Les Croix champêtres du Canton de Pézenas
Les Croix champêtres du Canton de Pézenas
p. 33 à 36
En parcourant les 5 communes du canton de Pézenas nous pouvons encore apercevoir une vingtaine de croix anciennes qui se dressent dans la campagne. Nous ne signalerons que celles qui, de par leur inscription ou leur décoration, offrent un certain intérêt.
En voici la liste suivant leur emplacement dans chacune de ces 5 communes.
– Pézenas
Aux abords de Pézenas, une croix dite de la route de Caux, avant que celle-ci ne franchisse la Peyne, porte l’inscription : « IHS. 1668 ».
Une croix de carrefour dite « Croix des miracles », sur la voie ancienne, peut-être romaine, appelée « Grand chemin de Castres », porte sur le socle, l’inscription :
« IHS – PASSANS SOVVENES VOVS QVE CHRIST EST MORT POVR NOVS = MA – H.A. 1642 »
Les initiales H.A. doivent être celles du donateur.
À 1 km. au Nord de Pézenas se trouvait l’église, aujourd’hui disparue de St Christol. Passe là une vieille voie, peut-être romaine, qui de la Grange des Prés, se dirigeait vers l’Ouest et rejoignait, à St. Martin de Cros, la grande voie appelée actuellement D. 13.
Le lieu est riche en témoins d’occupation romaine. Une croix de pierre se dresse encore en ce lieu ; elle porte l’inscription : « CRVX PRAEVIA COELO… 1655 ».
Plusieurs croix de pierre s’échelonnent à l’Ouest sur le vieux chemin d’Abeilhan.
La première, à 200 mètres de Pézenas, porte sur deux faces du socle l’inscription : « PRIES DIEU PR LAME DES MORS ENTERES ICI EN 1791 – CIMETIÈRE DE LA RÉVOLUTION ( ?) – FONDATUR PIER ALBER – 1791 ».
À 400 mètres de Pézenas, sur le chemin de St. Siméon, se trouve une autre croix de pierre dont le socle est enterré, et devrait être dégagé, car il porte peut-être une inscription.
À 800 mètres de Pézenas, se dresse une autre croix de pierre, dont le socle porte une inscription sur plusieurs lignes. Nous n’avons pu malheureusement que déchiffrer : « … NOM DE MADAM… »
50 mètres plus loin, une croix porte seulement la date : « 1736 »
À côté de Plaisance, une autre croix de pierre, assez émouvante, demande de prier pour les pauvres gens (= LE PAUVRE JEAN) : « EN PASSANT ET REPASSANT PRIES DIEU POUR LA PAUVRE JEAN – AV – FB ».
Deux croix, à 50 mètres l’une de l’autre, près de Grange Rouge, sur le chemin de Tourbes, portant chacune une simple date : 1806 et 1852.
L’ancienne route de Béziers passait légèrement au Sud de la N. P 9. Sur son tracé, à 1,5 km. de Pézenas et à côté du domaine de Cantobre, se trouve une curieuse croix de pierre. Remarquons d’abord que sa base est faite d’un chapiteau de style composite, pour colonne engagée, et probablement roman. Peut-être provient-il d’une ancienne église de Pézenas ou des environs. Sur le socle se trouve l’inscription : « GENS QUI PASSES PRIES DIEU POUR LES TREPASSES – M.F. 1806 ». Les initiales M. F. sont probablement celles du donateur.
Là où cette ancienne route de Béziers rejoint la route actuelle, à l’entrée de Pézenas et à la bifurcation de St Thibéry, se dresse une grande croix de pierre sur socle, qui porte l’inscription : « IN HOC SIGNO VINCES » (par ce signe tu vaincras). Elle parait être du XVIIe s.
De l’autre côté de la route nationale, donc au Nord, une autre croix de pierre, brisée, parait être de la même époque.
– Nézignan-L’Évêque
C’est sur la voie romaine qui montait directement de St. Thibéry à Caux, là où elle se confond avec la D. 13, au Sud de Nézignan-l’Évêque, que se dresse une croix de pierre qui porte l’inscription : « O VOUS QUI PRES DICI PASSES PRIES DIEU POUR LES TREPASSES – 1810 ».
– Tourbes
À la limite de Tourbes et d’Alignan-du-Vent, à 2 kms au Nord-Ouest de Tourbes et sur un vieux chemin de direction Est-Ouest, se dresse la croix dite de « Lissac » ou de « St. Martial ». Le tènement de Lissac, plus au Nord, devrait révéler, d’après son nom, une villa romaine qui n’a pas encore été découverte. Notre croix porte sur son socle deux inscriptions la première est ainsi libellée : « I – B – 1660 – LOVSEPT D AVRIAL… OV. RET PASET ». Le 7 Avril 1660 fut sans doute une date mémorable. I. B. doivent être les initiales du donateur. La dernière ligne est malheureusement incomplète et intraduisible.
Sur une autre face du socle se trouve la date « X bre 1810 ». La croix elle-même porte l’inscription : « SPES IHS MA DEUS – DEUS. E. A. ». Après la mention fréquente en abrégé de JESVS-MARIA, nous ne nous expliquons pas le mot DEUS répété 2 fois.
Cette croix est intéressante par le fait que ses deux dates 1668 et 1810 nous précisent des moments de restauration de vie religieuse, après les guerres de religion et de la Révolution.
A St Martial, à 1 km de là, une croix de pierre datée de 1677, se dresse à côté de la belle église gothique St Martial dit de « Cayssan » ; c’est là un vieux lieu, encore occupé par quelques familles avant les guerres de religion. Elle sert malheureusement d’entrepôt pour les besoins agricoles. Signalons qu’on y venait autrefois en pèlerinage pour obtenir la guérison des ulcères ; et dans cette intention, on y laissait des linges ayant touché les plaies.
Sur un vieux chemin dit de Servian et probablement d’origine romaine, se dresse la croix « de Sorbié ». Elle porte simplement : « P. A. 1868 ».
À 1 km. à l’Est de Tourbes, sur la D. 39, une croix de pierre porte l’inscription : « 1804 . CHRETIEN SOVENE VOVS JESVS EST MORT POVR NOVS ». Les U en forme de V sont une persistance de la graphie ancienne, qui cesse en général à la fin du XVIIIe s.
À 1 km 5 au Sud de Tourbes, sur la vieille route de Tourbes à St.-Thibéry, voie romaine jalonnée par plusieurs villas romaines, dont l’une a été continuée par l’église de St. Jean de la Buade, une belle croix de pierre porte l’inscription : « PAVLE TOVRET – 1610 – CIGIT ».
Sur cette même route D. 39, à 300 mètres seulement de Valros, une croix dite « du chemin de St. Jean » est, par son socle, fort intéressante. Sur les 4 côtés se trouvent sculptées des armoiries, qui représentent chaque fois 2 châteaux crénelés encadrant un écu à 3 fleurs de lis. Nous pouvons voir là le château de Tourbes ayant appartenu aux Trencavel, puis à Pierre de Mèze. Après la croisade, ce domaine passa au Roi de France, qui devint seigneur du pays en paréage avec les consuls. Ce petit monument parait dater du XVe s.
– Saint-Thibéry
Aux portes de la ville de St.-Thibéry, près d’un chemin qui se dirige vers le domaine de l’Isle, se dresse une croix dite « de l’Isle », faite d’une colonne sur un socle ; celui-ci porte simplement le mot : « BAVMAVIE », auquel nous n’avons pas pu donner de sens.
À 2 kms à l’Ouest de St.-Thibéry, sur une voie, probablement romaine, qui se dirigeait vers Montblanc, se dresse une croix de pierre. Elle porte le nom de « Croix de St. Martin » et doit marquer l’endroit où se dressait l’église St. Martin de Fenouillet, et où se situait autrefois une importante villa romaine. L’inscription est curieusement rédigée en latin et en français : « ASPICE FLE ET ORA REGARDE PLEURE ET PRIE. LE 1er MAI 1814 ».
De cette croix de St. Martin, une autre voie romaine se dirige vers Nézignan-l’Évêque. Sur son tracé et à l’endroit où elle croise une voie romaine St.-Thibéry-Valros, se dresse une autre croix, où la tradition place l’Hermitage de Nadailhan. Le domaine de Nadailhan est à 800 mètres de là. Le mot Nadailhan se rapprochant du mot Nadalet qui signifie Noël, on peut alors comprendre le sens de l’étoile gravée sur le socle. Cette croix porte la date de 1791. Aux abords de nombreux débris de poterie proviennent de la riche villa romaine qui s’élevait là à l’origine.
Si nous faisons le point sur les 16 dates inscrites sur ces croix : 1610, 1642, 1644, 1660, 1668 (2), 1677, 1683, 1736, 1791, 1804, 1806 (2), 1810 (2), 1814, nous retrouvons la trace des crises religieuses qui ont marqué le pays. Ces jalons sont à replacer dans notre histoire régionale, car ils dénotent chaque fois, après des actes de vandalisme ou de haine, un désir de marquer d’anciens lieux du signe de la rédemption.
Nous voudrions ajouter à cette modeste étude un document qui nous parait important pour l’histoire de l’art.
Il y a quelques années Mr. l’abbé Cazes, curé de St. Thibéry, découvrait dans le mur d’une cour, près d’une école maternelle, récemment transformée en local pour les Bains et Douches de la ville, une croix sculptée.
Il s’agit d’un bloc de marbre blanc, épais de 20 cm., haut de 74 cm. et trapézoïdal (les largeurs étant de 46 cm. en haut et 31 cm. en bas). La face est sculptée en bas-relief d’un Christ en croix accosté des 4 figures des Évangélistes. Le Christ auréolé, aux pieds joints posé sur un appui, aux bras étendus à l’horizontale, est revêtu d’un long périzonium. La croix est formée de branches égales limitées par une bordure en relief et décorées de palmettes, aux extrémités. La branche haute porte l’inscription : « IESVS NAZAREN REX IVDEORVM ». La croix est cantonnée des symboles des Évangélistes, Mathieu et Jean dans la partie supérieure, Luc et Marc dans la partie inférieure. L’ange et l’aigle sont placés dans un cercle surmonté respectivement des lettres MATHS et IOHS ; le taureau et le lion ailés sont placés dans des cartouches carrés, sous lesquels des cartouches allongés portent les lettres LUCHA et MARCHS.
Les cartouches qui accostent la croix, sont comme elle, limités par une bordure en relief. Cartouches et croix se prolongent en bas par une tige qui prend appui sur un petit bandeau saillant. On a l’impression que le sculpteur a voulu marquer par là que la croix de procession tenue en main au moyen d’une hampe était accompagnée dans sa marche par les symboles des Évangélistes, qui rappelaient par leurs formes les enseignes militaires placés également au bout d’une hampe. Cette disposition assez rare valait la peine d’être notée.
Pour la date de cette belle sculpture nous serions tentés de donner l’aurore de l’époque romane, peut-être le Xe s.
Quant à sa place dans une architecture, nous devons penser, vu la faible épaisseur du marbre, plutôt à un élément décoratif qu’architectonique. En ce cas ce bas-relief pourrait avoir sa place dans un ensemble formant retable au-dessus d’un autel.
