Ce texte est extrait d’un rapport établi par le Bureau d’Etudes Pluridisciplinaires Appliquées, le B.E.P.A., de Montpellier qui conclut un travail sur le développement de Béziers sur la rive droite de l’Orb, financé par la Ville et le Plan Urbain (Ministère de l’Équipement).

Urbaniser la rive droite de l’Orb c’est placer ou replacer – la rivière dans l’espace urbain ; l’utilité, ou même la nécessité, de restructurer le territoire de la ville en densifiant son flanc ouest et sud-ouest et en recentrant, ainsi, le centre ville est une évidence spatiale.

Mais dans ce mouvement la logique spatiale n’est pas seule en jeu, il faut aussi s’intéresser à la rivière à moins d’accepter, dans l’hypothèse du basculement urbain, de construire une nouvelle agglomération qui ne serait biterroise qu’administrativement ou au même titre qu’un village de banlieue. Pour que la rivière fasse partie intégrante du territoire urbain, il faut qu’elle soit aussi socialement intégrée… Il n’est pas question de tenter de bâtir « l’histoire » de l’eau à Béziers mais de se donner quelques éléments pour comprendre la situation actuelle, si l’Orb a toujours été présent dans l’histoire de la ville, cela n’a pas toujours été de la même facon ni avec la même force.

Béziers à la bonne fortune de l’Orb

Selon un professeur d’histoire « Béziers est la seule ville du Midi qui n’a pas de rivière, ce sont les allées Paul-Riquet qui en tenaient lieu ». On voit bien l’image qui illustrerait cette phrase d’une rivière bordée de quais et au long de laquelle on se promènerait, qui organiserait l’espace urbain, rôle que jouent effectivement les « Allées » à Béziers, large esplanade ombragée qui oriente l’espace urbain du Théâtre à la gare SNCF, tronc commun, il n’y a pas si longtemps, des voies qui traversaient la ville, axe qui sépare le vieux Béziers des quartiers du XIXe siècle.

En fait, sous réserve d’un inventaire plus large, à part Toulouse et la Garonne, et encore car la rive gauche du fleuve y est longtemps restée moins urbaine que la droite, les villes du Midi ne s’organisent pas autour d’une rivière : à Perpignan la Têt est à l’extérieur de la ville comme le Lez à Montpellier; dans ces deux villes il existe un ruisseau qui les traverse mais dont la fonction est essentiellement de recueillir les eaux de pluie. A Carcassonne, où passe l’Aude, et à Alès que traverse le Gardon, les deux rives sont certes urbanisées mais une seule apparaît comme réellement urbaine, l’autre la droite à Alès, comme à Carcassonne, sont plus des faubourgs que des quartiers. A Carcassonne, la cité médiévale est bien sur la rive droite mais trop loin du fleuve pour qu’on puisse considérer qu’elle est sur sa rive. Sur le Rhône la ville de la rive gauche, celle de l’Empire, Avignon dans le Vaucluse ignore superbement la ville de la rive droite, celle du Royaume, Villeneuve qui fait suivre son nom de « lés Avignon » pour se distinguer des autres villes nouvelles 1.

La seule ville du Languedoc où un cours d’eau est parfaitement intégré à la ville est Narbonne : prudente la ville est loin de l’Aude mais son centre est traversé par la Roubine – nom générique ici approprié – qui joint le canal du Midi au nord à la Méditerranée au sud : voie d’eau calme et tranquille elle a ses quais, ses ponts au cœur le plus dense de Narbonne.

Des rivières qui joueraient dans l’espace urbain le rôle des allées Paul-Riquet c’est dans le reste de la France qu’il faut aller les chercher : à Lyon, à Paris…

A Béziers, pourtant installée là parce qu’il y avait un point de passage de l’Orb et que les collines permettaient de se mettre à l’abri de ses débordements, « c’est un truisme de dire que la ville tourne le dos à l’Orb » a aussi affirmé l’historien cité ci-dessus. C’est évident pour les périodes récentes mais, longtemps, Béziers a vécu de sa situation sur un gué de l’Orb : « l’Orb est important pour Béziers au moins autant par l’obstacle qu’il représente dans les communications est-ouest que pour les possibilités qu’il offre aux produits pondéreux de le remonter ou de le descendre, charbon et pierre principalement » 2.

L’essentiel c’est le pont, attesté depuis le XIIe siècle dans les documents écrits, mais dont on pense bien qu’il remonte à l’époque romaine. « Quel que soit le trajet est-ouest préféré à telle ou telle époque » par le tracé de la voie Domitienne qui traversait l’Hérault à Saint-Thibéry ou par Pézenas, plus au nord, le passage par Béziers était indispensable pour aller à Narbonne ou en venir, à Carcassonne et Toulouse en évitant les marécages de la basse vallée de l’Aude et de Capestang.

La plupart des chemins descendant de la montagne passaient aussi par Béziers qui profitait du péage. Les moulins sur l’Orb participaient également à la richesse de la ville. Au Moyen Age il y avait quatre barrages, des « pensières », construits pour faire tourner les moulins à blé celui de Carlet en amont de la ville, celui de Bagnols, au pied même de Béziers qui appartenait au chapitre de l’église Saint-Aphrodise, celui de Gazagnatges et celui de Saint-Paul plus en aval appartenant au chapitre de la cathédrale Saint-Nazaire. Ce dernier, muni depuis quelques années d’une turbine qui produit du courant électrique et celui de Bagnols existent toujours.

Enfin, et ce n’est pas le moins important, l’Orb a fourni depuis le milieu du XIXe siècle et fournit encore à la ville son eau potable. Les romains avaient construit un aqueduc de 36 km, entièrement en béton, ce qui est rare, qui amenait à Béziers l’eau de sources du Piémont, environ 2 000 m3 d’eau par jour. Laissé à l’abandon, il est remplacé, au XIIIe siècle, par un aqueduc de moindre taille recueillant l’eau de maigres sources proches, quelques 200 m3 par jour estime-t-on. C’était trop peu ; en 1781 on envisage de pomper l’eau de l’Orb et de l’élever en ville avec une machine hydraulique mais il faudra attendre 1827 pour que les deux machines à vapeur de Cordier amènent 200 m3 d’eau par jour dans les bassins construits près de la cathédrale Saint-Nazaire. En 1846, une machine hydraulique permet d’élever 800 m3 d’eau par jour. En 1864, des machines hydrauliques plus performantes la remplacent complétées plus tard par des machines à vapeur. Depuis 1962, l’eau alimentaire est pompée dans la nappe phréatique et Béziers dispose par jour de 28 000 à 33 000 m3 d’eau 3.

Béziers, les moulins de Bagnols. Carte postale ancienne
Fig. 1 Béziers, les moulins de Bagnols. Carte postale ancienne
Béziers, les moulins de Bagnols. Carte postale ancienne
Fig. 2 Béziers, les moulins de Bagnols. Carte postale ancienne
Béziers, les moulins de Bagnols. Carte postale ancienne
Fig. 3 Béziers, les moulins de Bagnols. Carte postale ancienne
Béziers, les moulins de Bagnols. Carte postale ancienne
Fig. 4 Béziers, les moulins de Bagnols. Carte postale ancienne

Les débordements de l'Orb

Orages et débordements languedociens

Béziers a donc longtemps profité de son fleuve mais avec la prudence que lui imposent les crues de celui-ci. Les crues des rivières méditerranéennes sont fréquentes mais pendant longtemps ont causé moins de dégâts qu’elles n’ont apportés de richesses par le limon répandu dans la plaine. Ces débordements, les orages ou les longues pluies d’automne qui les créent font partie de la réalité du Languedoc et de la culture locale. Pour les décrire, nous nous appuierons sur des auteurs locaux ou nous les citerons.

D’abord, J. Coulouma, pharmacien à Béziers dans les années 1930, qui a écrit, entre autres, un article sous le titre de « Trois oueds languedociens » 4. Un de ces « oueds » est le Vernazobres, affluent de l’Orb, connu par le désastre qu’il a provoqué à Saint-Chinian en septembre 1875 : « en moins d’une heure le niveau s’élève de 8 mètres… à minuit, les maisons de la rue basse (bordant la rivière) s’écroulaient… 14 maisons furent détruites et 125 personnes périrent ». La deuxième rivière décrite est le Libron ; de cette description, on retiendra « le cas d’un homme endormi à l’ombre sous le pont de l’Ardailhan. Surpris par une crue subite, il fut emporté par les eaux et ne dut son salut qu’à un arbre sur lequel il monta. Une demi-heure après, il pouvait descendre dans le lit de l’Oued ; l’eau avait totalement disparu ».

Ensuite quelques lignes prises dans un recueil de textes d’histoire et de géographie locales proposés aux instituteurs de l’Hérault pour les aider dans leur enseignement 5 ; il s’agit d’un texte de M. Pardé qui décrit ainsi « les orages d’automne dans l’Hérault » : « Il est telle de ces pluies qui en 24 heures, ou tout au plus quelques journées, dépasse de beaucoup la hauteur moyenne annuelle des précipitations atmosphériques dans la plus grande partie de la France. Mais les chiffres et les comparaisons sont impuissants encore à donner une idée exacte de ces trombes d’eau… les moindres flaques d’eau deviennent des mares, les moindres rigoles des torrents furieux… Les crues des rivières cévenoles atteignent des débits énormes avec une rapidité foudroyante. En quelques heures, elles parviennent à leur maximum, puis elles s’affaissent et s’écoulent… Les désastres qui en découlent sont terribles ».

Fig. 5 Affiche mise en ferme des moulins neufs
Fig. 5 Affiche mise en ferme des moulins neufs

Les crues de l'Orb à Béziers

Elles ont été nombreuses mais il est difficile d’en trouver des descriptions dans les archives et la littérature pour les périodes anciennes. Dans la mémoire collective est restée la mention des crues de septembre 1120, d’octobre 1309, d’août 1331. On sait qu’au XVe siècle une énorme crue avait balayé tous les ponts par le rapport qu’ont adressé les baillis au comte de Toulouse, suzerain de la ville sans qu’on puisse en préciser la date 6. En 1686, une partie du barrage de Pont Rouge établi pour le Canal, est arrachée par la crue.

Au XVIIIe siècle ont été relevées les crues de 1739, 1743, 1744 et 1745 ; cette dernière est connue surtout par les litiges qu’elle a entraînés et dont on retrouve trace dans les archives. On sait aussi qu’il y a eu inondation en 1825 puis en 1850 (l’Orb est monté de 4,50 m au dessus de son niveau normal) et en 1852 7.

En fait, ces débordements apparaissent, à travers les archives, comme des événements sans grande importance sauf pour les quelques habitants qui avaient subi des pertes de biens. Fabrégat, maire de Béziers de 1800 à 1849 a écrit une chronique de son activité municipale pendant ce demi-siècle, qui a été publiée en 1872 8 en aucun moment il ne décrit crues ou débordements alors même qu’en 1825 l’Orb avait largement recouvert la plaine.

La seule allusion aux « crues fréquentes de la rivière » est faite à propos d’un projet qui n’avait rien à voir avec l’Orb.

Ce silence s’explique sans doute parce que les inondations faisaient partie des données naturelles comme le vent, la pluie ou la chaleur. Par prudence, la rive droite n’était pas construite ; le faubourg jusqu’au milieu du XIXe siècle se limitait aux constructions de la rive gauche 9 ; l’eau pouvait se répandre dans la plaine qu’elle enrichissait de son limon.

Du reste même plus près de nous, après que le faubourg s’est étendu sur la rive droite, les habitants ne prenaient pas les inondations pour des calamités les crues duraient rarement au-delà de deux à trois jours 10. Pendant longtemps donc, à part le Pont Vieux qui, du reste comptait 15 arches ouvertes, aucun obstacle n’empêchait l’eau des inondations de se répandre sur la rive droite.

Déjà la traversée de l’Orb par le Canal du Midi avait, dès le XVIIe siècle, entraîné quelques perturbations lors des crues ; celles-ci gênaient la navigation (on comptait 40 jours perdus par an à cause d’elles) et certains travaux furent faits pour en diminuer les effets mais avec peu de résultats. La bonne solution pour la navigation était de franchir l’Orb par un pont canal ; Paul Riquet lui-même y avait pensé mais ce n’est qu’en 1857 qu’il fut réalisé peu de temps après la construction du pont de la voie ferrée Bordeaux-Sète et dix ans après celle du Pont Neuf, pont routier. Trois ponts de plus qui limitaient le passage des crues et aggravaient les débordements de la rivière. Mais à cela se sont ajoutées les constructions diverses sur la rive droite qu’entraînèrent successivement le port du Canal sur la rive droite, port Notre Dame, puis la présence de la voie ferrée à l’étroit, rive gauche, entre la ville et le Canal.

En 1856 déjà on relève plus 14,74 mètres NGF au Moulin de Bagnols, l’Orb étant à 4,50 au-dessus de son niveau normal ; en 1907 une crue dite centennale atteint 13,40 mètres NGF à Bagnols. On note ensuite 1910, 1928 ; en 1929 M. Coulouma souligne que l’Orb a connu cinq crues successives mais sans sortir de son lit, situation sans doute fréquente les autres années aussi mais trop peu remarquables pour être notées 11. En 1930, en mars, une crue énorme :: sur le rebord du Massif Central il était tombé 800 mm d’eau en 24 h ; le 1er mars à minuit, l’eau est à plus 3,40 m du niveau normal au Pont Rouge, le 2 mars, à 4 heures, elle est à plus 4,42 m, elle redescend en fin de journée puis remonte à 3,90 m le 3 mars à 14 heures. En 1933, en décembre, une crue un peu moins forte. Autres crues en 1941 et 1942. Ensuite celle de 1953 restée dans la mémoire biterroise l’Orb a charrié jusqu’à 4 200 m3 à la seconde au pont de Sérignan, c’était de l’ordre de la crue centennale. Elle a entraîné de nombreux dégâts : digues enfoncées, le barrage des moulins neufs emporté ; les archives municipales regorgent de documents sur cette crue qui est, en quelque sorte, une référence que n’ont pas effacée les crues plus modestes de 1955, 1956, 1957, 1964, 1969 et 1972. A propos de celle de 1964 il faut relever que la retenue d’Avènes était à moins 0,66 mètre de son maximum et n’a donc joué aucun rôle d’écrêtement de la crue. Il en a été de même, dit-on, lors de la crue de décembre 1987. Celle-ci n’a pas eu l’ampleur de celle de 1953 mais en a avivé le souvenir ; sans doute a-t-elle contribué à dissuader la municipalité de construire des digues qui auraient mis le faubourg entièrement hors d’eau, comme il lui était suggéré de le faire. C’est en se référant à la crue de 1953, qu’en 1958, M. Albert Augiron, membre de la Société archéologique, scientifique et littéraire de l’arrondissement de Béziers, a rédigé un mémoire sur les inondations de l’Orb dont une part importante est consacrée à l’analyse des droits et devoirs des riverains d’une rivière ni flottable ni navigable ; il y préconise la constitution d’une Association syndicale de défense contre les eaux – qui n’a pas vu le jour – et différents travaux : dégager des arches comblées du Pont Vieux (sept et demi), ramener l’Orb et le Lirou à leurs profils naturels. De fait, différents travaux ont été entrepris à l’initiative de la municipalité (réparation du barrage de Bagnols en 1961, reconstruction de la digue de Carlet en 1967) curages par tranches du lit de l’Orb (1957-1958, 1961, 1966-1969).

Un autre mémoire, qui date de 1970, a été rédigé par un technicien de la D.D.E. à la suite de la requête auprès du préfet d’un riverain de l’Orb à Sérignan. L’auteur souligne que le problème de la défense contre les débordements de la rivière se pose depuis trois siècles ; il note, en observant l’évolution du maximum atteint par les trois plus fortes crues récentes, que celui-ci augmente de 1907 à 1953 tant au Pont Rouge qu’à Bagnols ; mais sur ce dernier site l’augmentation est plus forte, ce qui traduit un exhaussement des surfaces submersibles et présage des risques plus grands pour l’avenir.

Quelques années plus tard, le lit de la rivière est curé tranche par tranche, entre 1977 et 1983, comme il l’avait été après la crue de 1953, ce qui n’a pas suffi à éviter les dégâts de la crue de décembre 1987. En fait, depuis que les inondations de l’Orb sont devenues un problème, il n’a pas été trouvé de solution parfaite. Aussi, dans les entretiens que nous avons eus avec des Biterrois, plusieurs ont insisté sur la prudence qu’il faudra manifester dans le développement de la ville sur la rive droite. Une autre conclusion à tirer de ce rapide historique est ce que soulignent les auteurs des deux mémoires récents la nécessité d’un maître d’ouvrage.

On verra plus loin, à propos du Canal, combien certains problèmes sont difficiles à résoudre quand ce sont des particuliers qui sont en cause, en l’occurrence la Société du Canal et les propriétaires des moulins de Bagnols ; or la loi laisse la responsabilité d’entretien de la rivière à ses riverains et l’histoire montre le peu d’efficacité de la formule. C’est bien pourquoi le technicien de la D.D.E. enregistrant que l’État n’est pas chargé de la défense contre les eaux, seule la ville, ou le département peuvent remplir ce rôle. Augiron termine son mémoire par une lettre ouverte au maire de l’époque où il l’adjure de désigner un comité restreint, qu’il présidera, chargé de mettre au point les mesures nécessaires pour se défendre des crues.

Nos deux auteurs ont souligné, à juste titre, une des conditions nécessaires au développement de la ville sur la rive droite de l’Orb, la maîtrise publique de la rivière, ce dont apparemment, les générations précédentes s’étaient peu préoccupées puisque le fleuve était hors la ville ; s’il doit faire partie du territoire urbain la question de la maîtrise de ses rives est posée 12.

Béziers et le canal du Midi

Béziers a le privilège d’avoir deux cours d’eau, l’Orb et le canal du Midi ; celui-ci fut construit entre 1677 et 1681 sous la direction de Paul Riquet, d’origine biterroise. A l’origine les barques circulant sur le Canal franchissaient l’Orb à niveau et le parcouraient sur quelques centaines de mètres du port Notre-Dame au barrage du Pont Rouge qui avait été édifié pour main-tenir l’eau de la rivière à un niveau constant permettant le passage des barques. Très vite, on s’apercut que la solution n’était pas bonne, le lit de l’Orb se rehaussait des apports des crues arrêtés par le barrage. Dès 1682, on construisit des épanchoirs pour provoquer un courant suffisant à chasser les atterrissements. Mais ce n’était pas encore la bonne solution et les inondations entraînaient l’immobilisation des barques sur le Canal et la perte de nombreuses journées de navigation 13. La bonne solution, à laquelle Paul Riquet avait pensé dès 1684 était le Pont Canal qui ne sera construit que deux siècles plus tard.

Le barrage de Pont Rouge avait rehaussé le niveau de l’eau dans la rivière ; les propriétaires des moulins de Bagnols, entre autres les chanoines de Saint-Aphrodise, une des paroisses de la ville, se plaignaient que ce rehaussement de niveau gênait le bon fonctionnement des roues à eau des moulins. L’inondation de 1686 avait détruit la chaussée du Pont Rouge qui ne fut reconstruite qu’en 1692 ; pendant ces six ans, les moulins purent tourner normalement ; la preuve était donc faite que le Pont Rouge créait des nuisances, ce que reconnut le tribunal auquel s’étaient adressé les propriétaires des moulins de Bagnols. Le conflit entre eux et la Société en commandite qui gérait le Canal n’en fut pas supprimé et le litige se maintint pendant une bonne partie du XIXe siècle 14.

Il semble que ce litige ait tenu plus de place dans les préoccupations des Biterrois que l’intérêt du Canal lui-même. Ainsi, de 1700 à 1789 « Agde assurait 83,5 % du trafic de descente et Béziers seulement 10 %… en 1765 sur 260 patrons de barques 16 seulement étaient de Béziers pour 43 d’Agde, 30 de Marseillan, 19 de Sète… » 15. Un peu plus tard, en 1832, Béziers recoit 12 % du trafic mais redescend à 8 % en 1851 ; sa part augmente et atteint 21 % en 1906 mais le tonnage total du trafic a baissé de moitié de 1837 à 1906 malgré la construction du Pont Canal, décidée en 1854. Il fut inauguré en novembre 1857, 7 mois après la mise en service de la ligne de chemin de fer de Bordeaux à Cette. La Compagnie du Canal, comprenant le danger que lui fait courir cette concurrence afferme le Canal à la Compagnie des chemins de fer du Midi ; la concurrence mourut faute du concurrent canal et lorsqu’en 1909, le Canal ayant été repris par l’État en 1898, la Chambre de commerce demanda à la Compagnie des chemins de fer un embranchement pour le Port Neuf, celle-ci refuse 16.

Le Canal n’a donc pas été pour Béziers un véritable instrument économique et « il ne semble pas que la ville ait su pleinement saisir la chance que constituait cette artère pourtant réalisée par un des siens » 17.

Cet état d’esprit pourrait persister. Si le Canal n’est plus l’artère de transport de marchandises qu’il a été un temps, la navigation de plaisance s’y est fortement développée, le nombre de bateaux ayant franchi l’écluse d’Agde passe de 93 en 1964 à 2 100 en 1976 et 6 115 en 1984 ; à l’autre extrémité du bief fermé à l’est par les écluses de Fonséranes, à Argens, on comptait 87 passages à l’écluse en 1964, 1 803 en 1976 et 7 478 en 1984 18. Or, malgré sa position, à l’extrémité de ce bief – environ 52 km, le plus long du Canal – et malgré son site, Béziers n’a su se doter d’un port de plaisance. Il en a été plusieurs fois question ces dernières années mais aucune tentative n’a abouti.

Béziers et ses égouts

C’est assez tardivement que beaucoup de villes de France se sont préoccupées de leurs eaux usées et de leurs ordures.

A Béziers, au début du siècle, les eaux usées allaient directement à l’Orb ou au Canal, en particulier par le ruisseau de Gargailhan, à l’est de la ville, descendant du plateau vers la rivière. Par gros orage, ce ruisseau déversait dans le Canal force déblais et débris et des eaux polluées. Ces dernières, par infiltration dans la nappe phréatique, contaminaient l’eau puisée dans la commune de Villeneuve-les-Béziers.

Dès 1905, à la demande des services de navigation du Canal du Midi, la municipalité envisage de faire passer le Gargailhan sous le Canal par un siphon pour lui faire rejoindre l’Orb, son exutoire naturel. Les lenteurs administratives, puis la guerre de 1914-1918 firent qu’en 1928 le projet n’était toujours pas réalisé. La municipalité de Villeneuve pousse un « cri d’alarme » et attire l’attention du maire de Béziers sur les résultats effrayants de l’analyse bactériologique des eaux du Canal du Midi. La municipalité biterroise reprend une fois de plus le problème et tout paraît être réglé quand le ministère de l’Intérieur prescrit une enquête supplémentaire à la demande de la commune de Sérignan, en bordure de l’Orb en aval de Béziers, qui refuse que Béziers transfère sa pollution du Canal et de Villeneuve à l’Orb et à Sérignan. Le conseil municipal de Béziers est outré ; il délibère et décide de ne se mêler en rien de l’enquête sauf à donner au ministre le conseil de faire faire la même enquête à Montpellier à propos du Lez et, bien sûr, en aval de Sérignan. En 1937, un marché est signé avec une entreprise pour l’exécution du siphon, apparemment, en 1938, ce dernier fonctionne. Il aura fallu 35 ans pour régler le problème.

Depuis, Béziers s’est dotée d’un réseau d’égouts et d’une station d’épuration mais, périodiquement, on se plaint de la pollution de l’Orb. La cause essentielle en est une distillerie ; celle-ci a sa propre station d’épuration apte à traiter ses effluents particulièrement polluants mais dont le fonctionnement – à ce qu’on dit – coûte cher. Il est donc plus simple de les rejeter directement au Lirou, et donc à l’Orb, ce que fait la distillerie assez souvent. Il y a plusieurs années que cette pollution est reconnue sans qu’aucun pouvoir public ait réussi à, ou voulu, faire appliquer les règlements.

Trente ans pour régler l’affaire du Gargailhan à l’époque où Béziers était une ville prospère, enrichie par la vigne et le vin, y compris pendant la guerre de 1914-1918, une pollution reconnue et tolérée, peut-être sous la menace que des emplois disparaîtraient si les règlements sanitaires étaient appliqués, en même temps que Béziers se proclame ville touristique, il y a là une relative incohérence qui suggère que la ville, en tant que population et institution, n’a pas encore pris la mesure de l’enjeu d’une eau de qualité dans sa rivière.

Les Biterrois et l'Orb

Certes les municipalités de différentes couleurs politiques qui se sont succédé dans les dernières décennies n’ont pas négligé l’Orb ; on a vu que des travaux de curage avaient été faits, des réfections de digues ; dans le domaine de l’eau alimentaire, Béziers a ce qu’il lui faut de même qu’elle a son réseau d’égouts et sa station d’épuration.

Mais il y a des problèmes de pollution de la rivière la distillerie, le fonctionnement qui laisse à désirer d’une pompe de relèvement dans le thalweg de Bagnols, quelques émissaires qui vont directement dans l’Orb 19 ; dans un autre domaine, l’importance de bassins-tampons dans le réseau de collecte des eaux pluviales ne paraît pas fondamentalement comprise, par exemple dans la dernière Z.A.C. lancée à l’est, ni leur existence urbanistiquement utilisée. Bref la contradiction fondamentale entre l’activité touristique et une rivière polluée ne paraît pas prise en compte comme il le faudrait.

Une commission s’est mise en place au début des années 1980 à l’initiative de quelques élus locaux, initiative reprise ensuite par le conseil général. Il semble que la ville de Béziers n’ait pas participé activement aux travaux de cette commission. En 1985-1986, à l’occasion d’une étude financée par le Plan urbain, il a fallu considérer comme un succès d’avoir fait se rencontrer un technicien travaillant pour cette commission et un groupe d’élus et de techniciens de la ville.

Plus globalement dans la perspective dégagée par les deux rapports de 1958 et 1970, cités plus haut à propos des inondations, la ville n’a pas développé de politique raisonnée d’acquisition foncière des rives de l’Orb 20, donc ne s’est pas donné un moyen indispensable à l’aménagement de la rivière pas plus qu’elle n’a sérieusement tenté, semble-t-il, de négocier avec la Compagnie du Bas-Rhône Languedoc un accord pour un autre mode d’utilisation de la retenue d’Avènes que le mode actuel. Il s’agit de procédures par définition lentes et longues ce qui est une raison de plus de ne pas en retarder l’initiative.

Enfin, depuis quelques années, une forte demande d’aménagement de l’Orb, à des fins sportives et de loisirs, s’est manifestée à Béziers. Plusieurs projets ont été proposés. Dans certains cas, les porteurs de ces idées, associations, architectes… sont allés loin dans la définition des opérations à prévoir et ont donné aux responsables municipaux des dossiers étoffés. Certains d’entre eux ont été retenus au niveau du principe mais aucun n’a encore vu le jour alors même qu’aucune contrainte forte ne pesait sur eux comme si les responsables municipaux n’y croyaient pas ou estimaient leur utilité moindre que celle d’autres projets malgré la volonté proclamée de prendre en compte l’amélioration du cadre de vie et le tourisme qui sous-tendaient les propositions faites.

Parmi la population biterroise, certains milieux ou groupes manifestent un intérêt soutenu pour la rivière : l’Association de canoë-kayak, celle de ski nautique, de plongée sous-marine qui, soit au sein de l’office municipal des sports, soit du G.A.B.I. organisme fédérateur des associations biterroises, ont soutenu certains des projets présentés à la municipalité. Il existe toujours « l’Aviron Biterrois » qui n’a pas fait beaucoup d’aviron et se cantonne pratiquement à la boxe à l’heure actuelle ; cette association, fondée avant 1939 a connu son heure de gloire quand elle organisait la « traversée de Béziers » à la nage de Tabarka au moulin de Bagnols ; la première eut lieu en 1943, la dernière en 1946. A cette époque, les baignades dans l’Orb furent interdites à cause de sa pollution. Auparavant des pontons permettaient de plonger et un bac transportait sur la rive gauche les baigneurs ou les clients d’une guinguette installée là.

Il faut avoir garde d’oublier la masse des pêcheurs qui fréquentent l’Orb, en surveillent la pollution, le repeuplent de poissons quand il le faut. Ils sont sans doute parmi les plus soucieux de la qualité des eaux avec les écologistes, moins nombreux que dans d’autres régions de France mais assez actifs pour avoir un de leurs représentants dans la municipalité élue en 1989.

Les habitants du Faubourg, réunis en association de défense, se préoccupent eux aussi de l’aménagement de la rivière. Ils sont sans doute plus exigeants que les anciens habitants qui s’étaient accommodé des inondations et il n’est pas sûr que leur point de vue s’harmonise spontanément avec ceux des écologistes et des sportifs ; ils ont leur mot à dire en tant que riverains de l’Orb.

Une observation rapide montre qu’il y a des promeneurs le long de l’Orb dans les parties accessibles comme le jardin de la Plantade et le Bosquet ; des aménagements ouvrant à la fréquentation des rives attireraient, sans nul doute, d’autres promeneurs.

Les relations des Biterrois avec leur rivière ne paraissent pas à travers ces quelques « histoires d’eau », comme particulièrement étroites malgré le bénéfice économique qu’ils ont retiré, dans le passé, du péage et des moulins. Le Canal du Midi, semble-t-il ne les a guère intéressés et, dans le conflit entre canal et moulins, ce sont ceux-ci qui l’ont emporté.

L’Orb est toujours resté  hors la ville » porteur d’une image péjorative induite par les inondations à partir de la moitié du XIXe siècle; cette image s’est étendue au Faubourg lui-même hors la ville comme la rivière.

Aujourd’hui encore, la non-utilisation du Canal dans une perspective touristique, l’état de délabrement dans lequel se trouvent de nombreux îlots du Faubourg, le profil social particulier de ses habitants (plus d’étrangers et plus de vieux que dans le reste de la commune) 21 traduisent la non- intégration de l’Orb et de son territoire dans l’espace urbain et le manque d’intérêt de la ville et des Biterrois pour cette partie de leur commune. Du reste, si dans les entretiens que nous avons eus, beaucoup envisageaient comme nécessaire le basculement de Béziers sur la rive droite de l’Orb, certains de nos interlocuteurs ont spontanément insisté sur la mauvaise image que portait la rive droite.

Un basculement urbain devrait nécessairement s’accompagner d’un changement de rapports entre Béziers, les Biterrois, et leur eau.

Notes

1. Au printemps 1989 un groupe de Cadres Communaux en formation a traité comme thème « Réconcilier Avignon avec le Rhône ».

2. Cf. sous la direction de Jean Sagnes, Histoire de Béziers, Privat 1980, Collection Pays et Villes de France, p. 128.

3. Ces renseignements nous ont été fournis par M.J.L. Andrieu, ancien ingénieur d’E.D.F. qui rédige l’histoire de l’adduction d’eau à Béziers. Le premier volume qui traite de l’Époque Romaine, ne devrait pas tarder à paraître.

4. Cet article a paru dans le bulletin de la section de géographie du Languedoc. Imprimerie Nationale, 1938.

5. L’Hérault géographique et historique ; choix de lecture – librairie Cavaillès-Montels – Béziers – Sans date (Édition de la fin des années 1920). Cf. Annexe.

6. Entretien avec M. Vilanova, retraité des Services de l’Équipement qui avait eu à s’occuper pendant de longues années des problèmes hydrauliques à Béziers.

7. Cf. Brunel, Les inondations de la vallée de l’Orb en l’année 1745, Bulletin de la Société Archéologique de Béziers, 1944.

8. Auguste Fabrégat, Annales Municipales de la Ville de Béziers, Edition populaire, Béziers, 1872.

9. Cf. E. Claustres, Le centre ancien de Béziers essai sur l’évolution des quartiers et des classes sociales, thèse de 3e Cycle Université Paul Valéry, Montpellier, juin 1982.

  10.   Discours d’un vieil habitant du Faubourg, recueilli par Mme Lapeyre, Conservatrice du Musée.

11.   Cf. note 4 ci-dessus.

12.   Cf. Le Schéma Directeur d’Aménagement de l’Orb présenté par le B.E.P.A.

13.   Cf. Bergasse : Le Canal du Midi, grands moments et grands sites, Edition Bergasse, Béziers, 1980.

14.   Cf. A. Soucaille : Les Moulins de Bagnols, bulletin de la Société Archéologique de Béziers, Tome VII, 1908.

15.   Jean Sagnes, ouvrage cité.

16.   Cf. Bergasse, ouvrage cité.

17.   Cf. Jean Sagnes, ouvrage cité, page 192.

18.   Cf. Bergasse, ouvrage cité.

19.   Cf. B.E.P.A., Schéma Directeur d’Aménagement de l’Orb, février 1984.

20.   Une partie notable des rives est du domaine public à cause de la présence du Canal et la Ville est propriétaire d’une autre partie en rive gauche, de part et d’autre du barrage de Bagnols.

21.   Cf. A.-S. Lebreton, « Étude du quartier du Faubourg, porte Sud-Ouest de la ville de Béziers », Unité pédagogique d’architecture, Montpellier, 1986.