Notes brèves Informations 1978-1 Au Sommaire des Revues
Notes brèves Informations 1978-1 Au Sommaire des Revues
p. 37 à 42
La fête en Provence
Michel Voyelle, Les métamorphoses de la Fête en Provence de 1750 à 1820, Bibliothèque d’ethnologie historique, Aubier-Flammarion, 1976, 300 p.
Michel Voyelle vient d’enrichir la jeune « Bibliothèque d’Ethnologie Historique » qu’anime Jacques Le Goff d’un ouvrage passionnant par son thème et ses méthodes. La Fête est aujourd’hui au cœur des préoccupations de l’ethnologie – dont elle fut un des premiers objets – et de l’historien. Quelques ouvrages importants viennent de paraître, je pense à celui d’Y.-M. Bercé sur Fête et Révolte (Hachette, 1976), d’autres sont attendus, dont un essai d’E. Le Roy Ladurie sur le Carnaval de Romans ; tous achoppent sur les mêmes problèmes : quel est le sens de la Fête populaire, qui manifeste une nette fixité dans ses rites et ses symboles ? Ce sens est-il susceptible d’une actualisation politique, historique ? Les signes archaïques de la Fête peuvent-ils être revécus au présent ? Quel type d’érosion la crise provoque-t-elle dans les structures festives ? Comment les groupes sociaux inventent-ils toujours de nouvelles fêtes ?
Ces questions, Mona Ozouf vient de les aborder pour l’ensemble de la France dans la Fête révolutionnaire (Gallimard, 1976), Michel Voyelle les pose en se limitant à la Provence mais l’originalité profonde de son livre est de confronter deux durées : celle, très lente, de la fête villageoise et de la fête urbaine traditionnelle, celle, extrêmement accélérée de la fête révolutionnaire.
Pour analyser la fête au village, il disposait d’un fichier considérable établi à partir de la Description… de la Provence de Cl. Fr. Achard (1787-1788). Ce dernier avait réussi grâce à un réseau de correspondants, à décrire les festivités de 487 communautés provençales à la veille de la Révolution. Cette documentation inestimable permet à Michel Voyelle de dégager les structures de la fête traditionnelle depuis la réunion familiale jusqu’aux grands rassemblements urbains et intercommunautaires. Le temps, l’espace festifs, la typologie des cérémonies – du religieux au profane, de l’institutionnel au spontané -, le déroulement schématisé de la fête, la sociabilité festive spécifique avec le rôle important des magistratures de la Jeunesse… tels sont, parmi d’autres, les principaux thèmes abordés. Les cartes que Michel Voyelle propose, sont aussi très précieuses car elles évitent – en se contentant d’un très grand degré de généralité dans les objets qu’elles répartissent dans l’espace (carte des Rourevagi, carte des Abbats…) – le piège d’une cartographie micro-ethnologique. Il ne s’agit pas à la manière d’un Van Gennep ou des écoles est-européennes de cartographier « la couleur des rubans de la hallebarde du chef des jeunes » sans se rendre compte qu’une dynamique de la différenciation oppose des villageois très proches et ne renvoie pas à des « aires culturelles » stables. L’ethnologue suit et approuve la plupart des analyses de M. Voyelle avec juste quelques regrets.
- Pour ce qui est des sources, l’auteur s’excuse de n’avoir pu utiliser pour la fête traditionnelle que des textes imprimés (Achard, Villeneuve…). Comme il a raison L’analyse monographique aussi précise que possible enrichira toutes les considérations sur la fête urbaine par exemple et le rôle de la jeunesse turbulente au XVIIIe siècle. Maurice Agulhon n’avait pu lui-même que faire un sondage dans les registres de la police toulonnaise (1775-1779, la masse des données sur la « fête souterraine » – jeux interdits, rixes, tapages, vandalisme – lui avait justement semblé considérable 1. Elles permettent d’échapper à une vision trop strictement institutionnelle des groupes d’âge.
- Les voyageurs étrangers – nombreux en Provence, sous l’Empire – mériteraient un recensement méthodique. Les extraits donnés par l’ethnolinguiste Fritz Krüger dans son compte-rendu de La Provence et le Comtat-Venaissin de F. Benoit mettent vraiment l’eau à la bouche 2.
- Pour ce qui est des interprétations, le glissement vers une analyse sémantique de la fête provençale est presque toujours esquivé, elle n’était d’ailleurs pas dans le propos de M. Voyelle ; mais le dossier reste ouvert après les approches historico-structurales de la Tarasque et de la Fête-Dieu d’Aix. Il faudrait se pencher sur les grandes variétés de la fête provençale telles que Voyelle les définit, il faudrait tenter non plus une analyse de son poids social et de ses transformations dans le temps mais bien du système de significations toujours implicites ou inconscientes 3.
- Une des grandes richesses du livre de M. Voyelle est dans la mise en place d’une « archéologie du regard ethnographique » provençal. Les provinciaux des Lumières, les préfets statisticiens s’interrogent sur « l’absent de l’histoire » et sont fascinés par« la beauté du mort » – c’est-à-dire de la culture populaire, selon les termes de Michel de Certeau 4. Encore convient-il de ne pas trop se fier à leurs larmes de crocodiles. Et puis le passé n’est-il pas toujours plus riche que le présent pour ces érudits locaux souvent aveugles aux renouvellements contemporains ? En Languedoc entre 1820 et 1851 la fête carnavalesque, même plus ou moins réprimée, n’a jamais été aussi intense, qu’en est-il en Provence à la même époque ? 5.
- Si M. Voyelle dépiaute avec une grande finesse ces textes sur la fête on peut s’étonner de le voir négliger les textes dans la fête. Ce qui contribue à effacer en partie l’occitanité linguistique et culturelle de la fête provençale. Pourtant c’est de Provence que, depuis le début du XVIIIe siècle, nous viennent Procès de Caramentran ou les Rescontra de Carnaval e de Caresma. Ils sont héritiers de l’extraordinaire théâtre carnavalesque de la Provence et de Comtat qui fleurissait à Aix et Avignon depuis la Renaissance (env. 1550) jusqu’à la seconde moitié du XVIIe siècle. Cette écriture populaire qui s’épanouit étonnamment au XIXe siècle mérite une analyse. Elle est en contact, au XVIIIe surtout, avec les productions d’une bourgeoisie facétieuse réunie en sociétés badines, bachiques ou cornuelles qui produit, en français ou en occitan, des textes carnavalesques. Ici encore des sources inexploitées attendent : les manuscrits de chansons, jugements carnavalesques, opéras facétieux existent souvent dans des sacs à procès ou des registres de police consulaire, certains ont été recueillis, recopiés, ils sont dans les fonds littéraires de bibliothèques provençales, la Bibliothèque Inguimbertine à Carpentras en particulier 6.
Ce ne sont là que des prolongements, des questions nouvelles pour relancer le débat et pour montrer partout qu’un tel sujet n’est jamais clos, que le beau livre de M. Voyelle a d’abord le grand mérite d’ouvrir en tous sens un dossier que sa méthode d’approche – historique et quantitative – renouvelle.
La deuxième partie du livre, sur laquelle je serai beaucoup plus bref, traite de la fête dans le temps court, de la fête révolutionnaire. Michel Voyelle est très à l’aise dans la diachronie précipitée de la Révolution Française telle que les provençaux la vivent avec, parfois, un style remarquablement autochtone. La typologie des fêtes révolutionnaires, leur ordonnancement, leur sociologie complexe (organisations, acteurs, participants) sont excellemment mis en place avec souvent des techniques de présentation très astucieuses : celle des situations et parcours de la fête – cortège dans l’espace urbain en particulier. Cette fois l’analyse symbolique est présente. Elle est facilitée car la fête révolutionnaire justifie ses rites dans des discours français, elle se veut pédagogique et donc sémantiquement transparente, c’est là une de ses importantes spécificités. Cette fête nouvelle n’efface pas complètement le style festif provençal traditionnel mais récupère certains de ses éléments : tambourins et galoubets, farandoles, tirs d’armes à feu, feux, surtout entre l’an IV et l’an VI. Fête religieuse et surtout carnaval fournissent des modèles ; pour ce dernier, essentiellement, jusqu’en Germinal an II.
L’effet du renouvellement révolutionnaire est apprécié, en conclusion, avec beaucoup de nuances. D’abord la fête révolutionnaire s’éteint et semble tout à fait mourir. Il faudrait attendre sans doute d’autres périodes révolutionnaires du XIXe siècle (1830, 1848) pour la voir renaître à travers quelques symboles (arbre de la liberté, bonnet phrygien, faisceau des licteurs, parodie des cérémonies religieuses…). Ensuite si la fête traditionnelle change déjà au XVIIIe siècle, sous les pressions conjuguées des prélats augustiniens et des pouvoirs civils, la Révolution la décape plus radicalement encore et certaines grandes fêtes, urbaines en particulier, disparaissent presque définitivement : par exemple la Fête-Dieu d’Aix, admirable syncrétisme du Carnaval et du Mystère biblique ; la Tarasque ne sortira plus que deux fois, au cours du XIXe siècle, une fois en 1946 et régulièrement depuis trois années pour des motifs, peut-être, surtout touristiques…
Insistons donc pour finir sur les grandes qualités de ce livre. Il inaugure pour un large public un dialogue intelligent entre ethnologie et histoire. Par ses qualités démonstratives, par l’utilisation équilibrée de données quantifiées et d’analyses qualitatives, par sa sensibilité au vécu social et aux obscures significations de certains comportements collectifs – loin de toute exclusive d’école, loin de toute délimitation chauvine de territoire – devrait être la connaissance par le dialogue des disciplines.
Daniel FABRE.
Notes
1 Maurice Aguihon, Pénitents et Francs-Maçons de l’Ancienne Provence, chap. premier. Je propose une étude sur un cas languedocien limité : Être jeune en Languedoc au XVIIIe siècle le cas de Limoux, à paraître en 1978.
2 Fritz Krüger, Acerca de dos publicaciones recientes sobre etnografía provenzal, Revista de Dialectología y Tradiciones populares, t. IX, 1953, p. 218-250.
3 Louis Dumont, La Tarasque, Paris, 1975, p. 28-32.
4 Michel de Certeau, La culture au pluriel, coll. 10/18, 1972.
5 Voir notre contribution au colloque « Le charivari. Tensions sociales et classes d’âge ». Exposition au Musée national des Arts et Traditions populaires, Paris, mai-juin 1977.
6 Sur l’ancien carnaval provençal (XVI et XVIIe siècles) il faut lire les travaux de P. Pansier, Le théâtre provençal à Avignon au XVIIe siècle, Avignon, 1932 ; 402 p., et Ph. Gardy et H. Ruelh-Albergne, Caramentran dans la littérature occitane, 2 vol., thèse Univ. de Montpellier, 1970.
Une exposition au musée de Vulliod-Saint-Germain « cinquante ans de vie piscènoise »
« CINQUANTE ANS DE VIE PISCÈNOISE » c’est aussi une vie professionnelle bien remplie, celle du photographe Jean Bonnafous. Une silhouette mince, longiligne, un visage calme, légèrement émacié, une voix douce, presque inaudible, une amabilité sans limite, tel est Jean Bonnafous. Il a partagé pendant plusieurs décennies, les joies et les peines de bien des familles piscénoises, les événements, heureux ou tragiques de la vie de notre cité. Présent à toutes les manifestations populaires, artistiques, culturelles, religieuses, sportives ou politiques, il a assisté, supporter silencieux, aux victoires et aux défaites des sociétés sportives, témoin muet, aux assemblées générales, aux congrès, aux réunions politiques et contradictoires, spectateur attentif ou amusé, aux concerts, aux spectacles, aux inaugurations, aux expositions, et à une foule d’autres réjouissances, plus populaires, carnavalesques ou folkloriques.
Pour la postérité, il a fixé, sur la plaque ou la pellicule, le déroulement de ces événements passés. Et maintenant, à l’heure de la retraite, Jean Bonnafous vient d’apporter sa contribution personnelle à l’écriture de « l’histoire de Pézenas », en faisant don aux Amis de Pézenas de sa collection de reproductions photographiques. Ces documents, fort nombreux permettront plus tard, aux historiens et aux chercheurs, de mieux connaître, dans une approche illustrée, les divers événements de la vie piscénoise, les mœurs et les coutumes ainsi que l’aspect de Pézenas au milieu du XXe siècle. Les Amis de Pézenas ont voulu, dans une présentation élaborée de quelques uns de ces documents, à la fois, rendre un hommage public, profond et reconnaissant à leur auteur, et permettre à toute la population, tout en lui donnant l’occasion d’un regard sur un passé récent, de mesurer l’importance et la valeur de la contribution de Jean Bonnafous à une meilleure connaissance de notre ville.
Une équipe de jeunes piscénois, Myriam Demore, Françoise Caudet et Alain Sirventon ont réalisé cette exposition. Ils ont sélectionné ceux des documents photographiques qui leur ont paru le mieux résumer ce raccourci de la vie piscénoise au cours des cinquante dernières années, tout en en évoquant les multiples secrets.
Un millier de photographies permettent aux visiteurs par une promenade dans l’espace et dans le temps, de passer du « Pézenas qui s’amuse » au « Pézenas sportif », des réjouissances carnavalesques aux manifestations religieuses, économiques ou politiques et de retrouver aussi parents et amis dans des scènes de la vie piscénoise, mais aussi de découvrir un « Pézenas insolite ». Parallèlement, les Amis de Pézenas ont voulu rendre hommage à la profession de Jean Bonnafous, et par une présentation de documents photographiques du siècle dernier et des premiers appareils utilisés, apporter leur contribution à l’évocation photographique de Pézenas et de ses habitants.
L’Exposition « Cinquante ans de vie piscénoise » a été inaugurée le Vendredi 16 Décembre 1977 par M. le Maire de Pézenas, son Conseil Municipal, et le Conseil d’Administration des Amis de Pézenas, en présence de très nombreuses personnalités locales et régionales. Elle a fait par ailleurs l’objet de reportages télévisés et radiodiffusés sur FR3 Montpellier et Toulouse.
Ouverte au public aux heures d’ouverture du Musée de Vulliod-Saint-Germain, tous les jours de la semaine, sauf Mardi et Vendredi, de 10 à 12 h. et de 14 à 17 h., elle sera présentée jusqu’au mois de Juin prochain.
Jean SERVIERES.
Une marque postale en occitan
Dans le cadre d’un des derniers Congrès de la Fédération Historique du Languedoc méditerranéen et du Roussillon, qui tenait ses assises à Pézenas 1, la société philatélique locale avait réalisé une exposition préphilatélique, marcophile et thématique, sur le sujet « L’Histoire de Pézenas ».
Parmi les documents exposés, l’un d’entr’eux devait retenir tout particulièrement l’attention des congressistes, et ce à plus d’un titre, d’abord, dans son aspect marcophile, mais aussi, pour son intérêt historique.
Il s’agissait d’une lettre, écrite de Lodève, le 23 Septembre 1754, par Jean-François L’Épine, facteur d’orgue, à Monsieur De La Pierre, premier consul de la ville de Pézenas (Fig. 1) 2, et relative à la réalisation de l’orgue de la Collégiale Saint-Jean, reconstruite après son effondrement en 1732. (Le texte de cette lettre figure in fine).
Si nous étudions ce document, conservé aux Archives Municipales de Pézenas, du seul point de vue philatélique, nous constatons qu’il comporte, au recto, outre le nom et l’adresse du destinataire, deux marques postales manuscrites : le chiffre « 4 » et le mot « Lodeva », (Fig. 2), c’est-à-dire la valeur du port à payer et la provenance de la lettre.
Le chiffre « 4 » matérialise une taxe de 4 sols. En application du tarif du 8 Décembre 1703 3, alors en vigueur, elle correspond au port d’une simple lettre entre deux villes distantes de 20 à 40 lieues 4, distance supérieure à celle séparant Lodève de Pézenas. Les erreurs commises par le personnel de l’administration postale à cette époque n’ont rien de surprenant. Les « commis », bien que disposant de barèmes détaillés, ne paraissent pas avoir toujours appliqué des taxes exactes sur des poids vérifiés, et les différences de taxation sont particulièrement nombreuses. Seul le destinataire pouvait s’en plaindre, et dans la mesure où il acceptait la lettre qui lui était remise, sans réclamation, l’erreur était entérinée. Les lettres étaient, en effet, expédiées en « port dû ». Agir autrement aurait constitué une très grave incorrection. En effet, n’étaient expédiées en « port payé » que les lettres destinées à des gens peu fortunés, à des hommes de lois ou à des supérieurs. Le montant du port à percevoir était indiqué au recto, à la main, soit par le « commis » de l’administration postale, soit par l’expéditeur lui-même 5, et devait être encaissé du destinataire à la remise de la lettre.
La deuxième mention manuscrite concerne l’indication du bureau de départ : « Lodeva ». Les premières marques postales manuscrites du bureau de Lodève apparaissent en 1752-1753 6. Le nom de la ville de Lodève est habituellement précédé du mot « de », qui ne figure pas sur le document étudié. Cette indication du bureau de départ, ainsi que celle du port à payer, ont été portées, à la main, par le « commis » de l’administration postale. La différence des encres utilisées pour les indications, d’une part, du nom et de l’adresse du destinataire, et, d’autre part, du port à payer et du bureau de départ, est très nette.
Mais l’intérêt du document étudié réside essentiellement dans le fait que le « commis » a écrit le nom du bureau de départ en occitan : « Lodeva » 7, faisant, à notre connaissance, de cette lettre, un des rares spécimens de l’utilisation de la langue d’oc pour l’indication de la marque de départ par le personnel de l’administration postale.
⁂
L’intérêt historique de la lettre de Jean-François L’Épine n’est pas moins important. En effet, par un concours curieux de circonstances, le sujet de l’une des communications de ce XLVIIIe congrès de la Fédération Historique du Languedoc méditerranéen et du Roussillon, présentée par Henri Vidal, alors Président de cette Fédération, n’était autre que :
« Jean-François L’Épine
Facteur d’orgue
(1732-1817) » 8
Cette communication avait d’ailleurs fait l’objet d’une conférence publique sur la carrière de Jean- François L’Épine, donnée en la Collégiale Saint-Jean de Pézenas, et avait été jalonnée par l’audition d’œuvres de Clerembault, Couperin et Balbastre, interprétées sur l’orgue de L’Épine par Mgr Roucairol, organiste de la Cathédrale de Montpellier et président international des « Pueri cantores ».
La lettre de J.-F. L’Épine aux consuls de Pézenas a permis, non seulement de compléter les renseignements recueillis sur l’œuvre du facteur piscénois, à partir des archives familiales, mais surtout, comme l’a précisé Henri Vidal, de mieux entrevoir la personnalité de J.-F. L’Épine.
En effet, L’Épine travaille en 1754 à l’orgue de Lodève. Il a seulement 22 ans, et la lecture de sa lettre nous révèle qu’il utilise, déjà, à l’égard de ses éventuels « clients » des arguments du commerce. Les premiers arguments utilisés « l’agrément d’avoir l’orgue la plus belle de France », « je me propose d’en faire mon chef-d’œuvre », « La gloire de faire une belle orgue », ne paraissent que destinés à mettre en évidence la valeur artistique de l’œuvre projetée, mais L’Épine ajoute aussi que le prix consenti ne lui permettra d’y « faire aucun profit », et c’est une constatation qu’il fait « avec douleur ». Il invite, en outre, le premier consul de Pézenas, Mr de la Pierre à répondre favorablement, sans tarder de risque de voir l’orgue de Pézenas « ne pas être exécutée de quelques temps ».
La lettre de J.-F. L’Épine permet, d’autre part, de répondre à une question restée jusqu’alors en suspens : Dom Bedos avait-il été consulté pour la reconstruction de l’orgue de Pézenas ? 9
On peut répondre désormais par l’affirmative. Dom Bedos avait été consulté avant même J.-F. L’Épine « Une lettre que j’ay de dom Bedos m’instruit du devis qu’il a fait pour l’orgue… ». Ce document nous révèle, de plus, que c’est vraisemblablement à cause du désir exprimé par Dom Bedos de voir détruire la tribune déjà reconstruite, pour y installer le buffet qu’il avait dessiné, que son devis n’a pas été retenu.
Une nouvelle fois, dans l’étude des documents d’archives, l’histoire et la philatélie (ou plutôt la marcophilie) ne pouvaient être dissociées. Une telle analyse confirme, s’il en était besoin, l’intérêt qui s’attache à un examen complet des documents d’archives afin qu’aucun aspect ne soit négligé dans leur étude.
Jean SERVIERES.
23 Septembre 1754 – LODEVE,
lettre de M. DELEPINE, facteur d’orgue.
à Monsieur
Monsieur de La Pierre
Premier consul de la Ville de Pézenas
à Pézenas
Monsieur,
Une lettre que j’ay de dom Bedos m’instruit du devis qu’il a fait pour l’orgue que l’on est dans le dessin de faire construire dans l’église de Pézenas. Le projet qu’il en a formé se rent difficile dans l’exécution en ce qu’il faut abâtre une tribune déjà faite mais aussy quel agréement d’avoir la plus belle orgue de France, tant par la magnificence de l’extérieur que la qualité des jeux que l’on a choisis des plus modernes et des plus harmonieux. Ce sacrifice serait bien compancé par la satisfaction et je vous assure que si on ne l’exécute pas, on ne sera pas longtemps à ce plindre de ne l’avoir pas fait ; à tout prendre de quoy s’agit-il d’une très petite dépance atandu que les matériaux de celle qui existe pouront encore servir.
L’espérance que m’a donné dom Bedos, et vous Monsieur, que je fairé cet orgue, men fie déjà de gloire ; je me propose d’en faire mon chef d’œuvre, mais ayant fait une atention particulière sur le prix auquel il a étté estimé j’ay veu avec douleur que l’on ne pouvait y faire aucun proffit voulant du moins faire les choses avec honneur. Cependant, comme je sens que la proposition d’une aucmentation du prix pourait ne pas être écoutée favorablement j’offre d’en accepter l’entreprise aux conditions portées par le devis quy en est fait, par la seule veue d’avoir la gloire de faire une belle orgue. Soyez assuré que cet la toutte mon ambition.
J’ay pris la liberté de m’adresser à vous, Monsieur comme vous connaissant un des, premiers des affaires de la Communauté ; je vous serais très obligé de m’instruire des dispositions ou l’on est, sur cet affaire pour que je puisse en conséquence prandre des arangements. Les veues que j’ay sur cet ouvrage me font éluder des entreprises que l’on me propose et qu’il me faudra accepter pour peu de retardement quyl y est. En ce cas la votre risquerait de ne pas être exécutée de quelques temps. Mon intention serait pourtant de ne pas vous faire atandre. Espérant un mot de reponce, j’ay. l’honneur d’être avec un très profond respect,
Votre très humble
et très obéissant serviteur
De Lodève le 23 lbre 1754
L’Épine ayné
facteur d’orgue
Notes
1 Ce Congrès, dont le thème était « Pézenas, Ville et Campagne XIII-XXe siècles », a eu lieu à Pézenas, le Samedi 10 et Dimanche 11 Mai 1975.
2 Archives municipales de Pézenas.
3 Georges Chapier, Les tarifs postaux français des origines à la création des timbres-postes. Edition du « Cercle Lyonnais d’Études Philatéliques et Marcophiles ». Imprimerie Brotteaux-Plans Lyon. 1975, p. 5.
4 Une lieue de poste correspond à 2 000 toises, soit 3 898 m.
5 Cette attitude des expéditeurs ayant entraîné des plaintes des « commis », « engagés dans d’extraordinaires dépenses » alors que les particuliers accusaient une tendance à ne mettre sur leurs paquets que « demi-port de ce qu’ils soulaient faire ci-devant », Pierre d’Almeras, Contrôleur Général des Postes prit le 16 Octobre 1627, un règlement fixant le tarif applicable aux objets transportés, avec interdiction aux « commis » de ne rien prendre au-delà, « à peine de concussion », mais le texte ajoutait « sauf que plus grand port fut volontairement apposé » par les expéditeurs de ces envois. Eugène Vaille, Histoire des Postes Françaises jusqu’à la Révolution, Presses Universitaires de France. 1946 p. 50-51.
6 Louis Lenain, La Poste de l’ancienne France des origines à 1791. Arles 1965. p. 106 et 420. Ce n’est qu’à partir de 1763 qu’apparaîtra la première marque de départ en « port dû » « Lodève », apposée avec un tampon.
7 Prononcer « Lodébo ». Émile Mazuc, Grammaire languedocienne – Dialecte de Pézenas : Slatkine Reprints – Genève, 1970 (Réimpression de l’édition de Toulouse, 1899), p. X, XII et 3.
8 Pézenas, Ville et Campagne, XIIIe-XXe siècles. Actes du XLVIIIe Congrès de la Fédération Historique du Languedoc méditerranéen et du Roussillon, Montpellier, 1976, p. 282-330.
9 N. Dufourq, Le grand orque de la Collégiale Saint-Jean de Pézenas p. 7 n° 2 dans la Musique d’Église, 1932.
