Les stèles discoïdales d’Usclas-du-Bosc (Hérault)
Les stèles discoïdales d’Usclas-du-Bosc (Hérault)
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L’étude si controversée de l’origine et de la signification symbolique des stèles discoïdales a pu, grâce à la découverte du gisement d’Usclas-du-Bosc, franchir une étape nouvelle. Leur usage connu et étudié surtout en Pays Basque et dans la région dite « cathare » du Minervois, du Lauraguais et des Corbières, laissait dans l’ombre l’extraordinaire richesse des régions du piedmont du Massif Central, entre Lot et Méditerranée. Le terroir héraultais, entre le flanc sud du Larzac et la plaine de Gignac, possède désormais un haut lieu pour ce type de monument. L’ensemble du gisement d’Usclas, où toutes les stèles ont été étudiées « in situ », présente un intérêt majeur pour ce chapitre de l’histoire occitane 1.
Le village d'Usclas-du-Bosc
Usclas-du-Bosc (75 hab.) est un modeste village du Lodévois, chef-lieu d’une commune (arrondissement et canton de Lodève), au relief particulièrement accidenté, à 200 mètres d’altitude, dans la zone montagneuse épaulant le plateau du Larzac (800 m.), au débouché Nord de la plaine de Gignac (158 m.). Assis à l’extrémité d’une avancée montagneuse, formant éperon au midi, on le découvre au hasard de la route qui le traverse dans sa partie récente et l’ouvre ainsi aux deux principaux axes dévalant du Causse vers la plaine languedocienne : route de Lodève à L’Escalette et route d’Arboras par le passage du même nom. Cette bretelle, joignant deux itinéraires fort anciens, était le chemin idéal SO-NE permettant l’accès au Larzac méridional.
L’étymologie du nom actuel, Usclas-du-Bosc, est en elle-même un indice précieux quant à l’environnement ancien de la localité. En effet, en dialecte du pays ces mots, signifiant respectivement « brûlé » et « bois », sont très fréquents dans le secteur concerné. On peut dire que, placé au cœur d’une région très boisée où le défrichement et les brûlades permettaient l’extension des zones cultivables, il occupa très tôt une clairière gagnée sur le massif forestier. Après les coupes de bois et le nettoyage par le feu de la végétation indésirable, la cendre, riche engrais phosphorique et potassique, donnait un sol arable facile à exploiter. Le terrain se convertit ainsi en pâtures et en cultures, sauf dans les parties caillouteuses qui accueillirent vigne et olivier. Ces deux dernières plantations sont, avec les massifs de chênes et chênes-verts, les seuls vestiges de cette époque de grande mutation agraire. Signalons cependant la désignation de notre village dans la carte de Cassini (XVIIIe), sous le nom d’Usclas-de-Plaux.
Jusqu’en 1936, la population assez nombreuse du village, partageait son activité entre l’agriculture et la taille de la pierre meulière. Ce matériau provenait d’une carrière située à 300 mètres d’altitude et 1,5 kms d’Usclas, en un lieu appelé Bruyère-d’Usclas, auquel on accédait par l’ancien chemin de Lodève via Grammont.
Cette industrie d’extraction et de taille fournit ainsi au cours des âges, la pierre de construction ou de parement de la majeure partie des bâtisses du pays. Si le schiste local, utilisé pour le gros œuvre après les XIe ou XIIe siècles, remplaça la meulière encore remarquable dans le bel appareil de maisons romanes, celle-ci fournit, grâce à sa très grande finesse, la matière première idéale de meules réputées, tirant leur valeur abrasive d’une teneur en quartz dépassant les 70 %. Il est possible que les Hospitaliers qui résidaient à Usclas aient pu tirer un bénéfice important de cette industrie, la taille de ce matériau ayant occupé plus de la moitié des habitants à la fabrication de meules et galets fort appréciés. A partir des années trente, il fallait la concurrence des meules synthétiques pour voir sombrer cette industrie typique du pays. D’une certaine notoriété, le village retomba dans une vie rurale paisible certes, mais moins rémunératrice. 2
Ainsi l’extraction et la taille de ce grès triasique qui assurèrent la subsistance d’artisans-paysans pendant des siècles, amenèrent, par leur disparition un exode vers la plaine et les villes. Les quelques cultivateurs qui persévérèrent dans leur activité, retrouvèrent une terre vouée presque exclusivement à la vigne et à l’olivier.
Le village, sur la hauteur de son socle schisteux, à l’abri du Nord, bien alimenté en eau par deux sources, fut de tous temps un refuge et comme nous l’avons vu un lieu de passage et un relais. La protection seigneuriale ou hospitalière en faisait un abri sûr, accueillant pour le voyageur. On peut penser que le château servit d’hostellerie, voire d’hospitalet, sous la paternelle et généreuse protection des chevaliers de Malte qui leur succédèrent. Le passage intense de pèlerins allant de lieu saint en lieu saint, parfois jusqu’à St-Jacques-de-Compostelle, contribua peut-être fortement à l’extension et à la notoriété des meules de cette région, ainsi qu’à la vulgarisation de la stèle funéraire en forme de disque.
Dans ce village riche de souvenirs, il nous reste de ces temps révolus, des maisons aux belles pierres de taille ainsi que les 27 stèles discoïdales dont nous allons parler. Il reste aussi de cette période médiévale le nom de « pèlerins » donné encore de nos jours aux habitants d’Usclas-du-Bosc.
Une population préhistorique existait déjà dans cette région du Lodévois. A la Bruyère-d’Usclas, un gisement important de la fin du néolithique, avec de nombreux silex taillés, fut découvert par le Père Hébrard 3. Les diverses trouvailles présentées au Musée de Lodève, prouvent si besoin est, l’importance de ce peuplement matérialisé sur le terrain par 12 dolmens, des menhirs et des tumuli.
Les « villae » romaines sont nombreuses dans la région ; l’une d’elles, particulièrement riche, se trouvait près de la nouvelle église de Loiras. Une vieille voie, peut-être romaine, reliait la vallée de la Lergue et le Larzac en passant par Usclas. Partant de Rabieux, elle passait par l’église St-Vincent-de-Mauzonis dont il ne reste plus que la nécropole d’époque wisigothique ; ensuite près du lieu-dit « Le Malpas », au nom évocateur, à côté du dolmen de Salelles, près d’un autre lieu « Le Malpas », à côté de la chapelle wisigothique ruinée de Ste-Apolline, à St-Jean-de-la-Blaquière où se trouvent des tombes wisigothiques et deux « villae » romaines elle s’élevait vers La Bruyère-d’Usclas où se trouve un autre dolmen et de là, pouvait prendre deux directions : ou bien atteignait le plateau du Larzac par St-Privat, Les Salces et La Vacquerie ; ou bien suivait la crête qui l’amenait au Pas de Laboucide pour atteindre Aubaïgues, St-Etienne, et enfin le plateau par La Canourgue.
Pour la période médiévale, il est fait mention du village dès 987, mais la seigneurie locale ne se trouve titrée qu’en 1116, date où l’on note comme premier seigneur un Bertrand d’Usclas. Cette seigneurie eut une vie éphémère puisque dès 1197, elle devint le fief du tout puissant évêque de Lodève. L’épiscopat lodévois revendit cette possession en 1577 à un dénommé Bernard. C’est certainement à ce dernier et aux chevaliers de Malte que nous devons l’essentiel de l’actuel château. Usclas dépendait de la commanderie de Pézenas et nous pouvons supposer, sans en avoir la preuve, que les chevaliers avaient tenu à créer sur cette voie importante, un relais hospitalier, dont le château, reconstruit après les guerres de religion, serait le dernier témoin.
Monuments et vestiges
Le château
On peut supposer que l’édifice actuel fut construit au XVIIe siècle, sur les vestiges d’un château fort cité en 1116. Le château actuel est une reconstruction consécutive aux guerres de religion qui ruinèrent l’édifice où s’étaient établis les Hospitaliers de St-Jean, en 1145. L’ensemble est assez imposant et domine de sa masse la petite vallée du Merdanson, affluent de La Lergue, qui isole l’éperon vers le midi. Soulignons en passant que le nom préceltique de Merdanson est très fréquent en Languedoc. On est frappé par le bel appareil et le fronton du portail XVIIe que surmontent la coquille de St-Jacques, et la gourde, emblèmes des pèlerins. La façade, recrépie, possède cinq sobres et belles fenêtres à meneaux. Dans la cour, après un passage couvert, on aperçoit une bâtisse ancienne servant de dépendance et un grand corps rectangulaire construit au XVIIe, orné à l’ouest d’une échauguette dominant l’angle extérieur de ce corps. La porte d’entrée à vantaux Louis XV ouvre sur un majestueux et bel escalier à volées droites et mur d’échiffre, ajouré par d’élégantes arcatures. A l’intérieur du corps de logis, on peut admirer deux salles voûtées d’arêtes, renfermant chacune une belle cheminée en gypserie. Celle du rez-de-chaussée est ornée d’une lettre « F », timbrée de la couronne comtale et accolée de palmes.
L'église
L’église consacrée à St Gilles (St Égide), est une construction de 1160 qui était formée à l’origine de deux simples travées. La première, que l’on peut assimiler à la nef est voûtée en berceau plein cintre la seconde, formant abside à chevet plat, est voûtée d’arêtes. Au nord et au sud, des chapelles latérales ont été ajoutées après coup.
On remarquera que le chevet est tourné vers l’ouest. Cette anomalie ne peut s’expliquer que si l’on admet qu’à l’origine, l’actuelle nef faisait office de chevet, on comprend mieux ainsi que ce soit cette partie de l’édifice qui soit voûtée en berceau.
A l’extérieur, un simple clocher, de section rectangulaire, couvert d’une toiture à deux pentes, bien moins ancien (XIVe), se dégage de la façade au sud et faisant corps avec celle-ci. Extérieurement, on peut juger de la qualité de la pierre utilisée pour la construction. Il s’agit d’un grès bigarré de très bel effet. Aussi regrettons-nous que l’intérieur de l’église ne soit pas entièrement décapé, comme il vient d’être fait pour certaines parties. Un beau dallage de pierre ayant d’ailleurs été récemment placé au sol. Trois stèles discoïdales sont présentées dans une chapelle.
Le mur nord de la nef présente, à une certaine hauteur, un appareil en épis peut-être antérieur au XIIe siècle.
Le titre de St-Gilles, donné à l’église, apporte un élément intéressant pour penser que le village était fréquenté par de nombreux pèlerins.
La croix monumentale
En montant vers la statue de la Vierge et le château d’eau qui dominent le village à l’ouest, on aperçoit une très belle croix monolithe, dont fût et traverse dessinent une croix de Malte, élancée et fort élégante. Aux abords du bourg, cette croix marque le début de l’ancien chemin de Lodève et se dresse au-dessus des toits. Sur ce monument on peut lire : P. Viguier – 1692.
Le cimetière
Le cimetière paroissial, en légère déclivité naturelle, domine les vignes qui dévalent en terrasses, sous le village au sud de l’éperon. Bien dégagé vers la vallée et soutenu par un mur sur ce versant, il se présente approximativement en plan carré couvrant environ 300 m². L’entrée, au nord, est située entre deux bâtisses dont l’une parait en partie romane le terrain étant bordé au sud par une muraille. Ce cimetière, toujours en service, livrait hier encore, au hasard des sépultures ou aménagements de caveaux, des dalles funéraires et surtout des stèles discoïdales. Dans la partie nord, les stèles étaient fichées, alignées, orientées 4, quelques-unes débordant du sol par la partie supérieure du disque. Elles furent déterrées et extraites délicatement, sans dommage pour les tombes voisines. Ces monuments ont été dégagés en 1961, en 1971 et en février, mars, mai, juin 1974, ce qui porte actuellement le total à 27. En plus des 3 stèles visibles dans l’église, 16 d’entre elles se trouvent exposées à Lodève. Au cours de ces travaux, 2 dalles funéraires et 4 fragments furent mis au jour, ainsi que des pierres plates réemployées comme stèles. Une fouille méthodique au fur et à mesure des possibilités et des inhumations est à envisager pour l’ensemble du cimetière, puisque la surface prospectée couvre environ le 1/10e de la superficie totale.
Les stèles discoïdales
L’identification « officielle » est : 34.2.04.USB.01 à 27 soit :
34 = département ; 2 = ordre alphabétique d’arrondissement (Lodève) ; 04 = ordre chronologique et alphabétique dans l’arrondissement (canton) ; USB = Lettres significatives de la commune ; / 01 à 27 = numéro d’ordre de la stèle.
Pour plus de commodité, dans le texte, il n’est employé que la numérotation finale identifiant la stèle.
Origine rurale des stèles
L’examen attentif de ces stèles révèle une grande rusticité et une décoration très sommaire dans la facture.
Ces tailleurs de meules travaillent bien les circonférences, parfaitement lisses sur la tranche. Par contre, l’iconographie reste sommaire et fruste avec un certain caractère rural, agraire et artisanal. Il n’y a pas semble-t-il d’atelier les stèles sortent des mains d’un ouvrier carrier, sculpteur à l’occasion. En effet, les stèles, les formes sont très variées, ainsi d’ailleurs que les dimensions. Le compas, outil de base du tailleur de meules joue un rôle prépondérant et donne un minimum de précision graphique qui disparaît dans le travail à main levée.
Les stèles à rosaces inscrites, à croix concaves, sont par exemple d’un bon dessin par contre, dès que l’ouvrier se montre inventif, ou veut représenter fidèlement un objet, nous trouvons un graphisme assez naïf ; c’est la taille en creux dans la masse du disque par sculpture, champlevage, gravure, voire plus simplement incision.
Le travail au ciseau est parfois hésitant et en général assez fruste. Les symétries sont loin d’être parfaites et l’axe principal de la stèle rarement respecté. Nous rencontrons souvent aussi un dessin comportant de grosses erreurs de tracé. On est loin de la qualité de certains monuments exécutés à coup sûr par des sculptures-imagiers de métier comme cela semble le cas à Nébian, St-Denis-de-Montpellier et Valflaunés par exemple.
Observations sur la facture
En général, il s’agit d’un travail de sculpture par enlèvement de matière dans la masse du disque. Mis à part la (01) travaillée sur l’avers en double creux, 17 sont sculptées avers-revers et 5 à l’avers seulement. A signaler cependant la stèle (22) à disque de petit diamètre (0,34) et forte épaisseur relative, où le sujet (croix grecque crantée) est taillée en moyenne profondeur et au centre, avec grande marge, sans bordure ou cerclage du disque. Deux stèles sont gravées avers-revers (11) et (20), par contre, 3 sont mixtes, sculptées sur l’avers et gravées au revers. Une seule (06) est champlevée. A noter que l’on trouve une stèle totalement vierge, et par contre 3 monuments à revers lisse. La mouluration de la tranche n’apparaît que 2 fois (1) et 14).
Le travail de gravure mixte ou à fortiori total est effectué sur des disques de faible épaisseur (0,08) qui devait en raison de la fragilité de la meulière rendre toute sculpture, même légère, très délicate. Dans le cas de grands disques à faible épaisseur, la gravure seule ou le champlevé sont utilisés.
⁂
En conclusion, on peut dire que les ouvriers tailleurs connaissant le matériau, modifiaient en conséquence leur technique, voire leur iconographie.
Comme déjà signalé, de grossières erreurs de symétrie axiale sont notoires sur le revers de la (03), les avers et revers des (18) et (19), ainsi qu’au revers de la (24). La stèle (11) inachevée, les (03, 17, 18, 19) et (24) présentent des erreurs manifestes de dessin fort maladroitement rattrapées.
Le travail au ciseau, parfois fin et léger dénotant un artisan de qualité (01, 07, 21) est en général rude, parfois maladroit, les coups de smille ne sont même pas éliminés à la ripe ou au riflard et donnent aux (18, 20, 21) un aspect fort grossier, traitement en principe réservé seulement à la partie enterrée du pied.
Le pied est parfois taillé en queue d’aronde, parallèlement aux bords inférieurs de la croix (03, 09, 21) ou droit lorsqu’il s’agit d’un bras de croix droite (22, 27). Cette technique accentue le « dynamisme » d’ensemble et donne une légèreté accrue au monument. On peut cependant dire que cette forme ancre mieux la stèle dans le sol. A noter que les grands disques ont en général des pieds courts et ne ressortent que très peu du sol, alors que les disques de petit diamètre ont au contraire un pied assez long s’enfonçant à mi-hauteur dans le terrain cela tient ici à la fragilité déjà mentionnée de la meulière. 7 stèles seulement ont été retrouvées intactes et encore sur ce nombre 2 furent cassées à l’extraction.
L’étude de l’aspect des surfaces et du grain de la pierre permet de reconstituer l’outillage de base utilisé le bloc de meulière est dégrossi à la masse ou au maillet, travaillé ensuite à l’assiette pour sculpter à la gouge, au ciseau ou au bec d’âne. La finition des grandes surfaces était effectuée à la smille, avant d’être suivant les cas layées ou ripées.
Étude des symboles
La grande croix
La grande croix, si elle est présente, figure toujours sur la face principale tournée vers la tombe, souvent aussi, sur les deux. La plupart du temps, il s’agit de croix grecques, à branches égales, de formes diverses, symbolisant la résurrection du Christ. En effet, le vieux symbole solaire de la croix à branches égales, employé dès la plus haute antiquité, a été repris par les chrétiens du IVe siècle comme le signe du Christ ressuscité.
Croix de Malte
La forme ancienne, pattée droite de la croix de Malte, avec ou sans besant central est ici la plus fréquente ; ce qui semble normal, le prieuré d’Usclas étant une dépendance de la commanderie de cet ordre à Pézenas. C’est d’Orient que cette forme de croix arrive chez nous, portée par cet ordre équestre et hospitalier, protecteur des routes de pèlerinage, et dont les multiples implantations expliquent une certaine profusion. D’autres formes, plus ou moins ornementales par leur décoration sont présentes à Usclas-du-Bosc. La croix pattée en bout, de la stèle (26) est par contre, semble-t-il, d’origine templière.
Bordures et cercles
Nous ne suivrons pas certains auteurs dont l’appréciation des décors à répétition, déclarés symboliques, alors qu’ils apparaissent ici comme purement décoratifs. En effet, le décor cranté des stèles (01) et (14) ne doit pas être vu comme une représentation de l’eau, mais plutôt comme une ornementation rayonnante du disque solaire. Les autres types de bordures n’indiquent rien de particulier en ce qui concerne la destination supposée de ces motifs.
Croix byzantine ou à double traverse
Image du reliquaire de la vraie croix ramenée par René d’Anjou, elle est à Usclas, toujours inscrite dans le pétale central et déformée au besoin du dessin des fleurs de lys (01) et (14), ou incluse dans une branche de croix (24). A Labecede-Lauragais, la croix latine surmontée d’une croix grecque préfigure ou rappelle la réunion de ces deux symboles dans la croix byzantine. Sur le plan formel, la sculpture de cette stèle unit ainsi la croix latine en Tau à la croix grecque. Le Tau évoque la mort du Christ et le signe solaire qui le surmonte, sa résurrection. C’est de cette association des deux signes qu’est née la croix adoptée dans tout l’Orient et que nous appelons croix de Lorraine. Il faut aussi noter que de nombreux sceaux Templiers ou de Malte, représentent entre 1193 et 1534, un chevalier agenouillé et en prière au pied d’une telle croix.
Croix latine et calvaire
Symbolisant le sacrifice rédempteur, elle figure comme emblème majeur et seule sur deux stèles (12) (22), en calvaire sur la (20) et aussi sur les (10) (15) (23)(24).
Croix hampée
La croix hampée, dite de Cluny ou de l’agneau mystique, se retrouve souvent comme croix processionnelle précédant un dignitaire ecclésiastique, prélat, ou abbé. Elle est aussi la croix qui ouvre les cortèges ou processions religieuses lorsqu’un prêtre ou officiant y participe.
Peut-on en déduire l’affectation des stèles (13) et (14) ? Il semble que l’on puisse être affirmatif.
Symboles divers
Besants et annels
Cercles ou roues, sans rayons ni moyeux, ils sont utilisés de façon ornementale au centre de la (20) et forment une grande croix sur la (23). Le grand annel seul décore le centre d’un dispositif d’ancres formant une croix. En héraldique, le besant sur un blason, indiquait que son propriétaire avait participé à une croisade. N’est-ce pas pour rappeler cette participation que nous trouvons le besant au centre de bien des croix anciennes de Malte ?
Fleur de lys et lys des champs
Nous pensons que la fleur de lys, qui n’est pas une exclusivité royale française est l’emblème de la félicité et de la pureté, comme la rose est celui de la pauvreté. On les retrouve dans la bible de Mace de La Charité au XIIIe siècle et Nelli la signale dans un rituel cathare. La fleur de lys fut l’emblème marial avant d’être adopté par la royauté française. C’est pour cette raison que nous trouvons le lys sous plusieurs formes, soit issante, soit plantée, soit dite « des jardins », au revers de stèles arborant sur l’autre face, la croix. Plus tard les monuments sculptés en moyen ou fort relief portèrent ainsi le Christ en croix sur une face et la Vierge, Notre-Dame, sur l’autre. Ceci explique la présence de ce thème sur des stèles portugaises, espagnoles, basques, anciennes ou au moins antérieures au XIIIe siècle.
Cinq fois représentée à Usclas, dont deux fois incorporant une croix byzantine et une autre fois au centre de la croix, on la trouve sur les stèles (01) (05) (10) (12) (14).
Rosace faite au compas
La rosace à 6 pétales représente parfois, en art roman, l’homme dans son aspect divin ou la vie. Nous y verrions soit un signe solaire, donc de résurrection, soit la « rosa mystica » mariale. Elle est isolée sur la (11) ou en répétition, cantonnant une croix grecque (03) (24), ou épanouie dans le décor environnant (24).
Oiseaux
Il ne s’agit pas ici, comme à Nébian de lamies (sirènes-oiseaux), tradition antique symbolisant l’âme séparée du corps. Sur la (01), on distingue des volatiles très différents de forme, dont il est difficile de comprendre ou même d’interpréter la présence.
Divers
Les graphismes vermiculés de la stèle (23) jouent, semble-t-il, sur le revers simplement gravé, un rôle de garniture ornementale.
Symboles astraux
Etoile
L’étoile à 5 branches se trouve sur la stèle (23) alliée à une fleur de lys, un pic et un oiseau. Sachant que le pentagramme fut l’emblème des tailleurs de pierre, il est normal de la trouver associée aux outils de la profession. Dans certains cas, il est permis cependant de penser à la « stella matutina » des litanies de la vierge.
Soleil et lune
Ces deux autres semblent apparaître, cantonnant une croix grecque sur la stèle (09), ou pour le soleil sous forme de disque portant une croix latine (20) ou pour la lune un cercle diamétralement barré, sur la même. Les côtés traditionnels, « nuit » à gauche et « jour » à droite, ne sont pas toujours respectés, sur la (20) par rapport à la (09).
Outils
Agraires
Nous trouvons successivement le soc sur la (07), houe et pioche sur la (20). Il s’agit à coup sûr d’identifications professionnelles. La (05), bien que d’un dessin moins évident paraît porter aussi des outils agricoles.
Artisanaux
Avec les stèles (06, 07, 09, 12) nous trouvons la gamme d’outils réservés aux tailleurs de pierre, en l’occurrence, la meulière équerre, assette, maillet, laie, ciseau ou ripe.
Portrait-robot de la stèle type d'Usclas
Sur les plans formel et iconographique et d’après les divers inventaires dressés, nous pouvons tracer un portrait robot assez fidèle d’une stèle d’Usclas du Bosc. La stèle est l’œuvre d’un ouvrier carrier local, utilisant des formes géométriques simples qu’il obtient par le compas et la règle ou l’équerre. Suivant le diamètre du disque et vu la fragilité de la pierre meulière, l’épaisseur est déterminante dans le choix de la technique utilisée. La stèle, dégrossie à la massette, est taillée au burin, détourée d’après le tracé initial. Suivant les qualités de l’ouvrier, la finition est plus ou moins poussée ; dépourvu d’un outillage spécial de sculpteur, il tire parti au mieux de celui dont il dispose. La sculpture est en faible relief. La stèle est anépigraphe et les symboles professionnels seuls permettent une certaine attribution. Disque et pied sont de même épaisseur. Ce dernier, plus ou moins court est bien souvent taillé en queue d’aronde ou droit, sa longueur semble être inversement proportionnelle au diamètre du disque. La stèle est, de ce fait, plus ou moins fichée, le disque sortant plus ou moins de terre. La tranche du disque est à section droite et lisse dans presque tous les cas, légèrement arrondie ou moulurée dans quelques rares autres. L’avers porte une grande croix grecque, alésée, à branches pattées droites à partir d’un centre en besant.
En résumé, la stèle-robot est constituée par un disque dont la tranche à bord droit et lisse, comporte une croix pattée droite, solidaire du cercle sur l’avers et la même croix grecque à besant central sur le revers. Le pied ou collet a un tracé parallèle ou dans le prolongement de la branche inférieure de la croix inscrite. La stèle monolithe est taillée dans la meulière locale et a comme dimensions : 0,69 m. de hauteur totale, 0,44 de diamètre et 0,08 d’épaisseur. Elle est anépigraphe.
Parentes et essai de datation
Il est possible de trouver 11 apparentements si l’on procède à l’examen attentif des stèles.
- Comprend les stèles (01) (14) (16). La bordure polylobée. Structure savante où la fleur de lys avec croix byzantine tient une place prépondérante. La finition d’ensemble est très bonne. La forme romane lobée fut reprise par le gothique flamboyant et l’on peut dater ces stèles de la fin du XIVe
- (04) (17). Même croix grecque pattée à besant central. Ces stèles, sobres de conception, nettes de facture, pourraient dater du XIIIe seulement, peut-être XIVe quand l’ordre de Malte s’installa à Usclas.
- (05) (12). Même conception de la mise en place. Stylisation identique des fleurs de lys. Cette forme du lys marial fait son apparition au XIIIe.
- (02) (07). Ces deux stèles sont identiques et comportent à l’avers des croix grecques pattées, à besant central et au revers des croix droites. XIVe.
- (15) (23). Même thème de croix latines cantonnant une grecque dont elles sont issantes. Semblent être du XIVe.
- (18) (19). Même thème de croix latines cantonnant une grecque dont elles sont issantes. Semblent être du XIVe.
- (18) (19). Exécution fruste, sans symétrie. Mauvaise sculpture d’ensemble. Fin XIIIe ?
- (06) (10) (13). Mêmes techniques de sculpture, gravure ou champlevage. Les croix traduites par des arcs de cercles concaves sont typiques. On y retrouve le même type de croix sur la dalle funéraire C.
- (26) (27). Même type de croix grecques.
- (03) (24). Même utilisation de la fleur à 6 pétales. XIVe.
- (22). De même style que la stèle de St-Guilhem, elle semble être la plus ancienne du gisement. Fin XIIe ?
- (11) (25) inachevées. Les autres stèles présentent des difficultés de datation, quasiment difficile à cerner.
Les dalles funéraires (D)
De nombreux fragments de dalles funéraires furent exhumés au cours de l’extraction des stèles discoïdales. Deux purent être facilement reconstituées à partir de deux blocs. La plus intéressante cependant semble être la partie supérieure d’une dalle trouvée fichée dans le sol à la manière d’une stèle réutilisée. Des pierres plates, sans ornementation furent aussi découvertes à côté de fragments de dalles funéraires, réemployées de la même manière.
D-A. Elle fut découverte au pied de la stèle (04), ce qui semble prouver l’utilisation groupée des unes et des autres sur certaines tombes.
La double croix de Malte de la stèle se retrouve dans la petite croix hastée qui accompagne à sa droite, dans la partie centrale de la plate-tombe, la grande croix. Le pied de cette croix est constitué par un tracé en toit symbolisant la terre, de laquelle surgit un fût ou « arbre de vie » servant de hampe à une croix glorieuse de résurrection seule sculptée alors que l’ensemble est gravé. On peut accepter l’idée « d’arbre cosmique », faisant la liaison terre-ciel.
Contrairement à ce qu’affirment certains, il n’y a pas de croix de ce genre typiquement cathare 6. Tous ces graphismes ont la même signification chrétienne.
On peut supposer que cette dalle funéraire abritait la dépouille d’un prêtre. La petite croix latérale serait peut-être son bâton pastoral.
D-B. Plus courte, la dalle est décorée d’une croix grecque pattée qui est la partie nettement mise en valeur d’un ensemble gravé, de même symbolisme que pour la A.
D-C. Seule la partie supérieure a pu être recueillie jusqu’ici. Elle était réemployée comme stèle et fichée de ce fait verticalement (la zone extérieure au sol correspondant au haut du trait en pointillé sur le croquis). Sculptée en relief assez profond, sa facture est soignée. La présence d’une main au cœur de la croix grecque identifierait peut-être la sépulture d’un maître d’œuvre, car on retrouve ce symbole à l’abbaye de Senanque où il figure sur une pierre taillée du cloître à côté d’autres signes de métier et marques de tâcherons. Nous pensons cependant qu’ici, il représente plutôt la main dé Dieu accueillant le défunt, comme on le voit si souvent dans l’iconographie médiévale. (stèle-tympan de Loiras, bénissante, croix de l’abbaye de Sylvanés).
Conclusion
Si l’on se reporte aux coutumes funéraires de l’époque médiévale, les humbles gens étaient en général ensevelis sans cercueil. Transportés à l’église sur une literie, qui demeurait acquise au clergé après la cérémonie, ou un brancard, ils étaient portés en terre sur une civière. Ces tombes, sous un simple tertre devaient comporter une pierre au chevet et une rustique croix de bois. Par contre, les dignitaires ou membres du clergé séculier avaient droit à un cercueil et à une plate-tombe qui identifiait leur sépulture, celle-ci étant peut-être accompagnée d’une stèle discoïdale placée à la tête. Après leur mort et selon leur désir, certaines personnes étaient revêtues d’habits monacaux appartenant en général aux divers ordres mendiants, en particulier capucins, et ensevelis comme ces religieux, à même la terre. C’était aussi le cas des pèlerins décédés au hasard des chemins, oblats et membres des grands ordres équestres. Ces coutumes expliquent le peu de tombes parvenues jusqu’à nous et encore plus, le peu de monuments funéraires retrouvés.
Récemment, fouillant un cimetière de pèlerins de St Jacques, Bavoillot a pu mettre au jour de nombreuses stèles discoïdales et, dans une tombe, le squelette d’un pèlerin portant un pecten au niveau de l’épaule et tenant dans sa mâchoire une pièce de monnaie des XIe ou XIIe siècles. Les cas de découvertes de cette importance « in situ » sont rares, d’autant que le sol des cimetières enclos était rechargé d’une nouvelle couche de terre, afin d’éviter au mieux le bouleversement des premières sépultures. Le jour où l’on pourra fouiller systématiquement un vieux cimetière, situé sur une voie de pèlerinage, nul doute que l’on trouvera dans les couches profondes ces témoins d’un haut passé ; des stèles antérieures au XIIIe siècle.
Les stèles discoïdales d’Usclas-du-Bosc sont relativement nombreuses grâce à l’industrie locale de la pierre qui trouvait dans leur réalisation l’objet d’une tradition respectable et un dernier hommage d’une communauté à son défunt. Sculptées dans la pierre du pays, par un ouvrier local, elles deviennent riches de signification. Membres d’ordres religieux ou équestres, prieurs, prêtres religieux ou séculiers, simples pèlerins ou pénitents, tailleurs de pierres, artisans ou agriculteurs, ils eurent droit à un modeste monument certes mais combien évocateur ! car véritable acte de foi de toute une population à la résurrection, symbolisée par le disque solaire.
Mais ici il y a peut-être une autre raison d’ensevelir au pied d’une stèle discoïdale. Quand on situe dans notre région les cimetières où on les rencontre, on est amené à les relier à des lieux tenus par exemple par les Hospitaliers. Nous pensons évidemment à La Couvertoirade, ou Nébian, sièges de commanderies, mais également à toutes les églises ou modestes chapelles qui sont presque toutes situées sur des axes routiers traversant des régions au relief difficile ou tourmenté particulièrement hostiles qui devaient éclaircir les rangs des pèlerins. Peut-être la stèle discoïdale dressée sur leur tombe était-elle le signe de leur qualité de pèlerins.
Notes
1. Nous remercions vivement ceux qui nous ont aidés dans ce travail archéologique, spécialement Monsieur le Maire et Monsieur le Curé d’Usclas, Monsieur le Sous-préfet de Lodève, Monsieur Aubry, conservateur et enfin Monsieur Bessières, l’animateur du Musée Fleury, qui, préoccupés à la sauvegarde de ces monuments en ces temps de chapardage, leur ont assuré un abri sûr et une présentation des plus réussies à Lodève.
2. Des précisions du plus grand intérêt sur cette petite industrie d’Usclas sont fournis par l’étude d’Alain Riols : « Une communauté rurale languedocienne – St-Privat-les-Salces ». Voici un compte-rendu qu’en donne J. Delmas dans le « Bulletin de documentation des archives départementales de l’Aveyron » (N° 96, décembre 1976) : « La taille du grès pour la fabrication de meules à aiguiser a lieu de temps immémorial à St Privat : la recherche de l’auteur n’a point percé sur les attestations anciennes de cette activité ; mais on sait que les tondeurs de draps de Lodève se servaient de ces pierres pour aiguiser leurs ciseaux. En 1836, les exploitants se groupèrent, semble-t-il, pour la première fois. Le dénombrement de 1851 signale dix meuliers. En 1889, se créa la « Société Fraternelle des fabricants de meules à aiguiser de la commune de Saint-Privat ». Vingt ans plus tard exactement, se forma par scission l’« Association générale des fabricants de meules à aiguiser de Saint-Privat ». La raison de ce dédoublement n’est pas connue. En 1920, les meuliers de St-Privat, des Salces et d’Usclas fusionnèrent de nouveau dans la « Société Fraternelle » qui cessa son activité en 1936. Les sociétés règlementèrent l’extraction, établirent le contrôle de la production et définirent la commercialisation des meules. Celles-ci étaient de petites pièces de 18 à 102 cm de diamètre et de 4 à 10 cm d’épaisseur. La tradition orale permet encore d’énumérer les opérations de leur taille. Les producteurs étaient rétribués par leur société au prorata du nombre des pièces fournies et de la dimension de celles-ci. L’unité de production était de 100 numéros, soit 150 kg. Un ouvrier ordinaire produisait environ 65 numéros de meules par jour, soit l’équivalent d’une meule de 102 cm ou de 32 meules de 18 cm. Les entrepôts des sociétés se trouvaient à St-Privat. De là, celles-ci commerçaient avec les taillandiers de Montpellier ou de Lacaune et surtout avec les ateliers de polissage de marbre d’Italie. Les registres des fabricants montrent que l’Italie était le client privilégié : les meules allaient à Civitavecchia, Gênes, Livourne, Lucques, Milan, Sienne, Turin, etc. Le transit se faisait par Sète (attesté déjà en 1844), par Port-Saint-Louis du Rhône (1911), Modane et Vintimille. La situation internationale, économique et politique, entraîna à partir de 1929 et surtout de 1934 le déclin commercial ».
3. L. Hébrard, La Bruyère-d’Usclas, Cahiers d’histoire et d’archéologie, 1948, p. 25 ; cf. aussi Bulletin de la Société Préhistorique Française, 1959, p. 280.
4. L’orientation des stèles est SSW, avec alignement parallèle au mur ENE-OSO, l’avers tourné SSE.
5. Noguier date ce symbole du XIIIe à Béziers, alors que d’autres auteurs le font remonter aux XIe ou XIIe siècles. Nous retrouvons ce même thème à Fondamente, La Couvertoirade et à Ordiap (Aveyron et Pays Basque).
6. La croix tombale de Merens-le-Haut (09) citée par Nelli, pas plus que celle gravée sur la dalle de San Morlane à Carcassonne en 1311, n’est hétérodoxe. Bien au contraire, elles sont dans la plus pure tradition chrétienne.
