En marge de la recherche historique, quel intérêt peut présenter un manuscrit comme celui de J.-P. Singla, ce marchand de bois et charbon de St-Thibéry, qui raconte comment, à 21 ans, en 1852, il est déporté avec 6 de ses camarades en Algérie ?

Ma première lecture était amusée : le manuscrit ne manque pas de pittoresque, par son caractère illisible d’abord mots mal segmentés à déchiffrer comme un rebus, orthographe poétiquement insolite, régularité ferme de l’écriture à l’ancienne mode, naïveté du style, plaisir du texte rustique comme objet d’antiquité.

Mais très vite ce texte s’est mis à vivre, a pris à mes yeux une double valeur, humaine et linguistique.

Un homme

Dans son avancée de récit minutieusement chronologique et humble, une parole se détache de l’anonymat, et force le respect. On ne connaît pas encore le nom de cet homme que l’on sort de son lit, un soir de juin, pour l’emmener « au milieu d’une colonne de 20 soldats et 2 gendarmes ». Mais il sait nous faire partager son émotion, simplement par l’énumération de gestes, d’actes, de paroles.

La petite Annonette

Il exprime peu de sentiments, les mots lui manquent, mais aux passages les plus pathétiques il sait être émouvant. Quand il quitte sa femme « nous nous sommes embrassés de bon cœur ». Plus tard, sur les bords du canal, la petite Annonette qui s’en allait cueillir des cerises, lui crie en pleurant d’embrasser son père déporté à Cayenne, et le voilà bouleversé « ça m’a frappé le cœur et ça m’a fait pleurer ».

Ceux qui riaient et ceux qui pleuraient

Sensible aux larmes qui accompagnent le convoi, quand il traverse le Languedoc, il décrit ces pleurs, sanglots, serrements de mains, il montre au-devant des portes, aux fenêtres, dans les rues, les foules d’amis, de sœurs, de mères, d’enfants cherchant à les rejoindre dans la prison même. Il note tout, en passant, d’un coup d’œil, reconnaît « ceux qui pleuraient et ceux qui riaient » à Béziers ou à Pézenas aussi bien qu’à Cette. Il connaît son monde, mais reste réservé.

Il a le cœur d’un honnête homme, et la finesse d’un homme expérimenté.

Le bouillon et le tabac

La modération du ton étonne même le lecteur qui attend de ce déporté une certaine réflexion politique, quelque message de révolte, quelques accents vengeurs, « les châtiments » d’un homme du peuple !

Et que trouve-t-il ? Rien de cette hauteur, mais de multiples histoires du registre burlesque, au sujet de bouillons, de tilleul, de tabac, de soupe aigre, de petits pois durs, des descriptions de paillasses, de lits de planches, de mal de mer

Manger, boire, avoir chaud, éviter la pluie, arriver à dormir, compter les heures, les jours et les nuits sont les obsessions de ces hommes et de leur entourage dès les premières minutes de leur arrestation. Aucune pudeur dans ce domaine.

Du bétail enchaîné

De même il rapporte en détail les brimades subies. Chaque mauvais traitement est cité, non pour apitoyer mais comme le signe de l’indignité qui leur est faite. Pas le droit de parler « celui-là qui veut faire son rebelle, foutez lui un coup de carabine ! ». Pas le droit de poser bien poliment des questions. Les injures des gendarmes sont choquantes, c’est à dessein qu’il rapporte leurs grossièretés, pour montrer hargneux ou vulgaires ceux qui le traitent de « canailles, brigands, partageurs de bien », ou encore qui répondent « s’il ne veut pas fumer de tabac, qu’il fume de merde ».

Comme on les transfère de prison en prison, et de camp en camp, enchaînés, il constate : « on nous faisait comme les bergers quand ils gardent les troupeaux ». Dociles en apparence mais la rage au cœur.

Bravades

Ces hommes n’ont pas une conscience de martyrs politiques, en tout cas cela n’apparaît guère dans le récit de J.-P. Singla, ils sont des victimes, outragés des affronts publics qu’on leur fait. Pères de famille honnêtes traités en criminels, devant la sympathie d’un pays, il leur arrive de « répondre brusquement », et pour être discrets les signes d’irrespect sont bien visibles.

Il faut marcher au pas, ils regimbent, on les y force à la pointe de l’épée.

Il faut prier, soit, « la prière ça n’était rien, mais c’était le tabac, on nous le faisait payer deux fois plus cher ! ».

Par delà la haie de hussards rouges qui longent le canal ou le bateau de poste qui les emmène à Sète, il crie à la cantonnade : « n’ayez pas peur, nous n’avons pas tué, on ne nous tuera pas ! »

Au lieutenant paternaliste qui reproche aux gens de l’Hérault d’avoir la tête chaude, on répond avec hauteur : « Si nous avons mauvaise tête, foutez moi au diable ! ».

Bons mots

L’humour est aussi une défense, une manifestation de liberté, même quand il prend la forme de plaisanteries rituelles, quasi proverbiales. Aucun ne touchera à ces petits pois qu’on leur sert en prison « dans un canon de fusil, ils auraient tué un homme à cent pas ! ».

D’eux-mêmes, abattus par le mal de mer, au moment précis où enfin, on leur sert « de bon fricot » ils se moquent aussi bien.

Après la tempête, les voilà tous « revenus comme quand on met d’huile à une lampe ! ».

Identités

Qu’on ne trouve pas mesquin qu’il rapporte par le menu les misères du quotidien : elles sont surtout symboliques d’une autorité injuste qui rompt brutalement la vie courante, fait régresser au rang de bêtes des hommes dignes dont l’effort pour vivre décemment est le problème de chaque jour. Ils sont niés dans leur être. Quand on les exile, on les prive de leur identité, et le récit de la période d’exil est beaucoup plus impersonnel, sauf pour l’interrogatoire d’identité, rituellement rapporté, qui est un moment fort… Je m’appelle Singla J.-P. En général, Singla dira plus volontiers on, nous, ils que je. Au-delà des confidences, une collectivité se devine, d’autres présences humaines, une unité d’émotion, d’intérêts.

Ellipses du récit

Quand le récit a-t-il été écrit ? On ne le sait pas. Je pense qu’il a été rédigé vite, presque d’un trait. L’écriture en témoigne, plus lâche vers la fin, la composition aussi : les ellipses du récit y sont plus importantes. Alors qu’il décrit très longuement son mal de mer à l’aller, il ne parle pas de sa maladie en Algérie (de novembre à janvier), des gens rencontrés. La période algérienne se résume à un livre de compte et un carnet de route. On ne sent plus autant la sensibilité et la chaleur du début. Restent la camaraderie, la solidarité et l’ennui « Je languissais un peu trop pour mon compte ».

Une langue

Le lecteur français négligera sans doute une des richesses de ce texte celle de la langue. Il verra les incorrections d’un homme très peu instruit, il rétablira l’intelligibilité du texte, supprimant ici et là quelques gaucheries.

Mais le lecteur occitan sera tout de suite alerté d’une autre manière, il sentira sous les hésitations du français, couler dans son flux naturel une autre langue, avec ses mots, sa syntaxe, ses sonorités. La langue de Singla est l’occitan, et même quand il parle français, son français se coule dans un moule occitan.

Le récit a l’authenticité d’un témoignage direct : il nous présente une personnalité humble et digne, à travers des anecdotes très quotidiennes dans des circonstances dramatiques. Si l’on peut dire que le journal de cet homme du peuple est un document précieux sur le français populaire parlé en Languedoc au milieu du XIXe siècle, c’est précisément en raison de ce caractère intime : le manuscrit n’a subi en effet aucune des corrections généralement apportées à des écrits plus officiels (comme les testaments, les procès-verbaux, les discours). Mais nous n’en tirons aucune conséquence générale, sachant bien qu’il est toujours dangereux de se fonder sur l’écriture pour porter témoignage de l’usage oral. Simplement nous pensons que l’occitanité de ce texte est une des composantes de son sens historique. Il témoigne d’un certain malaise linguistique, qui dure depuis plus d’un siècle, depuis que la pénétration accrue du français dans les classes moyennes et populaires urbaines a instauré un bilinguisme de fait, souvent mal assumé, source de tiraillements, de ruptures. Ainsi le registre sur lequel Singla raconte son histoire est, oralement du moins, celui de l’occitan. C’est en occitan qu’il a dû la raconter ou se la raconter, bien souvent. Mais pourquoi quand il entreprend de l’écrire, le fait-il en français, alors que cette langue lui offre une telle résistance ?

Il faut, à ce sujet, rappeler trois choses :

  • d’abord, il faut noter que Singla a du français parlé une certaine pratique. Il est commerçant et son métier l’oblige à parler aussi bien l’occitan que le français. A aucun moment il ne tombe dans le jargon, son discours reste cohérent, Il confond rarement les deux langues, il n’y a pas mélange, mais superposition de l’une à l’autre, ce qui est encore fréquemment observable dans le français parlé contemporain en Occitanie.
  • ensuite, il faut bien préciser que le choix du français est conditionné par le choix de l’écrit. Le linguiste A. Brun remarque que « depuis le XVIIe siècle la plume et l’encrier appellent le français ». Les emplois d’une langue ou de l’autre s’inscrivent dans un réseau complexe de comportements, de représentations, de situations sociales 1. Depuis le XVe siècle, écrire en occitan n’est pas naturel. C’est même, dit R. Lafont, « un acte de volonté rare » de la part d’un auteur.
  • enfin, quand Singla, déporté politique, républicain, choisit le français, il choisit, normalement de s’exprimer dans la langue de la nation : il est exceptionnel que le patriotisme à partir de 1789, parle occitan. Ou bien il faut des motivations historiques ou individuelles plus fortes que celles qui animent J.-P. Singla 2.

Il est donc normal qu’à cette date et dans ces circonstances, Singla écrive en français. Il doit surmonter seul tous les obstacles de l’écriture. Il les franchit en se forgeant un embryon de système, y contrevenant sans cesse, utilisant abondamment le style formulaire (une même tournure apparaît jusqu’à 10 fois dans une même page, créant parfois un certain comique de répétition, un effet de litanie burlesque, comme on voit à la p. 13, au cours de la traversée tragi-comique, avec les aventures de la tasse de tilleul.

Une étude plus précise du lexique, de la syntaxe, des signes de déformation phonétique des mots (l’accent) fera apparaître l’occitanité de ce français 3.

A. Lexique

1) Les mots français régulièrement segmentés et orthographiés de façon correcte sont rares. Même les pronoms personnels nous, vous ont une orthographe hésitante.

Les mots les plus familiers à Singla appartiennent au registre du quotidien concret.

Le pain et le vin

  • la soupe – la viande – la tasse – le litre – les sous centimes (mais non le mot argent qui est plus abstrait, il écrit « je n’ai pas d’arzan »),
  • des liens de parenté : proche – l’épouse – le fils, mais non la fille – la sœur,
  • des armes : le fusil, le pistolet, la carabine,
  • les noms propres, conformes à l’orthographe de l’époque : Béziers, Agde, Cette, Lézignan de l’Evecque. Mais France est parfois orthographié Fransse !

L’écrit lui est si étranger qu’il ne sait pas orthographier sa propre profession « je fais la profession de marchan de bois et charmant… » (nous étudierons plus loin ce traitement du mot).

2) Les mots empruntés à l’occitan de façon inconsciente, et francisés, sont en nombre restreint. Certains le sont à cause de leur ressemblance dans les deux langues :

  • le monde pour les gens : (occ. 10 mond),
  • prolonger pour retarder : (occ. perlongar),
  • à commencer pour commencer : (occ. acomençar),
  • preson pour prison : (occ. preson),
  • escur et détroit pour obscur et étroit : (escur e destrech),
  • de fabes pour fèves : (occ. de favas).

D’autres parce qu’ils sont d’un emploi très courant et spécifiques comme :

  • le plan : la place – (lo plan),
  • la vilagne : les vomissures – (vilania),
  • adonder : dompter – (adondar),
  • des fardes : des effets – (fardas),
  • pour l’amour de : pour, afin de – (pr’amor de),
  • fadesse : imbécillité, niaiserie – (fadessa).

Notons enfin les méridionalismes très connus : languir, diner (pour déjeuner), toucher la main (« tocar la man »), quitter (pour laisser), frapper midi « picar miejorn ».

On voit que la liste est assez courte, Singla dispose d’un vocabulaire français élémentaire, mais suffisant.

B. Syntaxe

Mais la francisation de la langue est un vernis qui ne va pas au-delà des mots, et la syntaxe des phrases est largement occitane dans toute la souplesse et l’expressivité du langage parlé, fidèlement transcrit. Voyons-le à travers l’étude de quelques phénomènes spécifiques à l’occitan, que Singla transpose en français.

I. L'Article

I.1)   L’absence d’article : est de règle en occitan devant les noms propres et dans certaines expressions toutes faites. Singla dit :

  • partir pour France,
  • donner permission de boire.

I.2) Emploi du partitif de sans article (Français de la, du, des).

Très fréquemment on trouve dans le manuscrit :

  • boire de bouillon,
  • fumer de tabac,
  • apporter de fardes, de bon fricot
  • mettre d’huile,
  • ramasser d’herbe du canal,
  • descendre par d’escaliers,
  • sont venus avec de chaloupes,
  • sept heures de matin, etc.

Mais on peut trouver aussi l’usage français, quoique plus rarement, et dans des expressions très courantes de la soupe, du pain, et du vin…

II. Les pronoms

II.1) L’absence du pronom personnel sujet est caractéristique de l’occitan, qui dira :

  • parli, je parle,
  • davalam, nous descendons, etc.

Cet emploi incongru en français, se rencontre à plusieurs reprises dans notre manuscrit.

  1. pI…
  • sont venus, sont rentrés,
  • (venguéron, dintreron),
  • sont descendus de cheval.

Il est fréquent avec des tournures pronominales :

  • nous sommes consolés (nos sèm consoles),
  • nous sommes arrêtés pour boire (nos sèm arrestats per beùre).

II.2) Place du pronom personnel complément, devant le groupe verbe + infinitif complément, qui est un tour commun au français jusqu’au 17e, et à l’occitan :

  • on nous voulait pointer avec l’épée (nos vol in ponchar amb l’espasa),
  • on nous voulait toucher la main (nos volián tocar la man),
  • on nous va mettre dans des cachots (nos van metre dins de crotons).

II.3) Emploi d’un pronom pléonastique dit « datif éthique », qui marque l’intérêt pris à l’action :

  • ils sont venus nous fermer la croisée (son venguts nos tampar la fenestra),
  • je lui travaillerais (li trabalharái),
  • sont venus me frapper à la porte (son venguts me picar a la porta),
  • je me suis allé à la croisée (soi estat a la fenestra).

II.4) Le pronom neutre occitan ne est souvent ajouté à son équivalent en français :

  • Nous nan sommes contents (ne sèm contents),
  • Je na n’ai pris que 2 tasses (ne’n ai pres que doas tassas),
  • Personne n’a pas voulu nan manger (deguns ne volguèt pas manjar),
  • Ma sœur il n’est venu (n’es venguda),
  • Pour de travail nan voulait point (pèr de travalh ne voliá ges). Cette réponse de Singla au lieutenant est une phrase dont tout, la structure, l’ordre des mots, la forme verbale, révèle le moule occitan.

II.5) Emploi pléonastique du pronom sujet. C’est un trait de code oral, commun au français populaire. ex : le geôlier, il est venu nous porter du pain.

Dans cette tournure, il n’est pas rare de trouver le pronom masculin redoublant un substantif féminin :

  • la mère il est monté un bouillon,
  • la sœur il est venu,
  • mon épouse il m’a fait passer mon fils,
  • votre France il est fini pour vous autres.

Le pronom féminin de la 3e personne est d’un emploi rare. Dans ce cas, le pronom conjoint il n’est plus senti comme un véritable pronom, mais comme un élément du groupe verbal. La confusion provient de l’occitan :

  • canta : il chante,
  • Io gal canta : le coq chante.

Ainsi :

  • venguèt : il est venu (elle est venue).
  • « Io paire venguèt » entraîne : « le père il est venu »,
  • « la sorre venguèt » entraîne : « la sœur il est venu ».

II.6) Relatif « qu’il » pour qui

c’est-à-dire le relatif occitan que redoublé par le pronom il pléonastique noté ci-dessus.

ex :

  • ma cousine qu’il me portait mon petit-fils,
  • de l’occitan : ma cosina que me portava mon drollet.
  • une grande quantité de femmes qu’ils pleuraient,
  • de l’occ. : un molon de femnas que

Les incertitudes nombreuses que l’on rencontre dans la construction des relatives proviennent directement de la syntaxe occitane. On relève :

  • tous ceux qui nous étions,
    transcrit de : « totes aqueles qu’eriam aqui »
  • des amis qu’on nous voulait toucher la main,
    de : « d’amics que nos volián tocar la man ».
  • 4 ou 5 individus qu’on riait de nous autres,
    de : « 4 o 5 tipes que se risián de nosautres ».

Le pronom relatif qui est très rare. La forme dont est utilisée deux fois, dont une de façon fautive. n’est jamais attesté : il est remplacé par et là :

  • nous sommes rentrés dans un cachot et nous étions très mal.

III. Les adjectifs

III.1) ils sont volontiers postposés en occitan selon l’usage :

  • il y avait un commissaire grand.

III.2) possessifs, réfléchi singulier, avec un possesseur au pluriel :

  • les gendarmes avec la crosse de son fusil,
  • omission : prenez la chaîne de l’autre à la poche (article).

IV. Les prépositions

On note que l’usage français et l’usage occitan, pour les prépositions les plus usuelles s’équilibrent dans le texte. Quelques tours remarquables :

IV.1) prépositions de lieu et de temps :

  • dedans la cour (dedins la cor),
  • dessus la fenêtre (dessus la fenèstra),
  • tout l’autour de la maison (tot l’entorn de l’ostau),
  • au devant de la porte (al davant de la pòrta),
  • partir pour le 17 (= le 17) (partir per Io 17),
  • pour une autre fois (une autre fois) (pèr un autre còp),
  • le 4 en tombant sur le 5…

IV.2) emplois de à, pour, de

Un grand nombre de constructions verbales du français parlé en Languedoc a pour origine la construction occitane des verbes. Ainsi, l’emploi de à devant l’objet sur lequel on insiste, par ex : « je te connais bien, à toi ». Singla écrit pareillement : « l’accompagner à son fils »

A au sens de chez : va t’en à ta tante »

Il écrit aussi : « il commande aux soldats pour me fouiller

  • – décidés d’y aller,
  • enchaînés de 3 en 3,
  • on croyait d’aller,
  • nous étions tranquilles de la

V.1) La conjonction que est en occitan d’un emploi très large. Elle introduit toutes sortes de complétives on la trouve employée dans le manuscrit avec valeur :

  • temporelles : j’ai remis une lettre à mon beau-père, que c’était le 13 février,
  • du moment qu’on allait partir,
  • explicative : nous nous sommes levés de bon matin, qu’on ne pouvait pas dormir,
  • nous avons mangé et bu que nous avions faim et soif,
  • j’ai vu le journal que c’était le moniteur.

VI. Syntaxe des verbes

On observe un maniement correct des formes et des temps du passé direct, et de style indirect libre p. 16) avec un emploi correct des indicatifs imparfaits, conditionnels, subjonctifs. La phrase française, suit l’usage occitan, et le jeu très souple des temps du passé, à l’indicatif et au subjonctif dans le registre oral familier de l’occitan permet à Singla de transporter aisément.

Notons toutefois quelques emprunts à la morphologie de l’occitan, pour l’emploi des auxiliaires :

  • nous sommes été,
  • nous avons resté.

Il existe aussi Des tours spécifiques de l’occitan :

  • Quelques formes de passé-surcomposé:
  • Quand on nous a eu coupé les couteaux (quora nos an agut copat los cotèls)
  • quand nous avons eu marché (quora avèm agut caminat).
  • Certaines constructions infinitives :
  • de suite avoir pris le bouillon, j’ai vomi (tanlèu aver pres Io bolhon, aguèri lo vòmi),
  • avant y arriver (abans arribar)
  • de suite rentrer (tanlèu dintrar).

Des constructions participiales :

  • on ne pouvait pas dormir, nous étant couchés sur des planches
  • (podiam pas dormir, nos estent colcats sus de plancas).

C. Phonétique

C’est parce qu’il n’a pas, ou très peu, de conscience orthographique, et parce qu’il tente d’inventer un système de notation de ce qu’il entend, que nous pouvons avoir une idée de la façon dont il prononçait les mots. Les renseignements qu’il nous donne sur la langue parlée en 1852 sont intéressants, quoique limités à certains phénomènes, dont voici les principaux traits :

C.1) : l/y, Singla distingue toujours le P mouillé, et le y :

  • I – noté
  • illi dans – boullion (bouillon),
  • lli dans – famillié (famille),
  • Marsillian (Marseillan),
  • travailler (travailler),
  • fillie (fille).

Tous ces mots sont prononcés en languedocien avec I mouillé comme le français geôlier (noté jollié). y – noté gn

  • mariegné (marié (diérèse),
  • dergnère (derrière),
  • pegné (payé),
  • cagnène (cayenne).

C.2)     s/z, š/ž. Il distingue mal les sons : z sonore s sourde ainsi que s et š, z et ž.

Les notations en sont tout à fait erratiques, et on peut penser que ces sons étaient quasiment indifférenciés. Il écrira :

  • tousser (toucher) et serisses (cerises),
  • despesser (dépêcher) et prisson (prison).

s/š :

  • chersé (chercher), repossé (reposer),
  • sabre (chambre),
  • plansse (planche), pas grand soze (chose) (occ. causa).

ž :

  • oublizé / oublissé (obliger),
  • dezené (déjeuner).

La résolution la plus fréquente de ces sons est certainement s sourde qui existe en dialecte languedocien à côté de ts et dz).

C.3) v/b, m, confusion célèbre v/b (assimilation) deux labiales sonores d’articulation différente. Ex :

  • Bomir/vomir
  • revelle corrigé en rebelle

Confusion entre m/b, labiales (phénomène de nasalisation de b) : Ex :

  • moire/boire
  • charman/charbon
  • mon/bon

Hésitation entre i et r : Ex :

  • gland bruit/grand bruit.

C.4) Groupe de consonnes

En occitan, les consonnes s , p, s’assimilent devant une dentale. Ainsi Singla écrit-il suppandre, (suspendre), autenir (obtenir).

Assimilation devant labiale ou sifflante des occlusives p/g

  • En occitan : sourde + l/s
  • En français sonore + I/s

Singla écrit : ex : ps – apsolument fr. absolument

  • pl – taple – table
  • dijaple – diable
  • gl – ongle – oncle

C.5) Les voyelles

1) e atone é cerises/fenêtre/réproche/réposé. Fermeture du o atone entravé en ou… ex :

  • Pourtiragne
  • oubligé

2) bo + nasale subit quelquefois une ouverture, de même i -+ nasale : ex :

  • anterné (interné)
  • anquiéter (inquiéter) on charmant (charbon)
  • maison a le plus souvent prison, maison son – bon.

3)   Il arrive souvent que, conformément à l’usage du dialecte languedocien, le n final ne soit pas noté : Singla écrit : « ta mieux » (tant mieux) « grap camp » (grand camp) ; « Lezigna » (Lézignan) « croya » (croyant) ; « chemai » (chemin) « moi » (moins).

Singla est très scrupuleux à sa manière, il tâche de noter fidèlement les sons qu’il distingue, et restitue assez fidèlement les traits essentiels du français parlé en Languedoc.

Conclusion

Qu’est-ce qui a arrêté Singla au milieu de sa phrase, en haut de cette page de cahiers d’écolier, au moment où midi sonnait, où le navire après huit heures d’attente, allait se mettre en route pour les ramener de la « terre d’exil » dans leur famille ?

Sans doute, tout était-il dit, l’aventure consignée, le malheur conjuré. A la fin les lettres s’élargissent, les phrases s’étirent, accusent la difficulté d’écrire. Et au bas de la page, une main beaucoup moins élégante a griffonné des exercices de grammaire et d’orthographe… faisant l’apprentissage de la norme française, apprenant à refouler encore un peu plus loin la langue maternelle condamnée à ne sourdre qu’aux failles de la grammaire française, aux intonations de la voix.

Et nous laissons Singla doublement exilé : de son pays et de sa langue.

Notes

  1. Un érudit languedocien du XVIIIe siècle, l’abbé Sauvages, auteur d’un dictionnaire Languedocien-Français, apporte à ce sujet un témoignage étayé par des enquêtes sérieuses, auprès des « gens du peuple et même des honnêtes gens élevés en Languedoc » « Le français qu’ils ne trouvent guère de mise que dans le sérieux, devient pour la plupart une langue étrangère et, pour ainsi dire, de cérémonie ; ils forcent nature lorsqu’il y ont recours il est certain au moins, que s’ils n’ont eu de bonne heure des modèles à suivre, des maîtres pour consulter, et si avec ces secours et celui des bons livres, ils ne se sont pas fait par un long exercice une habitude du français, le tour et l’expression leur échappent, la langue du pays perce : ils croient parler français et ne font que franciser le pur languedocien. Les difficultés que nous éprouvons à cet égard viennent en partie de ce que nous pensons en languedocien avant de nous exprimer en français… ». (Sauvages, Dict. languedocien-françois, Nîmes 1785, Discours préliminaire, p. II et III, cité par A. Brun, L’introduction du Français dans les Provinces du Midi, Paris, Champion, 1923, p. 471). Après la Révolution, la situation linguistique n’est pas radicalement différente.

  2. A la même époque, on rencontrera cette motivation pour l’occitan dans la littérature ouvriériste et romantique qui se développe, en milieu urbain. De la production variée et largement diffusée des « trobaires », écrivains sociaux indépendants, on connaît l’éloquence populaire des plus célèbres (le coiffeur d’Agen, Jasmin les nîmois Jean Reboul, boulanger, et Bigot, huguenot jacobin ; Gelu, de Marseille), mais un grand nombre de ces œuvres polémiques en occitan reste à découvrir, et à éditer. (Voir : Cl. Barsotti – Antologia dei escrivans sociaus provençaus (Centre d’Estudis Occitans – Montpellier 1975. R. Lafont et Ch. Anatole – Histoire de la littérature occitane, T. II (P.U.F.), 1971.

  3. Cf. pour la méthode, l’ouvrage de Jean Séguy : « Le Français parlé à Toulouse », Privat, 1976 et pour les références grammaticales, « Gramatica occitana » de L. Alibert. CEO, Montpellier, 2e éd., 1976.