prenant en compte les zones déjà mises en valeur, les formes agraires antérieurement réalisées et par là toutes les pratiques de travail, de circulation, d’habitat qui structuraient la vision du monde et le vécu quotidien des populations locales. Ces pratiques devaient aussi contribuer à rendre moins inacceptables les recensements des hommes ou des biens, et la politique de contrôle, économique et fiscal, que ces grilles impliquaient et assuraient au mieux.

Ces articulations de matrices orthogonales sont d’autant plus complexes dans nos régions méridionales qu’elles ont connu une histoire cadastrale longue et riche, dont témoignent notamment les seules archives cadastrales antiques qui soient parvenues jusqu’à nous, c’est-à-dire les cadastres conservés à Orange et qui concernent la vallée du Rhône.

Or, le Piscénois a connu une troisième phase romaine d’aménagement de l’espace rural avec un remodelage qui a lui aussi laissé des traces fossiles importantes, toujours lisibles dans le paysage actuel comme le montrent les relevés de la figure 3.

Il s’agit une fois encore d’une centuriation classique de 20 actus, dont l’unité modulaire est légèrement plus grande que dans les précédentes, avec une centurie de 707 mètres de côté. Ce réseau orienté à 1° 30′ Ouest, donc grossièrement Nord-Sud, et le premier à avoir été repéré dans la région, est désigné comme cadastre de Béziers A. C’est une immense structure englobante qui dépasse très largement, à l’Ouest comme à l’Est, les limites observées pour les cadastres B et C.

Articulé lui aussi sur la voie domitienne, ce réseau apparaît comme l’outil de la conquête des zones palustres de la plaine littorale et des basses vallées 14. Il est beaucoup plus massivement présent au Sud de la voie domitienne et c’est vrai aussi pour la vallée de l’Hérault. Dans l’arrière-pays, où les terres étaient déjà fortement occupées et densément mises en valeur, ce réseau est surtout conservé au niveau des grands axes structurants et on peut penser qu’il a dû fonctionner ainsi d’emblée comme cadre normatif et réorganisateur, sans affecter de façon décisive la trame parcellaire. Or, ces caractéristiques d’ensemble ne se vérifient pas totalement dans les environs de Pézenas. Deux observations frappent ici. D’une part, si les vestiges forts de limites de centurie sont loin d’être absents, on voit aussi une assez nette implantation de ce réseau au niveau du parcellaire : ainsi au Sud du bois du Parc, entre Font Douce et Tourbes ; ainsi aussi vers Castelnau, où des levées de terre, des terrasses, des ruisseaux canalisés progressent à angle droit, comme l’attestent les tracés de la D. 161 et du ruisseau Saint-Antoine.

D’autre part, les zones touchées par cette implantation ne sont plus seulement des zones vides, mais elles recouvrent assez largement les terroirs déjà aménagés dans le cadre du cadastre B, avec toutefois une densité plus faible de signes fossiles, comme on le voit nettement, en comparant les relevés des figures 1 et 3, au Sud de Lézignan, au Sud d’Aumes et au Nord de Tourbes, sur des terres déjà puissamment occupées dans le cadre du cadastre B. En revanche, les inter fleuves paraissent mieux contrôlés, comme il appert surtout au Nord-Ouest de Pézenas, entre la Peyne et l’Arnet. La seule zone problématique et vide restant ici encore les rives mêmes de l’Hérault.

Une dernière constatation s’impose touchant à la localisation de l’habitat actuel, des villages, mais aussi de certains domaines, dont le moindre n’est pas la Grange des Prés. Il s’ordonne selon une adéquation assez stricte pour Lézignan, Tourbes, Conas, Castelnau, et même Aumes et Pézenas, dans le cadre de cette centuriation A, qu’il faut sans doute envisager comme réalisée à l’époque impériale, sans qu’on puisse proposer aujourd’hui de date plus précise. Or, cet alignement bien caractéristique sur des limites de centurie ne met évidemment pas en cause les liens tout aussi remarquables avec les grilles cadastrales précédentes, et Pézenas notamment se trouve dans les trois cas de figure sur un limes : un cardo dans les cadastres B et C, un decumanus dans le cadastre A. À ce niveau de convergence de faits, il paraît difficile de croire à de simples coïncidences, d’autant que des remarques analogues ont été faites en Italie dans des cas de superpositions de cadastres.

Ainsi, s’il n’est pas possible de rattacher, à partir des données de la morphologie cadastrale, un des réseaux repérés à l’oppidum latinum de Piscenae, on perçoit nettement comment Pézenas et le Piscénois se sont trouvés, à trois reprises au moins, fortement intégrés dans des opérations d’envergure qui ne constituaient pas seulement autant de mises à plat de toutes les ressources et potentialités locales et de cadres de dépossession, mais qui créaient à chaque étape, avec ces quadrillages, les conditions optimales de connaissance, d’évaluation et de mise en ordre pour le prélèvement des richesses, le développement des régions et le contrôle des populations. D’où l’importance des formes d’intégration spatiale assurées aux anciens habitats et notamment aux oppida, particulièrement bien insérés et contrôlés au sein du réseau B ici comme pour d’autres zones, dans la vision globalisante qu’autorisent les cadastres qui synthétisent les capacités d’un territoire et des terroirs qui le constituent. La réduction planimétrique des paysages qu’ils réalisaient, et qui a laissé jusqu’à aujourd’hui tant de traces encore vivantes, permettait en réalité à l’administration, d’être, à chaque moment essentiel de l’histoire, en prise directe avec les réalités mouvantes des terroirs et des populations. Les avancées des aménagements, la conquête progressive des sols du Piscénois que révèlent les trois trames permettent de mieux évaluer l’histoire non seulement des paysages, mais aussi des capacités productives, des possibilités techniques des populations locales – assèchement, drainage, lutte contre l’érosion et construction des sols – avec les changements que la domination de Rome et l’implantation de colons italiens ont contribué à opérer.

Les mutations repérables dans les traces cadastrales fossilisées du Piscénois montrent nettement comment ce cadre de contrôle a été aussi un moyen de désenclavement, comment les centuriations ont réalisé chaque fois l’articulation de tous les éléments du paysage 15. Bien sûr cette concertation des réalités, anciennes et nouvelles, a opéré, ici comme ailleurs, une rupture qualitative et quantitative dans l’histoire des campagnes, en permettant une rationalisation accrue, de nature impérialiste, de l’organisation des paysages, avec toutes les diversités et les décalages existants, où les réalités préromaines, tel l’oppidum de Pézenas ou plus au Sud celui de Saint-Thibéry, se trouvent intégrées à la place que matérialisent les cadastres dans le cadre des nouveaux rapports de domination.

Dans le cas particulier du Piscénois, la vie du tissu local semble s’être écoulée dans les phases successives du nivellement apparent de la géométrie cadastrale, sans que le terroir propre à la communauté piscénoise préromaine ait pu se préserver un espace autonome. Son identité paraît bien ne plus pouvoir se reproduire désormais que dans des cadres imposés qui assignent aux structures traditionnelles des limites normatives au sein d’un système cohérent supérieur et englobant, dans lequel se sont forgés des outils performants de pénétration en profondeur des campagnes 16.

Cette vue morphologique globale de l’évolution des paysages piscénois à la période romaine ne peut esquisser que les cadres d’une anthropologie historique qui reste à faire à partir de toutes les données archéologiques, seules à même de restituer à ces trames, qui risqueraient de paraître faussement inertes, toutes les nuances du vécu qui ont assuré leur dynamisme conquérant et leur efficacité historique dans la longue construction des paysages régionaux.

Toutes ces transformations, avec le nouveau développement agro-pastoral, l’extension des surfaces cultivées aux dépens des friches, des zones insalubres ou instables, ont été assurées au cours de l’Antiquité par le savoir-faire et le labeur incessant des paysans dont les relevés cadastraux nous disent clairement combien ils sont encore aujourd’hui profondément inscrits dans le sol piscénois.

Bibliographie d'orientation

  • Chouquer et F. Favory, Contribution à la recherche des cadastres antiques, Paris, 1980, Les Belles Lettres.
  • Chouquer, Les cadastres romains. Approche morphologique, Besançon, 1981 (thèse dactylographiée).
  • Chouquer, F. Favory, M. Clavel-Lévêque, Cadastres occupation du sol et paysages agraires antiques, Annales ESC, 5-6, 1982, p. 847-882.
  • Chouquer, M. Clavel-Lévêque, M. Dodinet, F. Favory, J.-L. Fiches, Cadastres et voie domitienne. Structures et articulations morpho-historiques, Dialogues d’histoire ancienne, 8, 1983 (Sous presse).
  • Clavel-Lévêque, La production des premiers paysages du Midi : mémoire de l’espace et traces d’une identité, Occitanie recherches sur une spécificité, Cahiers d’histoire de l’IRM. 9, 1982, p. 9-35.
  • Clavel-Lévêque, G. Lemarchand, M.-Th. Lorcin, Les campagnes françaises. Précis d’histoire rurale, Paris, 1983, Éditions sociales.
  • Clavel-Lévêque (sous la direction de), Cadastres et espace rural. Approches et réalités antiques, Paris, 1983, CNRS.

Notes

  1     Pour les cadastres voir notamment les résultats obtenus sur le Biterrois, le Montpelliérais, le Nîmois, Orange et la basse vallée du Rhône dans Cadastres et espace rural, Approches et réalités antiques, Paris, 1983 (Table ronde Besançon mai 1980) et pour une approche en plus longue durée des paysages : M. Clavel-Lévêque, La production des premiers paysages du Midi mémoire de l’espace et traces d’une identité dans Occitanie : recherches sur une spécificité, Cahiers d’histoire de l’IRM, 9, 1982, p. 9-35. Un certain nombre de ces documents cadastraux, sur le Biterrois et le Nîmois, ont été présentés lors de l’exposition « Ils ont bâti en Languedoc », Pézenas, 1982.

  2     Pézenas 1-2, 3-4, 5-6 et 7-8.

  3     Ils sont rassemblés pour l’ensemble des réseaux repérés des Pyrénées au Rhône dans : G. Chouquer, M. Clavel-Lévêque, M. Dodinet, F. Favory, J.-L. Fiches, Cadastres et voie domitienne. Structures et articulations morpho-historiques, DHA, 9, 1983 (sous presse).

  4     Pour une mise en place rapide et générale, voir : G. Chouquer, M. Clavel-Lévêque, F. Favory, Cadastres, occupation du sol et paysages agraires antiques, Annales ESC, 5-6, Septembre-décembre 1982, p. 847-882.

  5     Voir G. Chouquer, Les centuriations de Romagne orientale, Étude morphologique, MEFRA, 93, 1981-82, p. 823-868 et l’ouvrage collectif à paraitre G. Chouquer, F. Favory, J.-P. Vallat, Structures agraires en Italie centro-méridionale, Cadastres et paysages ruraux.

  6     F. T. Hinrichs, Die Geschichte der Gromatischen Institutionen, Wiesbaden, 1974 qui développe p. 23 sq notamment une analyse critique des textes gromatiques. G. Chouquer a repris l’ensemble des données dans sa thèse de 3e cycle, Les cadastres romains. Approche morphologique, Besançon, 1981 (dactylographié).

  7     Ce que montrait bien F.T. Hinrichs et que confirment les observations les plus récentes. Cela va dans le sens du respect des équilibres longuement réalisés des terroirs que rappelle opportunément F. Favory, Propositions pour une modélisation des cadastres ruraux antiques dans Cadastres et espace rural, p. 53 sq.

  8     Certains traits hydrographiques orientés conformément à un maillage antique peuvent être postérieurs, les cadastres romains ayant été assez souvent réutilisés dans le cadre de vastes campagnes de bonification agraire comme le rappelle notamment G. Guicciardi Corsi Salviati pour la centuriation de Florentia, La centuriazione romans e un’opera attuale di bonifica agraria, SE, XX, 1948-49, p. 291-296. En Tunisie des réformes agraires contemporaines ont elles aussi utilisé le cadre cadastral antique.

    9     Voir cadastres et voie domitienne…, article cité.

  10     Sur ces problèmes et le rôle qu’ont pu jouer les premiers réseaux cadastraux comme cristallisation du mécontentement rural et des formes d’opposition à Rome, voir M. Clavel-Lévêque, La domination romaine en Narbonnaise et les représentations des Gaulois, Colloque de Cortona, Rome, 1983.

  11     Travaux en cours de M. Dodinet, partiellement exposés à la table ronde d’Aix-en-Provence, juin 1981.

  12     L’analyse, en cours, de ce réseau, laisse subsister l’hypothèse qu’il puisse s’agir de deux grilles cadastrales, calée chacune sur un seul tronçon, dans la mesure où on observe une très légère différence d’orientation, de 30′ seulement, entre ces deux portions de la voie et le quadrillage qui leur est lié. Mais cette très légère variation peut fort bien résulter des pratiques de réalisation au sol de la matrice et/ou de variations du tracé de la Domitienne, dont on sait qu’elles furent nombreuses, qui auraient pu intervenir pendant la période de construction de ce cadastre. Si l’étude de détail de ces réseaux est encore en cours, les similitudes morphologiques et les évidences cartographiques, telle leur interpénétration ,dans la région située à l’est de Béziers, conduisent aujourd’hui à les considérer comme deux pans d’une même réalisation cadastrale, voire d’une même matrice, la seule nuance d’orientation, si faible avec 0° 30′ seulement, pouvant ici n’avoir pas la même signification que les nuances du même ordre observées en Romagne orientale où elles indiquent le passage d’une cité à une autre.

  13     Voir notamment Cadastres et voie domitienne…, art cité.

  14     Voir l’étude de base dans M. Clavel-Lévêque, Béziers et son territoire dans l’Antiquité, Paris, 1970, p. 201-232 que complète notamment, Cadastres, centuriations et problèmes d’occupation du sol dans le Biterrois pour les centuriations A et B, ainsi que pour les rapports avec le cadastre rural repéré à Agde, Cadastres et Espace rural, ouvrage cité p. 211-262.

  15     Voir M. Clavel-Lévêque, A l’aube des campagnes, p. 6-103 dans Les campagnes françaises. Précis d’histoire rurale, Paris, 1983.

  16     Sous réserve d’un inventaire plus poussé des vestiges fossiles, cette remarque parait demeurer valable même s’il faut envisager une certaine autonomie de la partie orientale du réseau C sur la vallée de l’Hérault qui affecte de façon beaucoup plus forte et structurée les environs de Saint-Thibéry-Pomerols et la basse vallée de l’Hérault.