Les salins de Sète ou l’esprit d’entreprise au XVIIIe siècle
Les salins de Sète ou l’esprit d’entreprise au XVIIIe siècle
p. 131 à 141
La construction de ces salins modernes à la veille de la Révolution française, fut une véritable épopée pour les constructeurs et un gouffre financier pour les bailleurs de fonds. La noblesse croyant posséder tout, y compris le savoir-faire des saliniers, pensait que de Paris il était possible de diriger la construction d’un salin. Bien des aléas vont venir perturber la quiétude des investisseurs et non des moindres puisque, la duchesse de Villeroy, une proche du ministre des finances Calonne et de la cour de Louis XVI en faisait partie.
Des sommes considérables seront nécessaires avant et pendant la révolution française, au moment où l’inflation des assignats est à son zénith, où beaucoup d’actionnaires seront par la force des choses obligés d’émigrer, où les Marseillanais feront leur propre révolution, du fait que leurs droits seront foulés aux pieds par la nouvelle compagnie de construction des salins de Villeroy.
C’est au milieu de tous ces tracas que les beaux salins de Sète vont naître, mais seront, malgré tous les efforts de chacun fermés en 1968.
Ils renferment cependant l’histoire des pionniers du sel. C’est en effet sur ces salins que les premiers ingénieurs ont mis au point une technique de production basée sur un concept plus scientifique qu’empirique.
Ces salins feront école, puisque les salins de Luno, Bagna, Villeneuve, Frontignan, seront construits peu de temps après selon les mêmes principes avec les conseils du même ingénieur : La Chabeaussière.
La décision de construire un salin à Sète et son financement
Les faveurs du pouvoir royal, et la nécessité de faire vivre le port
C’est le 15 juin 1779, que Louis XVI accorde à une compagnie d’actionnaires le privilège de construire un salin sur la côte littorale qui relie Sète à Agde. Cet établissement est destiné à doper le trafic du port de Sète et augmenter les mouvements de barques sur le canal du Midi nouvellement construit.
Les terrains mis à la disposition des producteurs représentent une capacité de production de sel marin de plus de cent mille tonnes, faisant de Sète le plus grand salin de la côte méditerranéenne. Les salins de Peccais situés près d’Aigues-Mortes ne produisent pas plus de quatre vingt mille tonnes par année de ceux de Peyriac-de-Mer (Aude), dix mille tonnes. C’est dire que l’enjeu pour la région est très important et que la ferme générale ne voit pas cette construction d’un bon œil. En effet le sel destiné à l’exportation n’est pas imposé, il risque cependant après un chargement à Sète de se retrouver après un déchargement sauvage sur une côte voisine, en invoquant le mauvais état de la mer, pour alimenter le faux saunage. Afin de garantir que le sel sera bien exporté, l’administration des fermes « disposera de plusieurs felouques devant escorter jusqu’au large les navires qui sortiront du port, chargés de sel » 1.
Le port de Sète vise des relations plus fortes avec le nord de l’Europe et l’Amérique qui à cette époque manquent de sel. On espère aussi que les vaisseaux prendront en même temps que le sel, du vin, des eaux de vie, de l’huile, des savons, des fruits et « d’autres articles dont les pays du Nord ne peuvent point se passer », comme il est dit dans un prospectus de l’époque signé de Louis XVI. Et de rajouter que « le privilège royal lui parut propre à ouvrir des nouvelles branches de commerce, à lui donner une plus grande activité et une plus grande étendue, en lui procurant un aliment et un véhicule, d’autant plus puissant et plus actif, qu’il a pour objet la fourniture d’un comestible de première nécessité » 2.
Ce prospectus sur lequel Louis XVI invite les investisseurs à la construction d’un salin, fait suite à d’autres encouragements du même ordre, par exemple l’arrêt du conseil du Roi de 1773, qui permet à toute personne de s’établir à Sète en lui accordant des emplacements pour bâtir des magasins destinés au commerce du port, suivant des alignements donnés par les ingénieurs royaux par l’intermédiaire du comte d’Agde et de Cette.
Ce port, avait déjà bénéficié des effets bénéfiques de la gabelle puisque Henri IV dans une lettre patente de 1559 à Blois, impose dès cette date un droit spécial sur le sel destiné à la construction du port au cap de Sète.
Monsieur Cauvi, le premier pionnier
L’origine du salin de Villeroy est due au sieur Cauvi de Sète, qui avait remarqué que la bande de terre située entre Sète et Agde est très argileuse, et qu’en été il se formait naturellement du sel marin. Il mûrit son idée, traça les premiers plans, et avec l’aide de plusieurs hommes d’affaires dont leur seule idée était de donner à Sète plus de mouvement de marchandises, favorisa l’aboutissement du projet. La première compagnie d’actionnaires prit naissance, mais d’abord craintive sur la réussite du projet, elle ne sollicita la concession des terrains que sur une partie dite « de la plage ». Cette compagnie est représentée par Messieurs Serrenne-d’Aqueria, Castilhon et Rey. Elle obtint le 15 juin 1779 du gouvernement la concession des terrains actuels, « qui s’étend de la montagne de Sète, jusqu’au promontoire d’Agde ». Ce d’Aqueria devait acquérir pour son fils seulement âgé de vingt trois ans une charge de conseiller en la cour des Comptes, Aydes et finances. Ce fils devait plus tard émigrer. Rey pour sa part est receveur des tailles au diocèse d’Agde et Castilhon négociant à Montpellier.
Cette concession des terrains fut donnée avec la clause particulière, « sauf le droit d’autrui », le 30 juin 1779, et la Compagnie établit résidence à Sète le 20 juillet 1779. Un nouveau contrat est établi avec l’évêque d’Agde et la nouvelle société le 29 juillet 1779, où il est question de l’achat de tout le terrain du Causse qui s’étend « des dunes qui bordent la plage du côté de la Méditerranée jusqu’à l’étang de Thau, à partir de la montagne de Sète, du lieu appelé le Vallat, à la Bourbou, à l’extrémité des terres possédées par le Sr Mercier jusqu’au pont appelé les Onglons, suivant une ligne courbe du Nord au Sud-Est, en laissant au midi un chemin permettant la liaison entre Sète et Agde et en exceptant les droits d’autrui ». Ce terrain est vendu pour une surface de cinq mille trois cents sétérées 3.
La révolte des Marseillanais
La question qui pose le plus de problèmes pour les nouveaux propriétaires, est le rachat des droits d’autrui. En effet une grande partie des terrains concédés se trouve sur la commune de Marseillan, et faisait partie de la mense épiscopale d’Agde, le viguier en percevait la taille. Quelques paysans laborieux obtenaient de ces terrains difficiles à cultiver des récoltes de céréales qui leur permettaient de vivre. C’est en 1754 que le compoix de la communauté de Marseillan fut renouvelé et ces divers défrichements y figurent. Une déclaration du roi de 1770 complète nos informations et accorde aux particuliers qui défricheraient ces terres incultes quinze années d’exemption des tailles. L’origine des litiges tient au fait que les habitants de Marseillan qui avaient défriché ces terrains, avant 1770 et après, avaient omis de faire une déclaration devant le greffe de la communauté duquel dépendait le terrain défriché, et n’avait donc pas rempli les formalités.
C’est à partir de ce simple fait que les habitants de Marseillan n’ont pu prétendre à aucune indemnité de la part des propriétaires. Le salin de Villeroy s’est donc brusquement transformé en champs de bataille au moment de l’expropriation. Comme il est mentionné dans un rapport de l’époque, « la compagnie des salins profita sur ceux-ci, mais, ce fut autant d’ennemis qu’elle créa et avec lesquels elle eut à soutenir des discussions, des procès et plus fort encore avec les employés de l’établissement, une guerre à main armée qui n’a cessé que de longues années après et par renonciation qu’à fait la compagnie de la partie des terres qui sont hors de l’enceinte des salins comprises depuis l’alignement du franc bord du canal du quinzième, jusqu’au pont des Onglous. »
La première compagnie des Salins de Villeroy
L’acte de société du 20 juillet 1779 passé devant Bréchard, notaire à Paris, définit un plan de construction des salins avec le financement. Un comité tenu à résider à Sète a pour mission principale de surveiller le bon emploi des mises de fond et d’assurer la gestion locale de l’établissement. Cette première mise de fond qui constitue le capital, correspond à une livre sociale de 248 sols. Chaque sol est divisé en 18 actions de 1 000 livres chacune, ce qui porte le capital à 4 500 000 livres. C’est pour l’époque une somme très importante, lorsqu’un ouvrier arrive à peine à gagner dans une journée de travail, une livre.
Il existe selon les statuts trois sortes d’actionnaires, ceux d’abord qui auront leurs titres sans avoir rien à verser, ceux ensuite dont la mise sera moins considérable en raison des services rendus ou des avances faites, ceux enfin, qui n’ayant participé en rien au succès de l’entreprise, voudront prendre part cependant et dont la mise de fond par conséquent sera plus importante. Il est clair que les personnes qui jouissent de la part des actions gratuites, sont les proches de la Cour de Louis XVI. Nous y voyons Mme d’Hericourt et son fils, le marquis de Boulay, la comtesse de Lameth, Mgr de Durfort, duc de Civrac, chevalier d’honneur de Mme Victoire de France, le duc de Mailly et la duchesse, née Talleyrand Périgord. Il est difficile de les citer tous. Cent autres actions sont cédées à six mille livres l’une contre neuf mille qui est le prix normal.
Au bout de sept à huit ans, le capital est dilapidé et il est nécessaire d’avoir recours à des fonds supplémentaires. Une assemblée générale se tient à Paris les 23 et 29 août 1788. C’est un des actionnaires principaux, Hochereau, ancien avocat au parlement de Paris, qui sur l’examen des faits relatifs à l’établissement de la société, fait part à l’assemblée des vices de gestion qui font que le salin n’est toujours pas en activité.
A l’examen il apparaît que cette entreprise manque complètement de responsables et que l’emploi des fonds, est confié à une poignée d’hommes qui, du fait de l’éloignement des actionnaires, ont dilapidé l’argent dans le seul souci de s’enrichir eux-mêmes. Castilhon par exemple se trouvera quelques années après le principal actionnaire du salin de Bagnas situé tout à côté d’Agde, ainsi que son compère Rey.
Vers une nouvelle entreprise
Au cours de cette assemblée extraordinaire de 1788 sont examinés les rapports des différents commissaires chargés par le gouvernement de faire la vérification de la bonne utilisation des terrains concédés. Ces rapports sont très élogieux. Ceux de 1784 et 1786 mentionnent que l’établissement n’a besoin que d’être perfectionné pour que le « succès répondit aux vues du Gouvernement et à l’attente des concessionnaires ».
Ils sont signés par Duclos, ingénieur des ponts et chaussées du Roussillon, Despinasse fermier général, de Dickik nommé par Calonne et enfin un rapport très important de De Balinvilliers, Intendant du Languedoc.
Ce conseil est présidé par la duchesse de Villeroy, propriétaire de 24 sols, le marquis de Verteillac demeurant à Paris qui sera par la suite émigré, le président d’Hericourt, de Joubert trésorier des États du Languedoc, Daqueria, Forestier trésorier général des Suisses, Hochereau avocat au parlement de Paris, de la Borde secrétaire du roi, de Chapelle, l’abbé de Bonneval, de Bois le Comte secrétaire du roi, de Keiser, de Pille, de Montgirot écuyer, Portarier faisant pour la succession de Lebeuf de Requiston, Prévost notaire à Paris, la comtesse Dubuat, de Meulan receveur général des finances et de Saint-Julien receveur du clergé. Messieurs Rey et Castilhon ne font plus partie du conseil. A l’examen, ce conseil d’actionnaires est uniquement constitué de nobles essentiellement de la ville de Paris.
Des appels de fonds sont décidés, ils concernent essentiellement la construction d’une muraille d’enceinte destinée à préserver les stocks de sel, des faux sauniers, ainsi qu’un canal de circulation relié au port de Sète. L’argent se fait rare et il est de plus en plus difficile de continuer les travaux. Dans une assemblée prévue à l’origine en juillet 1789, elle sera, du fait des événements, reportée en août de la même année : « à cette époque, comme les troubles survenus depuis le 15 juillet 1789 avaient éloigné de Paris, la plupart des Messieurs intéressés, l’assemblée a cru devoir proroger jusqu’au 20 septembre le délais accordé, pour pouvoir satisfaire au premier appel et indiquer une nouvelle assemblée générale le 6 septembre pour clore le premier payement. L’assemblée ce jour-là s’est trouvée en trop petit nombre pour délibérer, du fait que la famille royale arrive ce même jour à Paris, elle a cru donc de ne pouvoir clore ce premier appel et de le proroger au premier décembre » 4.
Les travaux qui sont exécutés sur les salins de Villeroy
Les plans d’origine divisent l’ensemble du cordon littoral en quinze parcelles, ayant toutes comme fonction de recevoir un marais salant. Il y a lieu de se poser un premier problème salinier. Quelle raison essentielle a motivé une telle démarche ? Les ingénieurs de l’époque ne connaissent que l’existence des marais salants d’Aigues-Mortes dits de Peccais et ceux de Peyriac-de-Mer dans l’Aude. Il est fort probable que leur première idée a été de construire des salins identiques à ceux de Peccais. Il existait en effet à Peccais 17 salins de petites dimensions. Ces salins de Villeroy sont ceinturés par un canal d’enceinte de la montagne de Sète au lieu-dit La Bourbou, jusqu’au Quinzième, c’est d’ailleurs le salin numéro quinze. L’enceinte est accompagnée d’une chaussée extérieure dite chaussée de la mer, constituée de sable stabilisé par des plantations de tamaris. Afin d’éviter les venues de sables éoliens dans le canal, ce qui aurait pour conséquence d’empêcher la navigation des barques de sel, le directeur du salin, Lachabeaussière, fit planter le long des berges de celui-ci des piquets de tamaris très rapprochés, formant ainsi les premières ganivelles que nous voyons aujourd’hui sur nos plages littorales pour stabiliser les dunes de sable.
Du côté de l’étang de Thau il existe aussi un canal, dont les chaussées sont protégées par des enrochements, l’extrémité côté Saint-Clair est limite par un pont levis. Les travaux de terrassement du salin le plus proche de Sète, commencent dès la fin du creusement du canal ; « il fût ensuite confectionné des partènements intérieurs, des réservoirs pour les eaux, des pièces maîtresses, des tables de cristallisation, des feuilles des camelles, des puits à tympans pour faire travailler les eaux et pour aider la saunaison, des gorgues, des égouts, et tant d’autres aqueducs de diverses dimensions… » 5.
Divers bâtiments furent aussi construits en même temps que les salins, le château de Villeroy, situé entre le 3e et le 4e salin projeté, composé d’un grand bâtiment et de deux ailes.
La construction de deux salins seulement, chacun situé sur une extrémité de la concession, le salin que l’on appelle aujourd’hui le salin de Villeroy et pour l’extrémité ouest le salin du Quinzième, est essentiellement due au fait que chaque salin peut expédier, pour le premier le port de Sète et l’autre le port d’Agde. De plus étant sur les extrémités, le gardiennage est plus aisé et les accès plus économiques.
Les fermiers généraux sont très exigeants eux aussi au moment de la construction des salins. Ils demandent la construction d’une grande muraille d’enceinte destinée à protéger le salin des faux sauniers. Cette muraille que l’on distingue sur la gravure de Thomas 6, est entièrement en pierres taillées, sauf pour la partie centrale, sur cents mètres environ, où l’administration souhaitait une redoute supplémentaire sur cet emplacement. Une description nous est donnée par un ingénieur de l’époque : « Cette muraille et les deux forts qui la flanquent forment une barrière très importante et très utile pour l’établissement, et par contre l’embranchement du canal qui se trouve du côté de la Bourbou (mont Saint-Clair), forme le fossé du rempart de cette fortification ».
Les premières récoltes de sel sur les salins de Sète
D’après les premiers tableaux de récolte, c’est le salin du Quinzième qui donne le premier sel en 1783. On y récolte 2 442 minots de sel, ce qui représente 120 tonnes environ. Ce qui évidemment compte tenu des investissements mis en œuvre est très inférieur aux prévisions. En 1784 le salin de Villeroy donne 50 tonnes alors que celui du Quinzième 125. Globalement de 1783 à 1788 les salins de Sète ont produit 2 800 tonnes de sel. Les quantités de sel sont exprimées en minots. Un minet correspond à un volume de cinquante litres, soit quarante-huit kilogrammes de sel environ. Cette unité est utilisée sur les marais salants du midi de la France jusqu’aux années 1850, date a laquelle les premières bascules romaines vont remplacer le minot ou boisseau de bois.
Lors de la première récolte de 1783, il fût envoyé à Darcet un échantillon de sel dont voici le rapport 7 :
« J’ai examiné avec soin un sel retiré des eaux de la mer que m’a remis Madame d’Hericourt, et je l’ai comparé avec le sel commun où le sel du grenier à sel de Paris : voici ce que j’ai observé :
1° Ce sel nouvellement fabriqué en Languedoc, est beaucoup plus blanc à l’œil, mieux cristallisé, plus sec, et son goût est plus pur, plus franc que celui du sel dit des Gabelles. Celui-ci se distingue par une saveur plus forte, plus piquante, plus amère, ce qui fait dire au peuple que le sel de gabelle sale d’avantage.
2° Le sel de Languedoc se dissout dans l’eau avec la même rapidité que le sel de Gabelle ; mais le solution est presque claire et très peu colorée ; six quintaux docimatiques où 600 grains de ce sel ayant été dissous dans suffisante quantité d’eau distillée, à peine la liqueur avait elle besoin d’être filtrée : en effet, elle n’a laissée de résidus terreux bien sec que trois quarts de grain en tout ce qui revient à un huitième du quintal.
3° Six quintaux où 600 grains de sel de Gabelle également sec, ayant été dissous à froid dans pareille quantité d’eau distillée, la solution était d’abord trouble et écumeuse, et ensuite grasse et colorée ; il s’en est séparé un résidu que j’ai mis à part dans un filtre et dont le poids sec était de 13 grains et demi, ce qui fait deux un quart au quintal.
4° J’ai ensuite précipité la solution claire du sel de Languedoc par l’alcali minéral, elle s’est troublée et est devenue laiteuse ; il s’est déposé une terre blanche que j’ai séparé par un filtre ce résidu bien édulcoré et bien séché ne pèse que quatre grains, ce qui donne deux tiers au quintal.
5° J’ai fait la même opération sur le sel de gabelle, et le précipité que j’ai obtenu étant bien sec, est beaucoup plus volumineux et pèse huit grains où un deux sixième au quintal, c’est-à-dire, le double de ce que en a fourni la solution du sel du Languedoc.
6° Quelques gouttes de dissolution de sel muriatique à base de terre pesante, troublent également l’une et l’autre des solutions, ce qui indique pour les deux sels la présence de sélénite, ainsi qu’elle se trouve dans l’eau de mer.
7° Les deux liqueurs enfin évaporées ont toutes deux fourni un sel très blanc.
Il résulte de ces expériences et de la comparaison de ces deux sels, que celui du Languedoc contient une moindre quantité de matière hétérogène soluble et non soluble que le sel de gabelle, puisque ce qu’on a d’abord séparé par le filtre, réuni au précipité terreux, fait ensuite par l’alcali minéral, ne va en tout qu’à vingt-huit trente deuxième au quintal : tandis que dans le sel de gabelle, en réunissant ainsi les deux dépôts, on les trouve dans la proportion de trois et onze douzièmes, c’est-à- dire de quatre au quintal ; ce qui fait une différence de trois au cent en plus de vrai sel, en faveur de celui de Languedoc, indépendamment de sa propreté et pureté plus grandes, et de sa saveur plus franche et meilleure que dans le sel de gabelle.
Ajoutons encore que ce sel, s’il est toujours fourni tel que je l’ai examiné, étant dépouillé du double des sels déliquescents étrangers, doit d’autant moins altérer l’humidité de l’air, et sera par conséquent d’autant moins exposé à des pertes, soit à le garder dans les magasins, soit à couler dans les transports.
Fait à Paris le 29 juillet 1783, Darcet – signé – »
Cet échantillon de sel, objet du présent rapport, fut amené au grand chimiste Darcet, par les mains de Madame d’Héricourt et il paraît donc normal que le sel du Languedoc jouisse de toutes les qualités d’un bon sel de mer. Le seul regret que l’on puisse avoir, c’est qu’il soit question de sel de gabelle, prélevé dans les greniers à sel de Paris, et il est fort probable que le sel analysé soit du sel des marais salants de l’Ouest.
Les travaux sur les salins vont continuer, et avec beaucoup de finances et de persuasion de la part des entrepreneurs, ces salins vont traverser l’ère révolutionnaire, et produire du sel de façon normale. Le calme revenu et l’annonce de l’abolition de la gabelle le 30 mars 1790, rend au salin de Sète la liberté de fournir le marché intérieur et de vendre en concurrence des deux salins Royaux. Les salins de Peccais sont durant cette période dans l’impossibilité de fournir du sel, du fait de la révolte et des troubles qui règnent sur ces salins. En effet dès le début de la révolution, les habitants d’Aigues-Mortes considèrent que les salins leur appartiennent et par voie de conséquence pillent systématiquement le sel dès qu’il se dépose 8.
Les nouveaux débouchés du sel de Sète
De 18 sols le minot, que se vendent les sels des salins de Sète avant la suppression des gabelles, on voit monter le prix de cette même mesure à 40 ou 50 sols. L’entreprise devient rentable et elle est en mesure de continuer les travaux d’agrandissement des marais. Les tableaux des récoltes de 1789 à 1815, montrent que la méthode de récolte utilisée est très originale pour l’époque, l’on parle de « 1er levage » et de « la binaison ».
Le 1er levage est la récolte traditionnelle pratiquée actuellement. Le dépôt de sel qui se forme entre le mois de mai et le mois d’août, est récolté en fin de mois d’août et quelques fois début septembre. La binaison est une seconde récolte que l’on ne pratique plus aujourd’hui sur les salins modernes. Le sel produit est de qualité médiocre. Elle correspond pour les années de météorologie favorable, à une production supplémentaire réalisée sur les surfaces fraîchement récoltées, jusqu’au mois de septembre. En effet en commençant la récolte au mois d’août, les évaporations sont toujours très supérieures aux pluies, en couvrant de saumure saturée ces tables, il est possible d’obtenir une seconde récolte que l’on appelle dès cette époque la binaison, en analogie avec le premier levage qui est la saunaison. Il est intéressant de remarquer que cette pratique est utilisée uniquement au début du XIXe siècle, elle traduit le souci pour les producteurs d’utiliser au mieux leur instrument de travail et de tirer le meilleur parti de la climatologie. Pour certaines années de binaison peut représenter une demi-récolte. Il est possible aussi que compte tenu de la forte demande en sel, les producteurs aient décidé ce nouveau type de production que l’on ne retrouve pas antérieurement.
Pour l’an 11 par exemple, la saunaison s’est pratiquée sur les trois salins existants : la Bourbou, le Verdeiret et la Longue. On comprend les raisons pour lesquelles le nom de Villeroy a été remplacé par la Bourbon. La récolte totale est de 191 243 minots dont 68 562 minots de sels récoltés en binaison, ce qui représente une récolte totale de 10 000 tonnes environ.
Le nouvel impôt de 1806
La période des ventes de sel à un prix élevé est soudainement interrompue par la loi du 24 avril 1806 qui rétablit l’impôt sur les sels. Pour faciliter les débouchés du sel et stabiliser les marchés existants, l’administration des salins de Sète construit des entrepôts de sel à Toulouse, Mèze, Lespignan, Pézenas. Ces nouvelles mesures nécessitent des fonds.
Un crédit est ouvert par la célèbre maison Gévaudan de Paris, qui est chargée de récupérer les fonds dans le maison Nodler, Bonaric et Laffond de Sète. Les fonds seront utilisés pour accroître la capacité de production des Salins de Villeroy, afin de prendre plus de parts de marché sur les salins concurrents d’Aigues-Mortes et de décourager les nouveaux salins qui viennent de s’ouvrir, Bagnas, Villeneuve, Frontignan.
Cette lutte fait chuter les prix du sel au point que la compagnie des Salins de Villeroy est obligée d’avoir une nouvelle fois recours à l’emprunt. Pour duper les actionnaires durant cette période de crise, elle n’hésite pas le 1er août 1808, à distribuer un dividende de 200 F par sol, et de financier cette distribution par un nouvel emprunt.
Ce n’est qu’en 1811 que les actionnaires commencent à ne plus croire en l’avenir des salins de Sète et ordonnent comme l’on dit aujourd’hui de pratiquer un « audit des comptes de la société ». La conclusion de cette expertise pour rendre les salins financièrement rentables, est de confier la gestion à un fermier, et de percevoir une somme proportionnelle aux tonnes récoltées. C’est l’entrepreneur Vaillard, ancien tailleur de pierres et originaire de Sète, actionnaire de la future Compagnie des Salins du Midi, qui prend le marché.
La récolte du sel à Villeroy. Méthode de récolte dite « à la brouette ». Elle sera pratiquée jusqu’en 1945, pour être ensuite remplacée par la récolte sur wagonnets sur voie ferrée dite Decauville.
Dans la légende de cette carte postale il est question de « battage du sel ». En effet le travail du sel est agricole et bien des termes usités pour les opérations des moissons par exemple sont utilises aussi par les saliniers. On désigne ainsi les tas de sel que l’on voit sous le nom de « gerbes de sel » en analogie avec les gerbes de blé.
De nouveaux actionnaires
Les affaires du salin deviennent créatrices de ressources, elles attirent le regard des banques montpelliéraines et en particulier celle de Lichtenstein et Vialars. Jusqu’à ce jour les affaires financières sont gérées par des Parisiens. Dans la liste des actionnaires, figurent uniquement comme personnalités régionales, de Joubert et le préfet Creuzé de Lesser. Il est donc probable que, dans cette affaire, les banquiers montpelliérains connaissaient la vérité sur les comptes.
Le fermier Vaillard, rend cette affaire positive, mais ne parvient pas à éponger la dette de 250 000 F. C’est autour de la banque montpelliéraine Lichtenstein et Vialars et Madame Blanchy, héritière d’un fortuné Anglais, en février 1828, que le nouveau conseil se dessine en prenant la majorité du capital. Ce conseil est composé de Louis Serres, Auguste Vialard, André Chrestien de Montpellier et Pierre Vivares de Sète.
Ce conseil rachète en 1830 la totalité du capital, et Roch Rigal négociant à Montpellier et propriétaire de caves à Roquefort remplace André Chrestien. En 1853 la compagnie des salins de Sète valorise fortement son capital avec la construction de la ligne de chemin de fer Sète-Bordeaux, et obtient d’elle la construction des embranchements nécessaires pour expédier directement le sel par le chemin de fer à partir du salin.
En 1857 la compagnie des salins de Villeroy afferme les salins à la Compagnie des salins du midi pour 35 ans. Elle en deviendra propriétaire en 1882. Une partie du domaine sera transformée en vignoble, comme l’avait à l’époque préconisé La Chabeaurissière afin d’utiliser les « terres hautes de Villeroy ».
Les Marseillanais sont toujours en lutte avec la nouvelle Compagnie en 1839
Pour la petite histoire, la compagnie des « salins de Cette », par la signature de J. G.-A Lichtenstein, président du comité d’administration croit devoir rappeler aux habitants de Marseillan qui « ont défriché ou cultivé certaines parcelles des terrains de la Plage, située entre la mer et l’étang, dit la Cosse, et ce dans la persuasion que cette plage appartenait à la commune de Marseillan, et aujourd’hui irréfragables, ont reconnu en faveur de la Compagnie des Salins de Cette, la pleine et entière propriété des terrains de la Plage, que la commune leur contestait ».
C’est dire que plus de 50 ans après la mise en place des salins, les habitants sont toujours en lutte avec les sauniers. Aussi, pour calmer les esprits, la compagnie publie sur la même affiche « que les habitants qui ont pu croire, dans l’origine, qu’ils ne faisaient que défricher des terrains appartenant à leur commune; toute erreur de ce genre est impossible aujourd’hui, à l’égard surtout des terrains désignés; la compagnie est disposée à entrer en arrangement avec les particuliers qui voudront bien obtenir son autorisation pour continuer à cultiver les terrains qu’ils ont défrichés ; mais elle prendra tous les moyens nécessaires, s’il le faut, toute la rigueur des lois, pour interdire l’entrée de cette partie de la Plage à tous ceux avec qui elle n’aura pas traité. »
La première modernisation des salins de Villeroy
Le groupe des salins de Villeroy a, durant toute sa période de fonctionnement, limité sa production sur deux sites, contre quinze prévus initialement. Ces deux salins sont : le salin de Villeroy qui est situé au Nord des exploitations viticoles, et à l’Ouest, le salin du Quinzième. Ces deux salins, très connus des Sétois, ont ponctué la vie de la ville de Sète jusqu’en 1968. La Compagnie a modernisé ces salins dans les années 1910, suite à une pénurie de sel, du fait de la forte demande de l’industrie chimique, pour la production de soude sous forme de carbonate de soude et de chlore sous forme d’acide chlorhydrique.
La nouvelle ligne de chemin de fer permet de charger pour chacun des deux salins 50 tonnes de sel par jour, pour des rames de train pouvant aller jusqu’à 200 tonnes. Aujourd’hui les rames de train complet sont de 1 400 tonnes. La modernisation va consister à transformer les stations de pompage mues par le système des manèges de mules, par des moteurs électriques. On constate que sur ces salins la transmission vers des machines à vapeur ne s’est pas effectuée, comme cela s’est pratiqué sur les salins d’Aigues-Mortes. Les saliniers sétois sont passés directement du système du puits à roue à l’électricité. Les roues verticales sont remplacées par des roues horizontales que l’on appelle les rouets. Ces stations sont très caractéristiques sur les marais salants de la côte méditerranéenne.
Pour l’élaboration des sels, des appareils de mouturage sont installés. Les premiers essais de broyage des sels ont eu lieu à Villeroy en 1846 sous la conduite d’Usiglio, célèbre chimiste qui, le premier, a effectué l’analyse complète de l’eau de mer 9.
Ces premiers essais sont destinés à produire des sels fins pour concurrencer les sels de l’Est de la France qui, naturellement, sont des sels fins. Ces installations de broyage que nous voyons sur les photos réalisées dans les années 1910 montrent des engins modernes mus par l’électricité. Pour les installations d’ensachage, c’est le système de la bachole qui est utilisé.
En analogie avec le mesurage des sels utilisé jusqu’en 1880, l’utilisation de la bachole permet de peser le contenu d’un sac de sel et par la soupape disposée sur le fond, une fois la pesée accomplie, de vider son contenu dans le sac disposé dans la bouche inférieure. La photo montre cette opération, où l’on remarque la présence d’un douanier. Ce type d’installation permet au début du siècle de broyer 40 à 50 tonnes par jour.
Les surfaces des salins en 1920
Pour le salin de Villeroy, les partènements représentent 146 hectares ; ils sont composés des terres de Négrel, Bourret, du Château, d’Héricourt, du Mas neuf, des Salinottes, du pont-levis de la Remise. Pour les tables salantes, d’une superficie de 12 hectares, elles produisent en moyenne 5 000 tonnes par année.
Pour le salin du Quinzième, les surfaces préparatoires ou partènements couvrent 93 hectares pour 8 hectares de tables salantes. La production moyenne est de 3 000 tonnes de sel par an.
Les salins des temps modernes
Ces salins durant les années 50 voient leur production doubler. Sur le salin de Villeroy, en 1932, est créé un nouveau partènement qui a pour effet de porter la surface des tables saunantes à 16 hectares et en 1950, par une nouvelle extension, à 20 hectares. Les partènements ont alors une superficie de 217 ha. La récolte du sel se fait toujours à la main mais la brouette est remplacée par le wagonnet et les tracteurs Crochat. La mise en camelle se fait avec un élévateur à tapis roulant, et le sel est entièrement lavé. En 1950, les usagers du sel alimentaire souhaitent que le sel soit rincé. Il est alors installé sur ce salin un rinceur, que les saliniers de Sète appellent l’atelier de lavage. Au moment de la récolte cet atelier dégage le sel de ses impuretés avant la mise en taux ou mise en camelle, pour reprendre un terme salinier.
La moyenne de production de 1942 à 1951 est de 7 030 tonnes, la production la plus forte est de 10 600 tonnes et la plus faible de 5 000 tonnes. En 1936, la production de sel n’a été que de 2 070 tonnes. La consommation d’énergie électrique est de 150 000 kW/h par an. Le personnel est de 8 employés et 17 ouvriers fixes plus 20 en renfort pour la récolte.
Pour le salin du Quinzième, la moyenne de production est de 4 766 tonnes par an, l’année la plus forte est de 5 800 tonnes et la plus faible 3 300 tonnes. En 1936, la production a été de 2 600 tonnes, supérieure à celle du salin de Villeroy.
La récolte de ce salin s’effectue selon la méthode de la brouette et nécessite près de 80 ouvriers durant cette période. Il n’y a pas de rinçage du sel puisqu’il est entièrement destiné à l’usage agricole. Ce salin a son embranchement opérationnel en 1950, capable d’expédier 50 tonnes de sel par jour par voie ferrée. Il occupe 9 ouvriers fixes jusqu’à sa mise en chômage dans le milieu des années 50.
En 1962, seul le salin de Villeroy est opérationnel. Le dernier acte de modernisation sera la récolte mécanique. La main-d’œuvre utilisée sur les salins devient rare et il est nécessaire de faire appel à un nouveau procédé de récolte. Le récolteur, sorte de rabot mécanique, que d’ailleurs les saliniers appellent le « rabot », fera son entrée sur les tables saunantes de Villeroy et viendra remplacer les hommes de bronze, du fait de la couleur de leur peau en fin de récolte.
C’est en 1968 que les salins de Villeroy sont mis en sommeil. Pour combien de temps ? L’année 1967 a été pour l’ensemble des salins méditerranéens une très bonne année. Les stocks de sel sont pleins, la Compagnie des Salins du Midi est en transaction pour acheter le plus grand salin d’Europe : le salin de Giraud, capable de produire en un an près de 800 000 tonnes de sel. Les petits salins de l’Hérault ne sont plus dans la course du sel. Leur histoire est cependant chargée ; elle traduit un siècle et demi d’efforts où des hommes ont tout fait pour que cette activité économique réponde aux besoins, et créer ainsi autour d’elle une culture salinière dont beaucoup d’entre nous aiment encore entendre parler.
Il n’est pas abordé dans cet article les troubles survenus sur les salins durant la période révolutionnaire jusqu’en 1802. Compte tenu de l’importance de l’événement, il peut faire l’objet à lui seul d’un article.
Notes
1. Leenhard Albert, Les Salins du Languedoc, Bellegarde imprimerie, SADAG 1939.
2. Prospectus « Salins privilégiés du port de Sète – Prospectus ». Édité à Montpellier chez Jean-François Picot, place de l’Intendance, 1782.
3. La sétérée du diocèse d’Agde est de 156 dextres de 16 pans de côté, elle se divise en trois pugnières de 4 quartons chacune et de 13 dextres chaque quarton, elle équivaut à 24 ares 65 centiares. Le terrain en question est donc estimé à près de 1 400 hectares.
4. G. Boudet, La renaissance des Salins du Midi de la France, 1995, Marseille, Compagnie des Salins du Midi.
5. Partènements intérieurs : surface de terre très plate destinée à faire circuler les eaux de bonne concentration en sel. A ne pas confondre avec les partènements extérieurs qui sont aussi des surfaces utilisées sur les marais salants, mais ces surfaces sont destinées à faire concentrer des eaux de faibles concentrations et sont souvent en hiver en communication avec la mer. !!! Pièces maîtresses : ce sont des surfaces qui se trouvent juste avant les cristallisoirs. Elles reçoivent les eaux saturées en sel avant les tables saunantes ou cristallisoirs. On les appelle aussi dans certaines régions des nourrices. !!! Camelles : tas de sel de grande hauteur pouvant atteindre plus de 15 mètres. !!! Puits à tympan : roue à aubes en bois en général utilisée pour faire mouvoir les eaux des marais salants.
6. Thomas, Promenade autour de l’étang de Thau, 1836.
7. Ce rapport de Darcet n’existe dans les archives des Salins du Midi que sous forme de copie à l’original; il paraît utile de le publier ici.
8. Boudet G., op. déjà cité.
9. Usiglio J., Études sur la composition de l’eau de la Méditerranée et sur l’exploitation des sels qu’elle contient. Présentés à l’Académie des sciences et insérés dans les annales de physique et de chimie. Dépôt à Aix chez Pardigon libraire, rue du Grand-Boulevard, 1849.
