Le commerce du pastel est constamment en déclin depuis le dernier tiers du XVe siècle dans la région toulousaine.

L’inscription d’un notable de la cité de Béziers

Le territoire de la cité antique de Béziers a fourni, notamment dans la partie la plus rapprochée du chef-lieu, un certain nombre d’inscriptions qui compense la relative faiblesse des trouvailles épigraphiques effectuées dans la ville. A ce groupe peut se rattacher une inscription trouvée, voici près d’un siècle, sur le domaine de Masassy-le-Vieux, à Corneilhan, village sis à huit kilomètres de Béziers. Il s’agit d’une plaque de marbre blanc, haute de 41 cm, large de 62 cm, cassée sur ses quatre côtés. Elle avait été réutilisée à une époque postérieure, si bien qu’une seconde inscription figure au dos de la première.

C’est L. Noguier, le savant épigraphiste biterrois, membre de la Société Archéologique, qui, le premier, signala son existence dans la chronique archéologique qu’il donnait régulièrement dans le Bulletin de la Société Archéologique de Béziers 1. Il en fournit alors une première interprétation dans laquelle il relevait tout l’intérêt du document qui montrait que Lodève (Luteva) bénéficiait d’une organisation municipale dès le 1er siècle de notre ère. C’est à lui que l’on doit le fac-similé de l’inscription que nous reproduisons ici, car la pierre parait avoir disparu.

Par la suite, l’inscription fut signalée par Barry dans le Bulletin Archéologique du Midi, puis par A. Allmer dans la Revue Épigraphique, avant que L. Noguier ne la reprenne dans son étude d’ensemble de l’épigraphie biterroise 2. Dans cette publication, il proposait une explication du document qui, sur bien des points, s’avérait plus convaincante que celle qu’il avait présentée plus tôt. Il pensait pouvoir ainsi traduire : « A Lucius Terentius Potitus, son fils, mort dans le cours de la vingt-septième année, décurion de la colonie Claudia de Lodève, questeur, duumvir, decurion, à Lucius Terentius Potitus… ». Ainsi il ressortait du document que Lucius Terentius Potitus avait été décurion dans la colonie de Lodève, c’est-à-dire membre du conseil de la cité, en même temps qu’il parcourait à Béziers la carrière des magistratures municipales, questure puis duumvirat, avant d’accéder à l’ordre des décurions.

O. Hirschfeld, accepta pour l’essentiel cette interprétation, en intégrant l’inscription dans le tome XII du Corpus Inscriptionum Latinarum sous le numéro 4247 3. Il ne la modifiait que sur un point. Pour lui, le D de la fin de la ligne 4 était le début du terme designatus, c’est-à-dire qu’il pensait que Lucius Terentius Potitus, mort à 27 ans, avait géré la première étape de la carrière municipale, la questure, mais n’avait été, au moment de sa mort, que duumvir désigné : il n’avait donc point effectivement géré la plus haute des magistratures municipales. Mais, en dépit de l’autorité du savant épigraphiste allemand, Monique Clavel n’a point enregistré Lucius Terentius Potitus parmi les notables de la cité romaine de Béziers : elle pense que les diverses magistratures, questure et duumvirat, auraient été exercées dans la cité de Lodève, puisque c’est dans cette cité que le personnage était décurion 4.

On peut faire à cette dernière interprétation une objection majeure. L’inscription fut trouvée à proximité immédiate de Béziers, dans une zone rurale où l’aristocratie locale possédait domaines et demeures suburbaines. C’est dans cette partie du territoire de la cité qu’apparaît une remarquable concentration des toponymes en –anum, traduisant une intense appropriation foncière des propriétaires gallo-romains 5. Là ont été mis au jour les vestiges d’importantes villes, résidences rurales des grands notables locaux 6. Et sans doute certains de ces personnages ont-ils fait édifier sur leurs domaines leurs tombeaux ornés de bas-reliefs et d’inscriptions. C’est peut-être le cas, à proximité de Pézenas, de la famille des Valerii, dont le monument funéraire devait se trouver près de l’emplacement de l’actuel domaine de Marennes, sur la rive gauche de l’Hérault 7. Quoi qu’il en soit, il est vraisemblable d’admettre que Lucius Terentius Potitus est plus sûrement un notable biterrois également honoré dans la cité de Lodève qu’un notable lodévois également honoré dans la cité de Béziers.

Cette conclusion doit demeurer présente au cours de la restitution des lacunes de l’inscription. L’importance de celles-ci est fixée à la ligne 2. L. Noguier et O. Hirschfeld ont, sans hésiter, retrouvé une formule courante dans l’épigraphie funéraire pour désigner l’âge du défunt : agenti annos 8. lI faut donc rajouter les lettres TI ANNOS.

  1. à la ligne 1, on doit choisir une restitution assez courte pour retrouver l’indication de la filiation du personnage et celle de sa tribu d’appartenance, la tribu Pupinia dans laquelle sont inscrits les citoyens de Béziers. On devra donc rajouter F.PVP. le prénom demeurant indéterminé.
  2. à la ligne 4, devaient être mentionnés les honneurs municipaux que le personnage avait obtenus dans sa cité d’origine. O. Hirschfeld restituait d(esignato). Peut-être était-il guidé dans son choix par l’âge de 27 ans du défunt, qui lui semblait bien précoce pour qu’il ait pu obtenir l’entrée dans l’ordre des décurions de sa cité. Mais si l’âge de 30 ans fut à l’époque républicaine l’âge minimum requis pour accéder à cette dignité, n’oublions pas que cette limite fut abaissée dès l’époque augustéenne. Tout au long de l’époque du Haut-Empire (Ier – début IIIe siècle), l’âge de 25 ans constitue la limite normale 9. On doit donc restituer la mention du décurionat (DEC), et celle de sa cité d’origine, comme le suggère l’examen de nombreuses inscriptions mentionnant des carrières de notables très souvent l’indication de leur cité, sous forme d’un sigle, y apparaît. Par exemple à Béziers, l’inscription de Caecilius Homullus précise qu’il fut q(uaestor), aed(ilis), duumvir C(oloniae), V(rbis), I(uliae) B(aeterrensis ou Baeterrensium) 10.
  3. à la ligne 5, il faut restituer très certainement le surnom Potitus.
  4. Il reste la ligne 3, où Hirschfeld restituait, mais dubitativement, le mot colonia, ce qui est fort possible. Mais en considérant que Lucius Terentius Potitus est un notable biterrois également honoré dans une cité autre que sa cité d’origine, on peut être tenté de proposer une autre restitution à titre d’hypothèse. Étant décurion hors de sa cité, le personnage n’a pu obtenir ailleurs qu’un décurionat honoraire. Son cas s’apparente ainsi à celui de toutes ces personnes, étrangers, affranchis, qui ne remplissaient pas les conditions requises pour être admises de plein droit dans l’ordre des décurions d’une cité, mais que d’éminents services recommandaient toutefois. Ils ne jouissaient que des prérogatives extérieures de la dignité quand ils avaient reçu par décret les ornements de décurion (ornamenta decurionalia11. De tels cas se présentent assez souvent dans les inscriptions de la province de Narbonnaise, en particulier à Nîmes 12. Aussi pourrions-nous être tenté de supposer que l’inscription révélait que Lucius Terentius Potitus avait été decurio ornamentarius Claudia Luteva, le terme colonia étant sous entendu, comme il advient parfois 13. Mais il ne s’agit, bien sûr, que d’une hypothèse. Le texte original pourrait donc se présenter ainsi :

Membre de l’aristocratie locale, Lucius Terentius Potitus appartient-il à une famille d’origine italique ou bien à une famille d’origine indigène ? Le nom de famille Terentius est un des plus répandus parmi les gentilices qui apparaissent en Narbonnaise il s’apparenterait assez bien à ces noms de familles qu’avaient répandus dans les provinces occidentales, par l’octroi du droit de cité romaine, les gouverneurs, généraux et hommes politiques romains 14. Il ne serait point étonnant que les Terentii biterrois fussent les descendants de notables indigènes, à l’instar des Valerii de l’inscription de Marennes, (commune d’Aumes) et de bien d’autres familles 15. Sans doute pourra-t-on trouver des arguments supplémentaires dans l’examen du surnom (cognomen) Potitus, qui apparaît à 14 reprises dans l’épigraphie de la province.

Fait assez surprenant, comme d’ailleurs dans un certain nombre d’autres cas bien précis, en Narbonnaise il est répandu dans tous les milieux sociaux ; son choix semble indifférent du statut des personnes tant des esclaves que des hommes libres et des notables locaux le portent 16. A cette dernière catégorie appartiennent :

  • I.L., XII, 4247, L. Terentius Potitus, magistrat à Béziers.
  • I.L., XII, 2210, C. Bicatius Potitus, ancien primipile, à Grenoble.

En revanche, dans trois cas au moins, le surnom Potitus est celui d’un esclave 17 :

  • I.L., XII, 3836 (Nîmes), Potita Vegetae Lib(erta).
  • I.L., XII, 2450 (Vienne), Q. Clodius Q(uinti) l(ibertus) Potitus.
  • I.L., XI 1, 5683,347 (Arles), Potitus Arelatensium (servus).

Mais aussi dans un certain nombre de cas ce surnom est lié au milieu indigène 18. C’est d’abord le cas à Grenoble (C.I.L., XII, 2210), où C. Bicatius porte incontestablement un gentilice d’origine celtique, mais aussi à Vaison (C.I.L., XII, 1331) où non seulement Potita C. Codoni f(ilia) semble bien, par son système de dénomination, appartenir au milieu indigène, mais encore par la dédicace à des divinités celtiques (les Proxumae) se révèle l’attachement aux croyances des milieux celtiques ; enfin c’est le cas à Die (Espérandieu, I.L.G.N., 234) où dans l’inscription se révèle le caractère celtique de la dénomination des personnes (Avitus Servati f(ilius), et lulia Potiti (filia).

On peut donc, avec un fort degré de vraisemblance, ranger les Terentii biterrois parmi ces familles indigènes qui entrèrent dans la cité romaine à une époque relativement précoce, et qui furent, lors de la création de la colonie de Béziers, intégrées au corps civique : celui-ci comprenait donc deux éléments, le groupe des vétérans italiens, et le groupe des indigènes romanisés. L’inscription est donc une pièce supplémentaire à verser au dossier des élites coloniales. Derrière la dénomination des personnes apparaît le processus d’intégration d’une partie de la population locale.

Michel CHRISTOL
Université de Paris I (Panthéon – Sorbonne)

Notes

  1 L. Noguier, Chronique Archéologique, Bull. de la Soc. Arch. de Béziers, 2e série, t. 9, 1877. p. 311-324.

  2 Barry, Bull. Arch. du Midi, 1878, 26 nov., p. 4 A. Allmer, Rev. Epigr. 1, p. 105, n° 122-123 ;
L. Noguier. La colonie romaine de Béziers. Épigraphie et Monuments, Bulletin de la Soc. Arch. de Béziers, 2e série, t. 15, 1882, p. 203 et suiv., p. 231-232, n° 16.

  3 O. Hirschfeld, Corpus Inscriptionum Latinarum (C.I.L.), XII, Berlin, 1888, n° 4247, et Indices, p. 933 et 934.

  4 M. Clavel, Béziers et son territoire dans l’antiquité, Paris 1970, p. 599-600, p. 634.

  5 M. Clavel, op. cit., p. 303-307.

  6 M. Clavel, op, cit., p. 606-616 ; un bon exemple de ces grands domaines est étudié par J.-P. Bacou, La ville gallo-romaine de la Condoumine è Puissalicon (Civitas de Béziers), Revue Arch. de Narbonnaise, IV, 1971, p. 93-147.

  7 Année Épigraphique, 1955, n° 35 ; M. Christol, Notes sur l’inscription romaine de Marennes (commune d’Aumes), Études sur Pézenas et sa région, I, 1970, 4, p. 5-12.

  8 On en connaît, en plus du cas présent, au moins deux autres mentions dans l’épigraphie de la Narbonnaise : C.I.L., XII, 3200 (Nîmes), et C.I.L., XII, 4090 (Narbonne).

  9 J. Marquardt, L’Administration romaine, T. I, Organisation de l’Empire romain, Paris, 1889, p. 261-262. A la fin de l’époque républicaine, l’âge limite de 30 ans est établi par la lex lulia municipalis. Mais, à partir de l’époque augustéenne, une série de texte montre qu’il y eut abaissement de cet âge minimum.

  10 C.I.L. XII, 4238 : Q. CAECILIO / Q.F. PVP, HOMVLLO / Q. AED, IIVIRO / C.V.I. (B). Autre exemple, C.I.L., XII, 4241.

  11 J. Marquardt, op, cit., p. 282. P. Garnsey, Honorarium Decurlonatus, Historia, 20, 1971, p. 309-325, n’examine pas le cas des decuriones ornamentarii de Narbonnaise.

  12 Les exemples sont très divers. L’inscription C.I.L., XII, 1585 (Die) révèle le cas d’un notable voconce honoré à Lyon (adlectus in curiam Lugdunensium nomine incolatus) l’inscription C.I.L., XII, 3200, révèle un exemple de même nature, le cas d’un notable de la cité de Riez (décurion à Riez) honoré des ornements de décurion à Nîmes. En revanche, plusieurs inscriptions de Nîmes (C.I.L., XII, 3219, 3191, 3221, etc.), mentionnent des sevirs augustaux, vraisemblablement des affranchis, honorés, eux aussi, des Ornements de décurion dans leur cité. Sur les sévirs augustaux en Narbonnaise, en dernier lieu, E. Demungeot, L’inscription de Lattes (Hérault), Revue des Études Anciennes, LXVIII, 1966, p. 86-100, et plus généralement, R. Duthoy, Notes onomastiques sur les Augustales, cognomina et indication de statut, L’Antiquité classique, 39, 1970, p. 88-105.

  13 On peut rapprocher de l’inscription C.I.L., XII, 3203, où le terme colonia est alternativement mentionné et omis : C. Aurelius / Parthenius / ornamentis dec(urionalibus( honoratus col(onia( Aug(usta) Nemausi, sevir aug(ustalis) Col(onia) Copia Claud(ia) Lugud(uni) item Narbone Martio et Fir(ma) lul(ia) Secund(a) Arausione et Foro lulii Pacato, ubique gratuitis honoribus.

  14 Sur la diffusion en Occident du gentilice Terentius, Sir R. Syme, Tacitus, Oxford, 1958, II, p. 783 E. Badian, Foreign Clientelae, Oxford, 1958, p. 309-310, et p. 321 cet auteur pense à une possible influence de Q. Terentius Cullec, officier sous Lépide en 43. Mais peut-être faut- il admettre une influence des Terentii Varrones. Elle est fort bien attestée en Espagne (E. Bedian, op. cit., p. 321) et peut-être en trouve-t-on des traces à Narbonne par l’intermédiaire du poète Varron de l’Aude (Varro Atacinus).

  15 Sur le cas des Valerii, M. Christol, Notes sur l’inscription romaine de Marennes (commune d’Aumes), Études sur Pézenas et sa région, I, 1970, 4, p. 5-12. M. Clavel, Béziers et son territoire dans l’Antiquité, Paris, 1970, a examiné ce problème, p. 591-593, avec des arguments convaincants ; cf. M. Christol, Une cité romaine, Béziers à propos de la thèse de doctorat de Monique Clavel, Études sur Pézenas et sa région, III, 1972, 1, p. 9-10, 13-14.

  16 Ces cognomina qui se présentent sous forme de participes ont été étudiés par F.F. Bruce, Latin Participles as Slave-Name, Glotta, 25, 1936, p. 42-50, qui malheureusement a limité son enquête aux régions italiennes. Certaines de ses conclusions ont été critiquées par I. Kajanto, The Latin Cognomina, Societas Scientiarum Fennica, Commentationes Humanarum Litterarum, Helsinki, 1965, p. 95 et 354, qui admet cependant que ce surnom est caractéristique d’une situation sociale inférieure. L’examen des données des inscriptions de Narbonnaise ou des provinces d’Espagne conduit à nuancer ce propos dans ces provinces, un nombre d’exemples assez important relève de personnes d’un haut niveau social (2 sur 21) ou qui mentionnent explicitement leur ingénuité (4 sur 21). Dans 5 cas seulement, il s’agit de personnes de statut servile.

  17 Cf. note précédente. Dans les régions de l’Italie couvertes par les tomes IX, X, XI du C.I.L., le cognomen Potitus, comme beaucoup d’autres surnoms à forme de participe, est typiquement servile. En revanche, ce caractère de différenciation sociale lié à l’onomastique s’atténue dans son cas, et dans quelques autres (par exemple, Adeptus-a qui apparaît dans l’inscription de Marennes), si l’on passe d’Italie aux provinces occidentales.

  18 Le même phénomène apparaît dans la péninsule ibérique : C.l.L., II, 2377 ; 1990.