Les deux visages de la conquête de la Gaule transalpine

* Professeur d’Histoire romaine (Université Paul Valéry Montpellier III).

Toute histoire dispose de son lot plus ou moins imposant de récits édifiants et d’images d’Épinal. Celle de la Gaule du Sud dans l’Antiquité n’échappe pas à la règle avec le déroulement de la conquête romaine.

A l’appel au secours de Marseille 1, impuissante, désemparée et pressée de toutes parts par des peuples voisins aussi belliqueux que barbares, Rome aurait répondu, par respect pour ses serments et au nom de la Fides 2, en envoyant, à partir de 154 avant J.-C. 3, avec sollicitude et régularité, ses généraux dont les brillants succès militaires auraient en quelque sorte scandé son avancée rapide et sans encombre au-delà des Alpes, jusqu’à l’épisode final, l’achèvement de la conquête, réalisé, dans les années 120 avant J.-C., par le plus connu et le plus célèbre d’entre eux, Cn. Dominitius Ahenobarbus. Auréolé par les éclatantes victoires qu’il venait de remporter dans la vallée du Rhône, il aurait pu achever rapidement la conquête romaine en ralliant les terres languedociennes qu’il parcourut, juché sur son éléphant devant lequel les populations, subjuguées par la puissance de Rome et éblouies par sa civilisation, s’inclinèrent sans difficulté ni protestation 4.

La fondation de la colonie de Narbonne 5 et l’édification de la via Domitia 6 traduisirent d’ailleurs rapidement, de façon matérielle et tangible, la mainmise définitive de Rome sur cette région comme sur l’ensemble de la Gaule transalpine englobée désormais dans les provinces romaines. Les travaux de ces dernières décennies 7, en apportant des informations nouvelles ou des éclairages différents, ont fait voler en éclat, sur bien des points, cette version, cohérente et rassurante, élaborée à la gloire de Rome sans, pour autant, lui substituer une construction définitivement établie. Le cloisonnement des disciplines comme les opinions parfois divergentes des chercheurs n’autorisent pas encore un véritable consensus sur cette question du déroulement de la conquête romaine en Gaule méridionale. Néanmoins, il n’est pas interdit de présenter, à ce propos, quelques remarques susceptibles d’être versées au dossier.

Il est, tout d’abord, possible de se défaire assez rapidement de la conception, clairement affirmée ou simplement suggérée selon laquelle l’avancée de Rome en Transalpine fut rapide, les campagnes militaires fulgurantes et la conquête conduite sans embûches. A cet égard, en effet, les dates parlent d’elles-mêmes et incitent, sans difficulté, à revenir sur l’idée d’une avancée toujours irrésistible des légions romaines depuis leur arrivée en terre gauloise, sous le commandement de M. Fulvius Flaccus, en 125 avant J.-C. 8 jusqu’à la fondation, sous la houlette de Cn. Domitius Ahebobarbus, de la colonie de Narbonne qui est censée mettre un terme à la conquête en 118 avant J.-C. Les envois successifs et répétés de troupes comme la présence simultanée, à plusieurs reprises, du consul de l’année et d’un proconsul 9 disent assez la volonté farouche des populations indigènes de conserver leur indépendance et les difficultés de la progression romaine qui expliquent la lenteur réelle de la conquête. Sept années de combats semblent, en effet, un peu longues pour des campagnes, si ce n’est éclairs, du moins rapides et cela d’autant plus que ce laps de temps s’avère, en fait, fallacieux. D’une part, l’intervention de Rome en Gaule du Sud débuta en réalité au moins en 154 avant J.-C. avec l’action du consul Q. Opimius contre les Oxybiens et les Déciates qui menaçaient la région d’Antibes et de Nice 10. D’autre part, les interventions armées se poursuivirent bien au-delà de la création de Narbonne, au moins jusque dans les années 70 avant J.-C. A cette époque, en effet, Pompée, qui était en route vers l’Espagne où le Sénat l’avait dépêché pour mater la révolte de Sertorius, traversa la Gaule méridionale et y rétablit l’ordre avec l’aide de M. Fonteius 1.

Ce décalage chronologique est à ce point important qu’il a suscité un long débat, qui n’est d’ailleurs pas véritablement clos, sur la date de création de la province de Transalpine. Attribuée traditionnellement à Cn. Domitius Ahenobarbus et fixée, par rapport à son action en Gaule du Sud, dans les années 120-118 avant J.-C. 12, celle-ci a été repoussée, dans les années 70 avant J.-C., par Ch. Ebel 13 à la suite de Ernest Badian 14. L’historien anglo-saxon a, en effet, mis l’accent sur l’importance de cette période charnière dans l’organisation administrative de la province. Même si la discussion est toujours ouverte sur cette question de date, il n’en reste pas moins que la période des interventions armées de Rome en Gaule méridionale se mesure beaucoup plus à l’échelle d’un siècle que d’une décennie. Rome dut attendre longtemps avant de pouvoir recueillir les fruits de son attitude chevaleresque envers Marseille. Malgré sa puissance, elle ne put, effectivement, que se soumettre aux circonstances, à la conjoncture du moment, et procéder par étapes, tant sur le plan chronologique que géographique. A cet égard, la vallée du Rhône matérialisa très certainement, quoi qu’on en ait pu dire, une frontière particulièrement difficile à franchir et une région à maîtriser, beaucoup plus et par bien des côtés, que les Alpes et les Pyrénées. Pourtant Rome, était, dans ce domaine, instruite par l’expérience puisqu’elle avait eu déjà à affronter, dans l’autre Gaule, la Cisalpine, un problème similaire avec le franchissement du Pô 15. Celui-ci avait, en effet, constitué, pendant de nombreuses années, un butoir à sa mainmise sur les terres du Nord de l’Italie. La conquête romaine avait connu, dans ce secteur, des phases successives représentées, au fil des années, par la maîtrise de la Cispadane, puis par le franchissement du Pô, et, enfin, par le contrôle de la Transpadane 16. Rome savait donc, pour l’avoir vérifié, que dominer les deux rives d’un fleuve n’était pas chose aisée. Toutefois la situation n’était pas exactement comparable en Transalpine dans la mesure où le problème auquel Rome dut faire face ne fut pas tant le passage du fleuve proprement dit et la poursuite de la conquête au-delà de sa rive droite que la jonction de deux espaces géographiques éloignés l’un de l’autre et relevant de deux zones distinctes, elles-mêmes appréhendées à des époques différentes.

En effet, l’une des caractéristiques essentielles de la mainmise de Rome sur la Gaule du Sud réside en ce que la conquête ne s’y est pas déroulée de façon linéaire depuis les Alpes jusques aux Pyrénées comme auraient pu le laisser supposer les premières interventions de Rome en terre gauloise qui avaient eu pour cadre la région de Nice-Antibes. Elle s’est effectuée, au contraire, à partir de deux pôles totalement séparés, pour ne pas dire étrangers l’un à l’autre. Certes, la démarche suivie par Rome eut, dans les deux cas, un objectif similaire : le souci de protéger des espaces déjà en sa possession, l’Italie d’un côté et l’Espagne de l’autre. De fait, la conquête de la partie orientale de la future Transalpine doit être envisagée uniquement par rapport à l’Italie. Il convient de ne pas se laisser abuser, à cet égard, par la prétendue faiblesse de Marseille qui aurait été, si l’on en croit plusieurs auteurs antiques, incapable de briser l’étau qui l’enserrait peu à peu et de faire face aux barbares qui menaçaient sa sécurité, voire sa liberté et sa survie 17. Il ne s’agit là, en effet, que d’un aspect particulièrement réussi de la propagande romaine développée autour de l’idée de Fides 18. Grâce à cette notion qui servit de rapport à sa politique extérieure à partir du début du IIIe siècle avant J.-C., Rome put, en effet, s’emparer, au fil des siècles, de l’ensemble des terres du bassin méditerranéen en ayant toujours, au moins officiellement, le bon droit pour elle. Elle était ainsi en accord parfait avec les dieux qui ne pouvaient, dès lors, qu’assurer le succès de ses entreprises. En fait, l’incapacité massaliote venait alors à point nommé pour permettre à Rome de mener à bien sa politique d’expansion et de domination du moment. En effet, si Rome vola au secours de Marseille, ce fut, certes, par respect des traités mais ce fut surtout parce que les opérations conduites par les Oxybiens et les Déciates s’inscrivaient dans une conjoncture plus vaste qui la concernait directement puisqu’il s’agissait des Ligures. Les populations ligures du versant italien des Alpes opposaient effectivement, depuis de nombreuses années, une farouche résistance à la progression romaine 19. Redoutables guerriers et pirates avertis, les Ligures infligeaient avec régularité de cuisantes défaites aux forces romaines avec l’aide parfois de populations d’origine celtique comme les Boïens ou de leurs propres congénères installés de l’autre côté des Alpes. Il était donc devenu primordial pour Rome de réduire les Ligures italiens à sa merci et de mettre un terme au soutien que leur apportaient les Ligures transalpins si elle voulait établir de façon efficace son contrôle sur les régions septentrionales de l’Italie qui lui échappaient encore et qui lui étaient indispensables pour assurer la protection de la péninsule italienne en général et de 1′Urbs en particulier contre d’éventuels coups de main ou « invasions » barbares. La nécessité italienne présida donc aux premières incursions de Rome en Gaule du Sud.

Une fois arrivée dans cette région qui jusqu’alors ne l’avait pas intéressée, Rome ne put qu’utiliser au mieux de ses intérêts les fluctuations de la politique locale, massaliote et indigène, pour prendre pied, puis pour pousser ses avantages en Gaule méridionale, du moins pendant quelque temps, dans une zone limitée par le Rhône. Cette progression se fit d’ailleurs avec une certaine lenteur, due peut-être à des difficultés ou à des oppositions que Rome ne s’attendait pas à rencontrer 20, voire à une politique délibérée. En effet, selon une pratique habituelle de la politique romaine en matière de contrôle de territoires, Rome n’eut pas la possibilité ou ne voulut pas imposer immédiatement et brutalement son autorité. Elle se contenta d’exercer tout d’abord une tutelle plus ou moins bienveillante à l’égard des populations en place. Ces dernières, notamment Marseille, bénéficièrent, du moins dans un premier temps, de la présence romaine en Gaule du Sud. Celle-ci semble avoir eu alors pour bornes lointaines la vallée du Rhône que Rome, apparemment, n’envisageait pas de franchir à cette époque. Ses appétits territoriaux en Gaule ne s’étaient cependant pas évanoui pour autant. Le jeu des circonstances leur avait tout simplement fait prendre un autre tour car, à l’issue de la deuxième guerre punique, Rome remplaça les Carthaginois dans la péninsule ibérique 21. Il s’agissait, dès lors, pour elle de recueillir l’héritage punique et de renforcer son autorité dans ses nouvelles possessions. La richesse, notamment minière, et l’intérêt qu’offraient ces territoires ne pouvaient que l’inciter à y affermir son pouvoir tout comme à en assurer la protection. Rome se donna alors les moyens de sa politique, soucieuse, comme elle le faisait systématiquement dans ces cas-là, de s’assurer des points d’appui et, également, de veiller, tout à la fois, sur la péninsule italienne et sur l’Urbs. On ne saurait oublier à cet égard que Rome avait été, au moins par deux fois, au cours de la guerre contre Hannibal, flouée dans cette zone par des armées ennemies 22. Le carrefour narbonnais offrait très certainement aux yeux des Romains des garanties non négligeables dans ce domaine. Aussi est-ce très probablement en fonction de l’Espagne qu’il convient d’envisager l’installation de Rome sur les bords de l’Aude, et cela antérieurement à l’action de Cn. Domitius Ahenobarbus. Sur ce point également les auteurs anglo-saxons, notamment E. Badian et Ch. Ebel, ont, depuis longtemps, attiré l’attention sans, pour autant, susciter beaucoup d’échos dans les études françaises. Les chercheurs français ont, certes, pris note de ces considérations nouvelles mais ne les ont guère exploitées dans leurs travaux, se contentant de les faire figurer dans leurs études soit sous forme de notes d’information ou de synthèse, soit sous une forme prudemment conditionnelle. Pourtant, si certains points ne méritent peut-être pas d’être retenus, l’idée selon laquelle l’arrivée de Rome dans la partie occidentale du Sud de la Gaule doit être appréhendée par rapport à l’Espagne ne peut que susciter l’intérêt et conduire à quelques réflexions ou même, simplement, remises en question. Les recherches récentes semblent d’ailleurs, par des voies différentes, abonder en partie en ce sens en mettant l’accent sur la précocité de la présence de Rome en Languedoc occidental, bien avant, dans tous les cas, la déduction de ce qu’il est convenu d’appeler la première colonie de Narbonne, ce qui rend difficile l’idée d’un accès autre qu’espagnol 23. On ne peut manquer ainsi de verser au dossier d’une présence romaine à Narbonne à date haute, les résultats des recherches récentes portant sur la cadastration de la région de Narbonne qui attestent l’existence d’un cadastre ancien, plus ancien, dans tous les cas, que celui de la colonie qui aurait inaugurée la présence de Home dans cette région et qui aurait été la conséquence directe de l’action menée par Cn. Domitius en Gaule méridionale 24. Il est, de fait, possible d’envisager que Rome n’attendit pas la création de sa première colonie en Gaule du Sud pour se manifester à Narbonne. Il est fort probable que la présence romaine n’ait pas eu alors pour cadre l’organisation formelle d’une colonie mais celle, moins élaborée et moins rigoureuse, d’un forum par exemple 25. Ce type d’installation, beaucoup moins structuré qu’une déduction coloniale, pouvait faire fonction de lieu d’échanges pour les populations mais aussi de ravitaillement pour les troupes puis de point d’ancrage pour les ambitions romaines. Il était souvent utilisé par Rome quand elle prenait pied dans un territoire qu’elle ne contrôlait pas encore directement ni suffisamment. Ce système avait été fréquemment employé lors de la conquête de la Cisalpine. Il y avait admirablement fonctionné et préparé l’avancée romaine et les installations ultérieures de colonies latines et romaines. Rien n’empêche de penser que Rome ait pu agir de façon comparable de l’autre côté des Alpes. Ce ne serait que plus tard, une fois la position de Rome en Gaule du Sud affermie, que l’établissement primitif, à l’organisation un peu lâche, installé dans le carrefour narbonnais, aurait été transformé, ou supplanté, par une colonie déduite en bonne et due forme, selon les règles religieuses et civiques. Cette hypothèse a pour elle le mérite d’être conforme aux habitudes romaines dans ce domaine et d’éviter l’incohérence qui préside au récit traditionnel des événements. On ne peut, en effet, manquer d’être frappé par le manque indéniable de logique, au moins stratégique, qui veut que, après les combats menés par les légions romaines dans la vallée du Rhône en 121 avant J.-C. sous le commandement de Q. Fabius Maximus et de Cn. Domitius Ahenobarbus, ce dernier, apparemment comme conséquence directe de la victoire, soit allé jeter les bases de la fondation de la colonie de Narbonne après avoir soumis le Languedoc, y compris le Languedoc occidental, et ait décidé de la construction de la voie qui allait porter son nom. En fait, l’absence de sources rend bien énigmatique la période comprise entre les victoires romaines de la vallée du Rhône et la fondation de Narbonne. Le manque de renseignements précis concernant l’action de l’imperator romain n’autorise guère de conclusions fermes et assurées 26. Le triomphe accordé à Cn. Domitius Ahenobarbus dont les Fastes triomphaux font état ne fut célébré que de Galleis Arvernis 27 de même que celui de Q. Fabius Maximus le fut de Allobrogibus 28. Il renvoie à un contexte rhodanien et non languedocien. La maigre phrase que Suétone a consacré à ces événements au début du récit de la vie de l’empereur Néron, bien que fort évocatrice et haute en couleurs, ne permet pas de combler le vide d’autant plus que le sens précis qu’il convient d’accorder au mot provincia n’est pas du tout assuré 29. Quant à la théorie d’une hégémonie arverne dont Rome aurait été, par droit de conquête, l’héritière et qui lui aurait assuré la soumission de ses nouveaux clients languedociens, elle a eu son heure de gloire dans les années 60 mais elle tend aujourd’hui à être abandonnée, les points sur lesquels elle reposait, c’est-à-dire une phrase de Strabon 30 et la numismatique arverne 31, n’étant plus jugés assez assurés 32. Quant au fragment de Dion Cassius qui fait mention d’un traité d’alliance passé entre Rome et les Tectosages et de l’installation d’une garnison romaine à Toulouse, il n’est pas daté, si ce n’est par la révolte des Tolosates, en 106 avant J-C., qui autorise à situer l’installation d’une garnison romaine à Toulouse antérieurement à cette date, sans davantage de précision 33.

Ainsi l’action de Cn. Domitius Ahenobarbus demeure particulièrement floue et imprécise en Languedoc. Le mérite lui revient sans doute, sans qu’il soit toutefois possible de définir avec précision ce qui lui appartient en propre dans ce domaine et ce qu’il partage avec Q. Fabius Maximus, d’avoir, par ses victoires militaires qui lui valurent de triompher, permis à Rome de prendre pied dans la vallée du Rhône et, probablement, d’atteindre la rive droite du fleuve. La vallée du Rhône fut, en effet, en 121 avant J.-C., le théâtre de sévères défaites infligées par les imperatores romains aux puissantes populations de ses deux berges, notamment aux Allobroges et aux Arvernes 34.

Ce sont les noms de ces peuples qui figurent sur les Fastes triomphaux aux côtés de ceux de Q. Fabius Maximus et de Cn. Domitius Ahenobarbus et non ceux de peuples languedociens. Grâce au franchissement du Rhône et à la maîtrise, désormais acquise, du tronçon méridional de sa vallée, les opérations militaires qui se sont déroulées dans la période 120 avant J.-C. ont probablement autorisé Rome à opérer, dans les années qui suivirent, la jonction entre les deux pôles déjà existants, mais jusqu’alors séparés, de sa conquête gauloise. Cn. Domitius Ahenobarbus eut alors la tâche, classique pour un général romain soucieux d’assurer le déplacement et les interventions rapides des légions, de faire édifier l’élément primordial de cette liaison qui était désormais possible, la via Domitia. Cette route ne constitua pas, certes, en tant que voie de circulation, une innovation. Sous un autre nom, celui de voie héracléenne, son tracé existait, de fait, depuis longtemps, suffisamment du moins, pour figurer dans la mythologie grecque 35. Mais elle fut, alors, sous la responsabilité de Cn. Domitius Ahenobarbus, dont le nom figure sur le milliaire de Treilles 36, aménagée dans sa totalité à la romaine et, surtout, placée sous le contrôle de Rome. De même que C. Sextius Calvinus avait dégagé en 124/3 avant J.-C. le passage en territoire salyen 37, Cn. Domitius Ahenobarbus avait, de la sorte, supprimé la solution de continuité qui, pendant de longues décennies, avait contraint Rome à ne posséder que les deux extrémités de la Gaule du Sud, celles sises au pied des Alpes et des Pyrénées, sans pouvoir aisément et librement passer de l’une à l’autre par voie de terre. Ainsi se trouvait enfin établi « le sentier » 38 qui, désormais, permettait de relier ces deux secteurs l’un à l’autre et rendait possibles les liaisons terrestres entre l’Italie et l’Espagne. Il restait à Rome, en s’appuyant sur ces deux zones où elle avait, depuis longtemps, établi sa mainmise, à le transformer en province romaine.

Notes

   1.Tite-Live, Per., LX.

   2.Les Romains qui se voyaient comme le plus religieux des peuples insistaient sur leur respect des serments et des pactes. P. Boyancé, « Les Romains, peuple de la Fides», BAGB (Suppl. Lettres d’Humanité), XXIII, 4e s., 1964, p. 419-435, repris dans Études sur la religion romaine, Rome, 1972, p. 135-152.

   3.Tite-Live, Per., XLVII, 11. Sur la vision traditionnelle de l’intervention de Q. Opirnius, C. Jullian, Histoire de la Gaule, t. I, Paris, 1907, p. 520-522. Étude récente de la question dans D. Roman, « M. Fulvius Flaccus et la frontière de la Gaule transalpine », La Frontière, Travaux de la Maison de l’Orient Méditerranéen n° 21, Lyon, 1993, p. 57-66.

   4.Suétone, Néron, II, 1, trad. H. Ailloud.

   5.La colonie transmarine de Narbonne fut l’œuvre du fils de Cn. Domitius Ahenobarbus, si l’on suit les conclusions de H. Mattingly, « The foundation of Narbo Martius », Hommages à Albert Grenier, Bruxelles, 1962, t. III, p. 1159-1171, et « The numismatic evidence and the founding of Narbo Martius», RAN, V, 1972, p. 1-19, ainsi que M. Gayraud, Narbonne antique, des origines à la fin du IIIe siècle, 8 suppl. à la RAN, Paris, 1981, p. 127, 142.

   6.Cicéron, Pro Fonteio, VIII, 19.

   7.V. les références aux travaux de E. Badian, Ch. Ebel données infra.

   8.Tite-Live, Per., LX, 2. Florus, I, 37, 3. Ammien-Marcellin, XV, 12. Selon E. Hermon, « Le problème des sources de la Gaule narbonnaise », DHA, 4, 1978, p. 139, il s’agissait d’une manœuvre sénatoriale.

   9.En 124 avant J.-C. M. Fulvius Flaccus était proconsul et C. Sextius Calvinus consul ; en 122 avant J.-C. C. Sextius Calvinus était proconsul et Cn. Domitius Ahenobarbus consul. En 121 avant J.-C. Cn. Domitius Ahenobarbus proconsul et Q. Fabius Maximus était consul. Tous commandaient une armée consulaire ou proconsulaire. T. R. S. Broughton, The Magistrates of the Roman Republic, vol. I : 509 B.C. – 100 B.C., t. I, New York, 1951, p. 511 et 512, p. 516 et 518, p. 520 et 522.

   10.  Sur cette campagne, Y. Roman, « L’intervention de Q. Opimius en Gaule transalpine essai d’explication », RAN, 24, 1991, p. 35-38.

   11.  L’action de Fonteius est essentiellement connue par le Pro Fonteio de Cicéron. Sur la relation de Pompée et du Sénat, Lettre de Cn. Pompée au Sénat, dans Salluste, Lettres et discours, IV, 4-5.

   12.  V., par exemple, C. Jullian, HG, t. III, p. 20 et n. 2, p. 21.

   13.  Ch. Ebel, Transalpine Gaule. The Emergence of a Roman Province, Leiden, 1976, p. 98 et suiv.

   14.  E. Badian, « Notes on Provincia Gallia in the late Republic», Mélanges d’archéologie et d’histoire offerts à André Piganiol, Paris, 1966, t. II, p. 901-918.

   15.  La conquête de cette zone a occupé l’entre-deux-guerres puniques.

   16.  R. Chevallier, La romanisation de la Celtique du Pô (essai d’histoire provinciale), t. III, Histoire et administration, Tours, s.d., p. 30 et suiv.

   17.  Ils ont été suivis par M. Bats, « Définition et évolution du profil maritime de Marseille grecque (VIe-Ier s. av. J.-C.) », L’exploitation de la mer de l’Antiquité à nos jours. La mer, moyen d’échange et de communication, VIe Rencontres Internationales d’Archéologie et d’Histoire, Antibes, Octobre 1985, Juan-les-Pins, 1986, p. 31-53.

   18.  D. Roman, « Marseille et la fides de Rome », RAN, 23, 1990, p. 213-222.

   19.  Les guerres contre les Ligures commencèrent aux alentours de 240 avant J.-C. et durèrent 80 ans. Sur la date du début des guerres contre les Ligures, P. Jal, édit. trad. des Abrégés des Livres de l’Histoire Romaine de Tite-Live, t. XXXIV, 1, p. 106, n. 4. R. Chevallier, La romanisation de la Celtique du Pô (essai d’histoire provinciale), t. III, Histoire et administration, Tours, s.d., p. 21-23.

   20.  Et sur lesquelles les sources antiques sont, dans leur ensemble, d’une discrétion exemplaire.

   21.  A partir de 218 avant J.-C. Tite-Live, XXI, 60, 1 et suiv.

   22.  En 218 avant J.-C. Tite-Live, XXI, 26, 3 et suiv. En 209/8 avant J.-C. Polybe, X, 39, 9. Tite-Live, XXVII, 20, 4-8, et 36, 1-4.

   23.  Il faut rappeler Ch. Ebel, Transalpine Gaule…, p. 41 et suiv., et notamment p. 55, qui fait remarquer que l’hypothèse d’une extension de l’administration romaine de l’Ibérie au-delà des Pyrénées fut faite pour la première fois par Th. Mommsen, The Province of the Roman Empire, trad. Dickson, New York, 1887, t. I, p. 86, n. 1 = Histoire romaine, t. IX, trad. de R. Cagnat et J. Toutain, Paris, 1887, p. 100, n. 1.

   24.  Il s’agit du cadastre Narbonne A, orienté à N 4° 30′ E, dont le module est de 704 m qui est antérieur, selon la méthode de photo-interprétation, au cadastre Narbonne B, jugé le cadastre de la première colonie de Narbonne. Le cadastre Narbonne A est daté du courant du IIe siècle avant J.-C. par A. Perez, Les cadastres antiques sur le littoral occidental de la Provincia. Essai de chronologie historique. Contribution à l’étude de la politique coloniale romaine en Gaule transalpine et Narbonnaise, thèse de doctorat, Montpellier, 1993, p. 304.

   25.  A moins que ce ne soit le vicus Atax de Varron de l’Aude, Suétone, Deperd. libr, reliqu., p. 295 (Roth). Jérôme, Chron., 174e Olymp., Prosper, Epit. Chron., 302. Sur cette mention un peu énigmatique, M. Gayraud, Narbonne antique, des origines à la fin du IIIe siècle, 8e suppl. à la RAN, Paris, 1981, p. 154 et suiv. pour qui le vicus Atax est un quartier de Narbonne.

   26.  L’arrivée de Cn. Domitius Ahenobarbus en Gaule se situe à une date incertaine. C. Jullian, HG, III, p. 14-15, a opté pour 122 avant J.-C. C.H. Benedict, « The Romans in southern Gaul », AJPh, LXIII, 1942, p. 44 et suiv., a fait remarquer, en s’appuyant sur l’unicité du témoignage de Suétone, Néron, II, 1, qui mentionne la présence de Domitius en Gaule durant son consulat, que le général romain était venu dans cette région en mars 121 avant J.-C. seulement. P.-M. Duval, « A propos d’un milliaire de Cneus Domitius Ahenobarbus imperator découvert dans l’Aude en 1949 », CRAI, 1951, p. 215, ne s’est pas prononcé. Pour lui, ibid., p. 220, Domitius fut prorogé en Gaule au moins aussi longtemps que Fabius et, en 120 avant J.-C., il était proconsul.

   27.  CIL, I, p. 460.

   28.  Les triomphes de Domitius et de Fabius se situent, en effet, entre celui de Q. Caecilius Metellus Baliaricus durant l’année 121 avant J.-C., et les deux triomphes de 117 avant J.-C. Ils ne peuvent, par ailleurs, se situer en 121 avant J.-C. Cette année est, en effet, celle du consulat de Fabius. Or, celui-ci apparaît sur les Fastes triomphaux en tant que proconsul. Ils peuvent, en revanche, se situer en 120, 119, 118 avant J.-C., car les deux généraux sont mentionnés comme proconsuls et les Fastes triomphaux ne signalent jamais l’itération des promagistratures. Ils peuvent, enfin, se placer éventuellement en 117 avant J.-C., car il arrive que les Fastes fassent état de plusieurs triomphes pour une seule année. Sur ces diverses possibilités, P.-M. Duval, « A propos d’un milliaire de Cneus Domitius Ahenobarbus imperator découvert dans l’Aude en 1949 », CRAI, 1951, p. 219.

   29.  La question est de savoir si Domitius s’attarda dans la province ou dans sa province, d’après Valère Maxime, IX, 6, 3. Comme il n’y a pas d’article en latin il est impossible de trancher. Ce qui signifie que la traduction, confortée par la tradition (dans la province), n’est pas fondée absolument. Par ailleurs, le sens premier du mot provincia est aujourd’hui discuté. J.-M. Bertrand qui, contre Th. Mommsen, Histoire romaine, trad. C.-A. Alexandre, édition reprise et préfacée par Cl. Nicolet, Paris, 1985, t. 2, p. 965-969, propose d’inverser le sens de l’évolution et de croire que l’idée de mission confiée à un magistrat ou promagistrat de Rome, transmarine ou non comme le montre l’expression de provincia urbana (province urbaine), dériva sans doute dès le IIIe siècle avant J.-C. d’une conception spatiale, qu’il s’agisse d’une « province-espace-projet » ou d’un « province-espace-construit ». J.-M. Bertrand, « A propos du mot provincia: étude sur les modes d’élaboration du langage politique », JS, juillet-décembre 1989, p. 205.

   30.  « A l’origine, les Arvernes étendaient leur pouvoir (archè) jusqu’à Narbonne et jusqu’aux frontières de la Massaliotide, et les peuples leur étaient soumis jusqu’au Mont Pyréné, jusqu’à l’Océan et jusqu’au Rhin ». Strabon, IV, 2, 3.

   31.  Il s’agit de la théorie de J.-B. Colbert de Beaulieu, appuyée sur le passage de Strabon cité à la note précédente. J.-B. Colbert de Beaulieu, « Le numéraire des Volcae Tectosages et l’hégémonie arverne », Dialogues d’Histoire Ancienne, I, 1974, p. 66-67.

   32.  V. les critiques de Y. Roman, « Camille Jullian et l’hégémonie arverne », Camille Jullian et le nationalisme français, Actes du colloque organisé à Lyon le 6 décembre 1988, Centre J. Spon, Lyon, 1991, p. 129-135. Id. « La Gaule transalpine aux IIe et Ier siècles avant J.-C. Les séductions de la chronologie haute », Topoi, 2, 1992, p. 53-68.

   33.  Dion Cassius, XXVII fgt 90 (Boissevain) = fgt CCLXX (E. Gros, V. Boissée). Orose, V, 15, 25. Les antiquaires toulousains sont allés jusqu’à croire à l’existence de retranchements dont les restes subsisteraient plus ou moins visibles dans le paysage. Voir la critique de ces positions par M. Labrousse, Toulouse antique des origines à l’établissement des Wisigoths, Paris, 1968, p. 100-101, 200.

   34.  Florus, I, 37 (III, 2) ; trad. P. Jal, revue.

   35.  Sur le passage d’Héraklès en Gaule du Sud, v. notamment Strabon, IV, 1, 7.

   36.  P.-M. Duval, 1949 = « A propos du milliaire de Cnaeus Domitius Ahenobarbus imperator, découvert dans l’Aude en 1949 », Gallia, VII, 1949, 2, p. 207-231.

   37.  Il expulsa les Barbares du littoral. Strabon, IV, 6, 3. En dernier lieu, Y. Roman, « L’intervention de Q. Opimius en Gaule transalpine : essai d’explication », RAN, 24, 1991, p. 36.

   38.  Cicéron, Sur les provinces consulaires, 33.