Notes brèves Informations 1976-2 Au Sommaire des Revues
Notes brèves Informations 1976-2 Au Sommaire des Revues
p. 39 à 45
Germaine de Sarret de Coussergues hommage a une historienne disparue
C’est le 4 octobre dernier, au cours d’une de ces splendides journées d’automne où le soleil encore brûlant tente de vivifier une nature déjà moribonde, que Germaine de Sarret de Coussergues a rejoint les siens dans la crypte de la chapelle de Saint-Martin de Coussergues après une cérémonie intime et émouvante.
A la peine de la voir disparaître à jamais s’opposait presque la félicité de l’imaginer rejoindre tous ceux qu’elle avait si bien connus et fait revivre dans ses quatre ouvrages et qui donnait à cet instant précis une impression d’incomparable plénitude.
N’était-il pas vain de croire ce nom qui a écrit en lettres d’or quelques belles pages d’histoire de notre région s’éteindre à tout jamais ? Comment ne pas penser plutôt qu’à la gloire de sa famille elle en ajoutait une autre par ses travaux, qui lui assurait l’immortalité dans le monde si exigeant de l’érudition ?
Le hasard de sa naissance lui avait donné le bonheur de posséder de belles archives et le Ciel celui de les exploiter en bravant la souffrance, avec une éblouissante lucidité historique qu’augmentait encore son éloignement du monde.
Il est remarquable assurément de pouvoir rendre hommage à la compétence et à l’honnêteté intellectuelle d’un auteur que rien ne prédisposait à ce genre de travaux. Ces qualités d’historien nécessaires et suffisantes, elle les a eues pour nous faire bénéficier de son travail qui constitue une étape importante dans la connaissance des mœurs du Bas-Languedoc.
Sa grande œuvre restera bien sûr la passionnante histoire de Coussergues et des Sarret écrite en collaboration avec M. Chéron, archiviste remarquable de la famille dont la science n’avait d’égale que la modestie. Il avait été envoûté lui aussi par l’aventure passionnante d’une famille liée à sa terre et d’une terre liée à sa famille, qui rend inséparable le nom de Coussergues de celui des Sarret. Si la chronique vivante de la famille ne manque pas d’intérêt par les personnages qu’elle évoque, l’étude du domaine elle-même constitue sans doute la plus belle thèse sur l’exploitation d’un domaine agricole en Bas-Languedoc dont la renommée a bien vite dépassé les limites de la province ! Il est assez remarquable, en effet, de pouvoir durant près de cinq siècles mesurer les efforts successifs des générations pour acquérir cette seigneurie dès le XVe siècle, l’agrandir, la défendre contre des voisins envahissants, la gérer, en un mot la conserver malgré des heures parfois difficiles, permettant ainsi à ce vaste fief du Biterrois d’être le seul à connaître une aussi glorieuse transmission.
Cette évocation des Sarret sera complétée plus tard par l’étude d’une branche plus particulièrement vouée à la « robe » à Montpellier, dont l’embourgeoisement annoncé par le titre est bien une vue ironique et charmante de son auteur ! Ce fonds d’archives lui permit également de ressusciter le marquisat de Ganges au XVIIIe siècle et de s’essayer sur une région moins familière mais avec autant de talent.
Par alliance, les archives Sarret s’étaient enrichies du fonds d’archives d’Alphonse qu’elle ouvrit partiellement pour publier en 1949 son premier travail consacré au fort de Brescou, prison d’État au XVIIIe siècle. La correspondance du major d’Alphonse qui gouverna le fort nous vaut un tableau pittoresque de la vie des prisonniers, plein de détails et d’aventures et d’autant plus intéressant que la compagnie à Brescou fut toujours excellente….
Ce n’est que bien plus tard, alors même que son premier travail connaissait glorieusement la troisième réédition, qu’elle entreprit la chronique de ces d’Alphonse, originaires de Corse, passés par le « Comtat » et fixés en Biterrois tout en conservant des intérêts à Rome Le mérite de cette étude est d’avoir su admirablement représenter le second ordre en proie à des difficultés matérielles à concilier avec le devoir de « maintenir ». Elle ne lui permit pas cependant de rencontrer ces figures exceptionnelles auxquelles elle aimait insuffler la vie et pour oublier cette monotonie elle se remit encore au travail.
Son « dernier souffle », comme elle l’appelait elle-même avec réalisme, fut consacré à l’ascension de deux familles alliées bien différentes : les Joubert et les Mazade. Les premiers connaissaient depuis le XVIe siècle une grande illustration avec le fameux médecin Laurens Joubert et ses descendants, « robins » de valeur et syndics-généraux des États de la Province, tandis que les seconds avaient connu au XVIIIe siècle une ascension assez extraordinaire dans la Finance avant de s’évanouir dans le « Tout-Paris » ce qui motiva le titre « fracassant » de ce travail qui valait à lui seul une longue introduction !
C’est avec ces pages savoureuses que Mademoiselle de Sarret de Coussergues a achevé ses travaux qui constituent finalement un tryptique. Dans tous on retrouve le style brillant et simple, la lucidité, l’humour et la malice bien languedocienne qui les rendent toujours divertissants et jamais ennuyeux. Aux grands événements elle préféra toujours l’anecdote, non pas parce qu’elle aimait la petite histoire – car l’histoire n’est ni grande ni petite ainsi que le soulignait avec force le regretté Professeur Dermigny – mais parce qu’elle est révélatrice d’un état d’esprit. Sa force incomparable n’est-elle pas d’avoir su utiliser si brillamment une abondante correspondance par laquelle des êtres se sont livrés sans réserve à leur insu ? Il est facile dès lors de comprendre qu’elle ait toujours eu en horreur ce qualificatif trop stérile de « généalogiste ». Généalogiste elle ne le fut jamais, et par bonheur elle fut bien plus, une incomparable sociologue du second ordre en Bas-Languedoc.
Sa disparition éprouve les rares personnes qui ont eu l’inestimable privilège de bénéficier de son enrichissante amitié et qui se doivent désormais d’être les meilleurs « héraults » de cette noble figure si peu connue partie dans un autre univers pour un autre triomphe.
Bibliographie
- « Une prison d’État au milieu du XVIIIe siècle : le fort de Brescou, en Languedoc (1756-1773) » (Montpellier, 1949-1969).
- « Une, seigneurie en Bas-Languedoc : Coussergues et les Sarret » (Bruxelles, 1963).
- « Une seigneurie en Bas-Languedoc II – De Rome à Coussergues, les d’Alphonse » (Saint-Pargoire, 1970).
- « L’embourgeoisement des Sarret-Saint-Laurent à Montpellier et le Marquisat de Ganges au XVIIIe siècle » (Béziers, 1972).
- « Les Joubert, robins montpelliérains. De la boulange au Bottin Mondain : les Mazade » (Montpellier, 1974).
J.-D. BERGASSE.
Un nouveau grand livre sur le Languedoc moderne 1
A l’heure où le professionnalisme tend à sévir de plus en plus dans les Universités Françaises, il est bon qu’une thèse comme celle de Georges Frêche vienne affirmer notre vocation profonde : susciter chez des étudiants une réflexion historique fondamentale sur les aboutissements du temps présent.
L’auteur consacre d’abord une bonne partie de son introduction à la justification des limites géographiques qu’il a données à son travail, opposant ainsi vigoureusement Haut et Bas-Languedoc et marquant par là même le danger qu’il peut y avoir pour les historiens à parler globalement du Languedoc, province en fait artificielle. Pour sa part, c’est le Haut-Languedoc qui le retiendra.
L’ensemble de l’ouvrage se divise classiquement en deux parties qui s’enchaînent dans leur titre même : « Un monde terrien » (1ère partie) « … Que dominent les villes » (2e partie).
Dans la première partie, l’auteur se préoccupe, en premier lieu, conformément à une pratique courante – et logique – dans les grandes thèses d’histoire régionale, du problème démographique. Problème, en effet, car, à la suite de travaux récents, on est amené à se demander si et dans quelle mesure la population française a augmenté au XVIIIe siècle, si et dans quelle mesure l’accroissement des subsistances a permis de faire face à l’accroissement de population 2. C’est là le nœud de l’histoire économique de la France au XVIIIe siècle, et, à bien des égards, de la « croissance » du XIXe siècle.
La population du Haut-Languedoc a augmenté d’environ 45 % entre 1730 et 1790, augmentation sans doute légèrement supérieure à la moyenne française, mais il ne faut pas oublier que la région toulousaine appartient déjà, et depuis longtemps, à la moitié peu peuplée de la France. Le taux de natalité comme le taux de mortalité y seraient plutôt inférieurs à la moyenne française (le développement de la contraception paraît d’ailleurs vraisemblable, mais nous serions pour notre part plus réservés à la suite de l’ouvrage d’E. A. Wrigley, Société et population, 1969, encore que l’âge au mariage ne soit pas très tardif chez les femmes dans la région). En gros, le Haut-Languedoc connaît une bonne période démographique entre 1720 et 1770, car la situation se détériore quelque peu au-delà de cette date ; cependant, contrairement à une opinion répandue, les crises frumentaires se font sentir encore assez fortement : « En plein XVIIIe siècle, c’est encore la mercuriale qui rythme pour l’essentiel les temps de la mort », à ceci près que le maïs tend à jouer un rôle d’amortisseur.
L’auteur s’attache ensuite à l’étude des maîtres du sol : la terre commande en effet les autres activités. Pour cette étude, le chercheur méridional a la chance de disposer de cette source exceptionnelle que sont les compoix ; l’auteur souligne à juste titre qu’il convient de les utiliser avec un soin méticuleux si l’on veut qu’ils livrent leur signification économique et sociale. Au XVIIIe siècle, l’avance de la grande propriété (plus de 60 ha.) est nette dans la région toulousaine, au bénéfice des nobles et des bourgeois, à telle enseigne qu’à la veille de la Révolution, les non-exploitants détiennent, dans le Toulousain proprement dit, 84 % des terroirs. La part des paysans reste relativement importante sur les franges, à l’écart des grands axes, ce qui s’explique aisément ; grâce à l’amélioration des transports (Canal des Deux-Mers, notamment), la grande propriété tend vers l’agriculture commerciale. Quant aux grands propriétaires, nobles et bourgeois mêlés, ils traduisent l’apparition d’un groupe de notables (contra – pour la Provence, et sur le plan culturel, il est vrai M. Voyelle, L’Élite ou le mensonge des mots, in : Ann. Esc, 1974, pp. 49-72).
La terre suffit-elle à nourrir ces hommes dont nous avons vu que le nombre a crû considérablement ? La région toulousaine connaît d’abord « la révolution du maïs » qui remplace la jachère, permet l’assolement triennal, est souvent autoconsommé et facilite donc la commercialisation du blé. Du coup, une spécialisation s’amorce : blé du Haut-Languedoc contre vin du Bas-Languedoc, car, face au maïs et aux profits procurés par l’exportation du blé, la vigne recule dans la région toulousaine. Mais la production céréalière consommable augmente-t-elle ? Ce n’est ni du côté des défrichements, ni du côté de l’« Agriculture nouvelle » qu’il faut s’attendre à des progrès significatifs par ailleurs, les rendements ne varient guère par conséquent, les progrès de la production céréalière que l’auteur évalue avec prudence (en se méfiant à juste titre des baux de dîme) 3 restent faibles : ces progrès représentent surtout une récupération sur l’effondrement de la production à la fin du règne de Louis XIV ; il n’y a pas de révolution agricole en « Midi-Pyrénées ». L’accroissement de la production agricole est inférieur à l’accroissement de la population. Mais alors comment se fait-il que les crises soient moins graves qu’auparavant ? C’est que les transports, d’une part, l’organisation du commerce des grains, de l’autre, se sont notablement améliorés : Malthus est mis en échec au profit de Vauban.
On passe ensuite à une étude minutieuse de la société villageoise. Le salariat agricole tend à se développer au détriment de la catégorie des propriétaires-exploitants, et, surtout à la fin du XVIIIe siècle, l’emprise de la bourgeoisie sur la campagne tend à s’accroître. Ce dernier phénomène est d’ailleurs favorisé par l’action des intendants ; à cette occasion, l’auteur intitule un de ses paragraphes « Querelles de clocher ou lutte des classes » : le titre est alléchant, mais on regrettera que le contenu soit plutôt décevant ; n’y a-t-il point là un problème de fond qui eût mérité mieux ?
L’auteur clôt enfin sa première partie avec un Chapitre fort justement consacré aux « Prémices de l’esprit laïque », qui souligne notamment que l’influence de la minorité protestante est bien supérieure à son importance numérique. Par ailleurs, la foi paysanne semble être de piètre qualité et celle de la bourgeoisie teintée de scepticisme.
Dans la seconde partie de l’ouvrage, c’est donc de l’emprise urbaine, effleurée précédemment, qu’il est question. L’attirance pour l’investissement foncier est ancienne en ce pays : elle est fort évidente aux temps heureux des succès du pastel et se confirme largement par la suite ; dans ce mouvement, les parlementaires toulousains « mènent le jeu ». En fait, le Parlement de Toulouse réunit l’élite de l’aristocratie foncière de la région, alors que la vieille noblesse se trouve progressivement éclipsée.
Un des aspects capitaux de l’emprise urbaine, c’est le prélèvement fiscal et le prélèvement de l’Église sur la terre. Le premier s’accroît sensiblement à compter du milieu du XVIIIe siècle, et les droits seigneuriaux en sont en partie responsables (en outre, les revenus de l’industrie étant sous-estimés, la terre est surimposée…). Quant à la dîme, elle semble peser plus lourdement que dans l’ensemble du royaume, et elle bénéficie bien sûr aux gros décimateurs. Exemple frappant 5,5 % seulement des dîmes du Chapître de Saint-Sernin vont en 1786 à la « congrue » ! L’hostilité envers la dîme, liée à la « laïcisation » de l’esprit public, créera cependant des difficultés après 1750…
Mais ce n’est pas tout : la répartition des revenus agricoles se modifie principalement entre 1735 et 1765 en faveur de la rente foncière, de telle sorte qu’à la veille de la Révolution, « l’État, la Province, l’Église, la Noblesse et la Bourgeoisie prélèvent sous des formes diverses 62,5 % de la rente du sol ne laissant aux ménagers, métayers et brassiers qu’un peu plus du tiers alors qu’ils constituent des deux-tiers aux trois-quarts de la population ».
L’emprise urbaine, comme on l’a déjà soulevé dans la première partie de l’ouvrage, est liée au développement d’une agriculture commerciale, elle-même favorisée par les progrès des transports. Progrès des transports routiers, mais aussi et surtout construction du Canal Royal des Deux-Mers qui permet au Haut-Languedoc excédentaire en blé d’exporter vers le Bas-Languedoc et la Provence ; c’est d’ailleurs bien ainsi que l’entendent bon nombre de notables de la région qui, directement ou par l’intermédiaire des États, participent au financement du Canal. Les États du Languedoc jouent du reste un rôle éminent dans l’amélioration du réseau des transports.
L’auteur aborde ensuite le problème des prix agricoles sans que, nous semble-t’il, sa place au sein de la seconde partie de l’ouvrage soit justifiée avec suffisamment de netteté. Ceci étant, on ne lui déniera point la qualité d’être aujourd’hui l’un des meilleurs spécialistes de l’histoire des prix, même si cette branche de l’histoire économique est quelque peu passée de mode, bien qu’il reste encore tant à faire en ce domaine. Mais les choses vont ainsi, et une mode chasse l’autre, alors même que les objectifs fixés n’ont pas été remplis… Bien heureusement, la thèse de G. Frêche y contribue largement. L’auteur met ici à contribution, de façon systématique, les mercuriales, fort nombreuses au XVIIIe siècle. Il nous parait cependant que, dans son introduction méthodologique à ce sujet, il néglige à tort l’utilité que peuvent avoir, pour les périodes plus anciennes, les reconnaissances de dette contenues dans les registres notariés, à la condition qu’elles soient convenablement traitées.
Qu’en est-il donc de l’évolution du prix du blé ? A compter du milieu du XVIIIe siècle environ, il augmente plus vite sur le marché toulousain que la moyenne nationale (d’où « l’allure triomphante de la rente foncière »), mais la « révolution des transports » permet au blé du Haut-Languedoc de rester concurrentiel sur les marchés du Bas-Languedoc et de la Provence ainsi que sur la place de Marseille. En sens inverse, le vin du Bas-Languedoc, moins cher que celui du Haut-Languedoc, peut, toujours grâce au Canal, venir « imbiber » les populations de la région toulousaine.
En définitive, « autour du commerce des grains s’organise la vie de la région toulousaine au XVIIIe siècle ». Malheureusement, ce commerce est un commerce dépendant. Sauf rare exception, on ne trouve en effet à Toulouse que des commissionnaires les commettants, gros négociants pour la plupart, sont à Bordeaux et surtout à Marseille 4. A la fin de l’Ancien Régime, les 9/10e du commerce de la région sont contrôlés par des places extérieures, et le handicap géographique semble en être en grande partie responsable. Ne doit-on point chercher là une des causes du futur sous-développement languedocien ?
Car les notables se préoccupent peu de ce problème. Ce qui les intéresse – et c’est logique -, c’est le recul des péages et des droits de mesurages, c’est la liberté du commerce des grains, qui est acquise en 1763-64 : l’exportation vers Marseille et par Marseille est vitale. Après des tentatives de retour en arrière, les « libre-échangistes » l’emporteront définitivement en 1788. Ainsi, à prix constant, le commerce des grains se trouve multiplié par 5 ou 6 entre Colbert et Necker.
Au total, le blé, en partie culture d’exportation, commande tout. Il assure la montée d’une aristocratie locale souvent dirigée par la robe et qui concentre entre ses mains la propriété foncière. La « révolution des transports » facilite l’exportation et l’essor démographique la production. Mais, dans le temps où cette aristocratie locale s’enrichit, le pouvoir économique échappe à la province… Lorsque les blés du Nord arriveront à Marseille dans la seconde moitié du XIXe siècle, elle sera, sans défense possible, menée à la ruine.
Voilà donc un ouvrage d’une ampleur considérable à ajouter à la liste des grandes thèses d’histoire régionale qui éclairent notre connaissance du XVIIe et du XVIIIe siècles français.
Ouvrage d’histoire quantitative, cette thèse ne tombe pas dans les excès qu’ont pu commettre certains l’étude quantitative n’y est qu’un instrument privilégié.
On regrettera simplement qu’elle paraisse au moment où la mode – toujours elle – nous fait retourner sous les auspices du Collège de France à l’histoire qualitative ; mais cela n’ôte rien à ses mérites. L’auteur nous permettra cependant d’espérer qu’il nous livrera un jour ou l’autre un travail dans lequel la « chair » et la vie quotidienne auront une part prépondérante. Il doit à ses lecteurs de dépasser la froideur universitaire. Au vrai, il s’en explique fort bien dans sa conclusion.
Pour finir en conformité avec la sacro-sainte tradition des compte-rendus, voici quelques remarques de forme. En premier lieu, l’emploi de l’expression « Midi-Pyrénées » dans le titre ne satisfait guère l’historien, pas plus que dans le texte (p. 70) celle d’« historien démographique ». Quelques notes sont imprécises (p. 288, n° 2 p. 313, n° 4 et 5). Certaines cartes gagneraient à être améliorées. Quant à la table des matières, elle est incomplète : on n’y trouve ni les sources, ni la bibliographie, ni les index, ni la table des illustrations.
Nous aurions souhaité trouver dans la bibliographie, entre autres travaux, l’Histoire économique et sociale de la France (1660-1789) parue sous la direction de F. Braudel et d’E. Labrousse qui fournit de précieux points de repère, ainsi que les beaux livres de A. Voyelle et de M. Agulhon sur la société provençale à la fin de l’ancien régime (que d’ouvertures par comparaison avec la région toulousaine !).
Un dernier reproche qui s’adresse surtout à l’éditeur quand une thèse est appelée, par sa remarquable valeur, à rester pendant des années l’outil fondamental de travail sur une région, pourquoi ne point consacrer sur la jaquette du livre une notice à l’éminent auteur comme le font couramment les éditeurs anglo-saxons… Y a-t-il reproche plus élogieux ?
Michel LACAVE
Université de Montpellier- I.
Notes
1 G. Frêche. – Toulouse et la région Midi-Pyrénées au siècle des Lumières (vers 1670-1789), Paris, Ed. Cujas, s.d. (1974), XVIII + 982 pp. (220 F.).
2 M. Morineau, Révolution agricole, révolution alimentaire, révolution démographique, in : Ann. de Démographie Historique, 1974, pp. 335-374 : cf. aussi le compte-rendu de la soutenance de la thèse de H. Neveux, Les grains du Cambrésis (fin du XIVe, début du XVIIe siècle). Vie et déclin d’une structure économique, paru dans la Revue d’Histoire économique et sociale, 1974, n° 2, pp. 234-238.
3 G. Frêche à animé, à cet égard, une utile controverse dont on trouve les échos dans l’ouvrage collectif : Les fluctuations du produit de la dîme, Mouton, 1972 (Association des Historiens Économistes Français).
4 Pour un point de vue « marseillais », cf. Ch. Carrière, Négociants marseillais au XVIIIe siècle, Institut Historique de Provence, s.d. (1975), 2 vol.
Du nouveau sur la région montpelliéraine a l’époque préromaine
Terminé en 1967, mais publié bien plus tard, l’ouvrage de J.-C.-M. Richard souffre quelque peu des délais de publication 1 : six ans c’est beaucoup pour un ouvrage d’archéologie de ce genre, quand de très importants chantiers sont en cours d’exploitation. L’archéologie languedocienne est en train d’accomplir des progrès décisifs. En quelques années articles et ouvrages importants se sont multipliés. On dépend moins exclusivement des travaux pionniers, monuments de science, d’O. et J. Taffanel 2 ou de J. Jannoray 3. Les connaissances se précisent au niveau de la micro-région, comme le montrent les travaux de J.-J. Jully et d’A. Nickels sur la basse vallée de l’Hérault, de M. Py sur la Vaunage, pour ne citer que quelques exemples 4.
L’ouvrage n’en est pas moins précieux, car ne disposant que de peu de données utilisables, l’auteur a dû se livrer à un patient travail critique sur une bibliographie ancienne. Il a, avec soin, récolté tous les indices apportés par des générations de fouilleurs, dont les préoccupations étaient souvent éloignées des soucis de rigueur auxquels s’astreint l’archéologue moderne. C’est un des grands mérites de l’ouvrage que d’apporter cet inventaire bibliographique exhaustif et méticuleux, et d’en avoir analysé scrupuleusement les données 5.
Le Montpelliérais qu’étudie J.-C.-M. Richard n’est qu’une partie du Montpelliérais des géographes. Il correspond essentiellement à la plaine littorale, voie de passage empruntée par la voie héracléenne, et la zone des étangs. Il laisse de côté la plus grande partie des collines de garrigues où s’est établie la civilisation des tumulus. Une dizaine de sites sont assez bien connus (Maguelone, Lattes, la grotte de la Madeleine sur la commune de Villeneuve-lès-Maguelone, l’oppidum de la Roubine sur la commune de Vic-la-Gardiole, l’oppidum de la Roque sur la commune de Fabrègues, l’oppidum du Castellas sur la commune de Murviel-les-Montpellier, l’oppidum de Garastre à Saint-Vincent-de-Barbeyrargues, le camp du Mas-de-Reynard à Vailhauquès, l’oppidum de Substantion à Castelnau-le-Lez). L’auteur les classe en sites de bord de mer, sites voisins de la mer, sites d’intérieur des terres 6, et établit à propos de chacun d’eux un inventaire méthodique : présentation géographique, analyse toponymique quand elle est indispensable ; examen du dossier bibliographique. Mais tous ces sites ne présentent pas le même intérêt, car ils furent inégalement fouillés, et les résultats connus varient aussi d’un lieu à un autre (p. 21-48).
L’analyse des populations (p. 50-59), des fortifications et des habitats (p. 61-78), de la vie domestique (p. 79-94), du commerce et des relations internationales (p. 79-133) aboutit à de claires mises au point. Elles souffrent cependant du peu d’informations récentes, l’auteur ne pouvant utiliser autant qu’il serait souhaitable les données des fouilles de Substantion (Castelnau-le-Lez, près de Montpellier) et, surtout, de Lattes, qui devraient permettre de mieux éclairer l’originalité de cette région. On discerne mal, notamment, quelle pût être l’importance de cette place de commerce (emporion) mise au jour par l’infatigable H. Prades. Il semble cependant que parmi les traits fondamentaux qui se dégagent des analyses de l’auteur, il faille relever celui d’une évolution assez lente, sans bouleversements de fond. Les contacts avec la Méditerranée, ibérique, italique, massaliète surtout, pour réels qu’ils soient, n’ont point trop affecté en profondeur ce secteur du littoral méditerranéen occidental. Est-ce en raison du médiocre intérêt économique qu’il pouvait présenter ?
Attendons cependant la publication détaillée des grandes fouilles entreprises. L’image du Montpelliérais préromain y gagnera en richesse et en précision. Mais avec cet ouvrage un certain nombre de jalons sont déjà posés.
Michel CHRISTOL
Notes
1 Jean-Claude-Michel Richard, La région montpelliéraine à l’époque préromaine (750-121 avant J.-C.), Bruxelles, 1973, 165 p. 18 planches d’illustration hors-texte. (Collection Latomus, vol. 130).
2 M. Louis, O. et J. Taffanel, Le premier âge du fer Languedocien, I. Les habitats, II. Les nécropoles à incinération, III. Les tumulus, Conclusions, Bordighera-Montpellier, 1955-1960.
3 J. Jannoray, Ensérune, Contribution à l’étude des civilisations préromaines en Gaule méridionale, Paris, 1955.
4 Cf. pour la basse vallée de l’Hérault les travaux de J.-J. Jully, La céramique attique de la Monédière, Bessan, Hérault, Bruxelles, 1973, Coll. Latomus, vol. 124, et parmi tant d’autres, Documents de civilisation matérielle de la fin du premier âge du fer dans le Golfe du Lion. La factorerie de la Monédière, Bessan (Hérault), la nécropole de Saint-Julien, Pézenas (Hérault), Études sur Pézenas et sa région, IV, 2, 1973, p. 3-28, A propos du site de la Monédière (Bessan) : remarques sur la préhistoire et la protohistoire de la basse vallée de l’Hérault, Études sur Pézenas et sa région, III, 3, 1972, p. 3-21, auxquels il faut ajouter les travaux d’A. Nickels parus ou à paraître incessamment dans la Revue Archéologique de Narbonnaise, Gallia, Études sur Pézenas et sa Région. Sans vouloir fournir une bibliographie exhaustive, parmi les travaux récents, dans les Hommages à Fernand Benoit, Institut d’Études ligures, Bordighera, 1972, les articles d’H. Prades, La colonisation antique des rivages lagunaires du Languedoc, t. I, p. 110-130, et de M. Py Les fouilles en Vaunage et les influences grecques en Gaule méridionale (commerce et urbanisation), t. II, p. 1-16.
5 L’annexe I est consacré à la bibliographie, classée méthodiquement (p. 139-155).
6 Peut-être, quand notre connaissance de ces sites sera plus approfondie, pourra-t-on esquisser une typologie fondée sur la structure et la fonction de ces sites.
L’abbaye de Valmagne
L’Abbaye de Valmagne a été fondée en 1138 par Raymond Trencavel, vicomte de Béziers et d’Agde sur son domaine « la Tourtourière » au diocèse d’Agde. Le 26 Mai 1139, Raymond, évêque d’Agde, accorde à Raymond Trencavel et à Foulques, premier abbé de Valmagne, l’autorisation de construire un monastère sous l’invocation de la Vierge Marie.
En 1145, à la demande de Pierre, nouvel abbé, le Pape Eugène III rattache l’abbaye à l’Ordre de Cîteaux par l’intermédiaire de Bonnevaux en Dauphiné.
En 1249, l’abbé Bertrand d’Auriac obtient les fonds du roi d’Aragon et, en 1257, l’autorisation de l’évêque d’Agde Pierre-Raymond Fabri, d’élever une nouvelle église. Cette dernière sera construite selon le modèle des grandes cathédrales du Nord de la France et achevée au début du XIV siècle.
L’abbatiale présente trois nefs de sept travées, un transept peu saillant flanqué d’une chapelle orientale sur chaque croisillon et un chœur à une travée droite et une abside à sept pans entourée d’un déambulatoire et d’une couronne de chapelles rayonnantes. Le long du collatéral Nord sept autres chapelles ont été ménagées entre les contreforts. L’ensemble est couvert de voûtes sur croisées d’ogives. La façade occidentale est précédée d’un porche surmonté de deux tours carrées, exceptionnelles, par leurs dimensions, dans l’architecture Cistercienne.
L’édifice est long de 82 m, large avec ses bas-côtés de 22,30 m, le transept mesure 30 m de long sur 9,80 m. La voûte s’élève à 24,30 m.
Comme dans la plupart des abbayes Cisterciennes, l’église se dresse à l’endroit le plus élevé du site.
Les bâtiments réguliers s’ordonnent autour du cloître, au Sud de l’église. Le cloître est une construction du XIVe siècle fortement remanié au XVIIe siècle.
Malgré les transformations de cette époque, certaines parties du bâtiment des moines sont parvenues jusqu’à nous, notamment la sacristie, la salle capitulaire et le parloir qui ouvrent sur la galerie Est du cloître. La fontaine, située devant le réfectoire est un arrangement de 1768 à partir d’éléments anciens du cloître.
Le réfectoire du XVe siècle a reçu de nombreuses modifications au XVIIe et XIXe siècles.
Le bâtiment des convers à l’Ouest du cloître, o été en partie détruit au XVII siècle toutefois, le réfectoire et l’extrémité méridionale de la « ruelle » existent encore.
A. SIGNOLES
