Les Élections Législatives du 24 avril 1910
dans la circonscription de Pézenas-Bédarieux :
Changements politiques et continuité notabiliaire

Changements politiques et continuité notabiliaire

Les élections législatives du 24 Avril 1910 sont généralement considérées comme de peu d’importance sur le plan national alors que les élections de 1906 sont qualifiées « d’élections de lutte comme les précédentes », J.-J. Chevallier estime que celles de 1910 sont « des élections d’apaisement » 1. Tout au plus marqueraient-elles la dislocation du Bloc républicain et la formation d’une majorité de centre droit 2. Même pour l’histoire de l’électorat et du mouvement socialiste, ces élections seraient quantité négligeable ; G. Lefranc, s’il évoque les scrutins de 1906 et 1914 mentionne à peine ceux des 24 avril et 8 mai 1910 3. Ils sont pourtant à la crête de cette période parlementaire 1906-1914 où dans le parti socialiste, « une nouvelle extrême-gauche surgit et une nouvelle droite se cherche » 4.

Toujours est-il que ces élections sont très importantes dans le département de l’Hérault elles sonnent le glas de l’hégémonie radicale et radical-socialiste elles sont à l’origine de la levée d’une nouvelle génération de notables. La défaite des radicaux y est peut-être « plus spectaculaire que réelle dans la mesure où (ils) conservent à peu près fidèlement leur électorat » 5 et où cette stagnation se conjugue avec une forte poussée socialiste. Mais si l’on place ces élections dans les perspectives des cantonales du 31 Juillet 1910, et des législatives du 10 mai 1914, force est bien de constater que les changements de 1910 sont durables et ouvrent une nouvelle période dans la politique locale.

La deuxième circonscription de l’Hérault présente les traits les plus accusés de ces changements. Deux candidats s’y affrontent 6 : le radical et radical-socialiste Justin Augé, 60 ans, conseiller général depuis 1889 et député de la circonscription depuis 1897. Un jeune socialiste unifié (SFIO) de 28 ans, Édouard Barthe, pharmacien à Sète et pratiquement inconnu jusque là. La nette victoire de ce dernier (1398 vois d’avance 53,47 % des suffrages exprimés) « plonge dans la stupeur les milieux préfectoraux » 7 et consterne les radicaux qui, durant toute la campagne, avaient considéré la candidature Barthe comme fantaisiste 8.

La circonscription est la seconde du département en population 9, la plus étendue en superficie, la plus hétérogène aussi puisqu’elle réunit les hauts cantons de St Gervais aux cantons de plaine 10. L’analyse du déroulement de la campagne permet de comprendre combien elle est une synthèse des changements à l’œuvre le mode de la domination radicale est bâti sur le prestige parlementaire (Augé vit à Paris), sur la défense corporative des produits de la vigne languedocienne, sur la fonction d’intégration du rassemblement partisan, oscillant entre la formule « toujours à gauche mais pas plus loin » 11 et la recherche d’ouvertures à l’électorat « conservateur raisonnable c’est-à-dire non monarchiste » 12.

Ce mode de domination, consécutif à l’installation de la IIIe République est en décalage avec les mutations sociopolitiques qui travaillent l’électorat « républicain », celui de la population vigneronne, petits et moyens producteurs indépendants.

Il est traditionnel de présenter ces mutations comme un glissement à gauche ou une radicalisation politique. En réalité elles interviennent dans un contexte de grande confusion politique et de faiblesse insigne du mouvement socialiste. Tant et si bien que si le nom des notables change définitivement avec l’élection de 1910, une constante demeure au-dessus des grandes options programmatiques : c’est la défense corporative de la viticulture. Édouard Barthe est l’expression de ces changements paradoxaux.

Il exprime dans sa campagne le rejet du parlementarisme, de l’anticléricalisme bourgeois mais avec des accents qui ne le rendent pas antipathique à la droite la plus ultra, dont il recueillera d’ailleurs nombre des voix. Et surtout la longue carrière parlementaire de Barthe, commencée ce 24 avril 1910, sera empreinte de cette spécialisation toujours recommencée dans « la défense viticole », très indépendante du programme de la S.F.I.O. 13

Il est troublant de constater en effet, comment se transmet l’Influence électorale entre Augé, le « député de la viticulture », et Barthe qui va conquérir un titre identique, comme si chaque génération parlementaire dans le département de l’Hérault, produisait son représentant des vignerons à l’Assemblée Nationale 14.

De ce point de vue l’élection de 1910 précise fortement l’appréciation selon laquelle jusqu’à la guerre de 14 « l’évolution de la gauche s’opérait moins par addition que par substitution, ce qui rend le mouvement plus apparent que réel : simulacres de changement, masques de la stabilité » 15.

I. - Augé : une campagne en porte-à-faux

Ce qui surprend dans la conception radical-socialiste de la candidature Augé, c’est la confiance dans la clientèle notabiliaire. L’effet des événements de 1907 est mal apprécié le mouvement social est réduit à une revendication économique. Il n’y a de politique possible que dans le processus de traduction parlementaire des aspirations viticoles. Ainsi sont sous-estimées la confusion et la décomposition des comportements « républicains » entraînés par « la révolte des gueux » de 1907.

1) Perte de l'appui populaire

Cette révolte a pourtant été accompagnée d’une vague de grèves agricoles à partir de novembre 1903 qui sont les premiers signes d’une lente accession à une forme élémentaire de conscience de classe des travailleurs de la vigne. Mais on n’insistera jamais assez sur le caractère rudimentaire de cette prise de conscience, surtout si on le compare à celle de la classe ouvrière à la même époque 16. Cependant cette effervescence qui est propre au Biterrois pose au radicalisme la question de l’orientation sociale de son programme politique. Elle la concrétise surtout : le nombre des ouvriers agricoles est élevé dans les grands domaines que comptent les plaines de la 2e circonscription. Ceux-là sont aussi petits propriétaires. Ils sont en osmose avec la masse d’une population très urbanisée et l’on sait le rôle très important de ce réseau serré de villages et de gros bourgs dans la sociabilité caractéristique des plaines bas-languedociennes. Chacune de ces communes possède une école dès 1901 et 96 % des conscrits de la même année savent lire, proportion que la France n’atteindra qu’en 1914 17. Enfin, c’est dans cette zone du Biterrois que la pratique religieuse est la plus faible 18.

Des conditions objectives existent donc pour que, dans cette circonscription composée principalement de cantons des plaines ou du piémont, se manifestent des déplacements dans l’électorat correspondant à une évolution rapide des mentalités. Faut-il pour autant parler d’une « prise de conscience par les travailleurs de leurs intérêts propres » 19 ? On ne pourrait le dire qu’à condition de considérer les événements de 1907 comme déterminés par la petite et moyenne viticulture. Ce serait oublier l’extrême confusion qu’entraînent ces événements qui donnent lieu « à une exploitation politique contre le gouvernement radical dans laquelle la droite royaliste et l’extrême-gauche socialiste se trouvent associées » 20. Cette confusion est aggravée par la grande désorganisation du mouvement syndical qui dure encore en 1910.

Ces changements sont en tout cas autant de perturbation des clientèles acquises par le parti radical qui tend à ne plus répondre, dans son fonctionnement même, à la demande politique de sa base électorale populaire.

2) Confiance dans l'aura parlementaire

La conception du mandat du député Augé est une conception absentéiste, caractéristique de celle d’un notable participant de près à l’affermissement de la IIIe République, mais à son sommet.

Il justifie son éloignement de la circonscription par les démarches qu’il effectue dans les ministères pour satisfaire les demandes de la clientèle. Ces demandes s’apparentent à un trafic d’influence notamment pour la distribution de sièges de justice de paix 21 ou de « recettes buralistes de 1ère ou de 2e classe » 22, c’est-à-dire de distribution d’une poussière de prébendes mineures mais qui ne peuvent être obtenues que « d’en haut ». Augé s’en inquiète d’ailleurs : « C’est effrayant le chantage qu’au dernier moment le bon public exerce sur l’idiot de député » 23. A l’autre bout de la fonction notabiliaire, figure le travail parlementaire proprement dit. Dès sa première élection en février 1897, Augé s’emploie à donner de lui l’image du député de la viticulture : il dépose, au cours de la première session à laquelle il participe, une proposition de loi tendant à créer une Caisse d’assurances agricoles obligatoires contre les calamités naturelles 24. Suivent des propositions de loi toutes exclusivement consacrées aux problèmes vinicoles. Augé sera membre des commissions de l’agriculture, des octrois, des boissons et des usages industriels de l’alcool. Évidemment, il intervient régulièrement à la tribune de l’Assemblée Nationale à chaque fois que l’ordre du jour porte sur une question concernant le vin : distribution de vin à la troupe en 1901 et 1902 ; transport des vins en wagons-réservoirs (1903) ; secours aux victimes des calamités agricoles (1904) ; répression des fraudes dans la fabrication sur les vins (1905) ; distillation des vins (1907) ; fabrication des alcools dénaturés (1909).

Aussi Augé vit-il à Paris et répugne à être un « homme de terrain ». Ses adversaires socialistes le lui reprochent, mais ses amis politiques s’en inquiètent : la campagne n’est pas encore réellement commencée le 10 avril à quatorze jours du scrutin, Augé n’étant arrivé de Paris que le 6 avril. Montagne, maire de Pézenas, se fait pressant : « il n’y a pas de temps à perdre. Augé aura tout juste le temps de faire sa tournée » 25. Un électeur de Fouzilhon écrit le 28 mars à Augé : « Cher député, l’on vous attend avec une grande impatience ; ces travaux parlementaires ne finiront donc jamais. Votre concurrent se débrouille il a déjà commencé sa tournée » 26.

Cette sous-estimation de la présence du député semble avoir joué dans l’élection, face à un candidat qui, parce qu’il est inconnu de l’électorat, va multiplier ses propres réunions et suivre à la trace, en fin de campagne, la réunion d’Augé pour lui porter la contradiction.

Augé en tout cas, considère cette distance prise avec sa circonscription comme normale. Le centre de gravité de sa fonction de représentation est à l’Assemblée Nationale, signe d’un temps où le prestige du député de province se gagne par le crédit individuellement gagné dans les ministères et où on croit que « l’élection se gagne à Paris ».

Augé à une équation personnelle qui est celle d’un bourgeois aisé plus à l’aise dans les cercles parlementaires que dans les réunions publiques. Il est négociant en vins et propriétaire d’une exploitation de plus de 80 hectares en Roussillon. Il sera d’ailleurs accusé, en décembre 1909, par Henri Carcassonne, vice-président de la section des Pyrénées Orientales de la Confédération Générale des Vignerons, de faire mouiller le vin dans ses caves de Villeneuve-de-la-Raho. Défendu gracieusement par Poincaré, il se plaint du faible montant des sommes fixées par le tribunal de Perpignan pour assurer la parution du jugement dans les journaux. Néanmoins « pour ce qui est des 4.500 Frs de dommages, ils vont tout à Madame Poincaré pour laquelle je fais confectionner un magnifique bijou inédit de cette valeur, Poincaré s’étant conduit royalement et n’ayant rien voulu en fait d’honoraires, trop heureux, a-t-il dit, de m’avoir prêté « le petit concours de son amitié » 27.

Ce dilettantisme d’Augé 28 va de fait avec une allure parfaitement notabiliaire de son comité de soutien. Celui-ci comprend 39 maires sur les 71 communes de la circonscription, 5 conseillers généraux sur 8, et 4 conseillers d’arrondissement. Les noms des 71 membres du comité sont suivis seulement des qualités électives 29. Cet accent mis sur le soutien des « élus-locaux » n’est pas si naturel que le laisserait croire le contexte de l’époque. Le « Devoir socialiste » dénoncera régulièrement « les palmés, poireautés, buralistes et autres attelés à la mangeoire de la République ». II analysera ainsi le congrès de circonscription du Parti Radical-socialiste : « 80 délégués environ ? Sur le nombre 72 décorés les 8 autres rêvent de l’être » 30.

3) Incertitude dans les alliances

La question du programme ne préoccupe pas beaucoup le candidat Augé le 27 mars n’écrit-il pas à A.-P. Alliés depuis Paris : « Aurais-je le temps de faire ma profession de foi si je pars mercredi ? Préparez-la donc S.V.P. Voyez « l’Écho » d’il y a 4 ans » 31. D’autre part, aucun des numéros de l’Écho de l’Hérault paru entre le 5 mars date de l’annonce de la candidature Augé et le 24 avril ne contient la moindre référence à un programme général.

La discussion de celui-ci semble avoir une fonction strictement interne au parti. Ainsi les fédérations radicales et radical-socialistes de l’Hérault se sont-elles réunies en congrès à Montpellier le 19 février 1910 pour déterminer dans ses lignes générales le programme commun aux candidats des cinq circonscriptions. Il est entendu que « le congrès laisse une certaine marge aux comités de circonscription » 32. Bien peu utiliseront cette possibilité, sinon sous la pression de la campagne de l’adversaire. Ainsi les membres du parti de Nézignan-l’Évêque formulent-ils un vœu sur l’enseignement primaire. Le programme radical prévoit la laïcité et la monopolisation de cet enseignement par l’État. Le vœu de Nézignan vise à revenir sur le monopole qui « supprimerait l’émulation qui peut naître de l’antagonisme de plusieurs méthodes d’enseignement et qui pourrait créer du coup un enseignement officiel et dogmatique » 33. Ce vœu répond à l’agitation, déjà engagée par Barthe, contre l’anticléricalisme primaire des radicaux. Il répond aussi à des divergences d’orientation chez les radicaux sur le choix des alliances et de l’orientation de la campagne.

Le « Petit Méridional » qui soutient activement les candidats radicaux exprime la tactique générale du parti : « pas d’ennemi à gauche ». Ainsi attaque-t-il Barthe sur ses compromis avec les conservateurs ; il lui reproche ses ambigüités sur la question religieuse, donc scolaire. Cette orientation est peu appréciée par les radicaux de la 2e circonscription. Au secrétaire du comité Augé, J. Gariel, directeur du « Petit Méridional » répond le 14 avril : « Permettez-moi de ne pas penser comme vous sur l’orientation à donner à la campagne. Monsieur Augé, comme tous les candidats républicains dits chapelards, est menacé de défection républicaine. Celles-ci ne peuvent être évitées que si la coalition réactionnaire pratiquée par des adversaires est démontrée. C’est donc aux républicains que « Le Petit Méridional » doit s’adresser et il doit avoir pour but de faire la démonstration indiquée. Quant à essayer d’amadouer les réactionnaires en les ménageant, j’estime que le « Petit Méridional » n’y doit pas songer » 34. Or dans la circonscription, les radicaux recherchent les voix de droite. Une très nombreuse correspondance en témoigne. Le commissaire de police de Montagnac communique au comité Augé « la liste de tous les électeurs réactionnaires par communes du canton de Montagnac » 35. Tous les maires membres du Comité dressent des listes détaillées d’« électeurs réactionnaires ». L’ensemble des membres du Comité considèrent que la réélection d’Augé dépend du vote conservateur, et s’emploie à édifier l’électorat sur le caractère collectiviste et révolutionnaire du socialisme de Barthe 36. On redoute une candidature de dernière heure de l’Action Française.

Rares sont les traces d’une préoccupation tournée vers l’électorat de gauche. Ainsi les socialistes Indépendants sont-ils tenus pour quantité négligeable au point d’inquiéter Montagne, le seul à manifester quelque préoccupation à l’égard de ces derniers 37.

A l’absence de programme, s’ajoute donc la brusque réorientation à droite des radicaux, trop marqués par leur soutien à la politique gouvernementale, pour que ceci permette des reclassements effectifs. En fait les radicaux perdent à gauche ce qu’ils ne peuvent pas gagner sur leur droite. Ce faisant, cette perte de contrôle de l’électorat « républicain » sonne le glas dans cette circonscription, de la « république des comités » qui avait relayé le radicalisme parisien usé par le boulangisme et Panama.

Cette crise du radicalisme est redoublée par les suites des événements de 1907. Les radicaux font figure d’accusés comme soutien du gouvernement Clémenceau réprimant la révolte, et partant, du gouvernement en général. En effet, le scrutin-repère de la législature 1906-1910 n’est pas, pour la région, le vote du 7 décembre 1906, portant rachat du réseau des chemins de fer de l’Ouest. Ce vote est estimé délimiter la gauche d’« une droite dont le Libéralisme capitaliste n’accepte aucune transaction non seulement avec le socialisme, mais même avec un radicalisme pourtant respectueux du principe de la libre entreprise » 38. Dans la 2e circonscription de l’Hérault, le scrutin pris pour repère dans la campagne est le vote de l’ordre du jour Aldy, député de Narbonne, de blâme à Clémenceau le 22 juin 1907, suivi de l’ordre du jour Renach de blancseing au gouvernement. Selon le Journal Officiel des 19 juin et 21 juin, Augé a voté pour le premier et contre le second 39. Manifestement ces scrutins sont doublement insuffisants : d’abord parce qu’ils n’opèrent pas clairement dans le démarquage droite-gauche. Ensuite parce qu’ils ne suffisent pas à dissocier les députés radicaux de la région de la politique générale du gouvernement qu’ils soutiennent.

Enfin il faudrait ajouter que l’agitation menée contre le gouvernement à partir de l’été 1907, mêle l’extrême-droite et l’extrême-gauche, la première étant à l’époque électoralement au moins aussi influente que la seconde.

Ainsi, on peut dire que, malgré un vote méridional systématique à la chambre durant tout l’été 1907 40, Augé est suspect du seul fait du discrédit de son groupe parlementaire. Le vote que Barthe exploite le plus contre Augé est celui de la fixation de l’indemnité de député à 15.000 Frs (au lieu de 9.000) en novembre 1906. La campagne prend ainsi une coloration antiparlementaire marquée. Peu importe le détail des votes d’Augé 41 ; il cristallise un courant de rejet de la représentation nationale, animé pour la première fois depuis les débuts de la IIIe République (et depuis le début du mandat d’Augé) par un secteur de la « gauche républicaine », et de l’électorat « populaire ».

Face à une telle attaque, Augé et les radicaux opposent une conception économique de la défense viticole. Aux interpellations sur les scrutins politiques, répond la longue suite des interventions et du vote d’Augé sur le soutien au marché du vin méridional « contre les vins exotiques ». Mais sur ce terrain aussi Barthe et la S.F.I.O. discutent moins la portée et l’utilité de l’action viticole d’Augé que son inefficacité vis-à-vis de la secousse de 1907 : « Les lois énumérées par Augé n’ont pas empêché la misère d’étreindre les viticulteurs », écrit le « Devoir Socialiste » du 17 avril.

Le parti radical-socialiste apparaît finalement comme paralysé :

  • par son hésitation entre un tournant vers la droite cléricale qu’il croit pouvoir séduire en faisant oublier la politique laïque du gouvernement,
  • une surenchère sur l’ordre public et la sécession de la gauche socialiste qui met en accusation un système républicain qu’elle avait toujours plus ou moins soutenu,
  • par son absence de propositions autres que celles concernant la viticulture.

Tout se passe comme si les radicaux faisaient une campagne locale contre une campagne socialiste aux objectifs nationaux. Ainsi en va-t-il sur la proportionnelle, question qui agite les milieux politiques à l’échelle nationale : les socialistes unifiés et l’extrême droite y sont farouchement favorables. Les radicaux hésitent. Au congrès départemental de Montpellier, « M. Riquet, de Pézenas, a demandé que le congrès se prononce sur la question de la représentation proportionnelle, voulant que le parti radical ait l’honneur de cette initiative. Le congrès a ajourné à une prochaine réunion cette motion. M. Alliès, conseiller général, aux applaudissements de tout le congrès, a fait adopter une proposition en faveur du scrutin de liste » 42.

Augé ne répondra donc pas à la contradiction que Barthe viendra lui porter, notamment sur la proportionnelle, dans les nombreuses réunions publiques. II donnera l’image d’un candidat grand commis du parlement, sûr de ses influences et de ses appuis officiels, mais incapable d’ouvrir la moindre perspective nouvelle par rapport à la gestion de son mandat vieux de quatorze ans.

II. - BARTHE : Une candidature « attrape-tout »

L’essoufflement des radicaux est donc certain. Placés sur la défensive, ils comptent sur la désorganisation de l’adversaire pour passer le cap des élections. Sur sa personnalité aussi, jugée comme inadéquate avec l’image que l’électorat se fait d’un député.

Les radicaux ont quelque raison de spéculer sur les divisions et les faiblesses des socialistes dont l’unification est problématique, en tout cas récente. Quant à la Barthe, il est trop jeune pour avoir un passé compromis ; il est en tout cas habile à conduire une campagne « attrape-tout ».

1) Faiblesse de l'organisation socialiste unifiée

Sur le plan national, les législatives de 1910 sont l’occasion d’un premier grand bond socialiste : la chambre ne va-t-elle pas compter 74 députés socialistes, soit plus du double qu’en 1906 (51 élus) : C’est incontestablement là un des fruits de l’unité réalisée depuis 1905 et maintenue depuis, tant bien que mal 43. On sait que cette unité a été plus imposée par les partis socialistes européens au congrès d’Amsterdam (août 1904) que réalisée par les socialistes français eux-mêmes. Il en ressort une difficile cohabitation entre blanquisme, guesdisme et Jauresisme. Surtout la S.F.I.O. ne parvient pas à préciser un programme socialiste : les courants s’entendent sur les objectifs à court terme (par exemple sur la revendication de la représentation proportionnelle), mais plus en opposition à la politique du gouvernement que sur des perspectives indépendantes. Les socialistes unifiés craignent de se heurter à la C.G.T. et au syndicalisme au sujet desquels courent toujours de profondes divergences d’attitude. Du coup « la S.F.I.O., qui s’adresse d’abord à la classe ouvrière, se préoccupe davantage d’élaborer un programme rural » 44. Mais sur ce plan aussi les résultats sont maigres. Compère-Morel, le plus obstiné des socialistes à travailler à un tel programme, ne parviendra pas à le faire adopter aux différents congrès de 1908, 1909, et 1910.

Cette absence de programme paysan est frappante dans la campagne de Barthe. On a déjà dit que l’agressivité contre Augé n’atteint pas son action parlementaire en matière viticole. Les socialistes unifiés dans la 2e circonscription de l’Hérault vont superbement ignorer les thèmes susceptibles d’intéresser un électorat agricole. Même la question des coopératives, chère au guesdiste Compère-Morel, n’est pas posée. Et surtout il n’est pas possible de trouver la moindre référence aux clivages de classes qui traversent la viticulture méridionale. Au contraire Barthe reproche avec insistance à Augé de ne pas avoir adhéré à la Confédération Générale des Vignerons du Midi. Or celle-ci est la structure même de collaboration entre grande et petite propriété dès sa création en septembre 1907. Ce compromis social, couvert par le mythe de l’unité et la viticulture a sa traduction politique : le président de la C.G.V.M. est Ferroul, le maire socialiste de Narbonne, et le vice-président de Crozals, grand propriétaire réactionnaire du Biterrois.

Ce compromis de 1907 a un effet électoral en 1910. Barthe va conduire habilement une campagne à deux niveaux : un niveau public général interclassiste, propre à ne pas effrayer l’électorat ultraconservateur. Un niveau interne bien fait pour rassembler toutes les sensibilités socialisantes.

2) Éclectisme du programme

a) Au niveau général, Barthe annonce ainsi ses intentions : « A Augé qui se présente sans autre programme que la prime à la distillation, le parti socialiste organisé et puissant, capable de faire aboutir les réformes sociales, comme le monopole des assurances, le retour à la nation des monopoles de fait, chemins de fer, mines, forces hydrauliques, le libre choix du médecin aux indigents, les syndicats de fonctionnaires et la liberté de l’Enseignement » 45. Mais de ce programme, c’est surtout la liberté de l’enseignement qui est surtout développé dans les réunions de Barthe 46. Ainsi à St-Pons-de-Mauchiens, commune réputée comme conservatrice (en 1906, le candidat de droite y a recueilli 136 voix, le socialiste unifié 2, Augé 25), Barthe déclare : « Le parti socialiste a défendu la cause laïque, il la défend encore. Mais il réclame la liberté complète pour tous il se refuse à cacher ou à prendre la responsabilité des gros scandales que, sous le couvert de la propagande laïque, ont commis tous les requins de l’anticléricalisme » 47. Le ton de la campagne de Barthe est incontestablement celui d’une propagande libérale et minimaliste sur la question religieuse. Ainsi « Barthe a bien fait de dire que nous en avions assez de cet anticléricalisme de parade. Que chacun fasse de l’anticléricalisme chez soi comme fait notre candidat » 48. Les radicaux répliqueront maladroitement sur deux tableaux à la fois : d’une part ils tenteront d’effaroucher l’électorat catholique en rappelant un article de « l’Eclair », journal royaliste qui, le 7 février 1906 faisait grand cas d’un incident mineur survenu entre les camelots du roi et Barthe, lors des inventaires de la cathédrale de Montpellier. D’autre part ils conforteront l’image d’un Barthe faisant des affaires de religion, une question strictement privée, en « révélant » son mariage à l’Église et au Temple.

Les autres thèmes que Barthe met en avant sont singulièrement marqués d’une prise de distance avec la politique dans des termes très peu socialistes. Ainsi signe-t-il un article dans ce « Devoir socialiste » du 3 avril sur « la représentation professionnelle ». « On sent partout que la politique nous épuise, qu’elle nous mène aux pires désastres (…) Pour remédier à tout cela, il ne faut pas faire rien que de la politique. Dans toutes ces questions il n’y a pas de curés à bouffer ou de gens à faire décorer (..) Nous voulons donc dans le Parlement et au mieux au Sénat une représentation basée sur la profession. Le Sénat deviendrait comme un parlement supérieur de l’activité économique, devant lequel se débattraient toutes les questions de travail et de commerce ». Cette perspective est liée à celle de la représentation proportionnelle qui occupe une place très importante dans la campagne de Barthe et qui est soutenue, au niveau national, par l’extrême droite.

En fait, à ce niveau général, le programme de Barthe reste subtilement imprécis et suffisamment rassurant pour décider l’électorat ultra à pratiquer « la politique du pire » contre le radical.

b) Au niveau interne, Barthe a choisi d’apparaître au-dessus des divers courants du parti, ainsi que le porte-parole naturel des « indépendants ».

Dès son investiture, il déclare : « C’est avec le programme socialiste comme l’a défini au congrès de Nîmes, Compère-Morel, Sembat et Jaurès, que je rentre en campagne » 49. Il est présenté comme ayant « applaudi avec ferveur à la proclamation de l’unité socialiste par le congrès d’Amsterdam », comme ayant « réussi à amener l’union de toutes les forces vives du prolétariat à Cette où deux fractions socialistes sont divisées et s’entredéchiraient » 50. Mais on chercherait en vain dans les articles de « doctrine » parus dans la presse socialiste, une indication sur la position de Barthe dans le grand débat qui anime la S.F.I.O. encore au congrès de Nîmes tenu à la veille des élections (février 1910) : sur la question des retraites ouvrières et du vote de la loi au parlement, c’est la position réformiste de Vaillant et Jaurès qui triomphe de celle de Guesde et Hervé, opposés à tout « réalisme législatif ». Mais la question des retraites ouvrières est pratiquement absente de toutes les explications de Barthe pendant la campagne. Serait-ce parce qu’« elle a soulevé un débat orageux dans le. parti » 51 ? La seule « personnalité » socialiste nationale qui manifestera sa présence dans la circonscription à la veille de la campagne, c’est Gustave Hervé : il donne une conférence à Pézenas en décembre, mais Barthe n’y assiste pas. Le « Devoir Socialiste » du 6 Mars prend vigoureusement la défense d’Hervé quand celui-ci est condamné à quatre ans de prison 52.

La conquête des « socialistes indépendants » est autrement plus sensible dans les axes de la campagne de Barthe. C’est que les socialistes unifiés ont une double préoccupation : 1) confirmer la suprématie de la candidature de Barthe sur celle, plus coutumière dans cette circonscription, d’un socialiste indépendant. 2) profiter de la campagne pour renforcer l’organisation du parti et s’imposer définitivement face aux indépendants.

Les circonstances de l’investiture de Barthe sont marquées par l’ouverture aux indépendants. Barthe lui-même n’était-il pas associé aux indépendants en 1906 ? Sa candidature était de celle qui pouvait faire barrage au candidat indépendant de 1906, Nogaret, tout en apparaissant comme une candidature d’union. « Le Devoir Socialiste » la justifie ainsi : « Si par une scission regrettable, nous avons fait le jeu de nos adversaires dans les luttes électorales précédentes, il est bon de prouver qu’à l’heure actuelle, le noyau est compact dans l’intérêt du parti » (27 mars 1910). Le thème est régulièrement repris : « il y a en dehors de l’unité, d’excellents militants aux convictions socialistes ; mais que peuvent-ils sans organisation ? » (13 mars). « Il appartient au parti socialiste de compléter l’organisation du prolétariat en parti de classe » (13 février). Ces appels, dénués de toute acrimonie, contrastent avec les termes utilisés contre les indépendants par l’Humanité qui les traite de « parti jaune », « déchets du socialisme », «déloyaux » 53.

Dans la 2e circonscription de l’Hérault, les indépendants finissent par ne pas présenter de candidat. Ils semblent «rendre Barthe responsable de ce fait 54. En tout cas, ils ne donnent aucune consigne claire pour le scrutin et les journaux accueillent, selon leurs tendances, des communiqués de « groupe de socialistes indépendants » soutenant soit Augé soit Barthe 55. Finalement l’opération se soldera au bénéfice total des unifiés. Alors que leur candidat de 1906, Verdier n’avait rassemblé que 1585 suffrages, il semble clair que Barthe récupèrera une bonne partie des suffrages de Nogaret, l’indépendant, qui réunissait 4378 vois en 1906 56. Mais surtout les socialistes indépendants dont l’existence tenait surtout à la participation électorale, sont éliminés de la circonscription.

3) Appoint décisif de l'électorat conservateur et « indépendant »

Barthe a donc rassemblé tous les éléments pour faire de sa candidature une candidature « attrape-tout ». Vigoureux attaquant de la politique radicale, il donne une caution de « gauche » aux critiques traditionnelles de la droite : il relaye la dénonciation des scandales et l’antiparlementarisme, chevaux de bataille des monarchistes et bonapartistes. Il évoque les alliances de 1907 en faisant appel aux « petits fonctionnaires » (Le Devoir socialiste du 3 avril), aux « contribuables et honnêtes gens » et aux « anciens soldats de 17e exilés à Gafsa » (Le D.S. 17 avril) aux travailleurs (le D.S. 10 avril). Tout cela en révisant en baisse, dans la circonscription, « l’appel aux travailleurs de France » lancé à son Congrès de Nîmes par le Parti socialiste 57.

Cette spécificité de la campagne personnelle de Barthe, en décalage avec d’autres campagnes socialistes 58 a posé quelques problèmes aux militants socialistes le quatre-pages électoral édité par la S.F.I.O. avant le scrutin n’indique-t-il pas curieusement : « Barthe a le tempérament combatif qui peut l’emporter parfois au-delà du socialisme, mais ceci ne détruit pas sa sincérité politique » 59. Toutes ces ambigüités permettent-elles de dire que l’extrême-droite a voté Barthe et assuré ainsi l’installation durable de la S.F.I.O. dans la circonscription ? Depuis 1906, on considère généralement que « ce sont les radicaux qui ont, comme ils le font toujours à cette époque devant les socialistes susceptibles de les déborder sur leur gauche, accrédité l’idée d’un vote massif de la droite pour les socialistes » 60. Si cette remarque peut s’appliquer à la campagne de Cachin dans la 1ère circonscription de Béziers en 1906, il y aurait danger à la généraliser.

Pour ce qui est de Barthe, le soutien de « l’Eclair », le journal royaliste, est explicite. Il suffit de lire les compte-rendus des réunions de Barthe, comme celle de Bédarieux : « Comme programme politique, le candidat adopte le programme socialiste, mais il nous donne de meilleures garanties et se fait longuement applaudir lorsqu’il proclame qu’il veut la liberté politique et la liberté de conscience pour tous, aussi bien pour l’officier qui va à la Bourse du Travail ou au Temple protestant que pour celui qui va à l’Église catholique. De plus, il se proclame l’adversaire de la petite chapelle. (…) Nous devons bien avouer, pour terminer, que M. Barthe n’est pas le candidat rêvé. Néanmoins, s’il est partisan comme il l’a dit de la vraie liberté de conscience, ce sera déjà quelque chose » 61.

Cette complicité nouée au cours des législatives d’avril va d’ailleurs recevoir une confirmation spectaculaire lors des cantonales de juillet : Barthe viendra tenir un meeting à Pézenas avec Leroy Beaulieu, le député « réactionnaire » de Montpellier, et de Rodez-Benavent conseiller général de Ganges, lui aussi « réactionnaire » notoire. Les disparités d’influence entre circonscriptions éloignées ont favorisé cette convergence. La 1ère circonscription de Montpellier est traditionnellement sous forte influence de la droite qui, depuis longtemps, n’a présenté aucun candidat sous ses propres couleurs, dans la 2e de Béziers 62. En tout cas, les législatives de 1910 ont dû enseigner à Barthe que sa tactique était payante (Le journal « L’Alliance républicaine » commence d’ailleurs à parler de « socialisme barthien »). Une analyse superficielle des résultats, a déjà révélé que l’électorat conservateur s’était réparti en trois un tiers d’abstentionnistes, un tiers en faveur d’Augé, un tiers en faveur de Barthe 63. On peut toutefois préciser plus rigoureusement les chiffres et les voir confirmer de façon éclatante l’analyse du contenu de la campagne.

Les abstentions sont fortes dans la circonscription 30,10 %. C’est un chiffre supérieur à la moyenne départementale. Rapportés au chiffre de 1906 on peut imputer cet abstentionnisme à l’électorat catholique. Un quart des électeurs de Mondon en 1906, ne sont pas allés voter en 1910.

Pour ce qui est des suffrages exprimés, on comparera d’abord l’évolution du vote conservateur en 1906 et le report des voix en 1910 64.

En 1910, douze communes ont donné la majorité absolue à Mondon. Dans ces communes, Barthe gagne 1527 voix, Augé 120 ; soit 92 % des suffrages exprimés conservateurs pour le premier, et 8 % pour le second. En lisant la carte de la percée socialiste on retrouve sept communes à majorité absolue réactionnaire qui ont donné une progression de plus de 65 % aux socialistes 65. Quatre ont donné une progression entre 50 et 65 % 66. Une seule donne une majorité pour Augé (Pomérols).

En réalité l’écrasante majorité de l’électorat conservateur (62 % des suffrages exprimés de la droite de 1906) a voté Barthe.

Comparons maintenant le vote des socialistes autonomes de 1906 et leur report des voix en 1910. En fixant la barre à 40 % de majorité, on trouve treize communes en faveur de Nogaret en 1906. Dans ces communes, Barthe gagne 1529 vois, Augé 359, soit 80 % en faveur du premier, et 20 % en faveur du second. La carte de la percée socialiste nous fait retrouver sept communes « indépendantes » dans la progression « unifiée » de plus de 65 % 67, et cinq dans la tranche entre 50 et 65 % 68. Seule Causseset-Veyran vote Augé. Il est donc possible de dire que Barthe a bénéficié du report de plus des trois quart des voix des socialistes indépendants. Finalement, huit communes, relèvent d’une progression propre aux socialistes unifiés. Ce sont celles d’ailleurs où se répartissaient, pour l’essentiel, les 1585 voix de Verdier en 1906 69.

D’un scrutin confirmant aussi fortement la structure composite de la campagne de Barthe, peut-on déduire les lignes-forces qui vont ultérieurement spécifier le « socialisme barthien » dès son élection en juillet 1910 comme conseiller général du canton de Pézenas jusqu’à sa rupture définitive avec la S.F.I.O. en 1933 ?

On peut penser que c’était en tout cas l’occasion de fixer un électorat autour d’une image floue du député, ce qui pouvait autoriser une plus grande marge de manœuvre gagnée pour l’avenir par le candidat.

Mais ce qui est le plus notoire, c’est la translation qui s’opère ainsi, fut-ce à électorats renversés, entre deux notables viticoles. A lire la notice biographique de la carrière de Barthe député, il semble qu’il s’agisse de la suite directe de celle d’Augé. Barthe sera dès 1910 membre de la commission des douanes et des boissons ; à partir de 1924, il présidera la commission des boissons, la commission interministérielle de la viticulture, le comité national de propagande en faveur du vin, la fédération nationale des stations rurales, le conseil supérieur des Alcools, l’institut national des appellations d’origine, la ligue des petits et moyens viticulteurs et l’office international du vin 70 ; Les interventions de Barthe à l’Assemblée seront progressivement consacrées aux questions vitivinicoles à l’exclusion de toutes autres, exactement, comme celles d’Augé. Si bien que Barthe héritera du titre de député de la viticulture, perdu par Augé en 1910 et sans qu’aucun autre député du département n’ait pu disputer cette fonction.

En 1910, tout s’est donc passé, dans la 2e circonscription de l’Hérault, comme si les changements politiques se faisaient à partir de clivages nationaux, alors qu’ils couvraient une étonnante reproduction du système des notables installé par les radicaux. Le faible degré d’organisation et d’expérience du mouvement ouvrier dans ces pays de l’Hérault autorisait une telle substitution. Mais l’aveuglement des radicaux y avait aussi fortement concouru : devenu l’expression de la seule petite bourgeoisie terrienne et commerçante, le parti radical socialiste de cette région vivait l’extrême fin de cette époque où il avait porté des idéaux démocratiques, enveloppe de revendications sociales confuses. Au soir du 24 avril 1910, Augé et ses amis décrivent éloquemment la fin de leur règne Pendant qu’une manifestation parcourt les rues de Pézenas au chant de l’Internationale « les amis du vaincu étaient au premier étage du café Glacier, place du 14 Juillet. Au balcon flottait le drapeau du Groupe radical en soie tricolore, le drapeau de la France républicaine. Fier de sa dignité, pur de toute bassesse et de toute compromission, le drapeau de soie assistait à la promenade du drapeau rouge, de l’emblème de la lutte des classes et de la Révolution. Et tout à côté le transparent lumineux jetait comme un défi aux vainqueurs démagogues, cette inscription que nous répéterons comme un cri de ralliement vive la République quand même » 71.

Notes

  1. J.-J. Chevallier, Histoire des Institutions politiques de la France moderne, 1958, p. 496 et 507.

  2. G. Goguel, Géographie des Élections Françaises sous la IIIe Rép., Cahiers de la F.N.S.P., 1970, p. 42.

  3. G. Lefranc, Le Mouvement socialiste sous la troisième République, 1963, p. 187.

  4. Ibidem, p. 160.

  5. M. Montcouquiol, Les élections législatives de 1910 dans le département de l’Hérault, Mémoire de maîtrise, Faculté des Lettres de Montpellier, 1969.

  6. En réalité sept autres candidats ont fait acte de candidature au dernier moment mais n’ont recueilli aucune voix, sauf Édouard Aragon, horloger à Pézenas, candidat révolutionnaire qui a recueilli 38 voix.

  7. Montcouquiol, op. cit.

  8. Un conseiller général de Montpellier écrit à Albert-Paul Alliès le 21 avril 1910 : « je ne comprends même pas pourquoi on a pris Barthe au sérieux. A Montpellier on le traite de gamin ». Albert Paul Alliès est conseiller général du canton de Pézenas et secrétaire du Comité Augé. Au lendemain de l’élection de Barthe Il songera à démissionner du conseil général (lettre non datée de Madame Bellaud-Dessâlles qui l’incite à n’en rien faire). Il sera battu par Berthe (164 voix d’avance) aux élections cantonales du 31 juillet 1910. Nous avons largement utilisé les archives d’Albert-Paul Alliès concernant les élections législatives de 1910. Nous les désignerons désormais sous la dénonciation : archives A.P.A.

  9. On notera à ce propos l’écart très important (du simple au double) entre circonscriptions du département : celle de St-Pons comprend 39.638 habitants, celle de Béziers II, 79.593.

  10. Voir la carte de la circonscription.

  11. Formule qu’André Siegfried retient pour « les républicains avancés » du Midi de la France. Cité par J.-J. Chevallier, op. cit., p. 527.

  12. L’expression figure dans une lettre du 31 Mars 1910 d’un membre du comité Augé de Valros, à Augé lui-même. Archives A.P.A.

  13. Barthe scissionnera la S.F.I.O. en décembre 1933, entraînant avec lui la grande majorité des militants. « Le Barthisme est une déviation viticole du socialisme qui consacre le primat de la défense viticole sur les principes idéologiques, l’effacement des concepts doctrinaux devant les nécessités tactiques à valeur de symbole. Tous les partis y sacrifient ». R. Laurent, Droite et Gauche en Languedoc. Mythe ou réalité ?… in Droite et Gauche de 1789 à nos jours, Centre d’Histoire Contemporaine du Languedoc-Méditerranéen et du Roussillon, Université P. Valéry, Montpellier, 1975. p. 25.

  14. Raoul Bayou, député de la circonscription Béziers-St-Pons, occupe indiscutablement cette fonction, parmi les cinq députés de l’Hérault, depuis la dernière après-guerre.

  15. M. Perrot et A. Kriegel, Le Socialisme français et le pouvoir, 1966, p. 87.

  16. Léo Loubère, Vins et politiques en bas-Languedoc, 1848-1914. (Traduction R. Huard). In « Droite et Gauche… », op. cit., p. 28.

  17. M. Vitrac, La France, histoire et géographie économiques, I, Les Frontières méridionales, 1912.

  18. G. Cholvy cite le chiffre de 3,8 % des hommes respectant la pratique pascale en 1911 (le taux moyen du département est de 9,7 %) : Géographie religieuse de l’Hérault contemporain, 1968.

  19. Affirmation que l’on trouve chez M. Montcouquiol, op. cit., et la conclusion de certains ouvrages de vulgarisation sur l« ‘occitanisme ».

  20. R. Laurent, op. cit., p. 22.

  21. L. Forestier, conseiller général de St-Gervais, vice-président du Comité Augé, menace de retirer son soutien si Augé ne donne pas satisfaction à son frère candidat à une justice de paix à Lagrasse dans l’Aude. (Lettre à Augé, 16 mars 1910. Archives A.P.A.). Augé s’emploie à obtenir un résultat au ministère de la justice : « Tout mon temps se passe en lettres, dépêches, courrier, allées et venues à la Justice pour Forestier ». Léttre à A. P. Alliès du 19 mars 1910. (Archives A.P.A.).

  22. G. Babiol, mécanicien à Pézenas où il participe avec Courtaillac à la création du groupe radical-socialiste en 1903, demande la recette-buraliste de Castelnau-de-Guers en ces termes : « Je pense voir si réellement nous avons un gouvernement qui fait son devoir et si, comme le déclarait si bien à la tribune M. le ministre à propos des bureaux de tabacs, il nomme à des fonctions ceux qui l’ont mérité par leurs services rendus à la République ». Lettre à Augé du 16 mars 1910. Archives A.P.A. Dans une autre lettre, datée du 28 mars, un électeur de Fouzilhon, lance à Augé : « si tout (sic) les buralistes que vous avez eu l’occasion de casé (sic) avaient fait (sic) comme moi, vous serriez fixé sur votre élection ».

  23. Lettre à A. P. Alliès du 27 mars 1910. Archives A.P.A.

  24. Notice Augé dans Le dictionnaire des Parlementaires Français (sous la Direction de J. Jolly) I, 1960, P. 418.

  25. Lettre à A.P. Alliés du 24 mars 1910. Archives A.P.A. L. Montagne est éloigné lui-même de Pézenas depuis qu’il a été nommé Directeur de l’Asile Départemental d’Aliénés de Montpellier. Il conserve une grande influence sur la direction politique de la campagne et notamment sur A. P. Alliés qu’il conseille régulièrement, jusqu’à l’arrivée d’Augé dans la circonscription, il insiste beaucoup sur l’organisation de la tournée et encourage A. P. Alliès à faire preuve de « résolution virile de se mettre tout de suite la campagne, faute de quoi on va sûrement vous appeler des soldats de papiers ». (Lettre non datée. Archives A.P.A.).

  26. Signature illisible. Archives A.P.A.

  27. Augé ajoute aussitôt : « Bref, tout cela me donne un travail pas banal » pour s’excuser auprès d’A. P. Alliès du travail causé par l’expédition du « Petit Parisien » contenant le jugement, aux cafés de la circonscription. Lettre non datée. Archives A.P.A.

  28. Dans une lettre, non datée, à Alliès, Montagne regrette « de ne pouvoir être à côtés pendant la campagne ne serait-ce que pour faire lever Augé tous les jours de bonne heure ». Archives A.P.A.

  29. Un seul de ces membres fait figurer sa profession, M. Cambon à Tourbes, et il s’agit d’un receveur, buraliste ! Voir la liste du Comité de soutien dans l’Écho de l’Hérault du samedi 9 avril 1910.

  30. Le devoir socialiste, 6 mars 1910 (Bimensuel du parti socialiste S.F.I.O.).

  31. Il s’agit de l’Écho de l’Hérault, hebdomadaire radical de Pézenas et sa région, animé par A. P. Alliès. Archives A.P.A.

32. Lettre d’E. André du 5 mars 1910 à A. P. Alliès. Archives A.P.A.

  33. Vœu du 4 mars 1910. Archives A.P.A.

  34. Lettre à P. Alliés. Archives A.P.A.

  35. Lettre du 24 mars 1910. Archives A.P.A.

  36. Lettres de Couderc à Pézenas (« c’est le parti conservateur qui fera l’élection ») du 17 avril 1910, d’André de Nézignan du 11 avril 1910, de Valros du 31 mars1910 (« nous travaillons fortement les conservateurs et il y a là, a faire »). Archives A.P.A.

  37. « Il faut éviter tout froissement qui pourrait indisposer les socialistes indépendants ». Lettre non datée. « Tout va bien dans les hauts-cantons : les socialistes indépendants ne veulent pas de Barthe ». Lettre du 24 mars 1910 Archives A.P.A. Les socialistes indépendants avaient un candidat aux élections de 1906. En 1910 les socialistes unifiés avaient imposé Barthe sans négociation préalable. Les radicaux espéraient sans trop y croire une rancœur des Indépendants contre les unifiés dont ils auraient pu tirer profit.

  38. F. Goguel, op. cit., p. 40.

  39. J.O. p. 1415 et 1483. Le Devoir Socialiste avait accusé Augé d’avoir voté contre le premier, pour le second. Après le démenti d’Augé, Barthe accusera Augé d’avoir fait rectifier les P.V. du J.O. (Le Devoir Socialiste, 24 avril 1910).

  40. Au cours de la séance du 8 juillet 1907, Augé intervient sur les événements du 17e de ligne nettement contre le gouvernement au point que Jaurès, qui lui succède à la tribune, rend hommage à Augé. (J.O. du 9 Juillet). Sur l’ensemble des votes concernant 1907, Augé vote avec Aldy.

  41. Ces votes sont ceux d’un radical-socialiste orthodoxe légèrement infléchi à gauche : Augé vote avec les socialistes indépendants et Jaurès sur les conseils de guerre, l’affaire de l’Ouenza. Par contre il fera bloc avec le gouvernement sur la question épineuse de la liquidation des congrégations par l’administration de l’enregistrement. Augé se présentait lui-même comme un adversaire des cabinets modérés. Il avait ainsi voté la chute du cabinet Dupuy en 1898, et avait pris position pour la révision du procès Dreyfus. Dictionnaire des parlementaires. op. Cit. p. 419.

  42. L’Écho de l’Hérault, 19 févr. 1910.

  43. Voir G. Lefranc, op. cit., p. 118 et s.

  44. Ibidem, p. 168.

  45. Déclaration de Barthe à la réunion publique et contradictoire du 13 avril 1910 à Murviel-Lès-Béziers. Compte-rendu imprimé par les comités socialistes de Murviel. Archives A.P.A.

  46. Sur le compte rendu de ces réunions, voir le Devoir Socialiste du 6 mars au 24 avril 1910.

  47. Le Devoir Socialiste, 3 avril 1910. Le scrutin du 24 avril 1910, à St-Pons-de-Mauchiens donnera 75 vois à Barthe, 36 à Augé.

  48. Article signé d’Éric Malou dans Le Devoir Socialiste du 10 avril.

  49. Le Devoir Socialiste, 27 fév. 1910.

  50. Présentation de « notre candidat » par la rédaction du Devoir Socialiste, (27 févr.).

  51. G. Lefranc, op. cit., p. 170.

  52. La pensée de G. Hervé « malgré son insurrectionalisme appuyé surtout sur des violences verbales, malgré l’influence réelle qu’il exercera pour un temps sur de bons militants ouvriers, ne provoque qu’une effervescence superficielle et passagère… De la démagogie mais aussi de l’aventurisme ». A. Rosmer, Le Mouvement ouvrier pendant la guerre, Tome 1, 1936 (La librairie du Travail).

  53. Article d’A. Morizet, L’Humanité, 28 avril 1910.

  54. « Le candidat socialiste unifié révolutionnaire a tout mis en œuvre pour étouffer notre volonté, pour introduire au sein de nos congrès des facteurs de désordre et, à la faveur de l’incohérence et du trouble jeté par lui, arriver à obtenir qu’aucune candidature indépendante ne sorte de nos discussions ». L’Union Républicaine, 22 avril 1910.

  55. Communiqué signé A. Bruel dans La Dépêche du 2 avril 1910 : « Le parti indépendant ne trouvant pas de candidat pour la lutte de demain conserve malgré tout ses espoirs et ses conceptions. Chacun de ses membres saura cependant faire son devoir de socialiste ».

  56. Dans les différents cantons, les villages où Nogaret arrivait largement en tête devant Augé en 1906, donnent une nette avance à Barthe en 1910. Ainsi les Aires, Autignac, Gabian, Roujan, Caux, La Tour-sur-Orb, par exemple.

  57. Cet appel-manifeste électoral du parti socialiste insiste, entre autres, sur « la substitution à la propriété capitaliste, de la propriété collective », sur la lutte antimilitariste, sur « la défense des institutions de laïcité en particulier l’école laïque », autant de thèmes et, d’accents de classe qu’on ne retrouve qu’à l’état diffus (ou pas du tout), dans la propagande de Barthe.

  58. Comme celle menée dans la circonscription voisine de Béziers II par Marcel Cachin en 1906 (voir J. Sagnes, Gauche marxiste et gauche jacobine en biterrois à travers les campagnes de Marcel Cachin et Louis Lafferre en 1906, in Gauche et droite…, op. cit., p. 236).

  59. Candidature Barthe. Parti socialiste (SFIO) imprimé. Archives A.P.A.

  60. J. Sagnes, art. cit., p. 248.

  61. L’Éclair, (21 avril 1910).

  62. Mondou, candidat de droite en 1906 dans cette circonscription, prend l’étiquette de « radical socialiste indépendant ».

  63. Mortcouquiol, op. cit.

  64. Voir les cartes de la circonscription en annexe.

  65. Il s’agit de : Florensac, Cazouls d’Hérault, Les Aires, Tourbes, Caussiniojouls, Puimisson, Roujan.

  66. St-Pons-de-Mauchiens, Usclas, Espondeilhan, Castelnau de Guers.

  67. Camplong, Carlencas, La Tour-sur-Orb, Les Aires, Alignan-du-Vent, Puissalicon, St-Nazaire-de-Ladarez.

  68. Pézenas, Abeilhan, Caux, Autignac, Gabian.

  69. Ce sont toutes des communes où la majorité de Barthe ne dépasse pas 65 % des suffrages exprimés : Pézenas, Bédarieux, Faugères, Adissan, Montblanc, Servian, Murviel, Neffiès.

  70. Dictionnaire des Parlementaires…, op. cit., Tome II, p. 475.

  71. L’Écho de l’Hérault, 30 avril 1910.