Notre-Dame de Grâce de Sérignan
Réflexions sur les étapes de la construction d’un grand édifice gothique

L’élégante église ci trois vaisseaux de Sérignan n’avait bénéficié que d’études anciennes ou de courtes notices 1 jusqu’au dernier ouvrage, Midi gothique, de Béziers à Avignon 2, dans lequel l’auteur lui consacre une notice, lui réservant ainsi une place de choix dans l’étude de l’architecture régionale. Si la datation de la deuxième moitié du XIIIe siècle pour le début de la campagne a été résolument abandonnée dans les dernières publications, la prise en compte du déroulement du chantier, qui vit s’ériger en phases successives la majestueuse église de Sérignan, devrait apporter de nombreuses précisions. L’étude de l’église pose des problèmes de chronologie difficiles à résoudre, qui ne peuvent être étayés par des sources, mais elle marque sans aucun doute la rapide diffusion des formules gothiques dans les nouvelles terres royales dès la première moitié du XIIIe siècle.

Les conditions de la reconstruction

Possession de la riche abbaye bénédictine de Saint-Thibéry, l’église Sainte-Marie de Sérignan est mentionnée dans une transaction de 990, dans laquelle le vicomte de Béziers, Guillaume, rend à l’abbaye des moines noirs l’église de Sérignan et la jouissance des salines, in Sirignano ecclesiam Sancte Marie cuni salmis 4. Le seigneur du lieu, Bernard de Sérignan, fut rendu célèbre par ses actions en faveur des hérétiques lors de la première croisade des barons du Nord 5. Les habitants furent excommuniés en 1222 et le consulat fut supprimé pour cause d’hérésie 6. Il ne sera réhabilité qu’en 1260.

Ce port avancé 7 de la riche cité épiscopale fut démantelé par les croisés et si le village ne fut pas détruit, les murailles furent jetées à bas 8. Les biens furent confisqués par les barons du Nord et une sentence arbitrale de 1218 confirme la possession de l’église priorale Sainte-Marie à l’abbaye de Saint-Thibéry 9. Instituée église de pèlerinage en 1229 lors de l’édiction par le concile de Toulouse des Peregrinationes minores 10, elle devint une étape imposée aux hérétiques repentis. Il est fort probable, et l’analyse monumentale de l’édifice le confirme, que le chantier de reconstruction fut ouvert dès les années 1230 pour voir s’ériger en phases successives l’étonnante église à trois vaisseaux qui se dresse fièrement de nos jours sur les bords de l’Orb. La présence d’un chapitre dans l’église n’apparaît qu’au XIVe siècle, dans une bulle édictée par le pape Jean XXII, bulle rédigée afin de régler une affaire entre les chanoines de la « Canourgue » de l’église de Sérignan et le prieur 11.

L’église romane qui précéda la reconstruction de l’édifice actuel était établie sur de vastes dimensions. Un sondage archéologique exécuté en 1966, suivi d’une fouille en 1967 12, a mis au jour les fondations d’une abside polygonale, bordée de deux absidioles. Les pans coupés du chevet étaient rythmés par des colonnes dont les bases et les chapiteaux sont encore visibles sur l’absidiole sud, conservée dans le nouvel édifice. Caractéristique du second art roman, cette église devait être établie sur le plan de l’église Saint-Jacques de Béziers 13, dont le chevet est scandé par des colonnes à chapiteaux romans délicatement sculptés.

L’église actuelle est composée d’une nef à trois vaisseaux de cinq travées, terminée par un profond chevet bordé de deux absidioles (fig. 1). Le vaisseau principal est couvert par une charpente apparente qui repose sur des arcs diaphragmes de maçonnerie alors que les bas-côtés sont voûtés d’ogives. Trois chapelles latérales au sud et au nord, voûtées d’ogives, ouvrent sur les bas-côtés.

L’église Sainte-Marie de Sérignan ayant été choisie comme étape et lieu de pèlerinage, le prieur dut faire face à un vaste programme de reconstruction pouvant offrir un espace suffisant à la déambulation des pèlerins. La reconstruction, programme ambitieux, ne fut pas menée d’un seul jet mais fut établie sur le long terme, en quatre campagnes de travaux bien distinctes, faisant apparaître à chaque phase les dernières nouveautés des règles de la construction gothique.

Plan dressé en 1864 par l'architecte du département pour la construction d'une voûte dans la nef principale de l'église.
Fig. 1 A.D.H., 2 O 299-18, Plan dressé en 1864 par l'architecte du département pour la construction d'une voûte dans la nef principale de l'église.

Le bas-côté sud

Il fut décidé, dans un premier temps, pour des raisons d’économie évidentes, de reconstruire le bas-côté sud à partir des structures existantes de l’édifice roman. L’absidiole romane, semi-circulaire et ornée à l’extérieur de chapiteaux romans historiés, fut conservée, ainsi que le mur gouttereau sud dans lequel est encore visible le tracé des baies en plein cintre, maintenant bouchées. Si des éléments de l’ancien édifice furent conservés, il n’en demeure pas moins qu’un atelier, rompu aux nouvelles techniques gothiques, travailla sur le chantier de Sérignan.

Le portail occidental du bas-côté sud, le plus ancien des trois portails, est tout à fait représentatif d’un style de transition dans lequel les traditions romanes sont encore vivaces : il a conservé les délardements concaves de la voussure en arc brisé mais les premières manifestations d’un art gothique apparaissent avec l’introduction des colonnettes à chapiteaux (fig. 2). La voussure, profondément ébrasée, est dégagée par quatre rouleaux très massifs. Ils prennent leur assise sur une corniche sculptée qui soulignait le décor du tympan 14 et qui se poursuit sur le retour de la façade occidentale afin de recevoir la retombée de l’archivolte. Les feuilles grasses et épaisses laissent la place, sous la voussure, aux feuilles refouillées et creusées par de nombreuses incisions, permettant ainsi de recréer l’illusion d’un chapiteau ou d’un tailloir orné. Les piédroits du portail, supports individualisés par trois colonnettes libres aux chapiteaux tronconiques sculptés de crochets-boules, sont révélateurs d’une conception encore maladroite du portail qui renvoie aux premières compositions gothi-ques des modèles contemporains 15. L’intrados de l’archivolte reprend le motif des larges feuilles d’acanthe plaquées détaillées par des incisions. Deux sculptures figurées, un animal quadrupède, à droite, et une tête monstrueuse, à gauche, clôturent la composition et affirment encore un attachement certain à la sculpture figurative romane.

Portail occidental du bas-côté sud.
Fig. 2 Portail occidental du bas-côté sud.

Le couvrement de l’absidiale sud fut modifié par la mise en place de quatre voûtains appareillés, portés par trois arcs diagonaux, profilés par un tore, qui rejoignent l’arc doubleau (fig. 3). Par cet artifice de maçon, l’atelier a remis au goût du jour l’absidiole romane, dont la baie axiale en plein cintre a été conservée. Une corniche, délicatement sculptée, sert d’assise à cet ensemble. Le décor révèle l’intervention d’un atelier « français » qui sut exécuter dans la plus pure tradition rayonnante les modèles de la flore environnante. Le rinceau feuillagé est ponctué de feuilles de vigne, de grappes de raisin et de délicates fleurs aux pétales trilobés.

Vue de l'absidiole sud.
Fig. 3 Vue de l'absidiole sud.
Vue du couvrement du bas-côté sud en direction de l'ouest.
Fig. 4 Vue du couvrement du bas-côté sud en direction de l'ouest.

Les cinq travées du bas-côté sud furent couvertes d’une voûte d’ogives quadripartites peu bombée, supportée par des arcs diagonaux qui se croisent sans la matérialisation de la clef de voûte (fig. 4). La modénature de ces derniers adopte le profil du tore central dégagé des moulures latérales par une gorge. Si la hiérarchie des moulurations prévaut ici, le tore central plus volumineux est détaché en avancée, le profil reste encore rond. A la retombée, les arcs laissent la place à la saillie des lourds tailloirs placés au-dessus de l’échine des chapiteaux. Le décor des chapiteaux sud, homogène, est établi sur deux registres de tiges nervées tendues qui se terminent par de puissants crochets feuillagés. Le sculpteur a varié les modèles sur les chapiteaux placés en vis-à-vis et a introduit les registres de feuilles grasses et de feuilles palmilobées, à la nervure centrale creusée ; elles n’offrent qu’une faible saillie sur la corbeille et sont associées dans certains cas aux puissants crochets feuillagés. Les grandes arcades adoptent le profil d’un arc à l’intrados couvert d’un bandeau central dégagé des deux tores par une gorge, et bordé d’une moulure associée à une retombée indépendante, une colonnette à chapiteau.

La première tranche de travaux fut probablement ouverte à la suite de l’édification du transept et de la travée d’avant-chœur de la cathédrale Saint-Nazaire de Béziers. L’ouverture du chantier de la reconstruction partielle de la cathédrale Saint-Nazaire de Béziers est habituellement datée de 1215, date à laquelle l’évêque Raymond II légua 1 000 sous Melgueil à l’œuvre de la cathédrale 16. Le maître d’œuvre, parfaitement rompu aux techniques des premiers chantiers gothiques du nord de la France, connues par les chantiers- relais du Bordelais et du Poitou, fit élever à partir des parties basses des murs romans de la nef unique de maître Gervais, une travée d’avant-chœur et un large transept débordant. Il monta sur des travées proches du carré une voûte d’ogives peu bombée, composée de trois tores dont le central est plus volumineux. La rencontre des arcs diagonaux n’est pas scellée par un disque matérialisant la clef de voûte dans le transept et les branches d’ogives retombent sur un support indépendant, une colonnette à chapiteau feuillagé, posée de biais. Le profil de l’arc doubleau du transept, massif, réunit un bandeau dégagé des deux tores par une gorge et un tore ayant sa propre retombée, un chapiteau feuillagé porté par une colonnette (fig. 5). La retombée des arcs diagonaux des croisillons s’effectue sur des culots sculptés de petits atlantes. Le modèle du chapiteau nord de l’absidiale sud de Sérignan est à rechercher dans le culot du croisillon nord, dans lequel le sculpteur a détaché un personnage en position agenouillée, détaillant avec soin des plis de la tunique blousant à la taille.

Saint-Nazaire de Béziers, vue de l'entrée du bras nord du transept.
Fig. 5 Saint-Nazaire de Béziers, vue de l'entrée du bras nord du transept.

Le bas-côté sud de Sérignan fut exécuté à la suite de la première campagne de travaux de la cathédrale de Béziers et traduit la rapide diffusion des nouvelles formules gothiques dans les terres royales. La reconstruction partielle de la cathédrale Saint-Nazaire de Béziers, après 1215, ne fut pas une expérience isolée et contribua à la diffusion des procédés gothiques, employés à Sérignan par une équipe qui sut maîtriser les techniques du voûtement et des retombées, rassemblées alors derrière un support unique. Le type de l’arc doubleau de Béziers a été repris pour le registre des arcades mais les profils sont moins lourds et les motifs sculptés font appel aux feuilles grasses qui s’insèrent sous les puissants crochets. Plus attentifs aux qualités graphiques que pouvaient apporter les moulures des branches d’ogives, les bâtisseurs de Sérignan établirent une hiérarchie dégagée dans l’espace des modénatures. Retranscrivant dans la pierre les nouveaux modèles de la sculpture feuillagée, ils surent sculpter de larges feuilles grasses sur les chapiteaux.

La deuxième campagne de travaux

La couverture du vaisseau central fut curieusement délaissée pour la construction du bas-côté nord. L’évolution entre les deux campagnes s’affirme dans le traitement de la sculpture monumentale et par l’apparition du profil effilé en amande qu’adopte le tore central des arcs diagonaux et doubleaux. L’absence du listel ne permet pas de situer cette deuxième campagne de travaux dans le contexte régional de la deuxième moitié du XIIIe siècle et c’est probablement à une date proche du milieu du siècle qu’il faut placer la reprise des travaux.

Le modèle des crochets détache une puissante tige dont l’extrémité s’épanouit en un bouquet dentelé où se superposent deux feuilles adoptant l’aspect incurvé d’une coquille nervurée. Les feuilles souples ondulent et viennent couvrir le tailloir. Les branches d’ogives des cinq travées se rencontrent sans la présence d’un disque matérialisant la clef de voûte et la clef de voûte de la troisième travée semble être un ajout tardif effectué lors de travaux au XVIIe siècle 17. Le bas-côté nord est clôturé par une absidiole à quatre pans, parti original qui implique un type de voûte particulier puisque les trois arcs diagonaux qui partent des deux pans axiaux rejoignent un arc transversal en plein cintre, reprenant la technique employée dans l’absidiole sud (fig. 6). Les deux fenêtres, simples lancettes étroites, adoptent le tracé en arc brisé. Les arcs formerets des pans latéraux sont abandonnés dans les deux pans axiaux pour la superposition des deux tores qui moulurent l’ébrasement de la fenêtre, alliant ainsi la fonction structurelle du support du formeret à une préoccupation esthétique : la multiplication des lignes et la présence de deux chapiteaux supplémentaires, ornés de motifs feuillagés. Les colonnettes latérales reposent sur une assise de pierre, établie au niveau du départ des fenêtres.

Vue du bas-côté nord en direction de l'est.
Fig. 6 Vue du bas-côté nord en direction de l'est.

Les colonnettes à chapiteaux feuillagés de l’encadrement des fenêtres furent reportées à l’extérieur, décor monumental introduit entre les colonnes qui scandent le chevet. Les bases présentent la particularité d’être soulignées par des consoles, très longues et massives qui doublent la profondeur des bases. Ce modèle est à notre connaissance unique dans la région, et pourrait être le modèle précurseur et encore maladroit des bases à modillons qui connaîtront un vif succès dans les constructions régionales dès la fin du XIIIe siècle et surtout dans la première moitié du XIVe siècle.

Le chevet

Aux deux bas-côtés, réunis probablement par un espace couvert de fortune, fut greffé à une date plus tardive un ample et profond chevet, lieu de sublimation de la ligne verticale (fig. 7). Le chœur, composé d’une travée droite et d’une abside à sept pans, est rythmé par la succession des lignes verticales, des arcs formerets et diagonaux de la voûte, de la triple moulure qui souligne l’encadrement des fenêtres de l’abside, et des lignes transposées sur le mur plein de la travée droite. Les remplages d’une large et longue fenêtre aveugle à trois lancettes trilobées surmontées de trois oculi au remplage quadrilobé s’épanouissent sur les murs de la travée droite. La surface murale disparaît dans l’abside pour laisser la place aux corps de moulures qui relient sans interruption les longues verrières entre elles. Les longues fenêtres prennent leur assise sur un cordon horizontal, qui ceinture le soubassement du chœur, et montent jusqu’au départ des voûtains, diffusant une lumière directe par les deux lancettes trilobées que surmonte un réseau occupé par la superposition de trois oculi au remplage tréflé.

Vue du chœur.
Fig. 7 Vue du chœur.

Les chapiteaux bagués des moulures des parties hautes, fenêtres, arcs formerets, laissent l’attention du fidèle se porter sur les trois chapiteaux placés en avancée sur le corps de moulures. Ils reçoivent, par un tailloir circulaire qui épouse la retombée, les branches d’ogives, au tore central souligné par un listel et offrent toutes les variétés des feuilles qui se recourbent, feuilles dentelées découpées par de délicates folioles ou feuilles qui adoptent l’aspect incurvé des coquilles. La tige n’est plus que le prétexte au traitement en haut relief des motifs feuillagés.

Le système de la colonnette baguée au tiers de sa hauteur, coupure horizontale qui se prolonge dans la corniche, était le marqueur des premiers chantiers gothiques dans les terres royales ; utilisé dans le chevet du Vignogoul bien avant 1250, il fut repris dans le chevet de l’église Saint-Laurent de Roujan. Mais il faut certainement voir ici l’influence des chantiers d’Île-de-France et le chevet de l’église de Chambly-sur-Oise, élevé dans les années 1260, peut être proposé comme modèle possible 18. Les corps de moulures traités en proue relient les fenêtres de l’abside et les murs de la travée droite sont ornés des remplages aveugles d’une large fenêtre à trois lancettes. Le traitement du chevet relève en effet du plus pur style rayonnant qui s’est développé dans la région d’Île-de-France dans les années 1260 19.

Les clefs de voûte de l’abside et de la travée droite sont matérialisées par un disque circulaire creusé et bordé d’un filet, sur lequel se détachent en relief, pour l’abside, une Vierge en pied, tenant la fleur de lys, symbole de sa pureté, et pour la travée droite, l’Agnus Dei. Les clefs de voûte sont accompagnées de sujets latéraux sculptés. Une tête mitrée se détache de la face latérale de la clef de voûte de l’abside, hommage probable à l’abbé de Saint-Thibéry alors que la clef de la travée droite est accompagnée sur les deux faces d’une tête sculptée. A l’est, une tête masculine, aux cheveux souples, est coiffée à la mode saint Louis alors qu’à l’ouest, la tête féminine porte un voile et une guimpe. Les sujets latéraux sculptés sur les clefs de voûte et le tore central souligné par un listel apparaissent sur les grands chantiers gothiques des années 1270-1280 en Bas-Languedoc et révèlent la perméabilité de l’architecture régionale à l’esthétique rayonnante. Le départ des branches d’ogives et des arcs formerets en direction de l’ouest révèlent un projet plus ambitieux l’édification du vaisseau central, voûté d’ogives, de même hauteur et de même largeur.

Le chevet est rythmé à l’extérieur par des contreforts droits, fins et très saillants, coiffés par une toiture plate sous laquelle surgissent de puissantes gargouilles, sculptées de têtes humaines ou d’êtres composites (fig. 8). Prétextes au décor, ils sont divisés en quatre registres par trois larmiers soulignant le départ des colonnettes à chapiteaux qui s’élèvent aux angles, logées dans des gorges sur toute la hauteur des contreforts. De même qu’à l’intérieur de l’église, les corbeilles des chapiteaux portent des crochets feuillagés épanouis, aux modèles variés, feuilles aux folioles délicatement dessinées ou qui adoptent l’aspect incurvé et dentelé des coquilles. La verticalité donnée par cette composition se poursuit le long des fenêtres par les arcs qui moulurent l’encadrement, retombant sur des chapiteaux lisses et se poursuivant sur des colonnettes baguées à hauteur des larmiers sur toute la hauteur des fenêtres. Le larmier ceinture le soubassement du chevet, matérialisant ainsi le départ des longues fenêtres et abritant une composition uniforme, dans laquelle s’insèrent les colonnettes à chapiteaux feuillagés bordant les contreforts ou soulignant leur rencontre avec le mur gouttereau.

Vue sud du chevet, détail.
Fig. 8 Vue sud du chevet, détail.

Le modèle immédiat est à rechercher dans le chevet de la cathédrale Saint-Nazaire de Béziers (fig. 9) 20. La filiation est indéniable, les contreforts droits de la cathédrale scandent l’ample chevet dont la verticalité est ponctuée par les cinq niveaux de larmiers supportés par les colonnettes à chapiteaux feuillagés. La multiplication des tores montrent ici l’attachement à l’indication de la verticalité : ils moulurent l’encadrement des fenêtres et rejoignent le soubassement par le système des colonnettes baguées. Le parti adopté à la cathédrale révèle une composition plus ornée puisque des têtes délicatement sculptées soulignent les bandes horizontales des larmiers. Les arcs bandés entre les contreforts supportent un chemin de ronde, bordé d’une balustrade ajourée. Les têtes des contreforts, dotées de colonnettes à chapiteaux feuillagés supportant un arc trilobé, hérissent le couronnement et donnent une silhouette plus élancée au chevet de la cathédrale. Les fameux modèles de bourgeons épanouis sous la forme d’une coquille nervurée ornent les chapiteaux des colonnettes et il s’agit bien de la même équipe qui travailla sur les deux chantiers. Celui de la cathédrale était clôturé en 1300, date de la consécration 21. À l’intérieur, les grandes fenêtres ajourent les neuf pans de l’abside et sont reliées entre elles par les corps de moulures d’encadrement des fenêtres et de la retombée des arcs des voûtes (fig. 10). Cette partie a été modifiée lors de l’aménagement d’un décor baroque en l758-1759 22 mais le décor feuillagé des chapiteaux des baies est encore visible. L’intérieur du chœur contraste avec l’extérieur par son austérité et sa sobriété. Le rétrécissement en hauteur du chœur par le mur diaphragme, ajouré par un oculus, replace la conception architecturale de ce dernier dans la lignée des édifices régionaux. Les tracés aveugles de la travée droite se résument à la simple indication du contour d’une fenêtre à trois lancettes surmontées par un réseau de trois oculi dont seul le dernier, au remplage quadrilobé, est ajouré. Les branches d’ogives, au tore central souligné par un listel, se rassemblent derrière une clef de voûte ornée de trois couronnes de feuillages concentriques. Une lierne relie la voûte de l’abside à celle de la travée droite et se poursuit pour rattacher l’ensemble à l’arc diaphragme. La conception du chœur est à replacer dans le courant stylistique régional qui s’est développé à partir de la reconstruction du chevet de l’église de l’abbaye cistercienne du Vignogoul, où les clefs de voûte sculptées de couronnes feuillagées sont reliées à la travée suivante par la présence de la lierne 23. Alors que l’intérieur du chevet à Sérignan traduit un modèle importé dans les terres méridionales, celui de la cathédrale Saint-Nazaire de Béziers incarne déjà les modèles régionaux dans lesquels l’austérité et la sobriété sont de mise. Les niveaux des chapiteaux, où apparaissait une sculpture feuillagée recherchée à Sérignan, furent abandonnés pour l’indication stricte des lignes. Les tracés de l’arcature aveugle de la travée droite sont dénués de remplages et les clefs de voûte ne sont pas ornées des sujets latéraux révélateurs du style rayonnant.

Vue du chevet de la cathédrale Saint-Nazaire de Béziers.
Fig. 9 Vue du chevet de la cathédrale Saint-Nazaire de Béziers.
Voûtes du chœur de la cathédrale Saint-Nazaire de Béziers.
Fig. 10 Voûtes du chœur de la cathédrale Saint-Nazaire de Béziers.

La clôture du chantier

Le départ des branches d’ogives du chevet vers le vaisseau central dénote un arrêt brutal des travaux. Le chantier fut probablement repris au début du XIVe siècle sur un parti différent, celui de couvrir le vaisseau central d’une charpente apparente sur arcs diaphragmes (fig. 11). Le profil de ces derniers est aminci par la présence de gorges moulurées par des tores. La retombée est effectuée sur des culots au tailloir polygonal qui abrite un profil cylindrique, évoquant le départ d’une colonnette. La conception de la charpente, restaurée par le service des Monuments Historiques en 1962 24, ne répond pas au modèle habituel utilisé dans les nefs uniques charpentées de la région. Seule la panne faîtière, peinte d’une frise de rosaces, est portée par un corbeau qui adopte la forme d’une coquille. Un coffrage de planches, de part et d’autre de la panne faîtière, entoure un espace central, rythmé par des solives parallèles à l’arc diaphragme. Un décor récurrent de bâtons et de motifs crénelés couvre les solives de l’espace central et celles qui se trouvent appuyées contre le mur gouttereau. J. Peyron compare cette charpente ornée, inhabituelle dans un édifice religieux, au plafond d’une maison civile à Palma de Majorque 25.

Vue du couvrement du vaisseau principal.
Fig. 11 Vue du couvrement du vaisseau principal.

Le couvrement de la nef unique par une charpente apparente connut un vif succès dans les pays de l’Aude et se retrouve à Saint-Paul de Frontignan, Saint-Félix de Portiragnes ou Saint-Cyprien de Sauvian, pour les édifices les plus proches. La structure suit un procédé simple qui consiste à soutenir le voligeage au moyen de pannes portées par des corbeaux de bois insérés dans la maçonnerie des arcs diaphragmes. Ainsi, lors de la clôture des travaux de la collégiale Notre-Dame de Grâce, même si les bâtisseurs choisirent de revenir au couvrement par une charpente apparente sur arcs diaphragmes, ils n’adoptèrent pas le modèle régional. Le type de la charpente qui fut employé pour le couvrement du vaisseau principal, ne se retrouve dans aucun autre édifice religieux, et peut être plutôt lié à la mode des plafonds peints.

À la lumière des quatre campagnes de construction qui virent s’ériger de manière interrompue les différentes parties de l’édifice, il ressort qu’une équipe menée par un bâtisseur averti mit en place, à chaque phase, les dernières innovations des procédés gothiques. Le premier chantier gothique de la cathédrale de Béziers, ouvert dès 1215, ne fut pas une expérience isolée. Le bas-côté sud de Sérignan illustre la rapide diffusion des nouveaux procédés, qui loin d’être repris servilement, furent améliorés. Cette campagne de travaux probablement située dans les années 1230-1240, fut suivie de la construction du bas-côté nord. Le tore s’effile en amande et la multiplication des tores qui moulurent l’absidiole nord révèlent déjà les composantes d’un gothique abouti où la multiplication des lignes régit l’ensemble. Mais c’est dans l’édification du chevet, élevé dans le dernier quart du XIIIe siècle, que vont apparaître les dernières nouveautés des chantiers d’Île-de-France des années 1260. La surface murale, si caractéristique de l’architecture régionale, va disparaître derrière la multiplication des lignes qui suivent la verticalité des longues fenêtres. Les modèles des chapiteaux, ornés d’une sculpture feuillagée recherchée, sont reportés à l’extérieur du chevet, sur des colonnettes, dans des registres délimités par des larmiers. La couronne des contreforts du chevet, élevée par la même équipe qui travailla à la cathédrale de Béziers, orne la partie orientale de l’édifice. Si à Sérignan, la conception intérieure du chœur révèle un modèle importé, à Béziers, l’austérité et la reprise d’éléments chers à l’architecture régionale, traduisent l’intervention d’un maître d’œuvre régional. Le modèle se « méridionalise » pour revenir à l’essentiel de la structure et connaîtra peut-être sa phase aboutie dans le chevet de la cathédrale de Lodève, à une date déjà avancée dans le XIVe siècle. Avec le couvrement du vaisseau principal par une charpente peinte, les quatre campagnes de la construction de l’église Notre-Dame de Sérignan révèlent un édifice gothique exceptionnel.

Notes

1.Outre les rapides notes dressées dans des ouvrages plus généraux et anciens, J. Renouvier, « Anciennes églises du département de l’Hérault », Mémoires de la société archéologique de Montpellier. Montpellier, 1840, P. 107. – É. Bonnet, Antiquités et monuments du département de l’Hérault, Montpellier, 1905, p. 513-514, il faut noter les deux études plus approfondies, – L. Noguier, « Chronique archéologique, Sérignan », Bulletin de la société archéologique de Béziers, 1878, T. 9, p. 317-322. – M. de Dainville, « Sainte-Marie de Sérignan », Monuments Historiques de l’Hérault Inscrits d la première partie de l’Inventaire dressé par la direction des Beau,-Arts, Montpellier, 1933, p. 87-88. Il convient enfin de noter les deux notices, – Dictionnaire des églises de France, Centre et Sud-Est, T. II, Paris, 1966, p. II C 138. – J.-M. Pérouse de Montclos (sous, la direction de), Le guide du patrimoine, Languedoc-Roussillon, Paris, Éd. Hachette, 1996, p. 530.

2.F. Robin, « Sérignan, collégiale Notre-Dame de Grâce », Midi gothique, de Béziers à Avignon, Coll. Les Monuments de la France gothique, Éd. Picard, 1999, p. 352-356.

3.[Appel manquant] J.-M. Pérouse de Montclos (sous la direction), Le guide du Patrimoine (op. cit.), p. 530. L’auteur date les parties basses des trois vaisseaux du début du XIIIe siècle. – F. Robin, « Sérignan (op. cit.) », p. 352. Si l’auteur précise qu’il est difficile de déterminer la date de l’ouverture du chantier, elle remarque la parenté stylistique existant entre Sérignan et la travée droite et le transept de la cathédrale Saint-Nazaire de Béziers. Ce dernier élément avait déjà été mis en lumière par V. Paul, The nef unique in die Origins and first Developments of Gothic Architecture in Languedoc, Ph. D. diss., University of California, Berkeley, 1975, p. 331-332.

4.Dom C. Devic, Dom J. Vaissette, Histoire générale de Languedoc, Toulouse, 1872-1904, T. IV, pr. 149, CXXVII, p. 315.

5.Idem, Ibidem, T. IV, p, 558.

6.Id., Ibid., T. VI, p. 546.

7.J. Combes, « Le port de Sérignan au XIVe et au début du XVe siècle », Annales du Midi, T. 62, 1950, p. 15-20.

8.Dom C. Devic, Dom J. Vaissette, Histoire (op. cit.), T. VI, p. 546.

9.A.D.H., G 517, Sentence arbitrale adjugeant au monastère de Saint-Thibéry le prieuré de Sérignan, 1218.

10.  Dom C. Devic, Dom J. Vaissette, Histoire (op. cit.), T. VIII, p. 985. Ce texte, tiré des registres de l’Inquisition de Carcassonne est postérieur à 1229. Les auteurs le datent des années 1300.

11.  M. et A. Fabre, Commune de Sérignan (2e canton de Béziers, Coll. Histoire populaire des communes du département de l’Hérault, 1883-1884, p. 103. – Sérignan, Centre de documentation Saint Guillaume Courtet, Commandant Baret, L’église de Sérignan-les-Béziers, étude historique, s.l., s.d., ms. Selon l’auteur, la « Canourgue » aurait été fondée en 1144, date mentionnée dans l’acte de réforme des statuts du chapitre en 1336-1337.

12.  D.R.A.C. Languedoc-Roussillon, Centre de documentation du Patrimoine, Chanoine Estournet, A. Burgos, J. Lugand, J. Nougaret, Rapport des fouilles du chœur de l’église collégiale Notre-Dame de Grâce de Sérignan (Hérault), Campagne 1967.

13.  Pour les particularités de l’art roman à Béziers, consulter. Y. Esquieu, L’art roman è Béziers, Recherches sur l’art roman urbain en Bas-Languedoc, thèse de 3e cycle dan, dir. M. Durliat, Toulouse, 1975.

14.  Il ne reste malheureusement de la composition sculptée que les traces en négatif.

15.  Il convient de mentionner ici le portail sud de l’église de l’abbaye cistercienne du Vignogoul. La voussure moulurée par quatre tores suit encore le tracé en plein cintre et retombe sur une corniche sous laquelle les deux colonnettes libres, aux chapiteaux ornés de crochets, reposent sur un socle.

16.  Les études sur la cathédrale sont nombreuses, nous n’indiquons ici que les dernières publications, F. Robin, « Béziers, cathédrale Saint-Nazaire », Midi Gothique, de Béziers à Avignon, Coll. Les Monuments de la France gothique, Éd. Picard, 1999, p. 260-274. – M. Pradalier-Schlumberger, « La cathédrale Saint-Nazaire de Béziers au XIIIe siècle Reconstruction et sources d’inspiration », Autour des maîtres d’œuvre de la cathédrale de Narbonne, Les grandes églises gothiques du Midi, sources d’inspiration et construction, Actes du 3e Colloque d’histoire de l’art méridional au Moyen-âge, décembre 1992, 1995, p. 57-64.

17.  M. de Dainville (« Sainte-Marie de Sérignan (op. cit.) », p. 88.) mentionne dans sa notice que le bas-côté nord aurait été entièrement reconstruit au XVIIe siècle. Néanmoins, il ne semble pas que l’on puisse corroborer cette hypothèse. Des restaurations importantes furent en effet menées dans le bas-côté nord, notamment au niveau de la première travée et ceci probablement dès la deuxième moitié du XIVe siècle. Des reprises dans la partie supérieure de la maçonnerie du bas-côté sont visibles mais il semblerait que le profil effilé des nervures soit d’origine. En revanche, les chapelles latérales nord furent entièrement reconstruites,

18.  M. Bideault, C. Lautier, « Chambly, Église Notre-Dame Île-de-France gothique», Coll. Les Monuments de la France gothique, Éd. Picard, 1987, p. 136-144. – V. Paul, The nef unique in the Origins and first developments of Gothic architecture in Languedoc, p. 416-418. – A. Curtius, « La cathédrale Saint-Fulcran de Lodève : ses sources d’inspiration et sa place dans l’histoire de l’architecture européenne », Autour des maîtres d’œuvre (op. cit.), p. 75.

19.  M. Bideault, C. Lautier, Île-de-France gothique, Coll. Les Monuments de la France gothique, Éd. Picard, 1987, p. 293-310. Il faut reconnaître aussi dans le traitement des retombées et l’indication du soubassement une influence possible dans la chapelle de la Vierge de l’abbaye de Saint-Germer-de-Fly.

20.  Pour les dernières publications, – A. Curtius, « La cathédrale Saint-Fulcran de Lodève : ses sources d’inspiration et sa place dans l’histoire de l’architecture européenne », Autour des maîtres d’œuvre de la cathédrale de Narbonne (op. cit), p. 77. – F. Robin, « Sérignan (op. cit.) », p. 356.

21.  M. Pradalier-Schlumberger, « La cathédrale Saint-Nazaire (op. cit.) », p. 63.

22.  F. Robin, « Béziers, cathédrale Saint-Nazaire », Midi (op. cit.), p. 265.

23.  M. Pradalier-Schlumberger, La sculpture gothique en Languedoc aux XIIIe et XIVe siècles, Thèse pour le doctorat d’État dact, Toulouse, 1990, p. 232-235.

24.  Archives de la Commission des Monuments Historiques, Dossier 998-2, Sérignan, église paroissiale. Restauration de la charpente et de la couverture de la nef, Exercice 1962, Réfection des peintures d’après motifs anciens récupérés à effectuer sur bois neufs et anciens compris tous apprêts nécessaires. Décors exécutés de main d’artiste et en dehors des conditions ordinaires du bâtiment. Elle était alors masquée par une voûte de briques, élevée sur le vaisseau central en 1865. A.D.H., 2 O 199 18, Affaires communales, église, Construction d’une voûte en briques dans la nef principale de l’église, clefs de voûte et culots en plâtre. Achèvement des ouvrages le 11 novembre 1865.

25.  J. Peyron, Les plafonds peints gothiques en Languedoc, Thèse de 3e cycle dact, Montpellier, Université Paul Valéry, 1977, p, 201-202.