Les grandes orgues de la cathédrale de Lodève
Les grandes orgues de la cathédrale de Lodève
p. 105 à 109
Le 30 décembre 1750, l’archidiacre Verniettes, syndic du chapitre cathédral de Saint-Fulcran de Lodève, exposait aux chanoines assemblés qu’« il serait nécessaire de faire un fonds pour la construction d’un orgue de huit pieds qui paraît très convenable pour la décoration de l’Église cathédrale, pour la solennité des offices, pour le soulagement du chœur et pour l’ornement de l’église 1. Le chapitre donna son accord. En 1751, dom Bédos de Celles 2 et Jean François Picard de L’Epine, facteur d’orgue à Toulouse 3, vinrent à Lodève. Le chapitre accepta le devis. Le 1er février 1752, Pierre Vieules, doyen du chapitre et dom Bédos signèrent les « devis et police de l’orgue » dans l’abbaye de Saint Thibéry où dom Bédos résidait. Le premier représentait le chapitre et le second, le facteur d’orgue.
Ainsi commençait l’histoire du premier orgue qu’ait eu la cathédrale de Lodève. Elle s’est développée en deux étapes : l’orgue de Jean François L’Epine (I), l’orgue de Théodore Puget (II).
I. L’orgue de Jean François L’Epine
Un grave dissentiment qui opposa le père et le fils troubla les débuts de l’entreprise. François L’Epine appelé aussi Jean François Picard de L’Epine était certes venu à Lodève et avait donné procuration pour signer le contrat. Bien que les délibérations du chapitre n’aient mentionné que « le sieur L’Epine, facteur d’orgue », les chanoines et dom Bédos avaient décidé que l’orgue serait construit par Jean François, le fils de François, né le 18 juillet 1732. Le père ne l’entendait pas de cette oreille. Aussi, moins de deux mois après la signature du contrat, dom Bédos lui envoya une lettre très sévère :
à Saint-Thibéry le 4 avril 1752
« Monsieur
J’étais pleinement persuadé que l’affaire de l’orgue de la cathédrale de Lodève était entièrement finie mais j’ai su depuis peu que M. votre fils ayné n’avait point encore reçu la cession que je vous avais prié de lui envoyer incessamment et de plus que vous aviés reçu la somme 1 332 livres et que vous ne lui aviés pas envoyé la dite somme. Par conséquent il n’y a rien de fait. La police touchant la dite orgue demeure nulle et sans effet. Vous ignorés sans doute que la dite police contient une clause qui dit quelle est passée à condition que vous en fairés une cession pleine et entière à votre fils ayné, à qui le chapitre de Lodève a eu l’intention de donner cet ouvrage. Je suis actuellement nanti de la dite police, dont je ne me desaisiray que je ne voye en original la dite cession et le reçu de la part de M. votre fils ayné de la dite somme de 1 332 livres. J’attendray encore 3 semaines après lesquelles je dechireray la dite police de concert avec messieurs du dit chapitre comme étant reconnue nulle, supposé que je ne reçoive point la dite cession et le dit reçu.
J’aurais cru, Monsieur, qu’en qualité de père, vous auriés été plus favorable a votre fils et qu’au lieu de vous servir de l’autorité, que la nature vous donne, a son préjudice, vous l’employeriés toute entière a tout ce qui pourrait contribuer a son avantage surtout lorsqu’il ne vous en coute rien et que d’ailleurs vous n’avés pas sujet de vous plaindre de luy. Il semble que vous saisissiés avec grande attention tous les moyens de lui porter du préjudice et de l’empecher de se pousser et de gagner sa vie. Si vous n’êtes pas assez bien intentionné pour luy, pour luy rien donner, au moins ne vous opposés pas qu’il trouve des expédients a pouvoir se passer de ce que vous ne voulés pas lui donner. Ayez la bonté de considérer que votre grand age vous met hors d’état d’entreprendre par vous même des ouvrages d’une certaine conséquence ; aussi vous ne deves pas être surpris si l’on veut les donner à M. votre fils et non a vous. En attendant de vos nouvelles j’ay l’honneur d’être bien particulièrement, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur
à Saint Thibéry par Pézenas
François Bédos. »
à Saint-Thibéry le 4 avril 1752 « Monsieur
J’étais pleinement persuadé que l’affaire de l’orgue de la cathédrale de Lodève était entièrement finie mais j’ai su depuis peu que M. votre fils ayné n’avait point encore reçu la cession que je vous avais prié de lui envoyer incessamment et de plus que vous aviés reçu la somme 1 332 livres et que vous ne lui aviés pas envoyé la dite somme. Par conséquent il n’y a rien de fait. La police touchant la dite orgue demeure nulle et sans effet. Vous ignorés sans doute que la dite police contient une clause qui dit quelle est passée à condition que vous en fairés une cession pleine et entière à votre fils ayné, à qui le chapitre de Lodève a eu l’intention de donner cet ouvrage. Je suis actuellement nanti de la dite police, dont je ne me desaisiray que je ne voye en original la dite cession et le reçu de la part de M. votre fils ayné de la dite somme de 1 332 livres. J’attendray encore 3 semaines après lesquelles je dechireray la dite police de concert avec messieurs du dit chapitre comme étant reconnue nulle, supposé que je ne reçoive point la dite cession et le dit reçu.
J’aurais cru, Monsieur, qu’en qualité de père, vous auriés été plus favorable a votre fils et qu’au lieu de vous servir de l’autorité, que la nature vous donne, a son préjudice, vous l’employeriés toute entière a tout ce qui pourrait contribuer a son avantage surtout lorsqu’il ne vous en coute rien et que d’ailleurs vous n’avés pas sujet de vous plaindre de luy. Il semble que vous saisissiés avec grande attention tous les moyens de lui porter du préjudice et de l’empecher de se pousser et de gagner sa vie. Si vous n’êtes pas assez bien intentionné pour luy, pour luy rien donner, au moins ne vous opposés pas qu’il trouve des expédients a pouvoir se passer de ce que vous ne voulés pas lui donner. Ayez la bonté de considérer que votre grand age vous met hors d’état d’entreprendre par vous même des ouvrages d’une certaine conséquence ; aussi vous ne deves pas être surpris si l’on veut les donner à M. votre fils et non a vous. En attendant de vos nouvelles j’ay l’honneur d’être bien particulièrement, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur
à Saint Thibéry par Pézenas François Bédos. »
Sur un point important, dom Bédos se trompe. Le contrat ne contient pas de clause imposant au père la cession du marché au fils. Du reste, dès le 8 février, le vieux facteur avait fait acte de cession et il se portait caution de l’exécution du marché sur ses biens présents et à venir. Mais de reversement, point. Le 29 février, Mgr de Fumel, évêque comte de Lodève, sans doute plus généreux que bien informé, lui avait fait verser 1 332 livres. Le 14 mai, prenant le relais de dom Bédos, le chanoine Vieules les lui réclame et exprime ses craintes en ces termes : « Le refus de cette somme serait cause que votre fils retarderait notre ouvrage. Il est à craindre qu’en étant frustré et ne voyant que peu de profit à faire sur un ouvrage de si longue haleine, il n’y apporterait pas les mêmes soins, ni peut-être la même exactitude pour le faire selon les règles. » Le 23 mai, l’évêque lui fit encore verser 2 600 livres. L’Epine père reversa alors 2 000 livres. Mais pour le solde, soit 1 932 livres, il fut intraitable. En vain Mgr. de Fumel, de passage à Toulouse, lui demanda de venir le voir. En vain il lui écrivit le 23 octobre 1752. Le vieux facteur resta sourd. Il mourut dix ans plus tard sans avoir versé les 1 932 livres qu’il devait à son fils. Le défunt avait institué comme héritière Marie, sa fille ainée. Jean François demanda alors à sa sœur le remboursement de cette somme. Sans succès, puisqu’en 1774, il obtint une consultation juridique qui reconnut le bien fondé de sa réclamation 4. La cession de police était valable et le fils de famille acquiert pour lui en pleine propriété tout ce qu’il gagne au moyen de son industrie ou de son travail. « Mais cette somme n’étant pas due au consultant comme faisant portion de la légitime ni a titre de succession, mais seulement à titre de créance privilégiée, elle ne peut produire des intérêts que depuis l’interpellation en justice. » Le dénouement est inconnu.
Cette querelle jette une lueur sur le caractère autoritaire, l’égoïsme et l’âpreté du père. Elle montre sur le vif quelle pouvait être, en pays de droit écrit, la situation du fils non émancipé devant la puissance paternelle. Enfin, dans l’histoire de la facture, elle prouve que l’orgue de Lodève n’est pas un des derniers orgues de François L’Epine, mais, après l’orgue de Sarlat, le premier des instruments sortis des mains de son fils Jean François qui, dès cette date, jouit de la confiance et de l’appui de dom Bédos.
A vingt ans, Jean François L’Epine est le maître d’œuvre des orgues de Saint Fulcran. Le 9 juillet 1752, à Sarlat, il passa un marché pour la menuiserie avec Louis Courdeau « menuisier natif de la ville de Marseille et habitant la ville de Bordeaux » 5. Courdeau s’engageait à faire les sommiers, la soufflerie, la mécanique et les tuyaux de bois. Le marché précisait les essences à employer selon le cas : chêne, noyer ou châtaignier. Un devis annexé au marché fixait les quantités et les prix des bois pour un total de 526 livres 10 deniers. L’Epine promettait de payer, outre le prix du bois, 400 livres d’acompte et 1 000 livres au fur et à mesure de l’avancement des travaux ; dans une note finale, L’Epine indiquait qu’il donnerait 2 000 livres pour les fournitures et la main d’œuvre.
A Jean François L’Epine incombaient la fabrication des tuyaux de métal, la mise en place et l’harmonisation de l’ensemble. Il était seul responsable à l’égard du chapitre. La composition de l’orgue était la suivante :
A Jean François L’Epine incombaient la fabrication des tuyaux de métal, la mise en place et l’harmonisation de l’ensemble. Il était seul responsable à l’égard du chapitre. La composition de l’orgue était la suivante :
Cette querelle jette une lueur sur le caractère autoritaire, l’égoïsme et l’âpreté du père. Elle montre sur le vif quelle pouvait être, en pays de droit écrit, la situation du fils non émancipé devant la puissance paternelle. Enfin, dans l’histoire de la facture, elle prouve que l’orgue de Lodève n’est pas un des derniers orgues de François L’Epine, mais, après l’orgue de Sarlat, le premier des instruments sortis des mains de son fils Jean François qui, dès cette date, jouit de la confiance et de l’appui de dom Bédos.
A vingt ans, Jean François L’Epine est le maître d’œuvre des orgues de Saint Fulcran. Le 9 juillet 1752, à Sarlat, il passa un marché pour la menuiserie avec Louis Courdeau « menuisier natif de la ville de Marseille et habitant la ville de Bordeaux » 5. Courdeau s’engageait à faire les sommiers, la soufflerie, la mécanique et les tuyaux de bois. Le marché précisait les essences à employer selon le cas : chêne, noyer ou châtaignier. Un devis annexé au marché fixait les quantités et les prix des bois pour un total de 526 livres 10 deniers. L’Epine promettait de payer, outre le prix du bois, 400 livres d’acompte et 1 000 livres au fur et à mesure de l’avancement des travaux ; dans une note finale, L’Epine indiquait qu’il donnerait 2 000 livres pour les fournitures et la main d’œuvre.
A Jean François L’Epine incombaient la fabrication des tuyaux de métal, la mise en place et l’harmonisation de l’ensemble. Il était seul responsable à l’égard du chapitre. La composition de l’orgue était la suivante :
Dans cette composition, Jean François L’Epine n’a que peu innové. L’orgue de Lodève est la réplique de l’orgue de Sarlat qu’il avait construit l’année précédente 6. Il a seulement supprimé un rang à la fourniture du grand orgue et ajouté, un hautbois au Récit, une musette au grand Orgue et une basse de viole au Positif. Ce dernier jeu est ainsi défini dans le marché : « Un jeu de basse de viole ou viole de gambe a 2 tuyaux sur marche dont une rangée de 8 pieds sonant le 4 pieds et l’autre rangée de 4 pieds sonant le 2 pieds, le tout dans les règles de l’art, le corps d’étain fin sur pied d’étoffe, cependant la dernière octave en haut ne sera pas basse de viole, mais une flute consistant en un dessus de 8 pieds ouvert en étain fin et d’un 4 pieds bouché, en étoffe. »
La composition n’est pas l’œuvre du jeune facteur. A Sarlat, son père était maître d’œuvre. Dom Bédos qui a reçu l’orgue de Sarlat, a été trop mêlé à la construction de l’orgue de Lodève pour ne pas avoir été consulté sur le choix des jeux. Peut être faut-il attribuer à Jean François les innovations. En ajoutant un hautbois et une musette, il a choisi d’augmenter le nombre des jeux d’anche. Comme d’autres facteurs de la seconde moitié du XVIIIe siècle, il manifestera, à plusieurs reprises, le même choix. En 1754, dans une lettre adressée au premier consul de Pézenas, il promet, si l’orgue de la collégiale Saint Jean lui est confié, de le doter des jeux les plus modernes. Peut-être à Lodève, veut-il faire la preuve de sa modernité, en ajoutant une basse de viole. Ce jeu est suffisamment rare pour qu’il en donne une définition précise dans le marché et le résultat fut assez incertain pour que jamais plus il n’inscrive ce jeu dans ses devis.
Le travail aurait dû commencer en mars 1752. Jean François L’Epine se mit à l’œuvre dans le cours de l’été. Mais il travailla avec une telle ardeur que l’instrument était achevé en août 1753, alors que la marché en prévoyait la fin pour la Toussaint. Le chapitre arrêta alors la dépense à la somme de 14 000 livres. 1 000 furent employées, semble-t-il, à la construction de la tribune. Le menuisier Courdeau en reçut 2 000, le sculpteur Ferrère, 2 500. La part de L’Epine était donc de 8 500 livres.
Pour financer cette dépense, le chapitre avait trouvé une solution dès 1751. En 1720, le clergé du diocèse de Lodève racheta les offices de receveurs et de contrôleurs des décimes anciens, alternatifs et triennaux que le roi avait créés : créations d’offices superflus et rachats qui transforment ces opérations en emprunts forcés étaient de pratique courante. Pour faire face à cette dépense, le clergé lodévois emprunta au chapitre 38 670 livres, 18 sols, et 8 deniers. En 1751, le clergé souhaitait rembourser une partie de cet emprunt. Le chapitre qui ne recevait que 2 % d’intérêt décida de demander au clergé de rembourser 10 à 12 000 livres pour payer la construction de l’orgue.
Le 22 octobre 1755, dom Bédos et Joseph Laguna, organiste de la cathédrale de Béziers, reçurent l’orgue. Au terme d’un minutieux procès verbal, le bénédictin le déclarait très recevable « ayant trouvé toute l’orgue bien construite selon toutes les règles de l’art, solide et d’une excellente harmonie. »
Le 1er février 1752, le jour même où était signé, à Saint Thibéry, par le chanoine Vieules et dom Bédos le contrat entre le chapitre de Lodève et François L’Epine, un autre contrat était conclu entre Dominique Ferrère et dom Bédos. Ce dernier agissant toujours par procuration du facteur d’orgue, sous-traitait la construction du buffet de l’orgue à Ferrère.
Dominique Ferrére appartient à une dynastie de sculpteurs sur bois installée à Asté, en Bigorre, depuis le milieu du XVIIe siècle. Cet atelier connu et prospère a cessé son activité au moment de la Révolution. En 1752, cet artiste résidait à l’abbaye de Saint Thibéry au moment où dom Bédos construisait l’orgue de cette abbaye. Il est donc probable qu’il a sculpté le magnifique buffet de cet instrument transporté, par la grâce de Cambacérès, à Notre Dame des Tables, à Montpellier 7.
A défaut de dessins perdus, les deux contrats présentent du buffet une description précise. La façade du Positif comprend trois tourelles et deux plates faces. La plus grande hauteur de la tourelle centrale donne à l’ensemble la ligne d’un V renversé. Deux pots couronnent les tourelles latérales et des anges musiciens, la tourelle centrale.
Le buffet du Grand Orgue présente cinq tourelles et quatre plates faces. « Par dessus l’entablement des grandes tourelles, il y aura un vase de fleurs sur chacune qui y soit proportionné; sur les secondes, il y aura une figure sur chacune, l’une représentant David jouant de la harpe et l’autre saint Cécile jouant de la lyre… ces deux figures auront environ quatre pieds de haut. Sur la tourelle du milieu sera posé un trophée de musique composé de plusieurs instruments entrelassés (sic) de palmes d’une grandeur proportionnée. »
Ce projet reproduit le buffet de l’orgue de Sarlat que Jean François L’Epine a construit entre 1750 et 1752 : même Grand Orgue à cinq tourelles, même Positif à trois tourelles, mêmes corniches massives, mêmes claires voies chantournées. Avec Norbert Dufourcq, on peut penser que ces buffets s’inspirent de l’esthétique de Moucherel qui, à Sainte-Cécile d’Albi et à Saint-Just de Narbonne, a doté le Languedoc de deux buffets monumentaux. Lors de sa rencontre avec le chapitre de Lodève en 1751, François L’Epine a présenté un dessin que les chanoines ont approuvé. De ce dessin, nous ne savons rien. Mais le contrat signé entre dom Bédos et Dominique Ferrère en 1752 précise que le sculpteur s’engage à « construire un buffet d’orgue conformément au dessin que ledit Ferrére a fait et qui a été agréé par le vénérable chapitre de Lodève ». Il s’agit sans doute du dessin montré l’année précédente. En tout cas, il est certain que Ferrère a été le dessinateur et le sculpteur du buffet de Lodève. Malgré les fâcheuses modifications apportées au XIXe siècle, la noblesse des atlantes qui soutiennent les tourelles latérales, l’élégance des trophées qui se déploient sur les panneaux du massif, le sourire des anges musiciens témoignent de la maîtrise de l’artiste bigourdan.
Le chapitre eut à cœur d’entretenir l’instrument et d’abord de le protéger. Le 1er juin 1756, un violent orage endommagea la rosace qui éclairait la nef au dessus de l’orgue et la pluie causa quelques dégâts. « Le chapitre alarmé de cet accident avait envoyé chercher à grande hâte le sieur L’Epine, facteur et constructeur de la dite orgue ». Il s’agit donc de Jean François. Celui ci trouva les dégâts aisément réparables, mais il rappela que, dès la construction et avec dom Bédos, il avait demandé la fermeture de la rose. Aussitôt le chapitre consulta Blaquière, architecte de la ville, qui constata que des vitres étaient cassées et des pierres, menaçantes. Réparer était possible, murer, plus prudent. Le 18 juin, le chapitre se réunit pour en délibérer. L’évêque « ayant représenté qu’après s’être épuisé pour la construction de cet orgue qui fait actuellement le plus bel ornement de l’église, croyait qu’on ne saurait mieux faire que de prendre le party le plus sûr en suivant l’avis du sieur Blaquière, architecte ». A la suite de l’évêque, le chapitre unanime décida de murer la rose extérieurement et de conserver à l’intérieur « l’ouvrage et les vitres ». La hâte du chapitre, le désir de protéger l’orgue étaient plus louables que le moyen adopté.
Le 22 octobre 1755, le jour où était signé le procès verbal de réception, le chanoine Vieules chargeait L’Epine de « venir mettre notre orgue à l’accord dans un an ou environ ». En 1762, une convention plus détaillée fut établie. Le facteur s’engageait à « démonter incessamment toute ladite orgue » à ôter la poussière et à l’accorder. Pour l’avenir, non content de la visiter tous les ans, il promettait, « attendu que la grande poussière à laquelle l’église est sujette, de faire tous les dix ans (plutôt s’il est nécessaire) la même opération que la présente année, ce qui demande un séjour d’environ deux mois ». La rémunération était fixée à 120 livres pour la visite annuelle et à 400 livres pour le relevage décennal, outre la nourriture et le logement pour le facteur et pour son garçon.
II. L'orgue de Théodore Puget
Pendant la Révolution, l’orgue souffrit de la transformation de la cathédrale en magasin à fourrage. Au XIXe siècle, plusieurs facteurs dont Marc Alcazar a soigneusement signalé les interventions et parmi lesquels on peut relever les noms de Martin Cavaillé, Prosper Moitessier et Théodore Puget ont tenté avec plus ou moins de moyen et de bonheur de réparer l’instrument. Il était en piteux état lorsqu’en 1878, sur l’initiative de l’archiprêtre Estève, le conseil de fabrique chargea Théodore Puget, le facteur d’orgue toulousain, d’une réfection totale qui rappelle par sa brutalité et par son résultat, le travail de Merklin sur les grandes orgues de la cathédrale de Montpellier entre 1876 et 1878. Puget installa dans le buffet de Ferrère, à la place de l’orgue de L’Epine, un instrument romantique dont voici la composition :
La soufflerie, deux boîtes expressives pour le Récit et le Positif, une machine Barker, trois claviers de 56 notes en fenêtre et un pédalier à l’allemande complètent cette transformation.
A cette époque, l’aversion pour les positifs réels était telle que nul ne songea à le conserver. Seule, la façade fut sauvée. Mais il était impossible de loger dans le grand buffet la totalité des jeux prévus par Puget. Il fallait donc ou poster des jeux sur la tribune hors du buffet ou agrandir le buffet. La seconde solution fut retenue. Le buffet fut avancé, de 20 centimètres, ce qui était sans inconvénient, mais surtout il fut élargi de 55 cm. La tourelle centrale fut remplacée par une plate face flanquée de deux tourelles. Une croix fut fixée au milieu de la plate face et deux évêques de médiocre facture furent juchés sur les nouvelles tourelles. Les tourelles latérales furent haussées de 30 cm. et pour une raison inconnue, les pots de fleurs et les statues de David et de sainte Cécile permutèrent. Pour dissimuler cette fâcheuse métamorphose, le buffet fut barbouillé d’une horrible peinture à dominante chocolat.
Pour commémorer ces travaux, une inscription fut gravée sur un tuyau de la montre :
Construit en 1882 par M. Théodore Puget
Père et fils, facteurs d’orgues d Toulouse
M. Estève du Verger étant curé
MM. Boyer et Gély vicaires
M. A. Rouis, notaire, secrétaire du conseil de fabrique
Sous la présidence de Mgr. de Cabrières, évêque de Montpellier, l’orgue fut inauguré, le 18 décembre 1882 par deux musiciens montpelliérains, Edouard Bérard, organiste de la cathédrale et François Bordes, organiste de Saint Denis. Selon la Semaine religieuse 8, les deux organistes « nous ont fait entendre une délicieuse variété de morceaux des marches, des mélodies, des méditations, des chants impétueux. Sous leurs doigts exercés l’instrument docile prenait successivement les tons les plus variés, tantôt imitant le cri du lion et le mugissement de la tempête et tantôt s’adoucissant jusqu’à rendre la voix de la jeune fille qui prie ou la tourterelle gémissante »…
Pendant quatre vingt dix ans, l’instrument ne connut que deux modifications. La soufflerie fut électrifiée en 1928. L’accès à la tribune se faisait par un escalier extérieur qui défigurait la façade de la cathédrale. En 1939, il fut remplacé par une passerelle intérieure qui relie la tribune de l’orgue à l’escalier du clocher.
Depuis 1882, la poussière s’est inexorablement accumulée. Les grands travaux qui, de 1963 à 1965, ont décapé les voûtes, les piliers et les murs achevèrent de rendre l’orgue injouable. Créée en 1970, l’Association des amis de l’orgue de la cathédrale de Lodève s’est donnée comme premier objet la restauration de l’instrument et le millénaire de la cathédrale en 1975 fut l’occasion d’une résurrection.
Par les soins du Ministère des Affaires Culturelles, le buffet fut débarrassé de son affreuse peinture. Désormais atlantes et angelots, évêques et saints, trophées et vases de fleurs superbement dorés s’enlèvent sur les fonds gris et bleus des boiseries.
Propriétaire de l’orgue, la Ville de Lodève fit exécuter le relevage qui s’imposait. Mgr Roucairol, organiste et maître de chapelle de la cathédrale de Montpellier, surveilla et reçut les travaux. Sur ses conseils, la gambe et l’unda maris ont été remplacées au Positif par une sesquialtera (2 rangs) et une cymbale (3 rangs) et le violoncelle de la pédale, par une flûte de 4 pieds. Ces travaux furent exécutés par les Établissements Gonzalez entre le 1er octobre 1974 et le 20 avril 1975 10. Pierre Cochereau, organiste de Notre-Dame de Paris, inaugura, le 22 juillet, l’orgue rénové.
Les réparations indispensables de la rosace qui le domine exigeaient de nouveaux travaux sur ce bel instrument. Le ministère de la Culture décida que les grandes orgues de la cathédrale de Lodève devenues monument historique seraient restaurées. Le programme de la restauration a été établi par Jean Pierre Decavele et le marché a été confié à la Manufacture de grandes orgues de Lodève 11. Dix-huit mois de travaux sont prévus pour réviser complètement en atelier la soufflerie, les sommiers, les tuyaux et la machine Barker. Les modifications suggérées par Monseigneur Roucairol disparaissent et l’orgue retrouve la composition que lui avait donnée Théodore Puget… Tant il est vrai que l’histoire d’un orgue n’est jamais finie.
Notes
1.
Sources:– Arch. départ. Hérault, série G, 3854, Registre des délibérations du chapitre, 13 novembre 1737 – 5 juin 1789. – Arch. Jean François L’Épine, descendant direct du facteur d’orgue, possédait les archives de son ancêtre. Il les a classées et photocopiées. En 1972, il eut l’obligeance de me confier en photocopies l’ensemble de ce fonds. – Arch. du conseil de fabrique, presbytère de la cathédrale Saint-Fulcran. – Lodève au XVIIIe siècle dans J. L. Bergnes, Jean François L’Épine, facteur d’orgues languedocien, Béziers 1983 S.L.M., p. 102-125. – En 1986, dans une thèse de 3e cycle consacrée à 150 années de musique à Lodève, 1831-1981, Aix-en-Provence, 1986, 3 vol., 219 + 200 + 204 p. Marc Alcazar a publié les documents relatifs à cet orgue jusqu’à notre temps (III, p. 72-99).
2. Dom François Bédos de Celles, bénédictin de la congrégation de Saint-Maur, né à Caux près de Pézenas, mort à l’abbaye de Saint-Denis en 1779, est l’auteur de L’art du facteur d’orgues, Paris, Delatour, 1776-1778.
3. Originaire d’Abbeville et installé à Toulouse avant 1727, Jean François Picard de L’Épine, facteur d’orgues, eut trois enfants : Marie née en 1731, Jean François en 1732 et Adrien en 1735. Il mourut en 1762. Les deux fils furent facteurs d’orgues. Jean François, qui nous intéresse ici, se maria en 1759 à Pézenas où il s’installa et où il mourut le 30 juillet 1817.
4. La consultation est donnée à Toulouse, en 1774, et le juriste est sans doute toulousain. Il est curieux de noter qu’il cite les Institutes de droit français du montpelliérain Claude Serres parues en 1771.
5. Jean François L’Épine confia aussi à Louis Courdeau la menuiserie de l’orgue de Pézenas en 1757 (Pézenas. Le grand orgue de la collégiale Saint-Jean, Pézenas, 1996, p. 21, et planche VIII) et de l’orgue de Saint-Pierre de Montpellier en 1777 (H. Vidal, Les grandes orgues de la cathédrale de Montpellier, Montpellier, 1997, p. 4).
6. L’orgue de Sarlat a été le premier grand instrument construit par Jean François L’Épine. Le marché a été signé le 19 mars 1749 et la réception par l’évêque et par le chapitre, sur avis de dom Bédos, fut faite le 20 octobre 1752.
7. R. Galtier et J-C. Richard, « Jean-Pierre Cavaillé et l’orgue dom Bédos de Saint-Thibéry », Études sur l’Hérault, 1994, p. 73-86.
8. Semaine religieuse du diocèse de Montpellier, 1882, p. 341.
9. [Appel manquant] En 1980, le facteur d’orgues Georges Danion a changé la raison sociale de cette entreprise et les Établissements Gonzalès sont devenus la Manufacture languedocienne de grandes orgues.
10. Le coût des travaux s’est élevé à 80 000 francs. La dépense a été financée de la manière suivante : ministère des Affaires culturelles, 8 000 ; Département de l’Hérault, 20 000 ; Ville de Lodève, 28 000. L’Association des amis de l’orgue a fourni un fonds de concours de 24 000 francs.
11. Le montant du devis s’élève à 1 457 206 francs ; 50 % sont financés par l’État, 50 % par la Région, le Département et la Commune. Successeur de Georges Danion, Charles Sarelot est gérant de cette manufacture.
Travaux : – Félix Raugel a écrit une page sur l’histoire de cet orgue dans son église Recherche sur les maîtres de l’ancienne facture française d’orgues. Les L’Épine, les Cavaillé, Dom Bédos. Anciennes orgues de l’Aude et de l’Hérault, Rouart, 1919, 32 p. – N. Dufourcq a replacé dans son temps le buffet de Lodève : Le livre de l’orgue français, II Le buffet, Paris, Picard, 1969, p. 234 et 236. Dans un ouvrage collectif, intitulé Un diocèse languedocien : Lodève, Saint-Fulcran, Millau, 1975, j’ai publié un article : « Les grandes orgues de la cathédrale de Lodève », p. 244-252. La présente étude reprend ce texte remanié et complété. – Marc Alcazar, dans la thèse précitée malheureusement inédite, a étudié d’une manière très complète cet instrument (II, p. 16-95). En particulier il a découvert les transformations que Théodore Puget a fait subir au buffet de L’Épine. Je lui suis très reconnaissant de m’avoir permis de prendre connaissance de ce travail. Il en a publié les conclusions dans une brochure, Les grandes orgues de la cathédrale de Lodève, Lodève, 16 p., s.d.
