Notes brèves Informations 1980-4 Au Sommaire des Revues
Notes brèves Informations 1980-4 Au Sommaire des Revues
p. 42 à 46
L'ABRI JEAN CROS - Essai d'approche d'un groupe humain du Néolithique ancien dans son environnement.
La parution de cette volumineuse monographie consacrée à un site d’habitat néolithique ancien des Corbières occidentales (commune de Labastide-en-Val, Aude) constitue à plus d’un titre un événement de grande importance. Tout d’abord pour la somme considérable de données qu’elle fournit sur un site dont la position chronologique et culturelle est essentielle pour la connaissance du néolithique méditerranéen. Mais également pour l’orientation décisive qu’elle donne à la recherche en Préhistoire récente.
37 chercheurs appartenant à des disciplines diverses ont collaboré à ce travail, l’équipe de base étant composée de préhistoriens du Centre d’Anthropologie des Sociétés Rurales, Jean Gasco, Jean Vaquer, Michel Barbaza, sous la direction de Jean Guilaine, Maître de recherche au C.N.R.S., Directeur d’Étude à l’E.H.E.S.S. de Toulouse.
Après une description du site replacé dans son contexte géographique régional, un historique des travaux et un exposé des méthodes de fouille, – où les difficultés rencontrées et les incertitudes ne sont pas tues – une deuxième partie aborde l’étude de la culture matérielle avec la description de la totalité du mobilier (outillage de pierre, céramique, industrie osseuse, parure). L’analyse de l’outillage lithique revêt une importance particulière en raison de la présence de 91 armatures de flèches à tranchant transversal (toutes figurées), ce qui fait que « la série de Jean Cros est l’une des plus importantes connues à l’heure actuelle dans le midi de la France » (p. 85). Cette série est étudiée avec de nombreux détails et abordée selon plusieurs méthodes : Morphologie générale, type et localisation de la retouche, morphométrie, technique de façonnage, essai de reproduction de l’outil. Elle est comparée à des séries du même type provenant de sites néolithiques méridionaux. La céramique, peu abondante, permet cependant à Jean Guilaine de discerner deux groupes dans le Néolithique ancien méridional : Le Cardial proprement dit, essentiellement méditerranéen et un groupe continental d’influence méditerranéenne (présent à Jean Cros).
Une troisième partie est consacrée à l’approche de l’environnement : sédiments et climat, végétation, faune. On retiendra particulièrement l’étude de la faune malacologique et la synthèse de J. Guilaine sur « les couches à escargots » pyrénéennes. Accumulation naturelle ou consommation par l’homme, dans de nombreux cas la question reste posée. La quatrième partie s’intitule : « La restitution ethnologique ». C’est en fait la partie la plus originale de l’ouvrage et bien que la part faite aux hypothèses soit conséquente, on appréciera à sa juste valeur cette tentative d’approche par la voie ethnologique d’un site préhistorique. Ce d’autant plus qu’il y a renvoi constant aux données de bases largement exposées dans les précédents chapitres.
Tout d’abord est établie une zonation de l’habitat en fonction de la morphologie de l’abri et de son exposition au soleil. Les zones d’activités sont saisies à travers une étude minutieuse de la répartition des vestiges et un examen des structures d’aménagement. Un inventaire des activités de production et de consommation est établi et les techniques de consommation possibles sont énumérées. L’étude de la fragmentation des os et les âges des différents sujets par espèce animale permettent de déceler le mode d’utilisation de la faune. Enfin ces activités sont confrontées à une série de schémas spatio-temporels qui permettent d’aborder les questions clés. Quels furent les modes d’utilisation de l’abri Jean Cros et la composition du groupe qui l’a fréquenté ? D’une part, l’hypothèse d’une occupation temporaire apparaît comme la plus vraisemblable à partir d’une série d’arguments d’ordre stratigraphique, climatique et topographique. Cette occupation temporaire devait donc logiquement s’inscrire dans un système de cycles saisonniers. Les données végétales et animales permettent de retenir deux pôles de fréquentation de l’abri : printemps et automne. D’autre part la faible surface occupée correspond à un groupe de faible taille. Dès lors il restait à confronter ces données, qui paraissent fiables à une série d’hypothèses théoriques : Migration d’une collectivité à l’occasion de la belle saison, déplacement d’un groupe après la moisson, hivernage, occupation printanière et enfin campement périodique, centre d’activités définies. C’est cette dernière hypothèse qui est retenue comme la plus vraisemblable. Jean Cros représente une halte sur le chemin des hautes terres où l’on conduisait le troupeau. Au cours de cette halte, on exploitait le milieu au maximum. Enfin cette restitution ethnologique est conduite à son terme, c’est-à-dire la tentative de construction d’un modèle théorique qui se voudrait applicable au type de société représenté à Jean Cros, une société de transition, à mi-chemin entre la prédation et la production. Ce modèle permettrait d’aborder l’analyse des premières sociétés de producteurs de Méditerranée occidentale sous un angle jamais envisagé à ce jour, en tout cas dans « l’école française » de recherche préhistorique.
Les utilisateurs de Jean Cros s’inscriraient dans une bande (concept emprunté à l’école néo-évolutionniste américaine) dont ils représenteraient un sous-groupe, ou micro-bande. L’exogamie serait de règle et les femmes seraient échangées avec des tribus voisines. Par contre dans ce modèle, l’ensemble des bandes constitue une culture avec structure endogamique, d’où l’unité de la culture « cardiale », la céramique étant diffusée grâce à la circulation des femmes. On pourrait comprendre de la même façon la diffusion des pratiques agricoles. A ce stade de la réflexion, il convient cependant de s’interroger sur la validité de tels raisonnements, empruntés à l’ethnologie des sociétés actuelles ou pour lesquelles on possède de bons témoignages écrits. N’y a-t-il pas là le risque de voir se construire peu à peu un schéma théoriquement satisfaisant mais dont les bases sont tellement incertaines qu’il y a de fortes chances que l’on se trompe. On a d’ailleurs trop souvent vu, en préhistoire, des hypothèses se transformer rapidement en certitudes. En ce qui concerne, par exemple les problèmes de la diffusion de la céramique cardiale, y a-t-il adéquation parfaite entre l’aire définie par l’extension du style céramique et la culture endogamique envisagée ? Nous citerons le cas des Touaregs du Hoggar et du Tassili qui ne confectionnent pas de poterie mais vont acquérir, ou échanger contre divers produits, la vaisselle en bois sur les marchés du Niger. Cette vaisselle dite soudanaise a d’ailleurs une très vaste diffusion dans toute la zone sub-saharienne et est utilisée par plusieurs groupes culturels.
D’autre part, nous soulignerons le rôle primordial que jouent les conditions climatiques dans le modèle socio-économique et dans ces conditions, il est toujours périlleux de vouloir trouver ailleurs un modèle de fonctionnement que l’on voudrait voir appliquer au cas étudié. Dans cet esprit, nous nous étonnons de ne point trouver dans cet ouvrage une carte où seraient visualisés les différents « terroirs » : zones cultivables, zones de parcours possibles pour les troupeaux. Même si les auteurs se refusent à vouloir définir un « territoire » pour les occupants de Jean Cros, une telle carte n’aurait-elle pas été plus utile que la carte morphologique ?
En dernière analyse, il nous semble que la plus grande leçon que l’on puisse tirer de cet ouvrage est cette tentative d’exploitation maximale des données recueillies lors de la fouille. Combien de monographies de sites préhistoriques n’ont pas su tirer le maximum d’enseignements d’éléments qui s’éclairent pourtant les uns les autres ou qui parlent d’eux-mêmes quand on sait les interroger ? On a vu ces dernières années paraître un certain nombre d’études pluridisciplinaires, mais ces études se réduisaient en fait à une juxtaposition de recherches spécialisées sans qu’une problématique d’ensemble permette de constituer des liens entre elles. Ici, on n’a pas fait du « pluridisciplinaire » parce que c’est à la mode et pour mesurer son succès au nombre de pages imprimées, pas plus qu’on n’a essayé de masquer les contradictions et les incertitudes sous une fausse unité. Un véritable travail d’équipe a vu le jour, et bien que la cohésion de l’ensemble ne soit pas encore totalement assurée – mais nous sommes encore dans une phase expérimentale – on peut tout de même souligner que si la recherche pluridisciplinaire a encore à fournir les preuves de son efficacité aux yeux de quelques esprits incrédules, elle a déjà largement réussi ici.
Xavier GUTHERZ.
Antoine DESPEISSES (1594-1658), célèbre avocat et jurisconsulte de Montpellier
Une œuvre conséquente mais controversée
Sous l’Ancien Régime, Moreri avait estimé qu’il était parfaitement opportun de consacrer une importante notice à Antoine Despeisses et à son œuvre dans son Grand dictionnaire historique (10 vol., Paris, 1759, t. IV, p. 128).
Antoine Despeisses a écrit jusqu’à sept traités relatifs, respectivement, 1. aux successions testamentaires et ab-intestat (Paris, 1623), 2. aux tailles et autres impositions (Toulouse, 1643), 3. aux contrats propres et impropres, 4. à l’ordre judiciaire observé ès causes civiles (ou pratique civile), 5. aux crimes et à l’ordre judiciaire observé ès causes criminelles (ou pratique criminelle), 6. aux droits seigneuriaux et 7. aux bénéfices ecclésiastiques. Les cinq derniers traités, joints aux deux premiers, ont été publiés ensemble pour la première fois à Lyon, en 1660, c’est-à-dire après la mort de leur auteur, sous le titre suivant : Les œuvres de M. Antoine Despeisses, avocat et jurisconsulte de Montpellier, où toutes les plus importantes matières du droit romain sont méthodiquement expliquées et accommodées au droit français.
Les très nombreuses éditions des œuvres complètes de Despeisses – nous en avons répertorié onze, toutes réalisées avant la Révolution de 1789, la dernière datant de 1778 – sont là pour témoigner de l’importance accordée sous l’Ancien Régime au travail de l’avocat montpelliérain.
Contemporains et spécialistes de l’histoire du droit ont porté sur lui des jugements divers.
Hyacinthe de Boniface (1612-1699), avocat au Parlement de Provence, ne se montre pas tendre envers son confrère et aîné puisqu’il juge en 1670 le seul Traité des successions testamentaires et ab-intestat d’Antoine Despeisses, première partie de l’œuvre du juriste, comme étant un « petit et faible recueil de ce qu’il (Despeisses) a trouvé dans les écrivains 1 ».
Un demi-siècle plus tard, Barthélémy-Joseph Bretonnier (1656-1722), aussi avocat, critique en 1718 l’œuvre complète du jurisconsulte montpelliérain et note que cet auteur est « très louable par son grand, travail, mais il l’est très peu du côté de l’exactitude ses citations ne sont ni fidèles ni justes. Il ne laisse pas d’être un bon répertoire, sa table est la meilleure que j’aie jamais vue 2 ».
Moins virulent que les précédents et à la même époque que Bretonnier, Pierre Taisand affirme en 1721 avec sympathie que « l’on trouve dans ce livre (les œuvres complètes de Despeisses) plus de décisions que dans un grand nombre des plus grands volumes, et l’on peut dire, avec vérité, que ceux qui n’ont pas le loisir ou la commodité d’étudier à fond la jurisprudence y peuvent acquérir en peu de temps, assez de connaissance de l’un et l’autre droit pour y prendre une teinture générale des principales et plus ordinaires questions 3 ».
Après le recul du XXe siècle, des spécialistes de l’ancien droit français, en l’occurrence L. André et E. Bourgeois,, admettront aisément que « le traité technique de l’avocat montpelliérain est compact, savant et non sans valeur les indications qu’il renferme pourront servir d’instrument de travail 4 ».
Une vie studieuse
Antoine Despeisses naît à Alès en 1594 – et non à Montpellier comme d’aucuns l’on cru – de Jean Despeisses, entrepreneur remarquable et riche propriétaire, et de Jeanne de Valette, elle-même sœur de Jacques de Valette, sieur des Plans, docteur et avocat titulaire ou en passe d’être titulaire d’un office de conseiller du roi à la Cour des Aydes de Montpellier. Élevé dans un milieu auparavant catholique mais alors gagné aux idées de la Réforme, le jeune Antoine obtient rapidement, semble-t-il, un doctorat ès droits avant d’être reçu vers 1620 avocat au Parlement de Paris et au Conseil. Dans la capitale, où il s’installe désormais, notre apprenti-avocat se met tout de suite au travail et ne craint pas de se lancer avec son ami Charles de Bouques, originaire de Montpellier, dans la rédaction d’un ouvrage qui sera publié en 1623 à Paris sous le titre de Traité des successions testamentaires et ab-intestat et dédié au Secrétaire d’État Pierre Brulart, vicomte de Puisieux.
L’ouvrage n’est pas encore publié qu’un fait, a priori anodin, vient bouleverser le cours de la vie de l’avocat-écrivain : en effet, son oncle Jacques de Valette, sieur des Plans, conseiller du roi et général en la Cour des Aides de Montpellier (ainsi cité le 11 juillet 1619), dicte son testament le 27 janvier 1623 par lequel il nomme Antoine Despeisses tuteur de son fils Léonard puis, avant de mourir le 21 septembre de la même année, écrit lettre sur lettre à son neveu pour le supplier d’accéder à sa requête. Après avoir décliné l’offre à maintes reprises et son oncle ayant passé de vie à trépas; l’avocat se décide finalement à rejoindre Montpellier où il arriva fin mars 1624. Despeisses a-t-il accepté en fin de compte de s’occuper des intérêts de son cousin sous l’expresse condition de pouvoir succéder à son oncle dans la charge de conseiller du roi que celui-là occupait à la Cour des Aides de Montpellier ? Nous ne le savons pas, mais il paraît parfaitement légitime de se poser une telle question, d’autant plus que l’avocat va « succéder » effectivement à son oncle en ladite charge. Despeisses doit tellement s’occuper des affaires de son pupille Léonard de Valette que, pendant les années 1624-1631, selon ses propriétaires, il « ne peut jamais vaquer à l’exercice de sa charge d’avocat ».
Antoine Despeisses naît à Alès en 1594 – et non à Montpellier comme d’aucuns l’on cru – de Jean Despeisses, entrepreneur remarquable et riche propriétaire, et de Jeanne de Valette, elle-même sœur de Jacques de Valette, sieur des Plans, docteur et avocat titulaire ou en passe d’être titulaire d’un office de conseiller du roi à la Cour des Aydes de Montpellier. Élevé dans un milieu auparavant catholique mais alors gagné aux idées de la Réforme, le jeune Antoine obtient rapidement, semble-t-il, un doctorat ès droits avant d’être reçu vers 1620 avocat au Parlement de Paris et au Conseil. Dans la capitale, où il s’installe désormais, notre apprenti-avocat se met tout de suite au travail et ne craint pas de se lancer avec son ami Charles de Bouques, originaire de Montpellier, dans la rédaction d’un ouvrage qui sera publié en 1623 à Paris sous le titre de Traité des successions testamentaires et ab-intestat et dédié au Secrétaire d’État Pierre Brulart, vicomte de Puisieux.
L’ouvrage n’est pas encore publié qu’un fait, a priori anodin, vient bouleverser le cours de la vie de l’avocat-écrivain : en effet, son oncle Jacques de Valette, sieur des Plans, conseiller du roi et général en la Cour des Aides de Montpellier (ainsi cité le 11 juillet 1619), dicte son testament le 27 janvier 1623 par lequel il nomme Antoine Despeisses tuteur de son fils Léonard puis, avant de mourir le 21 septembre de la même année, écrit lettre sur lettre à son neveu pour le supplier d’accéder à sa requête. Après avoir décliné l’offre à maintes reprises et son oncle ayant passé de vie à trépas; l’avocat se décide finalement à rejoindre Montpellier où il arriva fin mars 1624. Despeisses a-t-il accepté en fin de compte de s’occuper des intérêts de son cousin sous l’expresse condition de pouvoir succéder à son oncle dans la charge de conseiller du roi que celui-là occupait à la Cour des Aides de Montpellier ? Nous ne le savons pas, mais il paraît parfaitement légitime de se poser une telle question, d’autant plus que l’avocat va « succéder » effectivement à son oncle en ladite charge. Despeisses doit tellement s’occuper des affaires de son pupille Léonard de Valette que, pendant les années 1624-1631, selon ses propriétaires, il « ne peut jamais vaquer à l’exercice de sa charge d’avocat ».
L’administration de la tutelle de Léonard de Valette dure jusqu’en 1631. Cette dernière année, le pupille, encore étudiant en droit à Montauban, sort de pupillarité et assigne légitimement son tuteur à présenter les comptes de tutelle. La clôture des comptes se passe fort mal. Despeisses doit en appeler au juge d’appeaux d’Alès, puis à la Chambre de l’Édit de Castres. Ces appels forment le préliminaire d’un long procès dont les différentes phases sont exposées dans un factum conservé à la Bibliothèque Nationale 5, et au terme duquel ladite Chambre de l’Édit de Castres, suspecte à Antoine Despeisses, condamnera celui-là le 12 février 1635 à restituer sous trois jours les provisions de l’office de conseiller du roi à la Cour des Aides de Montpellier « héritées » – nous l’avons vu – de son oncle Jacques de Valette, à son cousin Léonard de Valette qui ne sera reçu dans cet office qu’en octobre 1638 6.
Le procès terminé, Antoine Despeisses, toujours avocat à la Cour des Comptes, Aides et Finances de Montpellier, s’adonne plus librement à la plaidoirie et à l’écriture. A en croire Charles d’Aigrefeuille, historien de Montpellier, l’avocat doit bientôt abandonner celle-là pour se consacrer à celle-ci, et cela à la suite d’un regrettable mais savoureux incident survenu au cours de l’une de ses plaidoiries : un procureur ne se serait-il pas permis de faire une remarque désobligeante à l’endroit de Despeisses alors que celui-là s’était égaré dans une digression menant tout son auditoire jusqu’en Ethiopie 7… Nous ne savons trop que penser de cette allégation pour le moins curieuse, toujours est-il que, ayant arrêté de plaider ou non, Antoine Despeisses, « docteur et avocat de Montpellier », songe au mariage et épouse le 8 avril 1639 au Temple de ladite ville de Montpellier Suzanne de Plantavit, fille de feu Simon, Sgr de La Baume et de La Bastide, de son vivant docteur et avocat, et d’Anne de Lasset 8.
Quelques années après son mariage, cette fois sous sa signature seule, Antoine Despeisses publie à Toulouse en 1643 un Traité des tailles et autres impositions qu’il dédie au Maréchal de Schomberg, gouverneur de Montpellier et lieutenant général en Languedoc. Plus tard, il poursuit son œuvre sans cesse ni répit, et se lance encore dans la rédaction de cinq traités relatifs – nous en avons déjà parlé – aux contrats propres et impropres, aux pratiques civiles et criminelles, aux droits seigneuriaux et aux bénéfices ecclésiastiques, lesquels ne seront publiés qu’après la mort de leur auteur survenue à Montpellier le 20 avril 1658 9.
On garde deux portraits de l’avocat-écrivain, dont l’un est gravé pour le fameux Claude Mellan, lesquels représentent Despeisses aux âges de vingt-neuf et soixante-quatre ans et sont en frontispice de ses ouvrages publiés respectivement en 1623 et 1660.
Des nombreux enfants que lui a donnés une épouse qui vit encore en 1682, seule survivra à la mort de son père, Bernardine qui épousera par contrat du 17 avril 1668 reçu par Me Bompar, notaire de Montpellier, Louis de Massanes, docteur et avocat au Parlement de Paris, fils de Jean, conseiller du roi et doyen de la Cour des Comptes, Aides et Finances de Montpellier et de Jeanne de Clauzel. Le mariage sera célébré au Temple de Montpellier, le 19 août suivant 10.
Des origines cévenoles
A en croire une importante notice publiée par le Chartrier Français (3e année, 1869, pp. 129-183) et selon nos recherches personnelles, les Despeisses tirent leurs origines apparentes de la paroisse de Saint-Florent au diocèse d’Uzès, aujourd’hui Saint-Florent-sur-Auzonnet dans le département du Gard. La branche de cette famille qui nous intéresse ici, en l’occurrence celle du jurisconsulte, paraît provenir très exactement du Martinet de Crozols, hameau dépendant de la juridiction de Crozols et de nos jours commune à part entière appelée Le Martinet, canton de Saint-Ambroix. En 1558, on voit qu’un Antoine Despeisses, plus vieux, exerçait le métier de forgeron au Martinet de Crozols à Saint- Florent 11. Il faut probablement identifier ce personnage avec Antoine Despeisses (env. 1510 – env. 1575), époux de Jeanne Sugier, père de Jean Despeisses et grand-père d’Antoine, héros de cet article, lequel aurait testé une première fois le 23 avril 1540 devant Me Pierre Corbier, notaire de Génolhac (p. 131) 12, puis une seconde fois le 2 décembre 1542 devant Me Bonnafous (p. 132). Cet Antoine Despeisses se retrouve cité dans plusieurs actes, entre autres vers 1561-1570 où il est dit posséder en partie les « balmes-a myne a fer » de Luffernet et de Venolles au terroir de Palmesalade 13.
Une célébrité alésienne
C’est probablement au Martinet de Crozols que naît au milieu du XVIe siècle Jean Despeisses (env. 1540-1621), catholique dans les premières années de sa vie, plus tard capitaine d’infanterie, protestant, entrepreneur de renom, riche propriétaire et père d’Antoine. Catholique en sa première jeunesse, n’en doutons point puisque c’est en cette forme que, écuyer, dit Silhard, habitant d’Alès, il épouse le 27 décembre 1576 devant Me Antoine Pomarède, notaire d’Alès, Jeanne (de) Valette, fille de Pierre Valette, sieur des Plans, et de Françoise de Sarret 14 (p. 132) ; capitaine d’infanterie, il l’est aussi si l’on considère les nombreux ordres que lui adressent certains chefs militaires du Languedoc entre 1588 et 1593 15 (pp. 132-133) et entrepreneur paraît un vocable bien faible pourquoi pas bâtisseur, à l’occasion démolisseur pour qualifier celui qui est successivement chargé de construire la citadelle de Mende en 1583 (p. 133), de démanteler le Château de Coudoulous dans les Cévennes en 1586 (p. 132), de restaurer la cathédrale de Mende en 1599 16 Notre-Dame des Tables à Montpellier en 1604 17, et de remettre en état les murailles de Marvejols vers 1607-1608 18.
Les Guerres de Religion paraissent permettre à Jean Despeisses d’établir une solide fortune et, par la même occasion, d’acquérir quelques terres. Dès 1579, celui-là achète à Louis de Pellet, seigneur et baron de Combas, la seigneurie de Méjanes 19 (p. 133), d’où le nom de Méjanes qu’il portera désormais. Plus tard, le père d’Antoine Despeisses reçoit en inféodation, d’une part, le 1er octobre 1592, du vicomte de Portes, Les Ramades et une portion du Plan de La Bataille, dans la juridiction de Portes 20, et, d’autre part, le 15 du même mois, du comte d’Alès, La Figueirasse, Carboutie et l’autre portion du Plan de La Bataille, dans la juridiction de Crozols 21 (p. 133) : l’ensemble de ces terres, Les Ramades excepté, seront unies pour constituer ultérieurement la seigneurie de La Plane que le propriétaire – entrepreneur – remettra à son fils aîné Jacques vers 1610 et dans laquelle il construira vers 1608 le petit château de La Plane encore en état de nos jours (p. 133). En outre, Jean Despeisses accroît encore l’étendue de ses domaines en achetant en 1597 à Jean d’Autun celui de La Carbonnière, paroisse de Saint-Florent (p. 133), et en s’offrant en 1611 les fiefs de Crozols, Mercoirols et Pradel (p. 133).
A la charnière des XVIe et XVIIe siècles, Jean Despeisses, seigneur de Méjanes et des Ramades, dit Méjanes, passe définitivement avec les siens du côté de la Réforme et devient en 1609 consul protestant d’Alès 22. Il teste une première fois le 26 août 1607 devant Me (André) Sugier, notaire d’Alès, une seconde fois le 11 juillet 1619 devant Me Antoine Comte, notaire de Montpellier (p. 134), en présence de nombreux témoins dont Antoine Gaujac, tailleur de pierres 23, et meurt dans les premiers mois de 1621, probablement dans son bel hôtel d’Alès, sis rue Droite, qui sera la résidence du duc de Rohan et de Louis XIII, de passage dans ladite ville respectivement en 1625 et 1629 24 (p. 143).
Le défunt laisse à son épouse, entre autres enfants, trois fils Jacques (env. 1580 – env. 1635), seigneur de La Plane, avocat, reçu docteur ès droits à Valence en 1608 (p. 133), lequel épouse le 30 avril 1617 devant Me Jean Ducros, notaire de Sumène, Catherine de Causse (p. 135), et teste le 7 mai 1623 devant Me Guion, notaire de Montpellier (p. 136) ; Jean (env. 1585 – apr. 1623), seigneur de Rouvergue, lui aussi docteur ès droits, lequel épouse le 19 juillet 1623 devant Me Jacques du Thérend, notaire d’Alès, Catherine de Saunier 25, et, enfin, Antoine aussi docteur ès droits, le jurisconsulte dont il est question dans cet article.
Les Despeisses, seigneurs de La Plane, Crozols, Mercoirols et autres lieux, habitant tantôt à Alès, tantôt aux châteaux de La Plane ou (du Martinet) de Crozols, se succéderont de père en fils dans leurs nombreuses seigneuries dans l’ordre suivant : Jean Despeisses (env. 1620 – env. 1688), fils de Jacques, lui-même aîné de Jean, épousera le 11 mars 1654 Anne de Ribeirol en la forme de la R.P.R. et connaîtra une existence particulièrement troublée puisque, condamné en 1653 par la Chambre de l’Édit de Castres à avoir la tête tranchée, il sera faussement accusé de crime en 1667, puis condamné en 1669 par la même cour aux galères perpétuelles et finalement innocenté par lettres royaux datées de 1680 ; Jacques (1659-1738), fils du susdit Jean, épousera le 28 mai 1693 Isabeau de La Fare après être revenu en 1688 de Cologne où il était exilé et avoir abjuré sa religion entre les mains du père La Chaise ; Charles (env. 1695 – av. 1754), fils du susdit Jacques, épousera Catherine-Élisabeth de Ribeyrol, etc.
Œuvres d'Antoine Despeisses
- Traité des successions testamentaires et ab-intestat, 1 vol., Paris (S. Thiboust), 1623, in-fol. (écrit en collaboration avec Charles de Bouques, avec portraits des auteurs).
- Id., 1 vol. Toulouse (P. Bosc et A. Colomiez), 1636, in-8° (sans portraits).
- Traité des tailles et autres impositions, 1 vol., Toulouse (P. Bosc / A. Colomiez), 1643, in-4° (sans portrait).
- Id., 1 vol. Toulouse (A. Colomiez), 1656.
- Id., 1 vol. Grenoble (J. Nicolas), 1657, in-4°.
- Les œuvres de M. Antoine Despeisses, avocat et jurisconsulte de Montpellier, où toutes les plus importantes matières du droit romain sont méthodiquement expliquées et accommodées au droit français (Des contrats propres et impropres / Des successions testamentaires et ab-intestat, des pratiques civile et criminelle / Des droits seigneuriaux, des tailles et autres impositions, des bénéfices ecclésiastiques, table générale), 3 t. en 3 vol., Lyon (J.-A. Huguetan et M.-A. Ravaud), 1660, in fol. (dédié à Gaspard de Fieubet, premier président au Parlement de Toulouse, avec portrait).
- Id. (?), 3 vol., Paris (T. Joly), 1664-1665, in-fol.
- Id. (cf. édition de 1660), 3 t. en 3 vol., Lyon (J.-A. Huguetan), 1666, in-fol. (avec portrait).
- Id. (cf. édition de 1660), 3 t. en 3 vol., Lyon (J-A. Huguetan et G. Barbier), 1675, in-fol. (avec portrait).
- Id. (Des contrats propres et impropres / Des successions testamentaires et ab-intestat / Des pratiques civile et criminelle, des droits seigneuriaux / Des tailles et autres impositions, des bénéfices ecclésiastiques table générale), 4 t. en 2 vol., Lyon (J-A. Huguetan), 1677, in-fol. (avec portrait).
- Id. (cf. édition de 1677), 4 t. en 2 vol., Lyon (Frères Huguetari), 1685, in-fol. (avec portrait).
- Id. (cf. édition de 1677), 4 t. en 2 vol., Lyon (Amisson et Posuel), 1696, in-fol. (sans portrait).
- Id. (cf. édition de 1677), 4 t. en 1 ou 2 vol., Lyon (Anisson et Posuel), 1706, in-fol. (sans portrait).
- Id. (?), 4 t. en 1 ou 4 vol., Lyon (Anisson et Posuel), 1726, in-fol. (sans portrait).
- Id. (cf. édition de 1660), 3 t. en 3 vol., Lyon (Frères Bruysset), 1750, in-fol. (édition « revue, corrigée et très considérablement augmentée » par Me Guy du Rousseaud de La Combe, avocat au Parlement de Paris, et dédiée aux professeurs et docteurs agrégés de la Faculté de Droit de l’Université de Toulouse, sans portrait).
- Id. (cf. édition de 1660), 3 t. en 3 vol., Toulouse (J. Dupleix), 1778, in-4° (sans portrait).
Jean-Bernard ELZIÈRE.
Notes
1. H. de Boniface, Arrêts notables de la Cour de Parlement de Provence, Cour des Comptes, Aides et Finances du même pays, 2 vol., Paris, 1670, t. II, livre 3, titre 3, chap. 1, n. 21.
2. B.-J. Bretonnier, Recueil des principales questions de droit, Paris, 1718, pp. XXXV-XXXVI.
3. P. Taisand, Les vies les plus célèbres jurisconsultes, Paris, 1721, pp. 167-168.
4. L. André et E. Bourgeois, Les sources de l’Histoire de France, XVIIe siècle (1610-1715), 8 vol., Paris, 1913-1935, t. VII, n. 6652.
5. Factum intitulé Avertissement pour Me Antoine Despeisses, avocat en la Cour des Comptes, Aides et Finances de Montpellier, assigné et défendeur par fin de non-recevoir, contre noble Léonard de Valette, sieur des Plans, conseiller du roi en ladite cour, demandeur par trois lettres royaux en forme de requête civile des 7 juillet 1640, dernier octobre 1641 et 17 janvier 1643 pour être restitué en entier envers cinq arrêts de la Chambre de l’Édit de Castres des 21 avril 1634, 12 février et 12 juillet 1635, 28 juin et 15 décembre 1636, en Bibl. Nat., Imprimés, 4° Fm 35511 (26), s.l.n.d. (env. 1643).
6. P. Vialles, Études historiques sur la Cour des Comptes, Aides et Finances de Montpellier, Montpellier, 1921, p. 121, d’après Arch. Dép. Hérault, B 357, f. 58.
7. Ch. d’Aigrefeuille, Histoire de la ville de Montpellier. éd. M. de La Pijardière, 4 vol., Montpellier, 1875-1882, t. III, pp. 561-562.
8. Arch. Mun. Montpellier, GG 368, f. 16 v°.
9. Ibid., GG 332, f. 115 v°.
10. Ibid., GG 370, f. 180 v°.
11. Y. Chassin du Guerny (1), Inventaire des contrats de mariage, testaments et autres actes filiatifs du notariat de Génolhac (XVIe s.), Nîmes, 1976, p. 15.
12. Afin de ne pas surcharger les Notes et sources placées en fin d’article par d’incessants renvois aux pages de la notice du Chartrier Français, nous notons de la manière indiquée ci-contre les informations extraites de ce document.
13. Ibid., p. 57, ainsi que Arch. Dép. Gard. 1 E 423 (cf. aussi 1 E 431 et 1 E 448).
14. Y. Chassin du Guerny (2), Inventaire des contrats de mariage, testaments et autres actes filiatifs du notariat d’Alès (XVe-XVIIe siècles), Nîmes, 1977, p. 581, et A. Bardon, La Réforme à Alès (1555-1585), en Arch. Dép. Gard, 1 F 167, p. 196.
15. Cf. Arch. Dép. Hérault, B 22 448 – 22 449.
16. Cf. Ch. Porée, Études historiques sur le Gévaudan, Paris, 1919, pp. 165-167 et pp. 191-193, d’après Arch. Dép. Lozère, G 1445, ainsi que Arch. Dép. Haute-Garonne, B 175, f. 183.
17. Cf. L. Guiraud, La reconstruction des églises du diocèse de Montpellier après les guerres de Religion, dans Revue Historique du Diocèse de Montpellier, 2e année (1910-1911), pp. 558-564, et Arch. Dép. Hérault, G 2001, le tout analysé par L. Guiraud, La Réforme à Montpellier, dans Mémoires de Société Archéologique de Montpellier, 2e série t. VI (1918), pp. 667-668.
18. Cf. N. Valois, Inventaire des arrêts du Conseil d’État (Règne d’Henri IV), 2 vol., Paris, 1886-1893, nn. 11 358 (25 août 1607), 12 352 (14 août 1608), 12 416 (30 août 1608) et 13 503 (31 mars 1609).
19. Cf. Y. Chassin du Guerny (2), op. cit., p. 256.
20. Chartrier de Portes, Génolhac, 1976, n. 288.
21. Arch. Nat., 306 AP 462, ff. 186 v° – 189 r° (ou 316 Mi 130).
22. A. Bardon, op. cit. p. 97.
23. Arch. Dép. Gard, 19 J 122.
24. Y. Chassin du Guerny (2) op. cit., p. 751.
25. Ibid., p. 406.
