Notes brèves Informations 1981-1 Au Sommaire des Revues

Une patère en bronze argenté à manche orné découverte anciennement à Agde

B. Jordan, historien local, signale en 1827, qu’une patère à manche orné portant l’estampille « lanvaris F. » fut trouvée près de la métairie du « Parguet ». La trouvaille était depuis longtemps oubliée quand cette patère apparut voici quelques années parmi de nombreux bronzes trouvés dans notre région et réunis dans une exposition présentée à Montpellier par M. Gallet de Santerre. Le catalogue de l’exposition indiquait qu’elle se trouvait au Musée de la Bibliothèque Nationale depuis 1840 et qu’elle avait été trouvée à Agde. Il s’agissait bien de la patère signalée par B. Jordan.

Ces patères à manche orné sont bien connues, elles ont été étudiées dans un travail important publié dans « Gallia » 1. Elles provenaient d’un atelier situé dans la région lyonnaise, atelier dont la production fut relativement abondante au 1er siècle de notre ère. Des trouvailles assez nombreuses ont permis de déterminer l’aire de dispersion de ses productions. De nombreuses découvertes ont été signalées dans le lit de la Saône et les limites Nord et Est de la dispersion seraient Reims et Augsbourg. La limite occidentale passerait par Vierzon et Clermont-Ferrand et la trouvaille la plus méridionale serait pour l’instant celle d’Agde.

Notre patère est en bronze argenté et assez bien conservée. Elle présente un diamètre de 10 cm, une longueur totale de 19 cm. A quelques centimètres près, ce sont les dimensions des patères portant l’estampille du même atelier. Quant à la décoration du manche qui est en bronze moulé, elle rappelle la facture des reliefs des poteries arétines, de Graufesenque ou similaires. Il s’agit d’attributs de divinités, de têtes stylisées d’oiseaux ou d’animaux divers. Le haut du manche porte deux têtes de bélier comme sur une patère trouvée à Vierzon, mais le plus souvent des oiseaux affrontés. La base du manche enserre les bords du vase, deux têtes divergentes de cygne. Pour les attributs de divinités, le bronzier avait le choix dans tout un répertoire abondant et varié.

Sur notre patère, le haut du manche porte deux têtes d’oiseaux opposés, en dessous on peut reconnaître un corbeau, un bélier, une chouette. Plus bas le manche est légèrement abîmé mais par comparaison avec d’autres patères on peut voir là un casque à cimier posé sur un bouclier rond. Au-dessous encore se trouvent, à gauche une bourse, un bouc ; plus à gauche une tortue et à droite un coq.

Le corbeau est un attribut d’Apollon. Le bélier, la bourse, le coq et le bouc doivent être attribués à Mercure. La chouette, le bouclier et le casque sont attributs d’Athena.

Cette patère devait être une belle pièce de cette vaisselle d’apparat, peut-être à usage de culte, dont on retrouve quelques exemplaires même parmi les restes de villas de modeste importance.

Raymond ARIS

Dimensions
Dimensions. Diamètre : 10 cm ; longueur totale 19 cm hauteur : 5,5 cm.

BLANCHARD, Anne. - Les Ingénieurs du « Roy » de Louis XIV à Louis XVI. - Étude du corps des fortifications. — Montpellier, impr. Déhan, 1979. — In-8e, 21 cm, 635 p. (Coll. Centre d'Histoire militaire et d'études de défense nationale de Montpellier, n° 9)

Peu de corps de l’Ancienne France sont aujourd’hui encore aussi fortement présents dans le paysage français que celui des Ingénieurs du Roy, auxquels Mlle Anne Blanchard, professeur d’Histoire moderne à l’Université Paul Valéry à Montpellier a consacré sa thèse d’État. Elle vient d’en publier la première partie dans laquelle elle retrace l’histoire institutionnelle, sociale et intellectuelle de ce groupe social jusqu’à la chute de la Royauté, en attendant de faire paraître prochainement l’édition complémentaire et nécessaire de la seconde partie) constituée du Dictionnaire biographique et généalogique de tous ceux qui ont servi entre 1691 et 1791. Ce sont, en effet, à ces Ingénieurs du Roy que nous devons l’édification de très nombreuses villes fortes, de multiples travaux d’urbanisme, ou encore le creusement de canaux et la construction d’importantes routes. Dans notre seule région, pensons par exemple, à la réalisation de Mont-Louis, aux aménagements successifs de Sète et au dessin du Jardin de la Fontaine à Nîmes, sans oublier l’établissement de tout un réseau de routes et de canaux qui ont fait vivre les campagnes languedociennes « de gré ou de force » au rythme de la centralisation monarchique. Ce sont donc les artisans de ces œuvres, les 1490 ingénieurs employés dans le corps des fortifications que Mlle Anne Blanchard a voulu ressusciter par une étude systématique qui ressort aussi bien de l’histoire sociale que de celle des techniques et des idées. Après un chapitre introductif méthodologique dont la lecture s’impose à tous ceux qui recherchent un guide sûr pour les enquêtes historiques sur un corps d’Ancien Régime (p. 13-32), l’auteur poursuit en étudiant successivement, le corps des Ingénieurs (p. 33-226), les Hommes (p. 227-370) et les œuvres (p. 371-476).

Dès les débuts des Temps modernes, sous l’effet de l’évolution de l’art de la guerre, les Princes ont été contraints de compter de plus en plus sur leurs « ingénieurs » dont ils se sont efforcés d’accroître le nombre et d’accentuer la spécialisation des compétences. « Sortes de Maître Jacques en leur métier » encore au lendemain de la Fronde, les Ingénieurs militaires sont réunis au début du règne personnel de Louis XIV dans le corps des Ingénieurs du Roi des places fortes de Guerre et de la Marine pour être finalement, le 22 juillet 1691 regroupés dans le département des « Fortifications des places de terre et de mer ». C’est ce département des Fortifications qui, par l’ordonnance du 31 décembre 1776 est transformé en corps royal du génie, dont la tradition s’est perpétuée dans l’arme du Génie née des réorganisations révolutionnaires.

Modestes encore au temps d’Henri IV, déjà plus étoffés sous Louis XIII et Richelieu, les effectifs sont placés au début du règne personnel de Louis XIV sous l’autorité de Le Tellier et de Colbert, l’un les utilisant pour assurer « le système défensif des acquisitions territoriales les plus récentes », l’autre pour surveiller « les fortifications du domaine royal et des provinces au rattachement plus ancien. Le caractère bicéphale de la direction administrative fait naître des différences et des tensions que ne peut complètement adoucir l’unité de la direction technique confiée au chevalier de Clerville qui est remplacé à sa mort en 1677 par Vauban. La mort de Louvois le 16 juillet 1691 permet de confier l’ensemble des Fortifications à l’intendant des Finances Michel Le Pelletier et de créer « un organisme indépendant qui prend la dénomination de Département des fortifications des places de terre et de mer ». Ce « véritable petit ministère » regroupe alors tous les ingénieurs alors en fonction, c’est-à-dire près de 276. Sous la plume de Mlle Blanchard, pour notre plus grand plaisir, redeviennent un instant vivants ; Michel Le Pelletier, le nouveau directeur général des Fortifications, issu du milieu robin et ancien intendant des Flandres, et Sébastien Le Prestre de Vauban, commissaire général des Fortifications, qui surent collaborer très étroitement avec le soutien efficace d’une équipe de qualité qui ne tarde pas à former le bureau des Fortifications. Cette réforme de 1691 ne parvient que lentement à gommer les différences entre les ingénieurs qui ont dépendu jusque là du secrétariat de la Guerre et ceux qui sont issus du département de la Marine : les premiers sont originaires de la campagne et issus de la noblesse, plus souvent que les seconds et correspondent à des ingénieurs de tranchées que leurs grades et emplois militaires confortent dans leurs sentiments de supériorité de combattants, auxquels les ingénieurs de place répondent par des sentiments de supériorité technique. D’autre part, elle n’a pas complètement dissipé l’ambiguïté du corps des ingénieurs au sein de l’armée. Militaires par leurs tâches, ceux-ci ne possèdent pas leur charge par achat ou hérédité. Ils exercent leurs fonctions en vertu d’un brevet qui précise « leurs compétences et leurs missions », faisant d’eux de « véritables fonctionnaires » avant la lettre, serviteurs du Roi et de l’État là où le service le demande (p. 68). Dès le 24 septembre 1715, le Régent nomme à la place de Michel Le Pelletier, le lieutenant-général marquis d’Asfeld qui demeure jusqu’à sa mort en mars 1743, directeur-général des Fortifications. Malgré une mission identique à celle de ses prédécesseurs, ce petit-fils d’un riche marchand mercier de la Galerie du Palais doit en particulier faire face aux difficultés financières consécutives à la banqueroute de l’État et à une nouvelle définition de la politique des fortifications rendue nécessaire par les conséquences stratégiques des Traités d’Utrecht. Gérant son service « en bon père de famille », il accorde en priorité sa protection aux fils, frères et parents d’ingénieurs. Sur les 309 nouveaux ingénieurs incorporés entre 1716 et 1747, plus de 60 % ont déjà un des leurs dans ce corps.

La période suivante, 1743-1791, qui clôt l’Ancien Régime, est un temps de « remise en cause, d’aménagement et de rénovation ». Pour reprendre le titre du dernier chapitre de la première partie, c’est « le temps de la raison » pour l’ensemble de l’armée. Par le règlement du 10 mars 1743, le département des Fortifications est réuni à la Guerre et passe ainsi directement sous la responsabilité de Marc René de Voyer, comte d’Argenson,, qui souhaite l’intégration des ingénieurs à l’armée. Par l’ordonnance du 7 février 1744, il leur donne un statut précis et leur rappelle les règles strictes de subordination à l’égard des chefs de l’armée, dont l’application ne peut empêcher la renaissance d’une opposition violente entre les combattants et les techniciens des places. C’est ainsi qu’au cours des années 1748-1751 est fondée l’École du Génie à Mézières. Elle substitue à « une formation domestique et initiatique » prodiguée « au sein même de leur parenté par les ingénieurs en chef chargés des jeunes recrues », une formation uniforme que reçurent entre 1748 et 1793, 542 futurs ingénieurs, soit 36 % de tous ceux qui ont été en fonction de 1691 au début de la Révolution. D’autre part, à partir du règlement de mai 1777 les lettres d’examen, c’est-à-dire les autorisations à concourir, ne sont plus délivrées qu’aux jeunes gens « nés nobles ou fils d’un officier ayant un grade supérieur », ce qui prélude à la déclaration du 22 mai 1781 exigeant les quatre degrés de noblesse. Mais comme les fils des Chevaliers de Saint-Louis sont également agréés, cette nouvelle réglementation ouvre, selon Anne Blanchard, toute grande « la porte à la plupart des enfants d’officiers des armées ». Instauré à l’extrême fin de l’année 1776, le corps royal du Génie non seulement reçoit, de plus en plus, de jeunes nobles (75 % environ entre 1777 et 1791, mais encore s’est de plus en plus. militarisé d’autant que sous l’effet de la concurrence des ingénieurs de la Marine et des ingénieurs des Ponts et Chaussées, il se trouve de plus en plus « confiné aux seuls travaux spécifiquement militaires ou à ceux qui ont un rapport direct avec la guerre. »

La nature de cette institution n’explique pas à elle seule l’esprit de corps des Ingénieurs du « Roy » qui doit aussi beaucoup aux liens de parenté et d’amitié qui n’ont cessé de les unir.

Ces ingénieurs sont pour plus de la moitié (52 %) d’origine noble. Parmi eux, 10 % ont une noblesse qui remonte à 300 ans et plus, tandis que 20 % appartiennent à des familles qui ont été anoblies depuis moins de 100 ans (cf. p. 232). Sans aucun doute, en permettant l’entrée d’un plus grand nombre de fils de militaires dans le Génie, la création de l’école de Mézières a favorisé « la remontée de pourcentage des nobles qui culmine avec la réaction nobiliaire de la fin de l’Ancien Régime ». Quant à l’éventail des origines socioprofessionnelles paternelles, il s’ouvre largement, même s’il est vrai qu’entre 1691 et 1791, 20 % sont fils d’ingénieurs et 20 % fils d’officiers des armées. Les premiers sont surtout très nombreux au temps du marquis d’Asfeld, les seconds dominent après 1777. Les ascendances maternelles sont encore plus diversifiées. Mais quelles que soient leurs origines sociales et professionnelles, les ingénieurs du roi proviennent tous de milieux qui possèdent un outil intellectuel et mental commun, celui que donne la pratique des humanités classiques. De même, pour la plupart, ils appartiennent à des familles qui ont servi l’État (60 % des pères) et souvent l’armée (40 %) qui apparaît bien comme « le creuset où se fondent les disparités premières ». Ainsi « la très réelle variété des origines a été quelque peu atténuée… par les puissants agents d’unification que sont les collèges, le service public et le métier des armes ».

L’analyse très rigoureuse des origines géographique conduit Anne Blanchard à se demander « si, en définitive ce ne sont pas les jeux de patronage, de parrainage ou de clientèle qui, se liant au gré des solidarités familiales, sociales et religieuses, président à la plus ou moins grande sensibilisation de telle ou telle province ». Le Languedoc, ou plus exactement, la généralité de Montpellier, par exemple, fait partie des régions fortement pourvoyeuses en ingénieurs (cf. p. 255-257). Plusieurs facteurs favorables semblent y avoir joué le caractère frontalier de la province où de nombreux pères se sont installés au service du Roi — la présence d’une forte minorité calviniste qui semble avoir entretenu une relation privilégiée avec l’ingéniorat : sur les 1250 ingénieurs identifiés, 170, c’est-à-dire 14 % sont « de plus ou moins lointaine ascendance paternelle protestante ».

Par rapport à leurs contemporains, les ingénieurs semblent se marier à un âge plus tardif, en moyenne à 38 ans. Seulement 19 % prennent femme avant 30 ans tandis que 47 % environ, c’est-à-dire presque la moitié le font entre 30 et 40 ans. Le plus grand nombre choisit une épouse de 5 à 10 ans plus âgée. Avec une ténacité peu commune, Anne Blanchard a traqué à travers tout le royaume la postérité de ces couples en continuels déplacements. A partir des 758 cas de reconstitution de famille, elle parvient aux conclusions suivantes : près de 10 % n’ont pas eu d’enfant et plus de 20 % en ont eu au moins 5. Les fils, en majorité, se dirigent vers l’armée (77 %) : comme ingénieurs ou officiers du Génie (44 %) ou comme officiers des armées (33 %). De même, parmi les gendres, les militaires forment le contingent le plus important (60 %).

Soutenus par de véritables clans familiaux, nos ingénieurs ont fait des carrières diverses : entre 1691 et 1791, 41 % sont restés ingénieurs ordinaires, 39 % sont devenus ingénieurs chef et près de 20 % ont été promus directeurs des fortifications (cf. les très beaux schémas des profils de carrière p. 295). Dès la fin du XVIIe siècle et le début du XVIIIe siècle, avant même la réforme de 1776, les ingénieurs cherchent à obtenir des grades militaires, « destinés à confirmer leur valeur technique et militaire et à accentuer leur intégration à l’ensemble de l’armée ». Sauf exception, leur carrière les conduit dans des villes de garnison dont un certain nombre est dépourvu de tout attrait. De Mont-Louis où il vient d’être affecté, le chevalier de Jurgy se lamente : « Je suis vraiment abattu de me voir dans un aussi horrible exil. C’est moins que Mont-Dauphin. La ville la plus proche est à quinze lieues… ». Dès son arrivée dans son poste, l’ingénieur installe, dans son cabinet, son matériel de travail : son « estuy de mathématiques » qui contient « différentes sortes de compas, porte-crayon et pied du Roy ou demi-pied » ; le portefeuille qui réunit les archives de la place sa bibliothèque sans oublier « ses petits pots pour les couleurs » ni des cadrans solaires, ni parfois des microscopes. Parmi les ouvrages professionnels, la plupart possèdent les grands traités d’architecture antiques et modernes (Vitruve, Vignole et Blondel par exemple) qui voisinent avec les classiques de la fortification, de la « Fortification démontrée et réduite en art » de Jean Errard de Bar-le- Duc (1604) aux ouvrages attribués à Vauban, tel « L’Ingénieur français », ou encore avec des livres de sciences comme ceux de Jacques Ozanam. C’est avec ces moyens que l’ingénieur travaille quotidiennement à maintenir en état forteresses, fortifications et casernes de son ressort, à créer les installations qui se révèlent nécessaires et surtout à participer aux campagnes en préparant les voies d’attaque. L’ingénieur est tout à la fois « homme de cabinet et homme de terrain » (cf. p. 321).

Pour ces différentes tâches, il reçoit des appointements réguliers qui, après la réforme de 1776, varient de 720 L. pour un élève de l’École de Mézières à 12 000 L. pour l’un des deux directeurs plus anciens. S’il ne peut être logé dans des bâtiments militaires, il reçoit une indemnité. Enfin dans bien des cas, il bénéficie de pensions diverses dont certaines correspondent à de véritables augmentations de traitement. A cet ensemble, s’ajoutent des revenus irréguliers ou extraordinaires, telles les gratifications qui sont en réalité de véritables indemnités dues pour un supplément de travail et surtout la rémunération de travaux qui leur sont confiés par l’administration civile ou par l’Église. Mareschal, par exemple, reçoit en novembre 1 749 9321 livres pour la conduite des eaux d’Aigues-Mortes que complètent 1 000 L. accordées en reconnaissance par la communauté elle-même. En général, les ingénieurs ont eu des revenus professionnels plus élevés que ceux d’un officier militaire des autres armes. Ceux qui ont exercé des commandements élevés, comme ceux qui ont pu s’adonner à des activités d’architecte, tel Mazin, ont réussi, semble-t-il, à s’enrichir. Dans l’ensemble, ils ont eu la possibilité de « mener une vie sinon toujours très large, tout au moins convenable ».

L’ouvrage se termine par un panorama des œuvres militaires et civiles. Si leur principale tâche a été de fortifier les villes, de défendre ou d’attaquer les places fortes en temps de guerre, les ingénieurs ont su être aussi d’excellents architectes civils et parfois même d’authentiques savants. Le catalogue de leurs bibliothèques le montre bien : ils ont été des techniciens mais aussi le plus souvent des lettrés. Dans cette dernière partie, les curieux de l’histoire militaire comme ceux de l’histoire du Languedoc trouveront beaucoup. Les premiers prendront ici la mesure du renforcement du dispositif général du système défensif au lendemain des traités de Ryswick et d’Utrecht qui laissent « trois plaies béantes ou mal fermées : sur la Mer du Nord, Dunkerque d’abord, les vallées de la Meuse et de la Moselle au Nord-Est ensuite, et la vallée de la Durance sur la frontière dauphinoise ». Ils pourront compter ici sur un exposé général de l’évolution de l’art de la guerre et des fortifications au cours du XVIIIe siècle et sur les polémiques qu’elle entraîna, en particulier entre artilleurs et ingénieurs, les premiers, tel Choderlos de Laclos, pensant que l’auréole qui entourait le souvenir de Vauban n’était pas justifiée. Au delà de ces querelles, les techniques dont se servent les ingénieurs, se perfectionnent, en particulier celles qui s’appliquent à la topographie.

Cette dernière partie est aussi une contribution essentielle à l’histoire languedocienne de l’Ancien Régime. 1.) Anne Blanchard y analyse comment la monarchie réagit à la menace que fait peser sur le littoral l’entrée des navires anglais en Méditerranée au début des années 1700. Niquet, par exemple, développe dès 1705 « un système défensif léger qui s’apparente davantage dans sa conception à une fortification de campagne qu’à des ensembles fortifiés en dur ». Au début de la Guerre de Succession d’Autriche, Mareschal, à peine arrivé en Languedoc, définit un nouveau système de défense reposant sur de petites tours de guet, de redoutes sur les points les plus favorables à un débarquement et de grandes redoutes à batteries à l’embouchure des fleuves pour interdire tout accès à l’intérieur des terres, tandis qu’il préconise d’autre part de se servir des divers canaux de la plaine littorale comme lignes de défense complémentaire et de renforcer les fortifications de Sète. Malgré de réelles difficultés, Mareschal est parvenu à faire de la côte languedocienne l’une des mieux protégées quand la guerre reprend en 1756. 2.) L’action architecturale de Mareschal dans notre province est décrite de manière à répondre à la curiosité de tous ceux qui s’intéressent à l’évolution de l’urbanisme languedocien. D’origine champenoise, ancien ingénieur en chef de la ville de Belfort et de la chefferie de Strasbourg, Jean-Philippe Mareschal est envoyé, en décembre 1739, comme directeur des Fortifications à Montpellier, où il exerce en outre les fonctions de directeur des Travaux publics de la Province. C’est à lui que revient la tâche, à Montpellier, de travailler aux transformations de la porte de Lattes, de diriger la construction du Théâtre et surtout, à Nîmes, de dégager la source de la Fontaine autour de laquelle il aménage un des plus beaux jardins de l’Europe des Lumières.

Grâce à cette belle thèse, réalisée au prix de multiples recherches à travers toute la France, écrite et illustrée pour le plus grand plaisir du lecteur, nous connaissons désormais, non seulement l’histoire d’une institution à la charnière du militaire et du civil, du public et du privé, mais encore celle d’un groupe social dont le rôle tient moins à la richesse et à la naissance qu’au talent. Pouvons-nous terminer cette trop brève note par un double vœu celui de l’édition rapide du Dictionnaire généalogique de ces 1490 ingénieurs et celui de la publication prochaine par Mlle Blanchard d’une étude sur la société française d’Ancien Régime qu’elle connaît, grâce à « ses » ingénieurs mieux que personne.

Henri MICHEL.

René SOURIAC. – Le Comté de Comminges au milieu du XVIe siècle

Dans son avant-propos, René Souriac annonce au lecteur un « instantané du Comté de Comminges au milieu du XVIe siècle », permettant d’en saisir les « structures économiques, sociales, politiques, culturelles à l’occasion ». La lecture de son livre ne déçoit pas l’attente ainsi suscitée.

Il a utilisé des sources d’un intérêt exceptionnel : les comptes et procès-verbaux de deux enquêtes, l’une de 1534 à 1543, l’autre de 1548 à 1553, ayant pour but la révision de l’assiette de l’impôt parmi les quelques trois cents communautés du Comminges civil. Des documents complémentaires ont permis de préciser la connaissance de la propriété foncière et des divers groupes sociaux au milieu du XVIe siècle : fonds des États surtout, mais aussi compoix, terriers de seigneuries, registres d’allivrement, dénombrements seigneuriaux.

La première partie (« Le Pays et ses soucis fiscaux au milieu du XVIe siècle ») retrace les péripéties et les résultats de la « recherche ». Celle-ci a été déclenchée par les plaintes des communautés des châtellenies du Haut-Pays, qui s’estimaient, à juste titre semble-t-il, trop taxées par rapport à celles, plus favorisées par le relief et le climat, du Bas-Pays. Les États de Comminges prirent en main les opérations de la première enquête, dont les conclusions donnèrent satisfaction aux communautés montagnardes, mais aussi diminuèrent de façon sensible les charges qui pesaient sur les villes-chefs de châtellenies. Tous ceux qui se crurent lésés protestèrent : les villages, qui formèrent un syndicat dirigé contre les villes, mais aussi les nobles, inquiets pour leurs droits seigneuriaux et pour leurs fonds nobles. Les parties firent alors appel à des autorités extra-commingeoises le Conseil du Roi et la Cour des Aides de Montpellier celle-ci reçut l’autorisation de casser la première procédure et de préparer une seconde enquête dont la direction échappe complètement aux États. Ainsi, par leurs divisions, les partenaires commingeois ont contribué à ruiner le prestige et le pouvoir de la seule assemblée qui pouvait encore donner quelque réalité à ce qui restait de l’autonomie provinciale.

La deuxième partie (« Structures économiques et sociales ») fait ressortir l’importance relative des biens nobles dans le Bas-Comminges : au moins 10 % de la propriété foncière, proportion que les nobles, qui en sont propriétaires à 80 %, réussiront à augmenter légèrement à la faveur de la « recherche ». La noblesse est au milieu du XVIe siècle un groupe riche et puissant dans le Bas-Pays, attaché dans son ensemble à l’ordre ancien, que ce soit dans le domaine social ou religieux. Elle domine tous les secteurs de la vie économique, dont les sources utilisées permettent d’entrevoir la diversité. La démonstration eût été toutefois plus convaincante encore si elle avait pu s’appuyer sur une analyse, à partir des actes notariés, du montant et de la nature des fortunes nobiliaires.

La troisième partie (« Niveaux socioculturels, structures politiques et conflits dans la société commingeoise au milieu du XVIe siècle ») révèle l’âpreté des antagonismes qui divisent le Comminges au milieu du XVIe siècle : les paysans contestent à leurs seigneurs la nobilité de leurs fonds ; les nobles se dressent contre l’insolence du groupe urbain des hommes de loi, les villages protestent contre les privilèges des villes, les communautés montagnardes jalousent celles du piémont et du bas-pays.

Dans une société aussi divisée, il n’est pas étonnant que la « recherche », engagée à la demande des Commingeois, se soit soldée par l’effacement de l’autonomie locale. Point n’est besoin, souligne fort justement René Souriac, d’invoquer un noir machiavélisme de la part du pouvoir central ; il se contente d’être là, et de figurer comme le seul arbitre possible entre des parties qui ne font plus confiance aux instances locales, c’est-à-dire aux États, pour régler leurs conflits. « Il n’y a pas eu de provincialisme commingeois au XVIe siècle » (p. 77). Et la Cour des Aides de Montpellier apparaît ici comme le fourrier de l’ingérence de la monarchie dans les affaires de la province.

Le beau livre de René Souriac montre ainsi clairement la puissance des principes centralisateurs au XVIe siècle, et éclaire très utilement les structures économiques et sociales d’une province jusque-là mal connue. De nombreux graphiques, tableaux et cartes, et des pièces justificatives en accroissent encore l’intérêt pour les chercheurs.

Arlette JOUANNA.

Église Saint-Martin de Conas. – 2e Campagne de travaux de restauration (été 1980)

Recrutée comme l’année précédente par une annonce dans le catalogue de la Fédération R.E.M. P.A.R.T. et dans la revue Archéologia, une quinzaine de jeunes bénévoles, étudiants pour la plupart mais également enseignants, venus de diverses régions de France et même de l’étranger (Suisse, Autriche, Tchécoslovaquie) s’installaient au Lycée d’Enseignement Professionnel de Pézenas aimablement mis à notre disposition une nouvelle fois.

Le travail de restauration proprement dit allait être très diversifié. Certains se chargeaient de reprendre les maçonneries dans la chapelle de la Vierge, le croisillon sud et sur la voûte de la croisée du transept haute de plus de 10 mètres.

Une fois l’impressionnant échafaudage prêté par la société M.E.F.R.A.N. mis en place, nous pouvions entamer le décrépissage des parements. Sous un enduit de chaux blanche appliqué à plusieurs reprises, les murs de la chapelle de la Vierge et du croisillon sud étaient couverts sur une hauteur de plus de 4 mètres, d’un « goudron » ou produit hydrofuge noir. Ce produit noirâtre bien imprégné dans la pierre nous obligeait à la retaille à l’aide du tailloir, qui, par petits coups, casse la pellicule de pierre salie de goudron. Cette opération longue et difficile devait à la fin laisser apparaître un mur en bel appareil de pierres de taille qu’un très léger sablage suffit à régulariser et à nettoyer.

Le décrépissage de la croisée du transept enduite également de chaux ne présentait aucune difficulté excepté la hauteur de la voûte (12 mètres à la clef). Un plancher mobile permit cependant de travailler relativement à l’aise et en sécurité.

Après ce travail, nous grattions la plupart des vieux joints dégradés et dissous entre les pierres, pour rejointoyer ensuite très légèrement avec un mortier bâtard à la chaux mélangée au sable de Pignan, un sable jaunâtre qui donne au mortier le ton des blocs de pierre. Les chapiteaux ont été nettoyés à la brosse métallique étant donné leur fragilité.

Il nous fallait d’autre part améliorer le travail effectué l’année précédente dans le croisillon nord. En effet, lors des pluies de l’hiver dernier, nombreuses furent les salissures et taches ayant pour cause l’humidité. Percée dans le croisillon nord, une porte dite « porte des morts » s’ouvrait autrefois sur l’ancien cimetière comblé au fur et à mesure des années sur une hauteur de plus de 2 mètres. Le nouvel espace est aujourd’hui occupé par le jardin du château attenant. Ce comblement a été réalisé avec une terre jaunâtre, d’aspect argileux et qui, imprégnée d’eau lors des pluies, devient malléable sans pour autant laisser s’infiltrer l’eau jusqu’à la couche poreuse de tuf. Saturés d’eau, les murs « enterrés » transmettent par capillarité cette humidité aux maçonneries, les mortiers se dissolvent, l’eau s’infiltre et tache les parements intérieurs, sans compter la dégradation de la pierre qu’entraîne à la longue la migration des sels.

Il convenait donc d’isoler les parements extérieurs et d’installer sur le tuf, un drainage qui recueillerait les eaux d’infiltration.

Une partie de l’équipe se chargeait de dégager le mur « enterré », creusant une tranchée jusqu’aux fondations (2,50 m3) sur toute la longueur du croisillon nord et de la nef (22 m). Ce travail effectué nous révélait que les joints exécutés à la chaux grasse s’étaient dissous sous l’action de l’eau et laissaient des trous par où celle-ci entrait dans les parois. Pour isoler les murs, nous décidions de poser contre, des plaques ondulées de fibrociment, favorisant ainsi leur ventilation. Le fond de la fouille reçut un drain ; il s’agit de buses perforées (Ø 20) en ciment posées dans la tranchée sur un lit de gravier dont la pente conduira l’eau vers une partie en contrebas du jardin du château. Nous comblions ensuite la tranchée (40 M3) avec des galets puis des graviers plus petits, veillant à ce que le revêtement de surface ne soit pas étanche afin de permettre l’évaporation naturelle du sol.

Dans l’impossibilité d’amener sur place tout engin mécanique (pelle mécanique, tracteur, etc.) à cause de l’importante végétation du jardin et en l’absence d’accès, tout ce travail dut être effectué à la main, à l’aide de pelles, pioches et seaux. Il occupa une partie de l’équipe durant tout le mois.

Deux d’entre nous se sont aussi chargé du dégagement et du nettoyage de la sacristie, située au flanc nord de la deuxième travée de la nef. La destruction d’un vieil escalier placé dans l’arc des voûtains et l’évacuation de décombres divers nous permit de mettre au jour une ouverture, aujourd’hui murée, mais donnant à l’origine accès à la nef.

D’autres « s’attaquèrent » à la porte d’entrée, mettant bien en évidence en les dégageant, les deux aménagements successifs. Ceci permit de mettre en valeur et de souligner la porte datant de la construction de l’église (2e moitié du XVe siècle), surmontée d’un tympan sous un grand arc brisé, et dans laquelle fut placée probablement au XVIIe siècle, une porte de dimensions plus réduites. Ici aussi, des traces de peintures, très fragmentaires, apparurent sous l’enduit de chaux (personnage ailé, église, maisons, etc.). L’ensemble peint dans des tons marron, jaune, bistre, très endommagé, ne permet pas une datation facile et évidente.

L’été 1981 verra se poursuivre la restauration de l’église Saint-Martin de Conas, avec l’aide d’une nouvelle équipe de jeunes bénévoles qui devra décrépir et nettoyer les deux travées de la nef.

M. DEMORE et A. SIRVENTON.

Echafaudage dans la nef
Echafaudage dans la nef
Voûte de la chapelle de la Vierge avant restauration
Voûte de la chapelle de la Vierge avant restauration
Voûte de la chapelle de la Vierge après restauration
Voûte de la chapelle de la Vierge après restauration
Voûte de la croisée du transept
Voûte de la croisée du transept
Chapiteau
Chapiteau
Chapiteau
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Note

  1. S. Tissari, Patères à manche orné, Gallia, 27, 1970, fasc. 1.