Le verdet en Languedoc à l’Époque Moderne
Le verdet en Languedoc à l’Époque Moderne
Ghislaine FABRE (avec le concours d’André SIGNOLES)
p. 31 à 40
Cette communication rend compte de l’un des aspects de l’enquête topographique menée par le Secrétariat Régional d’Inventaire dans le canton de Gignac, en 1976. Le lien entre Patrimoine artistique et vert-de-gris peut paraître ténu, cependant, nous trouvant confrontés à une découverte fortuite, de terrain, un complément de recherche nous sembla indispensable. En effet, dans la commune de Montpeyroux, le sous-sol de certaines demeures sélectionnées pour étude, parce que représentatives de l’architecture locale, conservaientt des installations de type artisanal servant autrefois à la fabrication du verdet. Il fut alors procédé à un relevé graphique et photographique de ces caves parallèlement, Monsieur André Signoles, chercheur à l’Inventaire Général, mena une enquête orale auprès des habitants les plus âgés de ce village où, bien que tardivement implantée, la fabrication du vert de gris ne cessa qu’à la veille de la première guerre mondiale 1.
L’abondance des documents d’archives concernant cette industrie nous a, par ailleurs, incités à réaliser une succincte étude historique sur le verdet en Languedoc à l’époque moderne. Les sources dépouillées nous renseignent essentiellement sur la fabrique montpelliéraine. La production de verdet apparaît au Moyen-Âge dans cette ville qui en conserve jalousement le monopole jusqu’au milieu du XVIIe siècle, époque où on la voit essaimer dans plusieurs localités voisines. Nous examinerons successivement la technique utilisée, la réglementation progressivement imposée et l’importance socio-économique du verdet à Montpellier et dans ses environs.
Recette du bon verdet
Trois traits caractérisent l’industrie du verdet : elle se développe en milieu urbain, c’est une activité domestique et sa main d’œuvre est presque exclusivement féminine. Cette fabrication n’exigeait en effet ni d’énormes investissements, ni des équipements importants. Elle se faisait dans la cave de la maison, à partir de cuivre, de vin – ou plutôt de vinasse – et de rafles de raisin. Le cuivre était importé de Suède, d’Allemagne et de Suisse. Vers 1734, la fabrique utilisait également du cuivre de Salé, meilleur marché que celui de Hambourg mais de moindre qualité 2. Au milieu du XVIIIe siècle, Trudaine envoya à l’inspecteur de la fabrique du verdet à Montpellier, des instructions l’enjoignant à encourager l’emploi du cuivre des mines de Saint-Bel, près de Lyon. En 1765, l’inspecteur Gabelier dresse un bilan positif de son intervention en ce sens auprès des fabricants : « il a été vendu aux particuliers de la fabrique pendant les mois de janvier et février derniers, 674 quintaux montant à 87 620 livres scavoir 337 quintaux par le Sr. Jard de celuy des mines de St Bel et 337 quintaux d’Hambourg ou de Suisse par les autres négociants de cette ville » 3. L’autre ingrédient indispensable de la recette du verdet était les rafles de raisin que l’on devait laisser plusieurs jours macérer dans du vin. « Le plus fumeux est le meilleur », note le Chevalier de Laurés 4 plus méchant, Félix Platter écrit qu’à Montpellier le vin « passe difficilement l’année sans aigrir. Lorsqu’il est tourné on l’emploie à faire des spongies » 5. L’oxydation du cuivre se faisait dans des vases en terre cuite, non vernissés, spécialité des potiers de Saint-Jean de Fos, et qu’on appelait des oules. On les entreposait dans les caves des demeures. Le cuivre, importé sous forme de plaques de quatre à six livres était traité dans les moulins, les martinets, de Saint-Guilhem-le-Désert, afin d’en tirer des lames de deux à quatre onces « auscquelles les chauderonniers donnent en les coupant différentes figures… très utiles pour l’arrangement des lames dans les vases » 6. Sur un support de bois placé dans Poule, l’on superposait des lits de rafles et des couches de lames de cuivre avant de fermer le vase avec un paillasson. Le chevalier de Laurès, auteur de Mémoires pour servir à l’histoire de Gignac et de sa région, rédigées vers 1770, nous a laissé une recette très détaillée pour réussir un bon verdet ; nous la faisons figurer en annexe à cette étude 7. La cave à verdet devait être équipée d’un chauffoir pour les lames de cuivre – on les chauffait avant de les disposer dans les oules – et d’un coufidou – réduit creusé dans le sol de la cave ; les lames couvertes de vert de gris y étaient déposées quelques jours, après avoir été retirées des vases, afin que le verdet s’humidifie et adhère moins aux plaques, ce qui facilitait la raclée. Les chauffoirs, formés de quelques planches, provoquaient des incendies fréquents qui incitèrent les autorités à imposer, en 1755, des chauffoirs en pierre de taille 8.
Fraudes, règlements et concurrence villageoise
La fabrication du verdet avait ses fraudes, les plus courantes consistant à mouiller la poudre ou alourdir les pains en leur ajoutant du sable ou autres impuretés. Pour lutter contre ces falsifications, sources de plaintes fréquentes des utilisateurs, une ordonnance du 4 juillet 1711 institue un bureau de visite confié à un inspecteur et soumet la commercialisation du verdet à une stricte réglementation 9. Une fois raclée, la poudre de vert-de-gris ne pouvait être mise en pain que par quatre pétrisseurs jurés. Ces pains étaient ensuite confiés à huit courtières qui les portaient au bureau de visite où un inspecteur s’assurait de la bonne qualité du verdet avant de délivrer des certificats de visite et d’expédition. Une fois ces certificats obtenus, les courtières se chargeaient de la vente du vert-de-gris à des négociants. Ceux-ci fournissaient le cuivre aux fabricants et achetaient le verdet qu’ils enfermaient dans des sacs de peau frappés à leur nom et aux armes de la ville 10. Les arrêts, régulièrement renouvelés jusqu’en 1786, ne limitent guère les fraudes, facilitées par le fait que, depuis le milieu du XVIIe siècle, la fabrication du verdet s’était implantée dans des localités voisines de Montpellier dont les producteurs ne se soumettaient pas à la visite.
Un état de 1788 cite comme lieux de fabrication du verdet, hormis Montpellier, Pézenas, Montagnac, Saint-André, Gignac, Plaissan, Jonquières, Canet, Aniane, Pignan, Saussan, Cournonsec, Cournonterral, Paulhan, Pérols, Cette et Montpeyroux 11. Jacques Gabelier, inspecteur au bureau de visite de Montpellier, assure même qu’il s’en fait à Béziers, en très petite quantité cependant, puisqu’il n’y recense que 368 pots appartenant à onze particuliers (1753) 12. Cette concurrence déplaît fortement aux fabricants montpelliérains, longtemps seuls à pratiquer l’industrie du verdet (Félix Platter expliquait l’impossibilité de réussir le vert de gris ailleurs qu’à Montpellier par « une particularité de l’air ou du sol »). Un mémoire adressé à l’Intendant par la Chambre de Commerce de Montpellier énonce les griefs et les craintes des producteurs de cette ville :
« L’objet de la consommation se portait en 1711 à environ 2 000 quintaux… Nous estimons qu’il va aujourd’hui de 12 à 13 000 quintaux savoir 10 000 quintaux en cette ville et 2 à 3 000 quintaux du côté de Gignac, Saint-André et Montpeyroux… ; c’est à regret que nous la voyons s’échapper d’une ville d’où elle tire son origine pour se placer et se fortifier dans d’autres lieux… La raison de ce changement est bien sensible, le vert de gris qu’on fabrique hors la ville de Montpellier revient à environ deux sols par livre de moins que celui qui se fabrique dans Montpellier, soit par le plus bas prix des vins sur les lieux, soit par les dix livres par muid de droit d’entrée dans Montpellier, soit par les seize sols par quintal sur le vert du droit de courtage, les autres lieux sont exempts de l’un et de l’autre, soit enfin par le droit de cinq sols aux courtières, trois à l’Inspecteur et journées des ouvriers qu’on y employé, qu’on obtient à meilleur marché que dans cette ville » 13.
« Une manufacture de grande conséquence pour la ville de Montpellier »
Les contemporains reconnaissent à l’industrie du verdet une grande importance locale. L’inspecteur Gabelier écrit à l’Intendant en 1743 : « de tous les temps on a regardé la fabrique de la poudre de vert de gris comme une manufacture de grande conséquence pour la ville de Montpellier tant par rapport à la consommation considérable du vin qu’on y employé, que par l’occupation que nombre de familles y trouvent qui ne scauraient faire autre chose et qui ne vivent absolument que de ce travail » 14 ou, dans une autre lettre : « une fabrique et un commerce qui se conduit avec honneur et réputation par sept à huit cents familles de la ville et du diocèse et par quatre-vingt négociants et fait circuler quinze cent mille livres en ventes ou main d’œuvre » 15. Le verdet reste presque exclusivement affaire de femme. Gabelier note que « s’il s’est trouvé des hommes qui aient voulu aider leurs femmes, ils ont été hués par les autres femmes comme faisant une chose qui ne serait pas de la dignité de l’homme » 16. Bourgeoises, marchandes ou femmes d’artisans mettent leur pécule en pots à verdet et soignent leur cave. Les gains semblent assez importants et Félix Platter ironise : « il suffit de vingt-quatre terrines pour qu’une ménagère gagne de quoi payer sa toilette et celle de ses filles, ce qui est un beau profit pour peu de peine » 17. Le verdet se présente donc comme une activité d’appoint venant renforcer les ressources des ménages essentiellement dans les classes moyennes et inférieures. « La fabrique du vert de gris est en général l’apanage des pauvres familles et elle ne subsiste que par le crédit » 18. Dans l’ouvrage de Jean Thuile sur la céramique ancienne à Montpellier, on trouve plusieurs références de documents notariés illustrant cet engouement des milieux modestes pour le verdet : dans ces familles de potiers, on rencontre fréquemment les legs ou des dots comportant quelques « oules garnies de cuivre à faire verdet » 19.
Les gains sont cependant irréguliers, productions et prix variant en fonction du climat, de la cherté des vins et de la sûreté des échanges internationaux. L’oxydation du cuivre nécessite en effet un climat tempéré et les hivers trop froids entraînent une chute du rendement des oules. « Le froid de l’hiver retarde ordinairement les caves, c’est à dire que les pots ne poussent du verd de gris en ce temps que la moitié tout au plus de ce qu’ils donnent dans un temps tempéré de printemps, d’été et d’automne. Ce retardement des caves forme une espèce de disette momentanée pour la saison ; les négociants de la ville sont pressés de demandes par les étrangers et par l’envie de profiter du départ des vaisseaux qui sont à Cette pour l’Angleterre, la Hollande et autres païs du Nord et pour être plutôt pourvus ils tiennent leurs commis au poids du Roy pour avoir la poudre à mesure qu’elle passe à la visite, chacun d’eux veut en avoir à son tour pour compléter promptement l’expédition de son bourgeois et afin d’éviter toute discussion entre eux ils tirent la poudre au sort en piquant une épingle dans un livre » 20. La cherté des vins constitue également un manque à gagner pour les fabricants de verdet. Ainsi, en 1617, les propriétaires de caves obtiennent des consuls qu’ils laissent entrer à Montpellier le vin « étranger », les vins locaux se vendant trop chers 21. Enfin, le débouché principal de cette industrie étant l’exportation, les guerres et l’interruption des échanges commerciaux avec l’étranger gênent considérablement les producteurs de verdet. Le principal client des fabricants de vert-de-gris est la Hollande. Montet écrit, dans son article de l’Encyclopédie, « en France on l’emploie beaucoup pour peindre en vert, à l’huile, les portes et les fenêtres des maisons de campagne, mais le grand emploi du verdet se fait en Hollande et dans quelques autres pays du nord » 22 – L’usage le plus répandu de la poudre de verdet consiste en « enduits, recrépissage ou peinture des maisons qu’on préserve par ce moyen d’être dévorées par l’air humide et salé » 23. Un vingtième à peine de la production se vendait dans le Royaume, le reste étant exporté par Cette ou Bordeaux. La guerre constitue donc, ainsi que le montre clairement les tableaux et schéma figurant en annexe, « le fléau de cette fabrique » 24.
Cette part prépondérante de l’exportation dans l’industrie du verdet explique son implantation et son développement dans le canton de Gignac et notamment à Montpeyroux. A la fin du XVIIIe siècle, le bureau de visite créé à Gignac en 1779 – à la suite des plaintes renouvelées des fabricants montpelliérains – enregistre plus de 14 % de la production totale de verdet. Montpeyroux, « commune-route » 25, « pépinière de voituriers » 26, offrait un débouché commercial idéal pour la production de Gignac et de ses environs. Les droguistes et voituriers fournissaient le cuivre aux fabricants et commercialisaient la poudre de verdet. Ainsi les Fajon, famille de droguistes, connus par les bilans de faillite (Jacques Fajon en 1754 et Henri Fajon en 1782), véhiculaient des épiceries et drogueries, dont du verdet, vers Toulouse, Bordeaux et La Rochelle 27. Jacques Fajon avait en outre sa propre cave de vert-de-gris en 1752 et « à l’occasion de ses voitures en prenait pour transporter dans la montagne » 28. Le village entier vit de ce commerce, bénéficiant de sa situation au pied de la côte d’Arboras, sur le chemin du Rouergue. En 1788, l’Intendant Ballainvilliers note l’importance de ce « commerce particulier.., en drogues de pharmacie et de teinture que plusieurs négociants de ce bourg vont acheter à Marseille et revendent dans l’Auvergne, le Limousin et provinces voisines » 29. C’est ce contexte commercial particulier qui explique sans doute la persistance de la fabrication du verdet dans ce village jusqu’à la première guerre mondiale. En 1875, l’Annuaire administratif de l’Hérault signale vingt-et-une fabriques de verdet à Montpeyroux contre huit seulement à Montpellier, huit aussi à Gignac, trois à Saint-Jean de Fos et deux à Saint-André de Sangonis 30.
Annexe I
La recette du bon verdet par le chevalier de Laurès
« La première chose est d’avoir des raffles de raisins qui aient cuvé avec le raisin et son marc, de les faire tremper l’espace de deux à trois jours dans ce qu’on appelle la vinasse dont nous parlerons dans la suite de se pourvoir de vases de terre non vernissés, selon la quantité de cuivre qu’on veut employer de la hauteur d’un pied et demi et de la contenance à peu près de vingt pots d’eau mesure de Gignac ; on les fabrique à St-Jean de Fos et on les nomme oules. Il faut mettre dans chacun de ces vases trois pots de vin, le plus fumeux est le meilleur on y fait imbiber un peloton de raffles qui soit bien serré et du poids d’environ trois lines ; les oules doivent être couvertes des paillassons et placées dans un lieu bas, le moins exposé à l’air qu’il se pourra. Le peloton doit être remué deux fois en été dans l’espace de trois ou quatre jours, deux fois aussi en hiver dans celui de dix à douze jours. Après cette opération on introduit dans les oules deux morceaux de bois de la longueur d’un pouce qu’on place manière qu’ils puissent soutenir le peloton de raffles sans qu’il touche le vin ; peu de jours après le peloton s’échauffe, la couverture de l’oule et ses extrémités deviennent humides ainsi que le peloton ; l’oule est pour lors dans sa plus grande force. Quand ces parties commencent à sécher et qu’il ne reste qu’une petite humidité au milieu du peloton qu’on appelle rosette, c’est alors qu’il se forme une petite pellicule sur le vin qui est au fond de Ioule ; il faut de suite briser le peloton dans une corbeille afin que les parties humides se mêlent également avec celles qui sont sèches. Cette préparation étant faite on prend des lames de cuivre rouge, bien nettes et qu’on a eu soin de faire chauffer, on les place à plat sur les morceaux de bois dont nous avons parlé. Il faut observer que ces lames qui sont d’environ de cinq pouces de longueur sur deux pouces et demi de largeur ne doivent pas croiser l’une sur l’autre, ce serait se priver du verdet qui se formerait sur ces parties croisées. Il est encore à observer qu’il faut quatre vingt lames de cuivre ou environ pour chaque oule. Après cette observation, placez sur les lames déjà posées dans Ioule un lit de raffles sur lequel vous mettrez d’autres lames, ce que vous continuerez lit par lit jusqu’à ce que vos oules soient remplies ; vous les couvrirez avec leurs paillassons et dans peu de jours vous apercevrez vos lames couvertes de vert de gris. Il faut les laisser dans cet état jusqu’à ce que le verdet devienne velouté, tirant sur le blanc, ce qu’on appelle fleur ; il faut ensuite les retirer de l’oule et les poser les unes sur les autres à plat ou de côté dans un petit réduit qu’on aura creusé dans la terre ou dans un coin qui soit s’il est possible un peu humide et qui ne soit pas exposé à l’air. Ce réduit s’appelle en terme vulgaire le coufidou ; il faut les y laisser l’espace de quatre à cinq jours sans y toucher quand le lieu est humide et beaucoup moins quand il est sec. Revenons à nos oules où il ne reste que le vin qu’on appelle vinasse qu’on met à l’écart pour une autre façon dont nous parlerons. Ces oules étant vides on recommencera la même opération avec du nouveau vin et de nouvelles lames, les raffles qui avaient servi de lit aux précédentes se mettent en peloton, le déchet se renouvelle par de nouvelles qui doivent avoir été préparées dans la vinasse. C’est ainsi que pour ne pas perdre du temps, pour aller en avant et faire des raclées plus fréquentes, on continue la méthode que nous avons donnée.
On conçoit par ce que nous venons de dire qu’il faut avoir le double des lames de cuivre que nous avons fixées pour chaque oule. Dans le cours de cette seconde opération on asperge avec la vinasse que nous avons mise à l’écart les lames qui sont dans le couffidou, ce qu’on réitère pendant un mois de quatre en quatre ou de cinq en cinq jours, suivant que le réduit a de l’humidité afin que le verdet puisse s’en détacher plus facilement. C’est ici le terme de ce grand œuvre. Il ne s’agit que de racler ces lames pour avoir du vert de gris ».
Annexe II
Annexe III
Enquête sur la fabrication du verdet à Montpeyroux
Renseignements recueillis auprès de Mademoiselle Gaubert, habitant rue du Plô à Montpeyroux, née en 1880
L’industrie du vert-de-gris plus communément désignée à Montpeyroux sous le nom de « verdet », telle que l’a connue Mademoiselle Gaubert autour des années 1895-1914 était le fait d’une technique parfaitement mise au point.
La méthode traditionnelle, encore employée en 1870, nécessitait, pour l’oxydation du cuivre, vin et marc de raisin. Ce procédé bien qu’efficace s’avérait toutefois peu rentable. Il fut remplacé à la fin du XIXe siècle par une nouvelle méthode. L’oxydation du cuivre s’obtenait désormais au moyen d’acide acétique et d’acide muriatique.
Le travail se divisait en trois opérations distinctes :
- la « couvée » ;
- L’oxydation dans la cave ;
- Le raclage des plaques.
Le cuivre se présentait sous forme de petites plaquettes de 10 cm de large sur 20 cm de long. Quatorze plaquettes faisaient le Kg, elles étaient livrées par caisses de 200 kg chacune ; leur prix était fonction du cours de la livre anglaise.
1) LA « COUVÉE » : – Lorsque les plaques étaient neuves, il fallait les enduire au préalable d’une légère couche de « verdet », et les laisser sécher ensuite devant la porte au soleil (en été).
- Des sacs de toile achetés à Marseille étaient décousus (afin d’obtenir une plus grande surface) puis trempés dans un bain d’acide acétique obtenu à partir de distillation de bois de chêne et acheté à St-Rambert-d’Albon dans la Drôme. Ces toiles étaient alors étendues sur des tables dont la longueur correspondait à quatre plaquettes et demi de cuivre (90 cm environ).
- Sur la première toile, étaient disposées les plaques de cuivre. Elles-mêmes recouvertes d’une autre toile qui recevait une nouvelle rangée de plaques et ainsi de suite en intercalant toiles et plaquettes. Une « planche » complète se composait de 70 toiles et autant de lits de plaquettes, elles représentait en général la valeur de deux caisses de cuivre, soit 400 kg.
Ce travail de préparation avait lieu dans une remise en rez-de-chaussée.
Afin de faire « prendre » le verdet, on préparait un mélange d’acide acétique et d’acide muriatique, les plaques restaient ainsi cinq jours entre les toiles imbibées de cette préparation.
2) OXYDATION DANS LA CAVE : – Les plaquettes de cuivre, après cinq jours étaient retirées d’entre les sacs et chauffées légèrement. Le chauffage ayant pour effet d’accélérer le processus de fabrication du verdet. La chaleur toutefois devait être modérée afin de ne pas gêner la manipulation. En été les plaques étaient chauffées au soleil, en hiver avec du feu elles étaient alors disposées dans des caisses de bois placées avec précaution à une hauteur suffisante au-dessus d’un foyer.
Une fois chauffées, les plaques étaient disposées sur des « chevalets » petits supports de bois de 40 cm de long pour 10 cm de large et environ 25 cm de hauteur (voir croquis et photos). Elles étaient posées verticalement, les unes contre les autres en prenant soin toutefois de ne pas trop les serrer afin de permettre une certaine aération et ne pas gêner le développement du verdet.
Chaque chevalet recevait environ la valeur d’une « demi-toile » de plaquettes.
Les chevalets garnis étaient alors descendus à la cave, mais avant d’être empilés les uns sur les autres ils étaient trempés dans des bassins d’eau. Bassins revêtus à l’intérieur de carreaux de terre cuite vernissés. Cette opération pouvait d’ailleurs avoir lieu dans de simples pots ou même dans des tonneaux. Les bassins étaient de dimensions variables. Leur largeur la plus fréquente était égale à la longueur de deux chevalets. Ces derniers étaient alors empilés dans la cave appelée aussi « coufidou » ou « Croutou » les piles atteignant parfois l’intrados de la voûte.
Au préalable, il fallait prendre soin de chauffer la cave au moyen de braises incandescentes de charbon de bois que l’on disposait dans des seaux de fer. Parfois ces braises étaient disposées à même le sol dans une sorte de foyer circulaire en pierre.
Les caves à verdet ou « croutou » étaient généralement de petites dimensions, il s’agissait parfois de simples réduits.
Les plaques de cuivre restaient ainsi dans la cave pendant un mois. Dans l’intervalle de ces trente jours, elles subissaient cinq bains. Après les deux premiers bains, la couche de verdet devenait importante si bien qu’avant les trois derniers, il était indispensable chaque fois de desserrer les plaques afin de permettre l’aération et de faciliter la croissance du verdet.
Il était parfois nécessaire de réchauffer la pièce avec de nouvelles braises.
3) LE RACLAGE DES PLAQUES : – Après un mois, les chevalets étaient retirés de la cave, le verdet de couleur vert-bleuté était alors bien « monté », sa couche atteignait 1 cm environ.
A l’aide de couteaux assez longs et toujours bien affutés, les femmes raclaient les plaques recto-verso. Dans le meilleur des cas, lorsque la fabrication du verdet était parfaite, la couche entière se détachait, sinon il fallait gratter et séparer le verdet par morceaux.
Ce travail se faisait dans une remise au rez-de-chaussée ou à l’extérieur.
Le verdet récupéré était vendu en sac de 100 kg à des maisons de Montpellier et de Lunel.
Monsieur Fobis, courtier du village passait dans les maisons, chargeait les sacs et les livrait à Monsieur Villedieu à Lunel et Messieurs Fontaine et Benkder à Montpellier.
Généralement le sac de 100 kg était payé en 1900 environ 80 à 85 Frs. Parfois, mais plus rarement, notamment après 1870 et en 1920 son prix est monté à 100 Frs les 100 kg.
Pour préparer une nouvelle « couvée » les toiles devaient être lavées, écoulées, séchées puis trempées à nouveau dans un bain d’acide acétique et d’acide muriatique.
Les plaques de cuivre servaient environ pendant 18 mois. Elles permettaient donc 18 « couvées ». Au-delà de ce temps, les plaques trop minces ne pouvaient plus servir. On désignait sous le nom « d’épaissillon e les plaques usées qui étaient vendues à un chiffonnier ou « peyarot » qui les récupérait.
DESTINATION DU VERDET : – Bien souvent les fabricants de verdet ne se souciaient pas de sa destination leur travail terminé, et le verdet emporté à Montpellier par le courtier, leur première préoccupation se portait sur la préparation d’une nouvelle couvée. Ils savaient toutefois, mais de façon évasive comme Mademoiselle Gaubert, que le verdet était acheminé vers les pays nordiques, notamment l’Allemagne et la Russie pour servir de revêtement aux constructions de bois et assurer ainsi une meilleure protection.
Localement le verdet était utilisé pour le sulfatage des vignes, le meilleur étant toutefois réservé à la vente. Bien souvent d’ailleurs, les fabricants de verdet préféraient, par souci d’économie, vendre la totalité de leur production et employer pour leurs propres vignes, l’eau chargée de verdet qui s’écoulait des plaquettes. A cet effet, le sol de la cave pavé était toujours légèrement incliné vers le centre où un pot de terre cuite vernissée était fiché en terre.
FIN DE L’INDUSTRIE :- La fabrication du verdet s’est arrêtée pendant la guerre de 1914-1918. En 1920 plus personne à Montpeyroux ne produisait du verdet.
Certaines personnes qui en possédaient encore quelques réserves, l’ont vendu alors 100 Frs les 100 kg. Mademoiselle Gaubert attribue la disparition de cette petite industrie aux méthodes plus modernes mises au point par les Américains.
L’industrie du verdet à Montpeyroux était florissante autour des années 1890-1914. Presque chaque famille se consacrait à cette petite fabrication artisanale. Le travail était exclusivement réservé à la main d’œuvre féminine. Certaines familles suffisamment riches pour acheter une quantité de plaques importantes employaient des ouvrières, mais de façon générale la main-d’œuvre était essentiellement familiale.
Lorsque cette industrie, concurrencée par des méthodes plus modernes disparut, la plupart des jeunes filles de Montpeyroux se tournèrent vers la broderie des bas de soie de Ganges.
Annexe IV
Commentaire du plan d'une cave a verdet
Nombreuses sont, à Montpeyroux, les maisons qui comptent une ou plusieurs caves, facilement aménagées dans le substrat alluvionnaire. Ce concours de la nature explique d’ailleurs en grande partie le fait que ces dernières soient très souvent en liaison par de petits couloirs, parfois même par de simples « boyaux ».
Tel est le cas de l’ensemble de caves dont nous présentons le plan.
Cette fabrique à verdet comprend trois pièces voûtées : la cave proprement dite et deux « coufidous ».
C’est dans la cave, relativement spacieuse, qu’avait lieu la préparation des plaques. Elle est munie d’un puits et d’un petit bassin légèrement convexe, bâti dans un angle à proximité du passage donnant accès au « coufidou ». (les « chevalets » y étaient trempés, un à un, avant de passer dans la pièce voisine).
Au sol, une rigole médiane assure l’évacuation de l’eau inévitablement perdue au cours des manipulations.
Légèrement sur la gauche, presque au centre de la cave, un foyer concentrique, en pierre, a été aménagé afin d’y disposer les braises incandescentes qui chaufferont, en hiver, les plaquettes de cuivre en attente dans la pièce.
Près de l’entrée, à gauche et à 1,80 mètre au-dessus du sol apparaît l’extrémité d’une gouttière en pierre dont l’usage reste mal déterminé (on peut y voir, cependant, la possibilité d’un apport d’eau occasionnel en cas de tarissement du puits).
Les deux « coufidous », l’un de forme grossièrement circulaire, l’autre rectangulaire communiquent entr’eux par un couloir non maçonné et simplement creusé dans le substrat.
Leur sol, revêtu de carreaux de céramique vernissés s’infléchit légèrement vers le centre où affleure, fichée en terre, une « oule » (pot) vernissée ; cette disposition ayant pour but de récupérer l’eau chargée de verdet qui s’écoulait des plaquettes et que le fabricant utilisait par la suite pour le sulfatage de ses vignes.
Un escalier étroit assure la communication entre le « coufidou » et l’étage d’habitation.
Annexe V
Sources et bibliographie sommaire
1. - Sources manuscrites
A.D. Hérault.
B. 41 |
Impôt sur le verdet. |
C.2 688 |
Ordonnances et règlements 1711-1786. |
C.2 689 |
Fraudes et expertises. |
C. 2690 |
Mémoire de l’inspecteur Gabellier « concernant la manufacture de la poudre de vert de gris qui se fabrique dans la ville de Montpellier et aux environs » 1743. |
C. 2691 |
Mémoire de l’inspecteur Gabellier « sur la fabrique du vert de gris de la ville de Montpellier et de quelques lieux des environs ». 1751. |
C. 2692 |
Mémoires et rapports. 1752-1762. |
C. 2693 |
Mémoires et rapports. 1779-1780 – Fraudes. Conflit avec Gignac. |
C. 2694 |
« État des villes et lieux dans lesquels on fabrique du vert de gris ». 1788. |
C. 2695 |
Rapports des inspecteurs des bureaux de visite du verdet. 1744-1785. |
C. 5702 |
Rapports de la Chambre de Commerce de Montpellier. 1759-1771. |
B.M. Montpellier – Manuscrits.
2. - Sources imprimées
Anonyme. |
Mémoire sur Gignac vers 1676. PubI. dans Chroniques du Languedoc, Montpellier 1878, 4e vol. pp. 74-80. |
BASVILLE (M.de). |
Mémoires pour servir à l’histoire de Languedoc. Amsterdam. P. Boyer éd. 1734. B.M. Montpellier. 35.524. pp. 267-268. |
CREUZE de LESSER (H.). |
Statistique du département de l’Hérault, Montpellier, Ricard, 1822. In-4, 606 p. p. 536, pp. 538-539. |
PLATTER (F. et T.). |
Félix et Thomas Platter à Montpellier, Montpellier, J. Martel, 1842. In-8, 505 p. p. 198. |
3. - Travaux historiques
APPOLIS (E.). |
Le diocèse civil de Lodève. Albi impr. du Sud-Ouest 1951. In-8, pp. 582-584. |
DERMIGNY (L.). |
De Montpellier à La Rochelle, route du commerce, route de la médecine au XVIIIe siècle, Annales du Midi, t. 67, pp. 31-58. |
DUTIL (L.). |
État économique du Languedoc à la fin de l’Ancien Régime (1750-1789). Paris, Hachette, 1911 ; In-8, chap. XII, pp. 616-621. |
GERAUD – PARRACHA (G.). |
Le commerce des vins et des eaux de vie en Languedoc sous l’Ancien Régime. Thèse Droit. Montpellier 1955. |
GUIRAUD (L.). |
La réforme à Montpellier, Mémoires de la Société Archéologique de Montpellier, 2e série t. VI, 1918, p. 35, n° 5. |
PRALUS (M.-T.). |
Gignac au XVIIIe siècle. D.E .S. Lettres. Montpellier. 1964, pp. 151-154. |
Notes
1. Cf. annexe III.
2. Archives Départementales de l’Hérault – C.2691.
3. A.D.H. – C.2695.
4. LAURES (chevalier de) – Mémoires…, p. 129.
5. PLATTER (F. et Th.) – Félix et Thomas Platter à Montpellier, p. 198.
6. Article de Montel dans l’Encyclopédie, p. 30.
7. LAURES – op. cit., pp. 129-133 ; cf. annexe I.
8. A.D.H. – C.2692.
9. A.D.H. – C.2688.
10. DUTEL (L.) – État économique du Languedoc…, p. 619.
11. A.D.H. – C.2694.
12. A.D.H. – C.2691.
13. A.D.H. – C.2692.
14. A.D.H. – C.2690.
15. A.D.H. – C.2693.
16. A.N. – F12 659 (cité par L. Dutil, op. cit., p. 618, n. 3).
17. PLATTE R (F. et Th.) – op. cit., p. 198.
18. A.D.H. – C.2692.
19. THUILE (J.) : La céramique ancienne à Montpellier, Paris, 1943. Voir par ex. : p.44, n. 6, testament de Raimond Vallette ; il lègue à son neveu « huict houlles cuivre à faire verdet à prendre sur quarante houlles qu’il s dans sa maison d’habitation » (18 oct. 1629) ; p. 90, testament de Marie Mouret elle lègue à sa nièce six oules garnies de cuivre à faire verdet (27 janvier 1639) ; p. 156, mariage d’Antoine Collondre avec Marguerite Sujol dont la dot consiste en cinq ou lies garnies de cuivre et 300 livres (9 mai 1657).
20. A.D.H. – C.2692.
21. GERAUD-PARRACHA (G.) – Le commerce des vins…, p. 37.
22. Article de Montel dans l’Encyclopédie, p. 31.
23. Anonyme, Montpellier en 1768, p. 96.
24. Cf. annexe II.
25. Selon E. Appolis.
26. Selon L. Dermigny.
27. DERMIGNY (L.) – De Montpellier à La Rochelle…, p. 33.
28. A.D.H. – C.2691.
29. Mémoires de l’intendant Ballainvilliers, p. 165.
30. Annuaire administratif, historique, statistique et commercial de l’Hérault, 1875, p. 500 et 696-698.
