Les impôts du roi et une famille de tanneurs en Languedoc au XVIIe siècle

* Auteur d’une étude en 900 pages sur le monde rural à St. Guilhem, Les Lavagnes, parue en 2002-2003 (2 volumes, chez l’auteur, Prix de la Famille en 2004), Christian Pioch vient de terminer un relevé exhaustif du notariat de St-Guilhem pour la période 1683-1712, ainsi que le relevé d’autres archives de la même période, notamment consulaires.

Tous les historiens de la France de Louis XIV, et notamment du Languedoc, tels Emmanuel Le Roy Ladurie ou Georges Frêche, ont montré tour à tour, dans de nombreux ouvrages, chacun à leur manière, le poids considérable que la fiscalité royale, en très forte croissance au fil des années, faisait peser sur les populations de cette époque.

Même les historiens les plus admiratifs du règne, tel François Bluche, ou plus nuancés, tel Pierre Goubert, en conviennent aujourd’hui. Malgré l’augmentation de la pression fiscale au fil des dernières décennies du règne, et l’extension des assiettes imposables à des personnes ou à des biens non touchés aux époques anciennes (droit de timbre et autres expédients en 1675, capitation en 1695, etc.), la faillite de l’État sera totale en 1715.

Plusieurs années de budget avaient alors été déjà consommées par anticipation, principalement en raison des énormes dépenses militaires du royaume dont l’inflation ne cessait de croître depuis les années 1670. L’impasse financière était totale, trouvant son paroxysme avec la banqueroute du système fiduciaire mis en place par le financier Law dans les premières décennies du XVIIIe siècle.

Source : M. Vergé-Fransceschi, Colbert (Paris, Payot, 2003)
Fig. 1 Source : M. Vergé-Fransceschi, Colbert (Paris, Payot, 2003)

Or, dès 1676, le déficit budgétaire des finances royales était de 24 millions de livres, soit à peu près les 27 millions de livres correspondant au montant estimé du produit intérieur brut (P.I.B.) de l’immense Languedoc d’Ancien Régime dont les 22 diocèses s’étiraient de Toulouse au Puy.

Gabelous et autres percepteurs, quelles que soient les époques, n’ont donc jamais eu bonne presse, tant hier, aux XVIIe ou XVIIIe siècles, qu’aujourd’hui. Et comment en aurait-il pu en être autrement dans la France de Louis XIV, à une époque où l’imposition royale n’avait de cesse de croître démesurément au fil des années, au gré des succès ou des désastres militaires comme des fastes, parfois pharaoniques, du royaume ?

Le don du roi (lire le don fait au roi), fut-il consenti par les États de Languedoc, était en effet impopulaire dans toute la province, et il ne pouvait bien évidemment que l’être, surtout en période de crise économique et sociale, puisque le principal impôt du roi, la taille, était alors fixé et réparti de manière fort inégalitaire, sans nullement tenir compte des réelles capacités contributives de chacun. Cette impopularité croissante, accrue par les difficultés de paiement rencontrées lors d’années particulièrement calamiteuses sur le plan agricole, sera à l’origine, en 1661-1665, dans la localité héraultaise de St-Guilhem-le-Désert, d’un vif incident local, inédit, qui opposera deux familles de notables du village, les Alibert et les Gilhet.

I – Le système fiscal au XVIIe siècle en Languedoc et à St-Guilhem

L’impôt direct du roi est au XVIIe siècle la taille, principale source de revenus de la monarchie. D’autres impôts directs, tels la capitation et le dixième viendront ensuite. La première dès 1695, aux lendemains de la grande famine de 1693-1694, de surcroît survenue en période de guerre. L’autre en 1710, quand la situation financière du royaume devint désespérée, une fois le pays ruiné par le terrible hiver 1709 et désormais empêtré dans la catastrophique guerre dite de Succession d’Espagne.

La taille, le seul impôt auquel nous nous intéresserons ici, est jusqu’à la Révolution un impôt qui porte en Languedoc, et dans quelques autres régions du sud de la France, sur les seuls biens fonciers roturiers, hors biens nobles et hors biens d’Église.

Créée en 1439, la taille est assise principalement sur les terres agricoles, les maisons et les installations de production les plus diverses (manufactures, moulins, etc.). Cet impôt, qui ne touche alors que les seuls propriétaires de biens roturiers, est proche par ses méthodes de calcul (ou plutôt de répartition), mais en schématisant à l’extrême, de nos actuelles taxes foncières perçues désormais par les collectivités locales.

Le « Code rural » de 1774, d’Antoine Gaspard Boucher d’Argis 1, en donne la présentation suivante : « En Languedoc, en Provence, en Dauphiné et en quelques autres lieux, la taille est réelle, c’est-à-dire qu’on impose tous ceux qui possèdent des terres dans la paroisse, à proportion seulement de la quantité des terres qu’ils y possèdent, et non pas eu égard à leurs facultés en général. Mais ces tailles réelles ne s’imposent que sur les héritages roturiers, de sorte que les nobles y sont imposés pour les héritages roturiers qu’ils possèdent, et les roturiers ne doivent rien pour leurs héritages nobles ».

De ce fait, la taille pèse fort lourdement sur les finances de la paysannerie comme l’attestent les listes d’allivrement connues à St-Guilhem pour le XVIIIe siècle et où les grosses exploitations agricoles figurent dans le peloton de tête des plus fortes contributions, alors même que les inventaires après décès des intéressés montrent une richesse fort relative, sans rapport aucun avec celle des grands notables du village.

Les propriétaires forains, c’est-à-dire ceux qui habitent dans une autre localité que celle où sont situés leurs biens, doivent l’impôt dans chaque terroir où est effectivement situé tel ou tel de leur bien. Chaque personne qui possède des biens dans plusieurs taillables différents (terroirs faisant l’objet d’une imposition distincte) sera donc imposée autant de fois qu’il y aura de territoires fiscaux différents. Elle ne s’adressera donc pas en principe à un collecteur (percepteur) unique, sauf exception particulière, St-Guilhem par exemple (cf. infra).

Les Aides et les Équivalents sont pour leur part des impôts indirects du roi. Ils sont perçus sur toutes les matières faisant l’objet de droits d’accises (vins, tabacs, etc.). La consommation de tabac étant très faible à cette époque, la gabelle sur les sels joue alors pour la monarchie le rôle de nos actuels impôts sur les carburants. Nul ne peut y échapper tant le sel est indispensable à chacun dans les cuisines, comme pour la conservation des denrées, le traitement des peaux, les besoins des cheptels, etc. Les prix du sel, quoique variables selon les régions, sont alors très élevés, faisant de lui un produit de luxe et de contrebande.

A ces impôts du roi s’ajoutent à St-Guilhem les prélèvements divers effectués par le monastère pour les besoins du culte (les dîmes et les casuels), situation propre à la moindre paroisse du royaume, mais aussi en tant que seigneur foncier des lieux.

Bien qu’il ne s’agisse pas là d’impôts du roi, il convient néanmoins d’en dire quelque mots préalables pour bien différencier chaque niveau de prélèvement fiscal dans le Languedoc de l’époque de Louis XIV.

1) Les prélèvements d'Église à St-Guilhem

L’abbaye bénédictine de St-Guilhem, alors incluse dans l’ancien diocèse de Lodève, est depuis l’époque carolingienne une assez puissante seigneurie ecclésiastique, ayant haute, moyenne et basse justice (au même titre qu’un seigneur laïc) sur le terroir de St-Guilhem et diverses dépendances, proches (St-Jean-de-Fos ou St-Martin de Castries, par exemple) ou plus lointaines (St-Pargoire, St-Martin-de-Londres, etc.).

Devenue distincte en droits de l’abbaye mère d’Aniane aux XIIe-XIIIe siècles, l’abbaye de St-Guilhem jouit par ailleurs d’un privilège de juridiction quasi-épiscopale (exorbitant du droit commun d’Église), qui donne rang d’évêque à son abbé, faisant en quelque sorte de St-Guilhem une Église dans l’Église, ce qui ne sera supprimé qu’en 1783-1784, peu avant la Révolution.

L’abbaye a alors sa propre officialité (tribunal ecclésiastique jugeant les affaires d’Église et les affaires matrimoniales) avec le prieur. Elle a également son tribunal laïc avec sa cour des ordinaires de justice dans chaque village de sa juridiction. Elle a aussi son juge pour les affaires laïques, mais celui-ci réside généralement à St-Jean-de-Fos. Elle a au village de St-Guilhem son bras séculier avec le viguier local et les lieutenants de celui-ci. Elle a son intendant en la personne du syndic du chapitre monastique. Elle lève son propre péage et l’économie du village est relativement prospère, avec ses oliveraies, ses tanneries, ses filatures, ses chaudronneries. Bref, l’abbaye pourrait être une véritable principauté si le terroir n’était pas aussi aride et trop ingrat pour faire vivre des populations nombreuses…

De ce fait, les prélèvements effectués par le monastère sont de deux sortes :

— fiscaux ou parafiscaux, à travers la dîme (l’impôt d’Église, quérable), mais aussi à travers les casuels (sommes payées pour les baptêmes, mariages, sépultures et autres sacrements).

— seigneuriaux, à travers diverses redevances payées aux moines bénédictins par les multiples emphytéotes qui sont tenanciers des terres relevant de la seigneurie du monastère : les usages (droits fixes annuels et portables, ou cens) et les lods (droits de mutation foncière payés à chaque vente), mais aussi à travers le péage et quelques banalités, dont le droit de cuisande du pain.

Mais la communauté villageoise a son propre péage où elle prélève le droit de corretage, un octroi sur le débit de certaines marchandises importées ou exportées hors du lieu, et le droit de pulvérulage prélevé sur les bestiaux transhumant vers la montagne, théoriquement sur la poussière dégagée (voir annexe 3).

La dîme est destinée pour sa part au financement général du clergé, dont les portions congrues des prêtres ayant charge d’âme et donc en charge du culte. Elle est un impôt obligatoire dû à l’Église par tous les habitants d’une paroisse donnée, qu’ils soient ou non de véritables fidèles. Elle est levée pour cela par l’autorité religieuse ayant pouvoir de collation, c’est-à-dire de nomination des vicaires et autres desservants des paroisses, en l’occurrence l’abbé ou le prieur en ce qui concerne St-Guilhem, et non l’évêque.

Son mode de calcul est fort différent de la taille du roi, assise pour sa part sur les revenus très théoriques des propriétés foncières, bâties et non bâties. La dîme est en effet assise sur tout ou partie des productions agricoles et animales. Quérable (mais non portable, contrairement aux usages), elle est prélevée directement dans les champs, les vignes, ou les vergers pour les récoltes, ou dans les exploitations pour les cheptels (laines, agneaux, etc.), par le décimateur ou, plus généralement, par le représentant de celui-ci, son fermier.

Les rares actes où un taux est indiqué laissent entendre qu’elle est prélevée à St-Guilhem au 1/9ème des récoltes et agnelages (soit 11,11 %). Mais chaque terroir à ses usages. A St-Jean-de-Fos, les olives dîmées sont ainsi prélevées à raison de seize semals une (une comporte sur seize, soit 6,25 %).

On sait combien cet impôt impopulaire sera violemment contesté à la fin du XVIIIe siècle et aboli dans la liesse populaire avec nombre de droits seigneuriaux qui l’accompagnaient…

Dès 1766, elle est d’ailleurs supprimée pour 15 ans sur les terres nouvellement défrichées, et quelques litiges animent la contrée quand les religieux d’Aniane veulent dîmer des produits qui hier ne l’étaient pas (olives confites par exemple ou productions nouvelles), les fameuses dîmes insolites.

La dîme était cependant calculée de manière équitable puisque directement proportionnelle aux récoltes et au croît des troupeaux, fluctuant à la hausse et à la baisse selon les années, au gré des calamités agricoles ou des épizooties les mauvaises années, selon la bonté divine les meilleures années. Seule sa raison d’être ou son taux pouvaient être contestable, non son mode de calcul, bien plus juste que celui de la taille dont le montant était indifférent aux productions réelles.

Si le taux de la dîme était fixe, son rendement était par définition aléatoire et très erratique, surtout en des périodes très perturbées sur le plan climatique comme le furent les XVIIe et XVIIIe siècles. Aussi, pour se prémunir de telles fluctuations, et pour éviter d’avoir à aller d’une terre ou d’une ferme à l’autre, les moines de St-Guilhem ont très tôt l’intelligence d’arrenter (et exceptionnellement inféoder) la perception des dîmes de leurs différentes possessions, à des particuliers, généralement des laïcs des localités concernées.

Cet arrentement est effectué moyennant le paiement de redevances fixes, en nature ou en espèces, à charge pour le fermier de dégager pour lui un bénéfice, ce qu’il fera selon la moyenne des productions de l’ensemble des années du bail, en faisant la différence entre ce qu’il perçoit effectivement du produit de la dîme (de montant variable), et ce qu’il est contraint de restituer chaque année au monastère (de montant fixe).

D’une manière générale, et sauf exception négociées au cas par cas, les cas fortuits, c’est-à-dire les mauvaises récoltes et les mauvais agnelages, sont ainsi à la charge du fermier s’ils restent en deçà d’un certain montant, le monastère étant quant à lui assuré de rentrées fixes et régulières.

Enfin, selon les baux pratiqués, et en sus des redevances annuelles, les moines prélèvent une somme forfaitaire payable d’avance et appelée pot de vin, pouvant atteindre plusieurs centaines de livres, notamment à St-Jean-de-Fos et St-Martin-de-Londres. Le bénéficiaire du bail paye ainsi une première somme fixe, le pot de vin, puis autant de redevances fixes et annuelles que comporte son bail, la première étant généralement payée d’avance, d’où le recours à des intermédiaires fortunés.

Contrairement à la dîme, par définition de montant variable selon les années, les droits seigneuriaux étaient pour leur part fixés de manière immuables sur des décennies, voire sur des siècles.

Ils étaient déterminés lors des reconnaissances féodales faites périodiquement à la mense conventuelle du monastère. Il s’agit là de l’ensemble des biens collectifs des moines, constitué par fusion des seigneuries des différents offices monastiques lors de la réforme mauriste de 1626-1644, la mense abbatiale propre à l’abbé étant quant à elle extérieure à la localité, située à St-Pargoire et dans ses environs.

Ces reconnaissances, fixées à des époques parfois anciennes (souvent avant 1600), seront renouvelées à St-Guilhem en 1673 puis en 1711-1712. Ainsi, en 1711, un Me (maître) martinaïre (chaudronnier) de St-Guilhem, Pierre Poujol, doit-il chaque année au monastère : 5 deniers pour une maison, une livre et demi d’huile (en poids) pour un ferrajal (petite terre assimilable à un jardin) et une soue (porcherie), 2 deniers pour une autre maison, 2 deniers pour une vigne, 5 sols pour un moulin à cuivre, une livre de cuivre neuf et 3 deniers pour un autre moulin à cuivre, une demi-livre d’huile pour une autre vigne, trois livres d’huile pour une olivette, 1,5 livre d’huile pour une autre olivette, un demi-cartal d’huile pour une olivette supplémentaire, un demi-cartal d’huile pour une autre olivette et vigne, 2 deniers pour une autre olivette, 4 livres d’huile pour un pré et des côtes cultivées, huit setiers et une carte de blés de mixture pour un moulin bladier, trois setiers de mixture pour un autre moulin bladier, 5 sols pour un troisième moulin bladier, 2 sols pour une passe (brèche de digue) où l’on pratique la pêche, deux setiers de mixture pour un ancien moulin bladier désormais ruiné, et cinq cartes de mixture pour un moulin bladier du village 2.

Le montant fixé pour chaque bien peut paraître faible, et même parfois symbolique, mais le total devient vite énorme, difficile même à acquitter certaines années puisque, contrairement à la dîme, ces droits d’usage sont fixes, dus indépendamment de toute conjoncture économique. Les arriérés seront même tels que les différents créanciers dudit Pierre Poujol, particuliers et monastère, feront d’ailleurs procéder à la saisie des biens de l’intéressé…

A ces droits d’usage s’ajoutent de temps à autre les lods. En effet, les tenanciers ou emphytéotes disposent certes pour leurs biens de la possibilité de les transmettre à leur famille par le jeu des héritages ou des donations, moyennant l’obligation de prêter périodiquement hommage et reconnaissance, et de payer chaque années les usages. Mais ils ne disposent que d’une propriété apparente des sols, le véritable propriétaire de ceux-ci étant le monastère. Aussi, chaque vente à des tiers est taxée par le droit de lods, droit de mutation foncière acquitté par l’acquéreur et perçu par le monastère, au fur de quatre [pour] un ou au taux de quatre [pour] un suivant la coutume, soit 25 %.

Cette taxe est due même en cas d’échange de biens dès lors que la valeur de l’un excède la valeur de l’autre. Mais le monastère accorde aisément des remises, surtout à St-Jean-de-Fos et St-Martin-de-Londres, et les actes notariaux relatifs aux lods (pourtant évoqués dans leur principe à chaque nouvel achept) restent exceptionnels.

A l’inverse, les rares cas de cession d’un bien par le monastère feront l’objet d’un droit d’entrée qui correspond au prix de vente, majoré de la redevance censitaire annuelle due au titre des usages.

2) Les grands principes de calcul, de répartition et de recouvrement de la taille royale

 Le roi et ses grands argentiers, sur le plan fiscal, ne connaissent que la province de Languedoc. La répartition de l’impôt entre les différents diocèses civils puis entre communautés urbaines ou villageoises (c’est-à-dire entre localités), et finalement entre particuliers, leur est théoriquement indifférente. Cette répartition est en effet laissée à la libre appréciation des échelons subalternes : intendants, subdélégués et trésoriers territoriaux (trésoriers diocésains, trésoriers provinciaux, etc.), mais s’effectue néanmoins sous étroite surveillance.

Les États de Languedoc, représentation territoriale de la province, siègent sur convocation du roi en janvier-février de chaque année et procèdent alors à l’approbation et à la répartition en grandes masses de l’imposition. C’est là, et uniquement là, que résident les libertés financières apparentes de la province, mais non dans ses possibilités de négocier le montant de l’impôt, devenues purement fictives avec le XVIIe siècle.

Nul marchandage n’est alors possible depuis de nombreuses décennies, le pouvoir des États de Languedoc s’étant fortement amenuisé sous le règne de Louis XIII. De rares ajustements sont certes possibles, mais la somme totale que la province doit acquitter n’est plus désormais négociable, à l’inverse de ce qui restait encore possible lors des siècles précédents.

Les contemporains, tel l’Anglais John Locke qui séjourna en France méridionale en 1676-1679, soulignent combien les États n’osent refuser ce que le roi leur demande de lui accorder en don gratuit (un joli euphémisme pour désigner ce qu’il exige). Certes, rapporte John Locke, les États siègent avec toute la solennité et l’apparence d’un Parlement, et donc un semblant d’indépendance ou d’autonomie, mais leur rôle réel se limite, après l’écrasement en 1633 des dernières révoltes languedociennes, à tergiverser sur la manière de répartir l’impôt, obtenant tout au plus, de temps à autre, de modestes aménagements, et ayant désormais perdu, par le sort des armes, toute velléité de remontrances.

Le Languedoc des années 1633-1702 n’a plus désormais en effet de princes, tels Montmorency ou Rohan, pour prendre la tête de révoltes qui ne sauraient aboutir, et les troubles languedociens de 1643-1649 restent ainsi marginaux, sans importance réelle, s’apparentant tout au plus à des jacqueries ou à des émotions populaires sans suite, incapables de modifier réellement l’état des choses.

La taille est fixée à l’échelle de la province prise dans son ensemble, et l’est indépendamment du nombre de ses habitants comme de ses productions réelles. Les États de Languedoc, en principe, consentent à son montant, le don gratuit au roi, à charge ensuite de le recouvrer, mais ne sont plus à même, avec le milieu du XVIIe siècle, d’en discuter réellement le montant, seulement d’en moduler la répartition entre communautés et entre particuliers.

Pour des raisons de commodité et d’équité, il fut anciennement convenu en Languedoc de répartir la taille en tenant compte, mais de manière très approximative, de l’importance des populations et de leurs productions, les estimes de 1481-1483. Afin de répartir le plus équitablement possible le montant de l’impôt du roi, il fut donc décidé dès la fin du Moyen-Âge, de recourir au compoix, embryon rudimentaire des cadastres modernes. L’opération consistera pour cela à dresser la liste des biens fonciers d’une communauté villageoise ou urbaine donnée, à classer les biens selon des degrés théoriques de productivité, et en répartir ensuite le montant de la taille au prorata des biens allivrés ou compiézés, c’est-à-dire assujettis à la taille ou mis en compoix.

Mais, si le cadastre moderne recense sans distinction toutes les parcelles d’un territoire donné, les compoix (cf infra) ne répertorient à travers leurs articles qu’une fraction seulement de ce même territoire.

Des compoix furent ainsi établis à St-Guilhem dès les environs de 1400 3, puis réactualisés de temps à autre, notamment en 1612 4, 1675 et 1748 5 pour les trois derniers connus. Mais cette réactualisation périodique des compoix, au demeurant fastidieuse et onéreuse, de surcroît source de litiges et de mécontentements, consistait principalement à tenir compte des nombreuses mutations foncières intervenues depuis la confection du dernier compoix par changement de nom des propriétaires (successions, donations, ventes, etc.), à y introduire les terres nouvellement mises en valeur par défrichements ainsi que les constructions nouvelles. Par ailleurs, ces actualisations épisodiques s’effectuaient sans modification du tarif des bases imposables, ce que les autorités refusaient généralement avec constance, les maintenant figées sur plusieurs siècles.

Le souci initial d’équité manifesté par la modulation de la valeur des biens fonciers lors de la confection des compoix était louable, chacun en conviendra. Mais, outre son caractère rapidement obsolète, ce système fiscal présentait de fâcheux inconvénients. Il amenait en effet à ne pas faire payer de quote-part de la taille aux particuliers qui étaient totalement dénués de biens (mais qui n’étaient pas nécessairement dépourvus de revenus), ou de n’en faire payer que très peu à ceux qui ne possédaient que des biens de faible importance (un marchand a tout au plus besoin de sa maison et d’un entrepôt). Il ne tenait aucun compte des situations de fortune. Le marchand dépourvu de terres, mais néanmoins richissime, sera par exemple exonéré, tout comme l’ecclésiastique, dont la portion congrue de 300 livres représente pourtant 4 à 5 ans du salaire d’un brassier (voir annexe 1), et qui ne sera cotisé que pour les biens fonciers parfois très limités, qu’il possède en propre. Enfin, il ne tenait aucun compte des situations particulières (handicap physique, âge, veuvage, nombre d’enfants, etc.).

Or, si la taille épargnait les indigents, faute d’impôt même minime par tête ou par foyer, de riches marchands ou des notaires pour le moins aisés de St-Guilhem ou d’ailleurs sont amenés à ne payer aucune taille ou à n’en payer qu’un montant fort faible, strictement limité à leurs seuls biens fonciers, parfois assez peu nombreux, puisque les revenus de leurs professions sont exemptés de taille. De même, alors que le revenu des biens pouvait croître au fil des années, le propriétaire pouvait être sous-imposé faute d’actualisation des bases fiscales.

Ainsi, en 1676, l’Anglais John Locke cite-t-il le cas d’une personne de Montpellier qui « ne paye maintenant que 13 ou 14 écus [de taille], mais [qui] payerait 33 ou 34 écus par an si un nouveau recensement avait lieu. Sa maison lui rapporte 500 livres par an » (soit environ 5 à 6 ans du revenu annuel d’un ouvrier agricole) 6.

La taille n’était donc pas un impôt sur le revenu avant l’heure, ni un impôt sur les transactions comme l’est notre T.V.A. moderne, mais un impôt strictement foncier, bien plus absurde, et sans doute plus inique, que la capitation de 1695. Un impôt absurde parce que la monarchie omettait à travers le mode de calcul de la taille d’imposer à son profit les revenus autres que fonciers. Un impôt inique aussi, parce qu’il écartait du champ de l’imposition certains propriétaires de biens (ceux possédant des biens nobles) et de nombreux revenus, alors que la capitation tentera par la suite de faire participer chacun à l’effort fiscal collectif avec son barème établi par classes ou catégories sociales, et donc par tranches théoriques de revenus.

Par ailleurs, la répartition entre diocèses languedociens était fixée selon un barème obsolète établi en 1530 (simple copie semble-t-il des estimations antérieures de 1510 et 1481-1483) et qui, malgré les récriminations multiples, ne sera jamais réactualisé et restera donc en vigueur jusqu’à la Révolution. Un peu comme si un impôt foncier d’aujourd’hui, en 2006, était calculé sur des bases démographiques établies deux siècles auparavant, à l’époque de la Révolution et de l’Empire ! Sans tenir compte de l’exode rural qui a vidé depuis les campagnes, de l’extension démesurée des villes modernes, des disparités de richesses en tous genres entre les régions, de l’industrialisation de certaines contrées, du déclin des autres, etc.

Qu’un diocèse de l’époque de Louis XIV (en 1643-1715) se dépeuplait et s’appauvrissait par rapport à sa situation à l’époque de Louis XI (en 1461-1483), et il se retrouvait donc ipso facto surimposé, en admettant que les critères de départ, fixés de manière assez arbitraire vers 1481-1483, aient été équitables. Or, les cinq diocèses du futur département de l’Hérault, dont celui de Lodève, faisaient partie dès le XVIIe siècle des diocèses manifestement surimposés, ce que Georges Frêche a remarquablement illustré dans son ouvrage sur le Midi toulousain 7, alors même que nombre d’autres diocèses du Languedoc étaient à l’inverse sous imposés au regard de leurs populations et richesses réelles.

Ainsi, à la fin du XVIIe siècle, lors des premiers dénombrements de population de 1693 (recensements encore rudimentaires), alors que le diocèse de Lodève ne représente que 1,62 % de la population de la province, il acquitte 2,80 % de l’imposition provinciale. Celui de Montpellier, avec 3,99 % de la population, acquitte 5,64 % de l’imposition. Par contre, le diocèse voisin de Nîmes et Alès, avec 9,47 % de la population, et beaucoup plus industrialisé que ses voisins, n’acquitte que 7,22 % de l’imposition. La ville et le diocèse de Toulouse sont alors l’un des rares exemples d’équité (9,06 % de la population, 9,68 % de l’imposition).

Bien évidemment, en ne tenant compte que de l’importance démographique des populations diocésaines, alors estimées mais non réellement mesurées, la répartition de la taille ne tient nul compte des richesses réelles des diocèses (revenus de l’industrie, du commerce, des professions libérales, etc.) en faisant principalement porter l’effort fiscal sur les productions agricoles.

Cette situation était d’autant plus gênante pour le contribuable languedocien que le montant des tailles prélevées double entre 1620 et 1640, à l’époque de Louis XIII, se maintenant à des niveaux élevés entre 1640 et 1690, pour bondir ensuite à des niveaux beaucoup plus élevés et inégalés. Insupportables pour beaucoup de contribuables, notamment lors des grandes crises alimentaires de 1693-1694 et 17091710. Ainsi, on assistera à une multiplication par deux du produit de la taille entre 1685 et 1715.

Outre ce caractère inégalitaire, faisant abstraction au niveau provincial de l’importance réelle des populations et au niveau local des revenus réels des uns et des autres, les terres ayant un statut de bien noble ou de bien d’Église n’étaient pas allivrées (cotisées) à la taille.

Un roturier possédant en Languedoc des terres nobles ne la payait donc pas, comme nous le disions plus haut, d’où la frénésie de nombreux marchands du Lodévois et d’ailleurs pour acquérir des seigneuries mises en vente et qui les dispenseraient par leur statut de tout impôt foncier 8.

Un noble, exempté par définition de la taille pour les terres de statut noble qui lui appartenaient (et dont le toponyme lui avait souvent donné son nom d’usage), ne payait la taille que pour les terres de statut roturier qu’il possédait, à l’exemple de la famille de Beaulac à St-Guilhem, la seule famille noble à y vivre dans la 2ème moitié du XVIIe siècle avec les Desfours. Les biens à St-Guilhem de cette famille noble n’étaient pas considérés comme nobles, bien que le détenteur le soit, mais étaient considérés comme biens roturiers, et par-là payaient ainsi la taille.

En contrepartie, les propriétaires de biens nobles, qu’ils soient nobles ou roturiers, payaient toutefois tous les vingt ans au roi, pour leurs biens nobles, une somme en principe égale au revenu que les biens nobles rapportaient en un an, soit une imposition de l’ordre du 1/20e des revenus, ou 5 % ramenée sur un an mais payée uniquement tous les 20 ans. Le montant effectif de l’imposition propre aux biens nobles était cependant laissé à la libre appréciation des autorités fiscales, sans véritable tarif de référence qui lui soit spécifique puisque d’une part le revenu théorique pris en compte était forfaitaire et non réel, et d’autre part l’imposition effective était laissée à la libre appréciation des autorités, ce qu’illustre l’exemple ci-après.

Ainsi, les biens nobles d’un roturier de St-Guilhem, Jacques Gailhac, docteur en droit et viguier en la temporalité de l’abbaye de St-Guilhem, situés dans le terroir de St-Jean-de-Fos et acquis en 1633 par des voies détournées (des prête-noms) auprès de noble David de Lozeran 9, firent l’objet d’une simple déclaration prise en application de l’ordonnance du 26 février 1675 sur lesdits nobles et autres possédant fiefs et arrière-fiefs, puis d’un jugement pour enregistrement. L’affaire fut jugée le 27 mars 1675 10. Dans sa déclaration préalable, baillée par le juge mage lieutenant général et président en la sénéchaussée de Béziers, et adressée au procureur du roi en la cour, Jacques Gailhac dit simplement jouir de la propriété « des moulins à bled, avec la fontaine et une source [dite] de Font Clamouse, et toutes ses autres appartenances assises au terroir du lieu de St-Jean-de-Fos, au dit diocèse de Lodève, acquis par ledit devancier sous l’usage annuel d’un sol et douze setiers de bled de froment qu’il a toujours payés, ensemble la taille de ladite propriété, et depuis ledit propriétaire de ceux-ci aurait acquis ladite directe et usage, constant ledit moulin qui est joui et possédé par le sieur Dufrsc d’Aniane, lequel bled et usage de ladite directe peuvent valoir de rente par année commune, eu égard à la pectine et ancienne mesure, trente livres, offrant de continuer au pied de la rente à ce qu’il vous plaira, Monsieur, de le taxer, pour la contribution du ban et arrière ban et autrement ».

De ce fait, si l’on considère que la rente annuelle des moulins n’était que de trente livres, ce qui semble invraisemblable au vu des nombreux arrentements connus pour ces moulins (225 livres par an en 1703, par exemple), l’autorité supérieure est libre de fixer l’imposition qu’elle souhaite…

Le lendemain, 27 mars, à Béziers, le procureur du roi propose alors de taxer le sieur Jacques Gailhac à 20 livres, soit 20/600e (ou environ 3,3 %) seulement des revenus théoriques dégagés sur 20 ans à raison de 30 livres par an (ses biens roturiers de St-Guilhem, d’Aniane et du Causse-de-la-Selle, fort conséquents mais allivrés à la taille, ne sont pas ici à prendre en compte). Le même jour, le juge mage prend sa décision qui entérine l’avis du procureur : « avons ordonné et ordonnons que ledit Gailhac payera la somme de vingt livres pour jouir de la dispense du service personnel du ban et arrière ban suivant l’ordre du roi (Béziers) 27 mars 1675 »…

Les biens d’Église étaient également exemptés, sauf pour les terres récemment entrées dans le patrimoine de l’Église et qui avaient gardé un statut laïque. Ainsi, à St-Guilhem, les modestes biens de la chapelle dite de Valat, du nom de son fondateur (fin XVe siècle), ainsi que quelques jardins acquis à la fin du XVIIe siècle par le monastère auprès de particuliers, étaient allivrés au compoix, alors que les biens du monastère et des deux églises paroissiales, tout comme ceux de l’ermitage Notre-Dame, ne l’étaient pas.

Aussi, à St-Guilhem comme ailleurs, le compoix ne saurait être qu’une vision fort imparfaite du foncier bâti ou non bâti, puisque de nombreux terrains, des biens d’Église à statut noble, n’y figurent pas pour cause d’exemption de la taille, ainsi d’ailleurs que les vastes pâturages communautaires, faussant ainsi toute vision d’ensemble géographique, économique et fiscale du territoire.

Les chiffres ci-après parlent d’eux-mêmes. Ainsi, lors de la confection en 1626-1631 du compoix diocésain 11, le terroir de St-Guilhem et ses annexes (terres mixtes communes avec St-Jean-de-Fos), sont dits comporter en tout l’équivalent de 3 420 de nos hectares, dont (données arrondies) 3 059 hectares de bois, garrigues et pâtures, et seulement 171,9 hectares de terres labourables, 107,1 hectares d’oliveraies, 67,5 hectares de vignes, 5,5 hectares de prés, 3,6 hectares de châtaigneraies, et 25 hectares de jardins, auxquels s’ajoutent environ 28 925 m² de bâtiments divers, tant au village que dans les masages (fermes de la montagne).

Nature des biens et mise en compoix
Fig. 2 Nature des biens et mise en compoix

Or, tant aux compoix de 1612 qu’à ceux de 1675 et 1748, on ne retrouvera nulle trace de la majeure partie des 3 059 hectares de bois, garrigues et pâtures, qui représentent pourtant 89,5 % du territoire. L’essentiel du territoire est en effet constitué par les immenses patus communautaires, une propriété indivise des villageois qui ne fait l’objet d’aucun allivrement à la taille puisque le compoix ne comprend que les parcelles des particuliers et les parcelles de la communauté ayant appartenu à des particuliers. De ce fait, le vaste bois de pins que les moines possèdent à Goutines, de 839,5 hectares de superficie, alors bien d’Église, bénéficie du statut de fief noble et est ainsi exclu, lui aussi, de l’allivrement à la taille. Toutes les parcelles correspondantes sont ainsi ignorées par les compoix de 1612, 1675 et 1748.

Il en est de même pour les bâtiments monastiques, les deux églises paroissiales, les maisons presbytérales, les cimetières, l’ermitage Notre-Dame, les olivettes, les prés, les jardins et le moulin des moines qui constitueront autant de trous dans le parcellaire que le compoix local permet très imparfaitement d’appréhender.

Le territoire d’une communauté est ainsi un vaste puzzle de parcelles en tous genres dont seule une partie, plus ou moins importante selon les terroirs et les réalités locales, nous est connue à travers les compoix. Et cela restera vrai partout, que l’on soit à St-Guilhem ou ailleurs.

La base de calcul de répartition de la taille n’est cependant pas, contrairement aux apparences, purement et simplement arbitraire. Ce serait faire un faux procès à l’ancien système fiscal languedocien que de le croire. Certes, le propriétaire de biens fonciers devait inévitablement déplorer que son richissime voisin tenant commerce ou que tel autre habitant ne paye pratiquement pas de tailles dès lors que ces personnes-là détenaient peu de biens fonciers. Mais, sauf exception, il était contraint de convenir que sa propre imposition tenait compte pour l’essentiel de la valeur, au moins théorique, de ses biens et qu’il n’était pas davantage imposé qu’une autre personne détenant des biens similaires. Certains efforts de modulation sur les terres agricoles ou sur le foncier bâti attestent en effet d’un réel souci d’équité (cf mode de présentation des compoix de 1675 et 1748). Mais on peut s’interroger sur la réelle pertinence de certaines modulations et surtout sur le fait qu’elles vont rester fixées à travers les siècles, du moins à St-Guilhem, rendant ainsi caduque l’équité de départ.

Ainsi, toutes les maisons de St-Guilhem sont allivrées au même taux de départ, sans tenir compte des revenus réels de leurs possédants ou des loyers perçus quand elles sont mises en location, mais tout au plus de leur valeur réelle au prix du marché (entre 50 et 500 livres). Mais un embryon de modulation permet cependant, du moins à partir du compoix de 1675, de moduler quelque peu les choses 12. La luxueuse maison avec pigeonnier du notaire Pierre Poujol, d’une superficie au sol d’un montant de 23 cannes (soit environ 92 m²), plus ses annexes, est ainsi allivrée pour 1 livre 1 sol et 6 deniers (f° 11), alors que la maison de son homonyme, les héritiers du chaudronnier Pierre Poujol, de 15 cannes au sol et sans annexe est allivrée 13 sols et 9 deniers (f° 22 V).

Il en est de même pour les installations industrielles (tanneries, moulins, etc.) pour lesquelles l’on ne tient pas compte des revenus effectivement dégagés (le petit artisan paye autant que le riche, indépendamment de la productivité de ses installations).

Ainsi, en 1675 (extrait de la table  du compoix), détermine-t-on tout d’abord :

— une valeur estimée de la rente et des revenus des biens, en ôtant 1/3 pour l’entretien.

— une valeur de compoix (allivrement) qui correspond à 5 % de la valeur retenue.

« Premièrement : a été arrêté que lesdits prud’hommes estimeront et allivreront toutes les maisons, étables, jasses, cazals et patus du lieu et des masages [hameaux et fermes isolées] en estimant suivant la rente et revenu qu’elles apportent eu égard aux commodités et incommodités des lieux et situations, lequel rôle ils régleront au denier vingt qui est cinq pour cent, fusant distraction du tiers pour les réparations qu’il convient d’y fare, et les deux tiers restants seront mis et allivrés en compoix pour cent livres de valeur et estimation huit sols quatre deniers et ainsi à proportion le plus et le moins 13 […] »

Seules les terres mises en valeur ou susceptibles de l’être (les taillis et hermes) font l’objet d’un effort de modulation certain et manifeste, tenant compte des degrés de productivité des sols. Au vu des précisions fournies, il va même de soi que seul un fermier des dîmes, sans doute l’indicateur Jean Gilhet, guide attesté du géomètre lors de la confection du compoix de 1675, pouvait sans doute aller à un tel degré de précision et fixer des barèmes aussi soignés, poussant sa conscience professionnelle à définir jusqu’à dix degrés différents de productivité :

« Les olivettes, vignes, champs, castanèdes, bois, taillis et hermes, seront cotisés sur les dix degrés suivants :

Le premier degré, nommé bon du bon, sera mis par sétérée 15 sols, y (Soit) 0 tt x 6 s. 0 d.

Le deuxième degré, nommé moyen du bon, sera mis par sétérée 12 sols. Soit 0 tt xii s. 0 d.

Le troisième degré, nommé faible du bon, sera mis par sétérée 9 sols. Soit 0 tt ix s. 0 d.

Le quatrième degré, nommé bon de moyen, sera mis par sétérée 6 sols. Soit 0 tt 6i s. 0 d.

Le cinquième degré, nommé moyen de moyen, sera mis par sétérée 3 sols. Soit 0 tt iii s. 0 d.

Le sixième degré, nommé faible de moyen, sera mis par sétérée 1 sol 6 deniers. Soit 0 tt li s. 6i d.

Le septième degré, nominé bon de faible, sera mis par sétérée 9 deniers. Soit 0 tt 0 s. ix d.

Le huitième degré, nommé moyen de faible, sera mis par sétérée 3 deniers. Soit 0 s. iii d.

Le neuvième degré, nommé faible de faible, sera mis par sétérée 2 deniers. Soit 0 s. ii d.

Le dixième degré, nommé moins que faible, sera mis par sétérée un denier. Soit 0 s. i d.

Toutes lesquelles terres seront généralement mesurées par l’arpenteur à ce commis dont la sétérée [utilisée] sera fuite et composée de cent cinquante six dextres un quart, la dextre tirant seize pans de tout carré, mesure de Montpellier, et la contenance d’icelles rapportée à chaque article au pied des confrontations, lesquelles confrontations, tant desdites maison que des terres, seront prises sur le compoix précédent pour éviter plus grande dépense.

Demeure accordé qu’il sera fait cahier à part des biens prétendus nobles, lesquels seront arpentés, confrontés, estimés et non allivrés (mais ceux-ci ne sont cités que pour le principe) […]

[f° 101 V] Somme le total du présent compoix sans à ce [y] comprendre la parcelle de la communauté [les vastes pâturages et quelques bois indivis des habitants] trois cents nonante sept livres neuf deniers ».

Nous n’entrerons pas ici dans la modulations des autres biens : moulins bladiers et moulins battants, moulins à cuivre ou martinets, calquieres (fosses des tanneries), jardins, chanvrières, prés, etc.

Ce barème figé dans le temps (inconnu en 1612 mais vraisemblablement identique), sera reconduit en 1748 à quelques détails près, moyennant quelques ajustement avec les cahiers d’addition et de diminution du compoix, et restera ainsi en vigueur jusqu’à la Révolution, du moins à St-Guilhem…

Un autre effort de modulation est cependant effectué à l’échelle des diocèses aux alentours de 1630, mais à une époque particulièrement troublée en Lodévois (guerre civile, peste et inondations catastrophique), avec délimitation minutieuse des terroirs de chaque communauté et estimation de la superficie de chaque type de bien.

C’est ainsi que le compoix de 1626-1633 du diocèse civil de Lodève 14 va déterminer que la communauté de St-Guilhem, compte-tenu de la valeur de ses biens, doit contribuer pour la somme de 1 227 livres 14 sols et 4 deniers à la base d’imposition du diocèse qui s’élève à la somme totale de 58 618 livres 14 sols pour les 50 communautés qui le composent alors. La localité de St-Guilhem, fermes comprises, est alors placée au 14ème rang dans le montant des impositions dues au roi, bien loin derrière les villes de Clermont et de Lodève, respectivement allivrées 9 613 livres 15 sols et 8 deniers pour la première, et 5 411 livres 1 sol et 6 deniers pour la seconde. Elle est même en deçà des bases d’impositions fixées pour les terroirs essentiellement pastoraux que sont alors St-Maurice (1 678 livres 11 sols 1 denier) ou La Vacquerie (1 452 livres 19 sols 9 deniers hors St-Martin de Castries). Le proche village de St-Jean-de-Fos est quant à lui allivré sur la base de 2 356 livres 17 sols 4 deniers.

On semble ainsi avoir tenu compte pour St-Guilhem du manque d’industrie (les tanneries, ravagées par la crue de 1628, sont alors peu nombreuses), du manque de terre arable et de la médiocrité des pâturages, plus adaptés à l’élevage de chèvres qu’à l’élevage ovin. Mais une base d’allivrement d’un peu plus de 1 227 livres, c’est encore beaucoup au regard de la maigre productivité des sols puisque 89,5 % du territoire est composé de maigres bois de garrigues et de taillis, de pâtures, terrains rocheux stériles, et d’une vaste pinède d’Église. Ce sont donc les propriétaires de seulement 10 % du territoire qui devront supporter l’effort fiscal. Les propriétaires de maisons, tanneries ou moulins, pour leurs biens fonciers, bien sûr, mais surtout les propriétaires des rares cultures qui peuvent se pratiquer alors dans la montagne et qui se répartissent, en mesures modernes, seulement 171,9 ha de terres labourables, 107,1 ha d’oliviers, 67,5 ha de vignes, 4,5 ha de prés, 3,6 ha de châtaigniers et 2,5 ha de jardins…

La taille est donc, malgré un effort d’adaptation aux possibilités de production des sols, un impôt inégalitaire et injuste. Cet impôt écarte de son champ d’application nombre de revenus et sa perception des revenus agricoles est imparfaite puisqu’il est des terrains qui se déprécient (lessivage et ravinement des sols, effondrement des murs de soutènement, ou mortalité générale des vergers), et d’autres qui se bonifient par mise en irrigation dans les vallons, le changement des types de cultures ou par le recours à des techniques agraires nouvelles.

Il en sera de même avec la capitation. Créée à la fin du XVIIe siècle et alors payée par tous les sujets du roi, elle reposera malgré ses 22 classes sur un principe non moins inégalitaire. Un baron possédant une seigneurie lui procurant 5 000 livres de revenu annuel payera autant que celui possédant une seigneurie lui rapportant 10 ou 100 fois plus. C’est son rang dans la hiérarchie sociale qui constitue alors l’assiette de l’imposition, non ses revenus réels ou supposés. Tout au plus montre-t-on alors aux sujets des classes les plus démunies que même les grands ne sauraient échapper à l’impôt…

Cependant, les temps changent quelque peu et certains possesseurs de biens nobles des environs de St-Guilhem (seigneurie des Baux à St-Jean-de-Buèges par exemple), seront parfois en difficulté pour échapper aux impôts du roi à l’époque où l’on fera la chasse fiscale aux biens prétendus nobles. Ainsi, lors de la déclaration qu’elle effectue le 1er juillet 1693, en conséquence du commandement qui lui a été fait à la requête de Me Jean Fumée, chargé à la requête de Sa Majesté du recouvrement des droits de franc-fief, Dlle Jeanne de Saint-Julien, veuve de feu le sieur Jean Desfours, résidant à présent à St-Guilhem, précise ne posséder, ni elle, ni ses enfants, de basse justice à St-Jean-de-Buèges, seigneurie directe, château, four banal, ni aucun autre bien noble sujet aux droits de franc-fief. En effet, si les Desfours se disent depuis une cinquantaine d’années seigneurs des Baux, du nom du château qui domine le village de St-Jean-de-Buèges, elle précise que c’est bien noble François de Ratte, baron de Pégairolles-de-Buèges, seigneur de Cambous et autres places, qui jouit des susdits biens et qui en est le véritable possesseur 15.

Parallèlement, en cette fin de XVIIe siècle, alors même qu’ils remodèlent complètement leurs bâtiments, les religieux du monastère sont pour leur part amenés à s’endetter lourdement pour faire face à l’élargissement des assiettes imposables, alors même que leurs moyens financiers sont assez limités. Ils sont ainsi contraints en avril 1697 de recourir une fois de plus à l’emprunt, « attendu que le revenu du monastère ne suffit pas pour l’entretien desdits religieux et au paiement des grandes charges auxquelles ils sont tenus et obligés » 16

Ne parlons pas du Projet de dîme royale que le célèbre Vauban, ému par la misère populaire, imagina et publia en 1707 pour remplacer la taille et donner à l’impôt royal un caractère universel et plus égalitaire. Ce projet, fort séduisant sur le papier pour les plus humbles, seulement cité ici pour mémoire, entraînera la disgrâce de son rédacteur et restera lettre morte avec l’aube du XVIIIe siècle tant était-il utopique pour l’époque. Aussi, revenons-en aux seules réalités du milieu du XVIIe siècle, avant la mise en place de la capitation et des autres impôts directs de la monarchie d’Ancien Régime.

Chaque année, après avoir pris connaissance du montant d’imposition fixé par les États de Languedoc pour chaque diocèse, les autorités fiscales du diocèse civil de Lodève (le subdélégué de l’intendant du roi) convoquent pour en faire la répartition (ou département) une assemblée générale des communautés urbaines et villageoises de la circonscription, l’assiette diocésaine. C’est elle qui fixe chaque année le montant des impôts à répartir à l’échelle de chaque communauté. La ventilation entre particuliers s’effectuera ensuite, au niveau local, par les calculs qu’effectueront les autorités municipales à partir des bases fiscales inscrites pour chaque propriété dans le compoix, ce que les contemporains appelaient les livres mises en compoix.

En Lodévois, les représentants de la communauté de St-Guilhem y ont traditionnellement la préséance après les villes de Lodève, chef-lieu diocésain, et de Clermont. Mais l’animosité qui existe depuis des temps immémoriaux entre l’évêque et l’abbé, ravivée par un vif litige en 1652, 1680 et 1687, relatif à l’indépendance du monastère par rapport à l’autorité épiscopale, laisse supposer que le village de St-Guilhem ne pouvait guère y être écouté et entendu (voir annexe 2).

L’assiette diocésaine est cependant un lieu d’âpres débats. De temps à autre, du moins au XVIIIe siècle, des rabais sont consentis pour tenir compte des catastrophes locales, mais ces diminutions d’imposition restent néanmoins exceptionnelles 17, chacun ayant sa part de malheurs, et le diocèse se contentant tout au plus de faire dresser en 1626, dans un souci d’équité, les limites territoriales des communautés et les superficies des différentes terres compiézées par elles.

Une fois l’assiette parvenue à une sage et équitable répartition, du moins à un accord consensuel, les autorités fiscales diocésaines transmettent au printemps, en avril-mai, et à chaque premier consul des villes et villages de la juridiction lodèvoise, le montant de leur quote-part de la mande diocésaine.

Celle-ci correspond tout d’abord au montant des impositions qui doivent être acquittées par chaque communauté pour sa part d’impôt du roi, ce qui constitue en temps normal l’essentiel de l’imposition à acquitter. S’y ajoutent ensuite les charges spécifiques à la province et au diocèse, de montant très variable selon les époques, mais devenues très élevées à partir de 1666 (construction et entretien de routes, de canaux, de ports, etc.) S’y ajoutent enfin les charges municipales dûment autorisées, parfois restreintes à une seule des deux paroisses du village de St-Guilhem (achat et rénovation d’une maison curiale par exemple).

Il reste alors à répartir le montant de l’imposition globale fixée pour la communauté (ou pour chaque paroisse) entre les diverses personnes allivrées au compoix.

On prendra pour illustrer le mode de répartition locale de la taille des chiffres ronds, le système monétaire de l’époque étant à la fois bi-décimal (base 20, pour 20 sols par livre) et duodécimal (base 12, pour 12 deniers par sol). Supposons que le montant de l’allivrement total d’un particulier soit, pour l’ensemble de ses biens, de 5 livres à son compoix, soit 1/80e de l’allivrement total des biens imposables de l’ensemble des membres de la communauté (chiffre volontairement arrondi à 400 livres, pour 392 livres et 9 deniers d’allivrement effectif à St-Guilhem en 1675)

Supposons ensuite que la communauté doive acquitter 500 livres de taille une année donnée, cette somme pouvant varier dans de très larges proportions d’une année sur l’autre.

Le montant total à acquitter par la communauté étant de 500 livres, et son allivrement étant de 400 livres, il convient que les collecteurs prélèvent 5 livres à payer pour 4 mises en compoix (ou 100 sols pour 80 sols en compoix).

Notre particulier pris en exemple est mis en compoix pour 5 livres ou 100 sols. Il devra donc payer 5 livres x 5/4 = 6,25 livres en système décimal, soit 6 livres 5 sols ou 125 sols en système monétaire de l’époque.

On imagine sans peine la complexité de l’ensemble des calculs pour près de 200 propriétaires en 1675…

Les consuls font pour cela procéder au département de cette imposition, c’est-à-dire à sa répartition au prorata du montant allivré des propriétés foncières de chacun, mais en y ajoutant bien évidemment le montant de l’imposition locale que la communauté a été autorisée à lever 18.

On a donc assisté à une suite de divisions, additions et soustractions effectuées par une multitude d’intermédiaires, les États, le diocèse, les consuls.

Mais le montant à acquitter par chaque propriétaire ne saurait correspondre pour autant à son allivrement figurant en total de ses biens puisque cet allivrement constitue une simple base de calcul qui correspond seulement à la valeur locative des biens après divers abattements.

De savants calculs restent à faire, parfois en urgence, et on le fera d’autant plus vite que le ton comminatoire des lettres reçues du subdélégué, qui brandit fréquemment toutes sortes de menaces, ne laisse place à aucune indolence. Aucun relâchement n’est de mise. Une lettre non datée, signée Mongenel (le subdélégué de Lodève), pièce n° 13 de la gestion consulaire pour 1695-1696, fait ainsi craindre le pire, alors que les contribuables de St-Guilhem sont pour le moins démunis en cette époque où l’on se relève avec peine de la grande famine de 1693-1694 : « Je suis fort surpris, Messieurs, qu’après une prolongation d’un mois que l’on vous a accordé pour le payement de la capitation, vous n’ayez pas encore satisfait [à celui-ci]. Je viens de recevoir des ordres si pressants pour vous y contraindre, que je ne doute pas que vous ne soyez au désespoir de n’avoir pas fait vos diligences quand on vous exécutera [lire quand on procédera au recouvrement]. L’avis que je vous donne est de prendre des soldats de votre lieu ou, pour mieux faire, de St-Jean-de-Fos, et de les mettre en garnison chez ceux qui n’ont pas payé. Taxez-les [d’office] à 15 livres par jour, et commencez toujours à exécuter [menacer et saisir] les plus accommodés. Ne perdez pas le moment à ce faire et, croyez-moi, s’il vous plaît, Messieurs. Votre très humble et très obéissant serviteur » 19

Reste alors à percevoir l’impôt au plus vite, sous peine de sanctions sévères : emprisonnement des représentants de la communauté, installation de garnisons dans la localité selon le principe des dragonnades, etc.

Faute de fonction publique d’État ou territoriale alors spécialisée dans le recouvrement de l’impôt, il est fait pour cela appel à de simples particuliers et non à des percepteurs de métier, les collecteurs volontaires.

Ceux-ci sont rémunérés à la lieue, c’est-à-dire selon un pourcentage prélevé sur les recettes et fixé par les autorités.

En 1680, époque où l’on dispose de premières archives sur le recouvrement de la taille à St-Guilhem à travers les délibérations consulaires (aucun document spécifique à la taille n’est disponible pour la majeure partie du siècle), la lieue est de 14 deniers par livre collectée (soit 5,82 %), déduction faite de 3 deniers au profit de la province (délibération du 13 avril 1680). Ce taux de 5,82 %, correspond à 14 deniers qui reviennent au collecteur sur 240 deniers de recette effective. Il peut paraître relativement rémunérateur à une époque où le loyer de l’argent (taux d’intérêt de l’argent prêté) est de 4 à 5 %, mais les candidats se feront néanmoins très rares 20.

Des criées sont aussitôt effectuées par trois fois par voix d’huissier afin de retenir un volontaire moins disant, et l’on s’empresse à partir du compoix à calculer le montant de l’imposition due par chaque particulier astreint au paiement de la taille. Aucune heure ne doit être perdue, d’autant que ces tâches fiscales exigées des consuls contrarient nombre d’activités professionnelles et que les trésoriers diocésains s’impatientent rapidement.

A défaut de collecteur volontaire, ce qui est généralement le cas dans de nombreuses localités, et plus particulièrement à St-Guilhem, des collecteurs forcés sont désignés d’office parmi les habitants les plus solvables de la localité. Mais ils seront choisis à tour de rôle afin d’éviter que certains en fassent indirectement trop de profit, mais aussi afin de ménager les finances et les susceptibilités des uns et des autres car la fonction est contraignante.

En effet, il faut que chaque collecteur fasse l’avance sur ses propres deniers de la taille due par l’ensemble de la communauté aux dates fixées pour chaque quartier (acomptes et solde final), d’où la nécessité de disposer d’une trésorerie personnelle saine et si possible d’économies préalables, comme de faire diligence pour faire rentrer l’impôt, alors même que le temps passé à lever l’impôt se fait au détriment des autres activités, notamment professionnelles. Il doit acquitter à tout moment les ordres de mandatement qui lui sont délivrés par les consuls, tant pour l’imposition royale et diocésaine que pour l’imposition locale. Il doit faire le tour des maisons de chaque contribuable, par définition peu ou prou solvable, entendre mille doléances, bref consentir à des délais de paiement, procéder à des compromis, accepter des gages en tous genres ou poursuivre au contentieux. Il se crée inévitablement bien des inimitiés. Enfin, des collecteurs spécifiques sont désignés parmi des habitants de St-Guilhem pour recouvrer la taille due par les habitants de la localité qui possèdent des biens dans les localités voisines du bas-pays. En effet, ce ne sont pas les collecteurs de St-Jean-de-Fos, d’Aniane ou Puéchabon, qui prélèvent l’impôt auprès des habitants de St-Guilhem qui possèdent des biens dans ces localités, mais des collecteurs de St-Guilhem, un privilège qui remonte semble-t-il à des accords fort anciens.

Cela peut sembler aujourd’hui aberrant, mais cela présentait l’avantage non négligeable pour un taillable (contribuable) de cette époque d’avoir affaire à un seul collecteur, facilitant ainsi le recouvrement de l’impôt et les possibilités d’accord entre les parties.

Tel est le cas le 13 avril 1680. Faute de collecteur volontaire, les consuls du moment désignent d’office comme collecteurs forcés les sieurs Charles Lèques, Jean Villefranque, Pierre Cabanès, André Séverac et Pierre Ranquier. Ils seront chargés d’effectuer la levée de l’imposition à la lieue de 14 deniers la livre, distraction faite de 3 deniers au profit de la province, tant dans le terroir de St-Guilhem que dans les autres terroirs. Les documents relatifs à St-Guilhem, Aniane et St-Jean-de-Fos (les cottets spécifiques à chaque imposition), sont remis pour cela à Charles Lèques, principal responsable, et ceux relatifs à Puéchabon sont remis à Jean Villefranque, à charge pour eux tous de rapporter quittance du receveur de Lodève et des collecteurs principaux des autres terroirs 21.

Mais la fiabilité du recouvrement de l’impôt, y compris municipal, est alors incertaine puisque parfois confiée à des illettrés incapables de tenir une comptabilité rigoureuse. Ainsi le litige en 1690 22 entre d’une part le sieur Marc Frère, titulaire de la perception du droit de corretage et de pulvérulage (droits locaux de débit des marchandises et de péage sur le transit des troupeaux), et d’autre part Jacques Roussel, préposé effectif à cette perception, mais qui ne tenait aucun compte des sommes perçues, faute d’être alors capable de le faire, et qui prétendait n’avoir « fait la fonction de corratier qu’en qualité d’ami (dudit Frère) et sur sa prière »….

Par contre, si la collecte de l’impôt trouve rarement des volontaires, la mise en afferme des émoluments de la communauté (revenus municipaux : corretage, pulvérulage, herbages, coupes de bois et écorçage des chênes) trouve régulièrement preneur comme l’attestent de nombreux actes notariés ou de nombreuses pièces des archives consulaires.

Comme pour le bail de la boucherie close, et parfois du four commun, les enchères sont souvent très animées à St-Guilhem et il y est fréquemment fait appel à des prête-noms comme le démontrent les archives consulaires.

Par ailleurs, si le bien fondé de la taille ou de la dîme peut être contesté par tout un chacun, faute d’avantages immédiatement ou effectivement visibles pour tous, l’impôt municipal est une contribution dont chacun peut percevoir l’utilité collective puisque corretage et pulvérulage seront affermés en 1705 pour 22 ans afin de financer la construction d’un nouveau chemin à destination du Larzac.

II - Un mécontentement général

L’impôt, qu’il soit du roi ou d’Église, et même municipal, ne pouvait qu’être impopulaire, et l’on voit ainsi en 17041705 des habitants de St-Guilhem, menés par Jean Gilhet, cardeur de son état, s’élever avec véhémence contre le gouffre financier que représentait pour eux, compte-tenu de l’indigence des finances locales, le nouveau chemin du Rouergue.

Et cette impopularité de l’impôt était d’autant plus grande que le contribuable ne bénéficiait jamais ou presque d’un effet retour des tailles acquittées (travaux d’utilité collective par exemple). Chacun ou presque savait pertinemment que les impôts payés serviraient principalement à financer les guerres, les fastes, les courtisans et les proches, maîtresses ou bâtards, d’un fort lointain prince que nul intendant ou prélat n’était guère à même d’émouvoir 23.

Ses intendants en seront d’ailleurs d’autant plus incapables qu’ils seront astreints, tel Basville, à résider en province, sans jamais pouvoir se rendre à Versailles ou Paris, n’échangeant avec le pouvoir royal que des correspondances qui ne parvenaient que très exceptionnellement au roi lui-même.

Ainsi, il n’était jamais bon d’être collecteur volontaire ou forcé des impôts du roi dans la France des XVIIe et XVIIIe siècles, ou bien d’être consul, redevable alors, sur ses deniers personnels et sur sa personne, des multiples impôts à payer par la communauté villageoise. Et la situation de l’un ou de l’autre, collecteur ou consul, était encore moins enviable quand les besoins du recouvrement nécessitaient d’avoir recours à la saisie contre les plus démunis ou les plus récalcitrants.

Les voisins et les administrés de l’un comme de l’autre, longtemps amis ou rivaux, voire parents de ceux qui étaient devenus malgré eux les agents intraitables du fisc, et même les prêtres, qui prenaient parfois fait et cause pour leurs ouailles ou du moins pour leurs proches, se muaient en personnes vindicatives et furieuses.

Or, les gelées de 1660 et de 1665 ont entraîné dans le sud de la France, et donc dans la région de St-Guilhem, une mortalité générale des oliviers, anéantissant pour une bonne vingtaine d’années, du moins en grande partie, cette irremplaçable rente oléicole qui faisait vivre la montagne gellonaise. Et le pays, dans les années 1660 se remettait avec peine de l’inondation catastrophique de 1628 pourtant déjà lointaine, mais qui, outre ses 37 victimes, laissait pour toujours des sols dénudés et impropres à toutes cultures (la crue de 1681 viendra ensuite).

Or, que ce soit dans la plaine ou dans l’arrière-pays, l’huile, onéreux produit d’exportation, était indispensable dans les cuisines ou dans les ateliers, pour apprêter les laines et les peaux. Grâce à elle, le pays vivotait en temps normal, vendant ses excédents à l’extérieur, payant ses impôts et achetant les grains qui lui faisaient tant défaut.

Mais sans elle, le pays, affamé, n’était plus que ruine, à la merci des collecteurs, des huissiers et des usuriers, une situation dramatique qui ne pouvait que pousser chacun à bien des emportements…

On retrouve ainsi aux archives de la Cour des comptes aides et finances de Montpellier 24 les pièces relatives à une bien piètre affaire mettant en cause l’intégrité morale et le comportement d’une des familles du village de St-Guilhem, les Alibert, des religieux et des laïques emportés par le caractère impitoyable envers les redevables de la taille du 1er consul du moment, le sieur Jean Gilhet, Maître corroyeur (tanneur) de son état…

Nous partîmes du texte suivant, simple résumé, pour les besoins de l’inventaire dressé aux archives de l’Hérault, de l’affaire criminelle que nous développerons ci-après :

Jean Gilhet, premier consul de 1665, et sa femme, contre,

Pierre Alibert, collecteur, Jacques de Lalè que, sa caution, Messire (Jean) Alibert, prêtre et vicaire perpétuel de St-Guilhem (paroisse St-Barthélémy), frère dudit Pierre, qui, en haine des revendications du produisant contre son frère, a donné, en blasphémant, un coup de pied dans le ventre de la femme du produisant, insulté celui-ci et tenté de le tuer.

On comprendra aisément qu’un tel texte, faisant état d’emportements pour le moins répréhensibles, et surtout si inhabituels pour un prêtre ne pouvait bien évidemment qu’exciter notre curiosité 25. Bigre, il y avait alors des sujets du roi, au demeurant ecclésiastiques de leur état, qui n’y allaient pas jadis de main morte ! Restait à voir le dossier correspondant…

Les pièces judiciaires relatives à cette affaire allaient nous éclairer sur les multiples incidents qui pouvaient troubler de temps à autre, et à leur manière, la vie d’un modeste village du Languedoc à une époque où les populations locales, pressurées par les très lourds impôts du Roi et de l’Église, comme par les droits féodaux prélevés par l’abbaye, peinaient chaque année ou presque à acquitter des charges devenues énormes pour le plus grand nombre.

Et la situation était d’autant plus grave pour les villageois et pour les ruraux, fortement imposés, que les récoltes ou les agnelages avaient été souvent anéantis par l’une des multiples calamités du temps. Faute d’huile, ou d’autres revenus disponibles, nul ou presque ne pouvait payer l’impôt et l’huissier pointait son nez, amenant le notaire de St-Guilhem à dresser de nombreux actes attestant des multiples difficultés financières rencontrées par de nombreux habitants du lieu (grosso modo 2/3 de son activité).

Certes, il ne s’agit pas là de l’une de ces jacqueries du règne de Louis XIV qui sont réprimées sans le moindre ménagement par la troupe comme cela sera le cas dans le Vivarais en 1670. Certes encore, les prix des grains baissent depuis plusieurs années en Languedoc, facilitant ainsi l’accès de chacun à un peu plus de nourriture. Mais l’incident reste néanmoins très grave, reflet de l’état d’esprit général et frondeur des populations, et par-là révélateur de l’exacerbation des tensions sociales de la deuxième moitié du XVIIe siècle.

En France, comme à St-Guilhem…

III - L'affaire de 1661-1665 et les dépositions des témoins

Cette affaire oppose d’une part les deux victimes, Jean Gilhet, Me corroyeur de son état et alors 1er consul de la localité, ainsi que son épouse, Isabeau Bertrand, et d’autre part les coupables, Me Jean Alibert, prêtre et vicaire perpétuel de la paroisse St-Barthélémy et l’ensemble de sa famille : Marie Granier, sa mère ; Pierre Alibert, son frère ; Catherine Vigouroux, épouse de celui-ci ; François, Marguerite et Marie Alibert leurs enfants.

Commençons tout d’abord par l’état de santé de l’épouse du sieur Gilhet, Isabeau (Élisabeth) Bertrand, principale victime de l’émeute, ou du moins du pugilat, de septembre 1665 à St-Guilhem, une situation de crise alors provoquée par une saisie effectuée par son époux sur des troupeaux appartenant à des habitants de St-Guilhem.

Un chirurgien local, Etienne de Barry, est appelé au chevet de la souffrante. Bien que l’orthographe de ce jeune chirurgien, alors âgé de 25 ans, soit pour le moins aléatoire, sa graphie est remarquable, bien meilleure que celle des greffiers des pièces de procédure. Son texte se lit ainsi fort aisément.

1) Procès-verbal du chirurgien Etienne de Barry

Malgré la violence de l’échauffourée, telle qu’elle ressort du récit, les blessures restent relativement minimes : « Nous Estiene debarry mestre chirurgien du lieu de st guilhen, certifions comme ce jour d’hui nufivesme jour du mois de septambre a six hures du matin aurions este apelle pour a ler panser et medicatmanter Isabel bartrande famme de Jean gillet mestre contraieur dudit lieu et nous estant transporte dans sa maison aurions truve la dite Isabel couchee dans son lit laquelle se pleniant davoier este batue et excedee de plusieurs coups surquoy layant lexactemant visitee aurions truve une petite contusion a la teste sur los parietal du coste senestre de quoy sanserolet ansuivy une fievre violante ce quy nous auroiet oblige a lu tirer du sang et jeugions que le dit coup et murtrisure estant faict par coup de poins pieres et autres choses samblables an foy dequoy nous avons signe le presant raport faict a St guilhem ce 9me septambre 1665. (Signé) Debarry » 26

Les protagonistes de l’affaire de 1665 (en gras) dans leur environnement familial

Les protagonistes de l’affaire de 1665 (en gras) dans leur environnement familial
Fig. 3 Les protagonistes de l’affaire de 1665 (en gras) dans leur environnement familial

Outre ce constat faisant état d’un coup de pierre porté au crâne et de coups de poings, on saura plus loin, par divers témoignages, que Me Jean Alibert, prête et vicaire de St-Barthélémy, et plusieurs membres de la famille de celui-ci, donnèrent également à ladite Bertrand, jetée à terre, des coups de pied au ventre, lui arrachant même coiffure et cheveux…

Cependant, s’il était alors des administrés pour le moins velléitaires envers les élus du moment et envers leur famille, Isabeau Bertrand survivra fort longtemps à ses blessures de 1665 puisqu’elle testera en juillet 1699, soit 44 ans après, et ne décédera qu’en 1712, à l’âge d’environ 80 ans (cf infra généalogie des Gilhet). Son mari, Jean Gilhet, l’un des plus riches corroyeurs de la localité, décédera pour sa part en juillet 1695, alors âgé d’environ 70 ans, après avoir testé en février 1694.

Lors de cette affaire de 1665, il a une quarantaine d’années. Corroyeur de son état, et donc spécialisé dans le traitement des peaux de bovins ou d’ovins, il ne doit cependant pas être confondu avec l’un de ses homonymes et contemporains, autre Jean Gilhet, époux de Louise de Lalèque, pour sa part marchand facturier et cardeur de laines 27.

2) Les causes de cette agression et la plainte formulée

Jean Gilhet, dont la fatuité est soulignée par le prêtre Alibert, n’entend bien évidemment pas laisser le coup de force perpétré contre lui et contre son épouse rester impuni. L’affront a été public et le clan Alibert doit selon lui être châtié sans le moindre ménagement. Aussi, s’adressant à Nos seigneurs des Comptes, aides et finances immédiatement après l’incident, il fait écrire qu’il fait humblement demande à ceux-ci de bien vouloir diligenter une enquête au sujet du crime commis en la personne du suppliant et de sa femme, crime dont Me Alibert, prêtre, et ses complices sont les auteurs.

Plus loin, dans une autre pièce de procédure adressé à ladite Cour, il est stipulé que : « supplie humblement Mr Jean Gilhet, premier consul de St-Guilhem l’année courante, disant qu’en l’année 166i (1661), y ayant eu huit collecteurs forcés dans ledit lieu, desquels le suppliant a été du nombre, ceux-ci étant illitérés, à la réserve dudit suppliant, il a résolument (illisible pour sous-traité) la levée de l’imposition à quelqu’un ». Le texte qui suit, parfois peu lisible, et souvent incompréhensible en raison de la tournure des phrases, même retranscrit en français moderne, sera restitué sous la forme du résumé suivant :

Pierre Alibert a alors « offert pour sa caution Jacques [de] Lalèque pour son parent » (lire qu’il a proposé par contrat Jacques de Lalèque comme caution, celui-ci étant son parent) 28. Mais Mr Jean de Fleury, conseiller du roi et receveur des tailles au diocèse de Lodève, ayant obligé le suppliant à le payer, Jean Gilhet a voulu pousser Jacques de Lalèque, caution, à satisfaire aux clauses du contrat. C’est alors que celui-ci, au prétexte qu’il était « moindre d’âge » (mineur en droit), a demandé à être relevé du cautionnement. Il fut pour cela rapporté certains extraits du baptistaire établis par Me Alibert, prêtre et vicaire perpétuel dudit St-Guilhem, en date du 8 décembre 1638 29 Le litige s’envenimant, un ami commun des parties, Mr (Monsieur) Jacques de Barry, a tenté de liquider les comptes. Mais Mr Alibert, qui s’était obligé à payer, a refusé de s’exécuter. Aussi, le mardi, dernier jour de la fête de Notre-Dame, sur les 6 à 7 heures, ledit Me Alibert, prêtre et vicaire, étant au-devant de la porte dudit Gilhet suppliant, a dit à celui-ci : « qu’il était un coquin (salaud) et que lui ni les autres consuls ne valaient rien d’avoir fut capturer certain bétail (suit une mention biffée avec rajout en interligne) : appartenant a quelque particulier ». Gilhet répliqua qu’il n’avait fait-là que sa charge, puis les choses s’aggravèrent. Tout d’abord, ledit Alibert ayant voulu se jeter sur le suppliant, la femme de celui-ci (Isabeau Bertrand) survint sur les lieux. Ledit Alibert lui a alors « baillé un grand coup de pied au ventre, lui disant, en blasphémant le saint nom de Dieu, tais-toi putain, charogne, coque (coquine) ». Puis, ledit Alibert voulut se jeter sur le suppliant mais il en fut empêché par d’autres personnes qui survinrent sur les lieux à cause du grand bruit que tout cela faisait. Au même moment, la mère dudit Me Alibert, Pierre Alibert, sa femme, et Margot, leur fille, se sont jetés sur la femme du suppliant. Celle-ci, tombée à terre, fut traînée par eux par les cheveux et reçut plusieurs coups de pieds au ventre ou en d’autres endroits de sa personne. Aussi, pour « obtenir la réparation d’un tel excès commis par un prêtre » avec ses complices, et ce « en présence du peuple », le suppliant demande qu’une information soit diligentée et que l’on ordonne que les agresseurs de lui-même et de son épouse soient tous « saisis au corps, menés et conduits avec bonne et sévère garde en la conciergerie (prison) de la cour ».

Aussi, peu après, est produite une « Information secrètement faite par nous, Pierre Léotard, docteur ès droit de la ville de Gignac, commissaire subrogé par Monsieur M François de Sollas, conseiller du roi en sa cour des comptes, aides et finances de Montpellier (…) du 10e jour du mois de septembre 1665 ».

Le tout St-Guilhem est sans doute alors en émoi. En sus du prieur et syndic de l’abbaye, des religieux qui représentent le pouvoir seigneurial de l’abbé et du chapitre monastique, on imagine l’embarras du petit monde des notables, tous parents et amis des parties. Tout d’abord le viguier, un laïque, bras séculier du pouvoir abbatial et monastique, en la personne de Jacques Gailhac (époux Desfours), et ses lieutenants du moment, dont Mathieu Lèques. Mais aussi le notaire Pierre Poujol (époux de Barry), sans parler des autres bourgeois qui tiennent la localité, les Frère, les de Barry, ainsi que quelques membres des familles André, Deleuze ou Lèques. Mais nous n’en saurons rien, pouvant tout au plus imaginer l’embarras villageois.

Les réels motifs de l’affaire de 1665 (la levée des impositions de l’année 1661), n’apparaissent pas en tous cas très clairement dans les pièces de procédure, et les lacunes des archives consulaires de St-Guilhem pour cette époque se révèlent ainsi fort fâcheuses 30.

On retrouve cependant au notariat de St-Guilhem un acte du 24 octobre 1663, intermédiaire entre la levée des impositions de l’année 1661 et les incidents de l’année 1665, portant accord et transaction entre d’une part les frères Jean et Pierre Alibert, ledit Pierre ayant été en 1661 le commis des collecteurs forcés de la taille, et d’autre part Jean Gilhet, représentant des collecteurs, ainsi que Jacques de Lalèque, caution de Pierre Alibert, momentanément emprisonné à Lodève pendant trois mois et demi…

Plusieurs personnes de St-Guilhem ayant été emprisonnées, on comprendra ainsi plus aisément les ressentiments, parfois tardifs mais agrémentés de saisies et ventes forcées, que certains pouvaient avoir encore envers les autres en 1665.

Ainsi le 24 octobre 1663, à St-Guilhem, le notaire Pierre Poujol enregistre-t-il un acte d’accord et de transaction entre Me Jean Alibert, prêtre, Jean Gilhet et Jacques de Lalèque 31 : « il est ainsi que M Pierre Alibert, a pris à faire la levée des tailles imposées au lieu de St-Guilhem en l’année 1661 :

en qualité de commis de Jean Gilhet, Pierre Rigal, Antoine Bonnet, Guilhem Moulis, Jean Bastide et Jacques Theule, collecteurs forcés, tant des impositions faites sur les habitants dudit lieu que sur les habitants de St-Guilhem qui sont contribuables aux lieux d’Aniane, St-Jean-de-Fos et Puéchabon,

sous le cautionnement de Jacques de Lalè que, cousin dudit Alibert, habitant dudit St-Guilhem.

Si bien que faute par ledit Alibert d’avoir payé entièrement le sieur receveur, ledit de Lalèque avait été à la requête dudit sieur receveur emprisonné dans les prisons de la ville de Lodève où il est resté, détenu prisonnier, pendant l’espace de trois mois et demi. En outre, ledit sieur receveur lui aurait fut prendre et saisir un sien mulet 32 qu’il n’a pu depuis peu retirer.

Etant sorti des prisons dudit Lodève, il est venu à St-Guilhem sous la promesse que ledit Alibert avait faite de payer ledit sieur receveur. Quelque temps après, faute d’avoir satisfait à sa promesse, ledit sieur receveur fit aussi emprisonner Barthélémy Villefranque, 1er consul en ladite année à St-Guilhem, ainsi que Guilhem Moulis, l’un des collecteurs. Après tout cela, ledit Gilhet, tant en son nom que de celui des autres collecteurs, aurait obtenu pareille contrainte de la Cour de Nos Seigneurs des Comptes, Aides et Finances de Montpellier, et fait constituer prisonnier, en vertu de celle-ci, ledit de Lalèque dans les prisons de ladite Cour. Ledit de Lalèque s’est alors pourvu contre cet emprisonnement et s’est impétré de lettres royaux contre le contrat de cautionnement au prétexte qu’il était mineur lors de la passation de celui-ci.

Il a pour cela produit ensuite l’extrait de son baptistaire, expédié par Me Jean Alibert, prêtre et vicaire en l’église paroissielle St-Barthélémy dudit lieu. Ledit Gilhet, comme procédé, aurait demandé la remise de l’original et obtenu un arrêt portant que ledit sieur Alibert remettrait sous huitaine l’original dudit baptistaire sur les peines portées par ledit arrêt.

Lesdites parties, prévoyant qu’elles allaient plus avant plonger en procès, et par ce moyen en de grands frais et dépens, ont néanmoins, par l’entremise de leurs parents et amis tracté ledit procès par accord à l’amiable comme s’ensuit.

Or, il est [ainsi] que aujourd’hui, 24e octobre 1663, dans St-Guilhem, se sont constitués :

d’une part ledit M Jean Alibert, prêtre et vicaire dudit St- Barthélemy, fasant tant pour lui que pour ledit M Pierre Alibert, son frère, auquel il a promis de faire ratifier le présent contrat, à peine de tous dépens, dommages et intérêts,

d’autre part ledit Jean Gilhet, tant pour lui que pour les susdits autres collecteurs, et ledit Jacques de Lalèque,

Lesquels, sous le bon plaisir de ladite Cour ont renoncé au susdit procès, ses circonstances et dépendances, et expressément ledit de Lalèque de l’impétration desdites lettres royales qui demeureront de nul effet et de nulle valeur. Ledit contrat de cautionnement sortira son plein et entier effet jusqu’à ce que ledit sieur receveur et autres créanciers de ladite communauté de St-Guilhem, nommés dans l’état des tailles, seront entièrement payés et satisfaits. Pour pouvoir mieux faire ledit paiement à cause de l’absence dudit M Pierre Alibert, ledit Gilhet, tant pour lui que pour les autres collecteurs, a consenti que ledit de Lalèque soit entièrement élargi et croisé sur le livre de l’écrou des susdites prisons, toutefois à ses frais et dépens. Pour payer plus promptement ledit sieur receveur de la somme de 650 livres qui lui sont encore dues de reste du fait de ladite collecte, ledit M Jean Alibert, prêtre et vicaire dudit St-Barthélémy, pour le désir qu’il a de mettre en paix et repos ledit M Pierre Alibert, son frère, a tout présentement payé et délivré au dit Jacques de Lalèque, sa caution, la somme de 400 livres qu’il a reçue et retirée, promettant d’apporter et de payer celle-ci dès demain au dit sieur receveur. Outre cela, il lui délivre les livres des impositions de ladite année 1661, et celles que ledit Alibert avait exigées en l’année 1660, tant sur lesdits habitants domiciliés à St-Guilhem que des autres habitants, biens tenants et contribuables aux lieux d’Aniane, St-Jean-de-Fos et Puéchabon, en nombre de 15 cahiers, qu’il aussi retirés et s’en est chargé afin de faire la levée de la somme de 254 livres et quelques sols pour parfaire l’entier paiement du capital dû au sieur receveur, du plus clair et liquide de la somme de 314 livres 15 sols 6 deniers qui se trouve encore être due de reste dans lesdites impositions. Pacte est accordé que le droit de levée de ladite somme de 254 livres appartiendra au dit de Lalèque, lesquelles parcelles et dettes desdites tailles ledit M Alibert, vicaire, maintient levables et solvables suivant l’état qui en a été fait, signé desdits M Alibert, de Lalèque et moi notaire, dont chacun d’eux en a retiré un original. Quand ledit de Lalèque aura fait la levée de cette somme de 254 livres, il sera tenu, comme il promet et s’oblige, de rendre les susdites livres et impositions, au même nombre que ci-dessus est dit, au dit M Alibert, vicaire, avec l’état desdits restes. Toutefois, ledit M Alibert sera tenu, comme il promet et s’oblige, de tenir quitte et de décharger ledit de Lalèque de tous les dépens que ledit sieur receveur pourrait avoir fait de ladite collecte jusqu’à aujourd’hui, tant seulement ledit de Lalèque de payer et satisfaire au dit sieur receveur ladite somme de 654 livres 9 sols à peine de tous dépens, dommages et intérêts.

Fait et récité dans la maison de moi notaire, en présence de sieur Jacques de Barry, bourgeois, et Pierre Poujol, fils d’autre [le fils du notaire], habitants dudit St-Guilhem ».

Mais cet accord, sans doute non respecté, ne saura éviter l’incident à venir de l’été 1665.

3) Les interrogatoires de 1665

Les témoins entendus en 1665 sont dits « administré(s) par ledit Gilhet », au sens de appelés à témoigner pour lui. Ils déposent avec solennité, la main droite posée sur les Saints Évangiles, et disent à peu près tous la même chose, mais avec des variantes non négligeables. Ils ont vu en effet la même scène, du moins telle ou telle séquence, mais les détails de l’agression sont confus. Qui des époux Gilhet est victime de tel ou tel coup ou propos reste ainsi contradictoire selon les versions.

Les hommes appelés à témoigner savent curieusement tous signer et c’est là une chose remarquable pour l’époque. St-Guilhem a en effet des maîtres d’écoles, tel le Saintongeais Pierre Dantreges, décédé en 1669. Les femmes sont par contre illitérées, pour employer la terminologie de l’époque, une situation fort classique au XVIIe siècle, y compris dans les familles aisées. Aussi, elles sont assistées de deux témoins pris parmi les notables du lieu, aptes à apposer l’indispensable paraphe qui validera ces dépositions féminines. Mais St-Guilhem aura très prochainement, du moins dans 20 ans, une femme maîtresse d’école en la personne de Marguerite Dourbias, veuve en 1686 de Jean Bach, alors régent des écoles du Barry de Montpeyroux, devenue pour sa part institutrice à St-Guilhem et épouse de Guillaume Combes en 1688.

Ces témoins 33 de 1665 sont, dans l’ordre de leur déposition : Jean Falguière, Barthélémy et Gabriel Trinquier, Antoine Jean, Marguerite Falguière, Lucresse Causse, Antoinette Cueilhes, Guillaume Gailhac et Pierre André.

Le premier interrogé, Jean Falguière, natif du lieu de Montpeyroux, boucher du lieu de St-Guilhem, est « âgé, comme il l’a dit, de 30 ans ou environ » 34. Il signera sa déposition et affirme que le jour de la fête de Notre-Dame, sur les 6 à 7 heures du soir, étant dans sa boutique avec le nommé Trinquier, second consul, il a entendu du bruit dans la rue. Il aurait alors vu Me Alibert, prêtre, traiter le sieur Gilhet de coquin, et dire à la femme de celui-ci qu’elle était aussi « une coqu[in]e et autres paroles ». Sur la colère et la passion, Me Alibert aurait fait effort de se ruer sur ledit Gilhet qui lui disait pourtant de le laisser. Me Alibert a ensuite déclaré vouloir laisser aller ledit Gilhet et ne plus vouloir l’excéder. Le déposant déclare alors avoir vu François Alibert, fils de Pierre et neveu dudit Me Alibert, être venu le long de la rue et avoir jeté un coup de pierre contre ledit Gilhet, et ledit déposant n’a plus alors dit.

Barthélémy Trinquier, second consul moderne du lieu de St-Guilhem (corroyeur de son état, (cf infra son testament)), se dit âgé de 35 ans et signera sa déposition. Il expose pour sa part qu’il était dans la boutique dudit Falguière quand ils entendirent tous deux un grand bruit dans la rue. Étant sortis, ils ont vu une grande quantité de personnes qui étaient assemblées devant la maison dudit Gilhet. Ils ont alors vu François Alibert, fils de Pierre et neveu de Me Alibert, vicaire, jeter un coup de pierre contre ledit Gilhet. Ils ont couru après lui et tenté de le prendre. Revenus parmi les personnes assemblées, ils ont trouvé Me Alibert hors d’haleine et en grande colère, ne pouvant plus tenir sur ses jambes, disant qu’on le laisse aller. Une fois celui-ci retiré, ils ont vu la femme de Gilhet, toute ébouriffée, qui criait qu’on lui avait arraché tous ses cheveux, s’enfermant ensuite dans sa maison.

Gabriel Trinquier (père du précédent), habitant du lieu de St-Guilhem, se dit âgé de 68 ans et signera aussi sa déposition, mais d’une main maladroite. Il expose quant à lui qu’il était assis devant la maison dudit Gilhet. Me Alibert, vicaire, et le nommé Roussel discutaient ensemble en affaires et sur la police dudit lieu. Me Alibert a alors dit que les consuls étaient des coquins et qu’ils ne valaient rien, ledit Gilhet ayant fait prendre (saisir) quelques jours auparavant du bétail à laine, ce que celui-ci lui payerait (un jour par vengeance). Ledit Gilhet étant à l’entrée de sa maison s’est expliqué sur les raisons de cette pignoration (saisie de cheptel) effectuée au nom de la communauté. Le déposant a alors entendu ledit Me Alibert qui blasphémait le saint nom de Dieu, s’emportant contre Gilhet. Il reprend dans sa déposition l’appel de Gilhet à le laisser tranquille, et rappelle lui aussi que François Alibert, fils de Pierre, et neveu de Me Alibert, tenait une pierre à la main, la jetant ensuite. Il y avait alors une grande assemblée de femmes. Il y reconnut Catherine Vigouroux, femme dudit Pierre Alibert, Marguerite et Marie Alibert, leurs filles, lesquelles criaient contre la femme dudit Gilhet. Celle-ci cria alors qu’on lui avait arraché tous ses cheveux et se retira dans sa maison.

Antoine Jean, marchand, habitant du lieu de St-Guilhem, se dit âgé de 53 ans et signera sa déposition. Il certifie pour sa part qu’il était assis devant la maison dudit Gilhet en compagnie de Barthélémy Roussel, discutant ensemble. Me Jean Alibert, prêtre et vicaire perpétuel de l’église paroissiale St-Barthélémy du présent lieu, était de l’autre côté de la rue et engagea la dispute sur le fait que Me Gilhet, consul, et ses collègues, avaient fait faire pignoration des bestiaux, brebis et moutons, de quelques habitants pour paiement des tailles. Gilhet lui a répondu qu’il avait fait cela en raison des dettes (susceptibles d’être portées) à sa charge au nom de la communauté. Me Alibert lui a rétorqué qu’il n’avait rien fait qui vaille, qu’il était un coquin, un fat (vaniteux), etc. Pris par la colère, Me Alibert s’est alors rué sur Gilhet, etc. Le déposant et ledit Roussel ont accouru au bruit. Ils ont alors vu Pierre Alibert, frère dudit vicaire, sa mère, sa femme, un fils aîné et deux de leurs filles qui en étaient venus aux mains contre la femme dudit Gilhet, laquelle se plaignait d’avoir été excédée par eux. Le vicaire s’est ensuite éloigné en voyant ce rassemblement.

Quant à Marguerite Falguière, femme de Jean Jaudon, du lieu de St-Guilhem, qui se dit âgée de 35 ans, elle ne sait pas signer, d’où la présence à ses côtés de Pierre Poujol, fils d’autre (il s’agit du fils du notaire de même prénom), et de Pierre Salles, habitants dudit St-Guilhem, qui signeront pour elle. Disant être au-devant de sa maison, elle rappelle qu’elle a vu Me Alibert, vicaire, traiter Gilhet de coquin, etc. Puis, Pierre Alibert, frère dudit vicaire, sa femme, et Margot, leur fille, sont accourus et ont saisi ledit Gilhet à la gorge. Une des personnes qui étaient là a alors crié : « Paix ! Paix ! ». Pierre Alibert a pour sa part crié que « Au nom de Dieu, il aimait mieux la guerre que la paix » (sic). La femme dudit Gilhet est venue ensuite, toute ébouriffée, criant qu’on lui avait arraché les cheveux…

Lucresse Caussesse (Causse), femme d’Antoine Gruat, du lieu de St-Guilhem, se dit aussi âgée de 35 ans et ne sait également pas signer, d’où la présence de noble Henri de Beaulac, sieur de Lamatte, et de Pierre Poujol, fils d’autre, dudit St-Guilhem, qui signent pour elle. Étant devant sa porte le jour de l’altercation, elle indique quant à elle qu’elle a entendu du bruit devant celle de Gilhet. S’y approchant, elle a vu que Me Alibert faisait effort de se jeter sur ledit Gilhet (etc.) La mère dudit Me Alibert, Pierre Alibert, sa femme, et Margot leur fille, étaient là. La femme dudit Alibert a alors pris par les cheveux la femme dudit Gilhet. Celle-ci, toute ébouriffée, s’est plainte qu’elle avait été maltraitée et que le fils Alibert lui avait donné un coup de pierre sur la tête.

La jeune Antoinette de Cuilles (Cueilhes 35), est pour sa part fille de Jean Cuilles, du lieu de St-Guilhem. Elle dit avoir 16 ans et ne sait pas non plus signer, d’où la présence de noble Henri de Beaulac, sieur de La Matte, et de Me Pierre Poujol, notaire royal dudit St-Guilhem, qui signent pour elle.

Elle affirme qu’étant dans la rue, elle a entendu Me Alibert, vicaire, blasphémer le saint nom de Dieu, disant à Gilhet qu’il était un coquin et qu’il le payerait. Me Alibert a fait effort d’excéder ledit Gilhet. S’étant avancée un peu plus dans la rue, elle y a vu quantité de femmes dont la mère dudit Me Alibert, la femme de Pierre Alibert, et Margot, leur fille, qui se ruaient sur la femme dudit Gilhet, lui arrachant sa coiffure et ses cheveux, jetant même son mouchoir au sol, et lui donnant des coups de pied dans le ventre.

Vient ensuite le tour du jeune Guillaume Gailhac, du lieu de St-Guilhem, 19 ans, qui signera par contre sa déposition 36. Mais il ne rend compte pour sa part que d’événements survenus peu après l’incident. Il indique pour cela qu’il était assis avec le sieur Peyre et Me Louis Fabre, prêtre (sans doute secondaire de St-Laurent ou desservant d’une autre localité), discutant alors ensemble. Ils étaient tous les trois proches de la porte appelée de la Pize (porte de St-Jean-de-Fos). Me Alibert, prêtre, et sa mère, sont alors venus, leur disant quelque chose (divers mots incompréhensibles). Ledit Peyre a demandé à Me Alibert ce qu’il avait eu. Celui-ci a répondu « j’ai bien poussé ce coquin de Gilhet, consul, à cause du bétail qu’il avait pignoré ».

Enfin, le dernier interrogé, Pierre André, du lieu de St-Guilhem, 22 ans, qui signera sa déposition, rapporte qu’il passait devant la maison de Gilhet lors de l’incident. Il a alors vu Me Alibert, pris par la colère et blasphémer le saint nom de Dieu, disant à Gilhet qu’il était un coquin, qu’il ne valait rien, qu’il avait fait capturer du bétail et qu’il le payerait. Suivent alors, dans sa déposition, les explications de Gilhet. Mais Me Alibert a fait effort de se ruer sur ledit Gilhet qui demandait pourtant qu’on le laisse aller. La femme dudit Gilhet est alors venue demander au dit Me Alibert de laisser son mari. C’est alors que ledit Me Alibert a « donné (à celle-ci) un grand coup de pied contre le ventre », continuant à blasphémer, la traitant de « putain, charogne, coque, (et ajoutant) je te tuerai ». Ayant voulu se ruer sur ladite épouse Gilhet, il en fut empêché par quelqu’un, sans quoi il l’aurait fait. Une grande quantité de femmes et d’autres personnes s’étant assemblées, ledit Me Alibert s’en est ensuite allé. Mais la mère dudit M Alibert, Pierre Alibert, sa femme, Margot leur fille, et François Alibert, leur fils, ont ensuite couché par terre la femme dudit Gilhet, la saisissant par les cheveux et lui donnant d’autres coups de pieds et de poings. Elle a même vu ledit François Alibert lui donner un coup de pierre sur la tête et plusieurs personnes tenter de lui ôter cette pierre des mains.

L’ensemble des témoignages recueillis, suivent alors les signatures Léotard et Durand. Ces témoignages à la charge des Alibert, et notamment le dernier, étant pour le moins accablants, les conclusions tirées de tels interrogatoires coulent presque de source. Aussi, « Vu la présente information faite d’autorité de la cour, relation du chirurgien et les pièces aussi attachées, le procureur général du roi dit que les nominés Pierre et François Alibert doivent être pris et saisis au corps pour être menés et conduits dans la conciergerie de la cour, et ou appréhendés où ils pourront être, leurs biens saisis, annotés et régis par commissaire, M Alibert, prêtre, sa mère, la femme dudit Pierre Alibert, et Marguerite Alibert sa fille, ajournés à comparaître en personne pour être [entendus] à droit [ce que la cour précise plus loin comme signifiant répondre aux conclusions du procureur général du roi et les parties civiles]. Fait au parquet ce 12e septembre 1665 ».

Le jugement final rendu nous est cependant inconnu. On constatera cependant que si un mandat d’amener est aussitôt délivré contre Pierre Alibert et contre son fils François, on se garde bien de faire arrêter le prêtre. Cela serait gênant, voire incongru, surtout en une abbaye jouissant de la juridiction quasi-épiscopale et où les prêtres ne sont même pas entendus et contrôlés par leur impuissant évêque 37. Il est bien dit qu’il devra comparaître par la suite, mais l’on doute qu’il connut alors effectivement les affres d’un emprisonnement réel, tout au plus une mise à l’écart momentanée de sa prébende ecclésiastique, mais on n’en retrouvera cependant aucune trace (en 1670, toujours vicaire, il est présent aux obsèques de sa mère). Il en est de même pour les femmes du clan Alibert : la mère du prêtre, la belle-sœur de celui-ci et ses nièces. Les quatre harpies qui faillirent mettre en pièces et tuer l’épouse Gilhet survivront à leurs coupables emportements.

Bref, tout cela ne fut qu’une virulente échauffourée, survenue un jour sans doute fort chaud et si désespérant de la fin de l’été 1665. Un emportement presque inévitable quand chacun se préparait aux vendanges prochaines, et donc à des rentrées financières fort incertaines puisque la crise viticole avait éclaté avec le début de la décennie, aggravant ainsi les effets de la disparition, dès 1660, d’une bonne partie de la rente oléicole.

Mais un autre procès criminel, bien plus grave encore, sera porté à peine cinq ans après, en 1670, auprès de la Cour montpelliéraine 38, le résumé réalisé pour les besoins de l’inventaire des archives de l’Hérault précisant « Etienne de Barry, maître chirurgien de St-Guilhem, séquestre des biens saisis sur les hoirs (lire héritiers) Carrier, à la requête de Jean André, collecteur, contre Etienne Carrier, un des hoirs, les sieurs Reynes, Larguèzes, Latreilhe et autres, vingt-cinq ou trente [en tout], qui ont empêché, en armes, avec insultes et violences, le produisant de faire le dû de sa charge ».

On était là au bord d’une véritable émeute fiscale. Ce n’était plus en effet un simple pugilat comme en 1665, et les fusils étaient désormais sortis contre deux des plus voraces usuriers de St-Guilhem, cités à de maintes reprises dans les registres notariaux, mais les documents judiciaires relatifs à cette affaire, également consultés, restent hélas presque indigents. Ainsi, après consultation du dossier correspondant, on n’obtiendra que d’assez maigres informations.

Jean André, habitant de St-Guilhem était collecteur des deniers royaux et autres des impositions de l’année 1670 pour les biens que les habitants de St-Guilhem possédaient dans les terroirs voisins d’Aniane et St-Jean-de-Fos. Comme les héritiers de Jean Carrier n’avaient pas payé la somme de 40 livres, Jean André fit saisir les fruits des oliviers d’une de leurs propriétés sise à St-Jean. Il avait alors établi pour séquestre Etienne de Barry, Me chirurgien de St-Guilhem, âgé de 30 ans. Celui-ci alla donc récolter le 1er décembre 1670, les olives saisies en compagnie du personnel nécessaire et qu’il avait loué pour cela.

Ledit Etienne de Barry et ses aides y procédèrent « de grand matin » pour éviter tout désagrément. Malgré l’heure matinale, un groupe d’individus est alors intervenu, mené par Etienne Carrier. Ils étaient en tout 25 ou 30, attroupés et armés de fusils, d’épées et de bâtons, comprenant parmi eux plusieurs notables de St-Jean-de-Fos, et non des moindres, accompagnés d’habitants de cette localité : François Reynes, Angel Larguèze, La Treilhe, viguier dudit St-Jean, autre Larguèze, lieutenant de viguier, Duveil, Chalbo, fils de François, Pierre André, cordonnier, et son fils, Durand, potier de terre, Guibal, Pierre de Pierre, fils d’autre, Dupin, Me chirurgien, etc.

Ils proférèrent alors contre ledit de Barry des paroles injurieuses, le traitant tout d’abord de « Monsieur le coquin », et s’emparèrent des olives déjà cueillies. Ils lui jetèrent des pierres, ainsi qu’au personnel qui l’accompagnaient, et le contraignirent à déguerpir, le menaçant de tirer au fusil.

Comme la tension monta, un coup de fusil fut même effectivement tiré, et ledit de Barry alla ensuite porter sa plainte devant les officiers des ordinaires de justice de St-Guilhem, lesquels firent procéder à information. La présence des grands notables qu’étaient le viguier de St-Jean-de-Fos et son lieutenant éviteront cependant le pire par le rôle modérateur qu’ils ne purent sans doute que jouer.

Hélas, si le maigre dossier conservé aux archives de la Cour des comptes, aides et finances, contient les déclarations de Jean André et d’Etienne de Barry, effectuées devant Mathieu Lèques, lieutenant de viguier en la justice ordinaire de St-Guilhem, le dossier d’information comportant l’audition des témoins et des auteurs de cette voie de fait est inconnu, tout comme les sanctions qui purent être effectivement prises.

Ainsi étaient les temps lointains, aux portes même d’une abbaye de Languedoc, en un monde traditionnellement trop pauvre pour s’acquitter des impositions excessives que le roi levait sur lui, alors même que les ruineux travaux de construction du Canal des Deux-Mers viennent d’être entrepris avec l’année 1664, accroissant le poids de la fiscalité dans une région qui n’en avait alors nul besoin :

payant encore, 30 à 40 ans après, le poids des pestes et des guerres civiles des années 1620-1630, et même, en ce qui concerne St-Guilhem, de l’inondation apocalyptique de 1628 (40 maisons à reconstruire, sols ravinés et lessivés, jardins et prés disparus, etc.)

affrontant maintes nouvelles calamités en tous genres pour devoir subir ensuite, avec les années 1675-1695, de nouveaux désastres (baisse de la rente foncière, révocation de l’Édit de Nantes et famine de 1693)…

IV - Généalogie et histoire familiale des protagonistes de l'affaire de 1665

De multiples familles Gilhet et Alibert vivent au XVIIe siècle à St-Guilhem et forment diverses branches qu’il nous a été parfois impossible de rattacher à un tronc commun malgré de premiers mariages retrouvés dans les années 1570-1605 au notariat de St-Jean-de-Fos. Le notariat de St-Guilhem, attesté vers 1595, n’est en effet connu aujourd’hui qu’à partir de 1604, avec de nombreuses lacunes jusqu’en 1640 (perte d’une partie des registres ou de fragments de registres dressés par Guillaume Montalieu entre 1595 et 1629, Michel Cabanès entre 1605 et 1623, et Pierre Chaulet à partir de 1629).

1) La puissante et influente famille Gilhet-Bertrand

Le couple Gilhet-Bertrand s’est formé vers 1660-1664 comme le montre l’âge approximatif des enfants connus (*). C’est donc un couple récent au moment du pugilat de 1665, et sans doute reproche-t-on aussi au sieur Gilhet d’être allé chercher son épouse en une autre localité puisque les Bertrand sont extérieurs à St-Guilhem, donnant leur nom à un hameau et à un moulin du proche Causse-de-la-Selle, l’une des multiples localités dont l’épouse Gilhet pourrait être originaire.

Nous n’en connaissons pas le contrat de mariage, sans doute passé devant le notaire de St-Martin-de-Londres (archives inexistantes avant 1669), mais un litige de juin 1690 entre Jean Gilhet et l’un de ses deux beaux-frères connus, Jean Sérane, Me cordonnier 39, nous fait savoir que Jean Gilhet était le fils d’Etienne Gilhet, Me pareur décédé ab intestat, et de la première épouse de celui-ci, Françoise Carrier, personnages dont on retrouvera par contre le contrat de mariage filiatif en 1626. Ledit Etienne Gilhet (décédé en 1672) s’étant remarié par la suite (vers 1635) avec Hélix (alias Elisabeth) Bonnet (décédée en 1673), Jean Gilhet était ainsi :

— le frère utérin d’Etiennette Gilhet, épouse dès 1652 de Pierre Delort, corroyeur et ménager,

— le frère consanguin de Françoise Gilhet, née vers 1635, mariée en 1670 seulement (alors dite âgée de 35 ans) avec Jean Sérane, cordonnier de 6 ans son cadet (dit âgé de 29 ans au mariage).

On constatera, ce qui fut fréquemment le cas dans les multiples familles Gilhet de St-Guilhem, des mariages fort tardifs et des écarts d’âge très importants entre conjoints, parfois hors normes. Ainsi, Etienne Gilhet, l’un des fils des Gilhet-Bertrand, se marie en catastrophe en juin 1683 avec Anne Gailhac, alors enceinte de 5 mois et âgée d’environ 23 ans. Son épouse décédant en mars 1692, et alors en charge de plusieurs enfants, il se remarie dès septembre 1692 avec Anne Roussel, une veuve née vers 1636 et donc âgée d’environ 56 ans en 1692, mariée dès 1654 avec le cordonnier Jean Thomas dont elle n’eut aucun enfant. Quant à Pierre Séverac, né en 1717, il épouse en 1741 Élisabeth Gilhet, fille des Gilhet-Gayraud, née pour sa part en 1696, soit plus de 20 ans avant lui. Veuf sans enfant, son épouse décédant en 1753, il se remariera dès 1754 avec Marie Élisabeth Poujol, une jeunesse née en 1727 et dont il aura par contre huit enfants…

Mais ce Jean Gilhet, corroyeur, époux d’Isabeau Bertrand, ne doit pas cependant être confondu avec l’un de ses contemporains et proche-parent, autre Jean Gilhet, dit marchand facturier ou cardeur de laines, pour sa part époux en 1657 de Louise de Lalèque. Ce deuxième Jean Gilhet, dit Philipart, (décédé à 88 ans en 1721) était en effet le fils de Barthélémy Gilhet, époux en 1626 de Florence Poujol, et le beau-frère de Jacques de Lalèque, cousin quant à lui de Pierre et de Jean Alibert.

(*) Au moment de mettre le présent article sous presse, l’acte de mariage des intéressés a pu être retrouvé aux archives municipales de la ville de Montpellier, leur mariage ayant été célébré le 4 mars 1658 en la paroisse Notre-Dame des Tables. L’acte correspondant n’est pas toutefois filiatif mais indique clairement que Jean Gilhet est habitant de St-Guilhem, localité où furent publiées les annonces réglementaires. Le lieu d’origine des personnes présentes (François Bertrand et Pierre Sérane, de St-Jean-de-Buèges) laisse pour sa part entendre que Isabeau Bertrand, habitante de Montpellier, est originaire du val de Buèges ou de ses environs, notamment le Causse-de-la-Selle, localité où existe d’ailleurs un mas dit de Bertrand.

Précisons au passage, pour bien différencier les couples, que Louise de Lalèque testera en 1695 (décédant en 1699), son époux en 1705 (décédant en 1721), alors que les Gilhet-Bertrand testent respectivement en 1694 pour l’époux (avec décès en 1695) et 1699 pour l’épouse (avec décès en 1712).

2) La fortune des Gilhet-Bertrand et les nuisances des tanneries de St-Guilhem

Jean Gilhet époux Bertrand, habitait la paroisse St- Laurent où il exerçait le métier de corroyeur et fut consul de la localité de St-Guilhem dans les années 1660. Il était né vers 1625 si l’on se fonde sur l’âge de 70 ans donné à son décès de 1695, ce qui correspond à peu de choses près à l’année (1626) du premier mariage de son père, Etienne Gilhet, avec sa mère, Françoise Carrier. Son épouse est née pour sa part vers 1630-1632 si l’on se fonde sur l’âge de 80 ans donné à son décès de 1712.

Lors des événements de 1661-1665, c’est donc un quadragénaire sûr de lui, et sans doute déjà financièrement aisé, qui fait procéder à saisie. Son aisance matérielle transparaît dans le compoix de 1675 qui lui attribue neuf articles (propriétés). 40

— n° 322 : une maison de 12 cannes, avec calquiere (tannerie) de 6 cannes 3/8e, et un jardin attenant de 2 dextres, sis à St- Laurent au bord du Verdus, le tout allivré sur la base de 1 livre 4 sols.

— n° 323 : une autre maison, de 17 cannes, dans laquelle il y a un moulin à rusques (écorces de chênes vert broyées pour la fabrication de tannins) et pour lesquels il n’est allivré que sur la base de 2 sols.

— n° 324 à 330 : un pré, une olivette et vigne, une olivette, un jardin, et trois autres olivettes.

Et sans doute faut-il y ajouter, comme nombre de Gellonais, des propriétés extérieures, à St-Jean-de-Fos, Aniane ou Puéchabon, dont nous ignorons parfois le nombre et l’importance exacte, mais dont certaines seront évoquées en 1690 lors du titre clérical constitué pour l’un des fils (cf infra) 41.

Son activité professionnelle, le traitement des peaux, est pratiquée à cette époque à St-Guilhem par une bonne douzaine de concurrents. L’ensemble de ces tanneurs emploie de nombreuses personnes et fait vivre une bonne partie de la population locale. Soit directement à l’atelier, lors des multiples étapes du traitement des peaux. Soit indirectement, en ayant recours aux producteurs d’huile d’olive, aux rusclaires chargés d’écorcer les chênes, aux bûcherons chargés d’apporter du bois de chauffe et aux producteurs de chaux vive. Mais leur activité est la cause d’une pollution chronique et fort grave du Verdus, la petite rivière qui traverse le village et qui en fait une sorte d’oasis au milieu d’un semi-désert karstique. Et cette pollution est si grave, ayant entraîné la mort de quelques personnes et de plusieurs bestiaux, qu’un projet de délibération d’août 1679, non validé en conseil politique ou en conseil général communautaire 42, tentera en vain de chasser les tanneries hors du lieu. Bien évidemment, Jean Gilhet et ses confrères, François Gayraud, le principal visé, ne sauraient se plier à un tel projet qui ruinerait la localité.

Ainsi, courant août 1679, M Pierre André, 1er consul, expose « qu’il est venu à sa notice qu’à la requête de Mr le procureur du roi en la cour de Mr le sénéchal de Béziers, il a fut assigner en ladite cour les corroyeurs du présent lieu qui ont calquieres par-dessus et par-dessous la fontaine commune dudit lieu, le long de la rivière de Verdus, à ce qu’ils soient condamnés à tirer hors ladite rivière lesdites calquieres, vu que ladite rivière sert pour l’abreuvage du bétail ou pour laver les lessives, lesquelles calquieres, ou apprêts des cuirs causent une telle corruption et puanteur, qu’il est impossible que les habitants la puissent souffrir, et que pis, et les eaux ou la chaux qui sortent desdits cuirs, qui servent pour lesdits apprêts, sortant de la calquiere qui est de François Gayraud, va tomber dans ladite fontaine, en sorte qu’à cause de cela lesdits habitants risquent des maladies pestilentielles. Et il est bien plus, c’est que la femme de Fulcrand Maurou et la femme de Louis Hérail [sans doute Claire Bastide, décédée en décembre 1674] en seraient mortes pour avoir lavé leurs lessives dans ladite rivière où la puanteur des cuirs y était pour lors, ensemble des mules et des mulets pour y avoir bu de ladite eau puante ». Le 1er consul demande alors qu’il en soit délibéré pour, conjointement avec le procureur du roi, faire ordonner le retrait des calquieres et faire condamner leurs propriétaires à dommages, intérêts et dépens.

Il est alors décidé (du moins prévoyait-on de le faire) de prendre Me Mandeuille, procureur en la cour du sénéchal de Béziers pour défendre les intérêts de la communauté, pour « demander que lesdites calquieres soient tirées hors ledit lieu de St-Guilhem, vu que leur puanteur qui va fondre tant dans la fontaine commune que dans ladite rivière, à cause de mortalité de personnes, de mules ou mulets, et que pis, elles peuvent causer une peste dans le lieu, et par ainsi la province en pourrait même souffrir, d’ailleurs que les prés et les jardins qui s’arrosent de ladite rivière en pâtissent à cause de la chaux qui sort des cuirs et va le long de ladite rivière ». Mais, faute de validation effective, ce document ne comporte aucune signature finale.

Ce problème de salubrité publique évoqué en 1679 restera récurrent, aggravé par le rejet ici ou là des matières fécales, des urines et des déchets domestiques. Ainsi, le 9 juin 1694 43, les révérends pères dom Maurice Terrin, prieur, dom Pierre Descalllon sous-prieur et syndic, et dom Paul Ventoillac, senior, religieux bénédictins, savent avoir « un petit lopin de terre vaquant à la sortie de leur monastère où l’on jette plusieurs immondices qui causent une grande puanteur aux passants, et d’autant que François Gayraud, Me corroyeur du lieu les a fort souvent priés de lui vouloir bailler cette terre, attendu qu’elle voisine et confronte sa tannerie et qu’il prétend englober dans celle-ci au moyen d’une muraille qu ‘il fera le long de la rue, et par ainsi on n’y pourra jeter aucun immondice et ne sera porté à l’avenir aucun dommage au public ». Aussi, ils lui vendent ce lopin de terre « à nouvel achept et féal perpétuel sous la directe et seigneurie de l’office d’aumônier dudit monastère » moyennant « pour l’entrée » (droit d’accession à la propriété) la somme de 10 livres, payée présentement, et l’usage annuel et perpétuel d’une maille (soit 1/2 denier), payable à chaque jour et fête de la St-André apôtre.

Malgré tous ces vifs problèmes d’hygiène et de salubrité publique, le projet de l’été 1679 restera ainsi un vœu pieux, sans doute émis sous la pression des familles des victimes, mais incompatible avec les nécessités économiques du moment. Aussi, seules les redoutables crues du Verdus de 1681, 1723 et 1725 sauront entraîner, par la destruction répétée des installations manufacturières, la disparition totale, vers 1730-1740, de ces tanneries qui firent longtemps, avec la chaudronnerie, la fortune de nombreux villageois, dont les Gilhet.

3) Les testaments des Gilhet-Bertrand

Les testaments des Gilhet-Bertrand, ainsi que les contrats de mariage ou les titres cléricaux de leurs enfants, révèlent une famille fort aisée, du moins avec la fin du siècle. C’est même-là une famille au demeurant fort originale puisque comportant en 1694 deux militaires et un prêtre à l’époque où la France connaît l’une des plus terribles famines de son histoire (la crise de 1693-1694 emporte environ 1,5 million de personnes dans un royaume d’environ 20 millions d’habitants).

Commençons par le testament de Jean Gilhet, Me corroyeur de St-Guilhem, époux Bertrand, en date du 20 février 1694 44. Il demande tout d’abord sépulture ecclésiastique au cimetière de la paroisse St-Laurent, puis « lègue aux pauvres dudit St-Guilhem toute sa dépouille consistant en habits, chapeau, souliers, chemises et coulets », à distribuer après décès. Il lègue ensuite à Etienne Bouniol, Me cordonnier, la somme de 9 livres ou environ que celui-ci se trouve lui devoir pour reste de la vente de blé (il lui fait grâce de cette créance). Il lègue à Claude Icher, hôte de la Vacquerie, les 30 livres que celui-ci peut lui devoir (même observation). Puis, venant à citer ses enfants mariés, il confirme à Etienne Gilhet, son fils, la constitution faite lors de son contrat de mariage avec feue Anne de Gailhac (il s’agit là d’une première épouse, décédée en 1692 et remplacée la même année par Anne Roussel). De même, il confirme à Françoise Gilhet, sa fille, la constitution dotale faite lors de son contrat de mariage avec Henri André. Puis, citant ses enfants restés célibataires, il lègue à Barthélémy Gilhet « son fils qui est présentement dans les gardes du corps du Roi » la somme de 200 livres, payable à 25 ans ou au mariage. A Jean Gilhet, « aussi son fils, qui est depuis longtemps au service du roi dans ses armées », la même somme de 200 livres, également payable à 25 ans ou au mariage. A Antoine et Anne Gilhet, son autre fils et son autre fille, il lègue encore 200 livres à chacun, aux mêmes conditions. Il désigne enfin comme héritiers universels et exécuteurs testamentaires conjoints : Isabeau Bertrand, son épouse, et Me François Gilhet, son fils, prêtre demeurant à présent à St-Hippolyte (du Fort), à charge de rendre (à leur décès) à qui bon leur semblera.

Jean Gilhet décédera le 21 juillet 1695, paroisse St-Laurent, dit âgé de 70 ans. Lors de son testament, début 1694, il a ainsi deux enfants mariés : Etienne, veuf d’Anne Gailhac, remarié en septembre 1692 avec Anne Roussel, et Françoise, mariée en novembre 1692, avec André Henri, aussi corroyeur. Il a deux autres enfants encore célibataires : Antoine (le cadet, né en 1669, le seul enfant du couple dont le baptême est connu, et qui se mariera en 1694) et Anne (qui se mariera en 1698), mais il a alors deux autres fils aux armées et un autre qui est prêtre.

Les deux fils cités militaires en 1694 seront encore vivants en 1699 lors du testament de leur mère, échappant aux nombreuses guerres de l’époque. L’un, Jean, redevenu civil et dont on ignore le grade aux armées, s’est entre-temps marié à St-Guilhem en 1697, recevant alors de sa mère la moitié des biens de son défunt père, car Etienne n’est plus à même d’avoir des garçons du fait de l’âge de sa 2e épouse, et c’est sur Antoine, marié en 1694, que tentent de se porter les espoirs de descendance mâle. L’autre, Barthélémy, restera par contre militaire, deviendra lieutenant et décédera en 1715 en l’hôtel des Invalides à Paris, un hospice où il séjournait depuis 1711, alors dit marié dans le nord de la France et âgé de 50 ans 45.

Le fils cité prêtre à St-Hyppolite en 1694 sera pour sa part affecté ensuite à la cure d’Aniane, à partir de 1701, et décédera à St-Guilhem en 1747, alors dit ancien prêtre et vicaire d’Aniane.

Le testament d’lsabeau Bertrand, veuve de Jean Gilhet, en date du 28 mai 1699 46, tiendra pour sa part compte d’une partie de ces évolutions et privilégiera un cadet. Elle teste alors dans la maison de Me Armand de Grailhe, viguier (depuis 1681) de St-Guilhem, que tenait alors en afferme ledit feu Gilhet et où elle est détenue malade. Après avoir demandé sépulture ecclésiastique au cimetière de la paroisse St-Laurent, elle lègue à Etienne, Barthélémy, Jean et François Gilhet, ses enfants, 30 livres à chacun. Elle confirme ensuite à Françoise Gilhet, sa fille, épouse d’Henri André, la constitution dotale faite lors de son contrat de mariage, plus 5 sols. De même, elle confirme à Anne Gilhet, autre fille, épouse de Pierre Arnavielhe, la constitution dotale faite lors de son contrat de mariage, plus 5 sols. Puis elle désigne comme héritier universel et exécuteur testamentaire Antoine Gilhet, son autre fils (mais il s’agit là du fils cadet et non de l’aîné, qui est sans descendance mâle).

Marraine en juillet 1699, peu après son testament, Isabeau Bertrand est encore citée dans les registres paroissiaux de St-Guilhem en 1704 (parrainage d’un enfant du couple André-Gilhet). Elle décédera le 29 décembre 1712 à Aniane, localité où l’un de ses fils était prêtre, alors dite âgée d’environ 80 ans, sous le prénom et double patronyme d’Élisabeth Bertrande de Gilhet 47.

4) Des catholiques portés à une dévotion et à une superstition extrêmes

Jean Gilhet et sa femme, Isabeau Bertrand, étaient d’une dévotion extrême, sans doute à l’origine de la vocation religieuse de l’un de leurs fils. En 1679, Isabeau Bertrand, atteinte de graves problèmes visuels, prétend ainsi avoir bénéficié de la grâce d’un miracle à l’occasion du regain de culte alors fait au saint fondateur de l’abbaye. On retrouve pour cela dans les vestiges des archives monastiques de St-Guilhem, à la date du 6 octobre 1679, une curieuse et fort intéressante « attestation de la femme de maistre Gilet (Gilhet), conroyeur (cotée B) » 48 :

L’an 1679 et le 6 octobre … [blanc pour Isabeau Bertrand] femme à Mr [blanc pour Jean Gilhet] tanneur [corroyeur en interligne] et habitante du lieu de S. G. a déclaré aux religieux de l’abbaye du même lieu, à la plus grande gloire de Dieu et honneur du glorieux S. Guilhem, être véritable que lors de l’invention des reliques du même S. qui arriva le mois passé, elle se trouvait affligée d’une fistule lacrimale à un œil qui lui causait de très violentes douleurs depuis [blanc] et lui ôtaient même la faculté de la vue, [un mot illisible] qu’ayant éprouvé sur elle tous les remèdes possibles mais inutilement, et sur le point voulait tester le dernier, qui est le bouton de feu, pour empêcher l’entière perte de la vue, sachant que ce serait [illisible] de ou S. s’étant [deux mots peu clairs], elle fit vœu d’aller faire sa dévotion en son église, et faire célébrer la Ste Messe, s’il plaira à Dieu, par son intercession de lui donner la santé. Et sur le champ, elle s’en alla dans l’église, et [puis] s’étant prosternée devant le sépulcre, elle tira l’emplâtre de dessus son mal, et le jeta dans ce même sépulcre parmi les ruines qu’on tirait. Et, dès l’instant, sa fistule fut guérie et [elle] a retrouvé une parfaite santé sans qu’il paraisse rien depuis, [ce] dont elle rend action de grâce à Dieu et au saint et [elle] a promis de faire faire un tableau qui représente[ra] le S. et sa guérison en [illisible] d’un si grand bienfait, en foi de quoi elle a fait sa marque, ne sachant signer, ce jour et an que dessus ». Elle ne signe pas mais fait une marque ressemblant à une sorte de svastika.

Jean Gilhet, son dévot époux, va même être à l’origine d’un véritable scandale public quand il tentera, en 1687, de faire venir l’évêque de Lodève à St-Guilhem, ravivant ainsi un conflit séculaire et récurrent entre l’abbaye et l’épiscopat (voir annexe 2). Ainsi, dans les archives consulaires de St-Guilhem, parmi les délibérations, contrats, proclamations et comptes de gestion consulaire 49, on retrouve un acte relatif à un conseil général communautaire tenu le 6 mars 1687 après-midi, sur la place publique, et ayant pour objet une pétition clandestine ayant sollicité la venue de l’évêque à St-Guilhem.

Ce jour-là, par-devant Me Jean Peyne, juge en toute la temporalité de l’abbaye, se sont réunis Me Antoine Gros, Etienne Bousquet et Jean Séverac, consuls modernes, ainsi que Me Jacques André, Pierre de Barry et Etienne Lèques, conseillers politiques, assistés du Révérend Père syndic de l’abbaye, de Me Pierre Poujol, lieutenant de viguier, Me Antoine Lèques, prêtre, noble Henry de Beaulac, et d’une cinquantaine de personnes, dont Jean Gilhet Phalipart (l’homonyme du tanneur) et Me Jacques Lalèque, procureur juridictionnel. Pierre Poujol, le greffier, note ainsi que « Par ledit sieur [Antoine] Gros, premier consul, a été proposé (lire exposé) qu’il est venu à sa connaissance qu’on a monopolé une prétendue délibération qu’on fait signer par surprise et de cachette dans les maisons, contraire aux privilèges dont nous jouissons depuis plus de huit cent ans ainsi qu’il se justifie des bulles et transactions que ledit Révérend père syndic nous a exhibées et [dont il a] fait faire lecture d’icelles tout haut par notre greffier, le tout étant retiré après par ledit Révérend père, qui confirment le droit et les privilèges appartenant au seigneur abbé et aux religieux de ladite abbaye, et d’autant que nous sommes de véritables enfants et bons serviteurs de saint Guilhem et de ses successeurs abbés et religieux, il serait expédiant de révoquer la susdite délibération et déclarer que nous voulons suivre la trace de nos pères ou aïeuls dans une affaire de si grande importance et suivant lesdites transactions, requérant l’assemblée de délibérer si on est dans ce sentiment.

Sur quoi, par tous les susdits consuls, conseillers et habitants, unanimement et d’une commune voix a été délibéré et arrêté, sans y avoir aucun contredisant, et attendu la lecture des actes ci-dessus mentionnés, lesquels nous avons approuvés et ratifiés en tous chefs, et déclarons vouloir vivre et mourir les véritables enfants et bons serviteurs de saint Guilhem et de ses successeurs, abbés et religieux, voulant suivre la trace de nos prédécesseurs, révoquant en tant que de besoin la délibération prise et captée par des particuliers habitants, mal affectionnés au bien public, et à l’instant serait survenu Jean Gilhet, Me tanneur, qui a dit que ce qu’il a fait, ça été pour la plus grande gloire de Dieu et non pour choquer les intérêts de Mr l’abbé ni des religieux, mais bien pour demander la confirmation pour toutes les personnes du lieu et les ordres sacrés pour les enfants qui aspireront à la prêtrise.

Lesdits sieurs consuls, sans avoir égard à la déclaration faite par ledit Gilhet ont requis ledit sieur juge de vouloir autoriser la présente délibération, ce qu’il aurait fait et interposé sur tout son décret et autorité judiciaire et s’est signé avec lesdits consuls, conseillers et délibérants qui ont su signer ».

Suivent alors dix-sept signatures en bas de texte, plus six autres sur la page suivante du cahier des délibérations, dont celle du greffier.

5) Alliances matrimoniales et titres cléricaux des enfants des Gilhet-Bertrand

Le dévot Jean Gilhet était avec la fin du siècle un homme riche, administrant un patrimoine de plusieurs milliers de livres qu’il évitait de trop disperser, contraignant ainsi, sauf accident de grossesse prénuptiale, ses enfants à se marier à un âge avancé.

Le 22 juin 1683, quand son fils Etienne, mineur qu’il émancipe pour la circonstance, est contraint d’épouser dans la précipitation la jeune Anne Gailhac, alors enceinte de cinq mois, Jean Gilhet devra néanmoins faire bonne impression 50. Le père d’Anne, Pierre Gailhac, un ancien religieux marié lors de la réforme mauriste et devenu bourgeois, émancipe à son tour sa fille et se contente en effet de donner 400 livres pour tous droits paternels et maternels. Autre Pierre Gailhac, un religieux, alors prieur de Ceyrac et frère de ladite Anne, ajoute cependant 300 livres en numéraire, payables en trois fractions égales, plus 100 livres en meubles, habits, nippes et bijoux, déjà retirés par le fiancé (un garde-robe de bois noyer, un bois de lit en noyer, un habit d’estamine de Tours, avec son jupon de camelot rouge, quatre chemises de toile de maison et, enfin, une bague en or). Le père d’Etienne, Jean Gilhet, rajoute alors, en sus des 400 livres déjà accordées pour que le fils puisse travailler à son profit : un muid de vin rouge pur, avec les barriques, un matelas de laine avec traversin de plumes, une garniture de lit en toile rousse fine, quatre linceuls, une douzaine de serviettes, deux nappes, six pièces d’étain fin (trois plats et trois assiettes), plus une bague en or avec une pierre verte. Les futurs époux s’accordent alors mutuellement 200 et 100 livres d’augment dotal 51, ce qui correspond alors à St-Guilhem à la moyenne des sommes accordées dans les familles aisées.

Ladite Anne Gailhac décédant en mars 1692, et Etienne étant alors en charge de plusieurs enfants, il se remariera dès septembre 1692 avec Anne Roussel, veuve de Jean Thomas, passant pour cela contrat de mariage à Aniane avec l’assentiment verbal de son père 52. Cette nouvelle épouse est alors une veuve fort âgée qui est née vers 1636 et qui est donc âgée d’environ 56 ans en 1692 (si l’on se base sur les 75 ans donnés au décès de 1711). Celle-ci, s’était mariée dès 1654 avec le cordonnier Jean Thomas (décédé peu après son pieux testament de fin 1686) dont elle n’eut aucun enfant et dont elle était la principale héritière.

Elle apporte ainsi en 1692 à son nouvel époux un ensemble de créances détenues par son défunt premier mari et qui représentent la fort coquette somme de 1 023 livres, presque une fortune 53. Ultérieurement, elle testera en faveur des filles de premier lit de son second mari.

Le 6 août 1690, Jean Gilhet, alors au faîte de sa puissance, s’offre même le luxe de donner la coquette somme de 1 600 livres en biens fonciers à un autre fils, François, devenu religieux 54

Ainsi, sieur Jean Gilhet, Me tanneur de St-Guilhem, « a dit que son fils, Me François Gilhet, a étudié aux bonnes lettres et particulièrement la Ste Théologie. Étant à présent au séminaire de St-Hippolyte, et étant advenu aux ordres des quatre mineurs, celui-ci prétend et aspire venir aux ordres sacrés de sous-diacre et de prêtrise ». Le fils étant absent, le notaire Pierre Poujol faisant pour lui, le père donne alors une pièce de terre en olivette, de 1 sétérée 2 quartes 5 dextres, et vigne, de 1 sétérée 1 pannière, sise à Aniane au ténement du Clavelhé ; une olivette et vigne sise à Puéchabon aux Costes d’Hérault (2 sétérées en tout) ; une chambre garnie, suivant la condition de prêtre, dans sa maison d’habitation à St-Laurent, et une olivette et vigne à St-Guilhem, aux Moulisses (3 sétérées en tout), le tout à charge pour le fils de renoncer à tous autres droits.

Le lieutenant Pierre Poujol (lieutenant en la justice ordinaire, et par-là adjoint du viguier, personnage à ne pas confondre avec le notaire homonyme), pris pour expert avec les personnes de Me Jacques André et Barthélémy Thibaut, de St-Guilhem, âgés de 55 et 52 ans, ont estimé le tout à la valeur de 1 600 livres et pouvant porter pour le moins 100 livres de rente annuelle, quitte de toute charge.

Dit religieux à St-Hippolyte-du-Fort en 1690-1692, François Gilhet signera après le 7 février 1701 les actes du registre paroissial d’Aniane. Il remplace alors dans cette proche vicairie Pierre Gailhac, natif de St-Guilhem, prieur de Ceyrac (Gard) nommé momentanément à Aniane le 24 juillet 1699 55. Les liens familiaux entretenus avec les Gailhac furent manifestement à l’origine de cette nomination. Etienne Gilhet, frère de François, était en effet, par son premier mariage avec Anne Gailhac, le beau-frère dudit Pierre Gailhac. Celui-ci, fils d’autre Pierre Gailhac, ancien religieux, et de Jeanne Bonniol, né vers 1650, fut chanoine de Notre-Dame de Bonheur (avant 1671), puis prieur de Ceyrac (1676). Après son passage à Aniane, il retournera à Ceyrac où son presbytère sera incendié en 1703 par les insurgés cévenols. Malade en 1723, il sera suppléé par un secondaire, et décédera le 3 mai 1730 à Montpellier, alors dit âgé de 80 ans 56. François Gilhet décédera pour sa part à St-Guilhem le 11 mars 1747 (paroisse St-Laurent), alors dit ancien curé d’Aniane.

Par contre, le 19 novembre 1692 57, quand il s’agira de préparer le mariage d’une fille, Françoise, avec Henri André, corroyeur de son état, le père Gilhet se révélera curieusement plus pingre et même remarquablement retors, faisant réapparaître dans les clauses du contrat le vieux litige qui l’oppose depuis des lustres au clan Alibert. Ainsi, le père Gilhet donne seulement 150 livres de son chef et 50 livres en bled ou en vin, cette fourniture en nature étant payable à consommation du mariage. Mais, si les 150 livres en numéraire sont payables aux Pâques prochaines, elles sont surtout à prendre et à se faire payer au sieur Antoine Gros, greffier consulaire, ou Dlle Marguerite Alibert, sa femme (impliquée dans l’affaire de 1665), comme héritiers de feu Me Jean Alibert, prêtre, oncle de celle-ci pour des clauses contenues dans un contrat obligataire passé chez Me Larguèze, notaire de St-Jean-de-Fos (date non précisée).

Le père Gilhet, du consentement de Me François Gilhet, prêtre, son fils, ajoute alors 100 autres livres que le fils payera à sa sœur : 50 livres dans un an et 50 livres l’an d’après. Il précise que si le fils ne pouvait payer, il le ferait cependant pour lui, sans doute conscient qu’il a trop donné à son dit fils en 1690, au détriment des autres enfants.

Le père Gilhet ajoute ensuite 50 livres du chef de la mère, payables à la fin de ses jours, plus six linceuls toile de maison, six serviettes, deux nappes, une bague en or, un crochet en argent valant 18 livres, un déshabilloir en bois de noyer avec serrure et clé, le tout payable à consommation. Etienne Gilhet, frère, ajoute pour sa part 6 livres pour l’achat d’un cotillon de la couleur qui plaira, payable à solennisation. De plus, Françoise Gilhet, femme de Jean Sérane, Me cordonnier, tante de la fiancée, ajoute pour sa nièce six cuillers d’étain, payables à consommation. Enfin, l’augment dotal que s’accordent les futurs mariés reste très ordinaire (100 et 50 livres), contrairement au mariage d’Etienne en 1683 où l’on était allé jusqu’au double (200 et 100 livres).

Le 10 août 1694, lors du mariage d’Antoine avec Marguerite Gayraud 58, le contexte matrimonial est alors très particulier puisque l’une des plus cruelles famines de tous les temps s’est désormais emparée du pays tout entier, et que même les plus riches peinent parfois à joindre les deux bouts. Marguerite Gayraud, orpheline de père et mère, apporte cependant à son futur époux 700 livres en numéraire qu’elle a devers elle, et 100 livres en nippes, en son propre nom. Mais le père Gilhet, faute de récoltes satisfaisantes, n’a plus en 1694 autant d’aisance qu’auparavant, se limitant à donner à ce nouveau fils qui doit se marier 200 livres payables à la fin de ses jours, quatre setiers de bled, un demi muid de vin rouge avec son tonneau, quatre linceuls de toile de maison, deux nappes, six serviettes et un bois de lit neuf, payables à la solennisation, le vin à la récolte prochaine. La mère du futur époux, Isabeau Bertrand, ajoute cependant 50 livres payables au décès, et l’augment dotal entre futurs époux reste élevé avec 200 livres réciproques.

Le mariage d’Anne en 1698 avec Pierre Amavieilhe, simple Me pêcheur, survenu une fois le père décédé, se situe encore quant à lui dans une bonne moyenne (400 livres de dot en tout, dont 50 de la mère, 300 livres de François et 50 de Jean) 59.

Par contre, le 7 octobre 1697 60, aux lendemains de la terrible crise de 1693-94, Jean Gilhet fils, ancien militaire redevenu civil, fait un fort beau mariage sur le plan financier en épousant la Dlle Anne Coulet, fille du défunt notaire de Pompignan, qui lui apporte alors près de 2 000 livres de dot (dont 1 200 livres sur droits paternels, 300 livres du chef de la mère, le tiers de l’augment dotal de 1 000 livres gagné par sa mère sur le prédécès du père, soit 333 livres 6 sols et 8 deniers lui revenant, plus 30 livres pour un habit, etc.)

Bref, une fortune affichée peu ou prou au fil des décennies. De quoi susciter bien des jalousies dans une localité aussi pauvre que pouvait bien l’être, ce qu’elle restera toujours, le village de St-Guilhem.

6) Des personnalités déroutantes d'individus volontairement collecteurs d'impôts d'Église, de droits seigneuriaux et d'impôts royaux

Mais qui donc était, sur le plan du caractère, cet intraitable et si riche Jean Gilhet qui a vu dès 1665 les Alibert être à deux doigts de tuer son épouse, tout cela parce qu’il avait fait procéder à saisie sur des troupeaux ?

Jean Gilhet, homme que l’on sait dévot, tout comme sa femme, n’est pourtant pas apparemment un monstre. Il est devenu père d’un prêtre et a laissé partir deux autres fils au service du roi, et cela sans monnayer des tiers pour les faire remplacer comme tant d’autres personnes nanties étaient tentées de le faire (cf. notre étude en cours sur les Gellonais et l’armée). Il a légué ses vêtements de riche bourgeois aux pauvres du lieu et a fait rémission de dettes à des tiers.

Mais la richesse attire toujours à la fois admiration et haine des plus pauvres, surtout si elle s’accompagne de l’arrogance et de la fatuité propres à bien des grands de ce monde. Et l’homme sans doute haïssable qu’est Jean Gilhet ne retiendra pas pour autant la leçon cuisante de 1665 puisqu’il continuera sur la fin de ses jours à jouer les collecteurs de droits d’Église (la dîme) et de droits féodaux (les usages) pour le compte du monastère, véritable propriétaire des sols.

Ainsi, le 25 avril 1686, au monastère de St-Guilhem 61,les Révérends Pères dom Joseph Sort, sous-prieur, dom Jean Perrin, dom Charles Merle, dom Joseph Vailhassy, syndic, et dom François Dufesc, tous religieux profès de la Congrégation de St-Maur, ordre de St-Benoît, faisant le corps du chapitre du monastère dudit St-Guilhem, baillent à titre d’arrentement au sieur Jean Gilhet, marchand tanneur, habitant aussi de St-Guilhem, le droit de dîmes du prieuré et bénéfice de St-Martin de Castries, en quoi qu’il consiste et puisse consister, sous la réserve de la dîme du camenc et des dîmes qui sont dans le taillable dudit St-Guilhem dépendant dudit bénéfice (le bail ne porte ainsi que sur les fermes caussenardes de St-Martin, Azirou et Ferrussac).

Cet arrentement est conclu pour quatre années et quatre récoltes, prises et perçues, qui commenceront à prendre cours à la prochaine toison. Pour prix de cet arrentement, ledit Gilhet sera tenu de payer chaque année aux dits Révérends Pères, ou à leur syndic, la somme de 620 livres en trois payes égales de 206 livres 13 sols 4 deniers chacune, à chaque fête de Pâques, à chaque 1er jour d’août, et à chaque fête de la Noël. La première paye est échue depuis les Pâques dernières, les Révérends Pères disant en avoir été payés par ledit Gilhet, ce de quoi ils le tiennent quitte. Ledit Gilhet sera tenu pendant cette afferme de faire apporter tous les ans aux Révérends Pères six charges de paille à ses frais et dépens, portables à l’abbaye. Lesdits Révérends Pères seront aussi tenus de bailler au dit Gilhet un membre dans leur château de Ferrussac 62 et une partie de l’hiere (aire de battage) pour pouvoir faire la levée desdites dîmes, le tout étant fait et récité dans la salle du chapitre, en présence des sieurs Antoine et Joseph Desfours, résidants au dit St-Guilhem.

Peu après, le 16 décembre 1686, toujours au monastère de St-Guilhem 63, les Révérends Pères dom Antoine Cabanel, prieur, dom Joseph Sort, sous-prieur, dom Jean Perrin, dom Charles Merle, dom Joseph Vailhassy, syndic, dom François Dufesc et dom Paul Ventoulhac, tous religieux prêtres profès de la Congrégation de St-Maur, ordre de St-Benoît, suivant délibération prise en leur chapitre, baillent à titre d’arrentement à Jean Gilhet (Me corroyeur, cf. acte qui précède et cf. nouveau bail de 1691 ci-après) et à Mathieu Gayraud, Me cardeur, de St-Guilhem, le droit de dîme et le droit de quint que les Révérends Pères ont au tènement des Baissures, terroir de St-Guilhem, pour y prendre et percevoir les fruits, conformément aux précédents fermiers, sous la réserve des droits seigneuriaux.

L’acte, fait et récité dans la salle du chapitre, en présence de Pierre Vidal, de St-Jean-de-Fos, et de Jean Rouvayrol, Me boulanger, d’Aniane, est conclu pour cinq années à commencer aux Pâques prochaines, moyennant la rente de 320 livres par an et deux charges de paille que les fermiers seront tenus de faire apporter chaque année aux dits Révérends Pères, les 320 livres payables à raison de 160 livres à chaque fête de Pâques et 160 livres à chaque fête de la St-André Apôtre.

Jean Gilhet se verra renouveler la confiance des moines le 30 septembre 1691, date où, toujours au monastère 64, les Révérends Pères dom Maurice Terrin, prieur, dom Pierre Descallon, sous-prieur, dom Jean Magnian, dom Pierre Marque, et dom Gaspard Chalas, tous religieux, prêtres profès de la Congrégation de St-Maur, ordre de St-Benoît, faisant et composant le chapitre du monastère dudit lieu, suivant délibération prise par eux en leur chapitre, baillent à Jean Gilhet, Me corroyeur, et à Pierre Delort, ménager, tous deux de St-Guilhem, le droit de dîme et le droit de quint que lesdits Révérends Pères ont au ténement des Bayssures, terroir dudit St-Guilhem, pour y prendre et y percevoir les fruits conformément aux précédents fermiers, sous la réserve des autres droits seigneuriaux.

Ce nouvel acte, fait et récité dans la salle du chapitre, en présence de Me Antoine André, prêtre et collégiat en l’abbaye, et de Nicolas Poujol, praticien, de St-Guilhem, est conclu pour cinq années, à compter des Pâques prochaines, et pour 330 livres et deux charges de paille à apporter au monastère, dont 60 livres payées présentement, 105 livres aux Pâques prochaines et 165 livres à la St-André prochaine de 1692. Pour les quatre autres années, il est convenu de payer la moitié aux Pâques et l’autre moitié à la St-André. Les Révérends Pères bailleront chaque année aux dits fermiers deux pagelles de vin. Les fermiers solidairement caution l’un de l’autre, et un seul pour le tout, sans division ni discussion.

Aux rentrées financières procurées par sa tannerie et par ses propriétés foncières, Jean Gilhet ajoute ainsi de substantiels revenus en se faisant fermier des droits du monastère.

Or, si la collecte des impôts royaux était alors imposée aux riches bourgeois sans que l’on demande leur avis, devenant ainsi des collecteurs forcés (quitte à se faire remplacer sur le terrain par des hommes de main), la perception des droits d’Église (la dîme) et des droits féodaux (les usages) s’effectuait par contre par un arrentement faisant toujours appel à un volontaire agissant de son plein gré, en toute liberté contractuelle. Aussi, quoique l’homme de 1694 est à même de révéler sa commisération et son altruisme comme le montre si bien son testament, passé il est vrai en des temps fort difficiles (et donc sujet à repentir de l’intéressé pour ses fautes passées), celui des années précédentes, et surtout celui de 1665, capable de pousser un prêtre aux limites du meurtre, n’était peut-être pas un saint…

Les Gilhet des diverses familles de ce nom sont en effet des personnages récurrents de l’histoire fiscale gellonaise des XVIIe et XVIIIe siècles, occupant à eux seuls des dizaines de pages (et des centaines d’occurrences) du relevé exhaustif des archives notariales et des archives consulaires que nous avons mené à terme pour la période 1680-1720.

Cette famille offre même l’un des rarissimes cas de levée volontaire de l’impôt du roi avec l’homonyme du Jean Gilhet dont nous parlions précédemment en la personne d’autre Jean Gilhet, dit Phalipart, son cousin, Me cardeur de son état et époux Lalèque en 1657. Ainsi, le 4 avril 1690 65, à St-Guilhem, les consuls parviennent à avoir recours à un collecteur volontaire de la taille, ce qui est fort exceptionnel dans l’histoire fiscale de la localité.

Pour cela, le sieur Jean Gailhac, sieur de Ceriguas (ou Sérigas), François Gruat et Etienne Sérieys, consuls régents de St-Guilhem, assistés de Fulcrand André, Guillaume Rigal, Jean Salles, François Gayraud, Barthélémy Lèques et Barthélémy Villaret, conseillers politiques, en conséquence de l’offre faite par Jean Gilhet, Me cardeur, de St-Guilhem, de prendre volontairement à faire la levée de l’imposition royale dudit St-Guilhem, au pied de 14 deniers par livre, suivant les instructions délibérées par Nos Seigneurs des États (de Languedoc), lui baillent la collecte de ladite imposition royale au pied de 14 deniers par livre (soit 14 deniers pour 240 deniers, soit 6 %), à charge que ledit Gilhet et sa caution, ci-après nommée, seront tenus de faire livre net et d’acquitter toutes les impositions dont ils seront chargés, sans aucune reprise.

Sieur Etienne de Barry, Me chirurgien, se porte caution, et les consuls remettent au dit Gilhet l’imposition royale et municipale de St-Guilhem, contenant 214 parcelles (il s’agit du nombre de contribuables et non du nombre d’articles fonciers ou parcelles de terrain), signée par les consuls et conseillers qui ont su le faire, et paraphée par Mr Me Jacques Gailhac, sieur de Clamouse, lieutenant de juge en toute la temporalité de l’abbaye dudit St-Guilhem. Cet acte est dit fait et récité en la maison du notaire en présence d’Etienne Bouniol, huissier (au sens de portier), et de Nicolas Poujol, de St-Guilhem. Ledit Sérieys, dernier consul, et lesdits Lèques et Villaret, conseillers, ne savent alors signer.

7) Les Gilhiet, des gens qui s'associent avec de lointains confrères

Le 21 octobre 1687, l’un des fils des Gilhet-Bertrand, Etienne, s’associe par acte notarial avec un confrère d’Albi 66.

Ainsi, ce jour-là, sieur Etienne Gilhet, Me tanneur, de St-Guilhem, et sieur Charles Crozes, aussi Me tanneur, habitant de la ville d’Albi, disent avoir fait société entre eux selon les pactes et conditions suivantes. Le sieur Gilhet met dans le fonds la quantité de 251 quintaux d’écorce de chêne vert pour le prix de 426 livres, plus la somme de 506 livres de marchandise, le tout revenant à 932 livres. Au contraire, le sieur Crozes met dans ce fonds la somme de 632 livres reçue présentement par le sieur Gilhet dans sa tannerie de St-Guilhem. Cette association est faite pour deux années commencées à compter de ce jour. Lesdits associés ne pourront rompre cette société qu’à la fin des deux années et appelleront pour lors le sieur Jean Crozes, marchand de la ville d’Albi, pour voir procéder au partage que les experts qui seront pris par eux en feront. Par ailleurs, pacte est accordé que ledit Gilhet sera tenu de fournir sa tannerie, avec les meubles et outils nécessaires, sans pouvoir en prétendre aucun profit, comme aussi toute la chaux qu’il faudra pour « l’habillage de leur négoce ». En considération de cela, ledit sieur Crozes lui laisse la colle, la bourre, les têtes et jarrets, cédés au profit dudit Gilhet. Tous les autres frais qu’il conviendra de faire pour leur société seront faits à frais partagés, le tout étant dit fait et récité en la maison du notaire Pierre Poujol, en présence dudit sieur Jean Crozes, et de sieur Fulcrand André, de St-Guilhem.

8) Les Gilhet, des gens d'une coupable impulsivité pouvant aller jusqu'au crime

Bien que victimes de l’incident fiscal de 1661-1665 qui les a opposés aux Alibert, les Gilhet-Bertrand sont aussi une famille vindicative dont l’un des fils, ancien militaire, n’hésitera pas, pendant l’été 1703 à poignarder l’un des jeunes gens de St-Jean-de-Fos qui chapardaient du raisin, pour se désaltérer, dans l’une de ses vignes, comprise entre les moulins de Brunan et ceux de Clamouse 67.

Ainsi, le sieur Jean Gilhet fils, tanneur de St-Guilhem (époux Coulet en 1697), sera accusé en 1703 d’avoir blessé d’un coup de couteau à la poitrine le jeune Etienne Deleuze, 22 ans (pour 24 effectifs), de St-Jean-de-Fos. Celui-ci, fils d’un cordonnier de même prénom, fut en effet surpris le 24 août 1703, en fin de matinée, en compagnie d’autres jeunes gens de son village, en train de chaparder pour se désaltérer du raisin dans la vigne dudit Gilhet sise au rocher du Pan, face à la source de Font Caude. Si la victime, dite assassinée selon les propos de son père, survivra néanmoins à ses blessures et se mariera par deux fois, en 1715 et 1730 (cf. BMS de St-Jean-de-Fos), ledit Jean Gilhet disparaîtra par contre ensuite, sans ce que nous sachions ce qu’il est devenu, sans doute alors condamné aux galères.

C’est donc à une famille certes pieuse, mais pour le moins impitoyable envers les contribuables comme envers les chapardeurs, que l’on a affaire à St-Guilhem dans les années 1660-1720, époque où la famille Gilhet, outre le fait qu’elle défraye la chronique, est omniprésente dans toutes les archives que nous avons pu consulter.

9) Le patrimoine d'un tanneur concurrent de St-Guilhem en 1691

On se rapportera à l’inventaire des biens d’un autre tanneur de St-Guilhem, Barthélémy Trinquier, témoin avec son père des incidents de 1665, pour se faire une idée, même approximative, car manifestement sous-évaluée en 1691 par l’intéressé lui-même, des mobiliers et objets professionnels d’un corroyeur de la fin du XVIIe siècle vivant alors à St-Guilhem.

Ainsi, le 13 septembre 1691, Barthélémy Trinquier, Me corroyeur de St-Guilhem, époux Thibaut, alors malade, dicte son testament et dresse l’inventaire détaillé de ses biens 68, décédant dès le 23 septembre 1691 (paroisse St-Laurent), alors dit âgé de 60 ans. Après avoir demandé sépulture au cimetière de la paroisse St-Laurent, il confirme à Pierre Trinquier, son fils, la constitution dotale faite lors du contrat de mariage avec Marie Jaudon (Poujol, notaire), et à Catherine Trinquier, sa fille, la constitution dotale faite lors du contrat de mariage avec Jean Maury (Poujol, notaire). Venant ensuite à ses enfants encore célibataires, il lègue à Anne, Françoise et Fulcrand Trinquier, ses autres enfants, la somme de 100 livres à chacun, à prendre en biens fonds ou en argent, au choix de son héritière, payables à 25 ans ou au mariage. Pour tout cela, il désigne comme héritière universelle et exécutrice testamentaire Isabeau Thibaut, sa femme, et veut que l’inventaire de tous ses effets soit mis en couche dans le présent testament.

Il déclare ainsi avoir dans sa maison d’habitation :

— tout d’abord, deux cuves de bois servant à son métier de corroyeur, à demi usées, dont une garnie de peaux, contenant quinze [peaux de] vaches, mais qu’il n’a pas encore payées 69 ;

— ensuite, un fond de chaudron de cuivre monté de brique et pouvant peser quinze livres, de grandes tenailles de fer pour sortir les peaux des creux, deux chevalets de bois servant à racler les peaux, deux grands couteaux de rivière et un revers, deux grands tabliers, bois de noyer, servant à son métier, deux valets de fer, deux paumelles avec son liège et six paumelles bois noyer, deux lunettes de fer fort usées, une boissette de cuivre ;

— une grande table en bois de noyer, avec ses deux grands bancs, le tout fort usé, et une demi-douzaine de chaises garnies de bore, demi-usées ;

— un placard bois noyer, affiché (encastré) à la muraille, contenant une demi-douzaine de linceuls, trois nappes et une douzaine de serviettes, le tout à demi-usé ;

— un cremal de fer attaché à la muraille, une pele (pelle ou poêle) de fer, deux lampes (une de laiton, une de fer) ;

— un lit de bois de noyer fort usé, avec sa paillasse, matelas, couverture de laine et deux linceuls, entouré d’un garniement de cotonnade, le tout demi-usé ;

— quatre plats et dix assiettes, deux écuelles, une salière, une peinte (pinte) et une fèuillette, le tout en étain, un chaudron de cuivre tenant deux seaux d’eau, un petit chaudron tenant un seau d’eau, un bassinoir de cuivre, un réchaud de fer, une bassine de fer, quatre pots, six plats, six assiettes et deux cruches, le tout de terre, une broche de fer, deux petits landiers de fer, une poêle ;

— plus dans la chambre un autre coffre de bois noyer, demi-usé, y ayant dedans son linge et celui de sa famille, un grand archibanc sans rien dedans, un lit bois noyer fort usé, garni de sa paillasse, de deux linceuls et une couverture de laine, le tout fort usé ;

— une maie à pétrir le pain, fort usée, un tamis, une table pour apporter le pain au four, un tinel de terre ;

— plus cinquante quintaux environ d’écorce de chêne, non encore payés 70, et cinquante quintaux de foin ou d’herbe ;

— une jarre de terre pouvant contenir quinze mesures d’huile, mais sans rien dedans, une petite jarre tenant six orjols, sans rien dedans ;

— un âne gris, fort vieux 71, et un pourceau ;

— et finalement deux tonneaux de demi-muid, sans rien dedans.

Tout cela étant énuméré minutieusement, ledit Trinquier déclare ne pas avoir d’autres effets en son [nom] propre (soit le reste des biens de la maison appartenant à sa femme ou à son fils). Mais jarres et tonneaux des Trinquier sont-ils aussi vides que cela ? Quant aux Gilhet, au vu des susdites dotations faites aux enfants, on imaginera leur demeure un peu plus luxueuse…

La personnalité et la richesse matérielle des Gilhet étant globalement appréciées à travers les multiples actes cités ci-dessus, il convient de présenter leurs ennemis irréductibles, les Alibert.

10) Le clan Alibert

Comme les Gilhet, les Alibert sont l’une des vieilles familles de la localité. Ils ont déjà donné fin XVIe et début XVIIe siècles des religieux avec le moine Jacques Alibert, official de l’abbaye en 1599, et Barthélémy Alibert, prieur de St-Jean-de-Fos en 1626 72.

Comme biens des familles peu ou prou influentes de la localité, ils comptent ainsi, selon les époques, plusieurs religieux en leur sein. Mais, comme pour les Gilhet, nous ne nous perdrons pas cependant dans les arcanes des méandres des généalogies, parfois encore aux origines obscures, des multiples familles de ce nom sur St-Guilhem.

Les protagonistes de l’affaire de 1665, cités dans la procédure à leur encontre, et qui seront les seuls Alibert auxquels nous nous intéresserons ici, sont :

— Me Jean Alibert, prêtre et vicaire de St-Barthélémy, lequel cessera d’exercer peu avant les premiers textes connus (1687) du registre paroissial de cette église signés André (voir ci-après son testament et son acte de décès de 1692) ;

— sa mère, sans que ses prénom et nom soient connus dans les pièces judiciaires, mais que nous savons être Marie Granier (son père, autre Jean Alibert, étant vraisemblablement alors défunt, cf. infra) ;

— Pierre Alibert, frère de Jean, époux Vigouroux ;

— Catherine Vigouroux, épouse de Pierre (décédée en 1677 St-Laurent à 53 ans, veuve, le décès antérieur de l’époux n’étant pas connu) ;

— François, Marguerite et Marie Alibert, leurs enfants, neveux de Jean.

Nous n’avons hélas pas trace du contrat de mariage du couple Alibert-Vigouroux, l’épouse étant manifestement originaire d’une autre localité que St-Guilhem, mais on retrouve néanmoins

— le 23 octobre 1616, le contrat de mariage filiatif entre Jean Alibert, praticien, et Marie Granier, fille d’un défunt lieutenant de bayle de St-Guilhem 73.

— le 3 mars 1670 (paroisse St-Laurent), l’inhumation de Marie Granier, veuve Alibert, en présence de Jean Alibert, fils et vicaire de St-Barthélémy, ainsi que de Jean Gilhet, dit Phalipart, neveu (par alliance puisque Louise de Lalèque, épouse en 1657 dudit Jean Gilhet, marchand facturier, était fille de Catherine Granier, sœur de Marie) ;

— le 6 mai 1677, le contrat de mariage 74 de Marguerite Alibert (une sœur ou cousine de même prénom étant citée célibataire en 1692), avec Antoine Gros, natif de Vissec, lequel deviendra greffier consulaire de St-Guilhem mais décédera précocement dès 1693 ;

— le 13 juillet 1679, le contrat de mariage 75 de Marie Alibert (son père alors décédé) avec Jean Villefranque.

Lors de l’affaire de 1665, lesdites Marguerite et Marie sont sans doute toutes deux d’assez jeunes filles, devenues furies par mimétisme familial et par effet de meute, vraisemblablement adolescentes à l’époque des faits. Mais nous n’avons aucun moyen de connaître leur âge, celui-ci n’étant pas donné au mariage ni au décès. Marie Alibert épouse Villefranque décède en effet en 1729 sans que nous disposions d’un âge donné par l’acte. De même, Marguerite Alibert veuve Gros décède en 1733, également sans précision d’âge. Seule, Marguerite Alibert, autre nièce du prêtre Jean Alibert, citée en 1692, décède célibataire en 1742, alors dite âgée de 80 ans dans l’acte mortuaire.

On ignore par contre ce que François Alibert, leur frère, est devenu. Sans doute s’est-il installé à Montpellier, n’étant plus en odeur de sainteté à St-Guilhem, une fois amené avec son père dans les prisons de Montpellier. Ainsi, en 1692, Marguerite Alibert, épouse Gros, donne procuration à sieur Pierre Alibert (fils possible de François), Me tailleur d’habits de Montpellier, pour agir, comme héritière de son défunt oncle, le prêtre Jean Alibert, contre le sieur Colondres, Me de faïence à Montpellier, demeurant au faubourg St-Guilhem 76.

Selon le compoix de 1675, et quoique ne figurant pas parmi les indigents, les Alibert (dont Jean Alibert époux Bastide et son fils, autre Jean, époux en 1670 de Catherine Montagné) ne sont pas particulièrement riches sur le plan foncier :

— un certain Jean Alibert est tout au plus propriétaire des articles 122 à 126, f° 9 R et V (une maison à St-Laurent qui sera dévastée par la crue de 1681 77 deux olivettes, un jardin et une autre olivette) ;

— un autre Jean Alibert, le prêtre de St-Barthélémy, est propriétaire des articles 138 à 140, f° 10 V (une maison, cazal et côtes à St-Laurent, également ravagée par la crue de 1681, une vigne avec mas découvert, et une olivette) ;

— enfin, un troisième Jean Alibert, manifestement le père du précédent, est propriétaire des articles 295 à 298, f° 22 R et V, avec erreur de numérotation et mention en marge que l’une de ces parcelles est déjà portée au compoix de Jean Alibert prêtre (une maison à St-Laurent et le dessus d’une autre, le bas appartenant à Etienne de Barry, une olivette, une cazal, une vigne et mas découvert, déjà cités au n° 139, une autre olivette).

Bref, pas de quoi rouler sur l’or les années de misère, c’est-à-dire les années de calamités (dont le gel des oliveraies), surtout quand venait le temps de payer les impôts alors prélevés par un monarque qui ignorait la détresse de ses sujets, et dont nul représentant de la province siégeant aux États ne savait alors modérer les appétits fiscaux…

Triste époque que voilà où les grands de ce monde se livraient également au népotisme, à la simonie et au détournement de fonds publics, à l’exemple du célèbre Fouquet, un ministre que l’on venait alors d’arrêter peu de temps avant, en 1661. Et voilà que le roi voulait en 1665 une flotte nouvelle pour s’en aller guerroyer contre l’Espagne, et qu’il réclamait donc toujours plus d’impôts…

Certes, le roi ne faisait-là que réclamer son dû, une dot colossale de 500 000 écus qui ne lui avait jamais été payée. Mais les temps sont durs pour les plus humbles, impitoyables même, et les Alibert, révulsés sans doute par tant d’iniquité, explosent avec l’année 1665…

Le testament de Me Jean Alibert montre cependant que la famille, quoique peu dotée de terres à St-Guilhem, mais sans doute en dispose-t-elle à St-Jean-de-Fos, Aniane ou Puéchabon comme nombre de Gellonais, est assez aisée, du moins en 1692. Ainsi, le 10 juillet 1692, Me Jean Alibert, se disant prêtre et ancien vicaire de St-Barthélémy, teste à St-Guilhem, alors malade, et décédera dès le surlendemain, le 12 juillet 78, après avoir demandé sépulture dans l’église paroissiale St-Barthélémy, où il sera effectivement inhumé. Son mortuaire, sans mention d’âge, avec en marge une mention en latin datée du 13, sera signé de Frère Maurice Terrin, prieur et official du monastère. Le texte en français stipule que « le 12 juillet 1692, à huit heures du matin, mourut Maître Jean Alibert, ancien vicaire perpétuel de la paroisse de St-Barthélémy, après avoir reçu tous les sacrements et le lendemain, 14 dudit mois (lire 13), il fut enseveli par toute la communauté et chapitre de l’abbaye de St-Guilhem, suivant l’ancienne coutume mise en pratique, à 7 heures. Le chapitre et communauté de l’abbaye accompagnés des Pénitents firent faire la levée du corps [plusieurs mots illisibles, il semble écrit : et les Pénitents le portèrent en droiture] à l’église de St-Barthélémy où, après avoir chanté la Grande Messe, il frit inhumé au milieu du presbytère, derrière le grand autel, par nous soussigné, et toute la communauté présente, aussi bien que MM les consuls ». Lors de son testament préalable, il confirme tout d’abord à Marie Alibert, sa nièce, femme de Jean Villefranque, la constitution dotale faite lors du contrat de mariage, plus 5 sols. Il lègue ensuite à Marguerite Alibert plus jeune, autre nièce, la somme de 400 livres, un habit de serge de la valeur de 12 livres, et un déshabilloir de bois noyer de 8 livres, mais à condition de se départir au profit de son héritière à nommer de tous ses droits paternels et maternels. Ces 400 livres sont dites payables en argent ou biens fonds, avec du bon, du moyen et du faible en matière de rendements, au choix de son héritière, lors de son mariage ou du retrait de la maison, le reste après décès. Il ajoute à cela une chambre au-dessus et à-côté de sa maison pour en jouir jusqu’à mariage ou sa vie durant « si elle ne fut pas dans le dessein de se marier », cette chambre revenant de plein droit à son héritier. Puis, il désigne comme héritière universelle et exécutrice testamentaire : [autre] Marguerite Alibert, sa nièce, femme du sieur Antoine Gros, le tout étant fait et récité en présence de Me Louis Poujol, prêtre et vicaire de la paroisse St-Laurent, Me Guillaume André, nouveau prêtre et vicaire de St-Barthélémy, et d’autres personnes, le testateur ne pouvant signer « à cause d’une grande débilité qui lui est survenue au bras droit ».

Mais le caractère entier et querelleur du prêtre est-il peut-être plus important en 1665 que sa fortune réelle ou supposée. Certes, en tant que prêtre, il ne peut que s’apitoyer sur le sort des plus démunis, si nombreux au village, ne serait-ce qu’en raison des principes de la charité chrétienne qu’il tente, comme tout homme d’Église, d’inculquer à ses ouailles. Cependant, tout laisse entendre qu’il éprouve de la haine pour les Gilhet et que sa commisération pour les pauvres ne saurait tout expliquer, son attitude brutale de 1665 allant bien au-delà de ce qu’un prêtre peut penser et est autorisé à dire comme à faire…

Un prêtre qui frappe une femme mariée et qui la traite de putain, de charogne et de coquine (salope), voilà en effet un vocabulaire peu châtié et une attitude pour le moins inhabituelle chez un homme d’Église. Les Alibert ne figurent pas en effet parmi les gens commodes du village. Ainsi seront, avec la fin du siècle, les caractériels enfants de Fulcrand Alibert et de Claire Cabanès, quand une certaine Catherine Alibert, célibataire, et son beau-frère, Charles Gayraud, veuf d’une sœur de Catherine (Jeanne Alibert, qu’il avait épousée en 1649), tentent bien de s’accorder ensemble et de vivre avec des neveux ou des nièces. La cohabitation devient vite explosive ou du moins impossible…

Tout commence le 19 juin 1681 devant le notaire de St-Jean-de-Fos 79, choisi sans doute en raison du récent décès du notaire de St-Guilhem. Jeanne Alibert, épouse de Charles Gayraud, teste alors et fait ainsi donation de deux setiers de blé aux « pauvres honteux et nécessiteux », ajoute une olivette à son mari en sus de l’augment dotal accordé au mariage, cède diverses petites choses à ses sœurs, Agnès et Catherine, et cède une terre à Jeanne Sérane, sa nièce, fille de ladite Agnès et d’Etienne Sérane.

Son héritier est alors son mari, à charge de nourrir Catherine dans sa maison. Dès le 21, dans un acte modificatif, elle supprime par contre tout don à Agnès et à Jeanne, et cède une terre à Catherine, non sans avoir stipulé que sa donation aux pauvres concernait « les plus honteux et nécessiteux » au cas où l’on s’aviserait d’être trop généreux envers les autres. Jeanne décédera un an après le 11 juin 1682 (paroisse St- Laurent), âgée de 55 ans selon l’acte.

Le reste, si nous n’avons pas raté un épisode de ce feuilleton à rebondissements multiples en quelque autre localité, se poursuit devant le notaire de St-Guilhem le 18 février 1690 quand Charles Gayraud teste à son tour. Après avoir cité son frère, Etienne Gayraud, il lègue tous ses biens à ladite Catherine Alibert qui le console sans doute depuis longtemps déjà de la perte de Jeanne, son épouse.

Le 23 octobre 1701, devant le notaire de St-Jean-de-Fos, Catherine et Charles font tous deux donation entre vifs de leurs biens au couple Béral-Sérane à condition de les loger, nourrir, etc., (voir contrat de mariage du 19 juin 1695 de Jeanne Sérane). Mais, le 8 décembre 1702, à St-Guilhem, l’impossibilité de vie commune entraîne l’abandon de la donation de 1701. Le 28 janvier 1703, les dits Gayraud et Alibert font alors donation entre vifs à Louis Gayraud, leur neveu, fils d’Etienne. Puis, le 10 février 1704, l’impossibilité de vie commune entre Louis Gayraud et Catherine Alibert, simple parente par alliance (belle-sœur de son oncle), au demeurant criblée de dettes, entraîne la renonciation à la totalité de la donation de 1703, et par là diverses ventes effectuées par ladite Catherine les 26 et 27 février 1704. Enfin, le 14 février 1705, quelques années avant son décès de 1709 (60 ans), survient une nouvelle donation par Catherine Alibert à Jeanne Sérane épouse Béral. Le moins que l’on puisse dire c’est que le clan Alibert est fort compliqué à suivre comme à vivre…

Bref, un caractère chicanier, propre aux Alibert, qui n’est peut-être pas étranger aux événements de 1661-1665, des travers de personnalité qu’une situation économique et financière catastrophique ne pouvait alors qu’exacerber.

- Annexes -

1) Prix et salaires vers 1660-1680, gestion de la province et crises frumentaires, bibliographie :

Le livre de raison (livre de comptes) de Pierre Lézan, bourgeois de St-Hippolyte, nous éclaire sur la culture de la vigne et de l’olivier aux pieds des Cévennes dans le 3ème quart du XVIIe siècle. Son mémoire des travaux consacrés à ses cultures pour l’année 1675 a été publié dans l’ouvrage Documents de l’histoire de Languedoc (Toulouse, Privat, 1969, p. 198-199). On y apprendra notamment que la journée de travail d’un ouvrier agricole ou d’un bûcheron est alors payée seulement 6 sols (soit 3 livres pour 10 jours à raison de 1 livre égale 20 sols).

Le Journal de voyage en Languedoc de John Locke en 1676-1679 (Montpellier, Presses du Languedoc, 2005), donne cependant pour la région, du moins pour la ville de Montpellier, des salaires un peu plus élevés. On en déduira toutefois (cf. notre chapitre de présentation des revenus et des prix dans notre ouvrage en cours sur la vie quotidienne à St-Guilhem vers 1700) que les revenus annuels de la majeure partie de la population de St-Guilhem sont alors de l’ordre de 50 à (exceptionnellement) 80 livres par an, du moins en ce qui concerne les brassiers, astreints à de longues périodes de chômage, à comparer aux 100 livres par an du revenu procuré par le titre clérical du fils Gilhet (revenus de ses biens propres, hors revenus d’Église, telle la dîme, le service curial ou les dons gratuits des fidèles).

On se rapportera utilement à l’ouvrage de John Locke pour connaître le mode de fonctionnement des États de Languedoc et la manière dont les impôts étaient calculés et répartis. Sur la gestion administrative du Languedoc par les Intendants du roi à la fin du règne de louis XIV, on consultera également l’ouvrage de Robert Poujol, Basville, roi solitaire du Languedoc, Intendant à Montpellier de 1685 à 1718 (Montpellier, Presses du Languedoc, 1992). Sur les mécanismes pouvant mener à des famines d’une exceptionnelle gravité comme celles de 1693-1694 et 1709-1710, on lira l’ouvrage de Michel Lachiver, Les années de misère, la famine au temps du Grand Roi (Paris, Fayard, 1991).

2) Les rapports de l'abbaye de St-Guilhem avec l'évêque de Lodève

Le scandale public provoqué en 1687 à St-Guilhem par Jean Gilhet n’est que la réminiscence épisodique d’un litige fort ancien opposant les abbés de ce monastère aux évêques de Lodève.

L’évêque de Lodève est en quelque sorte interdit de séjour à St-Guilhem depuis des accords survenus au Moyen-Âge, au XIIIe siècle. Ceux-ci accordaient à l’abbé un privilège de juridiction quasi-épiscopale qui ne sera supprimé qu’à la veille de la Révolution de 1789 et qui interdisait à l’évêque l’exercice des visites épiscopales. Quelques évêques, jaloux de leurs prérogatives, se feront bien ouvrir manu militari et de temps à autre les portes du monastère et des églises de St-Guilhem, mais ce sera là un cas exceptionnel, connu au XVIIe siècle, mais en aucun cas au XVIIIe, période où chacune des parties respectera, fusse à contrecœur, les droits de l’autre.

Dom Maurice Terrin, religieux à St-Guilhem, écrit ainsi le 28 juillet 1692 : « De quatre vint six Evesques qu’il y a eu a Lodeve, y compris le dernier, Mr l’Abbé de Phillippaux, il n’y a que 7 Evesque qui nous ayent contesté nostre droit et l’affure a esté toujours indecise, de sorte que nous sommes en possession de ce droit depuis St (saint) Guilhem qui nous l’a obtenu [ce qui est faux, ce privilège étant nettement postérieur] et notre nouveau Evesque m’a dit que, lorsqu’il y aura les bulles, il l’examinera ». L’abbé Léon Vinas, auteur au XIXe siècle d’une histoire du monastère de St-Guilhem, rapporte qu’en 1650, le prieur étant averti que l’évêque de Lodève se proposait de faire sa visite épiscopale à St-Guilhem, avait interdit sous peine d’excommunication aux prêtres des deux paroisses de recevoir celui-ci et d’obéir à ses ordres. Mgr François de Bosquet ne vint qu’en 1652, trouva portes closes, et s’en retourna. Ses successeurs immédiats, Roger de Harlay de Cesi (1657-1669) et Jean Armand de Rotundis de Biscarras (1669-1671), semblent s’être désintéressés du problème (Léon Vinas, Visite rétrospective à Saint-Guilhem-du-Désert. Rééd. Lacour, Nîmes, 1991, p. 124-125. Les latinistes se rapporteront également aux Annales Gellonenses de dom Sort 80).

Or, en 1680, le vieil et récurrent litige, pourtant arbitré entre l’évêché et l’abbaye dès le lointain XIIIe siècle, refit surface sous l’épiscopat de Charles Antoine de La Garde de Chambonas. Le nouvel évêque de Lodève (1671-1690) essaya à nouveau, comme l’avait tenté vainement son prédécesseur de 1652, d’aller contre les anciens privilèges du monastère et de visiter les églises paroissiales du lieu : « Il fit enfoncer les portes (ce que son prédécesseur n’avait osé faire), et trouva les églises dépouillées de leurs ornements. Les habitants s’étant cachés dans leurs maisons, il fut obligé de s’en retourner. Le syndic du monastère porta plainte au viguier royal de Gignac. L’affaire fut portée au parlement de Toulouse et on obtint des lettres royales défendant à l’évêque de renouveler ses tentatives » (Léon Vinas, op. cit., p. 215).

Mais, si l’évêque fut désavoué par les autorités après son coup de force de 1680, il sut néanmoins trouver dès l’année suivante sa revanche. Un vieux religieux de l’abbaye, Frère Roques, devenu sous-prieur (né vers 1601 et décédé en 1682), se permit en effet en mai 1681, à St-Jean-de-Fos, de se substituer au prêtre et vicaire local pour procéder, malgré les vives protestations de celui-ci, à l’inhumation de Magdelaine Gay, morte le 24. Me Paul Séverac, promoteur en l’évêché (lire procureur de l’officialité), en référa aussitôt à Mgr de Chambonas 81. La réponse du prélat ne se fit pas attendre, interdisant le 18 août 1681 aux moines l’exercice des fonctions curiales dans tout le diocèse, de célébrer les grandes messes et autres offices divins dans les églises paroissiales sans son expresse approbation écrite, et les menaçant d’excommunication en cas de récidive…

En effet, si les accords du XIIIe siècle faisaient de St-Guilhem une sorte d’Église dans l’Église, au titre du privilège de juridiction quasi-épiscopale qui lui fut alors octroyé (supprimé seulement à la veille de la Révolution), ces accords ne concernaient que le Val de Gellone au sens le plus étroit, c’est-à-dire l’abbaye et les deux paroisses du village. Or, si St-Jean-de-Fos était depuis toujours un prieuré de l’abbaye, l’évêque y avait néanmoins seul pleine et entière autorité, et la sépulture des laïcs ne concernait ainsi que le prêtre de l’église paroissiale, en aucun cas un moine, fut-il sous-prieur ou prieur de l’abbaye. C’était là, au demeurant, une belle réponse du berger à la bergère, strictement faite ejusdem farinae, de la même farine, que celle des moines…

Certains habitants, dont le corroyeur Jean Gilhet, voulurent cependant en 1687 faire venir l’évêque, mais une assemblée générale décida de s’en tenir aux anciens usages et de défendre les droits du monastère. En 1692, dom Maurice Terrin, constate ainsi que le débat et le litige avec l’évêque restent entiers…

Il faudra attendre 1709-1734 pour que l’on accepte, mais avec des réserves certaines, la présence d’un évêque dans la localité 82.

« L’an 1734 et le 21 du mois d’octobre, vers les 4 heures du soir, Monseigneur l’évêque de Lodève partit de St-Jean-de-Fos, où il avait fait sa visite [épiscopale], y ayant été reçu par le Révérend Père prieur de l’abbaye dudit St-Guilhem comme il en avait été prié, et l’avait promis au dit Révérend Père prieur, lequel, touché de ce que le peuple de son exemption de la vallée de Gellone, à présent St-Guilhem-le-Désert, n’avait pas reçu depuis 25 ans [soit depuis 1709] le sacrement de la confirmation, avait supplié Monseigneur l’évêque de vouloir bien la donner dans l’église abbatiale, ce qu’il lui promit en des termes pleins de bonté et même d’amitié. Ledit seigneur évêque étant arrivé vers 6 heures du soir à la porte du bourg de St-Guilhem, ayant à sa suite son grand vicaire, [et] le Révérend Père dom Antoine Barrescut, supérieur des bénédictins de St-Bauzile de Nîmes, le susdit Révérend Père prieur et official de l’abbaye l’y reçut à la tête de Messieurs les consuls et de quelques habitants, lui ayant témoigné le plaisir que lui, la communauté et tout le bourg recevaient de l’honneur de sa présence. Et ledit seigneur évêque ayant répondu en des termes les plus polis et les plus honnêtes, le Père prieur et officiai le conduisit prendre de la jeunesse du bourg qui était sous les armes et suivi d’un grand nombre d’habitants à l’abbaye. Ledit seigneur évêque n’ayant d’autre marque extérieure de sa dignité que sa robe violette et ses croix, à la porte de laquelle abbaye se trouvait toute la communauté des religieux et MM les curés de St-Laurent et St-Barthélémy qui le saluèrent très respectueusement. Le susdit seigneur évêque soupa dans l’abbaye et y coucha avec toute sa suite et tout son équipage, les Révérends Pères faisant agréablement toute la dépense.

Le lendemain 22 du susdit mois, vers les neuf heures du matin, le Révérend Père prieur et officia alla donner le bonjour à Mgr l’évêque dans la chambre où il avait couché et, l’ayant prié de vouloir bien aller à l’église abbatiale où le peuple de l’exemption l’attendait pour recevoir de ses mains pontificales la confirmation, il partit presque sur le champ. La cérémonie commença par une messe basse que ledit Seigneur évêque célébra, n’ayant pour les officier que les religieux bénédictins, savoir le Révérend Père supérieur de Nîmes, pour prêtre assistant, revêtu d’une chape, le Révérend Père supérieur de l’abbaye pour diacre et le Révérend Père dom Nabes, revêtus de tuniques ou dalmatiques.

La messe finie, Mgr fut prié de dire un mot au peuple présent pour sa consolation, ce qu’ayant accordé, il s’avança vers le balustre du sanctuaire d’où il parla debout avec une force, une éloquence et une érudition admirables. Tout ce qu’il dit regardait la confirmation et était instructif Après l’exhortation, il donna la confirmation, sans examen ni demande quelconque, à tous ceux qui lui furent présentés par le Révérend Père prieur et official et par MM les curés de St-Laurent et de St-Barthélémy.

Puis, le seigneur évêque se retira à sa chambre sans donner la bénédiction épiscopale, n’ayant durant son séjour interrogé MM les curés et même sans être entré dans aucune église du bourg, celle de l’abbaye exceptée, dans laquelle, comme il a été dit, il célébra la messe basse et donna la confirmation.

Fait et enregistré dans la salle du chapitre de ladite abbaye ce 5ème novembre 1734, en présence de Etienne Henry et Pierre Lèques, habitants dudit St-Guilhem, soussignés avec le Révérend Père prieur et official et ses religieux, avec MM les curés et MM les consuls et habitants, et de moi Jean Poujol, notaire royal et apostolique dudit lieu, requis et soussignés ».

Suivent de nombreuses signatures de religieux du monastère, plus celles d’André, curé de St-Laurent, Albe, curé de St-Barthélémy, Poujol, curé de St-Martin [de Castries], Boissière, 1 consul, André, consul et une simple marque pour Jean André, dernier consul, etc.

Le compte-rendu de la visite effectuée vers 1709 à St-Guilhem par l’évêque, visée par ce texte de 1734, reste cependant inconnu, le notariat de St-Guilhem présentant aujourd’hui une fâcheuse lacune entre novembre 1706 et janvier 1710 pour cause de perte de registre.

En 1784, une bulle pontificale et des lettres patentes, délivrées à la demande de Jean Félix Henri de Fumel, abbé commendataire de St-Guilhem depuis 1781, et qui était en même temps évêque de Lodève depuis 1750, mettront un terme à cette incongruité du droit d’Église, l’abbaye de St-Guilhem perdant son indépendance à l’égard de l’évêque.

3) Droits de douane à St-Guilhem vers 1700

Source : Notariat de St-Guilhem, affermes du corretage (octroi) et du pulvérulage des 29 avril 1701 et 27 décembre 1705 (Arch. dép. Hérault, 2 E 4 / 359 et 360, Pierre Poujol, notaire)
Fig. 4 Source : Notariat de St-Guilhem, affermes du corretage (octroi) et du pulvérulage des 29 avril 1701 et 27 décembre 1705
(Arch. dép. Hérault, 2 E 4 / 359 et 360, Pierre Poujol, notaire)

Notes sur les droits de douane :

— transit des animaux (menu cheptel) allant à la montagne (transhumants extérieurs à la localité) : 5 sols pour 100 têtes de bétail.

— la localité dépendant fortement de l’extérieur, car ne produisant pas la totalité de ce qu’elle consomme en dehors de l’oléiculture, véritable seule richesse du massif, il n’est pas prévu que certains produits soient exportés. Quoique cultivés en grand nombre sur des sols calcaires pourtant inadaptés, les châtaigniers semblent suffisamment productifs pour que l’on ne prévoie à l’opposé aucune importation. Les seules céréales qui sortent alors de St-Guilhem sont celles des fermes de la montagne, le village étant contraint d’acquérir à l’extérieur ce qu’il consomme.

— 1705 (modification du tarif de 1701) : pailles et foins ; l’acheteur paye 6 deniers/quintal s’il achète à l’intérieur, l’étranger paye pour sa part 1 sol/quintal. Closses (déchets) d’olives : les habitants ne payent pas mais les étrangers payent désormais 2 deniers/carte.

Notes

1.On retrouvera sur le réseau Internet, sur le site Gallica de la Bibliothèque nationale de France, l’ensemble des appréciations portées par le juriste Boucher d’Argis père sur la fiscalité du XVIIIe siècle dans son ouvrage « Code rural ou maximes et réglemen[t]s concernant les biens de campagne» publié en 1774 (Tome 1er, chapitre XVII, De la taille royale, p. 105-111).

2.Arch. dép. de l’Hérault, 2E 4 / 361, f° 69,31 mars 1711, Pierre Poujol nore, Reconnaissance féodale pour les RP contre M Pierre Poujol. L’acte fait référence à des reconnaissances anciennes et obsolètes passées en 1490, 1525, 1556 par de lointains prédécesseurs.

3.Le compoix CC 1 de St-Guilhem (Ibid., 170 EDT) est communément daté de la fin du XIVe siècle, mais nous semble néanmoins nettement postérieur. Les compoix CC 2 à CC 4 sont datés du XVe siècle et sont parfois fragmentaires.

4.C’est de cette époque (1612) que l’on datera, par les éléments matrimoniaux ou les mutations qu’il contient, le compoix CC 5 (Ibid), improprement dit de la fin du XVIe siècle.

5.Les compoix CC 6 et CC 8 de 1675 et 1748 (Ibid.) sont séparés par un compoix CC 7, dit de la fin du XVIIe siècle, qui semble être un brouillon de celui de 1748. Ils sont suivis par un compoix CC 9 de 1722, dit cabaliste, qui ne concerne pas en fait la localité de St-Guilhem, mais qui concerne, par erreur archivistique, un tout autre village. Les compoix cabalistes consistaient à tenir compte de la valeur des meubles et cabaux des particuliers (meubles, cheptels, etc.), mais sont aujourd’hui inconnus à St-Guilhem quoique attestés par une correspondance d’époque.

6.Locke (John) : Carnet de voyage à Montpellier et dans le sud de la France, 1676-1679. Traduction de Marie Rivet. Montpellier, Presses du Languedoc, 2005, p. 75. Sur la gestion des intendants de la 2ème moitié du siècle en Languedoc, on se rapportera à deux ouvrages : – Chartier (Jean-Luc A.) : Henri Daguesseau. Montpellier, Presses du Languedoc, 1988 ; – Poujol (Robert) : Basville, roi solitaire du Languedoc. Montpellier, Presses du Languedoc, 1992.

7.Frêche (Georges) : Toulouse et la région Midi-Pyrénées au siècle des Lumières. Paris, Cujas, 1974, notamment p. 493 le chapitre XVII relatif au prélèvement fiscal.

8.Voir notamment Émile Appolis : « Les seigneurs du diocèse de Lodève », Cahiers d’histoire et d’archéologie, 7ème et 8ème cahiers, 1947, p. 154-165 et 223-234.

9.Voir notre ouvrage spécifique sur les Gailhac sieurs de Clamouse, Cahiers d’Arts et Traditions rurales, n° 17, 2006.

10.Arch. dép. Hérault, archives de la Cour des comptes, aides et finances de Montpellier, B 23764,27 mars 1675.

11.Arch. dép. Hérault, EDT Lodève, CC 28-29, à partir du f° 184 V du CC 28 en ce qui concerne St-Guilhem, document faisant l’objet d’une autre de nos communications, spécifique à ce compoix et au terroir de St-Guilhem au début du XVIIe siècle (Cahiers d’Arts et Traditions rurales n° 16, 2006).

12.Arch. dép. Hérault, archives communales 170 EDT, CC 6, 1 MI 408 R 1. Ce compoix comporte, contrairement aux compoix antérieurs, une table de calcul de la valeur des biens qui sera reconduite à la virgule près en 1748, celui-ci étant dressé « sur le pied de la table de l’ancien compoix». Le compoix de 1612 (CC 5) de St-Guilhem était beaucoup plus rudimentaire (sans table connue, et sans modulation apparente des biens répertoriés), et sans doute s’est-on inspiré en 1675 de l’exemple de St-Jean-de-Fos où, dès 1610, procède-t-on à d’importants travaux de modulation.

13.On en déduira ainsi qu’une maison allivrée 8 sols et 4 deniers (estimation de compoix, soit 100 deniers) correspond à une maison valant 100 livres après déduction d’un tiers pour entretien, soit une valeur initiale de 150 livres pour la totalité des trois tiers de cette maison.

La luxueuse maison avec pigeonnier du notaire étant estimée 1 livre 1 sol 6 deniers (soit 258 deniers en valeur allivrée) et chaque tranche de 100 deniers d’estimation de compoix revenant à une valeur initiale de 1,5 livre par denier d’estimation, on en déduira que cette maison a une valeur initiale de 258 X 1,5 = 387 livres, soit près de 5 ans des salaires d’un ouvrier agricole rémunéré 80 livres/an.

14.Arch. dép. Hérault, EDT Lodève, CC 28-29 déjà cité. Voir notre étude détaillée « Le compoix du diocèse de Lodève (1626-1633) et l’occupation de l’espace rural à St-Guilhem le Désert et St-Martin de Castries au début du XVIIe siècle » dans les Cahiers d’Arts et Traditions rurales n° 16, 2006.

15.Arch. dép. Hérault, 2 E 4 / 358, f° 14 V, Pierre Poujol, nore, 1er juillet 1683, Déclaration pour Dlle Jeanne de St-Jullien contre M Jacques Fumée. La seigneurie des Baux, acquise par les Desfours en 1637, est en effet purement honorifique et est incluse, avec tout le village de St-Jean-de-Buèges et d’autres localités des environs, dans la baronnie de Pégairolles-de-Buèges. Voir à ce sujet notre ouvrage sur les Gailhac, famille de St-Guilhem apparentée en 1638 aux Desfours (Cahiers d’Arts et Traditions rurales n° 17, 2006).

16.Ibid., 2 E 4 / 359, f° 71, 18 avril 1697, Pierre Poujol, nore, Procuration pour les RP.

17.Ainsi est-il décidé le 18 janvier 1717 de procéder à la répartition de « l’indemnité que Sa Majesté a la bonté d’accorder cette année à cette communauté à cause du dommage causé par la sécheresse sur tous les grains et fourrages de l’année dernière, conformément à la relation de MM les commissaires qui pleurent en ce lieu pour ce fait» (Ibid., archives communales 170 EDT, BB 2).

18.Les élus, mais aussi les habitants qui ont participé aux délibérations sont responsables à cette époque sur leurs deniers personnels des décisions prises, et toute levée d’impôt doit être préalablement autorisée par les autorités de tutelles, même pour des travaux urgents de voirie. Des procès retentissants déchirent la localité de St-Guilhem fin XVIIe siècle au sujet de décisions malencontreuses prises par les consuls du moment et certains délibérants.

19.Arch. dép. Hérault, Archives communales 170 EDT, BB 1, gestion 1695-1696.

20.Le trésorier de la Bourse de la province n’est pour sa part rémunéré qu’à raison de 2 deniers par livre, mais il brasse par contre des sommes bien plus considérables, prélevées dans les 2 500 communautés du Languedoc.

21.Arch. dép. Hérault, Archives communales 170 EDT, BB 1, délibération du 13 avril 1680.

22.Arch. dép. Hérault, 2 E 4 / 357, f 3, Pierre Poujol, nore. 29 juin 1690, Accord portant dette pour Sr Marc Frère contre Jacques Roussel.

23.Certains hommes d’Église ont adressé au roi de sévères remontrances, notamment après les tragiques crises de 1693-1694 et 1709-1710. Mais la célèbre Lettre de Fénelon à Louis XIV, trop pamphlétaire et trop accusatrice, au demeurant anonyme, n’aurait pas été réellement transmise à son destinataire, mais seulement à son épouse morganatique, Mme de Maintenon…

24.Arch. dép. Hérault, Archives de la Cour des comptes, aides et finances de Montpellier, B 4-1 n° 4589 pièce 47.902.

25.Il en était jadis comme aujourd’hui des prêtres comme de tous les humains, et certains hommes d’Église étaient capables de toutes sortes d’emportements et d’égarements. On retrouvera ainsi aux archives de l’Hérault (réf. G 3668) une très intéressante affaire relative à la plainte déposée en 1743 par Marie Gouttes, femme de Paul Ramond, habitante du village d’Aspiran, en Biterrois, contre M Granier, prêtre d’Aspiran, lequel, outre les injures classiques dont la gent masculine en mal d’arguments accable fréquemment les femmes (putain, garce, gueuse, etc.), s’est laissé aller devant témoins à la frapper, à lui jeter des pierres, et à la menacer d’un couteau (cf. article récemment publié dans la revue du Cercle de généalogie de Languedoc).

26.Le lecteur pouvant éprouver quelques difficultés pour bien percevoir le sens de l’ensemble de ce rapport médical, on donnera ci-après sa retranscription en français moderne : « Nous, Etienne de Barry, Maître chirurgien du lieu de St-Guilhem, certifions que aujourd’hui, neuvième jour du mois de septembre, à six heures du matin, nous avons été appelés pour aller panser et médicamenter Isabel (sic) Bertrand (Isabeau, alias Hélix, doit se traduire non par Isabelle mais par Élisabeth), femme de Jean Gilhet, Maître corroyeur dudit lieu, et que, nous étant transporté dans sa maison, nous avons trouvé ladite Isabel couchée dans son lit, laquelle, se plaignant d’avoir été battue et excédée (importunée au sens de frappée) de plusieurs coups, sur quoi, l’ayant exactement visitée (consultée), nous avons trouvé une petite contusion à la tête, sur l’os pariétal du côté senestre, de quoi il s’en serait ensuivi une fièvre violente, ce qui nous a obligé à lui tirer du sang, jugeant lesdits coups et meurtrissures comme étant faits par coup de poings, pierres et autres choses semblables, en foi de quoi nous avons signé le présent rapport fait à St-Guilhem ce 9ème septembre 1665. De Barry».

27.Ce deuxième Jean Gilhet, cousin du premier, n’est certes pas cité dans la procédure, mais mérite néanmoins d’être signalé. Il est en effet le beau-frère de Jacques de Lalèque, un cardeur de St-Guilhem momentanément emprisonné à Lodève pour s’être maladroitement porté caution dans le recouvrement d’impôts de l’année 1661 (voir plus loin).

28.Jacques de Lalèque était par sa mère, Catherine Granier, le cousin des frères Pierre et Jean Alibert, fils de Marie Granier, tous deux impliqués avec leur famille dans l’affaire de 1665 et dont le premier était chargé de faire la levée des tailles en 1661. Précisons au passage que ce Jacques de Lalèque, époux en 1658 de Suzanne Larguèze, était le beau-frère de Jean Gilhet, dit Phalipart, époux en 1657 de Louise de Lalèque. Jacques de Lalèque testera en 1694, alors veuf, et décédera en 1710, alors dit âgé d’environ 80 ans, soit une naissance théorique vers 1630 (en fait 1638 selon la procédure rappelée ici).

29.On constate qu’il est fait état dans la procédure de l’existence d’un registre paroissial des baptêmes, mariages et sépultures (BMS) tenu en 1638 et encore existant en 1665. Il n’en est hélas rien de nos jours puisque les parties aujourd’hui conservées des registres BMS, ne sont connues qu’à partir de 1668 (St-Laurent) et 1687 (St-Barthélémy), d’où une perte sévère pour l’histoire démographique, économique et sociale, et par-là généalogique, des populations urbaines et rurales de St-Guilhem.

30.On constate ainsi l’absence de délibérations consulaires en série BB (administration communale) avant 1676, ainsi que celle de pièces comptables en série CC (finances, impôts, comptabilité) pour les années 1661-1665.

31.Arch. dép. Hérault, 2 E 4 / 351, f 309, Pierre Poujol, nore (l’acte étant écrit de la main de son fils cité en témoin, autre Pierre Poujol, futur notaire de St-Guilhem en 1683).

32.La perte est sévère puisque une mule ou un mulet, équipé de son bât et autres ustensiles, valait alors le prix d’une petite maison de 2 à 3 pièces.

33.Afin d’éviter de trop longues répétitions nous ne reprendrons ici que le résumé des dépositions et non leur texte intégral, au demeurant parfois confus.

34.Les âges donnés à cette époque sont, sauf rare exception, approximatifs, très peu de personnes étant à même de savoir exactement quand elles sont nées et de faire le calcul correspondant.

35.La particule est à cette époque fréquemment mise devant le patronyme des femmes, surtout pour les familles ayant un certain statut social. Elle n’indique en rien la noblesse de la famille et doit tout au plus être considérée comme un terme signifiant fille d’untel.

36.Guillaume Gailhac était le fils cadet d’un roturier, Jacques Gailhac, viguier de St-Guilhem (qui décédera en 1672), et de Magdelaine de Desfours (fille posthume de noble Louis de Desfours, seigneur du Coulet tué au siège de Montauban). Il émigrera en 1674 à St-Pargoire, fief de l’abbé commendataire de St-Guilhem, localité où il deviendra viguier, se mariera, et fera souche. Son frère aîné, Jacques, sieur de Clamouse, sera viguier de St-Guilhem jusqu’en 1681, et deviendra auditeur en la Cour des comptes, aides et finances de Languedoc, accédant alors à la noblesse de robe avec le début du XVIIIe siècle. Leur oncle, Pierre Gailhac, un ancien religieux devenu sieur de Sérigas par son mariage avec Jeanne Bonniol, est alors l’un des bourgeois du village. Un autre oncle, Guillaume, s’est pour sa part installé dès 1629 à Navas, paroisse St-Martin de Carcarès à Gignac (voir notre étude sur les Gailhac, op. cit.).

37.Voir en annexe 2 quelques éléments relatifs à la juridiction épiscopale et au privilège dérogatoire dont bénéficiait le monastère de St-Guilhem.

38.Arch. dép. Hérault, Archives de la Cour des comptes, aides et finances de Montpellier, B 4-1 n° 4591 pièce 47.689.

39.Ibid., 2E 4 / 357, f0 1, Pierre Poujol, nore, 15 juin 1690, Accord portant dette pour Jean Sérane contre Jean Gilhet.

40.Ibid., 170 EDT CC 6, compoix de 1675, avec version microfilmée 1 MI 408 R 1, f° 24 V et f° 25 R. Un Jean Gilhet est désigné comme indicateur lors de la confection de ce compoix de 1675 afin de montrer au géomètre et à l’estimateur où se situent les moindres parcelles du terroir, mais le texte ne précise pas s’il s’agit de Jean Gilhet, cardeur, ou de Jean Gilhet, corroyeur.

41.Le compoix d’Aniane de 1642 (Ibid., 10 EDT, CC 15), portait ainsi une vigne à Etienne Gilhet, père de Jean.

42.Ibid., 170 EDT BB 1. Nous avons entrepris pour la période 1680-1725 un relevé exhaustif de toutes les archives consulaires de St-Guilhem, parallèlement à notre relevé de tous les actes du notariat local. Ce relevé des archives consulaires, effectué principalement pour les séries BB et CC, de base, se poursuit cependant au-delà de 1725 pour les archives de diverses séries, et porte le cas échéant sur des archives antérieures à 1680. S’agissant du projet de délibération d’août 1679, le jour a été laissé en blanc, l’acte étant dit rédigé en la maison consulaire à l’occasion d’un conseil général. Par devant (laissé en blanc faute de validation de l’acte), se sont alors réunis Me Pierre André, Antoine André, Charles Boyer, consuls, le nom des conseillers et autres présents étant également en blanc, le greffier étant Pierre Poujol (fils du notaire de même prénom).

43.Ibid., 2E 4 / 358, f° 94V, Pierre Poujol, nore, Nouvel achept pour François Gayraud contre les Révérends Pères.

44.Ibid., 2 E 4 / 358, f° 58, Pierre Poujol, nore, Testament de Jean Gilhet.

45.Site Internet des archives de l’Hôtel des Invalides à Paris. Réf : 2Xy/16, n° 20472, individu reçu à l’hôtel le 23 janvier 1711. Acte intégral : Barthélémy Gillet (Gilhet), âgé de 50 ans, natif de St-Guilhem-le-Désert, diocèse de Lodève, garde du corps du roi, de la compagnie de Monsieur le duc de Noailles, brigade de Suzy, où il a servi 18 ans, auparavant 4 ans dans les dragons de Ganges et 7 ans dans ceux du Vieux Languedoc, porteur d’un ordre de Monseigneur Voysin pour être reçu dans cet hôtel, marié à St-Germain-en-Laye, et est catholique. Le 24 mai 1715, il est décédé, étant lieutenant au détachement de Montreuil-sur-Mer.

46.Arch. dép. Hérault, 2 E 4 / 359, f° 175 V, Pierre Poujol nore. Testament d’Isabeau Bertrand, veuve de Jean Gilhet.

47.Le prénom apparent de Bertrande correspond en fait au patronyme paternel (Bertrand), alors féminisé comme cela était le cas pour la majeure partie des femmes, qu’elles soient célibataires ou mariées. Les femmes mariées ayant accédé à un certain statut social, mais non les femmes ordinaires, faisaient par contre apparaître ensuite, après leur propre patronyme, le patronyme de leur époux, précédé de la particule de. Le cas de ce décès est toutefois original puisque l’ajout du patronyme marital ne s’effectuait généralement qu’à l’occasion de la signature des actes juridiques par la femme mariée, la situation normale voulant qu’elle ne soit nommée à son décès que par son seul nom patronymique, suivi de la mention épouse ou veuve d’untel. La femme mariée était très exceptionnellement citée par le seul nom marital (avec occultation dans ce cas du nom de naissance). Ainsi, le décès immédiatement suivant de Marie Rose Gailhac, survenu le 31 décembre à Aniane, doit-il être lu comme celui de Marie Rose de Lalèque épouse Gailhac (que l’on aurait dû enregistrer sous la forme Marie Rose de Lalèque)…

48.Arch. dép. Hérault, 5 H 16.

49.Ibid., 170EDTBB 1.

50.Ibid., 2 E 4 / 356, Pierre Poujol, note. F° 12 V pour l’émancipation du fils Gilhet, f 13 pour l’émancipation de la fille Gailhac, f° 13 V pour le contrat de mariage qui s’ensuit. Le mariage effectif a lieu le jour même et la 1re naissance est datée du 21 octobre (BMS de St-Laurent, baptême du 28)

51.L’augment dotal, ou gain de survie, est la somme que le conjoint pré-mourant réserve sur ses biens pour le conjoint survivant. Il est de 200 à 300 livres dans les familles les plus aisées et l’homme accorde généralement le double accordé par la femme. La dot, bien que gérée par l’époux, reste pour sa part un bien propre de l’épouse et que le mari reconnaît sur ses propres biens, hypothéquant pour cela sa fortune personnelle.

52.Ibid., 2E 4 / 180, f° 436, Pierre Gailhac, nore, acte du 7 septembre 1692, suivi par un mariage effectif le 18 septembre 1692 (BMS St-Laurent).

53.Les dots de plus de 500 livres sont alors très rares à St-Guilhem, et celles de plus de 1 000 livres sont rarissimes.

54.Arch. dép. Hérault, 2E 4 / 357, f° 5, Pierre Poujol, nore, Titre clérical pour Sr François Gilhet contre Jean Gilhet, son père.

55.Ibid., 2 E 4 / 191 f° 65, Pierre Gailhac, nore.

56.L’abbé Goiffon consacra quelques lignes à Pierre Gailhac, prieur de Ceyrac, dans son ouvrage sur Les paroisses de l’archiprêtré du Vigan (rééd. Lacour, Nîmes, 1994, p 152). Son décès est porté au registre BMS de Notre-Dame des Tables à Montpellier, dit inhumé le 4 mai 1730 en l’église des Récollets, église où son cousin, Jacques Gailhac, sieur de Clamouse, fut inhumé le 2 janvier 1725. Un frère de Pierre Gailhac, Marc Antoine, fut pour sa part prieur de St-Laurent-le-Minier en 1704-1737. On supposera qu’il incita le maçon Soulier, natif de cette localité, à se porter enchérisseur en 1704 lors de l’adjudication du nouveau chemin à construire pour se rendre à La Vacquerie (chemin de l’Escaillou, dit des Fenestrettes), chemin sur lequel nous publierons prochainement les délibérations (capitulaire et consulaire) relatives à sa faisabilité, le contrat d’adjudication (bail à prix fait), l’opposition à construction formulée par Jean Gilhet, les nombreuses réparations ultérieures, etc.

57.Arch. dép. Hérault, 2 E 4 / 357, f° 152 V, Pierre Poujol, nore.

58.Ibid., 2E 4 / 358, 104 V, Pierre Poujol, nore.

59.Ibid., 2E 4/39, Pierre Poujol, nore, acte du 31 mai 1698. Les eaux alors fort poissonneuses de l’Hérault permettent alors à plusieurs familles de vivre de la pêche, malgré divers litiges avec l’abbaye. On en retrouvera trace notamment aux archives monastiques (Ibid., 5H 31), avec rappel en français d’une transaction survenue en 1392, portant interdiction faite aux pêcheurs de St-Guilhem de vendre le poisson ailleurs que sur la place du lieu, et condamnation en 1667, à une énorme amende de 100 livres, de Jean Cueilhes, pêcheur qui s’est ingéré à ne vouloir point vendre, ni même bailler, de poisson aux religieux à quelque prix que ce soit, alors même que ceux-ci doivent être préférés à tout autre acheteur, et qui a dépassé pour les habitants du lieu les prix fixés et autorisés.

60.Ibid., 2E 4 / 359, f0 97, Pierre Poujol, nore.

61.Ibid., 2E 4 / 356, f° 212 V, Pierre Poujol, nore, Arrentement du prieuré et bénéfice de St-Martin de Castries pour Jean Gilhet contre les Révérends Pères.

62.Les moines de St-Guilhem font alors exploiter par un métayer leur immense domaine caussenard de Ferrussac.

63.Arch. dép. Hérault, 2 E 4 / 356, f° 264 V, Pierre Poujol, nore, Arrentement des Baissures pour les Révérends Pères contre Jean Gilhet et Mathieu Gayraud. Le fief des Baissures correspond aux fermes comprises entre la Séranne et la ligne de crêtes des monts de St-Guilhem (Faïssas, Tourreau, Lavagnes, Lapourdoux).

64.Ibid., 2E 4 / 357, f 65 V, Pierre Poujol, nore, Arrentement pour les RP contre Jean Gilhet et Pierre Delort.

65.Ibid., 2 E 4 / 356, f0 445 V, Pierre Poujol, nore, Bail de tailles pour les consuls contre Jean Gilhet.

66.Ibid., 2 E 4 / 356, f0 319, Pierre Poujol, nore, Association pour Sr Etienne Gilhet contre Sr Charles Crozes.

67.Ibid., Ordinaires de justice de St-Jean-de-Fos et St-Guilhem, n° 67, dont nous donnerons communication intégrale dans une prochaine publication.

68.Ibid., 2 E 4 / 357, f0 59 V, Pierre Poujol, flore. Les inventaires de biens dressés lors des testaments sont alors rarissimes (1 à 5 par registre), et les testateurs interdisent toujours à la justice d’en dresser tout autre. Les inventaires dressés par les officiers en la justice ordinaire du lieu, notamment en présence d’héritiers mineurs, sont inconnus (archives disparues).

69.Prix des peaux de bovins : un contrat de vente de peaux de vaches passé entre deux bouchers du Vigan et un tanneur de Ganges en 1677 indique le prix de 6 livres/pièce (Ibid., 2E 35 / 71, Randon, nore, 11 novembre 1677). A St-Guilhem, 3 vaches sur pied valent 85 livres en 1688, attaches comprises. Le salaire annuel d’un journalier est de l’ordre de 50 à 80 livres à raison de 6 sols par journée de travail. On retrouvera au notariat de St-Guilhem, à partir du 20 novembre 1697, divers actes relatifs à des vols de peaux commis par Françoise Dupin, épouse de Guillaume Trinquier (Ibid., 2 E 4 / 359, Pierre Poujol, nore).

70.Un contrat de vente d’écorce de chênes passé à Ganges en 1677 indique le prix de 1 livre 14 sols le quintal (Ibid., 2 E 35 / 71, Randon, nore, 5 décembre 1677). En 1705, 1 quintal d’écorce vaut à St-Guilhem 1 livre 18 sols, soit un prix similaire à celui pratiqué à Ganges en 1677 à 4 sols près. C’est alors un produit assez rare à St-Guilhem en raison de la médiocrité du couvert végétal, situation amenant au besoin à résilier des contrats d’afferme de l’écorçage pour cause de manque de productivité. Le droit de corretage (octroi) en sus est alors de 6 deniers le quintal, à payer par l’acquéreur.

71.Un âne vaut alors aux alentours de 20 livres, alors que la mule, non bâtée, vaut aux alentours de 70 livres (environ 150 livres et plus avec le bât et ses accessoires, soit le prix d’une petite maison).

72.Ibid., 5 H 1, inventaire des archives monastiques de l’abbaye de St-Guilhem, retranscription par François Lambert, Cahiers d’Arts et traditions Rurales, n° 5-6, 1992-1993, n° 612, et n° 1445.

73.Ibid., 2E 37/61, f0 63, Guillaume Montalieu, nore.

74.Ibid., 2E 4 / 355, Pierre Poujol, nore.

75.Ibid., 2 E 4 / 355, Pierre Poujol, nore.

76.Ibid., 2E 4 / 357, f° 131, Pierre Poujol, nore, Procuration pour Me Pierre Alibert contre Dlle Marguerite Alibert, acte du 16 août 1692.

77.Ibid., 5 H 21: Narré véritable du débordement du ruisseau de Verdus au terroir de St-Guilhem, arrivé l’an 1681. Ce récit détaillé, mais anonyme, de la catastrophe d’octobre 1681, peut être attribué, en raison de l’écriture, à Pierre Poujol fils, alors greffier consulaire, fils du notaire de même nom décédé en début d’année, dont la maison fut dévastée et auquel il succédera en qualité de notaire en 1683. La translation intégrale de ce texte par Denise Lozano a déjà été publiée dans l’étude de Pierre David : « Que d’eau ! Que d’eau ! Les débordements du ruisseau de Verdus à St-Guilhem aux XVIIe et début XVIIIe siècles» (Dossiers moulins d’Arts et Traditions Rurales n° 16 – 1996).

78.Ibid., 2 E 4 / 357, f° 123, Pierre Poujol, nore, testament du 10 juillet 1692. Le mortuaire du 12 est du registre des BMS de la paroisse St-Barthélémy.

79.Ibid., 2 E 63 / 218, Barthélémy Delatreilhe, nore. Testament Gayraud de 1690 : 2 E 4 / 356, f° 442, Pierre Poujol, nore. Donation de 1701 : 2 E 37 / 23, Pierre Oullié, nore. Abandon de donation de 1702 et actes suivants : 2 E 4 / 360, Pierre Poujol, nore.

80.Arch. dép. Hérault, 5 H 6, p. 381, Visitatio foustra tinterita ab episcopo lodovensis.

81.Arch. dép. Hérault, 5 H 29.

82.Ibid., 2 E 4 / 366, f° 606 R à 607 R, Jean Poujol, nore, visite des 21 et 22 octobre 1734, retranscrites le 5 novembre (« Verbal de ce qui s’est passé le 21 et le 22 octobre 1734 entre Messire [Jean] Georges de Souillac, évêque de Lodève [de 1732 à 1750], et le Révérend Père dom Jean Paul Dusault, prieur et official de l’abbaye de St-Guilhem-le-Désert et toute la communauté des religieux bénédictins de ladite abbaye»).