Notes brèves Informations 1979-1 Au Sommaire des Revues

Quel avenir pour le Languedoc-Roussillon ?

MATOUK, Le Languedoc-Roussillon et l’avenir, Montpellier, Ed. M. Lacave, 1978, 171 p.

Professeur de sciences économiques, journaliste, militant du Parti Socialiste, l’auteur souleva les passions, voici peu, en envisageant l’hypothèse d’une conversion partielle du vignoble méridional. Il trace ici, pour le pays viticole, des perspectives d’avenir inscrites dans le champ d’un changement politique, voulu certes, et massivement, par les électeurs régionaux mais écarté nationalement en mars 1978. Ce projet socialiste régional est dessiné à partir d’une abondante documentation statistique sur les dix dernières années dont l’ensemble est présenté dans des tableaux clairs et lisibles.

L’auteur n’a aucune peine à évoquer la « sénescence » et le sous-développement régional, en partie imputables à une monoculture « désespérante ». Pour sortir de la crise, il invite vignerons et responsables politiques à « sauver la vigne », en insistant surtout sur la création d’un Office des Vins qui maîtriserait vraiment le marché et serait susceptible de s’élargir à l’Italie et à l’Espagne, lesquelles seraient soumises à des règles draconiennes de production et de vinification. Au passage, J. Matouk évoque le problème de la chaptalisation, et marque sa préférence pour l’utilisation des moûts qui permettraient d’éliminer les vins les plus médiocres.

Plus de la moitié de l’ouvrage est consacré à la diversification de l’économie. Sceptique vis-à-vis des fruits et légumes, ouvert à l’expérimentation du soja sur de grands domaines viticoles convertis, attentif à la tradition de l’élevage ovin, qu’il conviendrait d’encourager, et aux perspectives encore inexploitées de l’aquaculture, l’auteur insiste surtout sur l’industrialisation.

La région est bien située pour développer les énergies nouvelles, dispose de ressources importantes en métaux non ferreux qui pourraient être valorisées sur place avec l’aide de l’État (groupes à nationaliser), tandis que les pouvoirs locaux pourraient aider à créer de multiples petites entreprises spécialisées orientées non seulement vers les besoins locaux (matériel agricole) mais aussi vers l’exportation et notamment vers le Tiers-Monde, en visant certains créneaux comme l’équipement scolaire, le matériel chirurgical et le mobilier.

Enfin, la notion de « vocation touristique », les orientations exclusivement estivales et balnéaires jusque là en vigueur sont sérieusement critiquées, de même que le « mitage » des garrigues par les résidences secondaires. J. Matouk est favorable au développement d’un tourisme populaire, et qui permette de véritables échanges entre résidents permanents et résidents temporaires.

C’est donc à la réalisation d’un véritable plan de rénovation économique que les responsables sont conviés. Mais J. Matouk est très conscient des obstacles susceptibles de l’empêcher. Il aborde le problème du financement en proposant une utilisation régionale de l’épargne locale, jusque là dispersée ou centralisée, mais aussi une injection de crédits nationaux. L’ensemble de ces mesures sont, bien sûr, inscrites dans la perspective autogestionnaire, et l’auteur n’hésite pas à préconiser un impôt régional sur la fortune, ainsi que la fixation d’objectifs précis en matière de réduction des inégalités.

On peut regretter que n’ait pas été approfondi le thème pourtant fondamental des déséquilibres interrégionaux : on ne sauvera pas le Languedoc-Roussillon en vouant l’Aude et le Biterrois à la désertification, et tout plan de sauvetage doit commencer par la réanimation de ces secteurs dont le retard ne fait que croître. De plus, le problème de la renaissance culturelle occitane, inséparable du sauvetage économique de la région, aurait mérité mieux que d’être abordé avec un scepticisme certes bienveillant, en quelques pages de conclusion.

Au total, l’ouvrage de J. Matouk, documenté et suggestif, est, malgré mars 1978, indispensable à tous ceux qui, refusant la fatalité du décliné veulent l’avenir du Languedoc et du Roussillon.

R. PECH.

Un ouvrage sur l'Occitanie

Renée Mussot-Goulard, Les Occitans, Paris, A. Michel, 1978, 250 p.

Occitanie, un mot d’emploi courant aujourd’hui et cependant il fait problème. Au XIIIe siècle, les habitants du Languedoc … au cœur de cette Occitanie … ne se disaient pas eux-mêmes Occitans. Le terme apparaît au XIVe siècle : l’administration royale parle d’une lengua occitana à la localisation imprécise. En 1245 l’Inquisition de Carcassonne avec provincia occitana fait référence au Languedoc. L’A, considère que les assertions du Dictionnaire des noms propres de Robert (1974) selon lequel Auxitana provincia serait l’un des noms des pays de langue d’oc au Moyen âge, « ne peuvent être prises au sérieux » : il s’agit seulement de la province ecclésiastique d’Auch. Ni Mistral ni le Dictionnaire d’Honnorat (1846) ne connaissent le nom. « On est en droit de se demander s’il ne s’agit pas d’un pays né de l’imagination des romantiques qui, poètes plus qu’historiens, portaient en eux-mêmes une vision brumeuse du Moyen âge » (p. 15). Le nom d’Occitanie est ainsi une création moderne alors que ses références sont médiévales : Occitanie fut forgé sur Aquitania. L’intérêt est d’abord allé à la langue, puis, avec Augustin Thierry, à la défense des libertés locales enfin, avec Fauriel, à une civilisation perdue, anéantie lors de la croisade albigeoise

Aux trois questions suivantes l’A, entend apporter une réponse : les Occitans sont-ils des Latins ? Des hérétiques (le « mythe a de multiples défenseurs » p. 22) ? Des marginaux en France ? (le pays s’est-il endormi après la conquête royale ?).

Des Latins ? Forte fut la résistance à la romanisation. Il y eut des îlots de romanité au milieu des permanences du Celtisme. C’est seulement au IVe siècle que commence la période de grande réceptivité à l’apport romain.

Des hérétiques ? La vocation du Sud n’était assurément pas hérétique. L’idée de la croisade albigeoise vint de la Maison de Toulouse : c’est Raimond V qui demande à l’Abbé de Cîteaux, en 1177, les moyens de lutter contre les factieux qu’il nomme « hérétiques ». Il leva un contingent de vassaux, chevaucha contre les fauteurs de troubles et ouvrit la voie à ce qu’il appela lui-même « une croisade ». En 1209, parmi les croisés, il y a le Comte de Toulouse « qui accueille et guide les hommes venus des autres régions du royaume et qu’il avait appelés » (p. 139). Ceci jusqu’au moment où il comprit qu’il n’était plus maître de la situation. Il chercha alors des appuis… du côté du Pape qui-avait empêché que le succès des Croisés ne fut celui du roi de France. A Rome, en 1210, il reçut l’absolution. La politique pontificale désappointa le roi et les croisés « qui espéraient de leur victoire la ruine complète et l’éviction des seigneurs languedociens ». Quant au ralliement à la monarchie, il fut en partie le fait de « bien des régions méridionales qui ne désiraient pas la tutelle de Toulouse et préféraient celle, plus lointaine, du roi » (p. 144). Selon l’A. « la guerre albigeoise n’a peut-être été, fondamentalement, que l’affaire d’une dynastie, celle de Toulouse, que le bilan de ses ambitions et de ses revers ». A partir de 1233, le roi se garda de prendre parti pour les inquisiteurs à qui il laissa le mauvais rôle, évitant ainsi que les colères ne se tournent contre lui. On est loin ainsi des imputations récentes de certains (non historiens à vrai dire) contre Saint-Louis.

Par ailleurs le rôle du Sud dans la défense du christianisme est beaucoup plus important que ses activités hérétiques. Les croisades d’Espagne et d’Orient sont venues naître ici, des Gascons aux Provençaux. C’est la reine Aliénor d’Aquitaine et son entourage qui convertissent Louis VII à l’idée de croisade. Le Sud est « le poste de garde de la chrétienté contre l’infidèle musulman ».

Des marginaux ? La conquête royale, c’est une évidence, n’a pas ruiné le pays. En témoigne le maintien d’une monnaie forte, le denier méridional (de Melgueil ou de Toulouse) : « Ce maintien…, n’aurait assurément pu s’accommoder d’une pauvreté générale du sud » (p. 185). Tous les indices concordent pour souligner l’importance du commerce du Levant, en plein épanouissement au XIIIe siècle. Pour l’Europe entière, le sud est alors au cœur des affaires.

L’histoire a apporté ici autant d’éléments d’unité que de différenciation, affirme l’A. La guerre albigeoise n’a pas réussi à faire l’unanimité des hommes du sud. L’incorporation au royaume a été lente, un certain degré d’autonomie étant maintenu. Lors de la guerre de Cent ans, le Languedoc tout entier tourna le dos aux Anglais. Nombreuses et éclatantes furent alors les marques de fidélité au roi : « le sud a soutenu de ses vœux, ses deniers, ses armées la cause du prince français qui s’était réfugié à Bourges parce que Paris l’avait rejeté » (p. 210). C’est la preuve d’une influence monarchique forte et acceptée. Au XVIe siècle, remarquable fut l’essor démographique… dont l’une des conséquences fut le manque (relatif) de terres. Il est vain, affirme non sans raison l’A., d’essayer de trouver, lors des guerres de religion, une filiation entre réformés et cathares, idée qui nous vient du romantique Napoléon Peyrat. La Gascogne qui a ignoré l’albigéisme fut un foyer vivant de calvinisme, exemple que l’on pourrait facilement multiplier en sens contraire. De plus le protestantisme, s’il fut dirigé contre l’Église … le manque de terres a joué son rôle … n’est pas un mouvement contre le roi, ni même son administration et sa langue.

Cet ouvrage étant l’œuvre d’un chercheur universitaire, (Maître Assistante d’Histoire du Moyen âge à la Sorbonne), on y retrouve la prudence qui caractérise cette catégorie d’historiens, curieusement absents dans une certaine historiographie de « grandes surfaces ». Consciente de ses limites, et il faut l’en louer, R. Mussot-Goulard, se garde bien de donner son point de vue sur les périodes qu’elle n’a pas étudiées en profondeur. On peut lui faire confiance, elle substitue aux approximations sentimentales, une analyse serrée, sérieuse, solide, libératrice. A lire et faire lire.

Gérard CHOLVY.

Les publications de la Fédération Archéologique de l'Hérault

La Fédération Archéologique de l’Hérault vient de faire paraître un ouvrage intitulé : La céramique campanienne. Il s’agit de la publication des actes de journées d’études qui se tinrent à Montpellier, le 17 et le 18 décembre 1977, sous la présidence de M. J.-P. Morel, Professeur à la Faculté d’Aix-en-Provence. Sont rassemblées les contributions de quatorze auteurs venus d’horizons divers. L’ensemble constitue un fort volume de 21 x 29,7, sous couverture cartonnée, de 170 pages environ, illustré de 80 figures ou planches. Il sera un outil de référence indispensable pour ceux qui pratiquent l’archéologie.

On peut l’obtenir en s’adressant à la Fédération Archéologique de l’Hérault, Musée Paul Valéry, 34200 Sète, au prix de 50,00 + 10,00 (frais d’envoi).

Rappelons que la Fédération archéologique de l’Hérault a déjà trois autres publications à son actif :

  1. Archéologie de l’Hérault, une archéologie pour tous, 1974. Catalogue de l’exposition photographique réalisée par la Fédération. Texte de présentation sur l’Hérault depuis le paléolithique jusqu’à l’époque wisigothique.
  2. Répertoire archéologique et historique de l’Hérault, Arrondissement de Lodève, Canton de Gignac, 1974.
  3. Le Languedoc au premier âge du fer, 1976. Vingt ans après la publication du premier volume de M. Louis, O. et J, Taffanel sur le premier âge du Fer languedocien, cette étude apporte une mise au point qui tient compte des découvertes récentes, reflète les préoccupations des protohistoriens du Languedoc, et propose quelques directions de recherches.

Les mélanges Fabre de Morlhon

Il faudra savoir gré à J.-D. Bergasse d’avoir, avec patience et ténacité, rassemblé puis édité cet Hommage à Jacques Fabre de Morlhon (Albi, 1978, 480 p., 80). Après le juste hommage rendu à cet érudit humaniste (p. 5.23), s’égrènent trente-trois articles historiques et généalogiques sur le Rouergue et le Bas-Languedoc.

Certains, plus particulièrement, s’intéressent à Pézenas et sa région :

  • Achard, Une levée de gardes nationales pour la défense des côtes de l’Hérault (29 août 1808 – 13 mai 1810).
  • Azéma, un facteur d’orgues piscénois peu connu : Pierre de Montbrun (1692-1748),
  • Castaldo, A propos de la question des feux au XIVe siècle une liste nominative des habitants de Pézenas en 1378.
  • Fabris : Les familles nobles et notables de Pézenas vues par le Consulat (XIIIe – XVIIIe siècles).

D’autres, en nombre respectable, touchent à l’histoire de Béziers et de Montpellier.

Il ne fait pas de doute que ceux qui s’intéressent aux structures sociales bas-languedociennes depuis le Moyen âge, trouveront dans ce volume la matière d’importants renseignements.

A propos des débuts de la circulation monétaire en Narbonnaise

La Société française de Numismatique tint, à l’occasion de sa séance ordinaire du 2 Décembre 1978, une table ronde sur les débuts de la circulation monétaire en Gaule. Le morceau de résistance en fut le monnayage d’or celtique. Mlle Mainjonet présenta les travaux de Karel Castelin sur la date du début du monnayage d’or gaulois, tandis que Mlle Simone Scheers, sur le même sujet, s’intéressait spécialement, comme il se doit, aux imitations du statère de Philippe II de Macédoine. L’incertitude la plus grande règne toujours dans ce domaine, aussi le signataire de ces lignes essaya-t-il de mettre en rapport l’usage de l’or chez les Gaulois avec un trait de leur mentalité : l’or monétaire ne serait qu’un avatar, en quelque sorte, de l’or gaulois et celui-ci servait avant tout à la fabrication de bijoux pour les guerriers. Les Gaulois importaient de l’or comme une marchandise précieuse que des besoins militaires ponctuels amenaient parfois à transformer en monnaies pour solder les guerriers. M. L.P. Delestrée présenta le dossier des potins (monnaies de bronze coulées) à partir des données archéologiques pour en montrer l’apparition tardive et désordonnée. Dans tout cela, rien n’intéressait bien directement nos régions de Narbonnaise, mais celles-ci se trouvèrent au cœur du débat avec M. et Mme Roman, Mlle Cl. Brenot et M. J.-P. Callu.

Mlle Brenot présenta le dossier des drachmes légères de Marseille. Cette monnaie apparait à la fin du IIIe s. av. J.-C. et elle est encore émise après 77 si l’on interprète correctement le résultat des analyses par activation protonique. En comparaison des émissions d’oboles au type immobilisé, à la circulation abondante, très large et tardive, les drachmes offrent de fréquents changements typologiques (qui révèlent la volonté d’individualiser les émissions) et une aire de circulation étroite (essentiellement Bouches-du-Rhône, Vaucluse et Var) ; les individus retrouvés sont beaucoup moins nombreux et le rapport métrologique entre drachme et obole n’apparait pas comme évident. Des recherches sur la composition métallique des oboles sont en cours qui permettront peut-être des comparaisons avec celle des drachmes ; celles-ci ont gardé un excellent titre, et inchangé, de la première à la dernière émission. Dans l’état actuel de la documentation, on ne peut écarter l’hypothèse que les drachmes aient été émises en fonction des différents efforts de guerre que dut consentir Marseille de la deuxième guerre punique au siège de la ville par César. L’antépénultième série offre des détails stylistiques qui la rapprochent des deniers de Valerius Flaccus (vers 83-82 av. J.-C.) et une composition métallique identique. Les deux dernières séries sont, par la nature de leur alliage, à mettre en rapport avec les monnaies des Volques Arécomiques. Quant aux drachmes fourrées, elles sont souvent d’une excellente apparence et ne révèlent leur âme vile qu’à l’analyse ; de ce fait, il est difficile de dire avec exactitude leur pourcentage dans les trésors. Elles apparaissent dans les dernières séries. L’étude des drachmes massaliètes trouvées en Agde devrait apporter de précieux compléments.

J.-P. Callu, à l’occasion de la publication toute récente du médaillier de Glanum (éditions de l’Université de Paris-X-Nanterre) émit l’hypothèse d’une aire monétaire, postérieure à 150 av. J.-C. (date de l’urbanisation de Glanum), pour l’argent qui, sur le versant gaulois des Alpes, regrouperait les Allobroges et d’autres peuples de la basse vallée du Rhône (monnaies au cheval notamment) et qui serait distincte de l’aire de circulation des monnaies d’argent de Marseille. Par ailleurs, la série en accroissement de copies à légende originale de l’obole de Marseille pose le problème du démembrement des possessions massaliotes après 49 et de l’apparition de nouveaux centres d’émission.

M. et Mme Y. Roman présentèrent l’Hérault comme une frontière numismatique au 1er siècle av. J.-C. (étude à paraître dans la Revue Archéologique de Narbonnaise). Alors que les monnaies en bronze (à légende Neroncen, Seloncen, Biricanti, NMY) individualisent parfaitement un Languedoc occidental qui trouve sa limite sur l’Hérault, les monnaies de bronze de Nîmes et des Volques Arécomiques révèlent très clairement de multiples influences grecques. Cette dualité languedocienne est parfaitement confirmée par l’étude de la métrologie en usage au Ier s. av. J.-C. M. Callu approuve pleinement l’idée de considérer l’Hérault comme une frontière monétaire : l’examen du médaillier de Glanum et des monnaies d’un secteur des fouilles du Vieux Port de Marseille révèle l’absence quasi totale de monnaies venant d’au-delà de l’Hérault. Pour ma part, les 187 monnaies pré impériales d’Olbia (Hyères, Var) provenant des fouilles de M. J. Coupry (jusqu’en 1962 ; pour les fouilles plus récentes le catalogue est en cours) ne comportaient, en fait de monnaies « occidentales », qu’un Petit Bronze d’Ebusus (Baléares), un Moyen Bronze d’Ampurias et un Moyen Bronze des Neroncen. On peut songer à une circulation littorale « de cabotage » (cf., en sens inverse la diffusion des monnaies de Marseille).

(Bulletin de la Société Française de Numismatique de Décembre 1978, p. 439-452, avec, in extenso, la communication de S. Scheers, et des résumés des autres communications et des discussions qui suivirent).

D. NONY

« Molière » d’Ariane Mnouchkine

Un film génial sur un Molière sans génie

Le film qu’Ariane Mnouchkine a consacré à l’auteur du Misanthrope est avant tout un merveilleux livre aux images d’une indéniable beauté. Ensuite, c’est un magistral film épique, sur le thème du « Roman comique » de Scarron ou du « Capitaine Fracasse » de Théophile Gautier, avec de temps en temps un personnage qui ressemble au Molière de la tradition. De toute façon, si l’on peut, à la rigueur, considérer ce grand film comme une biographie, c’est comme une biographie romancée qui n’aurait que d’assez lointains rapports avec le personnage, décrit tel qu’il apparaît au travers des documents historiques. Son Molière (car c’est le sien, au même titre que le beau buste de Houdon est le Molière du sculpteur), qui se dégage à peine de la troupe, est un homme comme les autres, et non un géant isolé du reste du monde par son génie. Elle ne lui reconnait d’ailleurs pas de génie. Tout au plus semble-t-elle en faire un adaptateur de talent, cousant des scènes copiées de-ci, de là chez d’autres auteurs, prenant comme il le disait « son bien où il le trouvait ». Certes, on est loin des portraits tracés par Grimarest, Donnay, Brisson, Audiberti et même Gaxotte 1.

Alors comment un amoureux de Molière peut-il accepter un tel film ? Mais comme une très belle œuvre, et sa beauté formelle ne peut que rendre indulgent. Molière lui-même eut pardonné cette vision de sa vie, pleine d’amour en définitive. Elle l’aurait consolé de l’épouvantable « Elomire hypocondre » de Le Boulanger de Chalussay. D’ailleurs, si sa vie privée est quelque peu escamotée, c’est au profit de la vie de sa troupe, cette troupe dont, un jour, il a pris en main les destinées et dont il a assumé la charge jusqu’à sa dernière heure. Toute la partie théâtrale est donc vécue plutôt que jouée, puisque aussi bien la réalisatrice du film est elle-même chef de troupe et que ses comédiens sont ceux qui jouent habituellement sous sa direction au Théâtre du Soleil.

Un film éloquent mais non bavard

Les dialogues du film sont relativement peu littéraires, en dehors des extraits d’œuvres jouées. On sent que les gens décrits ne parlent que pour dire l’essentiel.

Bien souvent, l’image se suffit à elle-même. Personne n’éprouve le besoin de dire : « Tiens, voilà un carrosse » ou : « Tiens, voilà Molière » au moment où, justement, un carrosse ou Molière paraissent sur l’écran. Par contre, les silences sont d’une rare éloquence. Il en est un particulièrement émouvant c’est au moment d’un repas ; la troupe, installée autour d’une table, se restaure avec une joie bruyante. Tout à coup, Molière annonce qu’il demande désormais deux parts de la recette, car il compte se marier. A peine a-t-il dit cela qu’un silence glacial succède à la chaude allégresse. Le visage de Madeleine affiche toute la détresse du monde, chacun a compris que la future épouse sera Armande. Or, Madeleine est considérée par tous comme la femme de Molière.

Un par un, les comédiens se retirent. Madeleine et Jean-Baptiste se retrouvent seuls. Le silence est toujours profond… il ne sera troublé bientôt que par les sanglots des deux amants. Cette scène, très belle, une des plus belles d’ailleurs selon moi, vaut bien cette autre que tous les journaux ont citée le théâtre en plein air qui s’envole au souffle d’un vent violent.

A propos de ce morceau de bravoure, je suis irrité de lire souvent qu’Ariane, ici, essaie d’imiter Fellini. C’est stupide. Elle est elle-même, et cela suffit. Entre nous soit dit, si Fellini avait traité Molière comme il a traité Casanova, il n’aurait sûrement pas misé sur l’exactitude historique. Tout le monde eût crié au chef-d’œuvre, à Cannes déjà, et tout un chacun se serait bousculé à la porte des cinémas pour admirer sans réserve.

Dieu soit loué, Ariane Mnouchkine n’a pas joué les Fellini et c’est tant mieux. Même si son Molière n’est pas tout à fait conforme au modèle légué par l’histoire, il est tout à fait étranger aux phantasmes felliniens. D’ailleurs, histoire et littérature sont aussi différentes que pièces d’archives et cinéma. Si Alexandre Dumas avait tenu une caméra, sait-on comment il eût vu Richelieu, Louis XIV et même l’Illustre Théâtre ?

Dans le fond, Ariane Mnouchkine aurait pu appeler son film « Madeleine Béjart » et l’on aurait compris alors davantage le regard porté sur l’auteur-comédien. Elle aurait pu aussi imager un héros nommé Bellerose ou Dufrêne et appeler son épopée magistrale : « VIE ET MORT D’UN COMÉDIEN, CHEF DE TROUPE AU XVIIe SIÉCLE ». Tout le monde eût songé à Molière sans cependant se perdre dans de subtiles références historiques. Un peu comme le héros de « Sous le soleil de Satan », de Bernanos, qui ressemble étrangement au saint curé d’Ars. Mais après tout, elle a traité son sujet comme elle l’entendait.

L'affaire Tartuffe

Il y a quand même une chose qui me chagrine fort dans cette réalisation grandiose.

Que le temps de vie de Dufrène soit prolongé, que la rencontre Molière-Madeleine ait lieu à Orléans, que l’Étourdi soit écrit chez le prince de Conti (à Pézenas, mais ce n’est pas dit) alors que la pièce avait été créée à Lyon quelques mois plus tôt, que l’on ne voit pas le déménagement des comédiens du Petit-Bourbon au Palais-Royal, tout cela n’a pas grande importance pour qui n’a pas une connaissance approfondie de l’auteur de l’« École des Femmes ». Ce qui m’ennuie, en fait, c’est que l’affaire Tartuffe soit traitée à moitié. Quand on sait que cette pièce et sa représentation après l’interdiction ont été la grande affaire de Molière, on s’étonne de voir la manière dont la réalisatrice a fait de l’auteur-comédien un vaincu. En réalité, après cinq ans de luttes, d’entrevues, de placets, de persévérantes supplications, Molière a réussi à faire représenter Tartuffe, qui fut son plus grand succès. Or, dans le film, le roi interdit et il n’est fait mention nulle part du revirement de situation. Qui voit le film, et ne voit que cela, aura donc une idée fausse de la ténacité de l’auteur-comédien. Savoir que Molière a gagné la bataille de Tartuffe, et insister sur les ennuis que cette pièce lui a créés me semblait plus important que le transport des gondoles dorées à travers-les Alpes. Si Ariane Mnouchkine a voulu traiter des rapports État-Comédiens, pourquoi n’a-t-elle pas accepté de montrer l’artiste triomphant en dépit du prix payé douloureusement ? Après tout, ne montre-t-elle pas comment ce « tartuffe » de Lulli prépare sa réussite ?

Une œuvre riche a découvrir

Ariane Mnouchkine a avoué n’être pas spécialiste de Molière. Elle n’a monté aucune de ses œuvres. Pour son film, elle a suivi La Vie de Monsieur de Molière de Boulgakov. Ma foi, elle aurait pu prendre un plus mauvais modèle ! Mais elle aurait également pu se rapprocher de la Comédie Française. Toutefois, elle a inventé, superbement, la jeunesse de son héros, et elle a insisté à plusieurs reprises sur le travail des comédiens. Elle a même joué avec humour sur certaines situations. Il est en effet très drôle de voir Molière et Colbert discuter de Tartuffe quand on sait que le rôle de Colbert est joué par Planchon, lequel s’est fait une réputation en mettant sur scène ledit Tartuffe. Par contre, elle a été beaucoup moins bien inspirée en faisant jouer à Molière, à la suite d’un Nicomède glacial, une pitrerie évoquant assez mal la farce bouffonne du « Docteur Amoureux ».

Dans ce film-fleuve dont l’exceptionnelle durée apparaît moins importante que pour un film normal où l’on s’ennuie, il y a des temps forts et des temps calmes, et de très jolis tableaux. On a beaucoup parlé des scènes de carnaval, il y en a d’autres très bien venues dont on a moins parlé. Tant mieux, vous les découvrirez avec joie. On a dit aussi qu’il était fait peu de références à l’œuvre de Molière. Or, en fait, elle apparaît en filigrane et tout amateur éclairé n’aura aucun mal à les retrouver.

C’est dire la richesse de ce film épique qui devrait être vu par tous les écoliers de France et de Navarre. Ceux-ci comprendraient mieux les textes qu’ils auront à décortiquer, selon une méthode que j’espère moins ridicule que celle de naguère qui consistait à « piocher » une seule scène sans le replacer dans son contexte. Et puis, si le professeur est digne de ce nom, il partira du film pour rectifier les inexactitudes (dire par exemple que Descartes est à remplacer par Gassendi, que le prince de Conti résidait à la Grange-des-Près, à côté de Pézenas, etc.) et extrapoler, expliquant ainsi plus facilement les embarras de Paris, Louis XIV et ses fastes, et la grande misère du Royaume.

Un merveilleux chef-d'œuvre

Mais il faut bien clore cet article, le secret d’ennuyer étant celui de tout dire. Aussi ne vous dirai-je rien de la fin, géniale pour les uns, ridicule pour les autres.

Personnellement, si je vais revoir le film, je partirai dès que l’on sort Molière du théâtre pour le placer dans le carrosse qui le mènera chez lui (en réalité, demeurant à cent pas de là, il est rentré en chaise à porteurs). Mais il faut bien que vous vous fassiez une opinion. Restez donc jusqu’à la fin. Un mot encore : le film passera dans deux ans à la télévision. N’attendez pas 2. C’est une œuvre à voir sur grand écran, car je ne crains pas de qualifier ce Molière d’Ariane Mnouchkine d’authentique chef-d’œuvre.

ARFOLL.

Notes

  1 J. Servières, « A propos de Molière ». Études sur Pézenas et l’Hérault. IX. 3, 1978, pp. 29-34.

  2 Le film « Molière » est programmé dans les salles de Pézenas du Mardi 3 au Vendredi 6 Avril 1979.