Maladies et mortalité : La surmortalité en quelques villages des Pyrénées aux XVIIe et XVIIIe s.
Maladies et mortalité : La surmortalité en quelques villages des Pyrénées
aux XVIIe et XVIIIe s.
1782 était l’année de la « suette ». La suette, cette épidémie qui a fait couler beaucoup d’encre du côté de Castelnaudary. En mes dossiers, la maladie est cachée sous la mortalité. D’autres vous diront comment on la dépiste. Qui n’a pas le document écrit, explicite, n’en a pas les moyens. Nous n’avons pas à fabriquer un diagnostic économico-social « bouche-trou ». Il faut d’abord penser les données avec le bon sens de tout le monde, hors l’appareil scientifique du démographe. Savoir entrer dans le jeu de la mort et de l’acceptabilité de celle-ci. Parler de la mort familière et aussi de la mémoire collective. Car il faut savoir aller d’hier à avant-hier.
En des temps où la médecine tellement observait le corps (la leçon d’anatomie) qu’elle ne voyait pas le microbe, quand son discours était encombré de choses accumulées depuis le Grec. Les humeurs, les pustules, le pus (en oc, la poustema) qui veut sortir ; et puis le sang qui circule. Et la saignée ; les ganglions qui sont des signes de croissance chez nos paysans (ils ne l’ont pas trouvé tout seuls) et non des lignes Maginot. Certes l’apothicaire ajoutait le camphre et le quinquina aux simples de toujours, mais il gardait, dans ses réserves, la poudre de cornes de cerfs et celle de crapauds passés au four. L’Epistémologie et l’Archéologie du savoir ont leur mot à dire là-dessus.
Mais tout d’abord nous devons penser la mort dans un ordre du monde. Comme dans une partie de cartes, le Maître du jeu fait une grosse levée. Une « plie », c’est un mot francitan mal compris. Rien à voir avec plier. La plega c’est la levée, l’enlèvement, la prise, le vol. La desplega, c’est l’intensif, la double mortalité. Ici nous devons réactiver le dicton occitan ; il nous servira pour les corrections statistiques : « Y A TANT DES PELS DE CRABAS, COMA PELS DE CRABITS. » Pour bien traduire, il faut inverser les termes de la comparaison : « Il y a autant de peaux de chevreaux que de chèvres. » La mortalité infantile (Me) est aussi importante que l’autre, l’adulte (Ma). Statistiquement ce n’est vrai que de loin en loin. Certes on n’a pas dénombré autrefois tous ceux qui n’ont pas eu la chance d’exister et le temps de vivre. Cela ne servirait à rien.
La maladie n’est pas décrite en nos villages. Ailleurs, le livre de Raison, le Journal du médecin et de l’hôpital, ont survécu. A Carcassonne, à Montpellier. Les savants de cette ville n’ont jamais cessé de se battre avec la maladie, donc de débattre et de comparer les résultats heureux. Une rationalité médicale est en place au 18e siècle et bien avant, disons au 16e. Pour sa part, la mémoire collective a gardé, avec des mots, le souvenir des paniques, des attitudes religieuses, des trucs qui ont réussi : la malapesta, le sarrampiu, la colica roja, la picora, le galamon, les gautissous, les escanous. Et encore le palmonista.
Le 18e siècle paraît ce moment d’espoir entre la peste qui sort et le choléra qui prépare son entrée… N’était hélas !, ce fléau qui a succédé à la lèpre vers la fin du Moyen Age : la tuberculose. On la mentionne une fois seulement à Roquefeuil en 1745 ; un compagnon serrurier est mort « à Avignon de la phtisie ». Certaines familles sont plus touchées que d’autres, elles sont tenues à l’écart. Le « palmonista » c’est le « gamat », le tubard d’occitanie. Les hommes cessent d’être frères quand souffle le vent de la mort. Pour servir l’humain il y avait alors, les confréries de Charité, les pénitents, le prêtre, le clerc de paroisse et le fossoyeur.
I - En marge de l'histoire mortuaire
1- L'histoire mortuaire et l'œconomique
Il faut toujours relire le discours de pauvreté. Qui mêle l’accident ou le conjoncturel, l’ordre des structures, l’histoire sérielle… L’histoire mortuaire mettra tout le monde d’accord. Le démographe abat ses chiffres. L’historien redevient prudent. Le médecin lui-même retient son diagnostic à rebours. Car tout texte excessif déplace la causalité. Quand la chose est trop bien dite il doit y avoir écart entre l’écrit et le réel.
Dans les mondes pauvres du passé, on sait aussi ne pas mourir de faim. Ainsi la famine-littéraire qui veut trop prouver, retombe dans l’histoire-doléance. Je veux dire que l’on sait exagérer, c’est-à-dire concentrer en histoire-panique le fait météorologique, le fait économique et tout le quotidien… Certes toute privation ouvre la porte à la maladie et à la mort. On vient bramer au presbytère. Tant les frontières sont minces entre la pauvreté et l’indigence. La « classe des indigents » est reconnue comme telle aux 18e et 19e siècles. Comme structure. L’indigence oblige à mendier. Pour le reste, brassier, laboureur, ménager, c’est l’exploitant agricole dans la ménagerie à trois et quatre étages, l’œconomique première, l’art de faire vivre la maisonnée. Se laisse-t-on mourir de faim quand il y a vache à l’étable et brebis à la bergerie ?
Deux textes de Roquefeuil tombent fort à propos à un siècle de distance, en 1688 et en 1778. Il existe tout un art de ne pas mentir tout en cachant une partie de la vérité. L’histoire est faite de ces collages. Le curé du 17ème s. défendait les revenus de sa cure contre les empiètements du Séminaire d’Alet. Roquefeuil est un bon décimaire. C’est à 930 m. d’altitude, un plateau. Si on crève là, on crève ailleurs. « L’exposant ne peut dissimuler plus longtemps les plaintes continuelles (de ses paroissiens), ny entendre les cris et les larmes des pauvres qui pleurent… et ayant plus de six mois de l’année que la moitié des familles du lieu n’ont ny grain, ny le moindre aliment, ny occasion de gagner la vie parmy la nêge et le verglas qui occupe les montagnes ». La moitié des familles, ce serait 60 à 70 ménagers et bûcherons sur 140 familles (vers 1712). Nous savons que le montagnard souffre plus l’hiver est plus long, la soudure prolongée, la récolte aléatoire. Pour le reste, Roquefeuil n’est pas un camp de la mort. A l’usage de l’Intendant, le texte de Mr Sarda, le médecin de 1778. Au 20 Mai : « Je vous représente la misère des habitants de ce lieu, composé de 200 familles, qui, depuis plus de six mois, sont dans la plus affreuse indigence ; nous sommes situés au pied des Pyrénées, ce pays est si froid que le retardement de la moisson allongera encore la faim jusqu’au mois d’août ; la récolte de l’année dernière produisit à peine la semence ; notre communauté par une erreur de compois général… ; nous avons été enveloppés dans la neige pendant l’hyver qui n’a fini qu’à la fin du mois d’Avril ; s’il n’arrive quelques secours, l’on trouvera des personnes mortes d’inanition… M. Votre Subdélégué à Caudiès me fit passer, il y a quelques années, une portion de boete de médicaments, et si V. G. voulait m’en confier une, j’en ferai un employ digne de votre Charité ». Cela se place au 20 Mai. On n’est pas mort. Le pissenlit arrive. Pendant six mois on mange, pendant six mois on mange moins : « Badaran la gorja al vent. » Mais on sait ne pas mourir de faim au village.
2 - L'indiscrétion du registre
L’histoire est lourde de toutes les indiscrétions. Certes le prêtre n’est pas obligé de tout dire. Il n’a pas à dire de quoi on meurt. En 1763, il enterre un ménager dans l’église de Roquefeuil, « par complaisance ». « Ailleurs, à Comus (1734) un cas assez simple : violente maladie, délire, pas de devoir pascal », mais le Vicaire Général autorise à enterrer religieusement. De même le centenaire P. Vergé s’en va « quelques années après avoir reçu les sacrements ». En ce temps-là, le Bon Dieu ne badinait pas avec le calendrier. Une noyade dans le Rec de la Chartine, à Puivert, c’est peut-être un suicide, il vaut mieux se taire. Le vicaire d’Espezel distribue ordinairement trois sacrements : Pénitence, Onction, Eucharistie, et l’excès de zèle n’est pas permis. On doit refuser le Viatique en cas d’imbécilité, d’inconscience, d’apoplexie à 77 ans, « la tête était prise » (1782). Vomissement continu, débordement de sang, point d’hostie.
L’indiscrétion météorologique, a quelque saveur il neige à Puivert, à 470 m d’altitude, le 3 Mai 1770. L’année est froide. Reportons nous à ces deux zigzags le prix du blé et la mortalité, cela ne donne rien. Nos registres d’avant 1792 et d’après 1793 livrent, par petites touches, du social, des structures, des conjonctures. Très rarement l’épidémie est explicite. On la doit ordinairement deviner à travers la densité du sériel. Et encore tout le monde ne meurt pas de la maladie. Le récit de l’accident remplace le rapport de gendarmerie. Le fait divers : un voiturier forain, un marchand d’images de l’Aveyron morts non loin de Puivert. Un mendiant du Carcassès. Des soldats malades crèvent à Chalabre. La mortalité au village doit tenir compte de ces données.
La foudre frappe deux fois à Puivert : un enfant de 9 ans en 1775, et un habitant d’Escouloubre. Elle tue deux fois à Roquefeuil vers 1767. Ce quotidien éloigne du médical. Plus encore : on tombe de la charrette, de l’arbre, on fait à 70 ans une chute mortelle, on reste dans la tempête de neige, près d’Espezel. En 1754, sur quatorze décès masculins, Chalabre précise : « trois pauvres mendiants de cette paroisse ». Deux ont 70 ans. En 1755, un autre, le dit Cuillé. La misère est toujours obsédante et prise en charge par l’écriture paroissiale. La communauté a ses indigents : le collecteur des non-valeurs. Chalabre a les ateliers de Charité. Les testaments des curés de Rivel et de Camurac n’oublient pas les pauvres. Roquefeuil offre les pieds de cochons pour le « bouillon des pauvres ». Les hôpitaux de Caudeval, de Rivel et St Jacques de Chalabre sont des structures d’accueil comme on dit aujourd’hui. La Régie du Marquisat de Puivert dans la décennie 80 verse un millier de livres pour les pauvres de quatre villages, du drap, de la toile, des couvertures, des aumônes et du maïs…
3 - Le comput des morts
Récupérons tout ce que l’on a bien voulu, nous dire. Les longueurs de vie sont arrondies et approximatives. Tout ce qui est tût, on doit l’imaginer, mais on n’a pas le droit d’en faire de l’histoire. Sauf à mentionner tout ce que la mémoire collective permet de comprendre et d’ajouter à l’archive. Jusqu’au 18ème s. la mortalité infantile nous est livrée comme à regret. La ville de Chalabre prend en charge les faux départs au 17ème s. Puis les omet, enfin les retrouve. A Puivert elle apparaît vers 1738 ; à Cornus vers 1750. Elle est notée à Espezel de 1754 à 1766. A Rivel les enfants meurent de 1692 à 1698, ne meurent point ensuite, ou très rarement de 1743 à 1765. Roquefeuil enrichit le sériel vers 1764-1766 (8 en 1764, 20 en 1765…). Comme s’il était indécent d’encombrer l’archive, alors qu’il y avait tant de choses à compter. Qu’importent les bébés qui vont soit au limbes, soit au Paradis dans l’innocence baptismale.
Il vaut mieux cerner l’espérance de vie au delà de 7/8 ans et au delà de 15 ans. De la même façon il est délicat de comparer les nombres : N (natalité) et Ma (mortalité adulte) et Me (mortalité infantile) à chaque année du registre. Ces grandeurs portent sur des espaces de temps différents. Les zigzags de N et de M ne sont pas à rejeter mais l’interprétation est délicate. Ceci pour dire qu’il faut affiner la représentation graphique établir des graphiques pointillistes qui donnent l’exact prélèvement dans cette nébuleuse de vie (de 0 à 110 ans). Sur le zigzag traditionnel on devra délimiter les deux espaces Ma et Me. L’épidémie, la surmortalité, cela se traduit par l’élasticité de Ma ou de Me. On peut représenter sur volet différent N et M. Ce deuxième volet en trapèze ; au milieu l’axe du temps linéaire, par ex. 1700-1800. Ma au dessus, Me en dessous.
La maladie en ces espaces concentrés ou dilatés, endémie, épidémie, pandémie, provoque chez le rescapé une auto-défense de l’organisme. On est souvent immunisé le plus simplement du monde. Et le mal revient par périodes. Chaque village a ses cycles propres, il faut de la patience pour lire le sériel.
4 - Le personnel médical au village
Avant 89, la venue au monde de l’enfant naturel « de père inconnu » était surveillée de très près par le juge seigneurial et le curé. A la naissance on ne doit pas tricher, le médecin ou la sage-femme sont là. Le code civil prolonge cette surveillance. On n’a pas à retrancher un enfant de l’amour. Le crime des justes est une tentation, il vaut mieux prévenir. En 1700 Mr de Jossis est à la fois juge et médecin de Chalabre.
La société villageoise est bien connue. Henri Sée et Babeau l’ont bien vulgarisée. N’importe qui peut lire les noms et les professions, les biens au soleil, les chiffres d’impôts, les testaments.
Chalabre vers 1670, avait ses médecins, apothicaires, chirurgiens, et sages-femmes. La hiérarchie est simple : Mr P. de Jossis est « docteur en Médecine » et le médecin est « Monsieur » dans la société moderne. Par contre le sieur Dieuzaide est chirurgien, donc artisan, Maître-Chirurgien. En 1749 les trois fonctions forment deux niveaux hiérarchiques : « Le corps des médecins, chirurgiens-Apothicaires de Chalabre ». La sage-femme est analphabète.
Nos pays ne sont pas trop mal pourvus au 18e s. et cet encadrement peut expliquer la baisse de la mortalité. On sait intervenir en certains cas, on sauve des vies et ce savoir-faire est imité alentour. En 1734-37, les diocèses d’Alet et Mirepoix dénombrent leur personnel : chirurgiens, oculistes, experts pour les dents (habiles arracheurs) et sages-femmes sur le même rang.
Le Pays de Sault. « A Belcaire il y a deux chirurgiens, père et fils qui sont habiles lithotomistes, et fort experts pour la sonde. » Roquefeuil, Niort, Rodome et Aunat en ont un. (Celui de Niort tua le curé et franchit les monts). Espezel aura le sien, même Comus.
Le Mirepoix. Chalabre a trois chirurgiens, pas de barbier, trois perruquiers, deux sages-femmes. Rien dans les petits villages alentour, sauf une sage-femme à Tréziers et un chirurgien qui rase à Léran. Nébias et Rivel ont une sage-femme et un chirurgien « qui rase aussi ». Puivert (1 400 hab.) n’a que trois chirurgiens. Une sage-femme apparaît vers 1759.
Le charabia médical… On s’est beaucoup moqué d’un discours suffisant et clos qui voudrait faire croire qu’on peut expliquer ce que l’on connaît mal. Vers 1780 la subdélégation de Carcassonne transmet à Montpellier un texte qui provient de bouche autorisée et dans lequel s’entrecroisent fièvres tierces et quartes, les humeurs, le pouls, la nausée ; des signes et des explications. Le 18e s. prolonge ça et là le sottisier du 17e. Pour le reste, quand la médecine est impuissante à percer les secrets de la nature, chacun s’en remet à la fatalité ou à la Providence. Parmi le sens de « natura » il en est un, occitan, (ça vient du latin) qui désigne l’appareil génital. Un dicton sous forme irrévérencieuse montre la détresse des humains. « Malautios de fennas e ranquieja de cà, s’en cal pas avisar » « (Maladies de femmes comme boiterie de chien, on ne s’en occupe pas »… On n’y peut rien.) Résignation, en attendant cette science qui aura nom gynécologie.
II - Comme une loi de nature, la double mortalité
Pensons par métaphore. De notre temps le sens devient pyramide sociale, exacte, parfaite. Comme un sapin branchu, dissymétrique, parfois entamé d’un côté par le jeu d’une certaine surmortalité.
On peut représenter la mortalité par des points, avec axes cartésiens. Les temps sur l’axe des x, l’âge des morts en ordonnée de 1 à 106. Ceci lorsque l’âge est donné dans l’archive. La diagonale donnera la population approchée en l’an Tl.
Penser entuilage et désentuilage. L’empilage de population comme une double rangée annuelle de tuiles à canal, mâles et femelles, sur toit à une pente de 100, 150, 200 rangées. Drôle de toiture en damier de tuiles rouges et de trous noirs. Car la casse commence à la pose, dès la première année 15 à 35 %. Chaque année ajoute à la destruction. Le non cassé en temps T est la population. Cette masse on peut la loger en pensée dans un triangle ABC, une aire résiduelle triangulaire… On peut imaginer des hypothèses de croissance, rapide ou lente au 17e et 18e s. Un village passera de 700 à 1 000 en un siècle, un autre de 1 200 à 1 500. Lorsque la mortalité infantile n’est pas donnée, nous pouvons proposer des nombres et repenser le comput. De même on pourra corriger la mortalité infantile lorsque les données du registre paroissial nous paraissent anormalement basses. Le modèle de croissance revu et corrigé.
1 - Une loi de nature : l'égalité Ma = Me
Certaines lois ont été suggérées par le réel avant d’être théorisées. La loi de King est toujours vraie dans le mental des ruraux. On peut aller chercher les plus-values de Karl Marx et l’épargne-investissement de JMK. Des « à-peu-près immédiats » dont on a tiré des lois avec beaucoup d’effort et de savoir. Le dicton occitan nous remet en mémoire ces temps où curés et greffiers savaient chiffrer et mêmes les analphabètes. Par exemple N : 50 Me 25 ; plus une mortalité périnatale mal définie et encore Ma : 25. Cette mémoire collective de 1900 est valable pour deux siècles antérieurs. Les siècles d’après la peste, disons pour 1750, pour 1700.
Nous posons donc comme hypothèse de travail Ma = Me ou Ma peu différent de Me. Les deux mortalités opèrent leur prélèvement comme une double mâchoire qui limite la montée de population. Connaissant Ma on peut corriger Me quand celui-ci est omis ou ridiculement bas. Correction par décennie et non par année. On devra revoir la mortalité infantile de Puivert vers 1732-1740. Me est trop faible, il est le double vers 1750-1770. Nous n’avions pas osé imposer cette retouche en 1962 ; dont acte. Espezel est à 900 m. d’altitude. La montagne révèle en 1754-1766 une forte mortalité infantile. Le froid est aussi la sélection naturelle impitoyable. Me supérieur à Ma : 60 % contre 40 %. N : 243 ; Ma .91 ; Me : 135 ; M : 226.
On peut dans ce cas accepter les nombres du vicaire sans correction. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Le Death Control impose un rythme élevé des naissances.
2 - La mortalité infantile indicative
On a donné divers noms en d’autres temps à la mortalité périnatale. L’accident de grossesse avant naissance est passé sous silence ; l’accident au moment d’entrer dans la vie, l’enfant a été ondoyé « et puis soudain est mort ». Chalabre 1673 : « un petit enfant est mort après avoir reçu l’eau. »
On a toujours su accoucher, on apprend en voyant faire. L’entraide est inévitable, dans les massages et les métairies. La sage-femme est, dans le gros village et alentour, une institution heureuse. Et cette piété de toujours autour du bébé mort. Le registre donne seulement des noms et des dates. La mémoire collective ajoute le reste.
En 1687 il part à Chalabre 36 adultes et 65 enfants (29 g et 36 f). L’âge n’est pas donné. 36 bébés ou enfants sont enlevés en 3 mois : Juillet, Août, Septembre. C’est une épidémie étésienne. L’historien s’arrête là. Six années plus tard, Chalabre est ébranlé par la crise de 1693-94. Plus de deux cents enfants trépassent et encore une centaine d’adultes. L’année 93 est marquée par la mortalité infantile. L’an 1694 les deux mortalités s’ajoutent. Si nous entrons dans le détail deux cas de mortalité prénatale en 1693 (« Soudain morte, un petit garçon baptisé et mort »). Encore une fillette de Roquefixade à l’hôpital, un garçon de Queyras, une fille de Mérial, deux de Fougax. Les enfants de forains, de migrants sont bien représentés ; des nourrissons également.
En 1694 Trois accidents de mortalité prénatale. L’enfant porte le nom des parents mais pas de prénom. La misère est sous-jacente. Des détails qui ne trompent pas : une fillette n’ayant ni mère, ni père, un fils de père inconnu, le fils d’un brassier natif d’ailleurs est mort à l’hôpital, une petite fille déposée à St Jacques et placée dans le village. Devons-nous entendre : « se soun aremontadis » (Ils ont fini de souffrir). On peut épiloguer sur les causes de la mort de milliers de miséreux à cette époque. Ajoutons l’enfant du notaire, et les enfants des artisans du lieu tisseur, cardeur, jayeteur, scieur, menuisier. Et ceux des métairies alentour ; et encore des forains de Montbel, Montjardin, Montségur. L’histoire se réduit à un commentaire prudent. La mortalité sévira avec moins de fureur au 18e s. On est mieux armé : Me ne s’élèvera qu’à 32 en 1793 et 1794. Le médecin de Molière s’éloigne. A Villefort, tout proche, les années noires 1759, 1771, 1781, 1782 sont le fait de la mortalité infantile. A Roquefeuil, entre 1765 et 1789 nous comptons 7 années noires : la mortalité adulte l’emporte en 1768, 79 et 82. La Me marque les années 65, 73 surtout (M = 36) et encore en 1779.
3 - Les peaux de chèvres et la suette de 1782
La mortalité adulte sait demeurer dans l’opacité. L’éventail des âges nous donne l’illusion de savoir quelque chose. Page d’histoire sérielle, mais l’art de bien parler ne change pas la page d’histoire vide. Chaque lieu dispense son sériel et réserve des surprises. Il est difficile de théoriser.
A Roquefeuil, à Villefort la suette de 82 frappe assez peu, du moins on ne la cite pas. La froidure, l’humidité et la mauvaise récolte, le pain cher dans le bourg, l’endémie inconnue et l’épidémie qui s’étend… Les écritures du passé nourrissent cette dialectique de mortalité-surmortalité où se perd l’historien. Le zigzag du registre plus importe que le zigzag du prix du blé et le zigzag de la froidure.
A Comus, à 1 100 m, en ce haut bassin de l’Hers Vif, Ma atteint ou dépasse le chiffre 10, 4 fois en 4 décennies (1712-1752). Les années noires sont 1714, 1722, 1730, et 1742. On aura encore 8 décès en 23, 32 et 52. Pour le mémorial de l’histoire 4 fois des « années 2 ». Le montagnard supporte bien les « années 9 » de froidure.
Chalabre 2 Mai-22 Mai 1782. Le prêtre a noté pour la postérité la « fin de la suette ». Donné le détail de la série noire de Mai 82. 3 enfants disparaissent en cette période, mais là n’est pas l’important. 40 adultes meurent en 20 jours. Donc cela a débuté le 2 Mai : 3 défunts ; sept le 3 ; cinq le 4 ; cinq le 5 ; cinq le 6. Mai : encore 5 le 7 ; six le 8 et quatre le 9. La détente arrive, le 22 Mai c’est fini. Des centaines de gens alités, 40 victimes. Ce n’est pas la peste, ce n’est pas le choléra. A Puivert le nombre de décès est moindre mais on nous dit plus : R. B. 38 ans, « enseveli le même jour, à cause de la puanteur qu’une maladie qui a régné cette année depuis l’équinoxe de Mars dans toute la province, causoit aux cadavres ». En Août encore ça traînait. Un habitant de Lescale, 75 ans, fut « enterré le même jour à cause de la corruption ». Cela est signifiant pour l’histoire panique on laisse à peine refroidir les morts, il faut éviter les mouches et la contagion. L’expérience reviendra avec le choléra du 19ème s. On enterre là où on peut, au plus vite avec de la chaux vive.
Cette suette frappe les adultes de 20 à 50 ans surtout. C’est une fièvre qui fait suer. A. Dauzat cite A. Paré avec économie de mots. F. Razouls a consacré récemment un article à la suette de Castelnaudary, fin 1781-1782 : 1 500 malades, 60 morts. On a écrit beaucoup là-dessus depuis le Lauragais jusqu’à Montpellier et Bordeaux. Les textes des médecins de 1782 nous apportent beaucoup. Venue d’Angleterre, elle a gagné la Picardie et le continent en 1718. On la décrit en 1739-1760. Elle a déjà touché la Cabardès en 1755. Elle frappe le Lauragais en 1781. Elle fera réapparition au 19e s. C’est la suette anglaise dite aussi suette militaire. « La suette est une fièvre épidémique, contagieuse, caractérisée par des sueurs abondantes, une odeur dsagréab1e et une éruption de très petites vésicules ayant forme de grains de millet, d’où son nom de suette miliaire ».
Les médecins traitants ont fait preuve de bons sens, et l’apothicaire a ouvert son herbier et sa réserve de drogues exotiques. F. Razouls donne des recettes une tisane délayante et tempérante, décoction d’orge mondée, de fleurs de mauves ou de violettes ; aciduler la tisane avec du jus de citron, vinaigre, sirop de grenade. Ce n’est pas bête, les mauves sont partout dans les enclos. De plus on fera bouillir « une drachme d’hypecacuana, avec deux drachmes de mousse de Corse » 1/2 quart d’heure, et 2 verres de coulature. Si le pouls est mauvais, une once de quinquina concassé. Et encore élixir de vitriol, deux gros de musc, trois gros de sirop de kermès. Ce qui est bizarre, on ne changera le linge que le quatrième jour. Pour les odeurs, on ouvrira les fenêtres, on arrosera de vinaigre.
Comme on le voit, l’apothicaire à sa raison d’être, et le médecin a le courage de formules simples on ne veut plus de la saignée de sinistre mémoire. Le vin comme cordial, des melons (?), des lavements d’eau et de vinaigre. Au fond on a su faire face en limitant les dégâts.
Faisons le bilan : peu de paysans protégés par l’habitat dispersé. Les notables ont été plus touchés que le petit peuple ; les gens de la laine ont assez bien résisté.
Conclusion
Certains Tiers-Mondes du 20e s. renvoient peu ou prou à notre passé. On clame partout qu’on meurt de faim, on ne veut pas se laisser mourir de faim. On déclenche un processus qui fait appel à des lumières nouvelles. La population monte.
Le discours médical et la pratique changeront. Le médecin à chaque génération est quelque peu condescendant pour celui qui l’a précédé. « C’était un brave homme ! » (Il était savant à moitié).
La thématique des oraisons funèbres, c’est toujours vrai. Après Bourdaloue et Bossuet, le curé de Camurac disposait d’une liste de formules latines, et tirait du clavier celle qui convenait à chaque situation ; par exemple : « Soyez prêts, parce que vous ne savez ni le jour, ni l’heure. » La mort est une chose trop personnelle et intime pour être confiée à l’archive immédiate. Le législateur royal et celui de 1804 savent cela. On ne doit pas écrire de quoi on est mort. Mais l’intendant, puis le Préfet et le Ministre, doivent nous protéger contre le retour des épidémies. On centralise les informations et notre mort s’inscrit quelque part. Il y a là une contradiction inévitable en nos sociétés.
La démographie enfin est une science conjecturale. Hippocrate ne guérissait que le quart de ses clients.
Qui n’a pas la clé des causalités, enregistre des effets. L’historien n’a pas à enrichir le sottisier d’une histoire en construction. On sait les limites de ce qu’on a voulu appeler l’histoire totale. Introduire de nouveaux questionnements, renouveler les hypothèses,… Accepter tout ce qui a été dit : la géo-histoire climatique, la récolte et le pain cher, les maladies de la froidure, l’indigence structurelle, la pauvreté des ruraux, le Juglar et le chômage. Les misères toujours recommencées autrement.
Il faut inventer de nouvelles explications, cela dépasse l’historien. La régulation du mortuaire dans le passé oblige à créer du vivant, à toujours procréer. L’histoire se doit de suivre avec passion l’apport des sciences du vivant, le processus de microbiologie, en dehors de l’homme, l’auto-défense de l’organisme et beaucoup d’autres choses. Une certaine logique du vivant à faire nôtre.
