Les religieuses au Vignogoul entre 1150 et 1975
Le Vignogoul est, au Moyen Âge, l’un des huit monastères féminins du diocèse de Maguelone 2. Avec Saint-Geniés-des-Mourgues et Saint-Félix-de-Montceau, il est un des plus connus de ce temps et l’on peut suivre, d’une manière satisfaisante, l’histoire de ses habitantes. Du XIIe siècle à nos jours, les religieuses l’ont occupé d’une manière discontinue, par suite d’événements, dramatiques souvent. Elles ont appartenu à cinq types différents d’ordres ou de congrégations religieuses, cloîtrées ou pas. Les premières, qui y ont vécu, avant ou autour de 1150, sont mal connues. Devenues cisterciennes au XIIe siècle (1178 ?), elles disparaîtront en 1790. De 1898 à 1975, se succéderont les Dominicaines de Prouille, les Carmélites et les Filles de Lenne, devenues ensuite Petites Sœurs de Saint-François-d’Assise.
C’est cette histoire que nous nous proposons de présenter dans ces quelques pages, afin que le Vignogoul ne soit pas seulement considéré comme une belle œuvre, vestige du passé, mais aussi, comme ce qu’il fut avant tout, un lieu de vie, de prière et de travail de communautés religieuses. Que serait une abbaye sans moniales ? Cette étude restait à faire.
Les religieuses au Vignogoul entre 1150 et 1790
D’abord celles que nous pourrions appeler les religieuses primitives, celles des origines, disons du milieu du XIIe siècle. Rappelons que la première mention du Vignogoul date de 1150 : il s’agit d’un acte notarié stipulant un don de quatre carterées de vignes fait par le seigneur de Pignan, Guillem aîné, à Sainte-Madeleine de Bon Lieu. Mais qui étaient les occupantes de ce lieu ? Elles appartenaient probablement à une communauté dite épiscopale, c’est-à-dire placée sous l’autorité de l’évêque de Maguelone, tout en menant une vie vraisemblablement régie par une règle de style bénédictin.
Tout a-t-il commencé au Vignogoul, comme le pense Marthe Moreau, par une communauté « mixte ? » « De l’étude (des textes), écrit cet auteur, il ressort avec certitude que de petits groupes d’hommes et de femmes se sont formés spontanément autour d’une chapelle, sans statut défini, le prêtre desservant étant en même temps le procureur représentant leur personnalité civile et juridique ». Et de remarquer que la donation de 1150, « est adressée à l’église Sainte-Marie Madeleine de Bonlieu, aux habitants et habitantes du dit lieu et à Bernard Reclus leur procureur ». Selon cet auteur, « la communauté d’hommes a dû être supprimée par Alexandre III (1178) ceux-ci restant comme convers ou frères 3 ». Et Marthe Moreau de conclure : « Une communauté mixte évolue, jusqu’à devenir un monastère de femmes officiellement constitué. »
Nous ne prendrons pas parti sur ce sujet, nous contentant, faute de données plus précises, d’en faire état. Mais notons que Jean Segondy n’écarte pas cette hypothèse : « La règle bénédictine (…) admet une double communauté de Frères et de Sœurs », écrit-il dans Mes Souvenirs 4.
Certain, par contre, est le fait du passage de cette communauté de l’orbite bénédictine à celle de Cîteaux.
L’affaire n’en est pas pour autant très précise. La date et la nature exactes de leur rattachement peuvent aussi prêter à discussion. En 1178, Alexandre III parle, à propos des religieuses du Vignogoul, de « l’ordre monastique, qui, selon la crainte de Dieu, le bienheureux Benoît et les institutions cisterciennes a été. institué ». Mais dès 1163, les appellations ont changé : « ce ne sont plus des habitantes mais des moniales, des sœurs, des dames 5 ». Jean Segondy propose les années 1162-1165 pour un timide essai de la règle cistercienne. On s’aperçoit que, dans le même temps, les religieuses sont toujours soumises à l’évêque qui est alors Jean de Montlaur (1161-1190). Le Pape Honorius III (1216-1227) leur rappellera qu’elles doivent obéissance à l’évêque. En 1247 encore, Innocent IV chargeant l’abbé. de Valmagne de la visite et de la correction du monastère, mentionne dans son texte une clause de réserve du droit épiscopal. Les religieuses forment toutefois une communauté que l’on qualifiera désormais de cistercienne.
Sont-elles nombreuses ? Cela dépend des époques, de l’état du monastère et des événements. Leur nombre peut se réduire à quelques unités ou, en temps de prospérité, atteindre voire dépasser la quarantaine. En 1247, le pape Innocent IV leur imposer un chiffre limite : quarante, cette décision étant prise en fonction des revenus de l’abbaye. Leurs effectifs baissent d’une quarantaine en 1247 à 24 en 1275 et à 21 en 1300 6. On connaît huit noms de cisterciennes pour 1414, six pour 1673, huit à nouveau en 1682. En 1633, Mgr de Fenouillet leur interdit de recevoir des novices. Il y en avait deux en 1647 et le visiteur d’alors, dom Claude Vaussin, les autorisa à en avoir quatre. Au XVIIIe, elles ne sont plus qu’une poignée : 4 en 1748, 6 en 1789, cinq professes et une tourière, mais relativement jeunes : moyenne 42 ans.
Sait-on dans quels milieux elles se recrutent ? Les plus connues d’entre elles sont le plus souvent des filles de …
condition, filles de nobles ou de bourgeois enrichis Marguerite de Montlaur, dont la famille donne deux évêques à Maguelone, Marguerite de Frédol, de cette famille de Lavérune qui a donné trois évêques à Béziers et deux à Maguelone. Les Elisabeth d’Alignan, Joyeuse d’Auriac, Tiburge de Vailhauquès sont du même milieu – Raymond de Vaillauquès est l’un des évêques de Béziers (1247-1261). Plus tard ce sont des de Calvisson, des de Toiras. Mais dans un monastère gravitent des gens de toutes conditions ; il y a en effet toute une gradation dans le couvent : les sœurs de chœur ou professes, les novices professes, les converses et les novices converses, les postulantes, les tourières et, tout autour, une strie de gens qui constitue ce que l’on appelle les familiers : servantes et autres employ(e)s, les familiari.
D’où viennent-elles ? Jean Segondy a étudié l’origine géographique de quelques-unes de ces religieuses. Parmi les premiers lieux de recrutement, figurent les villages voisins Pignan, Saussan, Lavérune, Cournonterral, Fabrègues ; puis, un peu plus éloignés, Montarnaud, Vaillauquès, Grabels, Saint-Paul, Montpellier, Lattes, Assas, Monferrier ; venues de plus loin encore, des postulantes originaires des diocèses de Béziers, d’Agde et de Lodève. Il insiste sur la place occupée par le diocèse de Nîmes. Quelques-unes arrivent de celui de Rodez. On peut dire que la notoriétédu Vignogoul s’étend sur toute la région est du Languedoc.
Comment vit-on dans ce monastère ? Place avant tout à la vie spirituelle. La religieuse est là pour se donner totalement à Dieu. On a un bon exemple de cet engagement en date du 9 janvier 1325. La sœur qui s’engage ce jour-là promet à sa supérieure « obéissance et chasteté », en précisant son but, à travers la formule suivante : « voulant me consacrer au service divin, je fais le vœu solennel de quitter le monde et les mondanités, au Seigneur Jésus-Christ, à la bienheureuse Marie du monastère de Bon lieu ou Vinovol. 7 » La vie des sœurs est donc essentiellement consacrée à la prière et à tout ce qui touche à la vie spirituelle : la messe quotidienne et les heures canoniales, les temps d’oraison et de retraite. Le chapitre, où on lit et récite la règle, tient une place de choix dans les journées de la moniale. On y prend aussi les décisions importantes, mêmes matérielles, pour la communauté. L’aumônier qui a la cura animarum (le soin des âmes) s’active à leur service. De temps à autre, viennent des prêtres, souvent des religieux cisterciens, pour les visiter et les confesser, voir comment elles vivent leurs règles, analyser leur situation matérielle et, si nécessaire, redresser leur situation, en fonction de leur droit de correction.
Les visiteurs ne manquent pas de les rappeler à la règle. Lors de la visite de 1597, l’ordonnance du visiteur, dom Edme de la Croix, supérieur général de l’ordre de Cîteaux, précise aux religieuses leur règlement : après le dîner (alors repas de midi), tous les jours ouvrables, les religieuses conviendront entre elles d’un labeur des mains et de quelques ouvrages. Elles y vaqueront jusqu’à vêpres. Elles devront garder la clôture, comme l’a ordonne le Concile de Trente (1545-1563), sous peine d’excomiununication ; même peine pour les personnes séculières qui la franchiraient sans permission des supérieurs 8. Même rappel en 1652 : interdiction de sortir de leur enclos, dont l’abbesse devra faire réparer les murailles. Le visiteur leur rappelle aussi leur vœu de pauvreté : ne posséder ni meubles, ni argent ni denrées et la modestie en leurs habits : coiffure, chaussures, étoffe 9, « sans soye ni couleurs à la mode ». Dans une ordonnance de 1682, dom François Lonion, leur recomiunande « la récitation régulière du bréviaire cistercien, l’oraison mentale matin et soir, les exercices spirituels de huit à neuf jours. Il les exhorte à l’humilité, à la modestie, à la simplicité, les plus beaux ornements des religieuses … Il leur prescrit l’obéissance à leur abbesse, le travail, le silence, la mortification et l’observation rigoureuse de la clôture. 10 » Elles doivent prier Dieu pour tous leurs supérieurs ecclésiastiques le pape, l’évêque, l’abbé de Cîteaux et les responsables de l’Etat.
S’il le faut, le visiteur les rappelle à leurs devoirs ou le leur reprécise et les manquements peuvent être l’objet de sanctions : par exemple, si l’on trouve à l’abbaye un livre suspect ou hérétique, la peine sera la prison 11. La correction et la punition sont réservées à l’abbé de Cîteaux.
En 1739, grâce à l’ordonnance de Dom Hugues Brun du Thoronet, nous connaissons leur emploi du temps journalier avec précision, du lever au coucher : à 5 h. du matin, matines, laudes, et oraison ; à 9 h 1/2, assistance à la messe conventuelle, suivie des petites Heures ; à 11 h, dîner et récréation. L’après-midi, elles s’adonnent à la lecture spirituelle, puis récitent les vêpres à 3 heures et les complies à 5. Le souper, qui est alors le nom du repas du soir, a lieu à 6 h. Ensuite, elles ont droit à une heure de récréation. De 8 heures du soir au lendemain, c’est un temps sacré, le grand silence. La prière reste l’occupation dominante. A cette époque-là l’abbaye était-elle confortable ? Le logement des sœurs, alors à Montpellier, est en assez bon état. Les autres bâtiments sont tous en mauvais état, tous les toits ayant besoin d’être réparés.
La chapelle tient évidemment une grande place dans leur vie. Comment était celle du Vignogoul des chamnps 12 ? Au cours des ans, elle a subi bien des aménagemnents et des déformations. Ainsi en 1597, le visiteur demande qu’on y fasse des réparations, ainsi qu’aux autres lieux réguliers, et qu’elle soit garnie d’ornements convenables. Il exige qu’on fasse murer une partie des fenêtres, près du grand autel, et que le reste soit fermé de vitres ou de toile cirée, comme aussi les fenêtres du chœur des religieuses qui est en haut. Pourquoi se priver ainsi de lumière ? Jean Segondy, voyant les gravures de Renouvier qui présentent les fenêtres à moitié bouchées, avait pense que ces fermetures remontaient au XIXe. La transformation de l’abbaye en cave, aurait exige cet aménagemnent – un des dessins d’Amelin consacré à cette église, nous la montre garnie de tonneaux et de foudres. La recherche d’une moindre clarté, dans un monument naturellement si lumineux, remonte donc en fait à un période bien antérieure. L’argument avancé par le visiteur est pour nous énigmatique : « de façon que le prêtre puisse célébrer la messe au grand autel et les religieuses le service divin au dit chœur 13 ». En 1682, un inventaire de Maître Barral 14 de Pignan, précise que le bâtiment de l’église est fort vieux. Il le décrit ainsi : « il y a un maître-autel, avec un grand tabernacle tout doré, surmonté d’un grand tableau de l’Assomption, garni de son cadre dore tout autour – il était déjà là en 1633 15. » Une tapisserie de Bergame de huit cannes de long, soit 16 mètres, contourne l’autel. Au fond de l’église, se trouvait alors une tribune voûtée et bien pavée, avec des parements de pierre. Le mobilier liturgique s’est bien enrichi depuis puisqu’en 1633, l’inventaire ne comportait alors que deux croix, six chandeliers, une aube et deux chasubles. C’était bien le strict minimum. Il y a maintenant dix aubes, douze chasubles, de nombreux devants d’autel, un calice et des burettes d’argent et un ostensoir de deux cent quarante-trois livres. Mais l’église, rappelons-le, sert de paroisse.
L’absidiole de gauche, côté nord, a hérité du culte rendu à saint Martin dans l’ancienne église rurale qui se trouvait à quelques centaines de mètres du monastère. L’abbaye a, depuis la destruction de l’édifice de Saint-Martin du Vignogoul, hérité de la paroisse, s’il y en a jamais eu une – la question est, à cette époque, très controversée. Cette chapelle latérale est ornée de deux petits tableaux, l’un du saint patron, l’autre de saint Charles. En 1633, au-dessus de l’autel de la sacristie, il y avait un tableau de l’Annonciation. Y est-il encore cinquante ans plus tard ? On était loin, on le voit, de la nudité actuelle.
Le transfert de l’église paroissiale de Saint-Martin provient de la destruction de l’édifice par les protestants en 1621-1622. En 1687, lors de l’installation du curé, le secondaire de Lavérune, P. Podevigne, comme desservant de ce lieu, les restes en sont ainsi décrits : « une vieille mazeure où estait entièrement l’église paroissiale du dict Saint Martin, cloze depuis peu, de basses et petites murailhes. 16 » Il y a d’ailleurs contestation sur le choix de ce prêtre, car, depuis 1669 au moins, l’abbesse avait installé comme curé Jean Monteillet, aumônier de l’abbaye, se considérant alors comme prieure de Saint-Martin. Elle refuse donc de recevoir et de payer Jean Podevigne. L’abbesse affirme d’ailleurs que Saint-Martin n’a jamais été une paroisse à charge d’âme. Podevigne prouve le contraire. Des faits semblent lui donner raison. Lors de la visite pastorale de 1633, est mis en scène le vicaire, desservant de la paroisse et aumônier de l’abbaye. Il se fait tancer et punir par Mgr de Fenouillet pour ses négligences : « il a osé recevoir l’évêque, en procession, avec des cheveux longs et une moustache retroussée, contre la décence requise par son état ». Il est menacé de 50 livres d’amende, s’il récidive. De plus, il lui est reproché de ne pas accomplir son ministère convenablement il ne dit plus les vêpres, ne célèbre pas toujours la messe les dimanches et les fêtes. L’évêque l’invite à plus de régularité, sinon il goûtera de la prison au château de Montferrand. Le procureur fiscal demande une amende de 100 sols pour ces manquements. L’évêque s’en tient à 50 sols 17. Podevigne va, lui, exercer ses fonctions on le voit porter les sacrements à deux malades, dont un meunier du moulin de madame de la Rouquette, situé sur le Lasséredon. Le service paroissial sera donc assuré dans l’abbaye.
Comment le monastère est-il gouverné ? Sans entrer dans le détail, rappelons que la communauté a à sa tête une prieure, devenue ensuite abbesse au milieu du XIIIe s., et une sous-prieure. Le choix des supérieures se fait par don du roi. Ainsi en 1622, Louis XIII nomme-t-il abbesse une enfant de neuf ans. Mais le pape Urbain VIII ne lui enverra ses bulles qu’en 1643. Les fonctions de la supérieure sont multiples elle porte la responsabilité spirituelle des moniales et doit veiller à leur existence matérielle. Elle a un droit de discipline. Le vœu d’obéissance de chaque religieuse oblige chacune d’elles, en conscience, à déférer à leurs ordres. Les différentes charges du monastère sont réparties entre les sœurs, de l’économat à la cuisinière en passant par la lingère. On ne saurait en effet oublier la part très importante que tient la vie matérielle dans la vie religieuse. Il faut assurer la subsistance des sœurs et de tous ceux qui sont à leur service, entretenir des locaux qui se dégradent vite, agrandir aussi ou reconstruire, garantir l’existence des sœurs qui n’ont pas apporté de dots – ainsi, au Vignogoul, celles de ces jeunes filles qui entrent dans ce monastère par mandat apostolique de Grégoire X, en 1275. Pour cela il faut de l’argent.
Leurs revenus sont très variables selon les époques. En 1211, l’évêque d’Uzès, légat du pape, demande pour elles des quêtes, car elles sont pauvres, il est vrai qu’il s’agit de rebâtir le monastère qui tombe en ruine, dit-il. Qu’est-ce qui, à l’époque, peut leur permettre de vivre, essentiellement ? Ce sont les revenus de la terre. Aussi constituent-elles autour de l’abbaye, voire plus loin, un domaine qui peut être très dispersé géographiquement. Au moment de la Révolution, elles auront leurs possessions regroupées autour de trois centres : le Vignogoul, sur Pignan, le mas de la Soucarède, à Grabels, et le troisième, la Fenouillède, à Vailhauquès. L’embryon du domaine est souvent constitué à l’origine dies monastères par le fondateur, qui donne un minimum de biens à la communauté naissante pour assurer son existence. Mais, bien souvent, on ignore qui c’est. Le premier acte notarié connu concernant le Vignogoul n’est-il pas un don de vigne que leur fait le seigneur de Pignan ? Ce domaine va s’agrandir en période de croissance par le jeu de plusieurs sources. D’abordi par les dots qu’apportent les postulantes en entrant au monastère, ensuite par les « légats », qui sont des biens laissés à l’abbaye par testament, des dons faits par des vivants, enfin éventuellement des achats. Les fidèles pensent alors que donner ou laisser de l’argent ou plus souvent des terres à l’Église attirera sur eux la prière des bénéficiaires et que cela leur sera compté à salut par le Christ, au jour du jugement et leur vaudra des remises de peines. Assurance et rachat se partagent les sentiments des chrétiens de l’époque qui agissent ainsi, à la mesure de leurs moyens. Dons encore par ceux qui souhaitent être enterrés dans l’abbaye. Marthe Moreau nous apprend que le curé de Saint-Firmin, Pierre de Conques, proteste parce que plusieurs de ses paroissiens se sont fait ensevelir au Vignogoul 18. D’où la constitution progressive d’un patrimoine autour des abbayes qui attirera bien des convoitises au cours des siècles.
Un procureur s’occupe de la gestion des biens. Il essaie, au nom de la communauté, de faire rentrer l’argent, de le faire fructifier et d’éviter de payer des impôts mal venus. On voit, à plusieurs reprises, ces personnages engager des actions en justice pour récupérer des sommes dues, revendiquer des droits ou échapper au paiement de la dîme – en 1222, cela fait 12 ans que la prieure refuse d’acquitter les dîmes et les prémices des biens situés sur la paroisse de Saint-Martin à son prieur. De telles querelles dégénèrent en procès, voire en appels au pape ou au roi, et peuvent s’éterniser. Les abbesses s’efforcent de rentabiliser leurs biens. Ainsi l’on voit Jacques d’Aragon accorder aux religieuses du Vignogoul le droit de construire une digue pour dériver l’eau de la rivière du Gaduran, le Lassederon actuel, pour construire des moulins, pour y faire moudre leur grain et celui d’autres personnes. Elles pouvaient soit les exploiter directement soit les donner à bail à des « moliniers ».
Lorsque la communauté connaît des périodes de vache maigre, les religieuses sont contraintes de mendier – au début du XVe siècle, par exemple -. Lorsqu’elles quitteront la campagne pour la ville, elles s’occuperont de l’éducation de jeunes filles pensionnaires et jeunes converties 19, peu nombreuses, mais fortunées, ce qui leur assure un revenu, tout en continuant à percevoir les revenus de leur propriété, si elle est bien gérée et si on ne les en a pas spoliées comme ce fut le cas au XVe siècle – pendant la Guerre de Cent ans, des voisins indélicats s’emparèrent de leurs biens. Les leur faire restituer ne fut pas chose aisée Il ne fallut rien moins que la sauvegarde du roi et l’intervention de la force publique.
Mais elles quittent aussi, de leur plein gré, l’abbaye rurale – « le Vignogoul des champs ». En 1683, elles déménagent à Montpellier, dans l’hôtel de Rignac. Le 23 mars, elles louent cette demeure, qui est entourée d’un grand et d’un petit jardin. Situé près de l’Esplanade, l’hôtel de Rignac est séparé du couvent des Augustins par une rue. Elles s’y installent trois mois après. La chapelle est bénite par Mgr Charles de Pradel, le 30 juin 1683. Seize ans plus tard, elles en feront l’acquisition d’Henri de Brignac pour 15 000 livres 20.
Les religieuses cisterciennes vont disparaître à jamais du Vignogoul, aussi bien de leur territoire champêtre que de leur hôtel urbain, avec la Révolution. Les trois possessions rurales des cisterciennes sont vendues aux enchères, comme bien nationaux, le 19 février 1791. Le mas de la Soucarède fut acheté par François Œuf pour 49 000 livres ; la métairie de la Fenouillède, par Jean Audran, pour 30 000 livres ; le Vignogoul fut acheté par un intermédiaire, pour Jacques Rabinel, juge de paix à Montpellier. Il fut payé 50 100 livres. Ce dernier domaine était formé de deux parties sur le terroir de Pignan, 190 sétérées de 15 ares, soit 28,5 hectares, de « maisonnage », champs, prés, vignes et olivettes et au terroir de Murviel, 70 sétérées en devès, soit 10,5 ha. Quant au quatrième lot, formé par la maison urbaine, avec chapelle et remises, il fut vendu à son tour, le 4 décembre 1792 à Jean Gaujoux, négociant à Montpellier, pour 70 100 livres. Les religieuses reçurent une pension pour vivre. Ce fut la fin de la communauté.
Les biens et les religieuses ainsi dispersés, était-il pensable que l’abbaye soit un jour réoccupée par des moniales ? A vue humaine, rien ne pouvait le laisser prévoir. Et pourtant par la volonté de Mgr de Cabrières, le miracle allait se produire, un bon siècle plus tard.
Les religieuses au Vignogoul de la fin du XIXe siècle à 1975
La transmission des biens après 1790
Avant de nous pencher sur les congrégations qui ont occupé le Vignogoul de 1899 à 1875, il convient de donner quelques précisions sur ce que devinrent les locaux et les terres tombées entre les mains de Jacques Rabinel. L’abbaye constitue désormais le centre d’une exploitation viticole. La chapelle est utilisée comme chai, ainsi que le montre un dessin d’Amelin daté des années 1830, sur lequel on peut voir deux petits foudres et une dizaine de tonneaux, placés de part et d’autre du chœur, vers la nef, et auprès des chapelles latérales. Par suite d’héritages et de ventes, la propriété va se diviser au cours du XIXe siècle. Sans entrer dans le détail de cette évolution, nous retiendrons quelques données principales Lorsqu’en 1898, Marie Durand (Thérèse-Eugénie) achète les biens du Vignogoul, ceux-ci forment deux parties, divisées en trois pièces. Comment s’est fait ce partage ? Deux d’entre elles appartenaient, depuis plus de trente ans, à M. Jean-Baptiste Rabinel, ancien juge au Tribunal civil de Montpellier, lors de son décès, le 10 novembre 1863. Il laisse alors deux héritières : Gabrielle Joyeuse, épouse d’Alfred Estor et Thérèse Joyeuse, veuve de Charles Estor. A Gabrielle Joyeuse échoit le domaine du Vignogoul. Elle le vend à son neveu par alliance, Paul Vidal, pour 120 000 francs. Marie Durand en acquerra une partie de Madame Françoise Claire Guizard, veuve de J.-P. Dieudonné Vidal, le 14 octobre 1898. Une deuxième partie résulte d’un échange entre la veuve Vidal et Jules Adolphe Camille Pinède, propriétaire et époux d’Anne Lucie Elise Maurin, domiciliés à Pignan.
Or voilà qu’en 1901, le domaine des religieuses risque la confiscation. Elle est prononcée lors d’un premier jugement. Mais Marie Durand arrive à faire valoir ses droits de propriétaire légale et à conserver le domaine, à la suite de deux autres procès, en appel et en cassation. Le 24 juillet 1918, elle vend une partie du domaine de l’abbaye, au chanoine Prévost qui avait fait restaurer l’église en 1912-1913, par les soins des Beaux-Arts et de l’architecte, Julien Boucles – elle lui cède le reste. Le 21 novembre 1928, le chanoine Eugène, Fulcrand, Marie, Charles Prévost le revend à son tour à M. Estève de Pignan. La vente porte sur les pièces suivantes : un corps de bâtiments, maison d’habitation et ancienne église, classée comme monument historique, cours, Jardins et autres dépendances ; plus, une pièce de terre vigne avec un puits, ainsi que diverses constructions : maison de ramonet, cellier, caves vinaires, basse-cour et creux à fumier ; enfin une parcelle de terre dite du puits, qui mesure un hectare.
Le 25 juillet 1933, M. Estève consent à louer ce bien à l’Association Notre-Dame-de-Lenne, en l’autorisant à exercer dans ces locaux ses activités propres : « Orphelinat, maison d’enfants, maison de retraite… ». Elle a obligation d’entretenir lejardin en bon état de culture. Le loyer est fixé à 1 800 francs par an, payable en 4 termes. L’Association versera aux Monuments historiques 500 francs par an que M. Estève a souscrits pour l’entretien de la chapelle, venant en déduction du prix du bail.
Dans un deuxième temps, en fin 1941, par actes datés des 23 et 29 décembre, M. Marie-Antoine Estève et son épouse, Marie-Thérèse-Antoinette-Joséphine Pinède, donnent le Vignogoul à l’association Notre-Dame de Lenne. « L’association disposera de l’immeuble apporté comme de choses lui appartenant en pleine propriété et jouissance à partir de ce jour », précise le texte du notaire 21.
Si l’on se résume, les Prouillanes ont donc été propriétaires du Vignogoul sous le nom de famille de leur prieure les Carmélites ont été des « locataires » privilégiées du P. Prévost, les Filles de Lenne, puis les petites sœurs de St François vont exercer leur mission dans le cadre de l’Association Notre-Dame de Lenne qui sera d’abord locataire, ensuite propriétaire. Cet exposé était indispensable pour comprendre la suite.
Les Dominicaines de Prouilles (septembre 1899-septembre 1901)
L’évêque de Montpellier, Mgr de Cabrières, rêvait de faire venir des Dominicaines dans son diocèse et de voir renaître l’abbaye – l’idée d’une fondation dominicaine lui fut suggérée par son ami, l’évêque de Carcassonne, Mgr Billard. Il l’annonce dans un article de la Semaine Religieuse de Montpellier, par une lettre du 20 mai 1898 adressée aux curés de Pignan et de Saint-Georges sous le titre : Le nouveau Monastère des Sœurs-Prêcheresses. Le Prouillan de Montpellier (1295-1898) « qui va s’installer sur les ruines de l’ancien monastère du Vignogoul ». L’évêque a confie au monastère N.D de Prouille, le premier couvent de femmes dominicain, rouvert en 1880, la mission de travailler à cette fondation, ou plutôt à cette « restauration ». Il évoque le riche passé de l’Abbaye et ses heures douloureuses, en en rattachant l’histoire. Quelques semaines s’écouleront encore avant que la pieuse colonie des Filles du second Ordre de Saint-Dominique puisse venir vivre à l’ombre de nos deux paroisses et sous la protection de nos fervents catholiques […]. « La Providence leur a confié la glorieuse mission de renouveler […] les grands exemples des Abbesses, Prieures et Moniales de l’Ancien Vignogoul » 22. Et la lettre poursuit en décrivant l’aspect du Vignogoul en 1898 : « Passé entre des mains séculières, et presque entièrement détruit depuis la Révolution, le cloître de Sainte-Mairie de Vignogoul commence à sortir de son abandon. L’église du style gothique le plus pur, est debout, fort belle encore malgré les injures du temps ; quand on aura pu la restaurer, elle sera une merveille du diocèse de Montpellier. Elle est alors livrée aux mains des ouvriers. Dans un premier temps, le samedi 21 mai 1898, six sœurs de Prouille viennent habiter le château d’Eau, pour être à même de surveiller de plus près l’aménagement du Vignogoul. Dès que ce sera possible, elles iront se remettre en pleine campagne, dans le nouveau Prouillan, le monastère des Sœurs Prêcheresses. » Cette lettre rejoint les dires du chroniqueur : Mgr de Cabrières distingua tout de suite la chapelle du Vignogoul et la compta au nombre des chef-d’oeuvres dont il avait le droit d’être fier et qui formait comme son trésor. Il voulait la relever de ses ruines, l’arracher aux mains profanes dans lesquelles elles étaient tombées et y appeler une communauté religieuse qui la rendrait à sa destination. Ce fut pour le saint évêque un désir que les circonstances ne favorisèrent pas tout de suite, mais que la Providence lui permit de réaliser.
Ce passage est extrait d’un manuscrit que possèdent les sœurs des Tourelles. Il s’agit des souvenirs laisses par la Mère Thérèse (Thérèse-Eugénie Durand), écrits au Sacre-Cœur, en 1908, « au moment où l’on pouvait encore espérer revenir au Vignogoul ». Le titre en est Histoire d’une fondation. Ce récit contient aussi d’autres témoignages se rapportant aux Dominicaines. Il existe encore une brochure imprimée en 1934, De Prouille aux Tourelles, due à la plume de sœur Emmanuel (sic) Mazas qui complète le premier récit 23. La prieure, formée chez les Dominicaines de Sète, fut orientée par le P. Cormier, vers le monastère de Prouille, où elle fit sa profession perpétuelle le 3 avril 1884 24. Elle devait y rester 14 ans, en exerçant de multiples charges inférieures, avant devenir maîtresse des Novices. Les sœurs arrivèrent le 21 mai 1898 au Château-d’Eau (sic) avant de regagner le Vignogoul qui avait bien besoin de réparations et d’aménagements.
La présence des sœurs dominicaines au Vignogoul est brève : elle dure juste deux ans, du 19 septembre 1899 au 29 septembre 1901. Mais les renseignements concernant ce séjour sont très nombreux. Les religieuses en garderont un souvenir inoubliable, malgré la vétusté et le manque d’adaptation des lieux à la vie religieuse lors de leur arrivée. Il fallut 18 mois de travaux pour mettre l’abbaye en état de recevoir des cloîtrées. De la ferme au couvent, ce n’est pas si simple ! Mais comment payer tout cela ? C’est grâce à une dame de Béziers, fort riche, mais qui voulut rester anonyme, que les sœurs purent acheter la propriété (1898). Cette personne s’était engagée à faire remettre en état les locaux et à payer les réparations. Mais elle ne put aller jusqu’au bout de ses engagements, par suite d’un revers de fortune. Une novice obtint de ses parents une rente mensuelle de 500 f. La comtesse de Grave fut une de leurs bienfaitrices insignes. C’est grâce à elle que fut faite une belle plantation d’arbres fruitiers et de feuillus. Elle leur fit cadeau d’une belle cloche qui fut baptisée dans les formes. La narratrice énumère encore toute une série de bienfaitrices, comme Mme Louis Maurin de Pignan, qui abritera les objets sauvés du Vignogoul, en 1901, Mme Septfonts de Saint-Georges qui venait à pied leur apporter un panier de provisions, la laitière de Pignan qui leur donnait un litre de lait chaque jour. Le récit met fortement en avant la sympathie affectueuse que leur ont apportée ces Pignanais qui les aidèrent à mettre la maison en état, lors de leur arrivée, une fois les travaux achevés. Des dames du village leur faisaient parfois livrer des provisions, voire des repas tout prêts que l’on glissait par le fameux tour (du poisson, du jardinage, des laitages, des tartes, des beignets), ce qui n’empêchait pas les sœurs de suivre leur régime alimentaire : une grosse soupe et une portion copieuse à midi avec un dessert, et, tous les matins de l’année, du café noir au petit déjeuner.
L’arrivée des sœurs donna lieu à une fête splendide. « Tout le pays qui entoure le Vignogoul et que son église protège avait été branlé. L’évêque entoure d’un nombreux clergé, du Père Provincial de Toulouse et de quelques Pères dominicains, célébra la Messe où il parla avec sa facilité et son éloquence habituelles 25 » Attirés par les cérémonies et les chants, les Pignanais et autres voisins venaient nombreux assister aux offices, si bien que la communauté dut leur ouvrir la grande chapelle, le 8 décembre 1899. L’oratoire provisoire avait été aménagé dans un bras de l’ancien cloître. Pour être protégées des regards profanes, les Dominicaines s’installèrent sur une tribune, sise au fond de l’église, et fermée par une double grille. Ce système empêchait les fidèles installés dans la nef de les voir et elles de voir les gens – elles n’ont vue, que sur l’autel. On aperçoit encore aujourd’hui, en entrant par la porte ouest, à mi-hauteur, sur le côté droit, les traces de la porte murée par laquelle elles entraient.
Outre la sympathie de la population, le lieu est propice à ces moniales, malgré sa vétusté, car il répond aux besoins des contemplatives : il est assez isolé dans une vaste plaine, à mi-distance de deux villages (20 minutes à pied), Pignan et Saint-Georges-d’Orques. Les religieuses peuvent mener là une vie régulière. Vie de prière d’abord : les matines, récitées à minuit, et, dans la journée, prime, vêpres et complies. La messe est chantée quotidiennement ; le salut du Saint-Sacrement a lieu, à jours fixes. Elles ont aussi neuf grandes veillées nocturnes par an et des instructions fréquentes de leur aumônier, l’abbé Vidal. La retraite annuelle tient une place importante dans leur vie et l’on fait venir au Vignogoul, pour la prêcher, des Dominicains qui ont eu leur part dans cette histoire : le Père Garaud, prieur du couvent de Marseille et le Père Guillermin qui leur prêcha un triduum solennel.
Les cérémonies de remise d’habit ou vêture attirent une foule et donnent lieu à des festivités remarquables, avec des ornementations faites de branchages, de fleurs et d’oriflammes. Lorsque la fille de M. Pinède, Marie-Thérèse, est admise à l’abbaye, le 8 juin 1900, tout Pignan est présent, au témoignage de sœur Rose. Au début de l’année, « sur le nouveau cep de la vigne mystique, plantée depuis peu, apparaissait une première fleur » : leur première postulante, ne dans l’Hérault, et « conduite à la religion catholique par des voies mystérieuses 26 » Durant la cérémonie, la novice est reconduite à la porte du cloître et elle revient ensuite à la grille du chœur revêtue de la bure blanche des Dominicaines. Elle reçoit du célébrant le crucifix, le rosaire et le voile. Le prédicateur dominicain, le Provincial de Marseille, a, au préalable rappelé le sens des vêtements ports par les sœurs : « La tunique blanche est le symbole de la chasteté de l’esprit, l’humilité, et de celle du cœur, la charité. Le manteau noir figure la pénitence, et la ceinture de cuir, la force morale. Le crucifix que reçoit la novice est l’idéal de sa vie, le Saint Rosaire, la harpe pour prier, et le voile, la figure de sa modestie et l’augure de la future couronne qui l’attend dans les cieux » Pour l’instant, la religieuse a choisi « la couronne tressée d’épines à la place de la couronne de roses » et l’officiant la dépose « sur la tête de la fiancée de Jésus-Christ ». C’est dans cette tenue qu’elle va donner la sainte accolade à ses nouvelles sœurs 27.
Il y a alors au monastère une place pour la vie intellectuelle : la lecture y est jugée importante. La prieure impose à ses sœurs une courte étude du latin et des répétitions de chant d’un quart d’heure par jour. La communauté s’équipe d’un harmonium. Une d’entre elles copie l’antiphonaire, le vespéral et le graduel. De gros efforts sont faits pour « bien chanter » ; le Père Guillermin se montre critique à cet égard. Il leur recommande de ne pas traîner, de supprimer les respirations inutiles et d’appeler l’Office divin par son vrai nom : la prière de l’Église et non le saint Office qui évoque une congrégation romaine.
Le travail matériel n’est pas négligé. La supérieure de l’époque exigeait, paraît-il, un entretien parfait de la maison, une propreté absolue, et elle organisait une chasse systématique à la poussière et à la saleté. Elle voulait que brillent les boiseries et que les vitres soient impeccablement faites. Les professes, les converses et les novices sont mises à l’œuvre pour cela. Ainsi, « le monastère devint neuf, blanc, reluisant ».
Le travail manuel ne se borne pas à des travaux d’intérieur : l’entretien des locaux, l’aiguille, la couture et la broderie, dans laquelle excelle Mère Thérèse, la prieure. Le jardin et la vigne occupent aussi les moniales. Dans leur enclos, elles soignent les « souches », et, comme toutes les femmes du pays, ramassent les sarments, ébourgeonnent, échenillent et vendangent. La narratrice raconte une chasse aux gros vers, « les porquets », qui eut lieu, une nuit, à la lumière de lanternes disparates prêtées par des habitants de Pignan. L’efficacité des sœurs, lors des vendanges, est remarquable. L’opération se fait en silence et avec les Pinède, père et fils seulement. Elles plantent aussi des arbres fruitiers et des feuillus, pour créer un ombrage inexistant alors au Vignogoul, ce dont elles souffrent. L’abbé Segondy en attestera la nature : « en 1920, il y avait là, en bordure (de la vigne) un quinconce de tilleuls et de marronniers qui agrémentaient la chapelle et le couvent du temps des Dominicaines. La Mère Thérèse les avait fait planter 28 ».
Pour ces divers travaux et pour faire monter l’eau par le système de la noria, elles empruntent le cheval de M. Pinède, puis elles utilisent un âne qui leur sera aussi prêté. Un des problèmes majeurs du Vignogoul est en effet le manque d’eau. Suffisante pour la cuisine et les besoins journaliers, elle est très insuffisante pour l’arrosage des arbres et du jardin et surtout les lessives qui doivent être fréquentes à cause de la tenue blanche des sœurs et de la poussière naturellement abondante en ce lieu, étant donné l’état de la maison et la nature des matériaux. Sur la foi d’un « sourcier de fortune », le chauffeur de Mgr de Cabrières, elles firent approfondir le puits, sans obtenir de résultats sérieux. L’opération leur coûta tout de même 1 000 francs.
En ces deux ans de présence, la communauté s’accroît. Toutes situations confondues, on a d’abord 12 membres, puis 14 et enfin 15 – la narratrice fait remarquer à ce propos qu’il y a 15 mystères du rosaire, 15 personnes dans la vie religieuse au Vignogoul et que ce monastère est le 15e des moniales dominicaines. La maison compte alors une novice professe, quatre novices simples et trois postulantes. Elles sont en effet plusieurs à être entrées au Vignogoul : deux en 1900 – l’une d’elles, Marie Laurens, vient de Millau ; une autre, Marie Madl, est autrichienne – et trois, en 1901.
La vie était donc bien organisée au moment où va se produire le départ forcé des sœurs, mais « le Vignogoul renaissait à peine » et comme l’écrit l’évêque de Montpellier, « ses murs, ses dépendances, son modeste vignoble, son admirable chapelle surtout n’avaient pas encore cesse d’être livrés aux ouvriers de la ville et de des villages voisins », quand eut lieu la dispersion. La loi de 1901 pose en effet un dilemme aux sœurs et aux autorités ecclésiastiques : vaut-il mieux demander l’autorisation dont on sait qu’elle sera refusée ou se dissoudre ? Mgr de Cabrières décide, en accord avec les Dominicains, qu’elles ne feront pas les démarches pour demander l’autorisation. Il ne leur reste donc qu’à s’exiler à l’étranger ou à se séculariser. C’est cette dernière solution qui est choisie. Le 29 septembre 1901, la communauté abandonne les lieux. L’évêque leur ouvre le château d’O qu’elles avaient déjà occupé en 1898, en attendant que le Vignogoul soit prêt à les recevoir. Mais l’existence d’un groupe de 14 femmes en ce lieu serait trop repérable. La mort dans l’âme, on décide de renvoyer deux des novices chez elles ; la sœur autrichienne est transférée dans un autre couvent, à Marseille ; une seule des quatre novices va au château d’O. Parmi les converses, une seule, sœur Ozanna, demeure parmi les religieuses, mais elle demande à rester au Vignogoul pour garder le monastère. C’est donc en tout sept personnes qui arrivent au château d’O. Par suite de divers événements, elles ne seront plus que 5 au bout de quelques temps.
Au Vignogoul, le liquidateur fait mettre les scellés sur les portes, le 13 octobre 1901, au matin. Mais il n’a pas vu le tour qui est si grand qu’il permet à une personne d’entrer dans le monastère. Durant plusieurs nuits, sœur Ozanna, aidée par des habitants de Pignan, va vider le couvent en enlevant ce qui leur appartenait : linge, vêtements, objets divers qui sont restés dans la maison. Tous ces objets vont être remisés chez une Pignanaise.
Mgr de Cabrières exprime ses sentiments sur cette situation : « Dans ces derniers temps, une branche, détachée du tronc glorieux de Prouille, avait pris racine sous les voûtes du Vignogoul. Mais, comme les hirondelles, après avoir suspendu leur nid à d’antiques ruines, le délaissent aux approches de l’hiver ; ainsi les filles du Second Ordre de Saint Dominique, ont fui de leur vieille abbaye ; elles se sont dérobées à l’orage, comptant sur Dieu seul pour déterminer l’heure du retour 29. »
Les professes se retrouvent alors au château dO, « avec ses beaux arbres et son lac paisible », en apparence, sécularisées. Elles vont y rester plus de cinq années, du 29 septembre 1901 au 10 décembre 1906. La prieure les quittera durant une période pour aller loger chez une habitante de Montpellier, afin de pouvoir s’occuper des affaires concernant le Vignogoul et être près des avocats et des défenseurs de l’abbaye. La communauté gagne, pour trois mois seulement, la maison Henri, près de l’Imprimerie de la Charité. Les sœurs vont loger ensuite dans une maison située au chemin de Nazareth, entre mars 1907 et mars 1908, pour se retrouver dans un bâtiment annexe du Sacré-Cœur. Le 15 août 1909, elles osent se revêtir de nouveau de leur habit blanc qu’elles ne mettaient, plus depuis les expulsions, que la nuit, pour réciter l’office. Le 15 avril 1912, les voilà à nouveau dans un autre lieu : à La Paille. Elles y resteront jusqu’au 6 novembre 1916, date à laquelle elles vont s’installer aux Tourelles, où elles demeureront de longues années, même lorsqu’une partie de la communauté émigrera à Saint-Mathieu-de-Tréviers.
Mais la propriété du Vignogoul ne leur échappe pas 30. Après un premier procès contre le liquidateur, le tribunal d’appel et la cour de cassation reconnaissent, en 1906, que Marie Durand est la propriétaire légale 31. Du coup, les religieuses reviennent dans leur ancien monastère, non pour y résider, mais lors d’une série de va-et-vient. Elles y portent divers objets et en emportent, au gré des besoins. M. Pinède a pris leurs vignes « à ferme ». Elles se réservent les raisins de table et les fruits du verger. Par trois fois, on profitera de leur absence pour leur voler tout ce qu’elles y ont entreposé, jusqu’aux boutons de porte, aux robinets et aux chenaux. Tout y passe !
Mais la maison, inhabitée, se dégrade de plus en plus. « Pendant le séjour au Sacré-Cœur, quand les sœurs s’y rendaient encore, elles avaient constaté le mauvais état des bâtiments que le manque de soins et d’entretien exposait peu à peu à une ruine complète 32. »
Dans une lettre adressée au sous-secrétaire d’Etat aux Beaux- Arts, Marie Durand décrit la situation : « Propriétaire de l’ancienne Église du Vignogoul.. .j’ai le regret de vous informer que ce monument menace ruine surtout dans les parties hautes de l’Abside. L’architecte a dû les faire étayer pour parer au plus urgent… En outre la toiture demande son remplacement imédiat, l’eau pénètre dans les voûtes et les détériore, certaines nervures sont ébranlées… etc. etc. » Marie Durand insiste : « il faut agir vite si l’on ne veut pas avoir à regretter la chute partielle du monument. Les dépenses pour les travaux strictement nécessaires se montent à 50 ou 60 000 francs. » Elle demande la permission de poursuivre les travaux et une aide financière.
Le 24 juin 1914, l’architecte Nodet envoie son rapport au ministère. En juin 1913, le lierre qui recouvrait l’abside fut arraché par le vent et entraîna dans sa chute « les parements et pierres de taille ». Avant même que l’architecte ne se rende sur les lieux les réparations avaient été faites par l’entrepreneur qui travaillait pour les monuments historiques de l’Hérault avec tout le soin nécessaire : « La reprise a été très bien faite, avec fort peu d’appareils neufs ». La propriétaire a payé ce travail. « En même temps, il fut fait un nettoyage intérieur et des consolidations diverses. 33 »
La prieure avait exposé la situation à ses supérieurs se demandant s’il n’était pas possible d’aller s’y réinstaller pour y vivre en couvent régulier. A plusieurs reprises, elles essaient d’obtenir cette autorisation. La visite du P. Pégues, qui s’enthousiasma pour le Vignogoul, en octobre 1915, laissa quelque espoir à la communauté. Le Père Provincial et le Cardinal avaient toujours remis la décision au supérieur général des Dominicains, le P. Cormier. Il finit par trancher irrévocablement. C’était non ! Les sœurs devaient rester à Montpellier.
Alors que faire du Vignogoul qui devenait encombrant ? Elles tentent de l’offrir à diverses institutions. Le Provincial des Dominicains refuse d’en faire un noviciat. Les œuvres sollicitées se dérobent. L’affaire était sur le point de se conclure avec les Petites Sœurs de l’Assomption, mais elle n’aboutit pas par ordre supérieur. La Mère prieure pense alors au Père Prévost qui consent à prendre le Vignogoul. Le couvent et la chapelle lui furent donnés ; il acheta la vigne. Les sœurs s’étaient réservé les meubles, la cloche, les grilles et le tour.
Traduisant leur regret d’avoir à abandonner définitivement ce lieu, sœur Rose déclarera plus tard : « Pour moi, je ne vous le cache pas que le Vignogoul est toujours resté une lumière que je n’ai pu retrouver ailleurs ; ce calme, ce recueillement, loin du monde n’existe que là. 34 » D’autres religieuses n’allaient pas tarder à s’y installer.
Les Carmélites au Vignogoul 1919-1927
Ces religieuses vont demeurer au Vignogoul sept ans et sept mois 35. Arrivées le 8 octobre 1919, elles en partiront le 18 mai 1927. Conunent ont-elles abouti là ? De la Belgique au Vignogoul, une aventure pour des Carmélites !
Les sœurs de cet Ordre s’étaient installées à Montpellier en 1837 à l’appel de Mgr Thibault. Elles venaient du couvent de Rodez, fondé en 1825. L’évêque les logea d’abord dans la maison Saint-Charles, rue Candolle, près de la cathédrale, laissée libre par le départ des missionnaires diocésains – c’est l’actuel conservatoire de musique, avec en façade, l’inscription, chapelle de l’Adoration. Leur communauté s’étant agrandie, elles changèrent de maison, en 1843, pour s’installer rue Moquin-Tandon, dans le faubourg de Boutonnet (actuel couvent des Carmes). En 1886, elles changent de règle, passant de celle de Bérulle à celle de sainte Thérèse qui remonte à 1592.
Depuis le 24 septembre 1901, la communauté des Carmélites de Montpellier a dû s’exiler en Belgiqu 36, à Andenne d’abord, puis à Frizet, dans le diocèse de Namur. Le cardinal de Cabrières se préoccupe de les faire revenir de leur exil, fidèle à ses propos de 1905 : « Nos chères filles de Sainte-Thérèse (de Bédarieux et de Montpellier) n’ont eu ni les unes ni les autres trop à souffrir de leur exil immérité. Qu’elles se souviennent toujours de notre diocèse, qu’elles nous laissent la pensée et l’espérance de les y revoir bientôt. 37 » Il leur fait même parvenir l’argent nécessaire pour leur voyage. Mais où les loger ? Leur ancien couvent de la rue Moquin-Tendon, vendu aux enchères, a été acheté par un propriétaire privé qui loue l’immeuble aux Adoratrices du Sacré-Cœur, dites Chartreusines, depuis 1905. Elles y ont installé un pensionnat. Impossible pour la nouvelle prieure du Carmel, Mère Marie du Christ, « fille d’un ingénieur de la Meuse », élue le 13 novembre 1918, de trouver un autre immeuble qui conviendrait aux sœurs de sa communauté, à Montpellier. Le cardinal de Cabrières leur conseille alors de s’installer au Vignogoul. Le nouveau propriétaire des lieux, le chanoine Prévost, leur offre les bâtiments à titre gracieux. La Mère hésite. Certes, la solitude est y assurée, mais c’est si loin de Montpellier ! Finalement, elle accepte. L’abbé Prévost avait déjà fait restaurer les locaux. En effet, ils étaient en piteux état. Le plan exposé au Salon des artistes à Paris, en 1910, porte la mention : « Depuis quelques années, l’église est complètement délaissée et le couvent abandonné ». Le père donna alors à son architecte mandat pour aménager le lieu. Il lui fallut mettre 35 000 francs pour les réparations. Les Carmélites peuvent donc revenir en France elles auront un lieu de séjour. Le 7 octobre 1919 elles arrivent à la gare. Déception Personne n’était là pour les recevoir, bien qu’elles aient averti de leur retour. Elles furent, en fin de compte, accueillies par une de leurs consœurs, « notre bonne Mère de Saint-François », qu’elles nommeront aussi « notre maman de la Pierre Rouge ». Le 8, elles arrivent au Vignogoul, conduites par un omnibus de famille. Là les attendaient l’abbé Mathieu, curé de Pignan, et des dames et jeunes filles du village. Elles furent conduites en procession à la petite chapelle, accompagnées de chants de bienvenue. Une grande table pour le repas communautaire et une petite cellule furent désormais leur lot. Elles sont alors 18, dont trois converses et trois tourières. Cinq ans après, elles seront 19.
Le Vignogoul est à leurs yeux un lieu de prières, où tout, pierres et histoire, parle de Dieu et de la vie religieuse. Mais pour des femmes seules et sans moyen de locomotion, c’est un endroit bien isolé. Il y a environ trois kilomètres jusqu’à Pignan. Ce sont surtout les tourières, « personnes consacrées, agrégées à la communauté pour le service externe », la sœur Thérèse, « d’origine belge, assez grande » qui a, en 1920, 53 ans, et la sœur Marthe, 63, qui en pâtissent. Toutes deux doivent aller à pied jusqu’au village, par tous les temps, faire les courses nécessaires à la communauté des cloîtrées.
L’éloignement de tout se traduit aussi dans l’absence de prêtres proches pour les aider à vivre à fond leur spiritualité. Certes, les religieuses ont un aumônier sur place. Après le départ du Père Sacré, venu avec elles de Belgique, c’est l’abbé Jean Segondy, né en 1888, à Saint-Georges d’Orques, le village voisin, qui est nommé par le cardinal de Cabrières. Il dit la messe et assure les offices. Mais sa santé n’est pas merveilleuse. Proche des siens, il peut être soutenu par sa famille. Il va rester quatre ans dans ce poste, de 1920 à 1924. Pendant huit mois, en 1921, il suppléera le curé de Pignan, l’abbé Matthieu, frappé d’une congestion cérébrale. Il disait une première messe au couvent, le dimanche, puis allait chanter la grand-messe au village, conduit par M. Emmanuel de Nucé. Au monastère, il participe à toutes les prises d’habit et aux professions des religieuses. Mais il ne confesse pas les sœurs. Leur confesseur attitré vient d’ailleurs. Ce fut d’abord le Père Cyrille, un carme du couvent des Augustins de Montpellier (aujourd’hui couvent des Dominicains). Il venait à l’abbaye tous les quinze jours par le train – l’intérêt local Montpellier-Béziers desservait alors Pignan. Il entendait les confessions des sœurs et leur faisait une conférence. Il fut remplacé ensuite par le chanoine Michel, à qui le Père Prévost avait offert l’hospitalité à la Pierre Rouge. Ce n’était pas des plus commodes !
Autre inconvénient du Vignogoul l’état des locaux qui laissait à désirer. Les premiers mois furent éprouvants par suite de l’accumulation des intempéries qui firent souffrir les sœurs du froid – le monastère n’est évidemment pas chauffé – et surtout des pluies torrentielles qui provoquèrent des inondations, au point que la retraite de communauté qui devait avoir lieu le 4 novembre dut être repoussée, car les deux chapelles et le chœur étaient submergés. Il fallut retirer en hâte le Saint-Sacrement pour le placer en sécurité, dans la salle du chapitre.
L’état lamentable des lieux est bien souvent souligné dans la correspondance de la prieure avec l’évêque de Montpellier. C’est d’autant plus grave pour elle que cela empêche le fonctionnement normal de la vie communautaire, le respect de la clôture en particulier. Le 15 novembre 1920, la Mère écrit au cardinal de Cabrières pour lui faire part de cette situation. Le jeune aumônier – Jean Segondy a alors 32 ans – qui vient d’arriver, est obligé d’entrer dans la clôture, les deux chapelles étant inutilisables. Sa domestique, Marie Tarbouriech, et les sœurs tourières le suivent lorsqu’il va dire la messe au chapitre, ce qui est un manquement majeur à la règle. « Vos pauvres filles y assistent le voile baissé, ce qui est pénible. »
Durant la vacance de l’évêché de Montpellier, après le décès du cardinal, en 1921, Mgr Halle, évêque auxiliaire depuis 1915 fut élu comme vicaire capitulaire. Il vint rendre une visite impromptue aux carmélites, le 3 mars. En visitant la grandie chapelle, il put constater qu’elle était aussi « inhabitable » que le 4 décembre dernier, jour de l’inondation. « On glissait sur les pavés recouverts de vase et le vent avait brisé presque toutes les vitres ».Les sœurs conduisirent aussi l’évêque à la petite chapelle. Il put voir qu’elle conservait toujours les traces de moisissure et qu’il était dangereux de s’agenouiller sur un plancher aussi vermoulu.
N’était-il pas temps que les Chartreusines laissent la place aux carmélites ? Mgr Halle leur fit comprendre que si ces dames avaient l’intention de leur laisser le local, ce ne serait que lorsqu’elles auraient trouvé un autre lieu pour abriter leur pensionnat. Lors de sa visite suivante, les sœurs insistèrent à nouveau sur l’humidité du lieu. Mgr Halle répondit qu’il demanderait à M. Prévost de faire creuser les canalisations nécessaires. Quant aux Chartreusines, comment pouvait-on les empêcher de poursuivre une œuvre aussi importante ?
D’ailleurs elles louaient un immeuble vendu à un particulier. Elle n’avait rien à restituer.
Comment se présentait alors le reste de l’abbaye ? Des photos de l’époque montrent le chœur de la chapelle, décoré et orné, l’autel avec ses six chandeliers et l’ostensoir. En arrière fond, vers l’abside, se dresse un panneau parsemé de roses, avec, au-dessus, une bannière de la Vierge et une étoile à cinq branches, le tout surmonté d’une banderole portant l’inscription « Après ma mort, je ferai tomber une pluie de roses ». Il s’agit d’une parole de Thérèse de l’Enfant Jésus. Les religieuses célèbrent en ce jour, comme l’Église toute entière, la canonisation de la sainte de Lisieux, le 17 mai 1925. Cette mise en scène donne une idée de la manière dont les sœurs pouvaient décorer ce lieu pour les fêtes exceptionnelles et particulièrement lors des vêtures et des professions. Le long de la façade sud du bâtiment d’habitation, à gauche de la porte d’entrée dans le monastère, un autre document montre trois cloches, déposées à même le sol – il n’y a pas de clocher au Vignogoul. Un peu plus loin, tout près du mur de clôture, se dresse sur son socle une statue de la Vierge Immaculée. On voit encore, sur d’autres photos de ce temps, que les vignes entouraient l’abbaye, sur le côté sud comme sur le côté nord. L’on sait aussi, par Jean Segondy que c’est entre 1920 et 1924 que furent abattus les arbres plantés par la Mère Marie Thérèse : « Nous eûmes un jour, écrit-il, le déplaisir de les voir abattre impitoyablement sous le prétexte qu’ils gênaient la vigne du voisin ». L’intervention sollicitée du P. Prévost pour les sauver fut vaine.
En août 1922, Mgr Mignen est nommé évêque de Montpellier. Sacré le 21 novembre, il fait son entrée dans la ville le 30. Dès le 23 décembre, il arrive au Vignogoul. Il porte un grand intérêt aux Carmélites. Jean Segondy nous en explique la raison : il avait lui-même une tante carmélite à Luçon. Il promet aux sœurs d’être « leur Père ».
La situation va-t-elle se régler avec son arrivée ? Il s’en occupe sérieusement. Le 6 février 1923, l’évêque revient au Vignogoul pour l’examen canonique d’une novice. Il informe les Carmélites que les Chartreusines leur demandent de patienter jusqu’en 1925. Si elles n’ont pas trouvé d’autres locaux à cette date, elles se retireront.
Les responsables du Vignogoul se montrent impatientes. Les religieuses ont souvent été victimes, au cours de l’histoire, de vols et de pillages, à cause de leur isolement et de leur faiblesse. Dans les années vingt, les Carmélites déplorent de tels faits : leur poulailler a été visité par des inconnus. C’est d’autant plus grave qu’ils avaient franchi la clôture. L’évêque sourit, paraît-il, à cette histoire. Mais il n’en songe pas moins au retour de la communauté à Montpellier. Les Carmélites lui font part de leur lassitude : « Ces dames sont prévenues depuis deux ans de notre retour. Le moment n’est-il pas venu ? » En définitive, elles seront amenées à adopter une autre solution dont nous parlerons sous peu.
Telle qu’elle était alors, malgré l’éloignement de la ville, cette communauté était vivante et se recrutait convenablement. Le 8 octobre 1919, elles étaient arrivées au Vignogoul au nombre de 14 – il faut savoir que les communautés de Carmélites sont limitées, à l’époque, à 21 sœurs, dont trois converses au maximum. Grâce aux divers documents internes, les divers livres de fondation, des sœurs défuntes, des prises d’habit et des actes capitulaires, nous connaissons l’évolution de la maison. Elle enregistre, durant ces sept années, deux changements de prieure. Le 3 février 1922, les élections, présidées par le P. Gabriel, confient la responsabilité de la communauté à la Mère Saint Jean de la Croix, Eulalie Delphine Lautier, née en 1862, originaire de Vendémian, dans l’Hérault, tandis que sœur Isabelle des Anges devient sous-prieure – elle est née à Sète en 1861. De nouvelles élections ont lieu, trois ans après, le 3 février 1925, sous la présidence de Mgr Mignen : Mère Marie du Christ est élue prieure à son tour. A ce moment-là, l’aumônier a changé. L’abbé Journet a remplacé Jean Segondy.
La communauté déplora quatre pertes durant son séjour au Vignogoul en 1920, meurt une jeune sœur, Marie de l’Eucharistie elle n’a que 34 ans ; en 1922, disparaît Mère Marie de la Nativité ‘79 ans) qui était prieure au moment de l’exil ; originaire du Gers, elle est inhumée au cimetière de Pignan, comme d’autres de ses consœurs – des photos montrent les croix qui surmontent leurs tombes ; le 1er janvier 1923, c’est le tour de sœur Marie des Anges à l’âge de 57 ans et, le 22 décembre, 1923, c’est sœur Marie-Emmanuelle de Saint Joseph, Fernancie Vallez, originaire de Reims. Elle n’avait que 37 ans, dont 13 passés en religion.
Par contre, entrent au monastère huit postulantes, dont trois feront leur profession perpétuelle – trois ne persévéreront pas. Nous connaissons, parmi les vêtures, celles des sœurs Thérèse de l’Enfant Jésus, Marie-Pharaïlde Dewitte, née à Roubaix, de Marguerite-Marie du Sacré-Cœur, née en Charente – le curé de Cognac assiste à cette cérémonie – de Marie de Jésus, le 8 juillet 1920, Marie-Honorine Clavel, de Montpellier, de Marie-Élisaheth de la Trinité, Marie-Malvina Josserand, du Havre, de sœur Marie de la Trinité, née à Lille. Le 16 juillet 1924 l’évêque préside la prise de voile de sœur Marie de Jésus et le 30 septembre, la cérémonie de vêture de sœur Marie-de la Trinité.
Le recrutement semble donc assuré et les postulantes viennent de régions souvent éloignées : Reims, Lille, Le Havre, Cognac… Pourquoi ? Est-ce le fruit de l’exil ? De la notoriété de l’ordre ? Mais les carmels sont nombreux en France : Sur les 28 carmélites passées au Vignogoul durant ces années, dont nous connaissons l’origine, sept sont des Héraultaises nées à Cette, Gignac, Lansargues, Montpellier (deux), La Peyrade et Vendémian ; les autres viennent de l’Aveyron, de la Corrèze, du Gers, de la Haute-Garonne, de la Lozère, de la Marne, du Nord et du Tarn. Un vrai tour de France.
Les étapes qui amènent une religieuse vers les vœux perpétuels sont, comme toujours et partout, graduées. Mais ici tout se passe dans le même monastère. Il y a d’abord la prise d’habit ou vêture qui est le rite d’entrée au noviciat ; elle intervient après un postulat d’environ six mois. Les vœux perpétuels sont émis trois ans après la prise d’habit, selon le code de droit canon de 1917. La prise de voile noir est la deuxième étape : il est remis à la professe qui va prononcer ses vœux perpétuels, la veille ou quelques jours avant. Cette cérémonie se fait en présence de l’évêque ou de son délégué. Dans la communauté, en dehors des tourières dont nous avons parlé, existent des sœurs converses qui revêtent le voile blanc – ces deux groupes de religieuses ne font pas partie du Chapitre dans lequel se déroulent, tous les trois ans, les élections de la prieure, de la sous-prieure et des clavières c’est-à-dire des conseillères – jadis chacune d’entre elles détenait l’une des trois clés du coffre où étaient rangés les documents importants et l’argent.
Finalement les cérémonies concernant la vie religieuse ont été nombreuses au Vignogoul. Comment se passent-elles ? Jean Segondy nous en dit quelques mots, à propos de la dernière prise de voile à laquelle il assista comme aumônier de la maison, le 16 juillet 1924 : « Nos sœurs carmélites avaient voulu faire grand et beau, en aménageant avec autel, tentures, bancs la grande chapelle, classée d’ailleurs par les Beaux-Arts comme monument historique et digne de l’être. Mgr Mignen voulut présider lui-même la cérémonie. La nef était remplie de fidèles venus de tous les environs, heureux de venir assister à un cérémonial inaccoutumé. Dans le chœur avaient pris place, aux côtés de Monseigneur, M. Jourdan, curé de Pignan, qui fit un magnifique sermon, M. Thomas, curé de Saussan M. André curé de Saint-Georges, M. Mauzac curé de Lavérune… La cérémonie achevée, nous passâmes à l’aumônerie pour le repas d’usage, servi par nos sœurs carmélites. »
C’est alors que fut annoncée à l’aumônier sa nomination comme curé de Saint-Jean-de-Cuculles. Elle est datée du 16 juillet 1924. « On vous a un peu oublié ici, lui dit l’évêque. Mais moi il me faut des curés pour mes paroisses. »
Les Carmélites allaient demeurer encore trois ans au Vignogoul. Les Chartreusines, on s’en souvient, avaient promis de partir en 1925. Mais à cette date, elles n’avaient trouvé aucune solution de rechange. C’est alors que l’évêque eut l’idée de leur proposer de les faire entrer dans une partie restreinte du Monastère de la rue Moquin-Tendon. On aurait eu ainsi une cohabitation des Carmélites et des Chartreusines du Pensionnat. La solution ne fut pas acceptée par les sœurs du Vignogoul et, grâce à la faveur du propriétaire des lieux, les Chartreusines purent rester en place. Le départ des Carmélites du Vignogoul était donc remis. Mgr Mignen les obligea alors à chercher un autre lieu de séjour.
Mère Marie des Anges, dont on a vu le rôle à la Pierre Rouge le jour de leur retour à Montpellier, s’ingénia à leur faciliter la recherche. Elle envoyait des voitures pour que la prieure puisse se rendre à Montpellier et s’inquiétait des immeubles à vendre ou à louer. Un jour enfin la bonne affaire fut découverte. Il y avait au Pioch Boutonnet, une villa dite Beauregard, située sur un endroit élevé et solitaire, avec vue sur la mer et les montagnes, et trois hectares de terrain. Le propriétaire, M. Sélignac était un ami du carmel. La villa voisine, Saint-Antoine, qui appartenait au même propriétaire, était aussi à vendre. Finalement, on décida de construire dans la propriété une maison d’apparence ordinaire pour les œuvres et Beauregard serait prêté aux sœurs du Vignogoul jusqu’à la récupération de leur immeuble. La propriété pris le nom des « Buissonnets » en l’honneur de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus.
L’on s’est aperçu dès le début de cette histoire que parmi les habitants de Pignan il y avait de fervents amis des sœurs du Vignogoul, comme du temps des Dominicaines. Les Carmélites avaient été accueillies, nous l’avons dit, par des dames et des jeunes filles du village. L’aide continua. Ainsi madame Estève mit-elle souvent son ânesse à la disposition des sœurs pour faire tourner la noria qui fournissait l’eau à la communauté et, elle-même, venait souvent au monastère pour rendre service à nos sœurs. Le départ, bien que souhaité par les religieuses, fut empreint d’une certaine tristesse. On lit dans le Livre des fondations : « Nous étions attachées à notre chère abbaye, malgré les difficultés de l’éloignement, des inondations, des parasites qui revenaient au moment où l’on s’en croyait débarrassées (Ici la tradition orale a conservé des récits d’invasion de puces, entre autres parasites). La solitude, la majesté de la chapelle, qui se dessinait sous un ciel pur, le vestibule, le grand escalier, et, jusqu’à la petite chapelle si humide, nous parlaient des temps anciens, des religieuses qui avaient aimé le bon Maître pendant des siècles avant nous. La clôture nous manquait, et la volonté de notre Supérieur était formelle. Il fallait dire adieu à tous ces souvenirs. »
Le 18 mai 1927, c’était chose faite. Les Carmélites de Montpellier sont, depuis ce jour dans leur couvent des « Buissonnet », et leur ancien couvent de la rue Moquin-Tandon, laissé par les Chartreusines, a été récupéré par les Carmes en 1956.
Le Vignogoul allait voir arriver une autre congrégation religieuse, les Franciscaines de Lenne, mais du coup, on passait des cloîtrées, Dominicaines et Carmélites, aux religieuses apostoliques. Leur vocation se modifiait. La vie religieuse n’en continuerait pas moins jusqu’aux années 1970. C’est cette histoire que nous allons raconter maintenant.
Les Franciscaines de Lenne 38
C’est à partir de 1933 que s’installent au Vignogoul les pionnières de ce qui deviendra officiellement, seulement en 1960, une congrégation religieuse, sous le nom de Petites Sœurs Franciscaines de N.-D. de Lenne. Venues de l’Aveyron, ces filles de Lenne avaient été amenées à chercher un nouveau lieu pour abriter les petits garçons orphelins ou abandonnés dont elles avaient à s’occuper. M. Touzery a relaté l’origine de cette fondation en 1968, dans un rapport destiné aux membres de l’Association. Il en rappelle les buts. Il redit comment M. Estève de Pignan, étant devenu propriétaire des bâtiments, passa une convention avec l’Association N.-D. de Lenne. Il connaissait le Père Aloys qui cherchait un asile pour recevoir les petits garçons confiés aux sœurs. Un jour que ce prêtre prêchait une retraite à Pignan, le propriétaire lui fit visiter l’Abbaye et lui demanda ce qu’il pourrait faire de cet établissement, fermé depuis huit ans. Le Père, connaissant le désir des sœurs, eut l’idée de lui demander de leur louer la maison. La Mère Marie Madeleine, la fondatrice, acquiesça, et la maison ouvrit dès septembre 1933. La première supérieure, Mère Thérèse, fut aidée par les sœurs Elisabeth et Marie des Anges. De cette date à 1975, les sœurs franciscaines de N.-D. de Lenne, devenues ensuite les Petites sœurs de Saint-François, vont y assurer une présence active, à travers une association qui « s’assigne pour but de secourir les enfants ou adolescents réellement ou moralement abandonnés, même ceux du premier âge, en leur donnant les soins nécessaires et en leur enseignant la morale, le travail et la crainte de Dieu » 39.
Pour ce faire, il fallut remanier les bâtiments, faire toute sorte d’aménagements, ouvrir une école et bien d’autres choses encore. A l’origine, les lieux ne sont pas particulièrement bien équipés pour devenir une maison d’enfants.
Sœur Salvatorica, qui fut l’une des religieuses qui vinrent y travailler, en 1936, et qui y passa le plus clair de son temps de vie religieuse, malgré quelques interruptions, raconte qu’il n’y avait pas alors au Vignogoul l’électricité, ce que confirme le manuscrit : « Chaque soir une religieuse était chargée d’allumer de petites lampes à pétrole pour éclairer les dortoirs ». Pas d’équipement ménager et de mobilier, non plus. Des dames de Pignan et de Montpellier donnèrent les meubles et l’on fit venir de vieux lits de Lenne. Dans les cellules des religieuses, simplement un lit, une caisse en guise de table et une chaise. C’était tout ! Pas d’eau courante non plus ; seulement deux puits. Faire la toilette de ces petits, laver tant de linge posait, dans les conditions que nous avons dites, de sérieux problèmes. La noria, que nous avons vu fonctionner enfant, marchait alors de plus belle. L’ânesse de la maison, Nanette, la faisait tourner pour monter l’eau, quand elle n’était pas allée faire des courses à Pignan, avec l’une de ses patronnes. Finalement le monastère était très austère. Il n’avait guère été amélioré depuis le temps, où, en 1901, tel Dominicain en visite s’extasiait, tant de la pauvreté des cellules et des dortoirs que de la frugalité de la nourriture.
Au début, selon des témoignages oraux, il n’y eut guère que 7 à 8 enfants. Leur nombre augmenta très vite – une vingtaine selon le manuscrit. On les prenait à 3-4 ans. On les gardait jusqu’à 12. La maison avait besoin d’un aumônier. A cause de la pénurie de prêtres dans l’Hérault, on fit appel au diocèse de Rodez, en la personne de l’abbé Verdier, qui enseigna aussi quelque temps, le grec au Petit Séminaire St-Roch à Celleneuve. Il sera remplacé en 43 par l’abbé Vidal. En 1936, la première supérieure tomba malade – elle sera clouée au lit pendant dix ans et son médecin la surnommera la « Sœur au sourire ». Elle fut remplacée par Mère Marie-Claire.
Les difficultés s’accrurent du fait de la guerre, d’abord avec l’interdiction de quêter à domicile. Mais le grand choc provint de la décision suivante : tout établissemnent situé à moins de 20 kmn de la mer devait être évacué. En février 1943, les enfants accompagnés par sœurs Marie Pierre et Marie Odile furent dirigés sur Livinhac, dans l’Aveyron. La « Populaire » amena tout ce monde qui va se loger au château des Baduel : l’aumônier et la chapelle, dans le bâtiment principal ; les enfants, au grenier de la ferme ; et les sœurs s’entassant dans les dépendances du château.
Seules restèrent au Vignogoul sœur Marie Agnès, avec quelques enfants, et les sœurs Marguerite Marie et Véronique. Un jour qu’une des religieuses était seule avec quelques enfants, les Allemands se présentèrent pour réquisitionner. Il paraît aussi que ces sœurs eurent durant la guerre l’occasion d’abriter des juifs. Il importe de faire connaître ici, à propos de ces religieuses, une histoire tue jusqu’ici. « Pendant la guerre et la persécution des juift par les nazis, Lenne et le Vignogoul ont accueilli quelques familles juives. Les enfants étaient considérés comme des orphelins et les mamans comme des employées. Les hommes étaient reçus à Bonnecombe par les moines trappistes. Ils prenaient l’habit, changeaient de noms et on les appelait frères. Ou bien, s’ils avaient un métier, comme ce fut le cas d’un cordonnier, il était considéré comme employé pour réparer les chaussures des enfants. » 40
La guerre finie, les enfants vont revenir au Vignogoul. Les caisses étant vides, les sœurs furent amenées à organiser une tombola pour leur permettre de rentrer. C’était le 8 septembre 1945. En juillet-août 1946, pour que les enfants respirent un air plus frais, les sœurs organisent une colonie de vacances à Saint-Côme sur-Lot, dans la maison qui sert d’école libre de garçons durant l’année scolaire et, pour accroître le nombre de places, les Ursulines de Malet leur prêtèrent une partie de l’école libre de filles. Par la suite, ils occuperont la maison des Frères des Ecoles chrétiennes de St Geniez-d’Olt.
La vie des religieuses au Vignogoul était en grande partie consacrée au travail, les enfants leur prenant le plus clair de leur temps. Quelques dames de Pignan venaient passer un moment avec elles, au Vignogoul, et reprisaient, entre autres choses, les chaussettes. Il leur arrive aussi de recevoir quelques personnes qu’elles soignent : Mme Louise Canitrot et Mme Marguerite Bertrand, en 1946, par exemple. Les sœurs s’ingénient cependant à préserver leur vie de communauté. Elles récitent les laudes en latin et ont la messe quotidienne Leur aumônier, l’abbé Hilarion Vidal, meurt le 23 juillet 1956. Lui succéderont les abbés Aigouy, Tego puis le Père Paulhan, originaire de la Lozère.
En 1968, les sœurs de Lenne fusionnèrent avec les Petites Sœurs de St François d’Angers. Les religieuses finirent par être une quinzaine pour s’occuper de 50 à 60 enfants – il y avait alors un dortoir de 21 places, se souvient sœur Salvatorica. Longtemnps ces religieuses avaient assumé seules les tâches de direction et d’éducation. Mais, les choses évoluant, elles furent amenées à faire place aux laïcs. La gestion de cette maison d’enfants à caractère social fut finalement laissée à des professionnels, à partir du 1er septembre 1975, date où M. Cros en devint le directeur. Les sœurs devinrent des salariées. Il en restait quelques-unes, directement occupées au Vignogoul : sœur Jeanne, d’origine polonaise, au secrétariat ; sœur Anne-Marie, à la couture : sœur Claire, à la buanderie ; sœur Angèle, à l’intendance. En 1978, on construisit des classes neuves. En novembre de cette année-là, les sœurs se divisèrent en petites communautés 4 à Juvignac à la rue des Grives, où la communauté existe toujours ; 4 à l’Hortus. 4 ou 5 d’entre elles restèrent au Vignogoul. Les dernières en sont parties en octobre 1992.
C’est ainsi que se termine l’histoire des religieuses au Vignogoul : les dernières occupantes ne sont plus aujourd’hui dans ce qui fut leur monastère et ne dirigent plus les affaires. Au cours des siècles, se succédèrent ainsi dans l’ancienne abbaye des contemplatives et des actives. Les cisterciennes avaient tenu pensionnat à Montpellier au XVIIIe. Les Dominicaines et les Carmélites y représentèrent la contemplation pure, derrière leur clôture. Les Franciscaines y accueillirent des enfants qui avaient besoin d’être soignés et éduqués. Créée pour la contemplation, elle s’adonna à la seconde. Deux visages de l’Église, dans une histoire pleine de vicissitudes. Notons que le Vignogoul a vu se succéder des filles des grands fondateurs d’ordres : Benoît, Dominique, Thérèse d’Avila et, enfin, François d’Assise.
De toute façon, contemplatives ou actives, les religieuses qui s’y succédèrent avaient un même premier but : la louange divine. De quoi imposer le respect de ce lieu qui, comme l’a décidé l’équipe qui s’occupe aujourd’hui de l’Association culturelle du Vignogoul, ne saurait servir à n’importe quel usage. L’histoire que nous venons de conter n’impose-t-elle pas une telle politique ?
Sources
SEGONDY, Jean, L’Abbaye du Vignogoul, Imp. de la Charité, 1937, réédité par Lacour, Nîmes, 1995.
SEGONDY, Jean, Mes Souvenirs, Dactylographié, archives privées.
MOREAU, Marthe, L’âge d’Or des religieuses, Monastères féminins du Languedoc méditerranéen au Moyen Âge, Presses du Languedoc / Max Chaleil, Editeur, Montpellier, 1988.
SECONDY, Louis, NOUGARET, Jean, L’abbaye du Vignogoul, Association de l’Abbaye du Vignogoul, 1998.
Archives des dominicaines des Tourelles A.P.).
Dossiers fournis à partir de leurs archives par les Carmélites des Buissonnets à l’auteur.
Témoignages oraux et écrits des sœurs du Vignogoul, de Juvignac et de Lemme.
Cahier manuscrit Histoire du Vignogoul pour le jubilé de Mère Marie Odile (A.P.)
Notes
1. Cet article a un double but : mettre en valeur certains aspects précis du livre de Jean Segondy sur l’abbaye du Vignogoul qui nous permettent de mieux connaître la vie des religieuses avant la Révolution et prolonger Cette étude à travers les nouvelles occupantes de ce monastère après 1790, date à laquelle s’arrête l’œuvre de l’abbé. Ce travail n’a jamais été entrepris jusqu’ici.
2. Marthe Moreau, L’Âge d’Or des religieuses, Presses du Languedoc / Max Chaleil, 1988, p. 51.
3. Ibid. P. 69-70.
4. Mes Souvenirs, dactyl., p. 341.
5. Jean Segondy, L’abbaye du Vignogoul, p. 35.
6. Ibid. 60, note 3 et passim.
7. Jean Segondy, op. cit, p. 112.
8. Jean Segondy, op. cit., p. 196.
9. Ibid., p. note 2.
10. Jean Segondy, op. cit., p 218.
11. Ibid. p. 189.
12. Par opposition à leur immeuble montpelliérain.
13. Jean Segondy, p. 197.
14. Jean Segondy, p. 216, Tiphaine de Nogaret est alors abbesse.
15. Jean Segondy, p. 206.
16. J. Segondy, op cit, p. 223.
17. Ibid., p. 206, note 2.
18. Marthe Moreau, op. cit., p. 133.
19. Jean Segondy, p. 247. Texte précise qu’il s’agit de « demoiselles qui ne se destinent pas à l’état religieux ou qui doivent être, instruites dans la religion, catholique, apostolique et romaine. »
20. Voir Grasset-Morel, Montpellier, ses sixains, ses îles et ses rues, ses faubourgs, Montpellier, Louis Vallat, 1908, p. 320. Cette maison aurait dû être détruite à cause du meurtre d’un enfant, violé et tué par son parrain, dans le cabinet de la maison. Elle fut seulement purifiée.
21. Ce « bienfaiteur unique » de la maison du Vignogoul, était président du Conseil paroissial de Pignan. Il décède le 17 février 1954. Les religieuses du Vignogoul l’ont soigné jusqu’à la fin. II avait 77 ans. La Paix et le Bien, Bulletin du sanctuaire de l’œuvre de N.-D. de Lenne, N°6, P. 8.
22. SRM, 20 mai 1898, p. 650.
23. Chanoine Constant Blaquière, Nos Madones, 1935, p. 42-43.
24. Lettre de Mgr de Cabrières lors du décès de la fondatrice du monastère dominicain du Vignogoul, SRM, 1919, p. 484-489.
25. Cité par Constant Blaquière, p. 42.
26. Semaine Religieuse de Montpellier, du 10 février 1900. On appréciera le style !
27. Ibid.
28. Mes Souvenirs, p. 350.
29. La Disparition des communautés religieuses, Lettre au Clergé, Montpellier, La Charité, MDCCC, p. 26.
30. SRM, 1901, p. 281 : « L’ancien couvent des religieuses dominicaines va tomber sous la liquidation, malgré les protestations par voie judiciaire de Mlle Durand, sa propriétaire ».
31. Note de l’inspecteur général des beaux-arts du 10 janvier 1906.
32. Manuscrit, p. 113.
33. Médiathèque du patrimoine, Paris, dossier sur le Vignogoul, 81 – 034 – 30.
34. Manuscrit, tome II, p. 42.
35. Sources principales : un dossier rédigé par les Carmélites de Buissonnets, à la demande de l’auteur de ce texte, à partir des divers documents internes : livre des fondations, des entrées, des décès… et Mes Souvenirs de Jean Segondy.
36. Le récit de leur départ figure dans la Semaine Religieuse de Montpellier, du 28 septembre 1901, p. 136-138. En automne 1918, 300 personnes sont réunies devant le couvent. En sortent 20 religieuses, dont Sœur Aimé de Jésus qui a 84 ans et a perdu l’usage de ses jambes. A la gare, une foule presque aussi nombreuse les attend. On leur offre des fleurs et elles embarquent dans un wagon de 2e classe jusqu’à leur destination, en Belgique, près de Namur. « Un jugement a nommé M. Bongues, secrétaire du parquet, comme liquidateur sequestre de l’immeuble des Carmélites, sur lequel les scellés ont été apposés ».
37. Lettre au clergé sur la Disparition des communautés religieuses, La Charité, 1905, p. 27.
38. Un cahier manuscrit raconte la vie de cette maison à partir de septembre 1933 sous le titre Histoire du Vignogoul pour le jubilé de Mère Marie Odile (Curbilié). Merci à sœur Odette qui nous a fait connaître ce précieux document.
39. Statuts de 1928.
40. Témoignage d’une des sœurs de la rue des Grives à Juvignac, remis par écrit à L. Secondy, le 16 mai 1998 (archives privées). Un autre récit nous a été envoyé par M. J.T. qui, avec son frère, et en lien avec les sœurs, a sauvé une famille juive de Paris, celle de Charles Sch… Le 15 mai 1975, à l’occasion de la mort du père de M. J.T., ce commerçant de la capitale, lui envoie ses condoléances, en le remerciant une fois de plus de ce sauvetage qui a eu lieu en 1943 : « Pour moi, c’est une grande part de ma vie qui disparaît. Une époque dramatique pendant laquelle j’ai trouvé auprès de … et vous même une raison de vivre. Ce temps passé au … m’a fait connaître une famille Française (souligné dans la lettre), me confirmant dans mon amour pour la France.» Photocopie de cette lettre nous a été envoyée par M. J.T., le 4 juillet 1998. Il nous autorise à en faire état sous réserve d’anonymat. Nous nous devons de respecter cette demande.
