Les adaptations post-phylloxériques d’une grande propriété : le château de Nézignan-l’Évêque
Les adaptations post-phylloxériques d’une grande propriété :
le château de Nézignan-l’Évêque
p. 165 à 172
Le château de Nézignan-l’Évêque, acheté par Xavier Durand le 8janvier 1891, couvre 76 ha et comporte « château (nouvellement restauré), parc, jardins, corps de bâtiments (grand ramonétage, écurie, magasins à vin…), puits, accessoires et pièces de terres de nature diverse, matériel et bêtes, mais aussi tous immeubles par destination 1 »
Le château a une longue histoire : propriété à l’origine des Maurin de Brignac, il est construit au XVIIe s. à partir d’une habitation préexistante dans le parc, déjà occupée par cette famille, établie depuis longtemps à Nézignan-l’Évêque. Les évêques d’Agde participent sans doute aux travaux terminés vers 1681 et délaissent le vieux château féodal trop vétuste pour loger chez les Maurin de Brignac, lors de leurs visitesau village dépendant de l’évêché d’Agde. Leur nouvelle maison, en fait une belle ferme, prend rapidement le nom de « château », le vieux ayant été démantelé au XVIIe s. Les Maurin de Brignac, notables très influents du village, ne vendent la propriété – terres et château – qu’en 1887 à M. Passebois, négociant en vin, qui lui-même la cède quatre ans plus tard à M. Durand.
Or, cette acquisition a lieu à un moment clé de l’histoire de la viticulture languedocienne qui, à la fin du XIXe s., subit des mutations profondes issues de la reconstitution du vignoble imposée par la crise phylloxérique. Ces mutations s’observent aussi au sein même de la propriété.
Un vignoble remodelé
Dès avant 1891 et à l’instar d’autres grandes propriétés, le domaine a expérimenté la technique de la submersion, coûteuse et nécessitant de grandes parcelles de terres homogènes au fond plat et proche d’un point d’eau, pour pouvoir noyer les vignes phylloxérées : en 1891, elle concerne environ 20 hectares de vignes françaises au bord de l’Hérault, qui seront remplacées progressivement. Car c’est grâce au procédé de la greffe d’un cépage français sur un plan américain que la propriété participe au large mouvement de reconstitution du vignoble régional, reconstitution qui dépasse d’ailleurs le simple renouvellement des vignes ravagées par le phylloxéra pour englober la création de nouvelles zones viticoles à partir de terrains incultes ou consacrés à d’autres cultures.
Ce phénomène de spécialisation agricole bas-languedocien, déjà amorcé avant la crise phylloxérique, se vérifie au domaine : sa surface globale s’est bien accrue de 1891 à 1935, mais somme toute assez modérément (8,5 % environ d’augmentation). De plus, l’accroissement n’est que de 6 % de 1891 à 1914, période où justement l’extension du vignoble au château est très marquée. En fait, dès 1891, le domaine foncier est déjà pratiquement formé : c’est au sein de ses terres de natures diverses que peut alors s’effectuer la reconstitution et disparaître le caractère « polycultural » 2.
Au moment de l’achat, le vignoble couvre environ 48 % de la surface globale et à partir de 1894 plus de 90 %, ce qui est tout à fait voisin du « taux de viticolité » de 91 % de la commune, au début du XXe s. Dès lors, les autres cultures (céréalières, fourragères et oléicoles) deviennent résiduelles, la plupart étant pratiquées entre un arrachage et une replantation de vigne. La propriété devient presque entièrement dépendante de l’extérieur pour l’alimentation des bêtes de travail. La vocation autarcique primitive du domaine, déjà largement entamée avant la crise phylloxérique, et a fortiori en 1891 où beaucoup de terres sont déjà consacrées à la vigne, a totalement disparu.
Cette pratique « monocuiturale » est un premier élément d’identification du domaine à l’économie viticole bas-languedocienne, qui se caractérise également par la grande productivité de ses vignes : le porte-greffe américain s’adapte très bien aux sols profonds des plaines dont le terroir de la commune nézignanaise constitue un échantillon représentatif. Il convient aussi parfaitement aux cépages productifs : le Carignan et surtout l’Aramon, cépages les plus utilisés dans la basse région, prédominent au château où ils occupent entre 73 et 83 % de la superficie viticole. De même, la part des Teinturier-Bouschet, adaptés à la viticulture de masse, n’est pas négligeable : l’Alicante-Bouschet concerne par exemple 13,6 % de la surface en 1935. On peut faire remarquer que le domaine a toujours eu la particularité de comporter de nombreuses variétés de raisin (jusqu’à douze en même temps), à une époque où il est commun de cultiver seulement un, deux ou trois cépages différents. D’autre part, quelques-uns de ces cépages comme le Mourvèdre, le Grenache, voire le Picpoul ou la Clairette produisent des vins fins. Mais la très faible superficie qu’ils occupent et leur qualité semblent indiquer qu’ils sont plutôt réservés à la consommation familiale, même s’ils peuvent être employés comme cépages améliorants pour les vins commercialisés.
Le souci d’un rendement optimal pour une qualité homogène explique aussi le choix du porte-greffe : le Riparia (surtout Gloire de Montpellier), courant dans la région, est majoritaire. Ce qui n’empêche pas le propriétaire de transformer certaines parcelles en terrains d’expérience afin de tester d’autres porte-greffes, dont certains sont adoptés.
La reconstitution du vignoble par Xavier Durand – extension de sa surface et choix de cépages d’abondance – entraîne une augmentation globale de la production entre 1891 et 1900 : elle est d’environ 3 850 hl en moyenne de 1891 à 1893, 5 387 hl de 1894 à 1896, 8 373 hl de 1897 à 1899, 9 200 hl en 1900. De 1901 à 1935, le domaine produit chaque année en moyenne 7 750 hl 3. C’est alors le plus gros producteur de la commune (15,5 % de la production de celle-ci), pour un rendement annuel moyen qui s’élève à 107,5 hl à l’ha, contre 64,4 hl à l’ha pour l’ensemble de l’Hérault dont les terroirs d’arrière-pays de « soubergues », peu productifs, font baisser la moyenne départementale. La propriété appartient bien à la « lignée » des grands domaines bas-languedociens gros producteurs, même si, à la même époque, certains domaines peuvent obtenir des rendements supérieurs grâce à l’emploi quasi exclusif de l’Aramon.
La reconstitution est réussie au château qui a constitué fin XIXe s. son capital foncier viticole : après la crise phylloxérique, c’est bien l’époque d’un deuxième souffle économique pour la propriété. D’autant que le contexte est éminemment favorable, avec un cours du vin avantageux en partie dû à une production nationale (et héraultaise) mieux exportée, grâce au désenclavement de la région par la voie ferrée et à la généralisation du wagon-foudre qui abaisse le coût du transport.
L'industrialisation viticole et vinicole
La fin du XIXe s., correspond ainsi au temps des énormes investissements. La nouvelle viticulture fait appel à la mécanisation et à la science, et exige de plus en plus de capitaux : entre 1891 et 1900, agrandissement, modernisation et achat sont les maîtres mots pour le propriétaire. L’exemple le plus frappant concerne les communs et la cave, réorganisés en espace hyperfonctionnel, pour parer à l’augmentation de productivité et rationaliser la production. Par une série de démolitions et de constructions, les locaux prennent la forme d’un « U » séparé du château et s’agencent parfaitement : le « ramonétage » se situe près des écuries, le logement du régisseur près de celui des ouvriers, lui-même à côté de la cave. L’augmentation des superficies coïncide avec l’extension du vignoble : alors qu’en 1891, la cave ouvre environ 500 m2, elle atteint 1 365 m2 en 1898, soit près dela moitié de celle des communs, qui s’étendent sur 2 250 m2. Cette surface n’évolue pratiquement plus au XXe s. Parallèlement, les acquisitions de matériel viticole s’enchaînent : un outillage de vinification complet est installé en 1898. En 1893, Xavier Durand possède au minimum six grands pressoirs Mabille 6, dont la plupart ont été achetés entre 1891 et 1893. En 1895-1896, il en acquiert trois autres, dont un d’occasion, ce qui porte à neuf environ le nombre d’appareils vers 1900, si l’on admet que tous ont été conservés. D’autre part, l’aménagement des nouvelles caves, par les achats de foudres qu’il implique, permet d’augmenter la capacité de logement, qui passe de 2 600 hl environ en 1891 à 10 500 début XXe s, non compris le volume des cuves de fermentation. Avec en outre, les nombreuses acquisitions de petit matériel de cave (pompes, moteurs, etc.), mais aussi un entretien rigoureux des machines, le château dispose d’un outillage vinicole bien adapté et performant. L’importance des investissements transforme d’ailleurs la valeur des lieux de production, comme en témoignent les contrats d’assurances contre l’incendie : les bâtiments des communs (cave exclue et y compris leur mobilier et les effets du personnel), sont assurés pour 21 000 F en 1893 et 37 500 F en 1902. La cave l’est pour 20 000 F en 1893 mais pour 35 000 F en 1899. Son outillage, pour 35 000 F en 1893 et 55 000 F en 1902.
Le domaine participe donc au large mouvement d’industrialisation de cette viticulture post-phylloxérique extrêmement coûteuse, d’autant plus qu’elle est très fragile : les traitements anticryptogamiques doivent être multipliés, de même que les labours. Le matériel d’exploitation s’adapte à ces opérations délicates. Toujours plus performant, il devient prépondérant au domaine comme dans beaucoup d’autres grandes propriétés. La même politique d’équipement qu’en matière d’outillage de cave est suivie achats de soufreuses à dos d’homme en 1891, de pulvérisateurs à dos d’homme puis à dos de mulet en 1891, 1896 et 1900, acquisition de charrues de tous types… La liste est longue. D’ailleurs, ce matériel d’exploitation, assuré contre l’incendie en 1893 pour la somme de 5 000 F, l’est en 1899 pour 12 000 F. A cause de leur volume croissant, le propriétaire assure aussi pour la première fois les précieux stocks de produits chimiques (produits anticryptogamiques et engrais). Parallèlement, le nombre de bêtes de travail augmente, de 4 à 8 bêtes (mulets et chevaux confondus) vers 1900, 9 chevaux de 1920 à 1934, puis de nouveau 8 à partir de 1935. Le boeuf est délaissé, car trop lent et consommateur d’herbe, rare dans la région.
Ainsi, la fin du XIXe s. correspond bien à une phase de dynamisme pour la propriété qui s’engage dans la viticulture à hauts rendements. Mais les sources du domaine – notamment la correspondance de Xavier et Edmond Durand – révèlent en filigrane des préoccupations constantes et même une inquiétude réelle des propriétaires, qui dépassent les simples lamentations traditionnelles propres à tout professionnel.
Un état de crise latent
La majorité du matériel n’est pas encore amortie vers 1900 4, de même que les plants, très jeunes pour la plupart, sont encore peu rentables. Or, au moment où les années d’efforts commencent à porter leurs fruits, c’est-à-dire au début du XXe s., la crise de surproduction survient, causée justement par l’arrivée à pleine maturité (et donc productivité) des jeunes vignes. Elle touche l’ensemble de la viticulture de masse. Notre but ici n’est pas d’en faire une étude approfondie. De nombreux ouvrages s’en sont chargés. Toujours est-il qu’elle n’épargne pas le domaine pour lequel l’année 1900-1901 aura été, selon Xavier Durand, « une des plus mauvaises années que puissent avoir la propriété et l’industrie de la vigne en général ». II négocie son vin 7 à 8 F l’hl et même jusqu’à 4 F l’hl, lui qui le vendait 20 F en 1987. Cette situation perdure jusqu’en 1910, malgré quelques années plus favorables, comme 1903, dont la petite récolte (5 200 hl pour le château) permet d’assainir le marché et se vend bien (25 F l’hl en moyenne pour la propriété). A partir de 1910 et jusqu’à la fin de la période étudiée, les crises deviennent chroniques.
Une des mesures prises par les propriétaires du domaine pour faire face consiste à réduire au maximum les dépenses de production. C’est au sein de l’outillage vinicole que l’opération semble être la plus aisée : entre 1900 et 1910, aucun gros achat n’est mentionné, le petit matériel de cave semble lui-même peu renouvelé. La différence est nette par rapport à la fin du XIX s, à l’année 1913 ou aux années 1920, qui sont des phases de gros investissements indiquant une relative prospérité économique : en 1913, la propriété fait installer l’éclairage et la force motrice, progrès considérable qui incite à moderniser l’outillage de la cave, notamment les pressoirs. Deux presses hydrauliques Coq et leurs accessoires (chariots, pompes…) sont commandés. Parmi les pressoirs restants, trois sont équipés la même année du système Pouget, « un système de machine qui fait marcher tous les pressoirs, constitué essentiellement d’un treuil » 5. Un autre pressoir Coq est installé en 1923, un quatrième en 1928. Leurs accessoires sont régulièrement complétés et changés. Les autres gros investissements concernent un « égoutfor » Mabille 6 acheté en 1926, le remplacement d’une « foulopompe » usagée par une autre plus performante, mais aussi la construction de cuves en ciment armé, en 1928 (contenant 2 500 hl environ, et estimée en 1929 à 57 000 F).
Dans les années 1930, la modernisation se poursuit à la cave : les trois pressoirs équipés d’un système Pouget sont modifiés en 1930 puis en 1934 (électrification). On peut ici remarquer que, si de gros capitaux sont nécessaires (les deux opérations reviennent à 27 000 F), Edmond Durand ne change pas le matériel mais ne fait que l’améliorer. Signes d’un temps révolu ? Peut-être. C’est en tout cas une période de crises répétées et de forte intervention de l’État qui réagit à un marché trop fréquemment saturé en créant le statut viticole. Le blocage des récoltes est institué : en 1931 par exemple, le domaine est obligé de garder en cave 2 032 hl sur 7 700 hl.
En cas de crise, les frais en outillage vinicole peuvent être réduits, mais difficilement. Globalement, les grandes exploitations comme le château de Nézignan-l’Evêque restent confrontées aux difficultés d’allègement des dépenses à l’hectare : les frais de fumure et d’engrais apparaissent alors comme les plus facilement compressibles car la diminution des apports n’entraîne pas de risques majeurs pour la vigne, si ce n’est une baisse de rendement. Au domaine, de 1891 aux années 1930, l’enrichissement des terres est de rigueur. La qualité des sources est ici remarquable : les notes personnelles de Xavier Durand et les fiches signalétiques des vignes nous dévoilent les plans de fumure annuels de 1897 à 1907 et de 1915 à 1935, avec le détail des différents types d’engrais et leur dosage. Les factures et livres de comptes complètent ces informations. Les fluctuations des dépenses consacrées aux engrais constituent en quelque sorte un indicateur de la santé de l’entreprise : ainsi, la récolte de 1899 ayant été très bénéficiaire, Xavier Durand écrit « qu’il s’est dépensé environ 16 000 F d’engrais ou fumier, et que les terres ont été amplement fumées ». Au contraire, en 1900-1901, la mévente entraîne la résiliation du contrat passé avec la maison Coignet qui ne fournit que 15 000 kg de superphosphate au lieu des 30 000 kg prévus. En 1905-1906, les engrais chimiques sont supprimés. A partir des années 1930, la politique d’enrichissement des terres est peu à peu abandonnée. E. Durand a sans doute été influencé par le statut viticole, instrument de lutte contre la surproduction : à quoi bon continuer cette pratique qui tend à stimuler celle-ci, alors que son excès même est condamné ? Le seul coût des engrais a pu aussi décider de leur abandon, d’autant plus que leur efficacité n’a pas toujours été prouvée. Seul le fumier continue à être employé après 1932, de façon épisodique.
Par contre, les traitements anticryptogamiques ne peuvent être abandonnés sous peine de voir le vignoble ravagé ; très chers, ils ne garantissent pas non plus une protection intégrale de la vigne : pendant les deux années « noires » de 1930 et 1932, où le mildiou fait rage, sont déboursés respectivement plus de 23 000 et 24 000 F pour le seul achat de sulfate de cuivre, principal composant des traitements (contre 11 599 F en 1931 et 6 600 F en 1933). D’autre part, la propriété se dote à la même époque de deux appareils hippomobiles Ferrier dits « à grand travail » (7 300 F et 13 900 F).
Outre ces problèmes qui se rencontrent dans tout le bas-Languedoc vigneron, les exploitants successifs doivent assumer une spécificité essentielle du domaine : près d’un quart de ses terres est situé sur un des quatre terroirs de la Basse Plaine de l’Hérault distingués par G. Galtier 7, à savoir la plaine d’inondation où la rivière coule à fleur de sol et déborde fréquemment, surtout en automne. Les caprices de l’Hérault, ce « voisin turbulent » selon l’expression de X. Durand, coûtent cher : malgré les énormes travaux effectués (entretien méticuleux des berges, mais surtout construction de digues 8), la canalisation du cours d’eau n’est pas assurée : en échange d’un apport naturel d’engrais, le limon, mais aussi de la facilité d’irrigation des terres ainsi que de la protection anti-phylloxéra des vignes françaises restantes, l’Hérault provoque des dégâts matériels considérables et favorise les attaques de mildiou, par l’excès d’humidité qu’il engendre. Ces inondations peuvent accentuer le caractère naturellement irrégulier des récoltes.
La production passe de 6 994 hl en 1894 à 3 668 hl en 1895. Les deux grandes attaques de mildiou de 1930 et 1932 sont dévastatrices (3 100 hl et 2 250 hl contre 10 700 hl en 1929 et 7 200 en 1931) ; Mais en 1935, le domaine produit 13 500 hl, record absolu. Les accidents de culture ne sont pas tous catastrophiques : lorsqu’ils touchent l’ensemble de la région, les baisses de productions, quelquefois associées à de fortes demandes, peuvent contribuer à assainir le marché en brisant le processus de surproduction. Pendant la guerre, faute de main-d’oeuvre et de soins suffisants, le domaine produit 3 775 hl en moyenne de 1915 à 1918, avec en 1915 la plus petite récolte jamais obtenue, 1 400 hl, contre 8 200 hl en 1914 et 6 700 hl en 1919. Mais le vin se vend plutôt bien. D’autre part, le château obtient globalement des rendements supérieurs à ceux de la commune (sauf en 1930) : cette différence s’explique par l’intensité des soins donnés à la vigne, rendus possibles par une main-d’oeuvre abondante et un matériel moderne et onéreux souvent hors de portée des petits exploitants, très nombreux au village 9.
La viticulture bas-languedocienne connaît donc des difficultés auxquelles le domaine n’est pas insensible. Pour surmonter ces problèmes et faire prévaloir leurs intérêts de viticulteurs héraultais, les propriétaires du château sont constamment à l’écoute du monde viticole et font jouer au mieux leur appartenance à ce milieu.
La solidarité professionnelle
La fin du XIXe s. correspond au temps des expériences et des apprentissages les relations socio-professionnelles dont des traces vivantes foisonnent dans les sources s’en trouvent intensifiées. X. Durand n’hésite pas à s’adresser à des viticulteurs qu’il ne connaît pas personnellement : en août 1894, il écrit à M. Coste-Floret, alors bien connu du milieu viticole 10. D’autres spécialistes tels que le directeur du Progrès agricole et viticole ou d’éminents professeurs de l’Ecole d’Agriculture de Montpellier comme M. Ravaz sont sollicités. D’autre part, les propriétaires du domaine échangent des conseils avec d’autres exploitants, voisins ou plus éloignés. De nombreuses visites s’organisent, comme en 1893, lorsque X. Durand se rend dans une des plus importantes propriétés de la région, le Grand-Hôpital (15 000 hl vers 1900), située dans la commune de Vendres et appartenant aux Hospices de Béziers. Des liens se tissent et se renforcent au sein de la noblesse ou de la bourgeoisie biterroises, dans laquelle Xavier, Edmond Durand et leurs proches, en tant que grands propriétaires fonciers, s’intègrent parfaitement. A titre d’exemple, la famille connaît très bien les Gaillard, très estimés à Béziers 11. De même, X. Durand compte parmi ses amis son propre banquier, également propriétaire d’un domaine dans l’Aude, Jouarres.
Pour entretenir ces relations, X. Durand doit être d’autant plus mobile qu’il a choisi d’habiter au château, contrairement à de nombreux grands propriétaires qui vivent en ville 12. Son fils et lui bénéficient du train, puis de la voiture à partir des années 1910 (ainsi que du téléphone en 1917). Ils peuvent ainsi assister aux conférences, expositions et congrès, se rendre à des réunions d’affaires et surtout au très réputé marché aux vins de Béziers. Le vendredi après-midi, c’est là que X. Durand rencontre ses amis mais aussi des industriels et des commerçants du secteur viticole ou para-viticole, qu’il établit de nouvelles relations et complète ses connaissances.
Celles-ci sont aussi approfondies par la lecture de la presse ou d’ouvrages spécialisés, comme en témoigne la bibliothèque fort bien garnie conservée au château. Les propriétaires reçoivent ou achètent régulièrement l’Éclair, les Annales viticoles, l’Agriculteur, ainsi que l’Action viticole, qui fusionne en 1938 avec la G.G.V., journal du syndicat du même nom. Ils s’intéressent aussi au Moniteur viticole (organe de la production et du commerce des vins, cidres et spiritueux) et utilisent les Annales de l’École d’Agriculture de Montpellier, le P.A. V. et la Revue de viticulture, ainsi que les bulletins des associations auxquelles ils adhèrent : le comice agricole de l’arrondissement de Béziers, la Société des Agriculteurs de France et la Société départementale d’encouragement à l’agriculture de l’Hérault.
Pour eux, la défense des intérêts viticoles, dont ces associations sont des outils efficaces, prime sur la coloration politique de ces mêmes groupements (la Société d’encouragement est républicaine, la famille Durand plutôt conservatrice). D’autre part, ils ne se contentent pas de recevoir des informations de ces associations, mais jouent en leur sein un rôle certain : dès la création en 1900-1901 de la section biterroise de la Société d’encouragement à l’agriculture, X. Durand devient assesseur pour le canton de Pézenas. En 1906, lorsque cette même société organise une exposition à Béziers, il est membre de la commission chargée de l’outillage viticole. De même, le père puis le fils font partie de la Confédération générale des vignerons, créée en 1907. Ils collaborent alors avec des propriétaires plus modestes : comme eux, ils pensent que le syndicat « pourrait apporter des améliorations dans les cours du vin ». Comme eux, ils sont attentifs aux évolutions économiques et législatives mieux appréhendées par Edmond grâce à son expérience de juriste. Comme eux, et comme la C.G.V., ils refusent dans un premier temps d’admettre la surproduction et privilégient la thèse de la fraude. Comme beaucoup d’entre eux, Xavier Durand manifeste à Montpellier, témoignage d’un monde viticole uni dans les périodes difficiles.
Les temps difficiles n’ont donc pas épargné le château, comme le laissent entrevoir les sources. En fait, le domaine n’a fait que suivre, en tant qu’unité de production largement représentative de la viticulture de masse bas-languedocienne 13, les heures de gloire et les revers de celle-ci. Il apparaît tout de même indéniable que le château ait connu un second souffle après la crise phylloxérique, comme le montre la constitution (en partie reconstitution) rapide d’un capital foncier et d’exploitation remarquables. De plus, il faut remarquer qu’en 1935, le domaine paraît encore en bonne santé. Nous n’en sommes pas encore aux énormes problèmes de reconversion massive de la viticulture à hauts rendements après la deuxième guerre mondiale. La propriété occupe une main-d’oeuvre nombreuse et présente une modernité certaine, accréditée par une série d’inventaires annuels de la propriété (1929-1935), comportant une liste exhaustive (avec estimation de la valeur et de l’état) du matériel, des chevaux et des stocks de produits chimiques. D’autre part, si l’exploitation se ressent des temps difficiles, la famille, elle, a apparemment su préserver un train de vie relativement élevé : preuve que tout n’allait pas si mal que cela ; preuve également que l’on doit faire la part des choses et analyser avec prudence certaines sources comme les remarques personnelles des exploitants qui peuvent noircir le tableau, volontairement ou pas. La vie privée des propriétaires, seulement effleurée dans le mémoire, mériterait une étude approfondie pour vérifier ces dires.
Présentation des sources
La grande majorité des sources utilisées pour le mémoire Une grande propriété viticole en Bas-Languedoc : le Château de Nézignan-l’Évêque (Hérault), 1891-1935, est constituée d’archives familiales. Ces dernières sont globalement de qualité, bien conservées, relativement complètes et variées. Elles regroupent des sources manuscrites (les plus nombreuses), et des sources imprimées.
Cinq types de sources manuscrites constituent une excellente base aux travaux de recherche : les actes notariés (1887-1935) concernent les achats, ventes, échanges et hypothèques des biens immobiliers, terres ou bâtiments. La correspondance professionnelle, composée de copies de lettres de Xavier Durand, de sa femme et de son fils (1891-1935) et de lettres des fournisseurs (1921-1935), est également consultable. Il en est de même pour les factures (1920-1935), les livres de comptes (1891-1922) et les feuilles de semaine (1891-1935). Ces dernières ont la particularité de renfermer des « notes personnelles » de X. Durand pour chaque année viticole (1896-1908) dont il évoque les principaux événements au sein du domaine et, quelquefois, de l’histoire viticole de la région. L’étude du patrimoine foncier a été grandement facilitée par la présence d’un tableau récapitulatif des terres du domaine (superficie et nature) dressé par le régisseur en 1887, mais également par des copies d’extraits de plans (1827) et de matrices cadastrales. Les fiches signalétiques individuelles des vignes (1891-1935) présentent également une valeur certaine. Rédigées par E. Durand, elles mentionnent la surface, le tènement, la commune, la date de plantation et de replantation, ainsi que les encépagements et les porte-greffes choisis. Enfin, il a été retrouvé des tableaux de productions (en comportes, de 1891 à 1906, et en hl, d’après les déclarations de récolte, de 1907 à 1935), de même que différents dossiers réalisés par les propriétaires sur des thèmes très variés (fumures des terres, maladies cryptogamiques, inondations…). Divers plans et croquis (1891-1935) portant sur les vignes, les communs ou l’outillage complètent la liste.
Les sources imprimées, également très abondantes, sont constituées de brochures publicitaires sur le matériel et les produits viticoles et vinicoles, de bulletins des sociétés et autres associations (période d’après-guerre essentiellement), et de coupures ou revues et journaux entiers.
Deux remarques sont à formuler à propos des sources : d’une part, malgré leur qualité d’ensemble, elles recèlent quelques contradictions, notamment au sujet de la nature des terres et de leur superficie entre 1891 et 1900. D’autre part, les archives familiales ne portent pas uniquement sur la période 1891-1935 traitée dans le mémoire. Un important corps d’archives non exploité, de 1935 à aujourd’hui, se trouve augmenté chaque année, la propriété fonctionnant encore.
Les autres sources non familiales utilisées sont principalement des sources manuscrites qui proviennent des Archives départementales de l’Hérault (série G pour l’origine du domaine et M pour l’agriculture et la viticulture en particulier) et des Archives communales de Pézenas et Nézignan-l’Évêque (sources cadastrales). Les sources orales consistent en des interviews de membres de la famille Durand, d’habitants du village et de spécialistes de renom de la viticulture, souvent professeurs à l’École d’Agriculture de Montpellier, comme M. Boubals ou M. Galet. Le musée Saint-Jacques (Béziers) et celui de la vigne et du vin (Lézignan-Corbières) ont fourni des renseignements supplémentaires.
Notes
1. Acte de vente du 8 janvier 1891.
2. Le caractère polyvalent transparaît dans l’acte de vente de 1887 : « il existe encore des oliviers, des amandiers, des céréales de toutes natures et notamment du fourrage qui y vient très bien ». L’acte mentionne aussi un troupeau de moutons.
3. Résultat très voisin de l’estimation donnée par Charles Gervais, au début du XXe s. dans son Indicateur des Vignobles méridionaux (Montpellier, 1903, 1 309 p.).
4. Edmond Durand compte qu’il fut 10 à 20 ans pour amortirle matériel de cave (20 ans par exemple pour la vaisselle vinaire et le matériel de vinification et d’entretien).
5. Lettre de Xavier Durand – 2 juillet 1913.
6. Appareil ayant pour fonction un premier égouttage de la vendange (en vue de produire vins blancs et rosés) qui est ensuite expédiée sous les presses.
7. G. GALTIER, Le Vignoble du Languedoc méditerranéen et du Roussillon (Montpellier, Causse, Graille, Castelnau, 1961, 3 tomes).
8. Dès 1898, un solide mur maçonné est érigé sur la berge. En 1911, l’édification d’une digue nouvelle revient à 9 000 F. En 1920, le propriétaire doit combler une brèche : l’opération s’élève à plus de 94 000 F, défalcation faite des dépenses de charrois effectuées par le domaine, qui sont incluses dans les frais généraux.
9. Au début du siècle, d’après C. Gervais (Indicateur des Vignobles…), seuls quinze propriétaires (dont ceux des quatre domaines), ont une production supérieure ou égale à 400 hl.
10. Il fait publier en 1894 Les Procédés modernes de vinification, puis écrira quatre ans plus tard Les Travaux du vignoble et La Culture de la vigne à hauts rendements. Il rédige aussi de nombreux articles dans des revues spécialisées. En outre, P. Coste-Floret se fait le champion de la viticulture de masse qu’il expérimente dans son domaine de Saint-Adrien, à Servian (10 000 hl au début du siècle).
11. Achille Gaillard, personnalité biterroise de premier plan, est à la tête de la Compagnie Française des Établissements Gaillard, qui devient rapidement le principal fournisseur de tuteurs de vigne du domaine. Il fonde également, et entre autres choses, la Société des Arènes de Béziers (1897) et celle des Wagons-foudres (1899). Les liens se renforcent après le mariage d’Edmond Durand, puisque le père de son épouse participe activement aux affaires Gaillard (création et gestion d’entreprises).
12. Sur les quatre domaines que comporte la commune au début du siècle, deux appartiennent à des propriétaires résidant à Béziers. C’est cette solution qu’adopte E. Durand en venant s’y installer en hiver.
13. Une des particularités du domaine est de posséder des terres découpées en six grandes parcelles, et non regroupées systématiquement autour des bâtiments, selon le schéma classique.
