L’hôpital de Val Boissière au XIIIe siècle sur un Chemin de Saint-Jacques
menant à Saint-Guilhem-le-Désert (Brissac, Hérault)

Un certain nombre de documents inédits, conservés aux Archives Départementales de l’Hérault, permettent d’éclairer l’histoire et l’archéologie du hameau de Val Boissière, situé dans la commune de Brissac, sur la rive gauche de l’Hérault. Jusqu’à présent ce lieu assez isolé, à l’écart de la route départementale 986 Montpellier-Ganges, n’était connu que comme simple mas, mentionné il est vrai depuis le XIIe siècle dans le Cartulaire de Maguelone 1. Toutefois des détails plus substantiels, en particulier sur son hôpital du XIIIe siècle, placé sur un Chemin de Saint-Jacques encore inconnu, sont contenus dans ce que l’Inventaire de la série G, rédigé par Maurice Gouron, appelle au n° 1787, le Cartulaire de la Prévôté de Maguelone (1140-1355). Dans ce cartulaire, en effet, il est souvent question de Val Boissière (folios 76-84) : en voici les principaux actes, énumérés par ordre chronologique.

1) 1203 – Raymond de Melgueil charge l’abbé Raymond de Boissière de bâtir un hôpital dans un domaine qui lui est concédé en pleine propriété et qui est limité par le chemin menant de Montpellier à Ganges : ego Raymundus de Melgorio dono et in perpetuum pro libero alodio trado et concedo… tibi Raymundo de Buxeria et successoribus tuis fratribus ibi remanentibus et degentibus scilicet quemdam locum ad hospitalem construendum… in Valle Buxeria et… continuatur ab aquilone cum camino qui movet de Agantico et tendit versus Montem Pessulanum.

2) 1204 – Au domaine concédé l’année précédente par Raymond de Melgueil s’ajoute une donation faite par Bernard des Resclauses et par sa femme Florence à Étienne Alvernas, prêtre-fondateur de l’hôpital de Val Boissière (tibi Stephano Alvernacio sacerdoti ejusdem hospitalis fundatori et initiatori). Le domaine primitif, qui était limité par le chemin de Montpellier à Ganges englobe désormais une terre, un jardin pourvu d’un puits nommé puteus londan (« puits lointain ») ainsi que des bois où le bétail de l’hôpital trouvera des glands et de l’herbe : esplectum porcis et bestiis dicti hospitalis in glandis et herbis nemoris nostri de Comba Crosa sicut extenditur a via Molnaresa qui transit ante mansum de Mata usque in Comba Mala de Rato et usque ad mansum de Cabaza. Ainsi les porcs et le gros bétail de l’hôpital avaient le droit de pâturer dans le bois de Combe Crose qui s’étendait depuis la Voie Molnaresa, la Voie « des Moulins » 2, autre nom, à mon sens, du Chemin de Montpellier à Ganges, laquelle Voie, précise le texte, passait devant le mas de la Mate – qui était probablement situé au lieu-dit La Matte, à 1 km environ au S.O. de l’actuel domaine du Pous (commune de Notre Dame de Londres – jusqu’au mas de Cabaza (prononcer « Cabassa ») dont le nom est resté, légèrement déformé, dans le lieu-dit Les Escabasses (cote 384) au N.E. du Pous, dans la même commune.

3) 1211 – C’est à propos de droits divers détenus par les frères Maltos, de Saint-Bauzile, sur le mas des Resclauses, que, pour la première fois est identifié l’ordre monastique qui, depuis 1203, a été chargé d’administrer l’hôpital de Val Bouissière. Il s’agit de l’ordre du Saint-Esprit, ordre créé en 1197 par Guillaume de Montpellier et dont l’histoire est mal connue, étant donné, comme l’indique le Répertoire de la série H des A. D. de l’Hérault, en cours de publication, que la plupart des documents le concernant ont été détruits, en tout cas dans la maison-mère. Le texte indique en effet que la vente s’est faite dans « l’église de l’Hôpital du Saint Esprit » (Acta sunt hec in ecclesia hospitalis Sancti Spiritus) sans préciser où se trouve cette église. Comme nous la verrons un peu plus loin, ce n’est qu’en 1248 qu’il sera question de l’existence d’une chapelle – et non d’une église – à Val Bouissière. L’église en question est donc très probablement celle de la maison-mère, à Montpellier.

4) 1214 – Il y est dit que le mas des Resclauses est situé dans la paroisse de N.-D. de Londres (in terminio mansi de Resclausis qui est in parrochia Sancte Marie de Lundris) tandis que les mas de Cabasse et de Val Bouissière sont dans Saint-Bauzile (mansi de Cabaza et mansi de Vallis Buxeria qui sunt in parrochia Sancti Baudilii). Dans ce document Raymond de Melgueil, qui fonda l’hôpital en 1203, donna en bail à l’abbé Bernard (tibi Bernardo presbitero procuratori ejusdem hospitalis) des terrains, situés dans le mas des Resclauses contre la redevance annuelle d’un mouton ou de 14 sous de Melgueil ainsi que la tête et les pieds de tout sanglier capturé (si porci cenglari ceperentur debitis michi caput et pedes) ainsi que le premier cerf.

5) 1218 – C’est à cette date du 15 février 1218 qu’est mentionné pour la première fois le nom de Saint-Jacques (hospitali Sancti Jacobi de Valle Buxeria). Ce qui indique non seulement qu’il y avait à Val Bouissière une chapelle au nom de ce saint dont l’existence sera confirmée en 1248, mais encore que cet hôpital voué à saint Jacques était situé sur une voie différente de la Via Molnaresa, autre nom du chemin de Montpellier à Ganges.

6) 1248 – Trente ans après, le nom de l’hôpital est confirmé (hospitale Sancti Jacobi de Valle Boesseria) et, comme l’indique la subscription de l’acte (Acta in capella Valus Boexerie), il y a dans le lieu une chapelle qui jalonne un Chemin de Saint-Jacques encore inconnu.

En effet on voit bien sur le terrain deux chemins distincts :

a) l’un passe à La Baraque, où habite M. Antonin Barral, qui a bien voulu m’accompagner lors de la visite des lieux. Ce chemin arrive au Sud du Col de la Cardonille et descend vers la vallée de l’Hérault qu’il atteint à Saint-Bauzile-dePutois.

b) l’autre passe à Val Bouissiére où habitent M. et Mme Cantelaube que je remercie pour leur accueil. Le seul secteur qui en ait été conservé est son parcours entre Val Bouissière et la route départementale qu’il atteint un peu au-dessus de l’endroit où l’on peut admirer près du fleuve Hérault la grande Meuse qui servait à irriguer la plaine riveraine (cf. Bulletin du G.R.E.C., n° 70, pp. 34 et 35). De là, le chemin, aujourd’hui détruit, parvenait rapidement au Pont d’Issensac, où il franchissait le fleuve Hérault et gagnait Saint-Guilhem-le-Désert par Le Causse de la Selle. Au Nord et non loin de Val Bouissiére ce chemin rejoignait le chemin de La Baraque, qu’il croisait et, au lieu de se diriger vers Ganges par la vallée de l’Hérault, obliquait vers le Nord-Est par la vallée de l’Alzon que contrôlait le château de Montoulieu dont le seigneur Bernard-Pierre de Montoulieu, réclamait en 1233 sa part du mas de Cabasse.

Le premier chemin, celui de Montpellier à Ganges, s’arrêtait, comme on l’a vu, à La Baraque, qui est, comme son nom l’indique, un lieu où les muletiers ou les rouliers pouvaient se ravitailler sur la route même, en dehors des agglomérations dont ces baraques dépendent. C’est ce qui explique pourquoi au XIVe siècle, dans la liste des péages prélevés par l’évêque de Maguelone, figure le nom Vallis Buxeria : predicta pedagia sunt consueta levari in locis… de Valle Buxeria. Cela veut dire que le péage était prélevé sinon à Val Bouissière même qui était éloigné de plus de 1 km de la route Montpellier-Ganges, mais dans un terrain dépendant de Val Bouissière dont nous avons vu l’extension considérable vers l’Est.

Ce terrain était probablement appelé au XIVe siècle La Combe pour autant que l’on puisse en juger par un document sans date – mais au plus tôt de la fin du XVIIIe siècle – conservé aux A.D. de l’Hérault (G 1495) : le mas de La Baraque dit de La Cardonnille anciennement appelé mas de La Combe, confrontant du levant les terres du château du Pous, du couchant la Rivière d’Eraud, du vent droit les terres de La Cardonnille et du midi les terres du mas de Val-Boissière.

Le chemin de Montpellier à Ganges, desservi par La Baraque de Val Bouissière, était le chemin des marchands tandis que le chemin de Saint-Jacques, desservi de 1218 à 1248 au moins – selon nos textes – par l’hôpital de Val Bouissière, était le chemin des pèlerins qui passait obligatoirement par Saint-Guilhem-le-Désert.

Saint Guilhem-le-Désert est en effet une étape prévue par Le Guide du Pèlerin de Saint-Jacques de Compostelle 3, qui recommande à ceux qui vont à Saint-Jacques par la voie toulousaine de ne pas manquer d’aller visiter à Saint-Guilhem-le-Désert le tombeau du saint : qui per viam Tolosanam ad Sanctum Jacobum tendunt beati confessons Guillelmi corpus est visitandum.

Nous savons ainsi que les pèlerins de Saint-Jacques-de- Compostelle qui venaient du NE de la France ou au-delà, dans la mesure où ils voulaient prendre la via Tolosana, devaient passer par Saint-Guilhem-le-Désert, d’où ils pouvaient ensuite facilement accéder à Béziers et à son église consacrée à saint Jacques. Ils avaient donc tendance, à partir du Rhône, à couper court vers le fleuve Hérault, où était Saint-Guilhem-le-Désert.

Ce passage devait être possible devant Pont-Saint-Esprit (Gard) où, en 1309, fut enfin inauguré un grand pont projeté au XIIIe siècle (Cf. H. P. Eydoux, Monuments Méconnus, Paris, 1978, pp. 247 sq. : « Dès le début du XIIIe siècle, les prieurs envisagèrent de construire sur le Rhône un pont, pleinement justifié par la position géographique du lieu, qui soudait plusieurs provinces : le Languedoc, la Provence, le Comtat Venaissin, le Vivarais, le Dauphiné… Pont-Saint- Esprit était un grand carrefour où affluaient notamment les pèlerins venus de l’est et se rendant à Saint-Gilles, dans le Gard, et à Compostelle. »)

De sorte que dès le XIIIe siècle – l’hôpital Saint-Jacques de Val Bouissière est daté de 1218 -, ils ont traversé en biais l’actuel département du Gard suivant un cheminement à préciser (sur lequel était peut-être Thoiras, à en juger par l’église Saint-Jacques de la localité). Ils sont ainsi arrivés à Val Bouissière par la vallée de l’Alzon, ont passé l’Hérault à Issensac, pour poursuivre sur Béziers et la voie Tolosane.

L’hôpital de Val Boussière est doublement important, d’abord parce qu’il constitue un nouvel hôpital, peu connu, en 1218, ensuite parce qu’il fait apparaître un Chemin de Saint-Jacques fondé en 1203 et consacré officiellement à saint Jacques, inconnu. Au XIIIe siècle Saint-Guilhem-le-Désert était donc le lieu de confluence des Romieux proprement dits, c’est-à-dire des pèlerins allant à Rome, vers l’Est, et des Jacobites qui faisaient cap vers l’Ouest, vers Compostelle par Toulouse.

Les uns venaient de N.O., de Rodez et Millau par La Trégène 4, qu’ils quittaient après avoir passé la mare de La Trivalie (commune de La Vacquerie, Hérault), là où, à pied, par Azirou et Faissas, ils descendaient au-delà des Fénestrelles sur la vallée de Gellone. Les autres, que nous n’avons pu suivre que sur quelques kilomètres, venaient du NE, par Pont-Saint-Esprit, au-delà du Rhône.

Nous souhaiterions que le fragment authentique de Chemin de Saint-Jacques, entre Val Bouissière et la D 1, soit conservé et signalisé.

Notes

1.Hamlin F.R., Les noms de lieux du département de l’Hérault, Poussan, 1983 [= DNLH], p. 402.

2.Molnaresa est en langue d’oc un adjectif issu de molnar « emplacement de moulin ».

3.Texte latin du XIIe siècle, édité par Jeanne Viellard, Mâcon, 1938, 46.

4.Sur La Trégène, du Pont-Vieux de Millau au Pont du Diable de Saint-Jean-de-Fos cf. le HCH de 1995 et de 1996. Bulletin de la Socité Archéologique et Historique des Hauts Cantons de l’Hérault.