Les papeteries de Brissac (Hérault) et Saint-Laurent-le-Minier (Gard) en Languedoc
Les papeteries de Brissac (Hérault)
et Saint-Laurent-le-Minier (Gard) en Languedoc *
p. 149 à 152
[* Les deux papeteries font l’objet d’une étude dans le cadre de la Mission du Patrimoine Industriel du Ministère de la Culture.]
Les documents d’archives attestent l’existence de la papeterie de Saint-Laurent au cours des années 1670, mais sa construction est probablement un peu antérieure. Elle fait partie des possessions de Pierre de Sarret, conseiller du roi en la Cour des Comptes, Aides et Finances de Montpellier, premier seigneur de la branche des Sarret de Saint-Laurent, qui hérite en 1657 de son beau-père, Jean de Bonnail, de la terre et juridiction de Saint-Laurent. Dès 1676, après avoir obtenu l’accord du roi, Pierre de Sarret fait entreprendre d’importants travaux à la papeterie il lui adjoint une cartonnerie, fait construire un canal et un chemin marchand 2 ?
En 1678, le moulin à deux cuves et quatre roues occupe avec ses logements et sa cour une surface de 216 cannes carrées (environ 900 m2) 3. Dès lors, la papeterie de Saint-Laurent ne cesse de prendre de l’importance tout au long du XVIIIe siècle : à la veille de la Révolution, les bâtiments seuls totalisent une superficie de 346 cannes carrées (environ 1 400 m2) et six cuves fonctionnent au moulin. Les diverses qualités de papier fabriqué (une quinzaine), destinées à tous les usages (écriture, imprimerie, pliage, cartes à jouer…) se vendent dans toute la Province et surtout à Marseille d’où certaines marchandises sont exportées au Levant.
Jusqu’à la Révolution, une soixantaine de personnes travaillent à la fabrique : hommes, femmes, apprentis, mais également conducteurs de charrettes, chargés du transport des matières premières et du produit fini, et artisans qui effectuent les réparations.
Le moulin à papier de Brissac, un peu plus récent comme en témoigne le prix-fait daté de 1699 4, est l’œuvre du maître-maçon gangeois Claude Étienne, le commanditaire se nomme Jean-Baptiste de Roquefeuil, baron de Brissac. Plus modeste que la manufacture de Saint-Laurent, le moulin de Brissac emploie une dizaine d’ouvriers pour une seule cuve. Comme à Saint-Laurent, le papier fabriqué (8 sortes) est consommé en Languedoc, à Marseille et dans le Levant. Les enquêtes menées par l’intendance de Languedoc au sujet de la fabrication et du commerce du papier fournissent périodiquement des « états de situation » des papeteries. Depuis le début du siècle, l’obstacle majeur au plein rendement des manufactures demeure la difficulté d’approvisionnement en chiffons. En 1740, l’intendant publie une ordonnance défendant de faire sortir du Languedoc les vieux linges, les colles et autres matières nécessaires à la fabrication du papier, mais dès 1746, un arrêt rétablit le libre commerce des matières premières. Leurs papeteries manquant de la matière la plus essentielle, les propriétaires de Saint- Laurent et de Brissac, Messieurs de Sarret et de Villevieille s’associent afin de protester contre le privilège exclusif de l’Hôpital général de Montpellier de faire ramasser les chiffons du diocèse par ses pauvres : au lieu de fournir d’abord les papetiers voisins, les fermiers de l’hôpital exportent les pattes à l’étranger, causant ainsi un grave préjudice aux deux fabriques. Ces difficultés persistent jusqu’à la fin du siècle.
Dès leur construction, les moulins à papier sont loués à un fermier qui en assure le bon fonctionnement, la direction, et qui y loge avec sa famille (ainsi qu’avec certains ouvriers). Les conditions de location ne varient guère au fil des contrats : le fermier prend en charge la papeterie (et à Saint-Laurent le moulin à cuivre voisin) ainsi que les terres environnantes qu’il cultivera « en bon père de famille » pour plusieurs années (dans la plupart des cas, 6 ou 9 ans). La rente est payée tous les six mois, les dépenses occasionnées par la réparation du matériel, l’achat de nouveaux outils ; l’entretien des bâtiments est à la charge du fermier, seuls les dégâts importants causés par des catastrophes naturelles sont payés par le seigneur. Les fermiers sont, sauf exception, des gens du métier; à Saint-Laurent et à Brissac, certains ont commencé leur carrière au moulin et ont dirigé des papeteries jusqu’à la fin de leur vie (J.-B. Philis à Saint-Laurent, Guillaume Gout à Brissac,…).
Jusqu’en 1739, les papeteries ne sont soumises à aucun règlement; à partir de cette année-là, la fabrication du papier doit obéir à des normes très strictes, les rames non conformes seront aussitôt détruites. Les maîtres-papetiers connaissent de grandes difficultés pour faire appliquer la loi par les ouvriers. Ces derniers sont regroupés en une Association qui maintient les anciens usages ou « modes », assez puissante pour imposer sa volonté aux maîtres contraints de s’y plier s’ils ne veulent pas voir leurs ateliers désertés. A partir des années 1770, la situation de l’industrie papetière se dégrade à cause de l’insubordination des ouvriers et en 1789 les troubles gagnent les papeteries de Brissac et de Saint-Laurent. Ballainvilliers ordonne l’ouverture d’une enquête sur les deux papeteries où les ouvriers « ont fait beaucoup de rumeur et de contrevenue d’une manière éclatante aux règlements, au point qu’ils se sont portés à condamner le sieur Gout, leur maître, à une amende de 300 francs qui a été modérée à 100 francs par les ouvriers de Saint-Laurent. Le fabricant craignant de voir déserter son atelier a payé cette amende qui a été employée par les ouvriers de l’une et l’autre fabrique à une espèce de fête… » 5. Les deux papeteries sont citées par les autorités comme les sièges de l’insurrection ouvrière.
Les conflits sociaux et le manque de matières premières mettent en difficulté l’industrie papetière. Les deux manufactures connaissent un déclin important pendant la période révolutionnaire. A partir des années 1790, les frères Gout deviennent fermiers des deux fabriques qu’ils connaissent bien pour y avoir appris leur métier. La papeterie de Brissac retrouve au début du XIXe siècle une certaine activité, mais elle produit surtout du papier d’emballage. Au cours des années 1810, la moyenne des ouvriers se situe autour de 13 et la production de rames de papier, entre 1 200 et 2 000. En 1819, Guillaume Gout rachète la fabrique au dernier descendant des Roquefeuil et continue à la diriger jusqu’à sa mort en 1836. Mais à partir de 1826, la situation se dégrade et la production chute jusqu’à 160 rames de papier en 1835. Le fils de G. Gout s’avère incapable de sauver le moulin à papier qui ferme entre 1838 et 1844.
A Saint-Laurent, même déclin, la production et la main-d’œuvre ne cessent de diminuer au cours des premières décennies du siècle : 21 ouvriers, 1 100 rames de papier en 1813 (alors que dans les années 1770, il s’en fabriquait 7 000), en 1829, 10 ouvriers font fonctionner une seule cuve sur les six existantes.
Contrairement à son frère aîné, Jean-Pierre Gout n’a jamais pu racheter la papeterie de Saint-Laurent comme il en avait l’intention. A partir de 1827, la papeterie appartient à J.-B. Percin de Montgaillard, marquis de la Valette qui hérite des terres de Ganges et Saint-Laurent de sa tante M.-J. de Gontaut-Biron, veuve du marquis de Ganges, dernier descendant des Sarret de Saint-Laurent. Le marquis s’intéresse à la fabrique de papier qu’il a l’intention de rénover et de moderniser. Son premier souci est de se séparer des Gout dont il n’apprécie pas la gestion et qui selon lui « ont laissé perdre la réputation de la papeterie » 6. Ces derniers quittent la fabrique en 1835 après quarante ans de fermage. A Brissac comme à Saint- Laurent, les Gout ont échoué dans leur entreprise faute de n’avoir jamais modernisé leurs manufactures. Ils n’ont jamais cessé de fabriquer le papier de façon traditionnelle à la cuve, à une époque où la plupart des fabriques concurrentes utilisaient le cylindre à la hollandaise (certaines depuis la fin du XVIIIe siècle) et un peu plus tard la machine à papier continu.
Dès lors, le destin des deux papeteries va complètement diverger. Celle de Brissac, jusque-là modeste petit moulin, va devenir à partir des années 1870 et sous l’impulsion d’un homme, qui, de fermier, deviendra propriétaire en 1901, une importante usine hydro-électrique de papier d’emballage. Augustin Gay qui débute comme ouvrier-papetier à Brissac, auprès de son père, fermier lui-même au cours des années 1860, réussit à obtenir des propriétaires une complète rénovation et une modernisation de l’usine qui ne cessera d’augmenter sa production et fera la fortune de son nouveau propriétaire. L’usine dirigée à partir de 1915 par le gendre d’Augustin Gay, Charles Levère, fermera définitivement ses portes en 1966. La fabrique de Saint-Laurent quant à elle, malgré la bonne volonté et les grands projets d’avenir du fermier qui reprend l’affaire en 1835, ainsi qu’un début de modernisation survenu trop tard, cesse définitivement toute activité au cours des années 1840.
