Notes d’épigraphie narbonnaise III Inscription de Cébazan

III - Inscription de Cébazan

La réédition d’un recueil des inscriptions latines de Béziers ne comportera pas, semble-t-il, de nombreux textes inédits. Outre les corrections qu’il conviendra d’apporter aux documents inclus dans les recueils d’Otto Hirschfeld (Corpus Inscriptionum Latinarum, tome XII ; = CIL) et d’Emile Espérandieu (Inscriptions latines de Gaule, Narbonnaise = ILGN), parus l’un en 1888, l’autre en 1929, elle contiendra quelques textes connus jusqu’ici de façon incomplète, qui n’avaient pas encore reçu de véritable publication critique, assortie d’un commentaire.

Il en est ainsi d’une inscription fragmentaire, gravée sur une plaque de marbre, que R. Ros signala d’une simple photo, en 1959, dans le Bulletin de la Société Archéologique de Béziers (ph. II). Elle était entrée dans les collections des musées biterrois l’année précédente, et provenait de Cébazan (canton de Saint-Chinian), qui se trouvait sur les limites nord de la cité, telles qu’elles ont été définies par M. Clavel et M. Gayraud 1. D’après les renseignements qu’a bien voulu fournir Monsieur J.-D. Bergasse, qu’il faut remercier, l’inscription a une provenance locale, ce qui autorise pleinement à l’inclure dans le recueil des inscriptions biterroises 2.

GAVIO [—]
ET. MARIA [e–]
SATVLLAE. VXO [ri]
ET. PETTIDIAE
[•] IGRIDIONI
CONTVBERNA [li]

Connue par une simple photo, elle n’a pas trouvé place dans l’Année Épigraphique. Seule, M. Clavel, dans son ouvrage sur Béziers antique, l’a utilisée à plusieurs reprises 3.

'inscription de Cébazan
Fig. 1 L'inscription de Cébazan. (Cliché Centre Camille-Jullian, CNRS, Aix-en-Provence)

La mise en page révèle un soin très net pour ordonner les lignes trois par trois en variant la hauteur des lettres et en variant l’espacement du début des lignes par rapport au bord gauche. À droite, semble-t-il, le résultat est un peu différent. En effet, de la ligne 1 a la ligne 3 la hauteur de lettres décroît progressivement, tandis que le début de chaque ligne s’écarte progressivement du bord du champ épigraphique. Cela donne à l’ensemble une orientation oblique, reprise aux lignes 4 à 6. Les lettres y décroissent aussi d’une ligne à l’autre, tout en s’écartant progressivement du bord du champ épigraphique. Mais la ligne 4, par la hauteur des lettres et par sa disposition, s’ordonne sur la ligne 2, ce qui détache nettement de l’ensemble la ligne 1 la plus longue d’une part et la plus grande par la hauteur des lettres d’autre part.

L’effort de présentation du texte est moins net à droite, car la dernière ligne, qui commence en retrait à gauche, déborde nettement à droite. Toutefois, d’après ce que l’on peut reconstituer du document, malgré la cassure, l’effort de symétrie est net pour tout le reste.

La ligne 4 nous guidera pour compléter le texte. Là, entre ET et PETTIDIAE, le graveur a ménagé un assez grand intervalle, qui contraste avec le resserrement des mots aux lignes 1, 2 et 3, qui sont gravés sans espacement. On en conclura que les lignes 2 et 4, qui avaient la même hauteur des lettres et la même disposition d’ensemble, devaient avoir la même longueur. On peut ainsi estimer qu’après avoir ajouté le e de Mariae, il devait rester la place pour deux lettres. On hésitera a priori entre l’indication de la filiation et celle de l’affranchissement, mais comme nous le verrons la première solution est préférable.

De même, à la ligne 1, où il est possible que les lettres gravées constituent une ligne plus large que les autres, puisqu’elle déborde à gauche, et qu’il pourrait en être de même à droite, il reste un intervalle réduit pour placer filiation et tribu (cinq lettres au moins), ou bien pour placer, sans filiation et tribu, le cognomen du personnage. Mais il faut supposer un surnom très court, de 4 ou 5 lettres au maximum.

On établira de la sorte le texte de cette épitaphe au formulaire simple :

Ti(berio) Gavio […]/ et Maria [e…]/ Satullae uxo [ri]/ et Pettidiae /[T] igridioni/ contuberna [li].

« Pour Tiberius Gavius… et Maria… Satuila, sa femme, et pour Pettidia Tigridis, sa compagne ».

D’après le formulaire simple, et l’usage du datif, on pourra dater cette inscription du 1er siècle ap. J.-C., sans dépasser le deuxième tiers de la période. Si, comme il n’est pas impossible, Ti. Gavius ne porte pas de cognomen, il faudrait préférer le début de la période 4. On rapprochera ainsi le document de l’inscription de Saint-Thibéry, qui est aussi gravée sur une plaque de même forme et qui est aussi rédigée au datif 5.

'inscription de Cébazan
Fig. 2 L'inscription de Cébazan. Reconstitution du texte.

Nous connaissons trois personnes. La première, Ti. Gavius…, porte un nom de famille nouveau parmi les gentilices biterrois. Mais il est en revanche fréquent à Narbonne, où on le retrouve à sept reprises 6 sur les dix cas attestés en tout dans la province de Narbonnaise (un autre cas à Nîmes et deux autres à Fréjus). Toutefois la toponymie pourrait en conserver le souvenir, dans le nom du village de Gabian (canton de Roujan) et dans le nom de la chapelle Saint-Nazaire-de-Gabian (commune de Capestang) 7. Ce nom de famille est d’origine italique.

Son épouse, Maria Satulla, porte un gentilice très répandu en Narbonnaise (plus de quarante attestations), en particulier chez les Volques Arécomiques de Nîmes (vingt exemples) et à Narbonne (six exemples). Il apparaît aussi dans l’onomastique biterroise, grâce à une inscription de Mayence faisant connaître un soldat de la XXIe légion 8. Mais il indique que celui qui le porte avait une ascendance indigène, car le gentilice Marius fait partie de ces noms de famille diffusés par les hommes politiques du dernier siècle de la République 9. C’est peut- être pourquoi le surnom Satulla a été considéré comme celtique par M. Clavel 10. Satullus/-a est un diminutif familier de Saturus 11, qui a survécu dans les langues romanes (où il fournit le mot sadoul) : il signifie rassasié, rempli de nourriture, saoul. En Narbonnaise, on le trouve attesté à Narbonne (quatre fois) et à Nîmes (quatre fois). À Béziers, il apparaît dans la dénomination d’un trafiquant de vin, connu par une marque d’amphore du Monte Testaccio à Rome 12. On ne peut non plus lui attribuer une connotation servile, assez nette en revanche pour Saturio 13. Surnom d’origine latine, utilisé plutôt dans le monde plébéien, il permet de considérer que la dénomination de Maria Satulla révèle une profonde romanisation 14. Si le nom de famille peut indiquer une origine indigène lointaine, le surnom indique une réelle latinisation et non la persistance d’habitudes celtiques.

La troisième personne mentionnée, Pettidia Tigridio, porte un gentilice très rare, dont on trouve peu d’exemples, tant en Italie que dans les provinces. Il provient d’Italie centrale, où on peut l’associer à Pettius 15. De là il s’est diffusé non seulement vers le nord de la Péninsule 16, mais aussi (rarement toutefois) vers les provinces 17. C’est la première fois qu’il apparaît en Narbonnaise. Quant au cognomen, dont manque la première lettre, nous nous sommes arrêtés au choix de Tigridio /-onis, après avoir longuement hésité entre ce surnom et celui de Nigridio l’un et l’autre n’étaient pas encore attestés, à notre connaissance. Nigridio renverrait à Niger. Mais outre ce surnom, on trouve Nigrinus/-a, Nigellus/-a, Nigellio. Toutefois aucun de ces mots ne permet la formation de Nigridio, alors que Tigris /-idis le permet facilement 18. Tigris est un nom d’esclave ou d’affranchie assez courant 19, et le suffixe -io renforce par son côté péjoratif cette signification 20. Aussi Pettidia Tigridio peut-elle avoir une origine servile, à tout le moins provenir d’un milieu d’affranchis.

C’est à la même conclusion que nous renvoie l’examen de la condition familiale de cette femme. Le texte oppose nettement Maria Satulla, uxor, c’est-à-dire épouse légitime, à Pettidia Tigridio, contubernalis, compagne. L’union entre l’homme et la femme, est, dans ce cas, une union de fait et non un mariage. Le plus souvent, de telles unions, non légitimes, associent des esclaves ou des affranchis entre eux 21. Quand il s’agit d’union entre une personne libre et une personne de condition inférieure, dans le plus grand nombre de cas c’est l’homme qui est de condition supérieure et la femme de condition inférieure. Ici, puisque Ti. Gavius a contracté un premier mariage légitime, et que sa seconde union est un contubernium on peut penser que Pettidia Tigridio, même si elle ne l’indique pas explicitement, peut être de condition libertine.

Même si son importance est limitée, l’apport de cette inscription ne peut-être négligé. Avec quelques autres documents, provenant du territoire biterrois, il montre, par la qualité de la gravure du texte, la profonde unité de l’épigraphie de la ville et de celle de la campagne. Elle est sensible non seulement dans les inscriptions de notables, comme le montre l’inscription de Cruzy 22, mais aussi dans les inscriptions de personnages que l’on peut considérer comme des plébéiens 23.

Mais en outre, le texte, par les renseignements onomastiques qu’il apporte, est d’un intérêt certain. Par les deux gentilices italiens qui sont connus, il révèle la profonde italicité de la population, qu’elle résulte de l’installation des vétérans, lors de la fondation de la colonie, ou de l’arrivée d’immigrants au dernier siècle de la République. Mais aussi, à travers la dénomination de Maria Satulla, il nous révèle la profonde romanisation des éléments d’origine indigène. En outre, comme les enquêtes onomastiques nous conduisent souvent à Narbonne, nous saisissons par ce biais un des points de rencontre entre l’épigraphie biterroise et l’épigraphie de la proche capitale de la province.

Notes

  1 M. CLAVEL, Béziers et son territoire dans l’antiquité, Paris, 1970, p. 201-232, avec carte p. 231 ; M. Gayraud, Diocèse de Saint-Pons et cité antique de Narbonne, dans Béziers et le Biterrois, Actes du XLIIIe Congrès de la FHLMR (1970), Montpellier, 1971, p. 41-50 ; Id., Narbonne antique des origines à la fin du IIIe siècle, Paris, 1981, p. 324-327.

  2 J.-D. Bergasse, par lettre l’inscription fut exhumée d’un champ proche de la ferme (XVIe siècle) des Bermond du Caylar, seigneurs de Cébazan, puis enfouie dans une terre voisine, et redécouverte ensuite.

  3 M. Clavel, Béziers, p. 582-583, p. 587, p. 593.

  4 Sur ces questions de datation, voir E. Demougeot, Stèles funéraires d’une nécropole de Lattes, Rev. Arch. de Narbonnaise, 5, 1972, p. 54-55.

  5 E. Massal et D. Nony, Inscription romaine à Saint-Thibéry, Études sur Pézenas et sa région, 8, 1977, 3, p. 3-6, dans un contexte archéologique de + 30 à + 80 de notre ère.

  6 M. Gayraud, Narbonne, p. 431.

  7 F. Hamlin, Les noms de lieux du département de l’Hérault, Montpellier, 1983, p. 168.

  8 CIL, XIII, 6949 : L(ucius) Marius L(uci) f(ilius) Pupinea Baeterris, miles leg(ionis) XXI, stipendiorum XVI, anno (rum) XXXX, hic sit(us) est. Frater faciendum curavit. La date est assez haute : avant le règne de Claude (41 ap. J-C.) ; E. Ritterling,Legio, RE 12 (1925), col. 1784, cf. M. Clavel, Béziers, p. 594.

  9 R. Syme, Tacitus, Oxford, 1959, t. II, p. 782 E. Badian, Foreign Clientelae, Oxford, 1958, p. 309-310 et p. 317. Voir aussi R.C. Knapp, The Origins of Provincial Prosopography in the West, Ancient Society, 9, 1978, p. 187-222 et St. L. Dyson, The Distribution of Roman Republican Family Names in the Iberian Peninsula, Ancient Society, 11-12, 1980-1981, p. 257-299.

  10 M. Clavel, Béziers, p. 582-583.

  11 A. Ernout et A. Meillet, Dict. étymologique de la langue latine (4e édition), Paris, 1959, p. 596.

  12 CIL, XV, 4542 ; cf. M. Clavel, Béziers, p. 450 et 595.

  13 Sur la connotation péjorative -io, I. Kajanto, The Latin cognomina, Helsinki, 1965, p. 37 et p. 121.

  14 Nous préférons placer, à la ligne 2, dans la lacune de droite, la mention de la filiation plutôt que celle de l’affranchissement. Nous ne pensons pas que Satullus/-a recouvre une réalité indigène, d’abord parce que ce surnom est très peu répandu dans le tome XII et dans le tome XIII du CIL, mais aussi parce qu’il n’est pas productif de noms de familles, comme Fronto qui donne Frontonius, ou Secundus qui donne Secundius. Enfin, s’il apparaît dans des dénominations de type « indigène » (ou plutôt définissant une ingénuité non romaine), celles-ci n’indiquent pas nécessairement une « résistance » à la romanisation ou la persistance d’un caractère indigène. Dans CIL, XII, 3878 (Nîmes ; D(is) M(anibus) Satulli Hospitis f(ilii) Avita uxor), le type de dénomination est certes pérégrin, mais Satullus s’insère dans une chaîne de noms de forme latine.

  15 W. Schulze, Zur Geschichte lateinischer Eigennamen, 2e édition, Berlin, 1966, p. 427 et p. 433. On le trouve à Trebula Suffenas, dans le Latium oriental (AE, 1972, 161 bis) et près de Sora (CIL, X, 5787).

  16 Si on laisse de côté les exemples provenant de Rome (CIL, VI, 3620, 24053, 35092), on le trouve dans le nord de la péninsule. CIL, XI, 905 (Modène), 130 (Ravenne). Le gentilice Pettius est aussi concentré en Italie centrale d’où il s’est diffusé vers le nord comme vers le sud.

  17 CIL, VIII, 3219 (Afrique). Aucun témoignage dans la péninsule ibérique.

  18 Tigris est un nom de femme, mais parfois un nom d’homme (CIL, VI, 1.0165).

  19 On trouve aussi Tigrinus.

  20 Voir supra, note 13.

  21 S. Treggiari, Contubernales in CIL 6, Phoenix, 35, 1981, p. 42-69. La documentation de Gaule Narbonnaise, qui provient essentiellement de Narbonne et de la cité des Volques Arécomiques, d’Arles accessoirement, confirme les conclusions de notre collègue. Un autre exemple de contubernium à Béziers : CIL, XII, 4292. Sur une question voisine, S. Treggiari, Concubinae, Papers of the British School at Rome, 49, 1981, p. 59-81.

  22 CIL, XII, 4238.

  23 Comme c’est le cas dans l’inscription de Saint-Thibéry.