L’Impôt sur le sel et ses conséquences sur l’activité économique du Gévaudan au XVIIIème siècle
L’Impôt sur le sel et ses conséquences sur l’activité économique
du Gévaudan au XVIIIème siècle
Nous nous proposons non pas d’étudier la gabelle en elle-même mais les litiges, les démêlés, les heurts auxquels elle a donné lieu. Il s’agit, en fait, des variations du prix du sel et de leurs répercussions sur l’industrie lainière, activité vitale pour le Gévaudan comme l’ont montré l’intendant Basville en 1697 (Il n’y a point de paysan qui n’ait au moins un métier chez lui) et, au cours du XVIIIème siècle, tous les auteurs de Mémoires sur le pays de Gévaudan 1. En 1810, le département de la Lozère employait 18,4 % de la main d’œuvre des industries lainières de l’ex-généralité de Montpellier et assurait 46,5 % de la production 2. Nous esquisserons à grands traits l’organisation de la gabelle en Gévaudan en insistant sur les difficultés d’acheminement du sel. Nous évoquerons l’interminable conflit sur le prix du sel qui opposa le Gévaudan à la Ferme Générale tout au cours du XVIIIème siècle. Enfin, nous nous interrogerons sur les rapports entre les fluctuations du prix du sel, l’état du troupeau ovin et les vicissitudes de l’industrie lainière.
I - La gabelle en Gévaudan
1) Cadres administratifs
Si l’on réfère à Marcel Marion 3, la gabelle était, après la taille, la principale source de revenus de l’Ancien Régime. Son rapport dépassait, de beaucoup, celui de la Capitation, de peu celui des vingtièmes. Elle était affermée à des traitants ou fermiers généraux, qui concluaient avec le Contrôleur Général des Finances un bail fixant le produit annuel à attendre de cet impôt. En 1687, le Bail Domergue était conclu sur la base de 23 700 000 livres. En 1774, le bail Laurent Dard assignait à la gabelle un plafond de 47 millions de livres qui fut relevé, en 1789, à 58 millions 1/2 de livres par le bail Mager.
Avec le Lyonnais, le Beaujolais, la Bresse, le Mâconnais, les élections de Millau et de Rodez qui dépendaient de la généralité de Riom, la Provence, le Roussillon, le Forez et le Velay, le Languedoc faisait partie des pays de petite gabelle. Le sel y était moins cher que dans les pays de grande gabelle et la consommation par tête plus élevée. Cependant, le prix du sel avait fortement augmenté : après s’être maintenu entre 6 et 8 sous la livre au cours du XVIIIème siècle, il avait été porté à 11 livres 3/4 sous Necker. De plus, les pays de Petite Gabelle manquaient eux-mêmes d’unité. Le sel se vendait 40 à 42 livres le quintal (l’ancien quintal : entre 40 et 50 kgs) dans le Lyonnais, 24 à 27 livres en Provence, 20 livres à Montpellier au début du XVIIIème siècle. ici, une mise au point métrologique s’impose. Quelques auteurs donnent le prix du sel au quintal ancien mais l’unité de mesure usuelle pour le sel était le minot, dont le poids et la capacité variaient selon les régions. Toujours selon Marion, le minot valait, en pays de petite gabelle, 4 boisseaux, soit 52 livres ; mais en pays de grande gabelle, le minot équivalait à 72 litres de sel réputés peser 100 livres anciennes (entre 40 et 50 kg) on pouvait donc, en pays de grande gabelle, assimiler le minot au quintal ancien. Par contre, à Paris, le minot ne représentait plus que 39 livres de sel. Inutile d’insister sur le fait qu’une telle disparité des poids et mesures encourageait la fraude… En Languedoc même, du fait de sa situation géographique (relief accidenté, éloignement de la mer) et de son organisation particulière (paréage, États), le Gévaudan occupait une place à part. C’est ainsi que la gabelle ne s’y mit en place que tardivement et sur plus d’un siècle. Le 14 mars 1588, un Édit d’Henri III créa par tout le royaume des offices de regratiers et revendeurs de sel. Ces offices apparurent dans le Gévaudan dès les premières années du XVIIème siècle. A Châteauneuf-de-Randon, en 1604, Jean Cayroche acheta un office de regratier un autre fut créé en 1609, trois en 1626, trois autres en 1636. Ces offices, en eux-mêmes fort lucratifs, flattaient agréablement la vanité des parvenus qui les acquéraient, d’où leur cherté croissante ; la charge de regratier se vendait 70 livres en 1604, 100 livres en 1626 et 350 livres en 1636 (à raison de 15 livres au comptant et le solde en 2 versements égaux).
2) Les méfaits de la gabelle
La gabelle se caractérisait par la lourdeur et la complexité de son mode de recouvrement. Sans compter les fermiers généraux, elle entretenait toute une hiérarchie d’officiers, soucieux d’amortir au plus vite le prix de leur charge et de faire fortune, du regratier au receveur et à tout le petit monde des greniers à sel. La multiplicité des régimes, la disparité des prix et des mesures, tout concourait à favoriser et même à susciter la fraude : la fraude classique, ou faux-saunage, qui consistait à introduire clandestinement du sel du Poitou, beaucoup moins cher car cette province, grâce aux marais-salants de Brouage, était exempte de gabelle ; dans son Mémoire 4, l’Intendant de Bernage de Saint-Maurice mentionne cette pratique. Toutefois, la fraude la plus répandue était celle qui avait lieu au cours de l’acheminement du sel, par charrois ou convois muletiers, des salines du littoral vers les greniers de l’arrière-pays, notamment ceux du Gévaudan. Les charretiers et les muletiers profitaient de la longueur du trajet pour verser le sel sur les routes, de concert avec les receveurs du grenier de Gévaudan qui trouvaient par là le moyen de profiter du prix des voitures qu’ils faisaient supporter au Roy (Mémoire de l’intendant de Bernage de Saint-Maurice). Il s’agissait donc de malversations, de détournement de sel sur une grande échelle.
L’ampleur de la fraude appelait une répression implacable, aggravée par les exactions et les abus de toutes sortes dus aux agents de la gabelle, les gabelous de sinistre mémoire. La législation anti-fraude reposait-sur la draconienne ordonnance au 17 février 1685. Les acheteurs de faux-sel étaient responsables des peines pécuniaires encourues par les faux-sauniers ; lorsque ces derniers étaient condamnés à mort, leurs clients devaient assister à l’exécution puis ils étaient punis de 3 ans de galères 5.
Quant aux abus et aux exactions des gabelous, il serait facile d’en établir un florilège. Nous retiendrons ces deux cas : lors de la session des États au Languedoc, le Capitoul de Toulouse se plaignit, le 10 janvier 1656, des violences commises par les officiers des gabelles, tel le nommé Blanchet à la tête d’une compagnie de 40 gardes à cheval et autant à pied, lesquels par leur logement et insolence donnent des incommodités insupportables qui ne peuvent que causer d’extrêmes désordres violant les Droits et libertés de la province 6. Le 9 août 1703, en pleine guerre des Camisards, le directeur des finances adressa au Conseil d’État, à Versailles, un rapport sur les contestations qui s’élevaient depuis cinq ans, au sujet de l’exécution des ordonnances contre les débitants ou les possesseurs de sels prohibés. Le syndic général du Languedoc y dénonçait les excès, les concussions des agents de la gabelle : visites domiciliaires en dehors des cas autorisés (flagrant délit signalé par dénonciation écrite) ; perquisitions effectuées hors la présence des juges, des consuls ou des voisins les plus proches qui devaient être obligatoirement appelés en ce cas ; et même des exactions impudentes : certains gabelous n’hésitaient pas à introduire du sel prohibé chez des personnes qu’ils faisaient ensuite condamner ; sans oublier l’inévitable cortège de violences : vols, pillages, saccages, viols, etc. 7
Il n’est pas étonnant que la gabelle ait été profondément détestée et que les cahiers de doléances réclament en 1789, son abolition, avec une totale unanimité 8. Pour nous en tenir au Gévaudan, le Cahier de Doléances et supplications du clergé de la Sénéchaussée du pays de Gévaudan s’exprimait en ces termes en son article 11 : Supprimer les Gabelles, impôt désastreux à tout le Royaume et plus particulièrement au pays de Gévaudan… Le Cahier des Doléances, Instructions et Réclamations au Tiers-État du pays de Gévaudan… demandait en son article 10 que la Gabelle soit supprimée comme un impôt également onéreux au peuple, préjudiciable à l’agriculture et au Commerce. Mais la condamnation la plus sévère et la plus motivée est celle des Demandes et Remontrances de la noblesse de la Sénéchaussée de Béziers en leur article 13 : que la gabelle soit aussi supprimée ,cet impôt est ancien, le rapport considérable mais d’une exploitation ruineuse. Il nécessite une armée de loi-commis dans l’intérieur du Royaume, il pèse principalement sur les paysans. C’est le plus grand obstacle à l’augmentation des bêtes à laine qui deviennent rares et qui sont indispensables pour l’engrais des terres, la nourriture de toute la province et qui sont l’aliment des manufactures et un point important d’exportation en Espagne.
3) Situation désavantageuse du Gévaudan
Le Gévaudan souffrait d’autant plus des excès et des abus de la gabelle qu’ils étaient aggravés par sa situation géographique : l’isolement, un relief tourmenté, la précarité des routes, tout l’isolait des salins du Midi et grevait le prix du sel. Les routes du sel sont décrites par le Mémoire du subdélégué de Mende à l’intendant, en date de 1773, et qui rendait compte de l’état des défrichements et dessèchements réalisés entre 1769 et 1772 9 l’une passait par Ville- fort : c’était la voie Regordane ; l’autre, par Saint-Roman-de-Tousque, n’était autre que la Corniche des Cévennes, ou route Basville ; le Mémoire sur le Païs de Gévaudan (cf. n°1) nous apprend qu’elle faisait partie des chemins Royaux des Cévennes construits aux frais du Roy lors des troubles et Révolution arrivés dans cette province au début du siècle. Il s’agissait de trajets lents, pénibles, dangereux selon l’intendant de Bernage de Saint-Maurice, ces routes étaient peu sûres. L’acheminement du sel, fort onéreux, s’effectuait par convois muletiers, d’où la prospérité (relative) des paroisses qui fournissaient les muletiers : Villefort 10, Luc. Ces mêmes convois redescendaient avec les pièces de serges et de cadis, véritable fret de retour.
Désavantagé par la longueur et la cherté des frais de transports, le Gévaudan devait également redouter des malversations sur la qualité du sel. Nous avons retrouvé dans le fonds de l’intendance du Languedoc (Cf. n. 10), un document intitulé Mémoire des Commissaires du Gévaudan au Contrôle Général pour obtenir la décharge de 30 sols par minot de sel qui se vend dans les chambres de Mende, Marvejols, Langogne, Nasbinals (ou Saint-Chély ?) au-dessous de ce qu’il est livré dans les autres diocèses du Languedoc. Il nous oblige à poser la question quel sel pour le Gévaudan, le « bon » ou le « mauvais » ? Le « mauvais » sel, c’était celui des salines de l’étang de Sigean, Peyrac, aujourd’hui dans le département de l’Aude. Le sable, joint à bien d’autres impuretés, lui conférait une couleur roussâtre peu engageante et le rendait nuisible pour le bétail, notamment aux moutons. Cette bien piètre qualité s’expliquerait par des conditions naturelles défavorables : l’étang de Sigean n’est qu’une lagune peu profonde qui communique difficilement avec la mer et dont les eaux ne sont ni brassées, ni renouvelées. A cela s’ajoutait le traitement de ce sel les fermiers ne se donnaient pas beaucoup de mal pour le purifier 11. Mais ces salines, exploitées depuis le Haut-Moyen-Age, bénéficiaient d’un quasi monopole de fait, confirmé par un arrêt au Conseil en date du 9 août 1703 qui accordait aux sels du pays narbonnais l’exclusivité de l’approvisionnement du Haut-Languedoc cet arrêt sera toutefois abrogé en 1719 12.
Au mauvais sel s’opposait le bon sel, celui de Peccais, aux environs d’Aigues-Mortes, sur un bras du delta du Rhône, le Rhône vif. C’était un sel d’un blanc éclatant, pratiquement sans impureté, riche en sodium et en éléments fortifiants, profitables tant aux gens qu’aux bêtes. Par contre, son exploitation paraît s’être heurtée à de fortes cabales d’intérêts contraires. C’est ainsi que, sous le ministère Mazarin, un vieux projet remontant à Henri IV, refit surface, grâce à la pénurie du Trésor Royal : Il s’agissait d’un canal de navigation et de dessèchement à établir dans les basses plaines de la rive droite du Rhône entre Beaucaire et Aigues-Mortes pour mettre en valeur des territoires malsains, à peu près incultes.., en proie aux fièvres. De plus, en 1644, les propriétaires des salins de Peccais, les fermiers des gabelles du Languedoc, du Lyonnais et du Dauphiné se plaignaient de la difficulté croissante de tirage des sels et de l’augmentation des frais de transport occasionnée par les atterissements qui comblaient de jour en jour le bras du Rhône aboutissant aux marais-salants : pendant plus de six mois de l’année et durant la saison la plus favorable au commerce du sel, les eaux étaient si basses que la navigation devenait impossible ; les voituriers mettaient 12 à 15 barques pour porter la charge d’une seule voiture et ils triplaient le nombre d’hommes et de chevaux 13. Il fallait compter 15 à 20 jours de trajet au lieu de 2 à 3. La construction du canal eût certainement permis la réduction des délais de transport, l’accroissement de la production, donc des ventes, et par conséquent un supplément de recettes pour le Trésor Royal mais ce projet se heurta aux résistances des États du Languedoc : la canal, en facilitant les importations de grains, risquait de provoquer la baisse du prix du blés sur les marchés languedociens ; de plus, l’accroissement de la production du sel de Peccais ne manquerait pas d’indisposer les propriétaires des salins du Narbonnais. Aussi, le projet resta en souffrance jusque vers 1770.
Le Gévaudan se trouvait donc pris entre l’enclume et le marteau, entre les intérêts concurrents des salins de Peccais et de l’étang de Sigean et ceux de la Ferme Générale qui, tous, disposaient de puissants appuis à Versailles. C’est dans cette perspective que s’inscrit la querelle du prix du sel en Gévaudan.
II -La querelle du prix du sel 14
A l’aube du XVIIIème siècle, le prix du sel en Gévaudan était aligné sur celui de Montpellier, soit 20 livres le mine en 1709. En 1710, une ordonnance de l’intendant Basville releva le prix du sel il passa de 20 à 24 livres le minot à Montpellier mais, pour le Gévaudan, il fut majoré des frais de transport, soit par minot 9 livres 8 sols pour le sel rendu au grenier de Mende ; 8 livres 15 sols pour celui rendu au grenier de Langogne. Le prix du minot de sel en Gévaudan était donc, selon les greniers, de 36 livres 8 sols 32 livres 15 sols 28 livres.
En 1719, le roy ayant supprimé plusieurs augmentations mises sur le sel dans l’étendue des petites gabelles, le prix du minot de sel fut ramené à 20 livres dans tout le Languedoc, d’où de véhémentes protestations de la part des fermiers généraux qui trouvaient ce prix fort insuffisant ils arguèrent que les fraudes des voituriers et des agents des greniers à sel non seulement leur permettaient de rentrer tout juste dans leur frais mais qu’à la limite ils risquaient même de travailler à perte. Ils firent pression sur le contrôle général, d’où l’arrêt du Conseil du Roi, en date du 9 mai 1724, qui reprenait, en les atténuant, les dispositions de l’Ordonnance Basville. Le prix du minot de sel restait fixé à 20 livres à Montpellier mais il était majoré des frais de transport par voiture, soit au minot : 3 livres 10 sols pour Mende, 3 livres 15 sols pour Langogne et Marvejols, 2 livres 10 sols pour Millau.
Le syndic du Gévaudan réagit vivement à cette décision : les habitants de ce païs ne peuvent plus acheter des grandes quantités de sel nécessaires à la conservation de leurs bestiaux. Ils ont été obligés de les abandonner aux inconvénients de la mauvaise nourriture. En 1725, les commissaires du Gévaudan aux États du Languedoc se pourvurent contre l’arrêt de 1724. Il en résulta un demi-siècle de procédure. Le 1er janvier 1737, un arrêt du Conseil au Roi amena le prix du sel en Gévaudan à ce qu’il était en 1723 mais il ne paraît pas avoir été appliqué car, en 1739, le Syndic du Gévaudan demanda la même grâce à sa Majesté. De quoi s’agissait-il ? Le 11 septembre 1739, la surtaxe de 2 livres 10 sols frappant le sel destiné au grenier de Millau fut abolie. Le Gévaudan demanda à bénéficier du même traitement, d’autant plus que son élevage ovin traversait une grave crise : nous savons par les Commissaires du Diocèse et l’intendant de Bernage de Saint-Maurice que le nombre des bêtes à laine (environ 500 000 en 1724) avait diminué de plus de moitié entre 1724 et 1739. En 1741, les fermiers généraux se virent rappeler l’arrêt de 1737. Ils le tournèrent en remplaçant le sel de Peccais par celui de Sigean et de Peyrac dont on sait la piètre qualité et la nocivité ils furent approuvés en 1742 par un arrêt au Conseil du Roi. Les Commissaires du Gévaudan reprirent la procédure d’appel et, pour lui donner plus de poids, ils se rendirent à Paris où ils firent analyser le mauvais sel par l’Académie des Sciences qui leur donna raison en montrant le danger que le sel impur du Narbonnais faisait courir aux gens et aux bêtes. Les fermiers généraux ne désarmèrent pas. ils obtinrent, en 1757, un arrêt du Conseil du Roi qui restituait au Gévaudan le sel de Peccais mais majoré de 30 sols au minot par rapport au reste du Languedoc. Les commissaires du Gévaudan aux États du Languedoc, le subdélégué de Mende, les États du Gévaudan, unanimes, firent appel et la procédure reprit, interminable, bien que les péripéties nous en échappent.
En 1773, un Mémoire au subdélégué s’éleva avec vigueur contre la discrimination qui frappait le Gévaudan. il faisait valoir que les risques de fraude se trouvaient fort diminués à la suite des mesures prises par la Ferme Générale. Le transport du sel était désormais confié à un entrepreneur responsable qui recrutait des muletiers et des voituriers dignes de confiance, du moins en apparence. Il était représenté à Mende par un commis qui réceptionnait les envois de sel, notait les cargaisons sur un registre spécial et qui répartissait le sel entre les greniers. De plus, il était crée dans chaque grenier un contrôleur pour surveiller le receveur. On remarquera la lourdeur et la complexité de cet appareil bureaucratique qui grevait lourdement le prix du sel. Le mémoire dénonçait l’incohérence et l’injustice de la taxation du sel en Gévaudan. La ferme générale avait créé un grenier au Puy-en-Velay, ravitaillé par transit à travers le Gévaudan. Or, au Puy-en-Velay, le sel était vendu au même prix qu’à Montpellier !…
III -Conséquences de la querelle du prix du sel 15
Elles furent désastreuses à tous points de vue. La cherté du sel et surtout la substitution frauduleuse du mauvais sel au bon contribuèrent au délabrement du troupeau ovin qui se manifeste par la diminution des effectifs et un piètre état sanitaire.
Il convient de distinguer, lorsqu’on étudie l’évolution numérique de l’élevage ovin, les troupeaux des communautés villageoises et les transhumants. Comme il se doit, nos observations ne concerneront que les premiers. L’intendant de Bernage de Saint-Maurice (cf. n° 5) fait état d’une diminution de plus de moitié du troupeau de moutons entre 1724 et 1740 (de 500 000 têtes à moins de 250 000) qu’il attribue aux épidémies. Nous avons montré, en exploitant les enquêtes de 1724 et de 1763 que l’élevage ovin avait traversé une crise très grave du milieu du XVIIIème siècle : cette évolution est confirmée par l’enquête de 1809 qui attribue au département de la Lozère un cheptel de 266 948 ovins (cf. Y. Maurin, op. cit. Tome II, annexe I). Dans ces conditions, la statistique ancienne, sans date ni références que Fages a emprunté aux Mémoires de la Société d’Agriculture de Mende (1845-1846, p. 82) et qui évalue à 326 520 têtes les effectifs des ovins en Gévaudan, paraît manifestement surestimée. Certes, les causes de cette crise du mouton en Gévaudan sont multiples et complexes ; leur analyse déborderait largement le cadre de cet article, mais comment ne pas remarquer la coïncidence entre le recul de l’élevage ovin et la cherté, la mauvaise qualité du sel ? On sait depuis longtemps, et le Mémoire du subdélégué Lafont nous le rappelle, que, seul, le sel corrige l’excès d’acidité des pâturages sur les sols granitiques ou schisteux (Margeride, Mont-de-Lozère) et qu’il apporte aux bêtes des éléments fortifiants qui font défaut du fait de la mauvaise qualité de l’herbe ; dès lors la cherté du sel, jointe à l’extrême pauvreté du plus grand nombre des paysans, ne peut qu’entraîner le marasme de l’élevage ovin : Nous nous sommes journellement entretenus avec M. Holker, des moyens d’augmenter les troupeaux dans le Gévaudan ; nous lui avons dit que plusieurs circonstances mettaient obstacle à cette augmentation, que la première et la principale était la misère publique et surtout celle des gens de la campagne, que la plupart étaient dans l’impuissance de nourrir autant de bêtes à laine que leur fonds pourrait en nourrir et de conserver même celles qu’ils ont, ne pouvant fournir aux frais qu’exigeraient les soins qu’ils devraient prendre de leurs troupeaux, étant surtout hors d’état de leur distribuer le sel nécessaire à cause prix excessif auquel il se vend, si par un des plus heureux évènements, cette denrée pouvait devenir quelque jour marchande et être rendue au commerce (allusion très nette à l’abolition de la gabelle), nous croyons pouvoir assurer… qu’on verrait changer dans peu l’état des choses. D’ailleurs, si nous élargissons notre champ d’observation, nous découvrons, avec l’intendant de Bornage de Saint-Maurice que la cherté du sel nuisait aussi à la transhumance.
De même, le manque de sel contribuait à l’état sanitaire déplorable du troupeau ovin, comme le remarque de Genssanne : nous avons été tellement affectés de ce désastre (le dépérissement des bêtes à laines et de tous les autres bestiaux en général) que nous n’avons cessé de nous informer d’où il pouvait provenir et nous avons en partant la réponse unanime de différents particuliers que c’est faute de pouvoir donner à leurs bestiaux le sel nécessaire pour les entretenir en bon état, attendu que cette denrée de première nécessité est devenue d’un prix au-dessus de leurs facultés et cette vérité est d’autant mieux constatée qu’ayant examiné quelques troupeaux appartenant à des particuliers aisés, mais, en très petit nombre, nous les avons vu en très bon état (op. cit, p. 236). Ce dépérissement favorisait les maladies et les épidémies qui décimaient périodiquement les troupeaux gale, picotte, tarière, piétain, détournement de tête, charbon, fièvre de Malte, etc. 16 A la malnutrition, dont la cherté du sel était pour une grande part responsable, s’ajoutaient les effets de la mauvaise hygiène et de la tenue déplorable des bergeries qui indisposèrent fortement John Holker 17.
Aussi, on ne s’étonnera pas des faibles rendements de ce troupeau. Dans le Nord-Est du Gévaudan, le poids moyen oscillait entre 20 et 30 livres et celui des brebis entre 16 et 20 livres ; toutefois, E. Fages distinguait dans les cantons actuels de Marvejols, Saint-Chély-d’Apcher, le Malzieu, Saint-Alban et Servelette une race quelque peu améliorée dont les moutons pesaient 35 à 40 livres et les brebis 25 à 30 livres. Sur les Causses 18, le poids moyen des moutons se situait entre 24 et 30 livres et il atteignait rarement 35 livres quant aux brebis, elles pesaient de 18 à 22 livres 19. E. Fages mentionne même une race de moutons cévenols de taille exiguë et d’aspects squelettique ne pesant que 20 livres pour les mâles et 12 livres pour les brebis. Quant aux rendements en laine, autrement dit au poids de toisons, ils se situaient entre 2 et 3 livres, pour tomber à une livre avec les moutons cévenols.
Dans quelle mesure cette querelle du prix du sel, en grande partie responsable du piètre état du cheptel ovin, a-t-elle eu par ce biais, des répercussions sur l’industrie lainière ? Il faut être extrêmement circonspect. Aucun rapport direct et évident de causalité n’apparaît entre les hausses du prix du sel et la crise de l’industrie lainière durant la seconde moitié du XVIIIème siècle. On ne peut relever que les coïncidences, les parallélismes. E. Fages a dressé le tableau de la vente des étoffes dans les marchés du Gévaudan de 1742 à 1785. On s’aperçoit que le nombre de pièces vendues annuellement excède les 100 000 jusqu’en 1754, ce qui représente une valeur annuelle proche de 3 millions de livres, chiffres dépassés en 1746, la meilleure année de l’industrie lainière du Gévaudan. Par contre, de 1758 à 1785, le nombre de pièces est inférieur à 100 000 (sauf en 1771, 1773, 1774) avec un plongeon en 1784 et 1785, avec une valeur annuelle comprise entre 2 200 000 et 2 700 000 livres, inférieure à deux millions de livres en 1784, 1785. Ces données sont à rapprocher des péripéties de l’interminable querelle du prix du sel : rappelons qu’en 1757, le bon sel de Peccais fut restitué au Gévaudan mais majoré de 30 sols au minot… Elles sont aussi à confronter avec celles, relatives, à l’élevage ovin qui paraît, quant aux effectifs, en plein marasme en 1763.
Il est impossible de s’aventurer plus loin. Encore faudrait-il connaître avec précision la part respective des laines locales et des laines importées utilisées par l’industrie lainière tout au long du XVIIIème siècle… On peut toutefois remarquer que le Mémoire sur le païs de Gévaudan, rédigé entre 1781 et 1789 (cf. n° 1), tout comme Chaptal en 1819 dans son livre De l’industrie française (T. II, p. 124), s’accordaient à reconnaître que l’industrie lainière du Gévaudan bénéficiait du bas prix de la main-d’œuvre mais surtout de la présence sur place d’une laine d’excellente qualité : Les présences sur place d’une laine d’excellente qualité, les laines du pais étant plus belles, plus fines (Mémoire sur le pais de de Gévaudan). Dès lors, on peut admettre que le renchérissement du prix du sel a contribué au délabrement en troupeau ovin, d’où moins de laine et de moindre qualité. L’industrie lainière fut donc obligée d’importer du Levant et d’Espagne des laines de qualité souvent médiocres et grevées de lourds frais de transport qui alourdirent d’autant les coûts de production, ce qui rendit les étoffes lozériennes moins concurrentielles. Mais tout ceci aurait besoin d’être précisé, étayé. Et puis, y eut-il vraiment en Gévaudan des industriels, des entrepreneurs ?
Notes
1 Basvil le, Mémoire sur la Province de Languedoc (30-XX-1697) ; Mémoire sur le pays de Gévaudan, par M. Lafond, Syndic, 1768 IBN Manuscrits de Saint-Germain-des-Prés), folios 21 à 38. Mémoire sur le païs de Gévaudan (entre 1781 et 179*) (BN manuscrits de Saint- Germain-des-Prés), folios 1 à 20. Il faut ajouter à cette liste un document plus ancien mais d’un grand intérêt : la relation du païs de Gévaudan de la bibliothèque de Mr Seguier, Manuscrits de l’abbaye de St-Germain-des-Prés (BN, manuscrits, 1444 -696). Cette relation dût être rédigée entre 1652 et 1660. Elle évalue la production de l’industrie lainière à « 4 000 charges de mulet ou environ qui rendent 2 800 000 livres soit 600 livres par charge. A raison de 9 à 10 livres la pièce, chaque charge représentait 64 à 70 pièces. Le Gévaudan devait donc produire de 256 000 à 280 000 pièces d’étoffes de laine chaque année.
2 Cf. Enquête sur l’état de situation des fabriques et manufactures ordonné par la circulaire au 30 septembre 1811. AN F112, 1571 à 1580 (citée par Y. Maurin, Thèse, T. II -Annexe XXXVI).
3 Dictionnaire des Institutions de la France, Paris 1923, article « Gabelle », p. 247-250.
4 Cf. Mémoire contenant l’avis de M. de Bernage de Saint-Maurice, intendant en Languedoc, sur la demande faite au Conseil par le Syndic du Gévaudan en diminution du prix du sel (AD. Lozère 1-J-64).
5 Cf. AD. Lozère C. 1815.
6 Dom Devic et Dom Vaissette, Histoire du Languedoc, Édition revue et augmentée, 1876, T. XIV (pièces justificatives), colonne 608.
7 Dom Devic et Dom Vaissette, Histoire du Languedoc, III, Chapitre 5, p. 844-848.
8 Dom Devic et Dom Vaissette, Histoire du Languedoc, XIV, Colonnes 2607, 2622, 2622 et 2695.
9 AD. Hérault, C. 2832. Fonds de l’intendance du Languedoc.
10 André Laurans, Professeur à l’École Saint-Privat de Mende, prépare un travail sur Villefort.
11 cf. AD. Lozère, 1. J.64.
12 Dom Devic et Dom Vaissette, op. cit. XIIII, Livre III, chap. 5, p. 848.
13 Pour tout ceci, Dom Devic et Dom Vaissette, op. cit., XIII, Livre I, pp. 384-389.
14 Sources : AD. Hérault C. 2832 ; AD. Lozère 1. J. 64.
15 Sources : AD. Hérault C. 2832 ; de Genssanne, Histoire naturelle de la province de Languedoc, II, Le Gévaudan, p. 221-269 (Montpellier – 1776) E. Fages, L’industrie des laines en Gévaudan au XVIIIème siècle, Mende, 1907, reproduit in extenso le Mémoire du Subdélégué Lafont relatant le voyage en Gévaudan de l’inspecteur des manufactures John Holker (1764). Sur Holker cf. P. Vayssière un pionnier de la révolution industrielle en Languedoc – John Holker. Annales du Midi, 1967 ; nous renvoyons le lecteur à notre communication au Colloque sur l’élevage, (Clermont-Ferrand, 4-5 juin 1982) au cours duquel nous avons présenté une communication intitulée : L’élevage du mouton en Gévaudan aux XVIIème et XVIIIème siècles. Nous y exploitons les enquêtes sur l’élevage des moutons de 1724 et 1763.
16 Nous nous limitons à cette rapide énumération car nous traitons plus complètement cette question dans notre communication au colloque de Clermont-Ferrand.
17 Cf. Mémoire d’Etienne Lafont, Subdélégué, op. cit. dans E. Fages L’industrie des laines en Gévaudan au XVIIIème siècle.
18 Cf. P. Marres, Les grandes Causses. Étude de géographie physique et humaine, thèse, Arrault, Tours, 1935, Livre 1er la vie économique sous l’Ancien Régime, Chapitre I la vie agricole (l’élevage : p. 44-51).
19 L’ancienne livre du Gévaudan équivalait approximativement à 490 grammes. Sur les anciennes mesures gévaudanaises, se reporter à Albert Fayet, juge d’instruction de l’arrondissement d’orange, Usages et règlements locaux ayant force de loi dans le département de la Lozère, recueillis avec le concours de M.M. les juges de paix de ce département. Bulletin de la Société d’agriculture, Sciences, Lettres et Arts de la Lozère, 1885 ; Table de comparaison entre les anciens poids et mesure de la Lozère c’est le barème de conversion établi en l’an II de la République par l’avoué Cournut, publié en 1899 par le Bulletin de la Société d’agriculture, Sciences, Lettres et Arts de la Lozère.
