L’enseignement secondaire féminin public dans l’académie de Montpellier
(1867-1939)

L’histoire de l’enseignement secondaire féminin est demeurée longtemps un domaine peu étudié 1. Au plan régional, tout reste à faire et le non-classement des archives de la série T rend ce travail complexe. Il s’agit ici d’une première synthèse, qui peut d’autant moins prétendre donner une vision exhaustive de la question que l’enseignement féminin n’offre pas grande homogénéité. Avant 1867, c’est l’imbroglio. Ensuite, à peine né, il s’effondre. Sa renaissance dans les années 1880 aboutit à la création d’établissements de types et de niveaux divers, ayant des statuts et des droits différents, tandis que se modifient, sous la pression du corps social, en fonction de l’évolution des mœurs, sa finalité et son contenu : il finit par se fondre dans l’enseignement secondaire masculin. Nous analyserons quelques aspects de cet enseignement secondaire en Languedoc-Roussillon, l’échec de l’expérience de 1867, la mise en place progressive des établissements féminins entre 1881 et 1939 ; enfin leur évolution globale et l’analyse des principaux freins mis à leur développement et des atouts qui les ont favorisés.

I – L’expérience de 1867

1) Avant 1867 ?

Avant cette date la notion d’enseignement féminin secondaire est si floue que mieux vaut essayer de savoir ce qui se fait dans les établissements. Nos connaissances se réduisent à un seul texte, pour l’instant, qui concerne l’Hérault. En mai 1863, le recteur écrit : « Il existe 64 pensionnats, dont 23 tenus par des maîtresses laïques et 41 par les religieuses. Qu’y fait-on ? On n’y apprend d’une manière passable que les matières obligatoires du brevet simple, des éléments fort incomplets d’histoire de France et de géographie, un peu de dessin et de musique ce sont les ouvrages d’aiguille et de crochet qui sont surtout en honneur » 2. Les études ne semblent guère poussées. Cela correspond à un idéal défendu par l’Église. Nous en avons une preuve dans cet article, repris par la Semaine Religieuse de Montpellier en 1881 : « Pour les travaux qui sont proprement ceux de la femme, couture, broderie, tapisserie, trois heures seulement leur sont consacrées par semaine. Cela seul peut faire juger le système d’éducation adopté pour les lycées de filles. » 3

Ainsi malgré l’opinion de prélats qui, comme Monseigneur Dupanloup, avaient des vues plus hautes sur l’éducation des filles, J. Simon n’avait pas tort d’écrire : « Les filles, même dans les pensionnats les plus élevés, reçoivent une instruction futile, incomplète, toute d’arts d’agrément mais sans rien de sérieux et d’élevé.., nous les réduisons à n’être que des idoles parées » 4. Une évolution était donc nécessaire. La tentative de V. Duruy va-t-elle y suffire ?

2) Les Cours Secondaires de Jeunes Filles

Le ministre de Napoléon III part d’une constatation : « Il faut fonder l’enseignement secondaire des filles qui, à vrai dire, n’existe pas en France ». Il le faut pour donner à la jeune fille de condition « une instruction forte et simple ». Le 30 octobre 1867, il invite les recteurs à provoquer la naissance de cours publics de ce type. Mais, dans son esprit, il n’est pas question ni de créer des lycées de filles ni d’ouvrir des internats.

Il appartient surtout aux municipalités de prendre l’initiative, de favoriser la naissance, d’assurer le développement en fournissant locaux et matériel. Le choix des maîtres doit se faire parmi les professeurs de collèges et lycées de garçons : ils doivent être recrutés avec soin, d’après leur âge, leur situation familiale, leur talent, leur tenue, leur réserve et leur tact. Les familles doivent fournir les fonds par la rétribution. En cela, rien de changé puisque l’enseignement secondaire est alors partout payant. Quel succès eut cet appel dans l’Académie de Montpellier ? Le Recteur les inspecteurs d’académie avaient invité les villes à répondre à ces vœux. Le résultat fut maigre. Trois cités seulement créent quelque chose, à l’initiative d’enseignants du cru. A Montpellier, la proposition est agréée par le maire Pagézy et le préfet Garnier qui, si l’on croit Monseigneur Le Courtier, mirent du zèle à organiser ces cours 5. Ils s’ouvrirent dans une des salles de la mairie, prêtée à cet effet. Nîmes à son tour, se donna de tels cours sous l’impulsion de professeurs du Lycée. Le doyen Castets rappellera trente ans plus tard qu’il fut, avec Ch. Bigot, à l’origine de l’entreprise. N. Gibelin ne connaît que deux créations datant de janvier et février 1868 la première dirigée par M. Courcière, avait des objectifs larges et généraux, l’autre plus spécialisée dans le domaine scientifique avec M. Chaptal 6. Au Vigan, deux professeurs du collège de garçons ouvrent à la même époque. Mais, l’expérience se borna là. Rien ne fut fait à Alès, ni dans les autres villes de l’Académie. Ni l’Aude, ni la Lozère, ni les Pyrénées-Orientales ne suivirent. J. Maurain rend compte de l’abstention de Perpignan ainsi : « Dans cette cité, où il n’y avait presque pas de protestants, le principal du collège, tenant dans l’intérêt de son établissement à conserver de bons rapports avec le clergé, ne voulut pas ouvrir de cours de jeunes filles » 7.

Là où ils furent créés, leur existence fut de courte durée. Les premiers mois avaient pu faire illusion. Mais dès la rentrée d’octobre 1868, les cours du Vigan ne rouvrent pas leurs portes. L’année suivante, ce fut le tour de ceux de M. Chaptal. Quant à M. Courcière, il abandonna en 1870. Le nombre d’élèves avait fondu rapidement dans le Gard : de 84 on était passé à 50 puis à 14. Ces cours ne survécurent qu’à Montpellier et, selon F. Mayeur, ils durèrent jusqu’en 1878-79 8.

Les Conseils Académiques les tenant sans doute pour négligeables ne les mentionnent plus après 1870. Mais leur existence est attestée par les Annuaires de l’Hérault et, d’après ce document, leur existence a débordé 1878 on les trouve mentionnés encore après la création du lycée, en 1882. Ils avaient à leur disposition, selon les années, quatre à six professeurs du lycée de garçons. De la mairie, ils furent transférés à la préfecture, avant d’émigrer, semble-t-il, à la Faculté des Lettres 9.

Ici comme presque partout, l’échec fut rapide. On l’explique généralement par l’hostilité du clergé. Elle est réelle. La position de Monseigneur Le Courtier ou du curé du Vigan suffit-elle à rendre totalement compte de l’insuccès ? Cette opposition se conjugue avec la mentalité de nombreuses familles pour rétrécir la base du recrutement. La bourgeoisie protestante en est la source principale (quasi-totalité à Nîmes, deux-tiers dans l’Hérault). Il faut mettre en cause le manque d’intérêt des familles pour ce genre d’instruction qui mobilisait les mères autant que les filles. Pour quel but ? S’agissait-il de cours ou de simples causeries ? Quel contrôle y exerçait-on ? Les programmes avaient-ils quelque consistance ? Sur tous ces points, les enseignants avaient l’initiative et la maîtrise des choses. Sans cadre précis, sans contrôle sérieux, sans personnel spécialement affecté, sans locaux propres. avaient-ils quelque chance de succès ? L’État s’en était déchargé sur les communes et l’initiative privée. Cette première expérience tenait moins de l’école que du loisir culturel pour mères et jeunes filles désœuvrées.

II - L'implantation des établissements secondaires publics de jeunes filles entre 1881 et 1939

1) La loi Camille Sée et ses effets :

Lorsque le député alsacien dépose en octobre 1878 une proposition de loi, les cours secondaires connaissaient un renouveau que va renforcer, peu après, le ministre de l’Instruction Publique, Agénor Bardoux, qui affecte 100 000 F à cette entreprise. Plusieurs cours naissent ou renaissent. Bien qu’elles puissent être en situation de concurrence, les deux opérations vont se conforter et se rejoindre dans tous les cas en notre région. L’organisation qui découle de ces deux formes d’enseignement laisse aux villes la part essentielle des charges. Mais, dans l’application de la loi C. Sée, le contenu de l’enseignement n’est plus laissé à l’initiative des professeurs. En janvier 1882 est mis au point un programme spécifique, résolument moderne, qui partage la scolarité en deux cycles de trois et deux années, ayant chacun leur examen propre : le certificat d’Études de 3e année et le Diplôme de fin d’Études Secondaires.

Ainsi structuré, l’enseignement secondaire féminin va pouvoir se mettre en place. La volonté tenace des magistrats municipaux de Montpellier devait faire rejaillir sur cette ville l’honneur d’avoir le premier lycée National de Jeunes Filles de France, comme cela vient d’être relaté récemment 10. Jouera-t-il pour autant le rôle d’entraînement que souhaitait pour lui le doyen Castets en 1885 ? Son caractère attractif semble avoir plutôt retardé la naissance et la promotion d’établissements analogues dans les autres villes de la région.

2) Des cours secondaires aux Lycées :

Entre 1889 et 1939, se mettent en place des établissements secondaires publics féminins qui, en général, évoluent au cours des ans en changeant de statut. Il existe alors trois catégories de maisons : les lycées, les collèges et les cours secondaires. Ces derniers ont théoriquement un caractère provisoire, étant destinés lorsqu’ils rempliront les conditions voulues (locaux, effectifs, garanties des municipalités…) à devenir collèges et plus tard lycées, étape généralement obligatoire comme le montre l’exemple de Narbonne en 1925 11. Ces cours dépendent des municipalités l’achat du terrain ou de l’immeuble, l’entretien des locaux, la fourniture du mobilier scolaire et du matériel sont à la charge exclusive des villes qui doivent assurer une subvention annuelle d’au moins 50 % du budget d’exploitation, combler le déficit de gestion et, éventuellement gérer l’internat. Devenus collèges, les établissements dépendent encore plus du bon vouloir des maires, donc des finances locales et des orientations politiques des municipalités. De plus ils ne peuvent pas attribuer à leurs élèves les diplômes que concèdent les autres établissements féminins. On tend ainsi à les confondre avec les Écoles Primaires Supérieures.

La plupart des maisons créées dans l’Académie ne vont pas en rester à ce stade. Il est deux exceptions notables les cours secondaires de Narbonne qui conservent encore ce statut en novembre 1939 et ceux de Sète, qui ont pourtant alors 60 années d’existence. Quant à l’augmentation du nombre de maisons, elle est irrégulière dans l’espace et dans le temps. Les progrès sont assez lents et limités.

3) La géographie des établissements secondaires féminins publics

La Lozère est le seul des départements de l’Académie à ne s’être doté avant la seconde guerre mondiale d’aucune maison de ce genre. Dans l’Hérault, outre le lycée de Montpellier, les deux autres cités principales ont eu, assez tôt, leurs Cours. Ceux de Sète sont lancés par une association libre de professeurs le 1er décembre 1879, avant le vote de la loi Sée. Ceux de Béziers suivent peu après ils sont municipaux en 1881-82 12. Leur transformation en collège s’y produit 3 ans plus tard, en août 1884. Béziers a ainsi le premier collège de filles de l’Académie, sans internat municipal, il est vrai.

Il faut attendre près de vingt ans pour voir naître de nouveaux cours secondaires. La ville de Lodève, profitant du départ des Sœurs de Nevers, les ouvre en octobre 1903, rue Fleury, sous l’impulsion de son maire, Joseph Raillac. Chose rare dans une cité assez modeste, un internat est annexé dans l’espoir de voir la prospérité s’accroître, « puisqu’il n’existe rien de tel dans l’arrondissement », tout en offrant « aux Républicains de la circonscription désireux de ne pas laisser leurs enfants dans des écoles congréganistes des facilités évidentes ». La médiocrité des effectifs montrera l’échec de cette politique. Cependant Lodève réussit la prouesse de faire transformer ses cours en collège, en octobre 1905, tout juste deux ans après leur naissance. L’Hérault vient donc en tête des départements de l’Académie pour le nombre d’établissements secondaires féminins publics.

Dans le Gard, la renaissance des cours éphémères de 1868 semble s’être faite aussi, pour Nîmes tout au moins, en fonction de la circulaire du 27 janvier 1879. Ici, comme en 1868, ce sont six professeurs qui reprennent le flambeau. Ils installent leurs classes dans un local de la Bibliothèque populaire qui est « à la limite de l’acceptable » 13. Durant vingt années, ces cours ne parviennent pas à se transformer en collège – il faut attendre pour cela 1900 – alors que déjà en 1882 Jules Ferry avait tenté de créer un lycée dans cette ville qui était alors la plus importante du territoire académique et qui, en outre, avait une forte proportion de protestants. Le lycée n’y sera créé qu’en 1907. Un si grand retard peut s’expliquer sommairement par trois éléments : des raisons politiques (en 1889-90, par exemple), des questions financières et surtout des problèmes de locaux 14. Les choses évoluent plus vite à Alès bien que les cours ne démarrent qu’en 1884. Dès 1887, les voilà devenus collèges.

Dans les Pyrénées-Orientales, la Municipalité de Perpignan fait le pas en février 1888 ; la transformation en collège traîne jusque vers 1910. L’Aude réussit bien tard une expérience pourtant tôt commencée, puisqu’en juin 1882 nous apprenons par le Conseil Académique qu’il existe deux cours secondaires dans ce département (Castelnaudary et Carcassonne, le premier ayant déjà deux ans d’existence, l’autre trois mois mais comptant déjà 30 inscrits). Ils disparaissent sans laisser de traces dans les sources universitaires. Ce n’est qu’en octobre 1903 que le chef-lieu de l’Aude est pourvu d’un collège de jeunes filles qui ne sera promu lycée qu’en 1925, date à laquelle Narbonne arrive enfin à créer ses propres cours publics, les derniers à naître dans la région. En 1919, l’inspecteur d’Académie en envisageait l’ouverture dans les locaux de la pension de Mlle de Mauzaubrun qui était prête à en prendre provisoirement la direction. Mais la municipalité s’y refuse. Les démarches et les recherches d’un local reprirent vers 1921-22. Finalement on choisit un vieil hôtel bourgeois avec boudoirs, salons et lambris (l’hôtel Bousquet, rue Bonnel). L’aspect tardif de cette création faisait écrire au Recteur le 10 mai 1925 : « On peut s’étonner qu’une ville de cette importance, où l’enseignement public a eu de toujours cause gagnée, soit encore dépourvue d’un établissement féminin d’enseignement secondaire ». Faut-il rappeler que le collège de garçons est lui aussi un tard venu (1887 seulement), le dernier de toute l’Académie ? 15

Vers 1930, neuf villes possèdent soit un lycée de jeunes filles (Montpellier, Nîmes, Carcassonne) soit un collège (Perpignan, Alès, Béziers et Lodève), soit des cours secondaires (Narbonne et Sète). A la même époque les garçons ont des lycées ou des collèges dans 17 villes de l’Académie, outre celles citées, Agde, Bédarieux, Clermont-l’Hérault, Lunel, Pézenas, Uzès, Mende et Castelnaudary. A Bagnols et au Vigan, les collèges ont dû fermer leurs portes respectivement en 1881 et 1890. Cinquante ans après la loi C. Sée, les filles restent moins favorisées, quant au choix des établissements. En 1932, la proportion des élèves des établissements secondaires publics est de l’ordre de 32 % pour les filles en novembre 1939, elles seront 43 % de l’effectif total.

Malgré le retard la croissance est loin d’avoir été médiocre du fait de l’augmentation progressive du nombre des établissements et de celle des élèves de chacun d’eux. En 1893-94, six maisons accueillaient 800 filles. Vingt ans plus tard (novembre 1913) avec deux établissements de plus, on en dénombre 2 187, soit près de trois fois plus vingt ans après encore (1933) près de 3 450 pour neuf maisons. Le chiffre monte à 4 900 en novembre 39, la déclaration de guerre ayant, il est vrai, provoqué un gonflement subit des effectifs. En 45 ans les filles sont devenues 6 fois plus nombreuses dans les établissements secondaires. Tous en ont profité, comme on peut en juger par le tableau suivant :

Rappelons simplement, que, jusqu’en 1925, 40 % environ de ces élèves appartiennent aux classes enfantines ou primaires. Elles sont encore plus de 30 96 en 1925-26. Les institutrices des écoles de quartier n’apprécient pas toujours cette concurrence payante qui leur enlève souvent d’excellents éléments.

Quoiqu’il en soit, les lycées, collèges et cours secondaires de jeunes filles obtiennent à la longue un succès qui, quoiqu’inégal, est globalement assuré. Quelles en sont les causes ?

Si l’augmentation de la population des grandes villes n’est pas négligeable entre 1880 et 1930, les pourcentages d’accroissement des établissements secondaires féminins publics sont très supérieurs à ceux de la croissance démographique des cités qui les abritent. Les vraies causes de ce succès sont à chercher ailleurs, dans les transformations sociales et les changements de nature et de finalité de cet enseignement, qui vont emporter l’adhésion d’une partie croissante de la population de notre région et dé tout le pays. En même temps, il fallait vaincre des obstacles de taille.

III Les freins et les atouts

1) Une opinion hostile

Dès 1867, l’enseignement secondaire féminin avait été fortement contesté par une importante frange de la population pour des raisons religieuses, idéologiques et aussi psychologiques. Après 1880, il subit de violentes critiques et, si l’on parcourt la SEMAINE RELIGIEUSE du diocèse de Montpellier (années 1880-81 et 82), on en découvre la preuve et les arguments, puisés dans des articles de la presse conservatrice. On accuse la République de ne pas ménager l’argent des contribuables pour laïciser l’enseignement et former pour l’avenir une génération de « femmes bas-bleus, qui seront bien embarrassées de leur science » 16. L’on affirme « qu’une fille élevée à la maison ou au couvent, dans les vertus et les occupations de son sexe, vaudra toujours mieux que toutes ces étudiantes, bouffies d’une science aussi creuse que superflue, et brevetées par l’État » 17. Et l’on précise que « les doctrines aujourd’hui en honneur dans la direction de notre enseignement public ne sont pas de celles qui peuvent inspirer confiance au pays et aux familles honnêtes » 18. Les lois sur les Congrégations, sur la Séparation des Églises et de l’État ou les Inventaires ne font pas décroître les préjugés. En témoigne un rapport conservé aux archives diocésaines de Perpignan, qui date de 1910 sans doute : « ces établissements publics, encore plus que ceux des garçons (doivent) être tenus en suspicion (car) leur action est funeste. Nous ne saurions trop insister auprès de nos prêtres pour qu’ils dissuadent les familles de confier des jeunes filles à des institutions où leur foi court un péril certain, où leur vertu est compromise ».

Pour s’imposer, cet enseignement doit rassurer et convaincre, montrer qu’il n’est pas prouvé qu’il n’est pas systématiquement hostile à l’Église. L’on peut suivre l’action de certaines directrices, à Perpignan par exemple, s’efforçant, pour attirer les sympathies locales, d’agir sur ces trois terrains. Le recrutement d’abord. L’on se flatte vers 1890 de recevoir des élèves venant de couches sociales plus élevées qu’auparavant. On n’avait pu les atteindre jusqu’ici, car les parents de ces milieux préféraient les pensions religieuses aux cours secondaires. On essaie aussi de s’attaquer au surmenage, mal bien réel, selon le doyen Castets, qui pense que la complexion féminine ne permet pas à la jeune fille de fournir les efforts prolongés que l’on peut exiger naturellement des garçons. On réduit alors les programmes et l’on supprime quelques compositions.

Sur le plan religieux, malgré l’anticléricalisme affiché de certaines municipalités et d’une certaine presse, on tâche de conserver ou d’obtenir la création d’un enseignement religieux. Est-ce seulement nécessaire au recrutement ? L’opinion conservatrice l’affirme : « Une personne attachée au lycée de Montpellier disait dernièrement que cette absence de prêtre portait préjudice à l’entreprise, et que, pour sauver la caisse, on tâcherait de s’entendre avec un curé de la ville » 19.

Lorsqu’en 1895 des parents demandent le maintien d’un aumônier aux cours secondaires de Sète, la directrice les appuie, arguant que les familles retireraient leurs enfants plutôt que les conduire elles-mêmes à l’église ou au temple. En 1906. le Conseil Municipal de Béziers ayant voté la suppression du traitement des aumôniers, les familles font circuler une pétition pour en demander le rétablissement : elles assumeront eux-mêmes les frais d’aumônerie. La directrice, Madame Lacroix, insiste pour que cette autorisation soit donnée, malgré l’avis défavorable qu’est venu lui donner le correspondant du Petit Méridional : « A la veille même où les maisons congréganistes vont être fermées et où des pensions libres vont s’organiser, ne serait-il pas bon de se rendre au vœu exprimé par un grand nombres de familles ? Je crois que pour convaincre les hésitants qui sont prêts à nous confier leurs enfants, on pourrait rétablir les cours d’instruction religieuse ». On espère ainsi attirer des enfants de familles pratiquantes au collège.

Frein des mentalités et des opinions. Frein non moins important, l’état des locaux qui limite parfois l’expansion rapide des lycées, des collèges et des cours secondaires. Cette question engage les finances locales et pose aux villes des problèmes difficiles, si bien qu’à un moment ou à un autre, tous ces établissements ont connu des problèmes matériels. Certains offrent des situations qui frisent le drame, d’autres un inconfort qui évoque l’austérité monacale. L’obstacle est si grand qu’il retarde, durant des décennies, la transformation de certains cours secondaires en collège ou de collège en lycée (c’est le cas de Nîmes) ou même l’empêche totalement (à Sète). On prévoit alors des achats de terrain, des transferts, des aménagements, des agrandissements, des améliorations. Mais des années passent, la situation s’aggrave et l’augmentation des effectifs constitue une barrière qui n’est franchie qu’au détriment de la sécurité. La guerre de 1914 n’arrange rien : des bâtiments ne sont pratiquement plus entretenus, bien mieux, les militaires, lorsqu’ils les occupent, causent eux-mêmes des dégâts par leur laisser-aller.

Aussi les descriptions fournies par les rapports sur l’état des lieux sont souvent sombres. En 1922, le rapporteur au Conseil Académique écrit : « Sur ce sujet, c’est un long cri de détresse qui se fait entendre partout ; à Cette, non seulement les classes restent humides et mal éclairées, mais le chauffage est tout à fait insuffisant et les plaintes de la Directrice restent malheureusement sans effet. A Béziers, le nombre insuffisant de classes, exigües d’ailleurs, fait que certaines sont constamment occupées et que les études de l’internat doivent servir de salles de classe tandis que l’infirmerie est insuffisante à Alais, le collège est petit, mal distribué et son transfert dans un autre immeuble s’imposerait. A Perpignan, on s’ingénie pour essayer de donner à un vieux bâtiment un aspect un peu moins triste. A Carcassonne, le collège souffre encore d’une installation provisoire qui date de 1919 ; mais la municipalité se préoccupe sérieusement d’une transformation complète de l’immeuble actuel et des plans sont dressés qui permettent, s’ils sont exécutés, d’en faire un bel établissement à la fois confortable et coquet. A Nîmes enfin le lycée s’installera avant longtemps dans les locaux de l’Assomption, très bien situés en pleine ville, sur une vaste avenue, mais malheureusement en mauvais état il serait désirable que des transformations profondes y fussent apportées mais il est à craindre que la situation financière de la ville ne permette que des réparations insuffisantes. En attendant quatre classes primaires ont pris possession du seul pavillon habitable de l’avenue Feuchères et elles allègent d’autant les services du Grand Lycée » 20.

Trois ans après la situation n’est guère plus satisfaisante. Le collège de Carcassonne est toujours dans le même immeuble délabré : il est aménagé par tranches, sur une dizaine d’années, à partir de 1929. Le lycée de Nîmes prépare son transfert dans les locaux de l’avenue Feuchères, ancien collège du Père d’Alzon, sinon meilleurs, du moins plus grands. Cette, Alais, Perpignan ont des établissements incommodes et peu hygiéniques. Ce tableau n’a rien d’exceptionnel. Les retards apportés à réaliser les engagements pris par les municipalités vis à-vis du ministère sont très grands. A Béziers les locaux neufs devaient être prêts pour 1888 ; il faut attendre 1905-06, pour qu’ils soient réalisés. A Perpignan, pour les filles comme pour les garçons d’ailleurs, les projets traînent et pourtant la situation est peu aisée. En 1907 la directrice déplore que les élèves de 3e année doivent écrire sur leurs genoux ou sur une étroite planchette, car elles n’ont pas de pupitres. Les déménagements se sont pourtant succédés, de la rue du Chevalet, à la rue Sainte Catherine et au local de Sainte Claire, sans améliorations. Les promesses abondent, mais les municipalités changent ou les fonds manquent. En novembre 1930, on peut encore lire dans le rapport sur les établissements secondaires publics de la cité : « Une ville de 80 000 habitants doit se satisfaire de deux collèges d’une insuffisance et d’un inconfort inouïs. Dans l’un et dans l’autre, on en est encore au régime des classes-études, occupées du matin au soir qui sont un défi à l’hygiène. La sécurité est mal assurée… ».

La solution rapide apportée à Montpellier à la question des locaux du lycée, avec ses bâtiments flambants neufs, inaugurés en 1890, est une exception dans l’Académie et dans la ville elle-même qui, cent ans durant, ne put trouver un endroit où installer convenablement son lycée de garçons. Cela a freiné, au dire des recteurs, inspecteurs et proviseurs, l’expansion des effectifs, certains parents préférant un établissement privé confortable à un lycée ou collège peu accueillant, surtout lorsqu’il s’agit d’un internat. L’amélioration des locaux, au contraire, attire, tout comme l’élévation du rang ou de la classe d’une maison, un collège étant plus prisé que des cours secondaires et un lycée plus qu’un collège.

Mais ce ne sont pas là les seuls éléments favorables aux établissements féminins ; sans pallier totalement les inconvénients signalés, trois causes vont favoriser leur croissance : l’énorme retard pris par l’enseignement privé dans le domaine du secondaire, la transformation que subit l’enseignement public lui-même à partir de 1910 environ, et enfin la gratuité scolaire des années 30.

2) Les atouts

Le retard du privé : il faut attendre 1920 pour que soit déclaré dans l’Académie de Montpellier le premier établissement secondaire privé, le pensionnat Sancta-Maria à Villeneuve-lès-Avignon. Si dans l’Aude deux écoles suivent rapidement la même voie (Jeanne-d’Arc à Carcassonne en 1921 et Saint-Paul-Serge à Narbonne en 1922) il faut attendre janvier 1929 pour voir naître un établissement de ce type officiellement déclaré à Perpignan, avec Bon Secours, et octobre 1933 avec l’Immaculée Conception à Mende. L’Hérault vient bon dernier avec l’École Secondaire Féminine de Lodève en 1933 et Sainte-Odile en 1934. La concurrence est donc théoriquement limitée et tardive.

Mais les classements administratifs peuvent être trompeurs. L’enseignement donné dans maint pensionnat vers 1920 ne recoupait-il pas en partie celui des lycées et collèges publics ? Ne préparait-on pas déjà le baccalauréat dans certaines de ces maisons ? En Novembre 1921, un rapport sur Carcassonne nous l’affirme : « L’institution Jeanne-d’Arc se prévaut de la préparation au baccalauréat, non organisée encore au collège de jeunes filles ». C’était peu de temps avant son ouverture légale comme établissement secondaire, il est vrai.

Si le statut légal de ces établissements est clair, – ils sont primaires – leur situation réelle est loin de l’être. A Perpignan, en novembre 1925, on dénonce la concurrence faite au collège de filles par deux établissements privés qui se recrutent « dans les confins mal délimités entre les clientèles primaire et secondaire ». Le rapport officiel (décembre 1933) fait ressortir la perplexité de son auteur qui en arrive à émettre des opinions presque contradictoires. Il prétend d’une part que, de l’étude des établissements privés secondaires de l’Académie (Jeanne d’Arc à Carcassonne avec ses 270 élèves, Sancta-Maria à Villeneuve-lès-Avignon avec 150 et Notre-Dame-de-Bon- Secours à Perpignan avec 100), il ressort que les élèves ne recherchent en général aucun diplôme et ne se destinent à d’autres carrières que celle de maîtresse de maison. Il donne l’exemple de la pension Sévigné à Narbonne qui ne deviendra officiellement secondaire qu’en octobre 1936 : elle a été ouverte comme primaire, les maîtresses ont des titres primaires, il n’y a eu que deux élèves candidates au brevet élémentaire d’autres, en petit nombre, préparent le bac, section B, avec les maîtresses de l’école, et section A, par les répétitions de latin ; la plupart d’entre elles ne se soucient que d’attendre l’âge de 16 ou 17 ans pour pouvoir se retirer après avoir acquis une certaine instruction générale. Mais ajoute-t-il, « il serait hasardeux de conclure que l’enseignement privé se désintéresse des études secondaires féminines. En réalité beaucoup d’établissements féminins qui donnent à leurs élèves un enseignement équivalent à un enseignement du second degré restent inscrits comme établissement d’enseignement primaire ».

La réserve de cet inspecteur est légitime, si l’on songe qu’au Cours Saint-Jean, à Montpellier, les sœurs avaient organisé un enseignement du latin dès 1895. G. Marcy cite, dans son travail sur cette pension, le nom des élèves présentées au bac en 1934-35, aussi bien en philo qu’à la première partie. Or cette maison ne devient officiellement secondaire qu’en octobre 1937.

En fait, on tend alors à classer ces établissements à part. L’inspecteur dont nous avons cité le rapport en 1933 se pose la question du statut réel. Ces établissements sont-ils primaires ? Légalement, oui. Pratiquement, les études tendent vers d’autres fins. Sont-ils secondaires ? Non plus. Ce n’est qu’exceptionnellement que les élèves y recherchent les diplômes qui consacrent les études secondaires. Selon lui, il vaut mieux, pour les classer, regarder l’aspect extérieur : le luxe et le confort permettent de distinguer l’école primaire et la pension. Mais la concurrence du privé est moins forte tant que ces établissements ne se disent pas officiellement secondaires. C’est un atout pour le public. Les réserves apportées réduisent donc l’importance, de cet avantage sans le faire disparaître toutefois. L’évolution de la nature de l’enseignement et de ses finalités va dans le même sens.

Le législateur de 1880 entendait donner à l’enseignement secondaire féminin un caractère spécialisé qui n’aboutissait qu’exceptionnellement à des carrières, car il était destiné aux filles des classes aisées. On jugeait qu’elles devaient être parfaites maîtresses de maison, cultivées, intellectuellement dignes de leur mari, mais sans profession particulière le seul débouché logique pour quelques-unes d’entre elles était l’enseignement. Point n’était besoin, sauf en ce cas, d’examens utiles. Les lycées et collèges eurent donc leurs diplômes propres le certificat d’études secondaires de 3e année et le diplôme, de fin d’études secondaire, en fin de 5e année.

L’inutilité de ces parchemins conduit très tôt les établissements féminins, sous la poussée des familles, à préparer les brevets de l’enseignement primaire, les seuls intéressants pour l’avenir des jeunes filles. Mais ceci n’est possible qu’au détriment des programmes mis en place en 1882. Les directrices obligées de se plier aux désirs des parents sont critiquées sur ce point par l’administration universitaire et sont amenées à se plaindre de ce détournement des études qui les oblige à jongler avec les programmes. Les professeurs sont souvent amenées à demander que la sanction des études soit donnée par des examens qui aient quelque valeur pour l’avenir des jeunes filles. Dans les cours secondaires, la démarche est inverse : on réclame la possibilité d’attribuer les diplômes secondaires aux élèves.

Devant ces récriminations que faire ? Pouvait-on en rester à un stade primaire ? Les familles les plus humbles, d’origine campagnarde, s’en seraient contentées pour leurs enfants, d’après certains rapports officiels. Mais la bourgeoisie urbaine, qui ne se soucie pas de voir ses filles accéder à l’enseignement primaire ou à des postes de fonctionnaires subalternes, n’entend pas en rester là. Faute d’obtenir la revalorisation des diplômes. la classe urbaine va œuvrer pour que soit ouvert l’accès au baccalauréat pour ses filles. Jusqu’en 1910, cela demeure exceptionnel. Lors de son 25e anniversaire, le lycée de Montpellier ne comptait que quatre bachelières. Tout commence à changer dans les années 1909-1911. Mais il va falloir, pour cela, créer un enseignement nouveau. En effet trois des quatre sections du bac qui existaient depuis 1902 comportaient une épreuve de latin et la 4e, la section D, exigeait de bonnes connaissances scientifiques. Il fallait donc modifier les études pour les filles, puisque leur scolarité, telle qu’elle avait été organisée en 82, excluait totalement les langues mortes et que leur formation scientifique n’était pas très développée.

Alors comment passer le bac ? Entre 1909 et 1924. les parents obtiennent un peu partout la création de cours de latin. Les cours de Cette en réclament l’ouverture en 1916, ce qui leur est refusé, parce que ce genre d’autorisation n’est donné qu’exceptionnellement aux cours secondaires ; ils doivent être en voie de transformation en collège. Mais cela leur sera concédé en 1925. Les latinistes deviennent de plus en plus nombreuses. De 1913 à 1919, leur nombre passe de 40 à 80 à Montpellier, elles sont 95 à Nîmes et 35 à Perpignan et on s’apprête à rétablir ces cours à Alès et à Béziers. Ils sont donnés, le plus souvent au début par des professeurs des Lycées et Collèges de garçons et payés, en supplément, par les élèves.

Déjà les directrices des grands établissements ne se contentent plus de ce système boiteux. Elles créent des cours spéciaux pour préparer au bac, comme cela se produit à Montpellier dès 1909. De plus en plus fréquemment les jeunes filles se font dispenser du diplôme si bien que l’on dédouble la cinquième année, pour qu’une section soit exclusivement réservée à la préparation au bac. Le mouvement se précipite. Encore relativement limité avant la guerre de 14, le baccalauréat tend à devenir la règle après cette date. Les brevets primaires vont disparaître complètement des établissements secondaires féminins. La directrice de Sète écrit en 1918 : « Les familles ont abandonné l’idée du brevet supérieur, seul but des études jusqu’ici ». On demande que le D.F.E.S. soit réservé aux filles se destinant à des carrières modestes ou ne préparant aucune carrière. Que reste-t-il d’original à l’enseignement féminin ? Un peu de couture et quelques arts d’agrément.

Il a perdu sa finalité et sa spécificité. Léon Bérard en tire la conséquence en 1924, en l’assimilant à l’enseignement secondaire masculin. Comme le dit A. Prost, « cette assimilation était inscrite dans les mœurs. Ce fut cependant un dernier acte de soumission féminine que d’abandonner une pédagogie originale et qui valait sans doute grandement celle des sections modernes masculines » 21. Une autre nouveauté fondamentale s’introduit les premières classes mixtes pour la préparation des baccalauréats. Une circulaire ministérielle du 23 octobre 1922 autorise les jeunes filles à fréquenter les hautes classes des lycées et collèges de garçons. Ce système se met en place à Carcassonne, à Sète, à Perpignan et ailleurs. Est-il bien reçu ? Les directrices, appuyées par le corps professoral, s’y montrent peu favorables, car elles perdent des élèves ; elles font valoir les réticences, voire les oppositions de certains parents. En 1922, Mademoiselle Delbosc, qui dirige le Collège de Carcassonne, écrit que « la communauté des études, sans inconvénients pour certaines élèves, ne convient pas indistinctement à toutes. Comment écarter celles pour qui elle serait dangereuse ? Devant l’opinion d’une petite ville, l’innovation peut sembler hardie et notre collège est exposé à recevoir le contrecoup des commentaires qu’elle ne manquera pas de susciter ». Pour les externes, après tout, c’est aux parents de les conduire au lycée. Mais que faire avec les internes ? A Sète, en 1926, la directrice témoigne : « Les parents ne veulent pas de la coéducation. Ils désirent que ces jeunes filles continuent leurs études dans mon établissement, au moins jusqu’à la fin de la première ». Et l’inspecteur d’Académie d’ajouter : « les parents de deux jeunes filles ne veulent à aucun prix les envoyer au collège de garçons ». La conversion des mentalités se fera progressivement. Cependant la mise en place de cette mixité est le signe d’une considérable évolution car elle eût été impensable avant la guerre de 14. Mais aussi, en mettant côte à côte filles et garçons, en leur proposant les mêmes épreuves, on s’aperçoit de leur supériorité : leur travail se révèle plus considérable et leurs succès plus grands. Cela remet en question le dogme de la faiblesse et de la fragilité de la jeune fille que développait, 30 ans plus tôt, le doyen Castets en parlant de surmenage.

On en arrive ainsi à la deuxième évolution capitale qui, va étendre le champ du recrutement des filles pour l’enseignement secondaire la gratuité scolaire. Accordée d’abord seulement aux enfants qui fréquentent des établissements où étaient admis des élèves primaires supérieurs, par le budget de 1928, la mesure fut étendue à toutes et à tous dans le budget de 1933. Le grand barrage est désormais, moins la fortune des parents que l’examen d’entrée en sixième qui demeure difficile. Mais pour les jeunes filles qui auraient dû fréquenter l’internat le prix de pension restait prohibitif pour nombre de familles rurales. Néanmoins, cette plus grande facilité d’accès bouleverse la clientèle des lycées et des collèges. Déjà certaines directrices, comme celle de Carcassonne, s’étaient plaintes au lendemain de la guerre de voir arriver chez elles des filles d’un milieu plus modeste, en retard dans leurs études et moins policées que celles de la ville. Le concert va s’amplifier. Mademoiselle Hartmann, directrice du lycée de Montpellier, exprime des réserves du même genre en 1932 : les filles venues de la campagne sont trop âgées… elles ont de vieilles habitudes qu’il est difficile de corriger. Le mécanisme chez elles tient lieu de raisonnement. C’est pourquoi la sélection est rigoureusement pratiquée. En 1934, sur 78 candidates à l’entrée en sixième, on en condamnera 10 (12,8 %) au redoublement et 19 (25 % environ) seront invitées à abandonner l’enseignement secondaire, soit plus du tiers des postulantes refusées. On était encore loin de la démocratisation totale.

La période est donc riche en rebondissements. D’un enseignement limité, inorganisé, improvisé, sans cadres, sans locaux, sans finalité reconnue, l’on est passé, après une phase de mort et de disparition quasi totale, à une renaissance et à une organisation forte et bien structurée. Les établissements se sont formés ; ils ont prospéré plus ou moins rapidement, après avoir surmonté de grosses difficultés. D’autres sont venus ensuite. Les effectifs ont grossi sans cesse. Mais, avec cette croissance, ces établissements ont vu leur âme se transformer et leur visage se modifier. Leurs portes se sont peu à peu ouvertes au monde, jusque-là tenu à l’écart. L’évolution est le reflet d’une évolution majeure de la société qui s’amorçait avant 14, mais qui trouve un terrain propice dans la guerre. Ses conséquences bouleversent tout.

Ainsi commençait à se réaliser la prophétie du doyen Castets lancée en 1889 : « Le XIXe siècle a organisé l’enseignement secondaire des garçons dans des conditions satisfaisantes. Le siècle prochain accomplira le même travail pour l’enseignement secondaire des jeunes filles ». Mais les perspectives sociales de l’auteur se trouvent bouleversées et le but qu’il assignait à cette éducation, largement dépassé. Pouvait-il prévoir l’évolution des mœurs et des mentalités ? En tout cas, sa vision n’était pas erronée quant au résultat général. Les filles avaient accédé, nombreuses, à l’enseignement secondaire ; c’était un grand pas même, s’il en restait encore nombre d’autres à faire.

Notes

1. F. Mayeur, L’Enseignement Secondaire des Jeunes Filles sous la IIIe République, Paris 1977, et L’Éducation des Filles en France au XIXe siècle, Paris 1979, apporte cependant deux contributions importantes.

2. A.D.H. série T, rapportes au Conseil Académique 1860-69.

3. Semaine Religieuse de Montpellier, 1882, p. 359.

4. Cité par F. Mayeur, L’Éducation des Filles, p. 111.

5. G. Cholvy, Religion et Société au XIXe s., le diocèse de Montpellier, T. II, p. 1369-70.

6. Nicole Gibelin, L’Enseignement secondaire public féminin dans le Gard, des origines à 1913 (mémoire de maîtrise, Univ. P.-Valéry, Montpellier, 1974, n’en fait pas état).

7. J. Maurain, La Politique ecclésiastique du Second Empire, Paris, 1930, p, 854.

8. F. Mayeur, op. cit. p. 197, note 20.

9. Annuaires de l’Hérault, 1868-1882.

10.   Cent Ans de vie dans le premier lycée de Jeunes Filles de France, 1881-1981 C.R.D.P., 1981 (G. Cholvy, L. Secondy, C. Vitse, D. Delclos).

11.   En 1925, le ministère de l’I.P. refuse à Narbonne l’ouverture directe d’un collège en arguant qu’il faut d’abord passer par l’étape des Cours Secondaires.

12.   La date exacte de la création de ces cours ne nous est pas connue, pour l’instant, mais c’est probablement en 1880-81.

13.   Nicole Gibelin, op. cit, p. 22.

14.   Description éloquente de cet immeuble donnée par l’Inspecteur Ponée le 15 février 1930. « La maison n’est pas d’ailleurs sans charme ni cachet ».

15.   G. Larguier, « Construction et architecture d’un collège narbonnais, essai de signification, le Collège V. Hugo », Actes du XIVe congrès de la F.H. L.M.R., Narbonne, 1972.

16.   Semaine Religieuse de Montpellier, 1881, p. 205 : extrait de l’Union Nationale.

17.   Ibid, 1882, p. 359 : extrait de l’Univers.

18.   Ibid, 1881, p. 149 : Extrait du Messager du Midi.

19.   Ibid, 3 décembre 1881, p. 281 : extrait de l’Union Nationale.

20.   Cf. La Maison de l’Assomption de Nîmes, passé, spoliation, survivance, Nîmes, 1922.

21.   A. Prost, L’Enseignement en France 1800-1967, p. 265.