Notes brèves Informations 1976-4 Au Sommaire des Revues

Dans un numéro précédent de la revue (Tome V, 3, 1974), Monsieur G. Cholvy a donné un compte-rendu minutieux de notre ouvrage, La vie quotidienne des paysans du Languedoc au XIXe siècle (Hachette, 1974). La juste critique a tous les droits, foin des recensions de complaisance, mais, amené à collaborer régulièrement aux « Études sur Pézenas », je souhaiterais très rapidement rétablir quelques faits, poser quelques problèmes. Puissent l’histoire et l’ethnologie du Languedoc gagner à ce débat 1. A côté de rectificatifs tout à fait justifiés sur lesquels je ne reviendrai pas, les principaux points soulevés méritent discussion.

1 – La question scolaire

Il est archi-connu que certaines hautes montagnes de l’hexagone présentent, depuis le XVIIIe siècle au moins, des niveaux d’alphabétisation remarquables ; la raison invoquée est tout simplement que la lecture, l’écriture et la pratique du français se traduisaient immédiatement par une possibilité de gain pour les « régents » du Briançonnais qui se louaient dans le bas-pays, ou les colporteurs alpins et pyrénéens qui, nécessairement, « sortent » de chez eux 2. Mais il est très risqué de reporter systématiquement la relation montagne-alphabétisation à tout le Languedoc, et c’est bien la sous-alphabétisation au XIXe siècle de certaines zones du Languedoc qui nous intéresse dans le passage incriminé car, à l’échelle de la France, la périphérie socio-culturelle résulte de la synthèse de plusieurs facteurs, linguistiques et économiques surtout. Malgré certains cantons de la Lozère, malgré les Cévennes qui constituent du fait de l’implantation protestante un cas très particulier et encore mal connu 3, plus on monte et moins l’école est fréquentée jusqu’en 1914 environ. Nous l’avons longuement et très sériellement montré pour la haute vallée de l’Aude, une thèse en voie d’achèvement sur L’intellectuel au village en Languedoc Audois, XIXe-XXe siècles va en fournir mille preuves 4, encore conviendrait-il d’introduire, dans cette géographie culturelle, de précises distinctions sociales. Depuis une soixantaine d’années, par un renversement classique, la fréquentation scolaire est, à l’inverse, d’autant plus intense que la région est économiquement moins développée 5, mais il est évident que jusqu’à la phase d’accélération de l’exode ou jusqu’à la mutation capitaliste du Bas-Languedoc, l’école reste une institution, fondamentale certes, mais diversement intégrée et tolérée. Une excellente enquête psychosociologique de G. Lanneau et Ph. Malrieu, dans la Piège, au sud-est du Lauragais, montre bien comment les parents, dans cette paysannerie où le faire-valoir indirect domine, perçoivent négativement, comme un non-travail, l’activité scolaire de leurs enfants en 1956 encore ! 6. Il faut dire aussi que l’insertion de l’école dans la vie sociale n’est pas aussi simple, sans doute le débat doit-il s’orienter vers la notion neuve de « capital culturel » introduit par la scolarisation et le diplôme. L’enfant scolarisé, parfois à grands frais, abandonnera plus volontiers à son frère, successeur paysan, un « capital foncier » qui nourrit de moins en moins son homme. Il s’agit donc de stratégies familiales complexes et là les statistiques officielles des ministères, si prolifiques depuis 1830, nous laissent sur notre faim. Quant à la notion de « promotion par l’école » (imaginée, souhaitée ou réelle ?) sans être niée globalement elle est totalement reconsidérée par la nouvelle sociologie de l’éducation et apparaît, de toute façon, comme trop simpliste 7.

Les très utiles descriptions chiffrées sur la scolarisation dans telle ou telle zone ne sont que des préliminaires partiels. Comment se fait-il que des générations d’historiens très objectifs n’aient pas vu – l’évidence aveugle, il est vrai -, que l’école du XIXe siècle était d’abord un instrument de francisation et d’acculturation nationale, qu’à côté du contrôle et du modelage de l’enfant, le face-à-face des langues et des cultures conditionnait une bonne part de ces pratiques ? De notre côté c’est là-dessus que nous avons choisi d’insister et c’est de cela qu’il valait la peine de débattre. Quant au terme « laïcisation » que nous appliquons à l’école languedocienne de 1880, il signifie tout simplement que l’école du peuple (laos) s’est très largement sécularisée, avec des points de résistance que nous citons à titre d’exemples, avant que la législation en prenne acte.

2 – La question politique

La publication récente de Droite et Gauche en Languedoc-Roussillon (Montpellier, 1975) est une étape essentielle pour la définition de l’évolution politique du Bas-Languedoc et, comme il fallait s’y attendre, le passage du Blanc au Rouge est devenu un glissement du blanc rosé au rouge pâle, avec tous les intermédiaires que l’on peut cartographier et suivre dans le temps. Le tableau est moins contrasté mais plus exact ; c’est un acquis, important mais qui ne bouleverse pas l’image connue du mouvement politique en Bas-Languedoc à l’époque contemporaine. Et pourtant – et la dernière pièce que le Théâtre de la Carriera vient de présenter, en Avignon, sur 1789 en Pays d’Arles invite à se poser la question -, que signifient Blanc et Rouge, étiquettes politiques trop sommaires et trop sommairement appliquées ? Qu’en est-il vraiment des rapports de la société villageoise – société complexe, surtout au XIXe siècle – et de l’État ? Nous posons la question, non seulement pour le Carnaval de Romans, dont le rappel très résumé n’a que valeur exemplaire, mais aussi pour la résistance au Code Forestier de 1827, pour la résistance au coup d’état de 1851, pour les révoltes sauvages et isolées qui secouent le début de ce siècle à côté des grèves et des luttes syndicales, pour la persistance jusque vers 1850 du mythe du Bandit Social sur lequel, finalement, faute de place, nous n’avons pu développer l’important dossier que nous avions établi. N’a-t-on pas vu trop simplement la République descendant au village, apportant ses lumières à des paysans englués dans leur « archaïque » folklore ? N’y a-t-il pas aussi, au village, une vie publique et des projets collectifs qui s’expriment, très diversement, à l’occasion de crises nationales ? 8 Qu’en est-il de la réalité du pouvoir local, dans le village, autour et au-dessus de lui ? Une sociohistoire politique ne peut plus se contenter de comptabiliser les bulletins de vote, c’est certes indispensable, mais l’existence politique du village – ouverte aux questions nationales et localement spécifique aussi – devrait nous solliciter aujourd’hui en liaison avec une histoire concrète des classes sociales et de leur affrontement en Languedoc. Les statistiques officielles restant muettes sur le sujet, seule la monographie nous a permis d’acquérir quelques connaissances. Si l’on y perd en précision et en uniformité descriptive sans doute y gagne-t-on une dimension nouvelle : nous saisissons mieux le vécu et la signification des comportements pour les acteurs qui les vivent. Dans une page célèbre de La pensée sauvage Cl. Lévi-Strauss oppose deux modèles d’histoire, l’un plus biographique, l’autre plus analytique ; la nature même de la collection La Vie Quotidienne exigeait le choix d’une « histoire qui apprend plus et explique moins » puisqu’il est bien certain qu’en bien des domaines nous balbutions tous encore et que notre travail se voulait plus près de l’essai que de la thèse.

3 – La question religieuse

Il est vrai que messalisants et pascalisants évoluent en nombre tout au long du XIXe siècle en fonction de tensions plus ou moins activées par les événements et de l’influence directe du clergé, mais les cas cités par G. Cholvy et qui illustrent de spectaculaires revirements se réfèrent à des pays et à des phases de réaction catholique ou d’opposition catholiques-protestants il reste cependant vrai, c’est pour nous l’essentiel et c’est lui-même qui nous l’a remarquablement appris, que la désaffection pour l’Église est profonde dans le Languedoc du vignoble. Mais dans l’ensemble C’est la question de la croyance qui nous a intéressé, elle ne se réduit pas à une histoire institutionnelle, même un peu élargie du prélat aux fidèles. Je travaille en ce moment sur le phénomène fort mal perçu par les chercheurs universitaires et remarquablement censuré par les collecteurs de documents, archivistes et bibliothécaires, de la diffusion du spiritisme dans la société languedocienne après 1860. Première découverte, outre les Canaux d’introduction et les facteurs de réceptivité que nous avions déjà repérés dans La vie quotidienne… (p. 324-341), ce sont les milieux déchristianisés théoriquement et plutôt « socialistes » qui accueillent le plus avidement cette mythologie. L’Église la combat, c’est une bonne raison pour y adhérer, mais l’anticléricalisme ne la recommande guère et en bien des milieux pendant plus d’un demi-siècle le spiritisme opèrera la transition vers l’incroyance et servira de métaphysique de substitution. Quant à ce que l’Église officielle nomme « superstition » la connaissance en est à peine amorcée et encore doit-elle se garder du vice de ses sources : censeurs laïcs ou religieux ne comprennent décidément pas que l’irrationnel a ses raisons et que la « pensée sauvage » n’en est pas moins pensée ; cette approche du système des croyances dans quelques domaines particuliers nous l’avons tentée aussi 9.

Il faudrait continuer longtemps encore. Rien de ce que l’on nous prête sur l’analyse démographique ne résiste à une honnête lecture (voir nos pages 191-194 sur le contrôle des naissances qui suit l’accession à la propriété foncière). Mais pour finir je souhaiterai m’arrêter sur un détail qui n’est pas sans importance. Un de nos propos sur l’hygiène scandalise G. Cholvy, je cite : « Des généralités douteuses » (sic) par exemple p. 105 : « Il faut laisser à l’enfant ses poux, signe de bonne santé ». Nous avons quelques enregistrements sur le sujet qui démontrent l’ancienne actualité de la coutume puisqu’il est bien entendu qu’il s’agit de jeunes enfants qui, justement suscitent une foule de comportements de « non-hygiène » (à propos du lavage de la tête surtout, sans parler, pour les tout-petits, de la pratique du maillot) à tonalité propitiatoire peut-être et contre lesquels les inspecteurs scolaires ne manquent pas de s’élever. …

Cependant, en 1890, les vignerons plus ou moins enrichis, des villes et des gros villages urbanisés du Bas-Languedoc devaient, selon G. Cholvy, être pleinement acquis à cette hygiène fondamentale dont l’école s’est faite la propagandiste ! Écoutons plutôt Abel Boyer, dit Périgord-Cœur Loyal, dans ses Mémoires ; il circule chez nous comme compagnon vers 1903, il a vu du pays, depuis Nantes, et il compare : « Lunel, comme Agde et Béziers a omis de consacrer à l’hygiène ce que l’empereur Vespasien avait inauguré de son temps, chaque matin les sentinelles veillaient à la sécurité de chacun en attendant que les mouches et les cabots viennent les relever. Pas de water chez nos patrons. Nous avions plus de cinq cents mètres à franchir pour aller dans les vignes ou dans le vieux chemin où l’on retrouvait des vieux seaux sans fond qui servaient de protection contre l’entreprise des moustiques ». Excellent témoignage ethnographique à méditer il faut bien admettre que les pratiques corporelles ont aussi leur histoire et ne sont pas des faits de nature ; il semble que cette histoire – un peu secrète encore – n’ait évolué qu’assez récemment et à son propre rythme, nous pourrions en administrer bien des preuves 10.

Le mérite essentiel du compte-rendu de G. Cholvy est donc que bien des points qu’il met en relief suscitent des controverses fertiles surtout lorsqu’on fait l’effort d’élargir un peu le débat, mais il est évident que dans plus de la moitié des cas nous sommes bien d’accord avec lui, d’autres passages de notre travail le prouvent, il suffisait de les citer aussi. Ceci dit un tel ouvrage ne mérite pas une censure de soutenance de thèse, il exclut la carte, le diagramme, le tableau statistique, la note infrapaginale, et voue par nature à une certaine généralité. Quant au fond du débat entre ethnologie et histoire qui s’amorce en filigrane à propos de la datation des faits, de la monographie, etc., il ne se résoud pas avec une exclusion pour « folklorisme ». Il est un fait certain dans notre recherche de la signification de certains comportements (et non seulement de leur fonction sociale actuelle) tel texte du XVIIe siècle peut nous aider à comprendre tel rite du XIXe siècle et inversement la stabilité formelle de l’expression symbolique (légendes, conte oral, textes populaires de tous ordres : prières, conjurations, rituels, fêtes) est un fait fondamental mais son évolution est aussi une réalité ; il suffit de définir le temps particulier où évoluent ces phénomènes, eux-mêmes très divers par ailleurs. Si l’ethnologue risque d’exagérer leur stabilité relative, à l’inverse l’historien s’arrête trop souvent à l’évolution, du cadre et des comportements institutionnels – qui sont, par définition, faits d’archives -, sans parler évidemment de toute une épaisseur de l’existence des hommes qui leur a, jusqu’à ce jour, complètement échappé. Il est presque certain aujourd’hui qu’après les révolutions de l’histoire du XXe siècle (économique, démographique, matérielle), c’est l’histoire culturelle au sens anthropologique du terme, qui se trouve placée au premier plan en ces années 70, et plus précisément la notion délicate de « culture populaire » qui vient au cœur du débat. Le sujet est complexe, les méthodes se cherchent, chacun doit accepter de se renouveler, le débat de fond entre historiens et ethnologues est de plus en plus nécessaire, il serait dommage qu’une recherche languedocienne en plein essor s’égare dans de petites querelles et manque, comme on dit, le coche.

D. FABRE.
Université de Toulouse II.

Notes

  1 L’anathème a été renouvelé sans autre forme de procès dans l’information historique, 1974, n° 4.

  2 Voir à ce sujet J.-J. Darmon, Le colportage de librairie sous le Second Empire, Paris, 1972, sur le colportage en Haut-Comminges on peut mesurer la résistance de la culture occitane dans cette même zone par la récente thèse de J.-Cl. Dinguirard, Ethnolinguistique de la haute vallée du Gers, Toulouse II, 1975 (voir notre compte rendu à paraître dans Ethnologie française).

  3 Il faut signaler surtout l’article de l’ethnologue cévenol Roger Bastide, spécialiste du fait religieux bien ignoré des historiens, sur l’acculturation protestante de la pensée magique languedocienne : Protestantisme et médecine de folk, Revista de Etnografia, 1971, Porto, Portugal, p. 321-332, et surtout les travaux de J.-N. Pelen sur les vallées des Gardons La vallée longue en Cévennes, suppl. à Causses et Cévennes, 1976.

  4 D. Favre et J. Lacroix, La tradition orale du conte occitan. Les Pyrénées audoises, PUF, 1975, t. 1, p. 189-250, et la thèse en cours de D. Blanc, Sociologie, Toulouse II ; un travail interdisciplinaire sur Les mutations culturelles en Pays de Sault formera un des volumes de la RCP 353 du CNRS, Anthropologie et Écologie Pyrénéenne (travaux entrepris de 1972 à 1978).

  5 Atlas de la France rurale, sous la direction de J. Dupleix et H. Mendras, Paris, 1968, Cartes de la scolarisation en 6e.

  6 G. Lanneau et Ph. Malrieu, Enquête sur l’éducation en milieu rural, Enfance, sept-oct. 1957, p. 465482 ; le témoignage d’Aimé Serres pour la Provence apporte des détails autobiographiques et une vision intéressante : Aimat Serra, Bagues d’Ases, Coll. Atots, lnst. d’Études Occitanes, 1974 voir aussi notre article d’Europe (n. 10).

  7 Renvoyons aux études classiques de P. Bourdieu, R. Passeron, Baudelot et Establet, R. Boudon… La thèse de G. Calvet (Sociologie, Toulouse II) apportera des vues fondamentales sur le thème « Scolarisation et Exode rural ». Sur le capital culturel et la transmission du statut social, voir le remarquable article de Ch. Delphy, La transmission du statut à Chardonneret, Ethnologie française, IV, I, 1974.

  8 C’est dans ce sens que l’économiste du Tiers-Monde Paul Vieille réagit, en provençal de Vallauris, devant les très importants travaux de M. Agulhon il propose une longue discussion critique de leurs principaux thèmes dans un essai à paraître.

  9 L’histoire religieuse la plus récente reste encore, à quelques exceptions près, totalement démunie devant cet aspect de l’expérience religieuse au sens large, ainsi la toute fraîche Histoire des diocèses de France, 4, Montpellier, sous la direction de G. Cholvy, Paris, 1976. Je reviendrai plus longuement sur ce problème particulier ailleurs.

  10 Dans un tel cas l’autobiographie, mieux sans doute que le roman régionaliste, permet d’accéder au peu connu mais l’analyse sérielle peut faire de belles découvertes, voir par exemple pour la diffusion de l’hygiène corporelle au XVIIIe siècle la statistique des pots à eau. Sur le cas précis des autobiographies compagnoniques, voire mon article à paraître, La jeunesse languedocienne vue par les compagnons, 1830-1914, et pour les autobiographies occitanes en général, Enfances occitanes, la remémoration, Europe, n° spécial, Paroles occitanes (sous presse).

À propos du toit de la cathédrale d’Agde

Divers renseignements recueillis depuis la rédaction de notre article « Les marques de tâcherons du comble de la cathédrale d’Agde », paru dans le précédent numéro de la revue (Études sur Pézenas et sa région, VII, 3, 1976, p. 9-24), nous amènent à apporter quelques précisions complémentaires sur cette partie de l’édifice.

Il faut noter tout d’abord que nous avons utilisé le mot « comble » dans son sens le plus général de couronnement d’un édifice. Ce terme étant plus souvent réservé pour désigner la construction de la charpente qui supporte la couverture, il eût peut-être été préférable d’utiliser le mot « toit », qui a l’avantage d’être plus simple.

D’autre part, on a pu remarquer que le schéma fig. 9, p. 18 ne correspond pas exactement à l’inventaire des marques (fig. 10, p. 19). Quatre marques ont en effet été omises sur la fig. 9, sur les pierres repérées 6 S, 7 S, 8 S, 9 S. Il s’agit respectivement des marques n° 19 ( disposée la pointe vers la gauche), n° 10 (disposée comme sur 5 S), n° 10 (comme 14 S) et n° 20 (comme 5 S).

Une légère modification est à apporter au schéma fig. 5, p. 13. Chaque dalle de l’escalier doit recouvrir de quelques centimètres la dalle inférieure, disposition plus logique que celle que nous avons figurée par mégarde sur notre schéma, car elle évite l’enfoncement des marches dans le garnissage de la voûte, ainsi que les infiltrations de l’eau de pluie.

Toujours sur ce schéma, l’arête supérieure des dalles de couverture devrait être taillée en large chanfrein irrégulier, qui facilitait entre autres choses la pénétration du mortier dans le joint (ce chanfrein est visible sur certaines dalles de la fig. 12, p. 23). Il est difficile de déterminer si ce chanfrein date de la taille des dalles, ou s’il a été taillé lors d’un rejointement ultérieur. En ce qui concerne la rugosité de la face inférieure de ces dalles p. 16), nous avons émis l’hypothèse qu’elle avait pour but de faciliter l’adhérence d’un mortier qui aurait lié le dallage à une maçonnerie sous-jacente. Nous avons appris depuis que le garnissage entre la voûte de la nef et le toit n’était pas constitué par une maçonnerie rigide, mais par un remblaiement de décombres et de déchets de maçonnerie et de pierres. La rugosité des dalles dans leur partie qui reposent sur ce garnissage en est tout aussi bien justifiée, et on doit de plus remarquer que cette disposition conservait à l’édifice une certaine souplesse, permettant à la voûte et au toit de « jouer » lors des mouvements de tassement du sol ou de la maçonnerie. On sait que ce désir d’assurer la souplesse d’une construction a été un souci constant chez les constructeurs du Moyen-Âge.

Quant à la distance comprise entre la clef de voûte et le faîte du toit, elle était de l’ordre de 80 centimètres.

Les claveaux d’arc présentent des marques de tâcherons, que nous avons mentionnés p. 14 et p. 17, et qui se trouvent dans l’ancien jardin du couvent des Capucins à Notre-Dame-du-Grau, proviennent très probablement du cloître de la cathédrale. Ils ont dû être mis à l’abri par le Docteur Martin lors de la démolition de ce bâtiment, en 1858 ou 1860.

Deux nouveaux claveaux, et deux sommiers de ce cloître viennent d’être récemment mis au jours lors de l’ouverture de la rue de la Corderie, dans l’ancien jardin des Frères des écoles chrétiennes (appartenant actuellement à M. Palumbo). L’un des sommiers présente une marque n° 8 au centre de l’intrados.

Enfin, en ce qui concerne le sort qui a été réservé aux dalles provenant de la démolition du toit, celles qui n’ont pas été discrètement emportées près de Béziers ont vu leurs moulures arasées à la meule à tronçonner, et l’on en a fait de vulgaires pavés. Ces pavés ont servi à refaire le sol de la chapelle construite en 1860 avec les débris du cloître, et à construire de toutes pièces une crypte dans cette chapelle, à l’emplacement de l’ancienne sacristie de la cathédrale. Ainsi, selon le mot de M. Hermite, architecte en chef des monuments historiques, « on pourra admirer ces dalles, on pourra admirer leurs marques de tâcherons », « alors que, sur le toit, on ne les voyait pas » (voir notre article « Un monument en péril : la cathédrale Saint-Étienne d’Agde », paru dans la revue Sites et monuments, avril-juin 1976, n° 74, p. 36-41).

Michel ADGE.

Une correspondance au XVIIe siècle : ELZIÈRE Jean-Bernard.
LA CORRESPONDANCE DE MARIE-FÉLICE DE BUDOS, MARQUISE DE PORTES AVEC LE GRAND CONDÉ, Nîmes, 1975, 95 p.

Ceux qui ont relu ou découvert Saint Simon, l’année dernière à l’occasion du troisième centenaire de sa naissance, se souviennent peut-être du portrait peu bienveillant et plusieurs fois répété de Marie-Félice de Budos, marquise de Portes « Mon père, en premières noces, épousa la cadette des deux (filles du marquis de Portes), belle et vertueuse, et ne voulut point de l’aînée pour sa laideur et sa mauvaise humeur, qui était fort méchante et qui ne lui pardonna jamais » 1. Achille Bardon avait déjà, à la fin du siècle dernier, retouché cette image que reprend et enrichit Jean-Bernard Elzière en guise d’introduction à la publication précieuse de la correspondance de la marquise de Portes avec le Grand Condé, qui s’échelonne surtout entre 1682 et la fin de l’année 1686 2. Pour notre Mémorialiste, la demoiselle faisait peur par sa laideur et sa vanité. La lecture de la trentaine de lettres éditées avec de fort précieuses notes par J.-B. Elzière la montre, au contraire, luttant contre les pièges et les discours des fidèles du duc de Saint-Simon qui n’ont d’autre souci que de faire entrer le duc en possession des biens qu’elle avait donnés à sa sœur Diane-Henriette de Budos. Mais surtout elle apporte de nombreux détails sur la vie quotidienne d’une riche et dévote marquise languedocienne, tantôt selon la saison, dans son « château-couvent » de Theyrargues, à l’Est de Saint-Ambroix, ou dans son « château-forteresse » de Portes, tantôt à Paris où elle sait faire valoir sa fidélité envers son cousin le prince de Condé 3.

Jean-Bernard Elzière vient ainsi de contribuer à une meilleure connaissance de la noblesse languedocienne au début du règne personnel de Louis XIV et des rapports entre catholiques et protestants dans les Cévennes à la veille de la révolution de l’Édit de Nantes.

Henri MICHEL.

Notes

  1 Mémoires du duc de Saint-Simon, éd. A. de Boislisle, T. XV, Paris, 1901, p. 65.

  2 Bardon, Ach., Rapport sur le concours d’histoire en 1892, Nîmes, 1892, pp. 14-26.

  3 Cf. parmi d’autres passages, « vas, rirait sans doute un peu de me voir dans le château de Portes où personne n’entre sans décliner son nom et où on ne parle que de poudre, de balles, de feux d’artifice et d’autres jargons où je n’entends pas grand chose et qui m’ennuient assez pour m’en retourner à Theyrargues dès que je pourrai y être sans mourir de chaud ». Lettre du 8Août 1683, p. 36.

Les protestants de l’Hérault au XIXe siècle

Revenant sur certains travaux antérieurs, G. Cholvy reprend l’étude des protestants de l’Hérault au XIXe siècle (Une minorité religieuse dans le Midi au XIXe siècle : les protestants de l’Hérault, Bulletin de la Société du Protestantisme Français, janvier-mars 1975, p. 26-51) 1. Nettement minoritaires, puisqu’en 1821 ils ne représentent même pas 5 % de la population départementale, leur nombre n’augmente que par l’installation dans les grandes villes d’émigrés cévenols à Montpellier, de 2 400 en 1841, les réformés passent à 3 150 en 1888, à Sète de 400 à 814, et surtout à Béziers, où un temple fut ouvert en 1862, de 40 à plus de mille. Hormis cette remarquable expansion du noyau biterrois et, faut-il ajouter, du centre piscénois lié à Montagnac, la géographie du protestantisme héraultais n’évolue guère. Existent des bastions majoritaires (Ganges, Marsillargues), des zones de force (Mauguio, la région Pignan-Cournonterral-Cournonsec, l’Hérault moyen avec les centres de Montagnac, Villeveyrac, Saint-Pargoire 2, la zone du nord-ouest avec Bédarieux, Faugères et Graissessac). Dans les villes, même à Lunel, leur nombre est malgré tout relativement faible. Mais, à Montpellier comme à Sète, leur position sociale leur permet d’ compenser l’infériorité numérique. Dans ces deux villes, ils animent le négoce et, a-t-on fait remarquer, à la Chambre de Commerce de Montpellier, sur neuf sièges « on a soin d’en réserver toujours quatre aux négociants protestants ». En cette ville ils fournissent aussi d’éminents professeurs aux facultés de médecine et de sciences.

Dans le chef-lieu départemental existe donc un groupe important de notables protestants, orientés majoritairement vers le libéralisme. Engagés dans les luttes politiques, ils occupent le devant de la scène, et se heurtent aux élites catholiques, très conservatrices et acquises en général au légitimisme, à la hiérarchie catholique qui se range souvent à leurs côtés et adopte des positions tranchées, à une plèbe catholique mue parfois par une réelle hostilité de classe (cf., p. 49 l’analyse du témoignage d’André Gide sur ses années de lycée).

Favorisés par la Révolution, favorables à l’Empire, les protestants subissent en revanche le contrecoup du rétablissement de la Royauté. Les débuts de l’époque de Restauration sont difficiles pour certaines communautés : de violents incidents éclatent dans les villages (à Pignan, Villeveyrac, Ganges). Aussi la Monarchie de Juillet fut-elle bien accueillie, tandis qu’en certains secteurs s’opère même un glissement vers les idées républicaines 3. Néanmoins, dans leur plus grande majorité, les protestants, surtout ceux de Montpellier, se rallièrent à Napoléon III : de 1852 à 1869, c’est un protestant, Jules Pagézy, qui est maire de Montpellier, et la hiérarchie catholique se lamente qu’en cette ville députés, préfet, maire, président du Tribunal de Commerce soient des réformés. Après le Second Empire ces notables adoptent un républicanisme modéré, tandis que les idées plus avancées progressent dans le petit peuple 4.

Religion et politique sont donc intimement liés à la fin du XIXe siècle. D’autant plus que les idées ultramontaines, sous l’action de Mgr de Cabrières, triomphent du côté catholique. Les oppositions s’avivent. Dans les grands conflits politiques du moment, les protestants, dans leur grande majorité 5, sont orientés à gauche ils sont « républicains » de toutes nuances, voire socialistes 6.

M. C.

Notes

  1 Cf. déjà, Géographie religieuse de l’Hérault contemporain, Paris, 1968, surtout p. 314-325, ainsi que Les protestants de l’Hérault : essai d’évaluation numérique, Annales du Midi, LXXVII, 1965, p 319-335.

  2 Cf. aussi G. Cholvy, Aspects de la vie religieuse dans la vallée de l’Hérault vers 1840, Études sur Pézenas et sa région, II, 2, 1971, p. 30-34.

  3 E. Appolis, Les protestants rouges de Marsillargues (Hérault), Actes du XXXVIIe Congrès F.H.L.M.R., 1964-1965, p. 233-244.

  4 Cf. aussi G. Cholvy, Religion et société au XIXe siècle le diocèse de Montpellier, 1968, 516 p. et Information Historique, 1973, p. 225-231, ainsi que le compte-rendu de R. Huard, Études sur Pézenas et sa région, VI, 2, 1975, p. 31-36.

  5 Il existe cependant une minorité tentée par la droite G. Cholvy, Religion et politique en Languedoc méditerranéen et Roussillon à l’époque contemporaine, dans le Colloque Droite et Gauche de 1789 à nos jours, Montpellier 1975, p. 71-72. Sur les tensions religieuses et politiques, cf. p. 40-41.

  6 Voir en général, sur le comportement politique des protestants, les contributions de G. Cholvy, A. Encrevé, J.-D. Roque, dans le Colloque Droite et Gauche de 1789 à nos jours.

Une nouvelle histoire du Languedoc : NELLI René : HISTOIRE DU LANGUEDOC Paris, Hachette, 1974, in-8e, 351 p.

Que les régions soient à l’ordre du jour, c’est un truisme. De l’Énarque à ‘OS., qui oserait aujourd’hui reconnaître qu’il n’a sur ce sujet aucune idée. D’un écho indéniablement national, le débat touche plus fortement les provinces périphériques, parmi lesquelles le Languedoc fait bonne figure entre la Bretagne et la Corse. Ici comme là, des groupements d’inspiration et d’importance diverses fondent une grande partie de leur action sur des arguments historiques qui mêlent le rappel nostalgique des grandes heures d’une province à celui plus douloureux des jours sombres où se serait joué le destin culturel de leur « pays », marqué désormais par le modèle national.

Le Languedoc n’échappe pas à ces tendances, bien au contraire. Il suffit de penser à « l’effervescence juvénile de ces minorités agissantes », même si, leurs manifestations et les soutiens qu’elles suscitent, « grossissent démesurément l’importance d’un phénomène social qui jusqu’à présent ne concerne que dans une faible mesure le pays réel, c’est-à-dire, les masses ouvrières et paysannes et les classes moyennes ».

C’est là parmi beaucoup d’autres une des opinions qu’exprime avec sagesse et parfois courage, René Nelli dans son « Histoire du Languedoc » parue, il y a bientôt deux ans, chez Hachette. Sept ans après celle que les Éditions Privat de Toulouse avaient confiée à un groupe de spécialistes placés sous la direction du Professeur Ph. Wolf, l’entreprise pouvait sembler guère nécessaire malgré la publication depuis 1967 de quelques travaux de qualité sur l’histoire de cette partie de la France méridionale, ceux par exemple de Madame Clavel pour l’Antiquité, de Mme Nortier et de Bonnassié pour l’Histoire médiévale, de M. Castan et de M. Frêche pour l’histoire moderne ou encore de M. Cholvy pour l’époque contemporaine. René Nelli semble l’avoir senti. Il n’a pas voulu à tout prix faire mieux que ses prédécesseurs mais seulement, tout en se servant de matériaux presque identiques, faire une histoire différente, moins économique et sociale mais plus intellectuelle et spirituelle. Son attention ne s’épuise pas à scander les cycles longs et courts chers aux historiens économistes, mais s’applique à retrouver les continuités à travers des différents mouvement religieux qui ont marqué cette région, depuis la Kabbale juive jusqu’à la Religion de l’Humanité d’Auguste Comte.

Pour René Nelli, « le Languedoc attire les hérésies quand il ne les crée pas » (p. 12). Ce qui fait tout l’intérêt de ce livre c’est qu’il offre « un inventaire des systèmes philosophiques ou des courants dogmatiques ou religieux dont le Languedoc a enrichi la pensée française et universelle » et une analyse des tendances politiques.., qui caractérisent pour les jeunes générations le Languedoc « occitan ».

Certes, des coquilles faussent la chronologie, par exempte, 1623 pour 1622, l’année du siège de Montpellier, (p. 178). Certes, des généralisations entraînent à des inexactitudes comme, dans le chapitre sur le Languedoc sous Louis XIV, l’affirmation suivante : « les États tiennent leurs sessions à Montpellier » alors qu’en 1692 ils sont encore conviés à Pézenas, il est vrai pour la dernière fois 1. Mais à aucun moment, l’auteur, amoureux passionné du Languedoc, ne se laisse aller à des jugements de valeur excessifs. Il reconnaît par exemple la médiocrité de la littérature occitane du XVIe siècle, (p. 162). Enfin il se garde « d’occitaniser » ce qui ne doit rien au génie du Languedoc : ainsi pour lui, il y a une action « provinciale des Jansénistes » mais il n’y a pas « une pensée janséniste occitane » même s’il ne peut s’empêcher de souligner la parenté de quelques aspects de la doctrine janséniste avec les Cathares, par exemple sur la conception des pouvoirs du Pape (p. 205).

Grâce à l’ouvrage de René Nelli, nous disposons non seulement d’un exposé général de l’histoire du Languedoc, mais encore de très belles pages sur la civilisation médiévale dans notre province et d’une description précise et nuancée des mouvements qui se veulent défenseurs et régénérateurs de l’Occitanie.

Henri MICHEL.

Un hommage à E. Le Roy Ladurie

L’Arc (revue trimestrielle, Chemin de Repentance, Aix-en-Provence, CCP Marseille 5321-61) consacre son n° 65 à Emmanuel Le Roy Ladurie. Centrées sur une œuvre largement languedocienne, des Paysans de Languedoc à Montaillou village occitan, trois études de L. Valensi et N. Wachtel, H. Neveux, A. Burguière, présentent les méthodes de l’historien et précisent les étapes d’une évolution originale. Au centre de l’ouvrage se trouve un brillant exercice d’E. Le Roy Ladurie sur une page de Saint-Simon. Puis six articles de J. Goy, R. Chartier et D. Julia, D. Richet, B. Vincent, D. Fabre, M. Aguihon, donnent à la publication un caractère de Mélanges. Retenons, par les perspectives qu’elles ouvrent, en prolongement des travaux de l’historien des Paysans de Languedoc, les contributions de D. Fabre et M. Agulhon. Le premier, s’inspirant de travaux déjà publiés et de recherches en cours, revient sur un thème en cours de renouvellement en tentant de préciser le sens historique de la fête et du carnaval (cf. aussi son article, Le monde du Carnaval, Annales, Économies, Sociétés, Civilisations, mars-avril 1976, p. 389-406). Le second trace un véritable programme de recherche sur une dimension de l’histoire sociale qui se révèle plus particulièrement dans la France du sud, la sociabilité ou analyse de la vie associative. Du club de boules au parti politique, du « bistrot » ou du café au cercle ou au club, c’est tout un nouveau domaine de recherches que M. Agulhon invite à explorer pour mieux connaître les sociétés à l’époque moderne et contemporaine. Au total un numéro bourré de réflexions brillantes et, qui plus est, d’une lecture à la fois aisée et stimulante.

M. C.

Notes

  1 BLANCHARD A., De Pézenas à Montpellier : transfert d’une ville de souveraineté (XVIIe siècle), Revue d’Histoire moderne et contemporaine, T. XII 1965, p. 48.