L’espace et l’homme des champs : Enclos et clauza
dans l’archive et dans le mémorial du Languedoc-Pyrénéen
L’espace et l’homme des champs : Enclos et clauza
dans l’archive et dans le mémorial du Languedoc-Pyrénéen
L’histoire rurale n’a plus rien à dire. Sauf à relancer le débat dans les recoins de l’espace et de l’homme. Comment être paysan ? Comment donner signification à des choses qui paraîtront à d’aucuns insignifiantes. Nous voulons très naïvement relire les données de l’Archive, repenser le mémorial de la Communauté, savoir perdre son temps afin de mieux comprendre. Retrouver des faits culturels du Haut-Languedoc, en ces pays d’Alet et Mirepoix la petite métairie de Candide à côté de la grande formule de J.-J. Rousseau, qui est sans doute un grand sophisme, « le premier qui eut l’idée de s’enclore ». Ce premier-là, en notre culture au sens large, il doit s’agir d’un notable et législateur, d’Uruk-aux-Enclos, où se produisit Gilgamesh, jusqu’à Montpellier-aux-Enclos. Des murs murant les villes et puis des villages. Des jardins hors les murs, sous les murs de la ville, hors de l’enclos et clos à leur tour.
L’enclos possible aux uns, impossible aux autres. Cet enclos, envié, esquissé par les paysans et repris innocemment sous nos yeux par des citadins qui s’installent dans les ronces et les orties. L’habitant des villes rêve d’espace clos et d’enclos. Et le paysan de toujours est à prendre comme il est, entre le clos et l’ouvert.
On ne refait pas l’histoire. Il suffit d’accepter tout le donné, prendre l’espace familier de l’homme tel qu’il nous est donné par le document. S’installer dans le réel, les mots et les nombres les possibilités et les modèles selon les contrées. Savoir que l’imaginaire et l’action sont inséparables, à chaque génération et dans la longue durée. On rêve d’enclos, de métairie. On a toujours eu des jardins clos. On n’a pas créé de bocage ici. La « baralha »… c’est un grand mot, une mauvaise bonne chose, ou encore l’inverse, une bonne mauvaise chose.
Sans doute nous nous garderons de parler d’inconscient collectif et de mentalités. Ce dernier mot, du 19e s., entrera tard, après 1920, dans le dictionnaire de l’Académie. Valoriser des espaces qui sont le quotidien et l’humain. Délimiter un champ linguistique. Déborder sur l’imaginaire.
Je vous dirai d’abord de l’enclos, les modèles déformables, la sémiologie avec les structures. Ensuite de la « fermeure des possessions », l’institution le sériel des « clauzas ». Enfin, le contentieux inévitable, tant il est de mauvais bergers, mauvais sujets au village. Il leur faut donner de loin en loin une bonne leçon.
Au demeurant, l’idée je la cherche, comme tout un chacun, je plains ces historiens qui savent à l’avance ce qu’ils vont découvrir. Pour moi, chaque dossier de village et de hameau est signifiant par l’écrit et le non-écrit. Faute de mieux, nous conclurons par esthétique et éthique de l’espace agraire.
I – De l’enclos
1 – Les mots, les nombres, les modèles.
« Enclos » et « clauza » – prairie close – sont deux mots de l’archive et du village. Le premier, avec un O, non diphtongué, semble importé ; le second sonne normalement à l’oreille occitane. L’étymologie est la même de latin claudere, clausus (A. Dauzat), mais les sens diffèrent. Je ne vous apprendrai rien en vous disant qu’on ne fait pas l’histoire avec l’étymologie.
Le clos est une chose simple, un espace bien fermé, comme le clos de la chèvre de M. Seguin, comme des rectangles bien dessinés des caractères chinois. L’enclos est un espace différent, plus vaste, un projet d’assemblage de pièces et de morceaux, et encore un rêve de liberté dans et par l’espace. Comme une réalité de l’histoire silencieuse. Comme un projet familial et vital que l’on se transmet dans le plus long terme. L’espace peut être clos par le mur murant par la claie du bercail, par la barre (une tige d’arbre long ou de jeune sapin) par la haie, le mot francique n’a pas été retenu, on a utilisé la « barralha », qui désigne une association végétale, ronces, prunelier, ormeau, églantier, formant barrière et abri… Et encore la « barralha » artificielle, des buis fichés en terre, tenus par barres transversales.
La terre close est partout depuis le moyen âge, Marc Bloch le savait. En pays d’Oïl : le clos, la clauserie, closel et autres. En Pays d’Oc le Ciaux, hameau de Montjardin dans la Baronnie de Chalabre ; « al clauzal », (on peut avoir « plauzal » par accident), « clauza » et ses dérivés « clauzeta », « clauzal », « clauzalet » Clauzel est nom propre à Mirepoix. Et puis il y a tant d’autres espaces semi-ouverts, clos seulement par la ligne du rêve, vers le ruisseau et vers le breil, vers la serre, vers l’horizon. C’est cela un enclos.
L’enclos a des sens différents. Avec les textes, affluent les connotations. A chacun son enclos, à chacun sa clôture d’enclos, à chacun son insularité dans l’espace. Les deux mots enclos et « clauza » vont à la rencontre l’un de l’autre : la « clauza » peut jouxter l’enclos et fusionner avec lui tout en demeurant la prairie de l’enclos. Ce dernier est assemblage d’espace. Pour parler abruptement, il part de l’horizon, et puis du vallon et puis du bâti. A la limite on aura la maison seule, puis la maison et son « paty », devant ou derrière, deux, trois, quatre éléments autour. Très simplement il y a le grand enclos, et le petit enclos, enclos sans le nom.
Tout d’abord, chaque paroisse fut un enclos : « Maison dans l’enclos de Sonnac »… Il n’est que de relire les reconnaissances et transactions des 16e et 17e s. A Rivel, en 1616 : « Dans l’enclos de lad.terre et seigneurie dud.Rivel ». L’enclos relève ainsi de l’espace visible, mesurable à l’œil, délimité à vue d’œil. Un espace familier en notre piémont où le relief ferme le terroir. Lorsqu’en 1594, les experts, dans la recherche du diocèse d’Alet, fixaient les limites de chaque consulat, ils alignaient 30, 40 toponymes sur la périphérie. Les toponymes, ces gardiens du grand enclos.
Le fief en tant qu’unité devient enclos. A Tréziers, en 1763 : « 16 sols, 6 d. pour 16 set. 2 qu. tant en prés que terre labourable, herm, de l’enclos du fief ». C’est le contenant, le fief, qui est l’enclos et non la partie inféodée. L’enclos est encore lié aux murs du château et de la ville. En 1671, le Baron cède à un marchand « la faculté d’agrandir une lucarne qu’il a, à la muraille de l’enclos dud Chalabre ». On perce un peu plus le mur, la ville bientôt fera éclater cet enclos. « Le château et la maison seigneuriale, 100 Cannes, environ 50 set. enclos de murs, vignes, bois, garennes, aire, pigeonnier ». A Nébias, aussi, les maisons sont dans l’enclos. Enclos, tantôt le participe, tantôt le substantif.
Mais l’enclos est aussi sans mur, sans haie. A Saint-Jean-de-Paracol, vers 1730, un tenancier possède un lopin dans l’enclos de la pièce d’un autre. Une enclave. Cela n’a rien à voir avec la clôture, une parcelle dans un contenant plus vaste ; et nous amène à l’idée de ce remembrement imaginaire qui précède le remembrement institutionnel. Celui qui possède un espace dominant pense enclos ou rêve de l’enclos, c’est-à-dire d’un contenant plus vaste. L’enclos à la petite échelle, appelons cela l’espace de la ménagerie au village. Qui a portail sur rue réalise une certaine autonomie. Les historiens abusent de l’expression « coq de village ». Ces notables sont choses normales du point de vue économique : en notre Languedoc, le modèle cour-maison-cave-écurie-portail. On le trouve, ce portail, à Belcaire en 1780. Un tenancier, Levi, époux Camurac, de Lévis, veut interdire à son voisin qui revient de la « hièra de la renda », de passer par son sol, quand le portail est fermé. Servitude de passage ? Aires qui communiquent ? L’autre a-t-il un passage incommode ailleurs ? L’on doit imaginer ces situations, le greffier des ordinaires n’ayant pas eu l’idée de préciser.
A la limite, l’enclos est l’espace privatif autour de l’habitation, cet ensemble : bâtisses, passages, aire, jardin… Avec ou sans « fermure », une barre, une « gandola », côté rue suffisent. Il y a bien des degrés d’enclos le premier : la maison seule, quand on est coincé dans un village, quand on a été démembré dans le hameau. Le second : maison et « hièra », maison et « paty », maison et jardin, maison et pailler. On dit : la « grange », comme les gens bien. Le troisième : maison, aire ou « paty », jardin, soit trois espaces. Et puis quatre, cinq, six, sept éléments. A la sortie du village, sur la périphérie, verger, pré, champ « clauza ». Cette distribution des espaces alimente la stratégie de chacun. C’est-à-dire le rêve qui commande l’action à venir avoir un « barry » tout à soi dans le village ou partie de « barry », un espace avec liberté de circulation et de repli. Chacun chez soi au village.
2 - L'enclos sans le nom au village
L’archéologie de l’habitation rurale si l’on veut. A défaut de pailler et de « couvert-cabanat », qu’on attend longuement en diverses localités, la maison suffisait aux besoins de l’exploitation. Une demeure et quelques lopins, on appelle cela la micropropriété. Mais la petite propriété n’est pas mieux lotie, c’est la maison en hauteur, visible encore ça et là, bétail en bas, fourrage quelque part, cochon sous l’escalier. L’habitation au premier, le grain au grenier dans une caisse de sapin. Le centre de l’exploitation, sous Henri IV, c’était le « cap-cazal », en pays de Sault. Le sens de « cazal » ayant bien changé depuis le haut moyen-âge.
A Roquefeuil, un « carrier » permet de passer de la rue vers une aire cachée derrière les maisons.
A peine de toujours empiéter sur la rue, la demeure se doit d’avoir deux ou trois annexes, nécessaires sur le plan matériel, équilibrantes sur le plan humain et communautaire. Nous dirons d’abord le « paty » ou la « lougade » ; ensuite le sol ou l’aire, la « hièra » de nos textes ; le jardin enfin. On peut pour le moment négliger ce dernier, essentiel, et bien venu près de la maison, mais il n’y a pas de place pour lui, au milieu d’un village compact. On l’a su rejeter à la périphérie à l’abri sous le rocher et sous les murs près du ruisseau, plus loin, « as horts d’abalh, as hourtals ». On est mieux loti sur le pourtour des villages. En certains « barrys », « jardrin » (sic vers 1700), « ferratjal », « canéba », un pré ou « clauza » et même un champ, jouxtent l’habitation. Vous me direz qu’il n’y avait qu’à quitter le centre pour émigrer à la périphérie. On a su le faire quand les moyens l’ont permis. Qui habite au centre, même dans le hameau, est coincé. L’éclatement en deux, trois, quatre unités, de la tête de l’exploitation, dessert l’exploitant et sert peut-être le fait communautaire. Vivre ensemble, d’abord se supporter, ensuite s’entraider. La coutume en chaque seigneurie a présidé à la distribution de l’espace. Nous savons par un bail à fief de Ste. Colombes-sur-l’Hers en 1761 que le Marquis de Puivert, Président au Parlement de Toulouse, cède partie de son champ pour construire une maison dans l’alignement de la rue. Le terrain pour le logis et une sortie derrière : 2 sols de censive » ; « la maison donnant sur la rue, entourée de quatre murailles, à deux planchers : la muraille du midi moitié sur son fonds, moitié sur le fonds du seigneur, pour qu’au cas qu’il vienne à bailler du fonds à quel qu’autre particulier, il puisse appuyer à lad.muraille, en payant la moitié d’icelle ». Le cahier des charges impose la mitoyenneté. Il faut de l’autorité pour construire un village, économiser la chaux, la pierre et le bois : édifier en hauteur.
Ensuite interviennent les partages selon le droit de chaque seigneurie. Chez nous, les us et coutumes de la Vicomté de Paris. On partage les biens à deux, à trois, à quatre. Quand le code réservera une part à l’aîné, ce « quart » ce sera la maison. On apprécie l’importance du bâti même si la censive est minime, même si l’allivrement est modique. Aire, pailler, « paty », jardin, terres, seront bien partagés ou indivis, et les unités changeront de main avec le temps. S’il y eut enclos au départ, dans les barrys de Sault, dans le cammas du moyen-âge, que reste-t-il après deux siècles ? Le droit romain n’est pas le droit saxon. L’exemple d’Espezel et Camurac méritent d’être repensé 80 à 90 maisons en 12 et 22 barrys. Ceux-ci ne sont pas des quartiers de village au sens étymologique, ce sont des aires anciennes ou des enclos de 10 ares maintes fois repartagés. Les deux villages sont comme des croix de Lorraine à 6 ou 8 branches. Avec des noms qui renvoient au vieux maître.
3 - Le « paty »
C’est l’une des pièces maîtresses de l’ensemble que j’ai appelé l’enclos sans le nom. « Paty », « patu », (« patis » au pluriel) et encore « patut », « patil ». On a « patilasses », les ruines. La « hiera », « yera », sert à battre le grain au soleil, ensuite à garer n’importe quoi. Le « paty » n’est pas forcément au soula, il est « au devant » en gros c’est l’espace qui reste quand sur un petit terrain on a bâti une maison ou un ailler. Quelques cannes, de 2 à 12, soit de 6 à 36 m². A Nébias on voit une « longe » et des « lougades ». Chaque maison ayant « lougade », ce mot paraît le synonyme de « paty ». A Peyrefite les deux (« paty » et « lougade ») ont même allivrement. En Chalabrais les deux termes, mais l’un paraît avoir la préférence. Un mot existe, on ne s’en sert pas. On ne trouve pas la « lougade » en Pays de Sault. Là surgit le « rébus », un dépotoir, un débarras. En deux ou trois localités surgit l’« emprieu » ; tantôt « sive communal », tantôt « confrontant l’emprieu de la commune ». Mais encore l’« emprieu » privatif du compoix cet « emprieu » de 1715, à St. Jean-de-Paracol, cédera au « paty » en 1730. Revenons à ce « paty » qui n’est pas toujours bien défini, et pour cause. Voyez Mistral, Cayla, l’Abbé de Sauvages… Alibert aligne cinq ou six sens très valables. Mais le pâtus, le pâtis, nous semble provenir de racine différente. Godefroy pour le moyen-âge donne cour, préau ; ceci est précieux. On songe aussi à latin « patium », castillan « patio ». Passage conviendrait. On le trouve à Aunat en 1678 : le « paty » ou passage.
C’est, attenant aux murs, un découvert qui peut-être couvert avec économie de moyens. Mais cet espace peut être ruines ou masures : « al paty de la borda de mauget »… « jardin et patu de l’ancienne presbytérale ». « Paty » près de la maison, passage, sortie. « Paty » près l’étable, le fumier. « Paty » muré. A St-Jean, le « paty » ou galinière. C’est encore vrai, à la Digne d’Amont, le « paty » derrière l’écurie est la volière. On attendait la basse-cour, elle vient à son heure. Le « paty » n’est jamais jardin (Tautavel). A Quirbajou, il est devenu le petit hangar appuyé sur trois murs déjà en place.
4 - La métairie, modèle d'enclos au sens large
La commodité d’exploitation en nos pays ouverts, c’est d’une part la métairie hors du village et d’autre part l’enclos sans le nom au village.
La métairie est rarement près du village. Elle peut occuper tout un vallon, ou un recoin perdu dans les bois.
L’historien du moyen-âge sait qui a précédé qui : villa/village, manse/cammas, cazal condomine, borde et métairie.
La métairie fut créée en son temps. Ce modèle-conquérant a permis le remplissage de l’espace, le dédoublement de l’habitat. Dans le Poitou un grand domaine est divisé en 4, 8, 16 métairies. Dans le Sud-Ouest et dans le Haut-Languedoc, existe la grande borde, la ferme près du château, la Grange, la Prade, qui furent un temps propriété des seigneurs, aliénées à leur heure. La Condémine, c’est toujours un grand mot. Tardivement on les retrouve comme simple nom de lieux, jalons de l’autre histoire.
Et les petites métairies, les métairies de la forêt, « las Bordas del Bosc » (hameau lâche créé par essartage), dans les clairières de Puivert et de Rivel. Le seigneur donne l’espace suffisant pour édifier une habitation avec terres alentour, un « blot » en deux ou trois pièces. L’habitant a su reconnaître au préalable le point d’eau. Trop souvent l’acte de fondation ne nous est pas parvenu.
A Tréziers on sait encore nous dire vers 1760 comment faire la métairie. Il suffit d’obtenir deux ou trois setérées de terre à la censive, assez « pour faire une métairie, aire, jardin… ». Comme un enclos de un ou deux hectares. La métairie de Riquet : 15 cannes, 2 set., 1 qu. de terres labourables, vigne, près. Le surplus est à l’agier. On peut défricher le vacant du seigneur, le champart est le ticket modérateur.
Il y a métairie et métairie. Au temps des Marquis, une poule valait 6 deniers en 1700 et 1 sol en 1760. Sous Louis XIV on trouve demandeur à un sol la setérée (deux gélines pour 1/2 hectare). Sous Henri IV, on obtenait facilement des lots de 60, 100 et 200 setérées à 1 sol et 2 sols l’unité, dans les vacants au nord du château de Puivert. Un dicton des Corbières a retenu la leçon : « La terra à dos sóous la corsa de la lhèbré » : entendons une censive de 2 sols par setérées, et le dit sera récupéré par l’histoire rurale.
Des métairies naissent sous nos yeux, près de Campferrier, la métairie du Carme est au premier stade en 1750 : maison (26 cannes), « paty », champs et près 5 set. 1/2. Ce sera plus tard une borde.
La métairie est un modèle simple et cohérent, qui a tenu dans les bonnes terres du Razès, du Mirepoix, du Lauragais. Dans la chenaie du Chalabrais, l’histoire a tourné la page, le chêne à repris ses droits. Les anciens propriétaires ont cédé leur espace en locaterie perpétuelle. La rente est minime mais comme l’écrit Boutaric, c’est la seule possible.
Au temps de l’or blanc, on avait suffisamment de terre pour la bête à laine. Les inconvénients : la pente, le sol infertile, les chemins impraticables, l’éloignement. De 1870 à 1970, le désert français.
5 - Les formules d'enclos
On peut compter les maisons ayant un espace d’enclos. Paradoxe de l’histoire rurale, ce qui a pu être au départ un projet de commodité, de libre espace, le manse, est devenu plus tard le « cammas » ou notre hameau ; il a été divisé en deux, en quatre, en dix, en vingt. Le « cammas » de Bernard Arnaud, près Lagarde de Mirepoix, s’appelle Malematte. A l’inverse, nos hameaux deviendraient métairies, n’était l’envahissement de citadins, rêvant aussi d’enclos.
Le hameau déborde facilement sur la terre proche, c’est son génie.
d) En Haut Razès. Exemple des Bernots (près de St. Jean-de-Paracol). L’« emprieu » de 1715 est devenu le « Paty » en 1735. La formule de 1715 : 16 tenanciers, 18 maisons, 3 à 4 paillers et couverts, 6 emprieux, 3 patis. Celle de 1730 : 16 m, 12 p, 8 patis, 6 aires indivises et 9 aires privatives. Cette localité, tout en longueur sur une rue étroite porte en elle un germe de mort. Il est impossible de tourner avec la charrette. Le dilemme, construire au dehors ou partir.
II - Las clauzas
1 - Le sériel et la problématique de la terre close
La « fermeure des possessions » vient de loin. En pays forestier on se sert dans les forêts du Roi et dans les bois du Seigneur.
L’histoire sérielle nous impose de nombrer les choses l’histoire institutionnelle accentue les accélérations vers la modernité. Laquelle modernité existait avant. La toponymie retarde, c’est-à-dire met un temps à se couler dans l’écriture. Un certain flou protège l’histoire rurale. Le bon sens doit accorder la réalité quand il y a trop de désaccord entre localités, entre le chiffre, le mot et le paysage.
Chacun de nous peut faire, en reculant, l’histoire d’un paysage familier. Un propriétaire à 3 « clauzas », l’une (la plus grande), le « clauzal », jouxte l’enclos et la parachève. Une autre, le « clauzalet », est un pré devenu verger, enclavé parmi d’autres clos assez mal clos. Certainement fermé quand on y engraissait l’agneau vers 1890. Une troisième la « clauzeta » est sans clôture actuellement, enclavée dans un espace découvert, mais que nous avons vu protégé par des claies de buis, du côté du chemin seulement. Les deux enclaves font problème. Convient-il de trop bien clore quand on doit passez chez l’autre. Et si huit et dix petits prés étaient protégés par les deux ou trois de la bordure côté chemin ? Est-il raisonnable de clore des prés grands comme des jardins (un boisseau, 2 rusquets. 20 ou 30 cannes).
Les prés étaient tellement petits, au 18ème s., que les claies du bercail pouvaient contenir les agneaux. Le fait parcellaire oblige à trouver un modus vivendi. Tout un secteur, tout un ensemble pu être baptisé « a las clauzas de… ». Espace protégé.
Les vergers jouxtent les maisons ou bien sont situés dans des tènements dits « à les clauzes ». Ce sont les vergers qui sont les clos : des talus, vers la rivière, des pruniers, des noyers, des pommiers et des poiriers que l’on doit protéger contre les caprins. On a ici des chèvres et des vergers. II a fallu inventer le clos. La chèvre pâturera dans les broussailles des vacants. Les espaces protégés sont 23 et 38. Les clos l’emportent sur les jardins.
J’utiliserai les Reconnaissances de Puivert en 1748-1752. Rares sont les vignes, une à Campeille, deux ou trois ailleurs. Les espaces privilégiés sont les jardins et les ferratjals, nombreux à la Ville, à Campferrier… Pour les prés, on attend encore le mot « clauze ». On parle de prés autour des hameaux : la toponymie donne la solution :
Nous pourrions conclure, les prés viendront quand la législation accélèrera le mouvement après 1760. Mais la toponymie remet en question ce schéma trop simple. « A les clauzes, anciennement al servié » : jardin, « à les clauzes » pré « à la clauza » maison : « sur les clauzes »… Il en serait de même à Campgast et ailleurs. Il est une tradition de terre protégée. Le compoix de 1752 dirait-il les choses autrement ? Nous avons des clauzes à Ste-Colombe en 1720. A Camurac en Pays de Sault en 1678 et 1718 : on les trouve à Lescale et Puivert avec le vieux nom de pré ou de verger.
L’édit de Colbert, la législation de Louis XV, le code rural, le législateur accélèrent un mouvement de fond. L’instinct et le bon sens précèdent l’acte législatif.
2 - Les « clauzas » en Pays de Sault
Dans le Saltus, assez riche en prés et très riche en pâturages, les clos sont là, au XVIIe siècle. Ils servent à regrouper le bétail, à faire pâturer les bêtes aumailles et les agnelles. On engraissait l’agneau à l’herbe verte à Puivert, au 19e s. « On les faisait venir » avec lenteur au temps de Colbert.
A Camurac vers 1675/78 (alt. 1150 m), l’enclos-modèle est du type : « M-B-H-J-Ca-Cl ou M-P-H-J-Ca-Cl ».
A Roquefeuil, entre 1714 et 1779, la clôture se met en place avec modération. Les « clauzes » sont une douzaine seulement en 1714, chez des Sieurs et quelques ménagers. Un « bary » porte le nom : « Al clauzal ». Plusieurs habitants ont des clos à la « Vieille », un site au-dessus du village. Ici on a certainement autre chose à faire qu’à murer des enclos. En 2 générations, entre 1714 et 1779, on a bâti 61 maisons et 61 paillers de plus. Même des hangars dans les métairies. On a construit à pierre et chaux au premier étage, on a mis des toits de tuiles. La clôture murée de Colbert n’est guère de mise en milieu pauvre.
III - Le droit nouveau. Le contentieux
La fermure des possessions est antérieure au 16e s. Il y avait un garde-terre, un procureur juridictionnel et un juge des ordinaires en chaque village conséquent. Le jardin a fait son chemin, de siècle en siècle, il n’est que de lire les compoix. « Jardin, dit caneba ». Ce qui signifie qu’on a changé de contenu.
Sous Colbert, la forêt protégée fait reculer la chèvre. Et la guerre aux caprins sévit avec fureur en Languedoc vers 1725. Point d’écologie avec des chevriers. En 1669, le droit de murer. Mais a-t-on le temps et le moyen de charrier de la pierre pour s’enclore quand il faut et qu’il vaut mieux construire des bordes et des paillers ? Le sériel montre le sens de l’histoire ou le bon sens des ruraux. Après 1760, le droit de clore ses héritages puis la protection des prairies artificielles. Ce sont là des herbes cultivées, dûment semées. La graine est chère. Tout cela annonce le code rural de 1790 dans un espace agricole débarrassé de la dîme, de la directe et des derniers droits seigneuriaux. L’essentiel en trois lignes
- Tout propriétaire peut clore ses héritages.
- Sauf droit de passage à accorder aux terres enclavées.
- Le droit nouveau l’emporte sur les formes de pâturage, fondées sur la coutume et l’usage. (Sont réservées des titres privés fondant des droits de pâturage).
Nous avons, il y a quelques années, écrit du pays de Sault et du chant des pâturages. Ovins, bovins, bêtes à la montagne, bêtes aumailles troupeaux de chevaux, chacun ayant son nom : vacade, bouade, ramade…, et les bergers : ramadiers, vacquiers, agassiers etc.
Les consuls et puis les maires ont fort à faire en 1770 et 1794, en 1806, en 1830, pour protéger tout le paquet de plantes nouvelles : sainfoin et luzerne, pommes de terre et navets, betteraves. Et encore la deuxième herbe, le regain. Il ne restera au berger, sur les prés, que la troisième herbe quand vient la gelée en octobre. Les droits des uns cèdent aux droits des autres.
L’économie de culture l’emporte inexorablement sur l’économie extensive. Le parcours a reculé. La vaine pâture perd son dernier bastion. Resteront des chaumes et des greits. Les prairies, l’hiver seulement.
Minces sont les documents de justice seigneuriales d’avant 89. On voit beaucoup plus clair dans la justice de paix au 19e s. et dans quelques registres de villageois. Litanie sans fin : les bergers sont une plaie. Des mauvais sujets au village, récidivistes, insolents. Possédant mille astuces, un bâton et le mot de Cambronne à la bouche : « Il répondit qu’il l’em… ».
Le Village de Camurac délibère au 8 thermidor 1794. Ici une bonne nouvelle arrivera de Paris dans 2 ou 3 semaines. Le Maire a pour lui le long terme, Robespierre non.
« Voyant que dans des communes voisines, on est dans l’uzage de faire tous les prés devoise (sic), pour après y faucher le regain, que dans celle de Camurac les prés sont aussi fort bons pour faire de regain ; et qu’on pourroient aussi suivre les mêmes uzages que les voisines et si l’assemblée le juge convenable, il n’a qu’en délibérer ».
« la susdite assemblée après avoir mûrement examiné tous les avantages que les propriétaires des prés pouroient retirer du regain qu’ils pourroient faucher, a delibéré que de suite que l’herbe fanal sera finie, le public sera averti par un cri public que tous les prés en général dépendant de la commune de Camurac seront devois, dans quelques cantons, qu’ils soint. Et qu’il est ait déffense à tout particulier de mener aucune espèce de bétail dans aucun pré dépendant de la susd. commune même à eux appartenant.
« Excepté que le particulier ne puisse entrer sans porter aucun dommage au voisin ou avoir la permission de son voisin pour pouvoir y passer ; que ce devois, n’aura de durée que du moment que l’herbe fanal sera faite jusques à l’approche de St-Michel de Septembre vieux style.
« Que si cependant, il venoit que le gros bétail fût en souffrance par rapport à la très grande sécheresse et à la stérillité de l’au, la municipalité est authorisée à avancer l’entrée du devois, même d’en donner une partie en faisant avertir par un cri public, quatre jours à l’avance, que quiconque pourra faucher lÉdit regain, le fauchera dans le délai de quatre jours ».
On ne badine pas avec les règlements. Le Maire a des pouvoirs de police municipale. Le garde-champêtre relève du conseil, à lui d’opérer. Formule universelle en son temps, aphorisme qui est l’expression d’un culturel pastoral : « l’herbe est faite pour être mangée ».
Les bergers de chez nous l’ont retenue longtemps. L’homme du jour, défenseur du droit nouveau, c’est le garde-champêtre en ses tribulations. Assermenté, il a remplacé au 19e s. le garde-terre mal payé. Pauvre piéton entre l’enclume et le marteau, révocable pour incapacité, et révoqué pour excès de zèle. Haï des uns parce qu’inactif des autres parce qu’infatigable. Il faut rendre à ces silencieux de l’histoire la place qu’ils méritent. L’on jouit de leurs rapports, le degré zéro de l’écriture rurale, la seule écriture qu’on ne saurait mettre en cause. Ils disent plus en peu de lignes, en un français phonétique, que ce qu’on trouvera dans les livres. La bonté de l’homme, un mythe qui s’effondre en trois lignes du garde-champêtre. L’homme connaît son gibier, le pâtre récidiviste. Il le piste à la tombée de la nuit, à l’heure des vêpres, le dimanche dans la nuit moire près du bercail ; à l’orée des chaumes, dès l’enlèvement de la récolte.
Il l’a surpris « à garde faite et bâton planté » au milieu du regain, Il a pris un jeune berger écornant la luzerne un troisième faisait pâturer les fanes de pommes de terre en octobre (le dégât est nul, mais ça ne se fait pas). Un autre traversait une emblavure au printemps. Un pâtre prenait tout son temps sur une vieille luzernière (la luzerne était morte, au juge de trancher). Ce n’est que cela et c’est beaucoup. On avertit une fois, deux fois, trois fois ; quand la patience est à bout, le paysan de citer le délinquant en justice de paix avec témoins à l’appui.
Doit-il exiger deux francs pour le dégât commis à son regain ?
« Canaille pour canaille », il veut 5 frs. Plus le déplacement des témoins : aller au chef-lieu, pain, vin et fromage. La part de l’État et les frais de justice. En tout 16 fr., la valeur d’une brebis.
C’est cela, la justice de paix. Il faut punir le récidiviste comme il le mérite. De toute façon, c’est la brouille, il vaut mieux punir fort. Frapper fort à condition de frapper juste, le Code a retenu la leçon de Napoléon, qui est aussi la leçon de l’histoire rurale.
Conclusion
Plus que le code rural, plus que le garde-champêtre et le juge de paix, plus que la clôture avec ses insuffisances et les trous dans la haie, la bonne ménagerie se doit de faire, à chaque génération, l’éducation des siens. Le culturel des ruraux veut découvrir et assumer la modernité. La vaine pâture fut utile dans les temps de l’or blanc et de la misère, puis un pis-aller et puis dépassée. L’on doit apprendre à respecter toute récolte et celle des autres en premier. Le vouloir-vivre ensemble est à ce prix.
L’espace cultivé, porteur de richesse créée, doit être protégé. Car il relève d’une esthétique et d’une éthique propres. On pourrait même dire d’une mythologie unissant les deux.
L’esthétique à partir de cette formule qui permet à l’homme de vivre en harmonie avec les saisons et les couleurs : « Cada camp est polit à sa sason ». Hors de cet aphorisme, point de salut. Je m’explique : il faut savoir apprécier et savourer le rouge de nos argiles bien rouges, ces argiles de Puivert et de Brenac, le marron, le beige, en d’autres lieux. Un chaume oublié jure dans l’ensemble des labours à la fin de l’été. Jouir des emblavures l’hiver et au printemps. On ne doit pas y voir dedans la chèvre. Et encore ce vert-jaune des blés, « color de lhauzert », quand juin fait place à messidor. Et l’or de Juillet. Des dizaines en leur temps, les chaumes ensuite. Le mouton sur les chaumes seulement. C’était cela l’esthétique qui va de Vendémiaire (je préfère Séménaïre) à messidor. Tout ce qui n’est pas conforme à l’ordre des couleurs est hérésie aux champs.
Les prés, ça se traite autrement, nous l’avons dit. Labourage et pâturage sont deux pôles de toute civilisation agricole. Ici nécessairement unis dans chaque exploitation. Ce qui impose une dialectique, un consensus, un savoir-vivre ensemble, une éthique.
Respecter toute récolte, intégrer toutes les plantes nouvelles, définir l’espace de propriété absolue de chacun, selon le droit romain, il a fallu beaucoup de temps, la prudence de législateur, la justice toujours sollicitée. Surtout l’œil du maître. Car il fallait à chaque fois remettre le berger dans la bonne direction.
Arracher le non-dit de l’histoire. A la limite toute culture devient espace protégé. Répéter, avec le code, que la luzerne doit être respectée comme la vigne, l’olivette, la plantation de mûriers, l’orangeraie cela sent la Méditerranée et la Provence de Portalis. Aux confins d’Aquitaine il vaut mieux parler autrement : comme la « milhera », comme la « mongèra », comme la « pataniera », comme la « férrachera » nouveau style, comme la « joutiera », et comme « l’auzerdà ». Les espaces porteurs de végétaux nouveaux ont porté par dérivation des noms nouveaux. Ces termes, dans l’impératif catégorique rural, sont « las termas », c’est-à-dire les bornes de l’espace protégé, donc les vrais gardiens du clos sans clôture.
