Les jardins du château d’O à Montpellier, au XVIIIe siècle :
création et évolution entre 1722 et 1766
(monument historique classé, propriété du Conseil Général de l'Hérault)

* Géographe et historienne des jardins, Docteur en Géographie, H.D.R. à l’Université de Provence, Enseignant chercheur, responsable de l’Equipe de recherche publique Artopos, École d’Architecture du Languedoc Roussillon.
** Ingénieur horticole ENSH, CEAA  jardins historiques et paysage de FÉcole d’Architecture de Versailles.

Avant-propos

Dans le cadre du projet de restauration des jardins du Château d’O, propriété du Conseil Général de l’Hérault, diligentée par la Direction Régionale des Affaires Culturelles du Languedoc-Roussillon, en 2001, nous avons conduit une recherche historique à partir des archives disponibles et des observations sur le terrain. Elle fut l’objet de la remise d’un rapport en Janvier 2003 1. Le projet de restauration est actuellement en cours de définition, par l’équipe de conception, sous la direction de l’architecte en chef des monuments historiques, Dominique Larpin et réalisée en concertation étroite avec le maître d’ouvrage et les services de la Conservation Régionale des Monuments Historiques.

La problématique que nous avions retenue était centrée sur les objectifs suivants :

— Essayer de reconstituer le plus précisément possible, à partir des sources disponibles, les différentes phases de la création des jardins du Château d’O et l’évolution de leur composition, jusqu’à nos jours :

— Tenter de mieux cerner le contexte de leur création, les apports ou retraits des propriétaires successifs, et l’impact des phases d’abandon sur les plantations et les décors ;

— Étudier l’émergence du processus de patrimonialisation et les conséquences sur le domaine, des interventions de l’État ou de la collectivité, tant sur le bâti et son architecture que sur le parc et les jardins.

Le présent article a pour but de cerner plus particulièrement le cadre originel de la création des jardins, et de leur évolution entre 1722 et 1766. En effet, cette période-clé correspond à deux phases importantes de l’histoire du lieu :

— d’une part, à la mise en œuvre des projets de Charles Gabriel Le Blanc, fermier des Gabelles, qui apparaît aujourd’hui, clairement comme le véritable, créateur des jardins, entre 1722 et 1750 ;

— d’autre part, après le décès de celui-ci en 1750, à une phase troublée liée aux vicissitudes subies par le domaine lors de son rachat par l’Intendant du Languedoc, Jean Emmanuel Guignard de Saint-Priest (affaire dite de l’aqueduc de Saint-Clément, 1752-1766).

Les sources documentaires analysées à partir d’une problématique centrée sur les jardins et le paysage nous ont permis de saisir l’émergence progressive de leur composition. Le terrain garde trace, sur la longue durée, des richesses du passé. La recherche historique ne peut cependant pas faire l’économie, de travaux in situ en archéologie. Ces études n’ont pas pu encore être conduites à ce jour dans le domaine du Château d’O.

Le lien entre architecture et jardin est considéré aujourd’hui comme incontournable pour la compréhension du patrimoine paysager régional. Les recherches effectuées par l’Équipe Artopos, notamment dans le département de l’Hérault, ont, depuis longtemps, contribué à faire émerger un champ d’investigation nouveau dont les connaissances spécifiques restaient encore relativement limitées et dispersées Le patrimoine des parcs et jardins fait également l’objet d’une préoccupation mieux exprimée et soutenue, aujourd’hui, en termes de conservation et de restauration, dans les politiques publiques.

Introduction

Avant d’étudier plus particulièrement les sources disponibles concernant les conditions de création des jardins, au XVIIIe siècle et leur évolution, nous évoquerons rapidement le contexte foncier et juridique antérieur, sur le site dit « de Puech Villa ». Il s’agit ici de l’ancien toponyme donné au territoire de l’actuel domaine du Château d’O, dont l’orthographe, il faut également le souligner, a varié au cours du temps Pour des raisons encore mal élucidées, l’expression de « Château d’Eaux » adoptée dans la seconde moitié du XVIIIe et au XIXe siècle, a été remplacée par celle de « Château d’O » sur les cartes d’état major et les plans de villes du début du XXe siècle. Les conflits autour des droits d’eau sont une explication possible mais elle na pas pu être confirmée.

Le domaine fut mentionné, sous le nom de « Mas de Villar », comme propriété du comte de Melgueil, dès le XIe siècle (« Mansus de Vilariis », en 1084).

Au XVIe siècle, les terres, indiquées sous le nom de « tènernent de Villar » ou « Puech Villa », occupaient le territoire d’une large colline, au nord de Montpellier. Le lieu devint Puech Villa et dépendit successivement des seigneuries de Figaret et de Montferrier.

En 1545, la propriété appartenait à Jacques de Guilhem, seigneur de Figaret. Elle fut acquise par Jacques David, co-seigneur de Montferrier. La terre, vendue ensuite, en 1546, aux Consuls de Montpellier, fit l’objet d’une longue contestation juridique. Un arrèt du Parlement de Toulouse ne reconnut enfin une jouissance pleine et entière à Pierre David, arrière petit-fils de Jacques David, que près d’un siècle plus tard, le 23 Février 1636.

En 1685, la seigneurie de Puech Villa fut transmise à Charles de Perdrix et à son frère Philippe, du fait du mariage de leur mère, Madeleine David avec Gaspard de Perdrix, avocat et professeur de droit à Montpellier et d’une transmission en indivis.

Formé de terres arables concentrées au fond de vallons et de cuvettes, le terroir associait cultures sèches, olivettes et vignes, il regroupait également des pâturages à moutons, sous forme de terres libres et de bois, sur les hauteurs (devois). L’analyse des archives disponibles permet de cerner les composantes principales dun paysage agricole méditerranéen où se mêlent « garrigues » rases et cultures.

Les finages des diverses métairies appartenaient aux seigneurs de Grabels et de la Mosson (nord et ouest), ou de Montpellier (sud).

Les terrains du tènement de Puech Villa et de ses environs ne portaient ni château ni maison forte, au sein d’un quelconque grand domaine, au XVIIe siècle.

Associées à des « mas » et « métairies », dispersées, assez modestes dans l’ensemble, les tenures restaient de petite taille et concédées à des emphytéotes relevant de diverses seigneuries et juridictions dont les noms cités étaient « La Paillade, Puech Villa, Malbosc, Alco », selon l’analyse de Paul Couder.

Les parcelles agricoles et les constructions existantes étaient toutes inscrites au compoix de Montpellier, ou à celui de Grabels, pour les plus septentrionales. Le chemin de la Paillade à Moniferrier formait la limite entre les juridictions compétentes et les paroisses respectives, au nord-ouest du site.

Le site de la métairie dite « Mas de Saporta », était géographiquement placé dans la partie du tènement de Puech Villa (ADH 1E 374), comprise entre le (plan 1) :

— chemin de Grabels à la Croix Cabanes, qui deviendra au XVIIIe siècle, l’ancien chemin de Grabels à Montpellier (actuelle rue de Saint-Priest).

— chemin de Grabels au Mas de Saporta, poursuivi par l’appellation chemin de Grabels à Montpellier, au XVIIIe siècle (actuelle route de Grabels).

Des chemins vicinaux « traversants », permettaient de circuler d’Est en Ouest et d’accéder aux deux mas fondateurs du domaine, le mas de Saporta et le mas de Montaigne. Ils avaient été échangés en 1606, par leurs propriétaires. Le mas de Montaigne, portait le nom d’un conseiller du roi, Etienne de Montaigne. Le lieu fut appelé ensuite le « mas de Montagne » ou « mas des Jésuites », lorsque ces derniers l’acquerront, vers 1645. Leurs deux clos contigus étaient séparés, au XVIIe siècle, par des murs, dont certains existent toujours. Au sud, le Mas des Jésuites était limité par le « chemin de Montferrier à Celleneuve » qui desservait les campagnes environnantes. Un ruisseau ou « Vallat des Molières » traversait le site du Nord-Ouest au Sud-Est. Il sera inscrit dans un schéma de grands travaux d’aménagement, par Louis Gabriel Leblanc, au siècle suivant tout comme la source de la Tuilerie de Massane situé au Nord sur la commune de Grabels, au bord de la route de Montpellier, à mi-chemin entre la côte de Grabels et le carrefour de Puech Villa. Un extrait du compoix de la communauté de Grabels, daté de 1660, permet de mieux connaître la description du mas de la Tuilerie de Massane, dont l’activité était rendue possible grâce à des gisements d’argiles proches et à l’eau d’une source abondante.

Le plan que nous avons réalisé à partir de l’état du tènement de 1676 permet de reconnaître les traces des chemins existant encore aujourd’hui (plan 1) et la confrontation avec la carte IGN au 1/250000e replace clairement le site dans son contexte urbain actuel (carte 1).

I - Période 1722-1750

1.1 Charles Gabriel LE BLANC, créateur d'un grand domaine foncier agricole : Puech Villa

C’est en 1722 que commença réellement l’histoire du domaine du château d’O à Montpellier, avec le destin peu banal d’un homme dynamique, amoureux des arts, inscrit pleinement dans son époque, particulièrement généreux, soucieux des pauvres et des déshérités.

Il est important de mieux cerner ici, la personnalité de Charles Gabriel Le Blanc, avant de continuer à évoquer la constitution du vaste « puzzle » foncier qui lui permettra, bientôt, de construire le château, d’aménager de somptueux jardins, (avec fontaines, bassins et cascades), et de mettre en valeur les terres.

Il procéda à un regroupement systématique des terrains autour d’un pôle d’intervention majeur, celui du futur château. Il partit parallèlement à la conquête de l’eau pour alimenter les bassins et fontaines, irriguer les plantations ornementales et les jardins vivriers, qu’il ne cessera pas de mettre en chantier tout au long de sa vie. Les travaux d’ensemble durèrent 28 ans. Le destin de ce passionné de jardins ne peut laisser indifférent.

Plan 1 : Dessin des traces de voies et chemins antérieurs à 1720. Etat du ténement de Puech Villa ou Font des Mazes de Saporta, 1676 (ADH Série 1 E 374).
Plan 1 : Dessin des traces de voies et chemins antérieurs à 1720. Etat du ténement de Puech Villa ou Font des Mazes de Saporta, 1676 (ADH Série 1 E 374).

Charles Gabriel Le Blanc naît né à Paris le 10 Septembre 1680 et avait été baptise dans l’Église de la Madeleine. Ses parents, mariés en 1678 à Paris étaient originaire du Périgord (du côte du père) et d’une famille parisienne de souche (du côte de la mère). Né dans un milieu aisé et cultivé, Charles Gabriel Le Blanc fut nomme Commis général des sels en Languedoc à l’âge de 30 ans et se maria en 1710, à Montpellier, avec une veuve, mère de 10 enfants, Élisabeth-Anne Bernard. Plus âgée que lui, cette dernière l’assista et travailla à ses côtes toute sa vie. Son contrat de mariage fut enregistre à Paris le 7 Novembre 1710 devant maître Dupond, notaire au Châtelet. Mais la noce se déroula à Montpellier, dans un climat de relative tension entre les deux familles. La famille Le Blanc n’appréciait pas ce mariage. L’époux mourra sans descendance directe et sera un beau-père très attentif et généreux, un mari soucieux de satisfaire les goûts de son épouse, un maître attentif à ses jardiniers et à ses valets. Très préoccupé par les travaux d’embellissement qu’il conduisit avec opiniâtreté (son domaine réservé), il laissa souvent sa femme gérer ses affaires et contrôler la bonne marche de son office (la charge de la ferme des gabelles).

Ambitieux et soucieux d’acquérir terres et titres, il commença par acheter en 1722, à l’âge de 49 ans, sa première métairie au terroir de Malbosc, à Montpellier. En 1729, il acquiert une nouvelle charge (21.000 livres) et son activité de Conseiller du Roy ne cessa plus de lui apporter honneur, fortune et notabilité, tout en lui permettant de constituer un énorme patrimoine foncier, qu’il léguera en partie « aux pauvres gens de l’Hostel-Dieu Saint Éloi » de Montpellier. Il mourut dans son hôtel particulier, situe dans la Grand-Rue, le 12 Avril 1750, après avoir fait rédiger un long testament méticuleux où il avait apparemment à cœur de n’oublier personne (ADH 1E 374), ni femme, ni enfants, ni amis, ni domestiques, (« sa maisonnée »). Il faut souligner qu’il avait déjà rédigé son testament en faveur des pauvres, le 28 Avril 1729, soit à une date antérieure à l’achat de la seigneurie de Puech Villa (le 10/7/1729).

Sa maison de ville située dans la Grand Rue, près de la Babotte, fut acquise par lui, le 26 Août 1731, auprès de Monsieur de Laussière, propriétaire à Montpellier.

En Décembre 1749, cinq mois avant sa mort, il revendit sa charge de Conseiller à Monsieur de Brémont, pour la somme de 35.000 livres, devant notaire à Paris. La valeur de celle-ci avait augmenté considérablement avec le temps.

Il va s’attacher, durant toute sa vie, à aménager l’un des châteaux entourés de jardins, les plus élégants de la première moitié du XVIIIe siècle (Époque de la Régence, Règne de Louis XV), en Languedoc. Le Château d’O figure en effet, parmi les plus belles « folies », des environs de Montpellier, avec les châteaux de La Mosson, Alco, La Mogère, Flaugergues, La Piscine, L’Engarran…, bien connues aujourd’hui du public et toutes aménagées au XVIIIe siècle.

Le projet personnel qu’il mit en œuvre à partir de 1722, apparaît marqué par une grande cohérence. Cependant, il était conditionne par la maîtrise (aléatoire) du foncier et le programme qui structurera progressivement, sur le terrain, trois grands ensembles de jardins, n’est perceptible, en fait, qu’a posteriori.

Carte 1 : Carte IGN 1/25000e (feuille de Montpellier) : zones du château d’O et de la Tuilerie de Massane (extrait).
Carte 1 : Carte IGN 1/25000e (feuille de Montpellier) : zones du château d’O et de la Tuilerie de Massane (extrait).
Plan 2 : Plan de la Thuilerie de Massane (XVIIIe s.) (ADH 1 HDT B 27).
Plan 2 : Plan de la Thuilerie de Massane (XVIIIe s.) (ADH 1 HDT B 27).

1.2 Les achats successifs

– 19 Décembre 1722 : Achat de la métairie de Saporta au terroir de Malbosc (Vente Cayla / Le Blanc)

Charles Gabriel Leblanc, se porta acquéreur d’une métairie, le 19 Décembre 1722, sur le terroir de Malbosc, au nord-ouest de Montpellier. L’achat fut fait auprès de Pierre Cayla (ou Caila), marchand de bois à Montpellier, vendeur de ce bien déjà considérable, d’une superficie d’environ 20 ha. Le montant de la somme était de 10.735 livres. Dans un descriptif de la métairie conservé sous le titre « vérification de l’état de la métairie de Cayla » (ADH 1E 388), on note l’inventaire suivan : « ferme avec four, pigeonnier, cuve, pressoir, cellier, poulailler ». Réalisé en 1722, il permet de comprendre combien la modeste ferme agricole a été profondément transformée, au cours des années qui suivirent. Plus tard, nous verrons qu’il achètera une partie du mas voisin pour agrandir sa propriété.

Cette première acquisition, le cœur du dispositif, bientôt suivie d’autres achats de terres proches, constituées de bois, vergers, terres arables, vignes, olivettes, petits bâtiments, puits et sources, chemins de desserte… constituait la base d’un vaste terroir agricole, destiné à accroître ses revenus et à constituer le contexte de ses projets (tableau 1).

– 10 Juillet 1729 : Achat de la seigneurie de Puech Villa

Le 10 Juillet 1729, Charles Gabriel Leblanc, acheta la seigneurie de Puech Villa, propriété d’Étienne Gabriel de Perdrix (acte passé devant maître Bellonet, ADH 1 E 385). Des procès antérieurs avaient montré l’ambiguïté juridique de la situation du mas de Saporta et à cette date, les droits seigneuriaux n’en étaient pas encore réglés ; ceux-ci opposaient principalement l’Evêque de Montpellier et le seigneur Bonnier de la Mosson. Les terres achetées au seigneur de Perdrix ne comportaient que peu de bâti.

Tableau 1 : Le Château d’O - Acquisitions de Charles Gabriel Le Blanc de 1722 à 1740 (d’après 1 HDT B 72 f°115).
Tableau 1 : Le Château d’O - Acquisitions de Charles Gabriel Le Blanc de 1722 à 1740 (d’après 1 HDT B 72 f°115).

La vente associait aussi trois autres métairies qui furent acquises par le même acte (ADH 1 E 374) :

— métairie de Grangent, épouse Chabanety, orfèvre.

— métairie de Mascle, veuve Arnaud, huissier à la Cour des Aydes.

— métairie de Armand, chirurgien à Montpellier.

Ces parcelles proches étaient ainsi rassemblées, en une même unité foncière, avec, au centre, le mas de Saporta.

Désireux d’associer son nom à celui d’une terre noble et de constituer un vaste ensemble, d’un seul tenant, pour réaliser des profits, il conduisit des recherches, au sujet des droits acquis et pris des contacts avec les différentes parties. Il reconnut bientôt, les droits du Seigneur de la Mosson sur Puech Villa, comme celui-ci l’exigeait, fort de sa légitimité sur le fief.

Charles Gabriel Le Blanc racheta ensuite ces mêmes droits (à l’exception des droits de chasse que l’ancien propriétaire se réservait), le 9 Mars 1733, à Joseph Bonnier de la Mosson, devant le notaire Bellonet. Ces droits étaient des droits fiscaux et de justice (ADH, 1 B 374) et le rendait seigneur de ce bien noble et de ses revenus. Elle lui conféra également un titre de noblesse. Par les contacts qu’il put établir avec Joseph Bonnier de la Mosson, il découvrit les splendeurs des jardins que celui ci étalaient à l’envie et faisait visiter.

– 26 Novembre 1729 : Achat de la charge de Conseiller du Roy

Le 26 Novembre 1729, il acheta, à Joseph Etienne Montanier, la charge de conseiller secrétaire du Roy, maison et couronne de France, audiencier en la chancellerie de la Cour des Comptes, Aydes et Finances, de Montpellier pour la somme de 21.000 livres.

Charles Gabriel Leblanc devint ainsi un notable puissant et respecté. Sa position et sa charge lui assuraient la gestion de la ferme des gabelles, monopole d’état et source d’immenses revenus pour sa fonction, à travers les taxes prélevées sur le transport terrestre et maritime du sel, (port de Sète), le stockage, l’approvisionnement des entrepôts royaux, le contrôle des fraudes. Les greniers à sel équipaient les différentes parties de la Province et les chemins du sel restaient particulièrement surveillés, à cette époque. Il semble avoir été également chargé de s’intéresser à l’enquête sur les biens de Bonnier de la Mosson, qui fut assortie d’une saisie et d’une liquidation, après la mort de Joseph Bonnier de la Mosson en 1744. Nous verrons que le rôle du chevalier de Saint-Priest sera plus important encore, sur ce point et que quelques décors de la Mosson, seront acquis vraisemblablement après 1756, pour orner les jardins du château d’O. (cf. Albert Leenhardt, Martine Mounié).

En acquérant parallèlement les droits seigneuriaux concernant les terres qu’il avait achetées, Charles Gabriel Le Blanc se substituait au seigneur de la Mosson et allait accroître sa fortune par un contrôle étroit des redevances et taxes, qui lui étaient dues, au titre des fermages et métayages et de divers autres droits féodaux. Il nomma, le 27 Juillet 1733, un contrôleur des emphytéotes, Jean David Garnier, pour travailler sur ses possessions, afin qu’il lui permît d’établir un contrôle strict de ses nouveaux vassaux. Des notes portées sur le registre de comptes de la période 1729 à 1733 que nous avons consulté, indiquent des pertes d’exploitation élevées à 2.932 livres. Ce contrôle apparaissait donc important.

– 3 Juin 1736 : Achat de la métairie de Massane et de la source de la Tuilerie

Le 3 juin 1736, Etienne de Massane, conseiller-maître en la Cour des Comptes, Aydes et Finances de Montpellier, vendit une métairie sur le terroir de Grabels, à une demi-lieue de Puech Villa et toutes les terres allant avec, sur les terroirs de Grabels, La Paillade, Montpellier (devois, champs, vignes, precis, terres diverses).

Cette vente de la métairie « dite de la Thuillerie » fut passée devant maître Chardenoux, notaire à Montpellier (ADH 2E 61 90, f°405), pour 9.000 livres. Charles Gabriel Leblanc agrandissant ainsi son domaine foncier, lui donnait la continuité et la cohérence désirée. Il entrait également en possession d’une source très abondante. Elle lui permettait d’enrichir utilement les ressources en eau du site, par la construction d’un canal souterrain et de réservoirs allant jusqu’au « mas de Saporta ». Celui-ci était en cours de transformation, en demeure de plaisance. Cependant, il lui fallait encore acquérir « la directe de la fontaine » c’est à dire le droit d’eau, auprès du sieur Dampmartin, seigneur de la Vaulsière, conseiller à la Cour des Comptes, Aides et Finances de Montpellier. Ce qui fut fait le 6 juin 1736, devant maître Chardenoux, pour 500 livres (ADH 2E 61 90, f°414). Le mas du sieur Dampmartin existe toujours, au Nord-Est de la Tuilerie de Massane.

Trois plans aquarellés figurent au registre (ADH 1 HDT B27) de Charles Gabriel Le Blanc et permettent de connaître la répartition des terres (en blé, vignes, olivettes) et le plan général de la Tuilerie (plan 2).

C’est seulement à partir de 1736 que le projet de création de « jardins, avec fontaines, cascades et bassins » pourra aboutir réellement grâce à l’abondance de l’eau.

– 16 Juillet 1736 : Achat d’une partie des terres de la Métairie Sainte-Cécile dite « mas de Montagne » appartenant au Collège des Jésuites

Le 14 Mai 1735, un accord fut conclu pour une nouvelle acquisition de terres importantes, entre Le Blanc et les Jésuites. Charles Gabriel Le Blanc signa ainsi, un an plus tard, un acte de vente concernant une partie de la métairie de Sainte-Cécile, que possédait le Collège des Révérends Pères Jésuites de Montpellier, à côté du château.

La métairie comportait à l’origine « une maison dans un clos et une cour avec un puits, une autre maison dite maison du rentier, deux écuries, un four à pain et un pigeonnier. Derrière les dites maisons, un clos servant de verger ». Cependant, en 1735, l’ensemble était jugé en très mauvais état et, ce qui fut vendu à Charles Gabriel Le Blanc, menaçait ruine. Le Collège des Révérends Pères Jésuites de Montpellier désirait aménager rapidement une résidence plus commode, ailleurs, et plus proche de la ville, tout en faisant l’acquisition d’une nouvelle métairie, plus rentable (achat de la métairie de la Roqueturière).

Contigu au Mas de Saporta, le bien intéressait Charles Gabriel Le Blanc qui projetait d’agrandir les jardins vers le sud, d’aménager des communs, tout en continuant les transformations du bâtiment principal. La partie vendue portait sur « l’entier enclos de ladite métairie Sainte Cécile » qui a été démolie, avec un espace de terrain « dans ledit enclos joignant le château ». En plus, les religieux vendaient un pré où était compris un petit jardin avec un puits ou une fontaine. La superficie atteignait 7 sétérées (1 ha environ) et le prix 3.000 livres. Dans le cadre de l’échange, le nouveau propriétaire agrandissait également les abords du château vers le nord, avec trois vignes dont l’une jouxtant l’enclos, la seconde, la porte arrière du château et la troisième, le pré.

L’acte fut passé encore devant maître Chardenoux, notaire à Montpellier, le 16 juillet 1736. Nous avons essayé de rendre compte de ces transactions sur un document schématique (plan 3). Le contrat, basé autant sur un échange de services que sur une cession de terrains, apparaissait profitable à Charles Gabriel Le Blanc. Rédigé à l’avantage des Jésuites, il donnait cependant satisfaction au nouveau propriétaire, tout en l’obligeant à des travaux de démolition, de transport de matériaux et de réaménagement, assez contraignants, au profit des bons Pères. L’accord avait été ratifié au préalable, le 10 Juillet 1736 par le responsable de la confrérie.

Charles Gabriel Le Blanc engagea également des travaux d’aménagement très importants à leur profit, comme l’atteste un mémoire, daté du mois de Février 1749 et rédigé par l’évêque de Montpellier, Georges Lazare Berger de Charancy. Les bons Pères étaient particulièrement favorisés dans la transaction grâce à la générosité et à la soumission à l’Église, de ce paroissien dévot. Ils bénéficiaient de la reconstruction de la métairie, au sud et d’une écurie proche, de la construction d’un pont sur le ruisseau de bâti et le pont existent toujours). Il leur offrit la chapelle de son château pour les offices divins. Celle-ci a aujourd’hui disparu, il n’en reste plus que la trace au sol et les substructures souterraines.

Plan 3 : Ventes et échanges entre Gabriel Leblanc et les R.P. Jésuites de Montpellier.
Plan 3 : Ventes et échanges entre Gabriel Leblanc et les R.P. Jésuites de Montpellier.

Les Jésuites gardaient la pleine propriété d’une partie des terres de la Métairie de Sainte Cécile. Le reste sera vendu plus tard, le 31 juillet 1772 (ADH 2 E 59/80 f°468) au fils du chevalier de Saint-Priest, du côté du chemin de Montferrier à Celleneuve, (partie sud du domaine, autour du théâtre actuel et du portail aux lions, espace largement amputé et remanié par l’aménagement du rond point vers 1980).

– 3 Décembre 1749 : Achat de la seigneurie de la Vaulsière, à Jean Roch de Cabot, seigneur de Collorgues

Chevalier, président, trésorier grand voyer de France en la généralité de Montpellier, intendant des gabelles du Languedoc, jean Roch de Cabot, seigneur de Collorgues, habitait à Uzès, et céda ce bien, pour 28.500 livres, à notre grand bourgeois. En effet, à la fin de sa vie, Charles Gabriel Le Blanc devint titulaire d’une seconde seigneurie, la terre de la Vaulsière, proche de la Tuilerie de Massane et citée, dans les confronts par l’acte d’achat de 1736. Mais il ne put profiter, ni de ce nouveau titre de noblesse, ni de cette terre, car la mort l’emporta le 12 Avril 1750, à l’âge de 70 ans.

Le dispositif était prêt pour que « pouvoir, fortune et terres » fussent mis à profit pour la réalisation d’un château magnifique et d’un cadre de vie digne de son rang. En effet, si les archives permettent d’établir que le conseiller du Roy fut un homme soucieux de jardins, il savait que les revenus des parcelles cultivées viendraient en déduction des plantations d’agrément. Les registres de ses comptes témoignent de cette préoccupation. Les dépenses considérables réalisées ne pouvaient pas ne pas affecter sa fortune et les relations familiales Le montant des achats des terres s’éleva à 50.000 livres (tableau 1). Les dépenses totales restent approximatives, mais un chiffre de 135.000 livres serait assez proche de la réalité.

De 1722 à 1750, année de sa mort, Charles Gabriel Le Blanc, ne cessera de se rendre maître, aux alentours, non seulement de domaines modestes mais encore de petites parcelles avantageusement placées, n’hésitant pas à avouer les payer fort cher, pour parvenir à ses fins. La plupart avaient environ un demi-hectare de superficie et leurs propriétaires les exploitaient en vigne et olivier. Le tableau 1, en deux parties, permet de récapituler les acquisitions foncières considérables, mentionnées dans les archives.

Mais le montant des dépenses ne peut être calculé de manière précise du fait de la perte du livre de comptes personnel de son propriétaire. Ses notes manuscrites traduisent un certain sentiment de culpabilité et une impuissance face à la pression du moment, à travers la mention, portée plusieurs fois sur ses registres : « … fin des dépenses de Puech Villa… ».

Soucieux de joindre l’utile et l’agréable, le propriétaire des lieux s’attacha à repérer puis acquérir tous les points d’eau (puits, sources captées) et les terres qui les recelaient. Le domaine fut bientôt sillonné de canaux, aqueducs, bassins de répartition… qui entraînèrent par la suite une difficulté à mettre les terres en cultures, à cause de leur densité aérienne et souterraine. Il fit aménager également des franchissements (ponceaux) au dessus des fossés. L’économie de l’eau apparaît constante car les rigoles d’irrigation des jardins potagers et des vergers sud, utilisaient comme c’était l’usage la surverse des bassins. Rappelons que le domaine comportait dès son achat, deux sources d’eaux abondantes et régulières : la source d’Eure et la source du Puits voûté. Il acquit enfin les droits de passage sur les terres voisines de la conduite les eaux de la Source de la Tuilerie, vers les réservoirs qu’il faisait aménager.

Il adopta également une stratégie foncière qui le conduisit à privilégier les « points de vue » intéressants sur le paysage et à se rendre maître des terres qui pouvaient permettre de préserver les « perspectives remarquables » (vues sur la ville de Montpellier, au sud). Sa sensibilité au paysage fait de lui un véritable amateur éclairé, parfaitement en accord avec son temps.

1.3 Evolution des travaux d'embellissement de Puech Villa,
construction du château et aménagement des jardins (1722-1750)

Nous avons vu que la constitution progressive d’une grande propriété foncière et celle dune fortune financière régulièrement augmentée, fondait les bases d’un projet personnel ambitieux.

Les livres de comptes et de raison de Charles Gabriel Le Blanc et ceux qui concernent sa succession après décès, ont été conservés aux archives départementales. Près d’un demi siècle d’actions et de procédures s’étalent sur les périodes suivantes (de 1722 à 1750 ; 1750-1772). Il s’agit ici d’une des bases documentaires et archivistiques les plus intéressantes sur la vie de ce grand bourgeois, anobli à Montpellier (archives de l’Hôpital Saint Eloi avant 1790 (ADH 1 HDT) et plus particulièrement, celles de la succession après décès (ADH 1 HDT B 25 à B 75). A partir de leur analyse fine, nous avons dressé un tableau récapitulatif des campagnes de travaux (tableau 2, a, h, c). Les noms des maîtres d’œuvre y sont indiqués en italiques (maçons, tailleurs de pierre, gipiers, sculpteurs, serruriers, fontainiers, jardiniers, menuisiers,..). Il est possible de distinguer ainsi plusieurs phases dans l’aménagement de la « métairie de Puech Villa » et sa transformation en « Folie du XVIIIe siècle ».

1 - Le bâti et la transformation du mas en château

Le nouveau propriétaire fit réaliser les premiers travaux, dès 1723, d’après les plans et devis de l’architecte Pierre Duffours, très connu puisqu’il fut le maître d’œuvre de l’Esplanade, à Montpellier (ADH 1 E 388). Paul Couder dans son mémoire, cité en bibliographie, indique par ailleurs que : « les maîtres maçons Hilaire Sicard et Jean Nouvial interviennent pour la construction d’une grande porte, pour une remise dans la cour de la métairie et pour un réservoir dans le pred ; leur paiement dépasse 2.000 livres. Pierre Nougaret, maître-gipier est réglé d’un mémoire de plus de 1.000 livres comprenant 86 journées d’ouvrier et 81 journées de manœuvre. Le serrurier Michel Loiret interviendra pour plus de 600 livres »….

Les travaux qualifiés par l’auteur des écrits de « réparations de maçonnerie » étaient très importants pour une simple métairie, dont une partie était en ruine : « démolitions, réparations, augmentations, embellissements », sont les termes employés dans les registres. Il semble que Charles Gabriel Le Blanc ait voulu aménager à sa convenance un logis, qui n’existait pas sur place et réparer des bâtiments agricoles en mauvais état, dans un premier temps. Les traces de l’ancien logis peuvent être retrouvées dans ce qui constitue l’aile ouest, actuelle, du château.

Il poursuivit ses projets de construction entre 1723 et 1728. Les documents ne nous permettent cependant pas de cartographier précisément les différentes phases de réalisation sur le terrain, en l’absence de plan et de relevés. Un certain flou subsiste parfois, au sujet des lieux d’interventions (maison de maître, écuries, cellier, caves…).

A la fin du registre consulté, un bilan des pertes et profits établi par année, sur quelques pages, nous permet de prendre la mesure des travaux effectués tant sur la métairie de Puech Villa, ainsi que sur les autres propriétés, entre 1728 et 1733 (ADH 1 HDT B70).

Sous la mention « explication des pertes », il est indiqué, par exemple :

— « dépenses à la métairie en augmentation et embellissement »

— « mes dépenses manuelles dont presque tout à la métairie »

— « bonifications, embellissements et réparations aux métairies pendant l’année 1730 et 1731 6.860 livres. »

A la rubrique « bâtiment de Puech Villa », sur plusieurs folios sont énumérées les dépenses pour les matériaux et les travaux : bois, sable, chaux, pierre de taille, « cairons de Castries », « pierre de Saint Jean de Védas », « bards de Mus », tuile, brique, fer … (ADH 1 HDT B71).

En 1730, la construction du château est engagée. Elle s’achèvera en 1735 avec la décoration intérieure.

On poursuit encore la démolition de ruines et bientôt, la pierre de taille apparaît, entre 1733 et 1736. Les bâtiments neufs se succèdent : l’orangerie et la chapelle, en 1734, notamment. La première date mentionnée au sujet de la chapelle est le 19 Novembre 1734 (f°82). Toutes deux ont aujourd’hui disparu. La réalisation d’un grand mur de clôture débute en 1733 et semble concerner l’enclos du jardin fruitier où se situe l’orangerie. Cette fermeture permettra de protéger progressivement ce domaine privé contre les incursions extérieures et les rapines. De nombreuses parcelles agricoles demeurèrent cependant sans clôture, à proximité du château et des jardins, comme l’atteste un plan de 1766 (voir plus loin).

L’avancement des travaux permet alors l’adoption du terme de « château » qui remplace celui de « maiterie » écrit jusqu’alors, dans les registres (1735).

Le premier corps de logis, à l’ouest, fut intégré dans un projet architectural imposant, (corps central flanqué de deux ailes), donnant alors à l’ensemble une facture classique. Il faut noter cependant que les deux façades opposées, conserveront jusqu’au milieu du XXe siècle (1959), leur composition, d’époque :

— En façade sud : partie de façade ordonnancée (corps central, aile droite), avec cependant des structures à percements irréguliers, (aile gauche).

— En façade nord : façade aux percements petits et irréguliers, sur la totalité, lui donnant l’apparence d’un « mas agricole ». L aspect actuel des façades est, en fait, la résultante d’un parti contemporain et lié aux travaux de restaurations des années 1960-70, engagés par le Conseil Général et l’État, au titre de la conservation du patrimoine. Les bâtiments avaient particulièrement souffert d’un long abandon de plus d’un siècle.

Le registre laisse apparaître une recherche de décoration intérieure soignée pour les pièces du château. Ceci à partir des mentions d’achats de « meubles et rideaux de 4 fènêtres, trumeaux et bras de cristal… » (1735). Les références à la « grande chambre », à « ma chambre », apparaissent avec l’achat de meubles et d’éléments de décoration dans les notations manuscrites (1735). Pour la chapelle, les dépenses affectées aux ornements religieux portèrent sur une « une croix d’ébène, une chasuble, six chandeliers, un missel… ».

Les dépenses totales des années 1734 et 1735 s’élevèrent à 18.000 livres environ et portèrent principalement sur le château (extérieur et intérieur), la chapelle et l’orangerie, le grand mur de clôture, des rigoles et les premiers bassins.

A la fin du volume, les dépenses pour les travaux et embellissements sont comptabilisés dans les pertes, au regard des profits tirés des revenus des métairies (18.294 livres). Les pertes de rendements des terres sont également prises en compte car les jardins transformèrent les espaces en lieux d’agrément et ne produisirent plus, à ce moment là, de revenus agricoles. Cependant, il convient de nuancer ce point particulier, en indiquant que de nombreux fruitiers furent plantés, ainsi que des mûriers, dans les années qui suivirent cette phase de travaux (tableau 2).

Tableau 2 : Château d’O ou Domaine de Puech Villa au XVIIIe siècle. Evolution des travaux de 1722 à 1750 - Epoque de Charles Gabriel Leblanc.
Tableau 2 : Château d’O ou Domaine de Puech Villa au XVIIIe siècle. Evolution des travaux de 1722 à 1750 - Epoque de Charles Gabriel Leblanc.
Tableau 2B : Château d’O ou Domaine de Puech Villa au XVIIIe siècle. Evolution des travaux de 1722 à 1750 - Epoque de Charles Gabriel Leblanc.
Tableau 2B : Château d’O ou Domaine de Puech Villa au XVIIIe siècle. Evolution des travaux de 1722 à 1750 - Epoque de Charles Gabriel Leblanc.

2 - La conquête de l'eau

La conquête de l’eau indispensable aux grands projets dans le midi, s’inscrivit dans une véritable stratégie et s’appuya sur plusieurs actions :

L'acquisition de puits

L’alimentation en eau reposait sur des puits anciens dont les compoix portaient les mentions précises : un puits sur le « tènement de Puech Villa » ou « Font les mas de Saporta » est indiqué, dès 1676. (Source d’Euze). Il existait également une source dite « du Puits-voûté ». Ils figurent en 1722 avec les parcelles de la métairie. L’eau des puits, consacrée à l’alimentation des hommes et du bétail ne pouvait suffire à l’irrigation des jardins vivriers et fruitiers. Un autre puits, indiqué sur le plan de 1676, dans les terres des Jésuites (Mas de Montagne ou métairie Sainte-Cécile), fut annexé par Charles Gabriel Le Blanc après les transactions de juillet 1736.

L'achat de droits d'eau et de droits de passage :

En 1732, il se rendit maître « d’un passage des eaux » pour la somme de 200 livres. L’acquisition de la seigneurie de Puech Villa renforça son pouvoir sur les eaux environnantes.

L'aménagement de fossés et de conduites ou aqueducs souterrains

En 1733, une importante commande de travaux à « Puechvilla », fut confiée aux maçons et au fontainier. Les comptes laissent apparaître les mentions : « Bourneaux, gorges et fontainier pour les eaux, nouveau terrier, fossé maure changé, fossé derrière le grand jardin, murailles du grand jardin, une porte en fer : 2.704 livres ». Les fossés à ciel ouvert, dont certains existent toujours, structurent l’alimentation en eau, encore limitée du domaine en 1732-33.

Curé et élargi, le fossé des Molières fut un grand chantier, commencé en 1733 et poursuivi en 1736-37, par la modification de son tracé pour aménager le grand parterre sud.

Un fossé important, creusé derrière le jardin nord pour approvisionner les premières fontaines à jets, amenait l’eau de la Tuilerie de Massane et concentrait les ruissellements alentour. Enfin un fossé, derrière l’orangerie creusé par le maçon Lecq, en 1736, complète un dispositif déjà complexe à l’Est (plan 4).

Plan 4 : Essai de restitution de l’état XVIIIe des jardins d’agrément et vivriers (à partir du cadastre napoléonien - plan section A du “ Jardin des Plantes ”). Légende : 1 : Orangerie (ruinée) - 2 : Nymphée (ruiné) - 3 : Bassin de St Ferréol ou Grand Bassin - 4 : Bassin des Ecossois - 5 : Aqueduc de St Clément (souterrain) - 6 : Cascades (ruinées) - 7 : Château - 8 : Bassin - 9 : Fontaines aux Coquilles - 10 : Bassin (enfoui).
Plan 4 : Essai de restitution de l’état XVIIIe des jardins d’agrément et vivriers (à partir du cadastre napoléonien - plan section A du “ Jardin des Plantes ”). Légende : 1 : Orangerie (ruinée) - 2 : Nymphée (ruiné) - 3 : Bassin de St Ferréol ou Grand Bassin - 4 : Bassin des Ecossois - 5 : Aqueduc de St Clément (souterrain) - 6 : Cascades (ruinées) - 7 : Château - 8 : Bassin - 9 : Fontaines aux Coquilles - 10 : Bassin (enfoui).

Le creusement de bassins réservoirs et l'aménagement de « mares » dans les collines

Trois bassins réservoirs occupaient une place non négligeable sur les versants de la colline du Puech, au nord de la métairie de Le Blanc. Ils figurent encore sur les plans du XIXeme siècle (cadastre de 1837).

Un très important ouvrage d’art, – le bassin de la source de la Thuilerie de Massane et un aqueduc souterrain -, fut réalisé au cours d’un chantier colossal, pour assurer le transport de l’eau vers le domaine, sur plusieurs lieues. Le flux se déversait dans le bassin dit « des Ecossais », situé à l’ouest de la grand allée nord. Les eaux circulaient, ensuite dans des conduites de terre cuites enterrées, vers la maison et les communs, les bassins et les fontaines ornementales. Cet ouvrage existe toujours avec ses structures et ses rigoles (aqueduc en partie ruiné) sur le site de la Tuilerie de Massane. Il ne bénéficie actuellement d’aucune protection et les vestiges restent ignorés.

Charles Gabriel Le Blanc fera ensuite construire, quelques années plus tard, un aqueduc de liaison (« la conduite des eaux ») pour le grand réservoir nord, agrandi et maçonné. Ce magnifique réservoir, (appelé aussi bassin de Saint-Ferréol au XVIIIe) existe toujours et constitue un patrimoine remarquable, du fait de la préservation de son architecture et de ses décors.

3 - L'aménagement des jardins

La composition générale

L’objectif poursuivit par Charles Gabriel Le Blanc, apparaît dès le départ orienté vers la réalisation de grands jardins et de plantations, alliant l’utile et l’agréable, à partir des potentialités offertes par ses acquisitions foncières et les ressources en eau.

L’aménagement s’inscrivit dans un territoire en perpétuelle mutation, avec néanmoins, deux périodes déterminantes : 1735-1739 et 1743-1749. Les archives disponibles nous ont permis de cerner une sorte de déplacement progressif des lieux d’intervention, autour du château. Le propriétaire des lieux ne cessa pas de créer, modifier, agrandir, embellir… ses jardins et de consacrer des milliers de livres dans des chantiers interminables. En effet, l’ensemble n’était pas achevé à sa mort. Les premiers travaux affectèrent les secteurs suivants :

— Enclos Est, secteur au Nord, (1736-39), remanié plus tard au niveau de la disposition des bassins, fontaines et plantations d’alignement (1748-49).

— Jardins Sud, réalisés à partir des parcelles achetées ou échangées avec les Jésuites : nivellement de futurs terrasses, rectification du tracé du fossé du Vallat. Les espaces pouvaient alors être aménagés par la plantation de parterres et de bosquets avec leur accompagnement de jeux d’eaux décoratifs (1736-1749).

Au fur et à mesure de la réalisation des travaux de terrassements et de fontainerie, des plantations ornementales, de la livraison des décors sculptés et de la statuaire…, les jardins formèrent l’ensemble somptueux que l’on peut encore imaginer aujourd’hui, compte tenu des traces conservées par le temps. Ordonné selon des axes perpendiculaires, dont le croisement restait centré sur la cour d’honneur du château et ses principaux accès, les jardins et les parterres, formaient l’écrin indispensable à la demeure d’un homme de qualité.

Il est difficile de dire qu’un grand projet de composition préexistait en s’appuyant sur des plans détaillés de jardins, car aucun document dessiné, antérieur à 1766, n’a été conservé à notre connaissance, au sujet des jardins de la « métairie de Puech Villa ». La passion de la composition habita cet amateur éclairé durant 28 ans. La culture générale acquise dans le domaine de l’art des jardins (achat d’ouvrages spécialisés), les conseils de jardiniers avisés et impliqués dans la réalisation d’autres jardins prestigieux, les visites de jardins voisins, existant déjà cette époque (ex : Bonnier de la Mosson…) lui permirent certainement d’enrichir ses projets et sa vision du paysage.

Les travaux et réalisations ornementales

La relative abondance des archives nous permettait d’espérer restituer avec une assez grande précision les différents projets de composition ; ceci au fur et à mesure que nous découvrions registres et livres de comptes. Or les indications de dépenses et leurs commentaires, aussi précis soient-ils, ne permettent que de cerner des ensembles spatiaux, et non des parties précises. Les autres données manquent comme par exemple des dessins ou des carnets de jardiniers. Il nous a été cependant possible d’établir, avec quelques certitudes, l’implantation de certains dispositifs (bassins, nymphées, fontaines à coquilles et rocailles…). Des registres ont été dispersés au XVIIIe siècle et le carnet personnel de Le Blanc a disparu. Notées soigneusement (achats de plantes, variétés, noms de fournisseurs, heures de travail des jardiniers…), les plantations ont commencé en 1736, après la grande phase des travaux de construction du bâti et les premiers dispositifs d’alimentation en eau (1732-1735).

Nous avons pu déterminer que les espaces aménagés, durant cette période, étaient placés principalement au nord du château (« le grand jardin ») et près de l’orangerie dans le jardin fruitier (« le parterre »). Il s’agit ici d’un parterre d’orangers (ADH 1 HDT B 72). Les aménagements de la partie sud commencèrent, après la maîtrise foncière en 1736, dès que les lourds travaux de nivellements et les réseaux de conduites furent achevés. Les terrasses disposées en gradins et bien exposées accueillirent parterres, fontaines « à coquilles » et des bosquets. Le terme « parterre » peut évoquer ici à deux types d’aménagements décoratifs les parterres de buis ou de lauriers taillés, d’une part, des parterres d’orangers d’autre part. Les deux ont pu coexister.

L’allée d’accès à l’Est était plantée d’oliviers et longeait le jardin clos, jusqu’aux bâtiments de la cour d’honneur.

Philibert Foulquier (appelé souvent Philibert dans les registres), jardinier pépiniériste, planta des cyprès dès 1736. Aidé de Bancal, l’un des ouvriers du domaine, il creusa les fosses de plantation et mit en place « des grenadiers, charmes, lauriers romains, lauriers tins, mûriers, noyers, pêchers et pruniers… ». Des treillages furent disposés également (on ne sait où, car les textes demeurent imprécis), dans le grand jardin et témoignent d’un souci de diversité dans les effets de composition, très intéressant.

Les parterres et bosquets, situées au nord du château, furent structurés le long d’une grandie allée bordée de marronniers, prolongée bientôt par une allée d’oliviers (« allée haute derrière le château »). L’axe de composition existe toujours. Des allées latérales organisées selon un plan orthogonal, ouvraient des échappées vers des bassins et des fontaines de rocailles, aujourd’hui disparus. Un grand bassin circulaire, creusé au croisement des deux allées principales attirait les promeneurs par la beauté de ses jets d’eau « en gerbe ».

Le sculpteur Dupon, livra 6 statues en 1737 qui, placées sur des piédestaux, décoraient les degrés de la grande allée nord. Elles étaient encore en place il y a 15 ans. Elles furent déposées en lieu sûr en vue de leur restauration.

Les observations menées sur le terrain en Avril 2002, nous permirent de déceler, dans la partie sud des jardins, des rejets de charmes entre certains troncs de cyprès, témoignages des anciennes « charmilles » du début du XVIIIe. L’ethno-botaniste consulté, confirma nos observations. Nous pouvons ainsi imaginer les parterres de lauriers taillés selon les règles du jardin classique, établies par des dynasties de créateurs au XVIIe siècle (Mollet, André Le Nôtre). Les charmilles, assez rares dans les jardins du midi, exigent eaux et fraîcheur. Leur présence dans les jardins de Puech Villa devaient joliment agrémenter par leurs berceaux de verdure les abords des parterres et des bosquets. Les treillages complétaient ce charmant tableau par leurs architectures légères et ménageaient peut-être d’heureuses transitions Les arbres plantés en quinconces (marronniers, noyers…) constituaient des « pièces de jardins » remarquables, à proximité des parterres et des grandes allées.

Chaque ensemble présentait aux regards émerveillés des décors sculptés, statues, vases, corbeilles et paniers en ronde bosse… disposés judicieusement au croisement des allées et dans les différents espaces aménagés.

Les cyprès, souvent mentionnés, créaient ça et là des haies brise vent et des abris bienvenus les jours de tramontane, des ponctuations, des coulisses pour marquer la scénographie de certains ensembles ordonnancés.

Les parterres d'orangers

Les orangers furent disposés dans les endroits abrités et embellirent les jardins du château d’O de manière spectaculaire (jardin fruitier ou grand enclos ; parterres sud, parties ensoleillées des jardins au nord) soit regroupés en parterres soit en alignements. Les vases et caisses qui les contenaient, firent l’objet de livraisons régulières. Les achats furent toujours nombreux malgré le coût élevé des plants et des vases.

Les agrumes (oranges, citrons, cédrats) bénéficiaient des meilleures conditions pour prospérer. Ils produisaient des fruits et des fleurs recherchés tant pour l’ornement que pour parfumer les confitures et les préparations de table diverses (moutardes). Les orangers de Chine aux fruits doux furent importés au XIVème siècle. Bien abrités du vent du nord, proches des fruitiers en espaliers, ils peuplaient l’enclos du grand verger. Disposées en rangées régulières, les caisses d’orangers constituaient de vastes compositions odorantes. Douze caisses d’orangers transportées par voies d’eau d’Aigues-Mortes à Montpellier (f°13) furent payées sans que l’on sache à quelle partie du jardin, elles étaient destinées, précisément en 1736 (ADH 1 HDT B72). Il est possible qu’elles aient été disposées au bas de la cour d’honneur, dans l’espace encore cerné par les deux rampes d’accès, devant la façade méridionale du château.

Plus tard en 1746 et 1749, des orangers furent achetés avec des vases en grand nombre (tableau 3). Sortis au printemps de leur abri, les vases ou caisses d’orangers étaient transportés avec des chariots jusqu’au lieu de, leur déploiement, avant d’être rentrés à nouveau dans l’orangerie, lors des premiers froids.

Tableau 3 : Parc et jardins du Château d’O : plantations identifiées dans les archives (XVIIIe siècle).
Tableau 3 : Parc et jardins du Château d’O : plantations identifiées dans les archives (XVIIIe siècle).

L’abandon relatif qui suivra la mort de Charles Gabriel Le Blanc affectera les vases d’orangers de l’enclos oriental (indications de vases cassés et renversés, en 1762). Aujourd’hui, l’espace est occupé par une olivette et l’orangerie n’existe plus. Seul un tas de pierre arasé et les traces de l’ancien nymphée réduit à l’état de ruine, dans les feuillages témoignent de la splendeur passée de cet enclos fameux.

Les parterres d’orangers semblent avoir été une parure des lieux durant tout le XVIIIe siècle. 77 vases sont encore signalés au début du XIXe siècle.

Les décors des jardins

Les bassins creusés dans le sol des allées ou des parterres constituaient une constante de la composition générale. Établis en majorité sur les grands axes de symétrie, les plus remarquables étaient au nombre de quatre. Il n’en reste plus qu’un aujourd’hui. Nous avons redécouvert l’emplacement de la nappe d’eau qui achevait la perspective de l’allée sud près du franchissement du fossé du Vallat. Les margelles de pierre de taille et leur dessin embellissaient les lieux. Les réglages des jets d’eau obligeaient les fontainiers à un entretien constant des conduites et des soupapes, encombrées et fragilisées par les dépôts calcaires. Les travaux d’étanchéité des fonds de bassins entraînaient l’achat de matériaux adaptés. La mention « chaux, terre rouge argileuse, sables » apparaît plusieurs fois en 1743.

Les premières fontaines ornées de rocailles sont mentionnées assez rapidement. En 1738, Hugon, agrandit « le bassin de derrière le château » et crée les premières rocailles (ADH. 1 HDT B66) si l’on tient compte de la quittance du 23 Octobre 1740.

C’est à partir de 1736 que le fontainier-potier de terre, Fabre, commença les travaux de créations des fontaines. Il eut la charge de l’alimentation et de l’entretien des réservoirs, bassins, nappes d’eau, fontaines de rocailles et cascades, jusqu’en 1750. Le 17 juillet 1743, Charles Gabriel Le Blanc solde les comptes du fontainier Fabre. Sa quittance finale sera réglée le 19 Janvier 1744, pour cette longue phase de travaux.

En Juin 1743, mention est portée d’un règlement de factures à un gipier, nommé Bellecare, pour 63 livres. On le paie alors pour la réalisation de « rocailles », « décors de fontaines »… très prisés à l’époque, comme on le constate. Des exemples fameux de fontaines à décor de rocailles ont perduré dans les jardins de la Mogère et de L’engarran.

Le 28 Juillet 1743, on paie le sculpteur Dupon, pour solde de tout compte. Il a réalisé des décors sculptés et deux lions en 1742 et 1743. Ces derniers décorent aujourd’hui les grands piliers du portail sud. Les dépenses pour les sculptures s’élevèrent entre le 2 Mars et le 28 Juillet 1743, à 4.073 livres. Le 7 Juin 1744, on paie le sculpteur Dupour (Dupon) « pour une coquille, nappe du bas du parterre », 30 livres. Les « coquilles » formaient une vasque où les eaux d’une fontaine retombaient en jaillissant. L’indication nous permet de penser à la mise en place d’une fontaine avec coquilles mais sans que l’on puisse en déduire l’emplacement précis. Le parterre sud est ici plus que probable. Le 17 Janvier 1745, Charles Gabriel Le Blanc fait acheter de la pierre de taille et paie une commande de « pierres de Saint Geniès des Mourgues » pour le sculpteur qui sculptera « deux paniers ». Il s’agit de paniers décoratifs en pierre taillée en ronde bosse, qu’il paiera le 25 Mars 1745.

Le 27 Mai 1744, apparaît « l’achat de la pierre de Vendargues » pour la coquille « de dessous le château », (37 livres). Il peut être ici question de la deuxième fontaine à coquille du parterre sud.

Deux fontaines à coquilles, jumelles et placées selon l’axe de symétrie du jardin sud existent toujours dans la perspective du parterre sud.

Durant le printemps et l’été 1746, Charles Gabriel Leblanc, reprend les aménagements et embellissements du jardin, car il commande des travaux au fontainier, au maçon et au sculpteur gipier.

Pages, le sculpteur réalise deux corbeilles de fleurs, exécutées en 1746. Elles correspondent vraisemblablement à celles figurant à l’inventaire actuel. En 1744 et 1747, ce dernier, livre également des coquilles pour les fontaines. Quatre bancs de, pierre de Vendargues, garnis de, bois de chênes, complètent le mobilier des jardins. Un joli nymphée à décor de rocailles est construit dans l’enclos de l’orangerie en 1747.

Le 9 Avril 1746, il verse un nouvel acompte au fontainier Fabre (60 livres) et le 12 Juillet 1746, verse 6 livres « à Pagès fils, pour le grattage des statues ». Ce détail est intéressant car il témoigne du souci de l’entretien et de la préservation des œuvres.

En ce qui concerne les décors, en 1991 ont encore été inventoriés :

— 4 statues debout ;

— 2 statues allongées, des fleuves)

— 4 lions, (dont deux sur les piliers sud) ;

— 2 chiens ;

— 8 vases ;

— 4 corbeilles ;

— des fragments de vases et de corbeilles, les débris d’un sphinx.

La taille des bosquets et des palissades, le soin aux arbres Le calendrier traditionnel des travaux de jardinage retrouve ici sa place :

Le 27 Avril 1743, des travaux de, taille sont effectués (taille de printemps). Le propriétaire fait apporter des caissons de terre pour le jardin, en Mai de la même année.

Juin 1744, il achète des « livres pour le jardinage » pour 111 livres, peut être aussi, des traités de, composition, mais rien ne permet de, l’affirmer et nous n’avons pas pu retrouver un inventaire de bibliothèque.

Charles Gabriel Le Blanc paie une échelle de, jardinier au menuisier jausseran, 24 livres. On peut penser que les haies et palissades de verdure étaient alors assez hautes et fournies, pour justifier un tel achat (charmilles, haies de, cyprès, lauriers…).

Le 14 août 1744, il achète des « ciseaux de jardinier », 10 livres. Le mois d’Août est la période de la taille ornementale de certaines espèces végétales, les persistants notamment (tailles d’été).

Le 30 Septembre 1744, il paie encore « une voiture de 72 noyers payés à Vézian, 33 livres pour la décoration du jardin ».

Septembre-Octobre 1744, il fait planter des « noyers et des marronniers », achète des arbres fruitiers « 36 pêchers, 18 pruniers », (tous achetés à Lyon (22 livres), « paie le voiturier le 21 Mai 1744 pour leur transport de Lyon à Pont Saint Esprit », paie pour « l’achat de fumier pour les cultures et la livraison de chaux ». Il assure enfin le « paiement du fontainier Fabre, 150 livres ».

12 Janvier 1746, il paie les étrennes de Jalaber et « le Jardinier pour les arbres ».

20 Mars 1746, « quittance de Philibert », arbres « 78 mûriers, 10 sycomores, 58 fruitiers, 30 cyprès, 1000 asperges » (151 livres).

Le total des dépenses pour l’année 1746 inscrites au registre atteignent 4.794 livres. Cependant, une mention en titre indique « fin des dépenses du château de Puech Villa » Le registre indique également le total d’autres dépenses entre le 1er Décembre 1746 et le 26 Décembre 1746 : 6.642 livres.

Le sieur Champagne, serrurier, reçoit paiement d’une facture récapitulant le montant de travaux exécutés de 1743 à 1747 : 394 livres, mais il n’est pas possible de, connaître le détail de la commande. Il intervenait en général pour les grilles, les portails en fer et les serrures. Parfois des commandes de ferronnerie ouvragée.

1.4 Les dernières années de la vie de Le Blanc, les ultimes aménagements

C’est en 1746, que Charles Gabriel Le Blanc entreprend ce qu’il considère alors comme « l’achèvement des travaux ». En effet, en marge du registre, est portée la mention :

— … « résolution prise le 13 Août 1746» !

— … « finissant l’agrandissement actuel que je fais du réservoir»

— … « sans autre augmentation, afin de réunir la vigne dessous triangulaire de la grande terrasse, confrontant le dit réservoir»

— … « finir la basse cour»

— … « achever la conduite des eaux»

— … « achever les plantations de derrière le château»

— … « achever d’aplanir l’avenue».

Il semble que l’aménagement somptueux du château et des jardins qui a toujours été l’affaire personnelle de Charles Gabriel Le Blanc, perdurait au delà du délai souhaité. En effet, il décidait à intervalles réguliers d’en finir avec les dépenses et d’achever son œuvre ; mais le souci de bien faire (ou d’entretenir avec soin) le reprenait chaque fois accompagné d’un sentiment de culpabilité. Celui ci transparaît dans les notations au jour le jour et les promesses qu’il se fait à lui-même.

La charge des dépenses semblait pour lui un gouffre sans fin. Cependant il engageait toujours de nouveaux travaux et des dépenses d’entretien demeuraient en constante augmentation.

L’année 1747 porta peu de mentions concernant les jardins. Cependant une notation indique « paiement de journées du maçon qui a taillé, une coquille creuse : 24 livres ». Cette indication peut témoigner de la mise en œuvre d’un nouveau chantier de fontaine ornée, ou du décor d’un bassin.

L’année comptable s’achevait pour lui de manière variable, soit au 1er Décembre, soit au 31 Janvier. Parfois, il comptabilisait sur 6 mois, parfois sur 1 an, selon l’importance des dépenses engagées. Ainsi, il mentionne encore de sa main, les dépenses suivantes en 1747 : « 1er Décembre 1747 – 30 juin 1747 : 6.350 livres ».

Les années 1748 et 1749, qui précèdent la période de sa maladie, et de sa mort, apparaissent comme les années d’un certain ralentissement des travaux dans les jardins. Cependant, les travaux de, labours et de, plantations affectent normalement les terres agricoles.

En 1750, des réparations furent nécessaires « au bout de la haute allée d’oliviers à l’arrière du château, la conduite des cascades et le bassin dessous la cour ; les petits bassins qui sont entre les cascades derrière le château » (ADH 1 HDT B26). Un dénommé Corbeil, serrurier change les soupapes des bassins à la même époque.

Le registre porte les dernières indications de sa main :

— … « Fabre, fontainier, état récapitulatif des fournitures entre 1749 et 1750 : 650 livres.» (f°124)

— … « achat de lavandes : 7 livres» (14 Janvier)

— … « achat de vin de Bourgogne» (25 Janvier), son dernier achat signalé…

— … puis le registre est vide

La maladie le saisit apparemment plus durement au début de 1750. Il meurt dans sa maison de la Grand Rue, le 12 Avril 1750.

Charles Gabriel Le Blanc n’a apparemment pas complètement terminé son projet lorsqu’il décède et il est difficile à l’historien de faire le point détaillé de, l’état des lieux. En 1750, on note, cependant, qu’il mobilise encore, ouvriers tâcherons, maçons, plombiers, tailleurs de pierre, fontainiers et jardiniers… L’œuvre n’était donc pas achevée à son décès.

Conclusion de la première partie

Voici donc, quelques traces émouvantes, saisies sur le vif, des modes de, fonctionnement d’une grande, propriété au milieu du XVIIIe siècle, des formes de la commande et de ses caractères, des aspects particuliers des chantiers de plantations et des exigences d’entretien… dans les jardins conçus par un amateur éclairé.

Il est possible d’établir des recoupements utiles, après une lecture attentive des sources et un travail fin sur le terrain. Nous avons établi deux tableaux récapitulatifs qui permettent de suivre année après année, les travaux attestés par les registres de comptes et les plantations (tableaux 2 et 3). Les indications laissées par Charles Gabriel Le Blanc nous permettent d’imaginer les ouvriers au travail, les nombreux artistes ou artisans, soucieux de répondre le mieux possible aux nombreuses commandes, les jardiniers taillant et ratissant…

Les vestiges liés à cette longue époque faste, constituent la base du patrimoine paysager des jardins du XVIIIe siècle. Les grandes compositions nord et sud, les enclos vivriers, les fossés et les bassins réservoirs.., conservent des traces remarquables de cette œuvre forte. Le plus grand et le plus majestueux des ensembles créés dans la première moitié du XVIIIe siècle reste le Grand Bassin et son vaste amphithéâtre de verdure. « Polygone d’eau disposé en largeur, aux angles extrêmement obtus, encadré des statues et placé dans la partie haute des jardins », comme le décrivait très bien, au début du XXe siècle, Charles Flahaut, professeur à l’Université de Montpellier. On rêve toujours assis au soleil sur le banc de la loge d’honneur, en évoquant les jeux et les plaisirs qui s’y déroulaient.

Durant ces trente ans, environ 135.000 livres furent investies dans les embellissements, constructions, aménagements, achats de, parcelles diverses pour la réalisation des jardins et d’un vaste et somptueux projet architectural et paysager. Le chiffre permet de, donner seulement un ordre de, grandeur à partir des archives disponibles que nous avons consultées.

L’environnement et le paysage des jardins et du château avaient subi également une mutation grâce à l’arrivée d’une eau abondante et constante : terres mises en prairie, cultures de mûriers et de noyers, cultures d’asperges… Le domaine agricole profita aussi des transformations permises par les grands travaux et les embellissements.

II - Période 1751-1766

2.1 Une longue période transitoire 1751-1762

A la mort de, Charles Gabriel Le Blanc, les responsables de « l’Hostel Dieu Saint Éloi » et la veuve de ce dernier, Élisaheth Anne Bernard, se partageaient les biens du défunt. Ils ne voulurent ni les uns ni les autres, conserver les biens-fonds et la vente en bloc des terres héritées, fut décidée. Elles furent adjugées à Etienne de Duranty, chevalier, avocat au Parlement de Paris, pour la somme de, 112.000 livres (ADH 1 E 374).

Les archives départementales de l’Hérault conservent le descriptif des biens de Charles Gabriel Le Blanc, par J.-L. Vézian, notaire à Montpellier, après son décès (ADH 2 B 57/629). La liste en est considérable.

Étienne de Duranty n’eut pas le temps d’en profiter beaucoup car il mourut prématurément en 1761. Cependant il eut à connaître les nombreux désagréments dus au chantier de la conduite de Saint-Clément dont les eaux devaient alimenter la ville de Montpellier à partir de 1758 (impact sur les puits, les plantations, les sols). La question sera détaillée plus loin à propos du rôle de, l’Intendant du Languedoc dans cette affaire.

A sa mort, laissant neuf enfants en bas âge, son frère, Jean Baptiste Balthasart Duranty, fut nommé tuteur et devint le liquidateur de la succession. Chanoine d’Embrun, il fut autorisé par une ordonnance du Sénéchal de, Montpellier à « vendre et aliéner le château de Puech Villa, la Vausière, la Tuilerie de Massanes et les domaines en dépendant ». Une adjudication eut lieu en faver du sieur Montels « qui fit élection d’ami » en faveur de Jean Emmanuel de Guignard, vicomte de Saint-Priest, Intendant de la province du Languedoc. L’acte de vente a été enregistré par le notaire B. Péridier, en date du 25 Février 1762 et conservé aux archives (ADH 2E 58/123).

Dès ce moment, l’Intendant fit réaliser « une vérification des domaines et terres ». Deux experts répondirent positivement et menèrent leur constat, Philibert Fourques de Montpellier et Guillaume Montels, ménager, maire de Grabels. Ils adaptèrent un ancien compoix pour redéfinir de manière plus précise les limites de, parcelles et les terres, mais ce dernier ne donne, aucune indication sur les jardins et les ordonnancements.

Ainsi, fut vendu, au début de 1762, douze années après la mort de Charles Gabriel Le Blanc, le domaine de Puech Villa à Jean Emmanuel de Guignard, vicomte de Saint-Priest, Intendant de Justice, Police et Finances en Languedoc. Le château restait une très belle demeure car les décors de jardins « orangers, vases, piedestaux, corbeilles », les « estampes et cheminées de marbre… », demeuraient sur place.

2.2 Jean Emmanuel Guignard, vicomte de Saint-Priest, Intendant du Languedoc : 1762-1785

Fils d’une famille aisée, de petite noblesse de robe, – son père était président au Parlement du Dauphiné -, Jean Emmanuel Guignard, vicomte de Saint-Priest, avait acheté une charge de maître des requêtes à Paris et avait été nommé Intendant du Languedoc, en 1751, à la mort de l’Intendant Le Nain. Il l’assumera seul jusqu’en 1764, date à partir de laquelle son fils, Marie Joseph Emmanuel Guignard de Saint-Priest, le secondera jusqu’à son décès en 1785. La famille de Saint-Priest va faire souche à Montpellier et la petite fille de l’Intendant épousera le marquis de Dax d’Axat, qui, sous la Restauration, sera maire de Montpellier.

Le nouveau propriétaire prit pleinement possession des lieux après avoir fait dresser un état des biens, rendu par les vérificateurs, le 12 Mars 1762. Epais de 68 pages, le rapport permet de bien connaître le descriptif et l’état des jardins et des enclos, de la décoration et des fontaines, en ce milieu du XVIIIe siècle. Rappelons ici, que Philibert Fourques, l’un des missionnés, avait été durant de longues années, le maître d’œuvre des jardins, plantations et compositions du temps de Charles Gabriel Le Blanc (ADH 1 E 374-393). Bien que marqué par un quasi abandon à cause des problèmes posés par la mort d’Étienne de Duranty, les terres et le domaine créé par Charles Gabriel Leblanc avaient gardé des traces de leur ancienne splendeur.

De longues procédures opposèrent l’Intendant de Saint-Priest et les héritiers Duranty, entre 1762 et 1772 (ADH 1 E 376/377), car les paiements de l’achat furent échelonnés dans le temps. La vaste recension des terres établie, à la fin de 1772, permet de dresser un état complet de ses possessions et d’en évaluer les profits.

En ce qui concerne les jardins, il est indiqué dans plusieurs ouvrages rédigés au XXe siècle que Jean-Antoine Giral (1713-1787) aurait été appelé par l’Intendant du Languedoc pour redessiner les jardins. Nous n’avons pas trouvé d’éléments permettant de confirmer ces affirmations. Cependant, il est vrai que l’Intendant « soucieux de la beauté de la ville » défendra, en 1751, l’architecte Jean-Antoine Giral, lors d’un appel d’offre important à Montpellier, contre ses concurrents, les architectes montpelliérains, Nogaret et Rollin et le parisien Destouches (projet de l’amphithéâtre de chirurgie).

En 1762, l’eau de l’aqueduc de Saint-Clément arriva sur la place royale du Peyrou grâce aux travaux dirigés par l’ingénieur Pitot et un projet d’embellissement des lieux fut lancé. Jean-Antoine Giral en sera le vainqueur. Il réalisa d’importantes transformations à partir de 1765 et notamment le château d’eau du Peyrou.

Son projet s’inspira nettement de l’art des jardins par la composition, la décoration soignée et la mise en scène de l’eau au pied de l’édifice. Il créa les promenades et les jardins à l’arrière du monument. Tous travaux, qui ont pu être inspirés par les multiples exemples étudiés tant à Montpellier qu’à Nîmes. Un voyage en Italie, vers 1750, compléta assurément son expérience culturelle et esthétique.

Après cette réalisation superbe, il conquiert le titre d’Architecte des États du Languedoc et il se trouve en contact permanent avec les Guignarcl de Saint-Priest, père et …

fils, notamment à partir de 1765. Il faut noter également que Jean-Antoine Giral fut également l’architecte de l’hôtel Haguenot et de son jardin de 1752 à 1760, beau « casin » situé à l’ouest du Peyrou. Il fait également les plans de la maison de Saint-Priest, au cours des Casernes à Montpellier. Aime Blanchard évoque la possibilité qu’il ait donné des plans également pour le château de la Guirlande et le château d’Assas… mais du château d’Eau (ou de Puech Villa), point de traces … Des conseils ont pu être dispensés à Philibert Fourques mais rien ne permet de l’affirmer. Il ne reste aucune archive connue portant sur des plans ou prix faits, d’après Anne Blanchard, qui fut une grande spécialiste des Giral.

Des embellissements intérieurs et extérieurs mobilisèrent les maîtres d’œuvre, durant la période où l’Intendant était propriétaire et ont donné un caractère spécifique à la décoration (style Louis XVI). A. Touzery Salager rend compte dans son ouvrage, cité en référence, des embellissements intérieurs.

L'affaire de l'aqueduc de Saint-Clément et des eaux de Puech Villa

Elle se déroula en fait sur une longue période, de 1752 à 1785, mais notre propos sera plus particulièrement centré sur une phase aiguë du conflit entre 1762 et 1766.

Le devenir des jardins créés par Charles Gabriel Le Blanc demeurera étroitement lié à la question de l’eau et nous allons voir que les déficits d’approvisionnement auront deux causes différentes :

— la vente malheureuse de la Tuilerie de Massane à Hypolite Crespin en 1762 ;

— l’inauguration de l’aqueduc de Saint-Clément qui traversait le sous sol de la propriété, suivie de l’attribution d’un droit d’eau à l’intendant pour l’alimentation du domaine de Puech Villa, en compensation des pertes subies.

Les problèmes d’eaux disponibles étaient complexes et nous allons essayer de clarifier la situation telle qu’elle se présentait en 1762.

Deux faits importants sont à retenir :

— Le 8 juin 1762 achat par Hypolite Crespin (ou Crespy) de la Tuilerie de Massane à Jean Emmanuel Guignard, vicomte de Saint-Priest, devant maître Chaleil, notaire à Montpellier (ADH 2 E 57/439, f°292). La fontaine restait la propriété du vicomte de Saint-Priest ainsi que la moyenne et basse justice sur le bâti de la métairie et les 36 sétérées de terres qui lui sont attachées. Le domaine passa ensuite en indivision à ses fils Jean-Antoine Crespin, curé de Saint-Roch à Montpellier et Guillaume Crespin, docteur en médecine à Rennes. Des conflits s’établiront à partir de cette vente durant des décennies, car une partie de l’eau de la fontaine de la Tuilerie sera détournée malhonnêtement, au profit des frères Crespin. Ce n’est qu’au début du XIXe siècle (1822/24) que les tensions cesseront. Il est probable que l’affaiblissement du débit de l’eau acheminé vers les jardins, fontaines et parcelles irriguées du Château d’Eau ait été dû aux conséquences de cette vente par le détournement d’une partie de l’eau. On peut avancer également l’argument du manque de prévoyance de la part du vicomte, sous-estimant certainement les besoins en eau du domaine et comptant sur l’eau de la conduite de St Clément, pour alimenter les terres et les jardins.

Durant l’Eté 1762 : inauguration de l’aqueduc de Saint- Clément et mise en eau après achèvement des travaux conduits par l’Ingénieur Pitot (période 1758-1762) ; premières constatations des désordres par les propriétaires.

Le problème qui apparut au nouveau propriétaire de Puech Villa (et fit l’objet d’une dénonciation de sa part), fut la diminution du flux des deux sources principales, la source d’Euze et la source du Puits-voûté, causée par le chantier du nouvel aqueduc. Les travaux sur le tracé linéaire avaient d’après lui, diminué le débit de l’eau disponible par « l’effét de barrage » occasionné par le tracé de la rigole de Saint-Clément. C’est l’argument qu’avançait déjà Duranty à propos des désordres constatés sur place dès la première phase du chantier. En effet, la rigole de, Saint-Clément avait été dessinée en souterrain, par l’ingénieur Pitot, sur la portion de, Puech Villa qu’elle traversait, conformément au plan initial. On peut comprendre aisément le tracé de l’aqueduc, sur le plan de, 1762 (ADH 1 E 374). Un mémoire de « l’ingénieur Pitot, de l’Académie royale des Sciences, censeur royal, inspecteur du Canal des deux mers, directeur des travaux publics de la Province du Languedoc », daté du 15 Septembre 1752 (ADH C 1106), nous permet de mieux connaître les prescriptions et le futur tracé. En voici un extrait concernant le domaine : … « On tirera ensuite sur la droite du côté de Château Blanc, en passant au dessus pour pouvoir enterrer la rigole, sous le chemin de Grabels qu’il faut traverser. On la féra passer ensuite au dessus du Mas de Farret et on suivra toujours le rideau de la droite en passant sous le château d’Alco… ».

Ceci correspond au parti adopté pour la traversée de Puech Villa ou du Château du sieur Blanc, par l’ingénieur Pitot et la Ville de Montpellier.

Rappelons que les États du Languedoc avaient pris un arrêt en date du 11 Avril 1752, signifiant à la ville de Montpellier, l’autorisation de lancer le projet de construction de la conduite des eaux de la Fontaine Saint-Clément et de celle du Boulidou. La ville de Montpellier confirma son intention, le 18 Décembre 1758. L’aqueduc de 14 km associant des canalisations tant aériennes que souterraines, fut achevé en 1762.

L’analyse d’un conflit entre l’ingénieur du Roy et les entrepreneurs des travaux, en 1759, nous permet de nous rendre compte de l’état des lieux au temps où Duranty était encore propriétaire du Château de Puech Villa. Ce rappel est indispensable à la compréhension des problèmes évoqués.

En effet, les « sieurs Delours et Philibert Tendante » expriment une requête le 10 Septembre 1759, auprès de l’Intendant du Languedoc Jean Emmanuel Guignard de Saint-Priest (celui-ci n’était pas encore propriétaire du Château d’Eau, à l’époque). Ils contestent le tracé retenu par l’ingénieur Pitot. Ils sont en conflit avec les Consuls de Montpellier à ce sujet (ADH C 1106). En effet, le passage de la rigole de Saint-Clément sur les « terres de Duranty », occasionne des difficultés imprévues dans les travaux de creusement et ils réclament des rémunérations complémentaires. Ils ont à faire face à des difficultés dans le creusement de la colline, l’enlèvement de masses énormes de déblais et le fait de « murer la voûte ». Ils demandent que le tracé soit modifié. Ils suggèrent que celui-ci passe au sud du Château (sous la terrasse) et non en diagonale (au nord) Ils constatent que la rigole va passer au dessous du grand bassin et signalent les risques de désordres par la promiscuité entre « le grand réservoir de Duranty et la conduite de la Fontaine Saint- Clément ». Ils craignent des infiltrations souterraines, affectant la future qualité des eaux destinées à la ville de, Montpellier d’une part, et des risques de pollution des eaux des fontaines et jets d’eau (« eaux bourbeuses » … « ce qui ferait perdre le fruit d’un ouvrage aussi considérable »…).

L’Intendant tranche, le 24 Avril 1759, en faveur du projet de l’ingénieur Pitot et ordonné aux entrepreneurs de respecter le premier tracé. Il leur signifie également qu’ils ne bénéficieront d’aucun supplément de, rémunérations.

L’ordonnance de l’Intendant souligne les points suivants :

— « qu’il faut respecter l’enfouissement de la rigole pour que les eaux ne souffrent d’aucune altération»,

— « que la conduite doit toujours être à fleur de terrain autant qu’il est possible»,

— « que la route en diagonale supérieure est plus courte que l’inférieure»,

— « que la route inférieure doit être rejetée» pour les causes de dégradations prévisibles « considérables et irréparables des allées et des arbres »,

— « que cette même route couperait les tuyaux des conduites de l’allée des cascades et qu’il faudrait faire passer les tuyaux de conduite à travers l’aqueduc de la Fontaine Saint-Clément, ce qui pourrait devenir préjudiciable à la ville, par la suite»,

— « qu’elle occasionne un coude considérable à la conduite des eaux de la rigole»,

— « qu’il ne faut pas craindre les infiltrations des eaux du Grand Bassin ou réservoir de Duranty, dont les eaux sont bonnes et que, par infiltration elles seraient claires en rejoignant l’aqueduc…».

En conséquence, l’Intendant va dans le sens de l’intérêt de la Ville et son ordonnance, du 10 Septembre 1759 s’oppose au projet des entrepreneurs, fixée (ADH C 1106).

Un autre fait est intéressant à souligner, car le texte indique que « l’on descend au dessous du grand bassin de la grande cascade vers le château » ; ce qui implique que « la grande cascade » était située en arrière du château et entre celui-ci et le grand bassin, ce dernier l’alimentant de ses eaux. Elle figure sur le plan de 1766 (plan 6).

L’Ingénieur Pitot rédigea un mémoire daté du 28 Octobre 1759 en reprenant les arguments de, l’Intendant du Languedoc, cités plus haut (ADH C 1106).

On y apprend également que le débit des eaux de la rigole additionnait les flux suivants :

— source du Boulidou = 21 pouces un quart/minute,

— source de la Fontaine Saint-Clément = 25 pouces/minute,

— source proche de la Fontaine = 16 pouces/minute,

— Total = 62 pouces un quart/minute.

Plan 6 : Jardins du Château d’O, milieu XVIIIe siècle - Archives municipales de Montpellier. Réf A14 II 772 (1766)
Plan 6 : Jardins du Château d’O, milieu XVIIIe siècle - Archives municipales de Montpellier. Réf. A14 II 772 (1766)

L’Intendant connaissait parfaitement l’état du domaine de Charles Gabriel Le Blanc dès 1752 et celui dans lequel le laissait Duranty en 1759. Il acheta donc un ensemble superbe en parfaite connaissance de cause en 1762.

En 1764, deux ans après l’achat du château, l’Intendant est devenu « juge et partie » dans l’affaire des indemnisations des propriétaires ayant subi des dommages du fait des travaux de la rigole de Saint-Clément.

Le propriétaire du domaine de Puech Villa put être indemnisé selon les experts sur la base de la perte d’un grand nombre d’arbres fruitiers, ceps de vigne muscat, oliviers et surtout de « 104 mûriers de différentes grosseurs arrachés après construction de la Rigole ». Le détournement de l’eau en provenance du bassin-réservoir d’une contenance de 160 toises cubes (312 m3) « creusé dans une terre glaise et revêtu de murailles de pierre sèche », qui se trouvait au dessous de celui recevant les eaux de la Tuilerie de Massane, avait porté préjudice à l’arrosage des prés de Puech Villa. La rigole passait, on le sait « à 3 toises (5 m 90) du dit réservoir » et eut pour effet de modifier « le passage des eaux ». Le pré fut transformé en champ de céréales et le propriétaire indemnisé pour la perte de son pré irrigué. Ces indications sont très intéressantes. Elles permettent d’imaginer le paysage le long de la conduite. La grande parcelle, à l’Est de la grande allée nord était plantée de mûriers, (actuellement, plantations d’oliviers) ; celle située à l’ouest était irriguée par les eaux du réservoir l’Ecossois, situé en contrebas du Grand Bassin et formait une grande prairie (actuellement, plantations d’oliviers).

L’indemnisation totale fut fixée à 1.550 livres, en 1764 (rapport de l’Intendance du Languedoc, ADH C 1108). Ce qui ne peut être considéré comme négligeable pour l’époque. Le montant total n’en fut cependant jamais réglé, malgré les lettres de réclamations (1765 et 1766).

Les besoins en eau restaient très importants et l’Intendant de Saint-Priest ne cessa pas de réclamer une compensation, au tarissement dénoncé par lui, des sources d’approvisionnement de son château. Mais la ville de Montpellier refusa tout net, au début. Un procès suivit ce refus, sur la plainte de l’Intendant. Au bout de longues années de procédure, une délibération de la ville accorda une dotation de 4 pouces hydrauliques, le 20 Septembre 1785 et des experts furent désignés pour poser la prise sur la conduite. Paul Couder, dans le mémoire cité, indique que la fourniture de quatre pouces hydrauliques correspondait à 70 mètres cubes d’eau en 24 heures.

2.3 Les jardins en 1762-66

L’état des lieux nous est maintenant connu par deux types d’archives d’origine différentes :

1 - Le descriptif de 1762

Le descriptif de 1762, réalisé 12 ans après la mort de Charles Gabriel Le Blanc, nous renseigne sur l’état de la décoration, sur le fonctionnement des fontaines, non altéré encore à cette époque, et les caractères des jardins. (Document appelé « Vérification des domaines, établi en 1762 » (ADH 1E 374), au moment de la vente par les héritiers Duranty).

Les indications suivantes nous paraissent extrêmement intéressantes :

Devant le château,

Perspective Sud : des bassins et fontaines en alignement ; un bassin au milieu du parterre, deux fontaines à coquilles de part et d’autre, des allées latérales, un grand bassin plus au sud, au delà d’un escalier de grandes marches de pierre.

Derrière le château,

Perspective nord : un grand bassin au milieu de la grande allée de marronniers, revêtu de pierre de taille avec jets d’eau (en gerbes).

Dans les contre-allées,

deux petites cascades de rocailles ou coquillages.

Dans l’allée perpendiculaire,

deux bassins de forme carrée, avec jets d’eau…

Plus haut, deux réservoirs :

Un grand réservoir appellé Saint Férréol.

Un réservoir appelé l’Ecossois.

L’abondance des eaux est déjà perceptible et la mise en scène considérable tant au nord qu’au sud du château. 1762, marque la prise de possession du domaine par l’Intendiant du Languedoc et le début de la réduction des ressources en eau locales liées aux travaux de la conduite de Saint-Clément, comme nous l’avons vu plus haut.

Beaucoup de ces bassins ont disparu aujourd’hui, ruinés par le temps et l’abandon, détruits, mais le plus souvent comblés, comme nous permettent de le penser les traces et les affleurements encore visibles sur le terrain.

Au Sud, seuls subsistent aujourd’hui le bassin du parterre et les deux fontaines à coquilles. Le bassin situé contre le portail, plus au sud (en avant du fossé des Molières) est aujourd’hui comblé, mais des traces de structures subsistent au sol. Nous avons pu ainsi retrouver le bassin de l’extrémité sud de l’axe de composition (plan 4).

La composition décrite en 1762 nous donne une image fidèle de l’œuvre de Le Blanc, dans la zone nord des jardins, derrière le château. Il est donc aujourd’hui possible d’affirmer que la disposition des eaux (bassins, fontaines « cascades ») a changé entre 1762 et 1766. Nous verrons pourquoi avec l’examen du plan de 1766, plus loin.

En effet, au nord, le grand bassin dit « de Saint-Ferréol » existe encore et son nom fait référence à la retenue des eaux du Canal du Midi, près de Mazamet, ouvrage considérable de l’ingénieur Paul Riquet, au XVIIeme siècle. L’ingénieur Pitot était l’ingénieur du Roy responsable du Canal des Deux Mers et on ne peut pas ne pas penser à un conseil donné à Le Blanc, pour son projet hydraulique grandiose. Le nom pourrait être associé à un contact possible entre les deux hommes. Il alimentait les « cascades » signalées dans les archives de l’intendance du Languedoc (citées plus haut). La composition des jardins était clairement organisée selon un plan orthogonal allée centrale, deux allées latérales et une allée perpendiculaire.

Il est possible que la concentration des fontaines et nymphées, à cet endroit ait pu être dominante sur la deuxième terrasse, (celle des bosquets ou quinconces), au dessus des parterres cruciformes. Cependant le texte ne précise pas s’il s’agit de la première ou de la deuxième terrasse, en venant du château. La grande allée est plantée de marronniers qui ombragent la promenade.

Les recherches sur le terrain, en 2002 ont montré des traces de soubassements de pierre et de dépôts lithiques sous la (ligue du Grand Bassin, le long de l’allée perpendiculaire. La proximité du réservoir et les contraintes de pression pour les jets d’eau peuvent justifier cet emplacement très favorable (plan 5).

Des canalisations de terre cuite et des déchaussements de murs ont également été découverts dans la zone concernée. Les bassins et bourneaux sont certainement encore enfouis dans le sol, des terrasses nord ; des ouvriers nous ont dit avoir découverts des tuyaux de poterie lors du creusement de tranchées de réseaux électriques et pluviaux, sur le site.

Plan 5 : Traces des structures historiques.
Plan 5 : Traces des structures historiques.

2 - Carte de 1766, dite « de la conduite des eaux de Saint-Clément et du Boulidou » (Plan 6)

Ce document très important, conservé aux Archives Municipales de Montpellier, nous permet de découvrir la seule représentation aquarellée des jardins du château d’Eau, au milieu du XVIIIe siècle, il s’agit de la « Carte de la conduite des eaux de Saint-Clément et du Boulidou depuis leurs sources jusqu’à la ville de Montpellier » datée à Montpellier du 11 Juillet 1766 (A.M.M. ii 272 a). Elle porte la mention suivante à l’intérieur : « cartes levées pour servir au toisé général des ouvrages faits par le sieur Ricard, entrepreneur pour conduire les eaux des sources de Saint-Clément et du Boulidou sur la place du Peyrou à Montpellier ».

Cet ensemble précieux est en fait un atlas de cartes, plans et coupes des différentes parties du territoire parcouru et des ouvrages construits pour la « conduite ». Les planches ont été signées par les ingénieurs Gavigny et Laget, et contre-signés par un certain N. (nom illisible).

De nombreuses planches ont été découpées et ont disparu aujourd’hui. Le plan aquarellé des jardins du Château d’Eaux, nous permet de découvrir le tracé des jardins et de nous rendre compte de la richesse de leur composition. En 1766, l’essentiel de l’œuvre de Le Blanc est encore visible. Cependant les parterres dessinés en losange, flanquant la façade nord, ont pu être, soit transmis en l’état au vicomte de Saint-Priest lors de la vente de la propriété, soit redessinés sur son ordre, entre 1762 et 1766. (Leur dessin actuel reste assez fidèle au modèle de 1766). Sur ce point le mystère de leur origine demeure en partie.

La disposition des fontaines et des bassins de la partie nord, semble avoir été modifiée dans le sens d’un alignement bien visible le long de la grande allée (deuxième terrasse). Ne figurent plus sur le plan les « cascades de rocailles », situées dans les allées latérales et l’allée perpendiculaire, indiquées en 1762 par le descriptif.

Un extrait en est ici reproduit en couleur et fortement agrandi (plan 6). Il permet d’apprécier la qualité de la restitution par le trait et l’aquarelle, de la composition des jardins, selon un vaste plan de style classique. Il restitue clairement le château dans son contexte : un vaste domaine agricole, un système hydraulique complexe, une emprise importante de la conduite de Saint-Clément sur l’espace rural, un système de jardins ordonnancés avec murs et représentation soignée de la végétation.

Il est intéressant de s’attarder sur les points suivants (plan 6) :

La composition

Les grands axes Nord-Sud et Est-Ouest montrent des tracés achevés et des aménagements soignés, à l’exception d’une ébauche de tracé dans la partie sud (au delà du fossé des Molières) sur des terres appartenant encore aux Jésuites que l’Intendant n’achètera qu’en 1772.

— Au nord, un hémicycle ferme la grande perspective par une haie végétale, dans la campagne. Le dispositif d’alimentation des bassins réservoirs apparaît clairement, ainsi que les allées les desservant.

— Au sud, un mur clôture le territoire des parterres, en deçà du grand fossé, mais un axe dessiné rejoint visuellement le chemin de Celleneuve et la perspective sur la vieille ville de Montpellier.

— A l’Est, l’allée principale traverse des vignes et longe l’enclos du jardin fruitier et du parterre devant l’orangerie. Elle se prolonge en traversant la cour d’honneur du château, d’Est en Ouest, et rejoint l’entrée occidentale par le pont sur le fossé des Molières. On distingue nettement le nymphée, près de l’orangerie qui marquait la composition du jardin oriental cerné par des allées régulières (un plan rectangulaire).

— A l’Ouest, un double alignement d’arbres (platanes ?), structurent la perspective bornée par la colline, au delà du chemin de Grabels et du grand fossé.

— Le grand bassin de Saint-Férréol a pris son aspect définitif. Le plan indique cependant une très faible présence de végétation aux alentours. Le grand bassin a sans doute été réhabilité par des murs de pierres de taule appareillées et mieux stabilisés, postérieurement à 1764. La loge d’honneur et ses abords furent peut être aménagés par l’Intendant entre 1762 et 1766, mais à ce jour, rien ne permet de le confirmer. La loge apparaît nettement sur la carte de 1766 et la composition des abords du grand bassin également. Les usages de ce dernier, alliant l’utile et l’agréable, permettaient de sacrifier au rituel des fêtes nautiques et des plaisirs du canotage. En effet, il était abondamment décoré et des rampes d’accès permettaient de faire glisser vers l’eau, des barques ou gondoles à fond plat. La capacité de rétention du grand bassin était de plusieurs milliers de mètres cubes (7500 m3 environ pour 3000 m2 de surface et 2,40 de hauteur moyenne d’eau, soit environ 1300 toises en volume).

— Les parterres très variés quadrillent l’espace des jardins de propreté et rythment la promenade. Ils sont ordonnés selon un plan orthogonal. Les haies de persistants (buis, lauriers ou lavandes, on ne peut le savoir).., dominent autour des « carrés » et « les triangles ». Face au château, sous la cour d’honneur, trois traits verdoyants pourraient être attribués à des dispositions régulières de vases d’orangers (parterre d’orangers sud).

— Des alignements d’arbres, le long des chemins, constituent des transitions entre les terres labourées, les prairies et les vignes, ils prolongent les jardins et structurent l’espace vers la campagne. Bassins, nymphées et fontaines sont reportés soigneusement sur le plan. La couleur rose de leurs murs de construction est associée au bleu des eaux et au vert de la végétation proche. En 1766, le mur de clôture qui entoure tout le domaine du château d’Eau n’est pas encore construit. Il est donc postérieur à cette date. De nombreux tracés se perdent encore dans les terres à l’Est et au Sud des jardins. La grande clôture a pu être construite par l’Intendant, après l’acte d’achat des terres aux Jésuites (1772). Le plan de 1772 établissant l’adaptation des compoix (1762/1772) permet de dresser un tableau saisissant des terres et non pas des jardins (à l’exception du terme parterre employé pour qualifier le polygone sud). II concerne le château d’eau (ou eaux) (plan 7).

La carte décrite apparaît comme un document essentiel dans l’appréhension des caractères des jardins au milieu du XVIIIe siècle. Elle est à rapprocher des éléments relevés en 1959 par l’architecte I’Hermitte pour dresser le plan général des jardins avant de nouvelles interventions (plan 8).

Plan 7 : Extrait du plan du château d’Eau et des terres des environs, non daté, avec rehauts de couleur (ADH 1 E 374). (Ce plan semble avoir été établi en deux fois, en 1762 et vérifié par Fourques et Montels, puis repris en 1772, après l’achat des terres des Jésuites).
Plan 7 : Extrait du plan du château d’Eau et des terres des environs, non daté, avec rehauts de couleur (ADH 1 E 374). (Ce plan semble avoir été établi en deux fois, en 1762 et vérifié par Fourques et Montels, puis repris en 1772, après l’achat des terres des Jésuites).
Plan 8 : Plan et relevé du parc du château d’O. Architecte M. Hermite (ACMH). Dressé le 8 septembre 1959. (Archives de D. Larpin).
Plan 8 : Plan et relevé du parc du château d’O. Architecte M. Hermite (ACMH). Dressé le 8 septembre 1959. (Archives de D. Larpin).

Conclusion de la deuxième partie

La comparaison des documents essentiels examinés plus haut permet de dresser un état des jardins et du paysage au milieu du XVIIIe siècle. Il est important de signaler que l’évolution des jardins postérieure à 1766 resterait à évoquer dans une autre publication. Elle permettrait d’évoquer la contribution spécifique de l’Intendant à leur configuration entre 1766 et 1785, date de sa disparition. Après la mise en vente des décors du château et des jardins de la Mosson, des éléments vinrent se substituer ou augmenter la décoration des allées et des fontaines. On sait de manière sûre que le’Groupe de Neptune et trois chevaux marins’, un bronze de 1 m 05 de hauteur décorant l’un des bassins, provenait du démantèlement du domaine de Joseph Bonnier de la Mosson, en 1744. Des éléments du bestiaire de la Mosson, des corbeilles, statues, vases.., peuvent avoir été mis en valeur au Château d’O, après les ventes sur adjudications vers 1758 mais nous n’en avons pas trouvé les traces à ce jour. Martine Mounié dans son mémoire n’a pas pu en apporter la preuve non plus. Les études menées en laboratoire sur les pierres utilisées devraient permettre, dans un avenir proche de préciser les époques de création et les types de pierre (Étude UNIR technophysique, géologie, M.Vignard). Les divers faciès de la pierre de Saint-Geniès-des-Mourgues ont été relevés sur les sculptures, ainsi que celle de Saint-Jean-de-Védas. Des pathologies observées sur la statuaire et les fronts de taille sont semblables, selon le constat de M. Vignard. Un chapitre reste encore à écrire !

Conclusion générale

Nous avons essayé de cerner, grâce à des archives précieuses et abondantes, les principaux traits dominants de l’un des plus prestigieux ensembles de jardins du XVIIIe siècle, à Montpellier, avec celui de Joseph Bonnier de la Mosson. Cependant de nombreuses questions restent, encore, en suspens, notamment en ce qui concerne les usages des jardins au temps de Charles Gabriel Le Blanc et l’importance des transformations paysagères, postérieures à 1766, peut-être engagées par Emmanuel Guignard de Saint-Priest. Le patrimoine dont nous découvrons les différents aspects aujourd’hui constitue un témoignage très fidèle des grandes compositions du XVIIIe siècle.

Splendide ensemble marqué par les styles classique et baroque, dominants en province à cette époque, les jardins du Château d’O mobilisèrent de nombreux corps de métiers, d’artistes dont les noms réapparaissent régulièrement, mais aussi d’anonymes aux tâches ingrates mais ô combien indispensables ! Ils furent peut-être aussi le lieu de projets d’architectes et/ ou d’ingénieurs dont les noms évoqués participent encore d’un théâtre d’ombre, en l’absence d’éléments attestés, à l’exception de Duffours en 1723. Le souci de mettre en œuvre une décoration raffinée, de créer, avec faste, une composition dans le goût du Grand Siècle, n’éloigne pas Charles Gabriel Le Blanc des préoccupations plus matérielles. Il apparaît toujours soucieux d’expérimentation, de nouveautés, joignant l’utile à l’agréable dans la conduite des plantations et l’amélioration des ressources en eaux.

Charles Gabriel Le Blanc avait 20 ans en 1700 à la mort de Le Nôtre et on ne sait rien de sa formation, de son enfance parisienne, de sa culture personnelle, acquise peut-être au contact d’amateurs éclairés, au cours de promenades dans les jardins de la Cour. L’art de Le Nôtre, codifié en 1709 par Antoine-Joseph Dézallier d’Argenville, (1680-1765) dans un traité maintes fois réédité, a longtemps influencé la composition des jardins et les modèles réguliers ont perduré tardivement en Province. C’est à l’âge de la maturité, 42 ans, qu’il découvre le Languedoc et se frotte aux grands notables, à leurs domaines, à leurs jardins. L’influence de l’œuvre de Joseph Bonnier de la Mosson, ne peut être oubliée. La déchéance terrible subie par la famille Bonnier et la perte de leurs possessions ont frappé les esprits et resserré les rangs de l’élite fortunée. La transmission difficile de l’œuvre de Le Blanc permet d’évoquer l’importance de la reprise en main du domaine par l’Intendant du Languedoc Emmanuel Guignard de Saint-Priest. Enfin, les vicissitudes de l’affaire de la conduite Saint-Clément laissent apparaître toute l’ampleur de l’héritage et la complexité de sa gestion, autour de la question de l’eau.

(1) Références de l'étude

« Le domaine du Château d’O et ses jardins. Commune de Montpellier. Propriété du Conseil Général de l’Hérault. Etude historique et documentaire ».

Direction Régionale des Affaires Culturelles du Languedoc Roussillon.

Etude réalisée par l’Équipe Artopos dans le cadre de la mission de l’architecte en chef des monuments historiques, D. Larpin (OS 466/28/1/02).

Par :

  • Alix Audurier-Cros, géographe et historienne des jardins (direction scientifique, recherche et rédaction),
  • François Michaud, ingénieur horticole, CEAA jardins historiques et paysage (recherche),
  • avec la collaboration d’André Forestier (photographie) et Géraldine Atwood (informatique).

Équipe Artopos : équipe, de recherche publique, École d’Architecture du Languedoc Roussillon, 179 rue de l’Espérou, 34093 Montpellier Cedex 5. Email : artopos@montpellier.archi.fr

Nous remercions les responsables des services des Archives Départementales et de la Direction du Patrimoine du Conseil Général de l’Hérault.

Bibliographie

Ouvrages :

COUDER Paul, Le mas de la tuilerie de Massane. Montpellier Université du Tiers temps, collection Recherches languedociennes, 1989. 55 p.

COUDER Paul, Charles Gabriel Le Blanc seigneur de Puech-Villa, créateur du château d’O. Montpellier : Université du Tiers temps, collection Mémoire d’Oc 1993. 317 P.

GRASSET-MOREL Louis, Les demeures épiscopales des évêques de Maguelonne et de Montpellier, in Mélanges de littératures et d’histoires religieuses, publiés à l’occasion du jubilé épiscopal de Mgr de Cabrières, 1874-1899. Tome 2. Paris : Alphonse Picard, 1899.

MOUNIE Martine, Une histoire du goût chez un financier de XVIIIe siècle. Mémoire de DEA d’Histoire de l’Art et d’Archéologie. Université Paul Valéry, 1990.

TOUZERY-SALAGER Anne, Les châteaux du Bas-Languedoc. Architecture et décor de la Renaissance à la Révolution. Montpellier: Espace Sud, 1996. 335 p. pp 143-148.

Articles de périodiques :

Anonyme, Excursion promenade du dimanche 20 novembre 1921. Visite du Château d’Eau. Bulletin de Société d’horticulture et d’Histoire Naturelle de l’Hérault, 1921, pp 52-60.

Anonyme, Château d’O, monument historique. Journal L’éclair du 3 Août 1922.

BLANCHARD Anne, Les GIRAL, architectes montpelliérains, de la terre à la pierre. Mémoires de la Société archéologique de Montpellier. Tome XVIII. Montpellier 1988.

CADILHAC Paul-Emile, Une noble résidence languedocienne. L’Illustration, 13 mai 1944. pp. 175-177. Photographies de Jean CLAIR-GUYOT.

HALLAYS André, Le Château dO. L’Illustration, 21 mars 1925. pp. 258-261. Sépias de Maurice de LAMBERT.

LEENHARDT Albert, Quelques belles résidences des environs de Montpellier. Montpellier : Causse, Graille & Castelnau, 193 1. pp. 107-116.

LEROY J., Les jardins languedociens du XVIIIe siècle. Parc du Château dO. Annales de la S.H.H.N.H. 1963, fasc. 3, pp 119-123 (avec un plan d’état des lieux levé le 15 mars 1959 par J. LEROY, ingénieur horticole, p 121).

MAUMENE Albert, Le charme romantique des jardins languedociens. La vie à la campagne, vol. 90, Noël 1934. Maisons, Jardins, Meubles, Languedoc-Roussillon. pp. 26-40.

Publications des auteurs (références au thème étudié XVIIIe) en Languedoc)

AUDURIER-CROS Alix, Pré-inventaire des parcs et jardins du Languedoc Roussillon. DIREN du Languedoc Roussillon 1987-1990.

AUDURIER-CROS Alix, Jardins méditerranéen. Revue Méditerranée. Centre des Lettres et Sciences Humaines. Université d’Aix en Provence. 1993.

AUDURIER-CROS Alix, Les jardins et le patrimoine de l’eau : exemples en Languedoc Roussillon et en Basse Provence (XVIIe -XVIIIe siècles). LIAME n°6, Bulletin du Centre d’Histoire Moderne et Contemporaine. Université Montpellier III. Juillet-Décembre 2000.

AUDURIER-CROS Alix, Les aristocrates en Province au XVIIIe siècle : des amateurs éclairés (Languedoc(Roussillon) et Jardins et paysages dans les domaines viticoles du XVIIIe au XIXe (Languedoc Roussillon), In RACINE Michel (sous la direction de), Créateurs de jardins et de paysages en France de la Renaissance au début du XXe siècle (Tome 1) et du XIXe au XXIe siècle (Tome 2). Arles : Actes Sud, 2001 et 2002.

AUDURIER-CROS Alix, MICHAUD François, Les jardins du prieuré de Cassan, DRAC Languedoc-Roussillon. Conservation Régionale des Monuments Historiques. Equipe ARTOPOS. Juillet 2000.

AUDURIER-CROS Alix, MICHAUD François, Château de Jacou. Les jardins et le parc, Tome 1 : Dossier d’inventaire et diagnostic. Tome 2 : Annexes., DRAC Languedoc-Roussillon. Conservation Régionale des Monuments Historiques. Equipe ARTOPOS. Mars 2000.

MICHAUD François, Le jardin des Plantes de Montpellier de 1789 à 1889. Extensions et aménagements de l’espace. Mémoire du CEAA jardins historiques et paysage. École d’Architecture de Versailles. 1994.

Tableaux des principales mesures citées

Mesures communes :

  • La toise (1,95 m), divisée en six pieds (32,5 cm) ; le pied est subdivisé en douze pouces (2,71 cm) et le pouce en douze lignes.
  • La canne (1,98 m) divisée en huit pans (24,8 cm), mesure utilisée pour les immeubles bâtis.

Mesures propres à la région

  • La sétérée vaut 358 cannes carrées. Elle vaut environ 14 ares.
  • Il faut environ 7 sétérées pour faire un hectare.