Notes brèves Informations 1979-3 Au Sommaire des Revues

Entre costiere et étang : Vauvert à l’Époque Moderne

« Si Vauvert m’était conté… ». Pour continuer de parodier l’auteur classique et Sacha Guitry, j’ajouterai aussi « j’y prendrai un plaisir extrême » et, de fait, les auditeurs de la soutenance de la thèse de doctorat de Jean-Jacques Vidal ont passé, le 9 Juin 1978 à l’Université Paul Valéry, une après-midi pleine d’érudition et de charme. Le jury, présidé par E. Leroy Ladurie, professeur au Collège de France, comprenait Ph. Joutard, professeur d’histoire moderne à l’Université d’Aix, T. Le Coz, professeur de géographie à l’Université Paul Valéry, et M. Péronnet, maître de conférence à l’Université Paul Valéry (rapporteur).

Vauvert est installé sur un immense finage de plus de 10.000 hectares, fait d’au-moins trois terroirs la costière, la plaine sèche, la plaine marécageuse. Le professeur Le Coz, pendant la soutenance, a souligné l’importance de ces définitions. Le finage est un espace économique, social, politique, juridique formé peu à peu ; c’est l’espace sur lequel s’exercent l’autorité et la capacité d’organisation d’un groupe humain cohérent d’une communauté. Le terroir, ou les terroirs, ce sont les surfaces ayant une unité morpho-pédologique et climatique, donc une unité fondée sur le complexe géographique qu’est un paysage fait de géomorphologie et de climatologie. Le finage – il est sans doute médiéval – comprend ainsi, comme celui de toutes les communautés entre Rhône et Tech, plusieurs terroirs : une partie perchée, tabulaire, couverte de cailloutis, fermant la plaine et qu’on appelle, ici, la costière, une partie de bonnes terres limoneuses, une partie enfin de marais, étangs, îles où se mêlent la mer, l’eau et le ciel.

Sur ce finage, vit une communauté humaine dont on suit la progression régulière au cours des siècles. En 1384, les Vauverdois habitent en « 42 feux » en 1553, figurent sur les listes 77 chefs de famille : les Cap D’Ostal ; en 1561 enfin – on compte par tête pour la première fois – il y a environ 500 vauverdois. Ils sont 1 000 au milieu du XVIIe siècle, 2 000 vingt-cinq ans plus tard en 1677. La population continue à croître et représente 4 000 habitants au sommet de la Révolution. Un moment bloquée autour de ce chiffre, la progression reprend pour mener à l’apogée de 1856 5 129 habitants.

Rien qu’en examinant ces chiffres, il est facile de comprendre que Vauvert passe, heureusement et sans grand dommage, du rang de petit village à celui de grosse agglomération villageoise donnant le spectacle rare d’un dynamisme soutenu et continu, paradoxal dans un milieu que d’aucuns considèrent comme un mouroir, domaine de l’anophèle, de la malaria et de la mort fauchant une génération sur deux.

C’est, en effet, précocement – vers 1700-1720 – que la population de Vauvert entre dans le nouveau régime démographique le taux de mortalité baisse tandis que hausse le taux de natalité : situation favorable – la plus favorable de toutes – qui apporte très vite des générations pleines qui engendrent elles-mêmes des générations pleines provoquant le quintuplement de la population entre 1650 et 1850. A l’échelle nationale – si tous les Français du Grand Siècle ou siècle des Lumières avaient eu ce comportement, c’était la France des cent millions vers 1850 ; c’était aussi des réserves d’hommes offertes aux généraux de la Révolution et aux maréchaux de l’Empereur. C’est en elle-même que cette population trouve sa propre croissance car il y a peu d’apports extérieurs en 1773-1783. On retrouve à Vauvert 80 % des patronymes représentés en 1690-1700. Si l’on remonte dans le temps c’est encore en 1773-1783, la présence de 63 % de patronymes de 1638 : plus de 50 % de ceux de 1553.

Les Vauverdois adoptent de nouveaux comportements démographiques, caractérisés surtout par la baisse de l’âge au mariage (on passe de 25 à 22 ans pour les filles) et par la baisse d’une surmortalité féminine adulte. Ainsi s’allonge la période de fécondité féminine, qui passe de 12 ans à 18 ans à la charnière des XVIIe et XVIIIe siècles. Ainsi le nombre d’enfants moyen par famille passe-t-il de 3,5 à 6,8 : chaque couple double sa capacité de procréer. Inutile de dire que les Vauverdois paraissent ignorer les pratiques contraceptives ou tout au moins n’en avoir pas un besoin vital, car il n’est pas sûr qu’une contrainte morale quelconque eût pu les retenir : Jean-Jacques Vidal révèle en effet que 27 % des Vauverdois sont issus de conceptions prénuptiales. Il faudrait d’ailleurs examiner ce résultat de très près car en milieu protestant – et les Vauverdois le sont en partie – le mariage légitime civil est loin d’avoir la valeur sacramentelle qu’il a dans la religion catholique. D’autre part, en période de persécutions, les protestants peuvent très bien choisir le mariage par paroles de présent devant notaires, qui s’accompagne de la promesse d’une sollenisation, mais qui prend plein effet dès consommation. Toujours est-il que la population de Vauvert s’accroît régulièrement et harmonieusement en ignorant les contraintes et les seuils malthusiens auxquels le reste du royaume se heurte à la fin du XVIe siècle et encore vers la fin du XVIIIe siècle et dont le résultat le plus clair est l’absence de dynamisme démographique à l’échelle nationale. Les résultats de l’enquête de Jean-Jacques Vidal recoupent pleinement ceux obtenus par A. Molinier dans un article intitulé : En Vivarais au XVIIIe siècle : une croissance démographique sans révolution agricole, article qu’il sera possible de lire dans les Annales de démographie historique. A. Molinier a eu l’extrême amabilité de m’en communiquer le manuscrit et je veux, ici, l’en remercier.

Les Vauverdois sont encadrés politiquement par deux institutions : la seigneurie et la communauté villageoise. Depuis 1340, la seigneurie de Vauvert figure parmi d’autres dans le patrimoine d’une grande famille méridionale : les Levis. Famille ancienne ; sa fortune méridionale se construit au temps de Simon de Montfort ; famille prolifique ; la maison se divise en plusieurs branches ; famille enfin qui atteint aux plus hauts honneurs de la noblesse : le Duché-Pairie. Une des branches porte le titre de Duc de Ventadour après 1578. Alliés aux Tournon, aux La Voulte, aux Montmorency, les Levis-Ventadour de la branche aînée, s’éteignent au milieu du XVIIe siècle quand lainé, sans laisser postérité, entre dans les ordre en 1631, quand les cadets deviennent aussi d’église qui (François) évêque de Lodève à 16 ans et cardinal à 26, tué devant La Rochelle, qui (Charles), évêque de Lodève à 4 ans – une des rares scandaleuses nominations dues aux Rois de France entre 1516 et 1789 – quittant l’Église pour remplacer comme Duc de Ventadour l’ainé entré dans les ordres et qui, malgré deux mariages, ne put assurer la postérité à sa maison, qui (Louis-Hercule), devenu évêque de Mirepoix en 1655, qui (Amie) devenu archevêque de Bourges en 1649. Les Levis-Ventadour jouèrent un rôle considérable dans le mouvement de réforme catholique de la première moitié du XVIIe siècle ; il n’est donc pas indifférent que ce soient de tels hommes qui assurent le pouvoir seigneurial à Vauvert. Il faut rappeler que de 1593 à 1622, Anne de Levis, Duc de Ventadour, fut Lieutenant-Général en Languedoc sous le gouvernement de Montmorency-Danville. A cette date il est clair que les Levis-Ventadour s’éteindront. La seigneurie de Vauvert sera vendue. Elle est achetée par les Authevile qui siègent, comme baron de Vauvert, aux États du Languedoc. En 1744 enfin, la seigneurie passe aux Genas par héritage. Par la personne des seigneurs, les Vauverdois se trouvaient en liaison avec le royaume entier du temps des Levis ou avec le reste du Languedoc avec les Autheville. Avec les Genas, l’influence nationale et provinciale du seigneur est plus faible, ce qui ne veut pas dire – au contraire peut-être – que la puissance seigneuriale locale soit faible. Le seigneur a pour fonction essentielle d’assurer l’ordre et la justice, voire la haute justice, pendant l’exercice de laquelle une sentence de mort peut être prononcée. Il est d’ailleurs caractéristique que l’agent du seigneur à Vauvert porte le titre de régent de justice. Le seigneur est aussi un grand propriétaire foncier il tient une centaine d’hectares des meilleures terres. Sa présence dans le village est visible, patente, évidente : il habite le château qui domine le bourg. Il perçoit des droits sur les terres cultivées par les paysans (censives) et il a des droits importants sur les terres communes et sur les étangs et marais.

Le seigneur contrôle l’exercice du droit politique en « recevant » les nouveaux habitants appelés à figurer dans les conseils et en percevant le cens d’habitanage qui paraît devoir donner les droits politiques. Comme toutes les communautés du Languedoc, la communauté de Vauvert est organisée politiquement. Le conseil général est une assemblée de tous les habitants, surtout électorale. Le conseil politique est une assemblée restreinte d’élus jouant un peu le rôle de notre conseil municipal. Les consuls – à Vauvert, ils sont trois le plus souvent – gèrent et administrent la communauté : ils sont élus. Quelquefois pourtant, le seigneur les désigne, c’est le cas à partir de 1624 quand le Duc de Levis-Ventadour impose des consuls catholiques. A partir de 1631, le consulat est tiers partie (2 protestants, 1 catholique), puis à partir de 1667, mi-partie avec augmentation du nombre (2 protestants, 2 catholiques) et enfin il est totalement catholique après 1671. A partir de cette date, suivant l’expression de Jean-Jacques Vidal, « le consulat devient une affaire de famille ».

Comme toutes les communautés, Vauvert s’est endetté pendant les guerres. En 1628, par exemple, sur fond de peste violente, les Vauverdois doivent acheter des armes sur les ordres de leur seigneur catholique, doivent lever une taxe pour soutenir le Duc de Rohan protestant, doivent entretenir la compagnie de cavalerie du frère du seigneur : le comte de Levis, doivent enfin racheter les biens de communes saisis par ordre de Louis XIII pour rébellion et donnés par lui aux Lévis. En 1660, à l’issue de la période de troubles et de guerres civiles commencées un siècle plus tôt, la dette de la communauté s’élève à 60.000 livres et le service de la dette est énorme à cause du fort taux d’intérêt.

Les habitants de Vauvert vivent bien et Jean-Jacques Vidal a rappelé les expressions employées par ses maîtres disparus : le professeur L. Dermigny parlant d’un « eldorado inattendu » et le professeur Jean Boisset, plus bibliquement, « d’une petite Canaan ». La chance de Vauvert, c’est son étendue de terres libres, cette immense réserve foncière formée par les marais, mais aussi par la costière. Passé de 200 ou 300 habitants au sortir du Moyen Age à 500 au milieu du XVIe siècle, puis à 1 000 au milieu du XVIIe siècle, à 2 000 dans le second quart du XVIIe siècle, à 4 000 en 1789, à 4 500 en 1856, Vauvert trouva toujours sur place de quoi s’occuper sans aucune modification de techniques agricoles : la solution extensive pouvait toujours être adoptée sur ces 11.000 hectares. La progression des hommes s’accompagne d’une progression des surfaces exploitées.

Il y a eu, en effet, plusieurs Vauvert. Le Vauvert du bourg avec son château, sa justice, son hôtel de ville, ses lieux de culte, ses marchés, ses boutiquiers pour l’alimentation, pour le bâtiment. Peu d’évolution dans ce monde semi-urbanisé, sinon que le nombre des gens de métiers épouse la conjoncture. C’est le cas des barrailliers, les faiseurs de barriques, par exemple : on en relève un seul en 1680 pour 20 un siècle plus tard, quand la Costière a été défoncée. Peu de marchands ; au contraire, Vauvert paraît dépendre commercialement des villes du voisinage. Etienne Tempié et Pierre Bouscarren sont des exceptions, ils résident à Vauvert, alors que Guirand vient d’Aigues-Vives, Servier de Saint- Gilles, Huguet et Roland de Nîmes, Gilly de Sommières, Guérin de Montpellier. Liens de voisinage mais aussi peut-être liens de religion.

Le Vauvert paysan met en valeur 191 exploitations réparties en 30 grandes exploitations, généralement affermées, 41 exploitations moyennes, généralement en faire-valoir direct, exploitées par les notables locaux, les « patrons », ceux qui deviennent consuls et contrôlent un réseau de clients, et enfin en 120 petites exploitations en faire-valoir direct paysan. C’est ce Vauvert paysan qui met en valeur un tiers du finage, les terres proches du village. Les cultures se répartissent, comme il se doit, à un bon équilibre, entre 73 % de terres cultivées en céréales, 14 % en vignes, 4 % en oliviers, 6 % en près, 3 % en canebières et en jardins.

Une partie du finage de Vauvert : le monde du marais, est le domaine occasionnel des paysans qui viennent récolter le « roseau » pour la nourriture du bétail, pour la litière des animaux, pour les habitats temporaires. C’est, en revanche, le domaine permanent des éleveurs qui ont le droit de pâture et des pêcheurs qui ont le droit de pêcher. Car ces terres du marais sont terres seigneuriales et ouvertes moyennant redevances.

Reste la réserve foncière des Vauverdois : la Costière, que l’on peut défoncer quand le besoin s’en fait sentir. Que planter de plus rentable sur ces cailloutis que des vignes ? En deux vagues de défrichement, de 1560 à 1610, puis surtout de 1713 à 1780, les Vauverdois défoncent plus de 1 000 hectares de garrigues et de costière et plantent de la vigne. Souvenons- nous que le nombre de barailliers passe de 1 en 1690, à 20 en 1790. Ainsi, dans le cadre de l’économie traditionnelle du village, peut s’amorcer la lente pénétration dans une économie de marché puisque le vin est, par définition et par nature, un objet de commerce entre les provinces qui en ont trop et celles qui, pour des raisons climatiques, n’en ont pas ou pas assez. Le défrichement – l’espace défriché correspond à l’étendue normale d’une petite paroisse – s’accompagne, moyennant faible redevance, de l’appropriation de la terre par le défricheur. Il semble que tout le monde puisse défricher et se faire ainsi propriétaire : la réserve foncière joue à plein son rôle ; elle supporte un dynamisme extensif, irréalisable ailleurs. Peut-être est-ce la cause de la disparition de « l’unanisme villageois » sous les coups de l’individualisme agraire ?

La communauté de Vauvert a des contacts avec l’extérieur qu’elle n’eût peut-être pas souhaités : les États de Languedoc ont une politique de canalisation et d’assèchement des marais qui ne correspond pas aux intérêts locaux, qui va même contre ; le canal Aigues-Mortes – Beaucaire coupe le finage en deux suivant la costière, rejetant le marais au Sud et créant un bouleversement de l’équilibre écologique. Le petit Rhône ne déborde plus vers le marais, apportant eau douce et alevins, si bien que des remontées salines affectent flore et faune. Les eaux pluviales de costière viennent buter sur le canal et créent une zone de marécages inondables. Ainsi l’équilibre du monde des pêcheurs et du monde des éleveurs est atteint.

Les Vauverdois forment aussi un groupe au point de vue religieux et ce groupe est divisé par le clivage fondamental du Languedoc catholicisme et protestantisme. La communauté de Vauvert est devenue protestante et quand Jean-Jacques Vidal commence à l’étudier au XVIIe siècle, elle dispose de toutes les institutions du système presbytère-synodal : les pasteurs se succèdent régulièrement et deviennent de plus en plus stables, le consistoire se réunit chaque semaine, l’église de Vauvert est représentée au niveau des synodes provinciaux et nationaux. Malheureusement, le consistoire n’a pas laissé de pièces concernant le spirituel ou la discipline ; il ne reste que des registres comptables. L’historien est privé là d’une source essentielle à la connaissance de la vie quotidienne du protestant sous le régime de l’édit. Heureusement la communauté voisine d’Aymargues a conservé ce registre qui a donné matière à un remarquable mémoire de maîtrise d’histoire, moderne de Philippe Charreyre, soutenu en Octobre 1978 à l’Université Paul Valéry avec les félicitations du jury. A travers le registre comptable de Vauvert on saisit pourtant quelques traits du protestantisme, notamment l’intérêt porté à l’enseignement. Les maîtres d’école payés par le consistoire, réussissent pleinement dans leur tâche puisque 40 % des hommes protestants signent au moment du mariage contre 10 % de-catholiques, que 10 % de filles protestantes signent contre aucune catholique ; tous les conseils ou conseillers politiques protestants savent signer alors que 80 % des consuls et 50 % des conseillers catholiques le savent. Constante antérieure même à la réforme, il y a entre protestants et catholiques un clivage culturel, le protestant lit et écrit en français, le catholique ne sait ni lire ni écrire et parle occitan.

Le curé a du mal en ce milieu à reconstruire matériellement la catholicité vauverdoise : il manque de ressources. Ce n’est qu’en 1664 que la communauté est obligée de participer à la réparation de l’école, à l’entretien du maître d’école, aux gages du prédicateur. Les progrès sont lents et c’est la révocation de l’Édit de Nantes qui donnera aux curés les moyens de coercition nécessaires au retour en catholicité.

C’est alors que Vauvert connaît ces « états-listes des enfants qui doivent aller aux instructions de l’école ». La leçon protestante n’a pas été perdue et c’est par l’école – obligatoire à dater de 1724 – que la monarchie, – c’est un édit -, et l’église catholique qui doit l’appliquer, pensent convertir les protestants. En fait, à Vauvert, il ne parait qu’il y eut beaucoup de fugitifs – il s’agit d’une population paysanne qui se déracine difficilement – et tous les protestants devinrent « nouveaux catholiques », les uns de façon définitive et en collaborant activement ; il s’agit le plus souvent des « patrons » qui conservent ainsi leur pouvoir. Les autres pour échapper aux pressions fiscales et aux vexations. L’attitude des habitants de Vauvert, pendant la guerre des camisards est assez ambiguë. Ce sont surement des jeunes de Vauvert qui exécutèrent le baron de Saint-Cosme. L’armée de bourgeoisie de Vauvert est mise sur pied en Septembre 1702 : elle comprend 30 fantassins et 8 cavaliers. Le meunier Florimond Vialles met sur pied une compagnie de partisans destinés à combattre la bande camisarde qui tient la plaine, celle de Jean Cavalier qui, nonobstant toute défense, s’empare de Vauvert le 18 Octobre 1703 avec 180 chevaux et 500 hommes. Puis tout rentre dans l’ordre, mais Vauvert a eu ses martyrs et surtout a dû payer cher en taxes, amendes, logement de gens de guerre, entretien de la milice ou des partisans, levées de Jean Cavalier.

Le Vauvert, mal converti, revient vite au calvinisme clandestin et les Vauverdois participent à des assemblées dès 1717, suivent l’enseignement « au désert » du pasteur Saissine après 1743, passent leurs actes au désert et non plus devant le curé après 1750. Avant 1685, les baptêmes catholiques représentaient 20 % des baptêmes chrétiens, en 1780, 18 %. En 1810, il y a 3 397 protestants pour 826 catholiques.

Comme le mariage vauverdois unit généralement un Vauverdois et une Vauverdoise, comme les « forains » sont très peu nombreux, il semble que peu à peu un type physique se dégage : l’homme a les cheveux bruns et frisés, il a les yeux gris ou bleus. A Vauvert, le stock de patronymes – donc de familles – paraît stable : il devient donc peu à peu nécessaire de distinguer les individus portant le même nom ; très vite les prénoms deviennent insuffisants et l’on recourut au sobriquet, au surnom, d’abord personnel, puis familial et héréditaire. Fait de mentalité important quand la majorité passe de l’occitan au français, les surnoms sont francisés et, par là, perdent leur sens premier : Sible (le siffleur) devient Cible. La vie paraît facile à Vauvert car il y a toujours une ressource pour satisfaire les besoins défricher la costière ou exploiter le marais. Les gens sont à l’aise – les dots et les patrimoines le prouvent – la communauté peut payer le pavage des rues. Quand le bâtiment va, tout va, or il semble bien que, soutenu par la progression de la population, la bâtisse est florissante ; solides maisons de pierre du bourg, transformation des cabanes temporaires en roseaux en maisons permanentes en dur, extension de la maison vers la costière – 134 Ménages en 1789.

Jean-Jacques Vidal nous apporte le tableau apaisant d’une communauté qui se développe harmonieusement grâce à un hasard historique, le découpage d’un immense finage très diversifié, dans l’ambiance d’une croissance continue et harmonieuse qui ne sacrifie rien, ni des valeurs morales, ni des valeurs religieuses, une croissance qui résiste aux divers accidents que l’histoire envoya aux Vauverdois : guerres de religion, guerres civiles, répression, réforme catholique apportant spiritualité et curés, mais aussi profiteurs avides de s’emparer des biens des religionnaires, camisards, répression de l’hérésie protestante. L’image d’un heureux dynamisme qui amène la question finale : « Qu’est- ce qui fait courir les Vauverdois ? »

M. PERONNET,
Maître de conférences d’Histoire moderne
Université Paul Valéry.

François FURET et Jacques OZOUF, Lire et écrire. L’alphabétisation des Français de Calvin à Jules Ferry. Paris 1977

Deux volumes qui représentent la synthèse de travaux multiples, dispersés sur le territoire français et de part et d’autre de la Révolution Française. Plusieurs années de rencontres et d’efforts de synthèse qui ont permis de tracer l’épopée de l’alphabétisation au travers de trois siècles d’histoire : l’apprentissage désormais indissoluble – lecture, écriture – apparaît dans une continuité sans retour, même si parfois les fils ne savent pas écrire quand les pères l’ont su.

Le premier volume est une présentation des problèmes, des méthodes et des conclusions au niveau national. Le second est une série d’études régionales sur l’école et l’alphabétisation. Un des centres d’intérêt à ces quelques huit cents pages est de se situer au carrefour de méthodes et de techniques alliant l’usage classique du document historique aux pratiques quantitatives, cartographiques et informatiques. Les critères de l’alphabétisation ne sont pas simples à déterminer dans la période pré-statistique : ceux qui sont couramment retenus pour les siècles d’Ancien Régime sont les signatures à l’acte de mariage. A partir de l’Empire, on dispose d’autres sources, en particulier les dossiers de la conscription. Mais au-delà des méthodes, le sens le plus net de l’ouvrage est de montrer que l’école a toujours été dépendante de la pensée dominante. Le discours sur l’instruction, que l’on rencontre de façon de plus en plus fréquente du XVIe au XIXe siècle, est étroitement lié aux idéologies. Donner ou non une formation scolaire aux générations à venir, et quelle formation, devient l’objet de débats passionnés. La plus vivante et la plus intransigeante de ces querelles étant celle des années 1880, où l’alphabétisation de masse trouve des structures définitives.

D’une problématique extrêmement riche se dégagent quelques thèmes majeurs, dont on ne saurait rendre compte en quelques lignes, à tel point est touffu et dense ce premier tome de 370 pages.

→ Enseigner la lecture, enseigner l’écriture, c’est d’abord introduire avec plus ou moins de violence la culture écrite dans des civilisations traditionnelles à transmission orale. Et ce long apprentissage représente un bouleversement plus grand dans les campagnes que dans les villes, à tradition écolière. Les scores d’alphabétisation témoignent de ce lent mouvement de bascule vers la culture écrite, nouveau mode d’expression, de transmission accès à des techniques valorisantes de l’individu : user du livre, correspondre, faire ses comptes. La campagne française n’est véritablement alphabétisée qu’au XIXe siècle, entre la Révolution et le démarrage industriel. Et elle ne l’est pas systématiquement par l’école : rien n’est plus difficile que de montrer une relation immédiate entre création d’école, et alphabétisation de la génération qui monte. Il faut, au niveau de cette recherche, poser le problème de la valeur de l’école, de ce qu’on y fait, de ce que l’on en retient à l’âge adulte. Et poser celui des apprentissages parallèles de la formation des enfants jeunes dans les milieux montagnards où l’on vit dedans l’hiver de la lecture de la Bible en famille dans les maisons protestantes de la forte alphabétisation des filles dans les pays à haute pratique religieuse. En tout état de cause, l’accès à la culture écrite se fait par la mort des langues autochtones : Bretons, Basques, Catalans ou Languedociens accusent un retard d’alphabétisation encore au XIXe siècle mais finiront par perdre leur identité de langage par l’uniformisation dans le parler national.

→ L’un des thèmes que ce livre développe avec rigueur, c’est celui du passage d’une école contrôlée par l’Église à un enseignement d’État. L’école primaire, et le collège d’Ancien Régime constituèrent une sorte de pastorale. Les communautés finançaient des écoles contrôlées par les curés et souvent tenues par des clercs. L’instruction des adolescents était en majeure partie assurée par des religieux. L’idéologie prérévolutionnaire fera naître le rêve d’une école généralisée et nationale, créatrice d’hommes libres et heureux. Le chemin sera long de l’école des années 1790, en détresse, sans maîtres et sans livres à l’école de Guizot, à celle de Duruy et à celle de Ferry. L’enquête de Guizot, de 1834, révèle l’immobilisme de l’école depuis l’Empire, mais à partir de cette prise de conscience, on passa d’« une aumône à budget », et insensiblement de la formation d’une élite à une instruction de masse, uniformisée et gratuite. L’idéologie républicaine, les intérêts du patronat, le souci de l’ordre et des bonnes mœurs qui est commun à l’État et aux Églises, concourent à rassembler 90 % des petits français dans les écoles primaires à la fin du Second Empire (soit 5 millions 1/2).

→ L’un des centres d’intérêt de l’ouvrage est l’étude incessante et fouillée des disparités. L’alphabétisation des femmes accuse toujours un retard par rapport à celle des hommes (L’enquête du recteur Maggiolo, à la fin du XIXe siècle, l’avait déjà montré). En Haute-Garonne, par exemple, 16,5 % des conjoints hommes signent leur acte de mariage dans les années 1680 contre 6,2 % de femmes. Un siècle plus tard, les chiffres sont respectivement 26 % et 10,6 %, et dans les années 1810, 39,2 % et 19,4 %.

La ville, d’autre part, a toujours été plus formée à la lecture, à l’écriture et au calcul que les campagnes. Et les quartiers les plus étrangers à la culture écrite y sont ceux des transplantés, ruraux du XIXe siècle venant former un prolétariat ouvrier à proportion massive d’illettrés.

Enfin jusqu’à l’aube du XXe siècle, il demeure une France éveillée, plus riche, mieux intégrée à la culture française, regroupant grossièrement le Nord et l’Est. Le Sud et l’Ouest plus pauvres, volontiers rebelles, gardent de fortes proportions d’illettrés. Ce schéma est grossièrement celui qui réapparaîtra dans les discriminations économiques du XXe siècle dans le thème : France vivante et France déprimée.

→ Il n’est pas possible de rendre compte ici de la diversité des contributions locales, tome 2 de cet ouvrage Aquitaine, Normandie, Champagne, Île-de-France, Languedoc sont représentés dans cette étude des écoles. Le Languedoc étudié par Madame Julia Compère constitue dans ce domaine un exemple typique qui vaut d’être retenu en raison de sa richesse et de son intérêt pour les lecteurs méridionaux.

A travers la création et le fonctionnement des écoles primaires languedociennes aux XVIIe et XVIIIe siècles, on peut aborder les problèmes de fond de la scolarisation sous l’Ancien Régime : disparité dans la géographie des écoles : les basses plaines et les garrigues ont une densité plus forte que les montagnes de même que les régions traditionnellement protestantes où l’inquiétude des évêques devant la ténacité religieuse des Nouveaux Convertis a suscité des créations d’écoles (à l’époque de la Révocation, puis sous l’épiscopat de Monseigneur de Colbert à Montpellier). Ainsi le fait protestant est doublement porteur d’alphabétisation par tradition familiale et par la contrainte de l’école. On peut aussi dans ces pays bien analyser le retard dans la création des écoles de filles, la pesanteur des campagnes où l’enfant main-d’œuvre ne peut étudier qu’à la morte saison, la grande descente des maîtres de la montagne vers la plaine, St-Flour, Mende, Le Puy étant le lieu d’origine le plus commun des régents bas-languedociens. Et comme partout ailleurs en France, la culture écrite marque les enfants de la ville bien plus tôt et bien plus profondément que ceux du monde paysan.

L’enjeu de cet apprentissage, de religieux qu’il fut au temps de Louis XIV, devint politique, et économique. La démocratie ne pouvait exister sans l’instruction des masses populaires. Le progrès et la croissance non plus. Il aura fallu trois siècles pour que la transmission parlée s’efface aujourd’hui devant la civilisation du papier.

Mireille LAGET,
Université Montpellier III.

Une Correspondance d’Émile ZOLA avec le Romancier piscénois Georges BEAUME

A l’occasion de la remarquable évocation télévisée de la vie et l’œuvre d’Émile Zola, réalisée a l’initiative d’Armand Lanoux, de l’Académie Goncourt, Président de la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques, a été entrepris un immense et très intéressant travail que mènent actuellement le Centre National de la Recherche Scientifique et l’Université de Toronto : la publication annotée de la correspondance d’Émile Zola : « Zola et le naturalisme ».

Parmi les 3000 lettres retrouvées, copiées et classées, il convient de signaler celle qu’adressa, le 22 Octobre 1891, Émile Zola à notre compatriote Georges Beaume, un des romanciers « naturalistes ».

Paris, 22 oct. 91

Mon cher confrère, ainsi que je vous l’avais promis, je me suis informé sur votre cas, et je ne vous conseille de vous représenter que lorsque vous aurez quatre volumes publiés en librairie. C’est le chiffre auquel le nouveau règlement fixera le bagage littéraire minimum des candidats.

Et j’espère que vous aurez alors les plus grandes chances.

Cordialement à vous
Émile Zola.

Émile Zola était entré à la Société des Gens de Lettres, comme Sociétaire, au début de la même année (le 9 Février 1891). Il avait eu comme parrains Ludovic Halevy et Alphonse Daudet. Deux mois plus tard, l’Assemblée Générale l’avait élu membre du Comité et le lendemain Émile Zola devenait Président de la Société des Gens de Lettres.

La lettre écrite par E. Zola à G. Beaume, et conservée au Musée de Vulliod-Saint-Germain, est vraisemblablement une réponse à la demande de candidature que le romancier piscénois comptait adresser à la Société des Gens de Lettres, peut-être sur les conseils d’Alphonse Daudet qui fut son ami et qui échangea avec notre compatriote une volumineuse correspondance.

G. Beaume n’avait pas alors, semble-t-il, publié en librairie les quatre volumes exigés par le Règlement de la Société. Seuls avaient été édités à cette époque Cyniques (1888), Fruit défendu (1889) et son troisième roman Le Péché était sur le point de paraître. Pourtant G. Beaume n’en était pas à ses débuts d’écrivain.

Il était né à Pézenas, le 12 mai 1861, dans la maison située à l’angle de la rue des Commandeurs et de la rue des Chevaliers de Saint-Jean. Très tôt, il eut envie d’écrire, mais sa vocation devait être contrariée à la fois par son milieu et sa famille. Il passa outre et publia ses premiers textes d’abord dans Bédarieux-Journal, puis dans L’Hérault, Le Petit Méridional, et enfin dans une revue littéraire de Perpignan, Le Passant. Il allait partir à plusieurs reprises de son Languedoc natal pour Paris, mais ne parvenait pas à se fixer définitivement dans la capitale. Durant ses séjours successifs à Paris, il devait garder toujours présent à sa mémoire le cadre de sa jeunesse, et si, à partir de 1889, il se fixait enfin à Paris – il venait d’entrer à la Préfecture de Police au mois de mars -, il allait revenir souvent dans ce Bas-Languedoc qui lui était si cher et où il devait trouver d’ailleurs ses meilleures inspirations.

Il avait, entre temps, publié son premier roman, Cyniques, à ses frais, à la librairie Piaget. A peine s’était-il fixé à Paris qu’il publiait, dans le ton des romans « naturalistes » de l’époque, Fruit défendu, préfacé par Léon Cladel qui allait protéger ses débuts. Le Péché (1892) lui valait l’amitié d’Alphonse Daudet et celle de Paul Marguerite qui allait le présenter à la librairie Plon et à la Revue Hebdomadaire. Georges Beaume signait alors un contrat avec ses nouveaux éditeurs et en Octobre 1892 quittait définitivement la Préfecture de Police. Il allait alors écrire régulièrement et la liste de ses romans devait devenir fort longue une trentaine de titres 1 parmi lesquels notamment, Un vieux coq, Les Robinsons de Paris, Les Amoureux, Le Pré de l’Amour, Les Deux Rivales, Sainte-Nitouche, Cyprien Galissart, Les Jacques, Monsieur le Député, Trottin de Paris, La Bourrasque, Jacinthe, La Petite Princesse, Le Bonheur de Simone, Le Borgne, La Cigale et la Fourmi, La Rue Saint-Jean et le Moulin, Les Deux Femmes de Maldinnath… Trois de ces ouvrages ont été couronnés par l’Académie Française : Aux Jardins, Rosière et moi, et surtout Les Vendanges, certainement le meilleur roman de Georges Beaume, qui fut publié en 1896 par La Revue de Paris.

A côté de ses nombreux romans, G. Beaume a écrit également un certain nombre de contes et nouvelles : Au Pays des Cigales, Corbeille d’Or, Le Maudit, Pauline, et surtout Perrette, publiée par l’éditeur Borel, en 1897, dans sa collection du Lotus Bleu, avec des illustrations de Calbet, et La Nuit de Maguelonne, publiée par le même éditeur dans sa collection Myosotis.

Beaume a, en outre, écrit quelques récits de voyages : En Alsace, Du Rhin à la Bidassoa, Des Vosges aux Pyrénées

Il a également publié des études et essais : Notre Languedoc, Les lettres de mon Moulin d’Alphonse Daudet, La Villa Médicis, et des vies anecdotiques sur Eugène Fromentin, Michel-Ange, Léonard de Vinci.

Enfin, c’est en 1922, que G. Beaume devait publier un ouvrage particulièrement intéressant sur l’histoire littéraire de la fin du XIXe siècle : Au pays des lettres, parmi les vivants et les morts.

Georges Beaume est mort en 1940 à Mirande. Son œuvre littéraire, trop méconnue de ses compatriotes, est très caractéristique du « naturalisme » de la fin du XIXe et du début du XXe siècles. Ses romans portent tous la marque de ses origines languedociennes et notre ville et ses environs immédiats constituent bien souvent le cadre coloré du déroulement des diverses actions relatées.

Sa correspondance avec Émile Zola 2 nous a permis de rappeler brièvement ses activités littéraires et l’immensité de son œuvre.

Souhaitons que cette évocation suggère à ses compatriotes, la lecture de quelques-uns de ces ouvrages dans lesquels Georges Beaume a mis souvent un peu de son âme piscénoise.

Jean SERVIERES.

Notes

  1 De nombreux romans de Georges Beaume figurent dans les rayons de la Bibliothèque Municipale de Pézenas, où ils peuvent être consultés.

  2 La correspondance échangée entre Émile Zola et Georges Baume n’est pas la seule conservée au Musée de Vulliod Saint-Germain. De nombreuses lettres adressées au romancier piscénois portent des signatures célèbres Alphonse Daudet, Pierre Loti, Maréchal Lyautey, Paul Marguerite, Léon Daudet, François Coppée…