Le travail des cuirs et peaux dans la Généralité de Montpellier
au milieu du XVIIIe siècle

La draperie domine largement la manufacture languedocienne des XVIIe et XVIIIe siècles. Son poids économique et humain, son rayonnement éclipsent souvent d’autres activités artisanales, ainsi le traitement des peaux de la tannerie languedocienne.

En 1696, l’intendant de Basville, dans ses « Mémoires », juge florissant l’état des nombreuses tanneries de la Généralité de Montpellier, dont 25 « excellentes » approvisionnent la province, les pays environnants et exportent même vers l’Espagne et l’Italie pour une valeur de 200.000 livres l’an 1.

En 1744 Le Nain fait encore le même constat. On travaille ici pour l’exportation, puisque sur les 1.108.000 livres de richesse produite, un peu plus de la moitié – 580.000 L. – est retiré des ventes à l’étranger. Les tanneurs de Ganges et Montpellier débitent en Espagne et Italie. Clermont-Lodève s’est taillée une réputation dans la fabrique des parchemins et maroquins, à la mesure de Quillan qui continue à écouler ses maroquins rouges pour un profit annuel de 150.000 livres. Sans parler de la ganterie de Nîmes et Montpellier, des peaux d’agneaux et chevreaux, de la chamoiserie qui s’écoulent aussi au-delà des frontières.

Pourtant là où les intendants, pour des raisons de politique économique évidentes, ne voient que des industries travaillant pour l’exportation, existe un réseau dense de tanneurs et mégissiers dont la principale activité est d’approvisionner un marché régional.

L’établissement du droit sur les cuirs et peaux par l’Édit d’août 1769 jette un éclairage nouveau et puissant sur une spéculation jusque là restée dans l’ombre 2. Son application conduit à des enquêtes et comptabilisations précises pour les années 1760 et 1766. Autant de documents qui autorisent une connaissance plus complète des tanneries de la Généralité de Montpellier au milieu du XVIIIe siècle.

Connaissance bornée, il est vrai, aux limites d’une circonscription administrative, alors que de Toulouse à Annonay et de Narbonne au Puy cet artisanat intéresse aussi bien les hauts que les bas pays languedociens.

Période limitée dans le temps qui, en l’état actuel de la recherche, ne peut être la longue série qui, seule, permettrait d’expliquer le phénomène de dégénérescence déjà constaté par Léon Dutil.

Analyse réduite au quantitatif enfin, qui aurait dû s’ouvrir à d’autres dimensions, sociales et humaines notamment, à travers une documentation plus vaste relevant aussi bien des archives privées et minutes notariales que des actes de communautés.

Telles sont les limites d’une étude qui doit borner son dessein à décrire le phénomène mais aussi tenter l’amorce de l’explication d’un déclin qui conduira à la disparition.

De 1733 à 1735 une enquête ordonnée par M. de Bernage auprès des consuls et syndics de chaque jurande permet, au-delà de multiples détails donnés sur les techniques de fabrication, de caractériser l’implantation géographique de cette activité, d’en recenser les différentes productions voire même d’en découvrir les structures 3.

De Pézenas à Annonay s’étire sur la bordure sud-orientale du Massif Central le plus important foyer de tanneries et mégisseries. La dépression sous-cévenole avec notamment le diocèse d’Alais, qui ne  compte pas moins de 98 maîtres-tanneurs répartis entre Alais, Saint-Hippolyte, le Vigan, Sumène, Saint-Jean de la Gardonnenque et Anduze, en constitue le principal pôle, avec des prolongements vers l’ouest la vallée de l’Hérault de Ganges à Pézenas en passant par Aniane et Clermont-de-Lodève, et vers l’est Saint-Ambroix, Uzès, Sommières, Montpellier et Nîmes, jusqu’à Beaucaire. Elles sont absentes de la Montagne de Carcassonne, tout entière vouée au drap mais persiste dans la haute vallée de l’Aude, de Limoux à Quillan. La ville de Limoux s’est même taillée une spécialité dans la fabrication des cuirs maroquins. Les centres tarnais de Gaillac, Albi, Castres et Graulhet constituent un troisième pôle, de plus faible importance, avec, en exclusivité, les cuirs blancs façon de Suat ou de Hongrie.

Dix ans après, en 1745, la répartition reste la même. 558 maîtres-tanneurs se distribuent entre 22 diocèses 4. Les mieux représentés restent toujours ceux d’Alais (95) avec un produit annuel estimé à 190.700 livres. Les 31 tanneurs d’Annonay produisent près du double 375.000 L. Écart sensible qui tient à une différence qualitative évidente. Soixante-et-dix pour cent des entreprises de cuirs et peaux s’activent donc toujours dans cette dépression sous-cévenole qui participe à la Généralité de Montpellier.

Cette distribution géographique est liée à l’extension du chêne-vert dont l’écorce est le produit de base du tannage. Son absence dans les zones périphériques oblige un recours à des palliatifs le chêne blanc dans le diocèse du Puy, la racine de ruau à Uzès, celle de garouille à Beaucaire, Limoux, Mirepoix, Toulouse et Castres. Les techniques de fabrication varient essentiellement selon le produit désiré et dans le détail, pour un même produit, selon les régions 5. Le cuir fort pour semelles demande un trempage des peaux de six semaines à un mois dans un bain de chaux éteinte, « pour en enlever le poil », trois à quatre mois dans la chaux vive arrosée périodiquement d’eau pour éviter toute brûlure. Le tanneur donne ensuite au couteau trois à quatre façons en eau de rivière. Les peaux sont enfin mises en fosse avec tan ou écorce de chêne-vert changés deux fois dans l’année. Les variantes de cette fabrication tiennent aux ingrédients employés (écorce de chêne-vert ou autres) et à la plus ou moins grande force de la chaux. Par contre les cuirs pour empeignes et pour la sellerie sont fabriqués partout selon le même procédé. Un bain de chaux de 3 à 4 semaines, un nettoyage à l’eau, une quinzaine de jours en cuve d’eau chaude avec tan, le séchage et à nouveau 15 jours en cuve, avant le graissage à l’huile de poisson pour les empeignes et au suif pour les cuirs noirs. Les diocèses de Castres et d’Albi se sont faits une spécialité des cuirs façons de Suat ou de Hongrie après lavage en rivière une semaine durant, les peaux sont foulées dans les cuves d’eau chaude avec alun, sel et farine pendant 3 à 4 heures puis trempées deux jours entiers dans la même eau avant séchage. Les maroquiniers de Limoux les font baigner trois mois dans la chaux puis, après lavage en eau chaude, les mettent en couleur dans une cuve, changeant le tan tous les trois jours. Elles sont ensuite frottées à la graisse de mouton ou de porc.

Ces techniques ne varient pas dans le temps 6 et les défauts de fabrication se continuent. Après celle de 1735, l’enquête de 1745 reconnaît les mêmes « abus ». Les cuirs salés venus de l’étranger, s’ils sont meilleur marché, sont souvent brûlés. Aucun des divers ingrédients substitués au chêne-vert ne lui est supérieur, « les racines de garouille et de ruau ne valent rien pour l’apprêt parce que trop ardentes » 7. Mais surtout, reproche quasi-général, les peaux ne sont pas laissées suffisamment de temps dans les fosses et leur apprêt, de ce fait, trop précipité. On gagne ainsi sur le poids au détriment de la qualité.

Quelques états de cette même enquête de 1745 mentionnent outre l’effectif de tanneurs l’objet même de leur commerce. Bien que limitée à neuf sites, cette information n’en est pas moins utile pour connaître la structure des tanneries languedociennes (Tableau 1). Leur produit moyen varie fortement selon les centres : il est de près de 18.000 livres l’an pour Annonay, de 960 seulement pour le diocèse d’Uzès, autour de 5.000 livres pour les fabriques de la région sous-cévenole avec là encore de fortes disparités entre Ganges (plus de 5.000) et Aniane (moins de 1200). Une analyse catégorielle autorise des conclusions plus intéressantes encore. Concentration à Annonay, tout au moins relative, dispersion à Uzès, « équilibre » à Alais… Proportionnellement Ganges et Pézenas recensent un nombre plus important d’affaires réalisant un chiffre de plus de 6.000 livres voire de 10 ou 12. Le cas de Pézenas est toutefois exceptionnel, avec de gros entrepreneurs que l’on ne retrouve nulle part ailleurs, même pas à Annonay dont le plus gros fabricant réalise 14.000 livres. A Pézenas, Jean Bedos bas tous les records avec 50.000 liv. suivi d’Antoine Martin pour 40.000 et d’Antoine Bonnafous pour 25.000. Concentration du capital exceptionnelle dans une activité qui, en règle générale, reste le fait de tout petits entrepreneurs, voire parfois dans les centres ruraux de travailleurs temporaires.

Domine largement en poids sinon en valeur par unité produite la production des cuirs forts pour semelles et empeignes. Elle est présente partout ; seules les techniques d’apprêt varient. Quelques spécialités toutefois Castres et Albi dans les cuirs blancs préparés avec alun et farine, Limoux qui transforme les peaux de chèvres en maroquins, Nîmes et Montpellier enfin destinent leurs bas, gants et culottes de haut prix, au Piémont, à l’Italie, au Royaume de Naples, au Portugal et à l’Espagne. Remarquable exception à une tenace réputation de mauvaise qualité. Il semble toutefois qu’il n’en fut pas toujours ainsi puisqu’aujourd’hui les clients étrangers, Espagnols aux foires de Beaucaire et Suisses à Lyon, préfèrent à nos produits ceux d’Espagne ou d’Angleterre 8.

Les sorties équilibrent à peu près les entrées d’une production qui se consomme pour sa plus large part dans une province déficitaire en produits de qualité qu’elle importe depuis Angoulême, Saint-Antonin, l’Angleterre et l’Allemagne même 9. Mais les ventes de cuirs forts vers les montagnes de l’Albigeois, du Rouergue, du Gévaudan, du Haut-Vivarais et au-delà du Dauphiné et du Roussillon (pour les peaux de veau tannées) équilibrent, semble-t-il, les achats. Ainsi liée à la consommation intérieure, la production reste très largement dépendante de la conjoncture régionale mais aussi, comme d’autres activités, de la situation militaire. Les armées du roi en campagne en Italie, Allemagne ou Bohême sont grosses consommatrices : les 19 tanneurs de Pézenas « gagnent considérablement depuis que la guerre est en Italie 10 ». Que survienne la paix et voilà nos entreprises mises à mal par le retour dans les cantonnements et le chômage des manufactures textiles. Une même sensibilité à la conjoncture guerrière unit ici draps et cuirs. Les seconds ne seraient-ils pas plus menacés en raison même de la détérioration de leur qualité ? La réglementation peut-elle inverser la tendance et ancrer cette activité en lui assurant des débouchés plus réguliers ? C’est ce à quoi s’emploient les intendants successifs, plongeant leurs émissaires dans les fosses…

L’Édit d’août 1759 établissant un droit sur les cuirs et peaux systématise le contrôle. Il donne lieu à une comptabilisation précise des quantités traitées au cours de six années consécutives de 1760 à 1766. Le décompte est fait par trimestres appelés « quartiers » avec les mois d’avril, juillet, octobre et janvier pour termes. Les données sont ensuite regroupées pour les années 1760-61, 61-62, etc. (Tableau II).

Les droits acquittés au cours de cette période autorisent à retracer l’évolution de la production des tanneries : une évolution irrégulière avec augmentation de 13 % entre les années 61-62, où il se chiffre à 176.464 liv., et 62-63, où il atteint le maximum enregistré au cours de cette période avec près de 200.000 liv.. Il va ensuite diminuer pour retrouver six ans après à peu près le même niveau qu’au départ (175.626 contre 174.787 liv.).

Il est intéressant de connaître sa répartition entre les différents centres pour l’année de production maximum 1762-63. Ils sont partagés en districts, eux-mêmes découpés en bureaux, à l’exception de Montpellier et Aniane. Le plus important est celui de Saint-Hippolyte avec les bureaux de Saint- Hippolyte, Alais, Saint-Ambroix, Ganges, le Vigan, Saint-Jean-de-la-Gardonnenque, Anduze et Villefort Voisin, celui de Nîmes comprend outre la ville : Beaucaire, Uzès, Bagnols, Saint-Esprit et Sommières. Le district de Pézenas rassemble les lieux de Pézenas, Clermont-de-Lodève, Saint-Chinian, Bèdarieux et Béziers. Enfin Mende commande à Marvejols et au Malzieu. A lui seul, celui de Saint-Hippolyte réalise plus de 62 % du chiffre (Saint-Hippolyte seul : 23 %). Au second rang viennent celui de Nîmes avec plus de 12 %, au troisième Montpellier avec moins de 9 %, au quatrième Aniane avec un peu plus de 8 %, enfin Pézenas avec moins de 8 % et Mende avec moins de 1 % (Carte 1). La répartition des activités joue donc en faveur des terres des Gardons, d’ailleurs les plus lourdement frappées par le déclin enregistré entre 1762 et 1766.

Sur 20 bureaux, 10 enregistrent une chute, celle de Beaucaire étant la plus forte (moins 42,50 %). C’est cependant la position de Saint-Hippolyte qui est la plus sérieusement ébranlée à l’exception d’Alais. Tous les autres ont une perte de moins 13 à moins 30 % (Saint-Jean-de-la-Gardonnenque). Aniane se maintient ainsi que Pézenas ville ; il n’en est pas de même des autres bureaux du district où la poussée trop sensible de Clermont (plus 90 %) contraste avec le déclin de Saint-Chinian (moins 10 %), et surtout de Béziers (moins 38,50 %). Il est vrai que ces dernières variations ne portent que sur des chiffres limités qui ne représentent que moins de 8 % de l’ensemble des taxes perçues.

Ces variations ne sont pas indépendantes des qualités traitées. La réglementation distingue d’ailleurs six taux variant de 1 sol pour livre pour les chevaux et mulets à 10 sols pour les chamois, chevreuils et daims. De 2 sols pour les bœufs, vaches, porcs et sangliers, ainsi que pour les veaux, moutons, agneaux et chevreaux, elle est portée à 6 livres pour les cerfs, élans, chèvres corroyées ou en chamois à 8 pour les boucs et maroquins. Cette dernière qualité n’est d’ailleurs pas traitée en Bas-Languedoc, celle des chèvres ne représente que 0,10 % de l’ensemble. (Tableau III).

La ventilation de ces différentes productions entre les centres est intéressante (Cartes de II à V). Le district de Saint-Hippolyte, le plus gros producteur, fait sa spécialité des cuirs de bœufs et vaches. Sa production représente 77 % de l’ensemble dont le quart pour Saint-Hippolyte seul. Avec 35 % des veaux et moutons traités il se place toujours au premier rang au niveau de la moyenne régionale. Par contre il est dépassé par Pézenas qui traite 47 % des chevaux et mulets et Montpellier pour 38 % des peaux de chèvres. (Tableau IV).

Certains districts marquent une spécialisation poussée lorsque toutes les localités qui le composent traitent le même produit. Ainsi tous les lieux regroupés dans celui de Saint-Hippolyte travaillent chacun à plus de 80 % les gros cuirs, à l’exception du Vigan où les veaux et moutons l’emportent (Tableau V et Carte VI). A l’opposé, celui de Pézenas se caractérise par une diversification des productions entre les villes qui le composent (Tableau VI et Carte VII). Seule l’activité de Saint-Chinian, spécialisée dans les gros cuirs, peut être comparée, toutes proportions gardées, à celle des centres du district de Saint-Hippolyte. Clermont-de-Lodève est nettement orientée vers le travail des peaux de moutons et d’agneaux. L’activité de Pézenas, avec une production diversifiée, se rapproche de la moyenne avec une place plus importante faite aux chevaux et mulets. Cette spécialisation plus ou moins poussée des centres de fabrication les rend plus ou moins sensibles à la conjoncture. Certains résistent mieux que d’autres du fait même de leur diversification. C’est ainsi qu’au cours de la période 1762-1766 déclinent les productions de gros cuirs, celles de chevaux et mulets avec une perte de 16 %. Celles de veaux et moutons stagnent. Seules progressent les chèvres, avec plus 114 %, au bénéfice de Montpellier et de Nîmes (Tableau VII). Ainsi le comportement des centres producteurs est-il influencé par ces tendances générales. Rien d’étonnant à ce que les foyers spécialisés dans les gros cuirs (district de Saint-Hippolyte) accusent une baisse sensible. Seul le Vigan enregistre une augmentation car il traite les peaux de mouton. Spécialisée dans cette même fabrication Clermont-de-Lodève progresse spectaculairement de 87,50 % Comme Alais et Aniane, Pézenas résiste.

De cette chute de la production et donc du rendement de la taxe, le Directeur des droits, Royer, rend responsable la réorganisation des recettes que lui ont imposée les régisseurs. Il répond là à l’accusation de laxisme qui lui a valu son renvoi et son remplacement par Rousseau en 1768 11. Les tanneurs du diocèse d’Alais ont une autre explication qu’ils expriment dans un rapport du 18 juin 1766 12. Depuis l’établissement des droits jusqu’à cette date, et même depuis les quatre années qui l’ont précédé, les cuirs de bœufs forts sont restés stables, à 62 liv. 10 s. le quintal poids de marc, ainsi que les peaux de mouton à 65 liv. Dans le même temps les prix des cuirs de vache et de la grosse de parchemin s’effondraient, passant de 82 liv. 10 s. à 77 liv. 20 s. pour les premiers et de 35 liv. à 28 liv. pour les seconds. Incontestablement l’établissement du droit a nui à la prospérité des tanneries d’Alais, Anduze, Saint-Jean-de-la-Gardonnenque, Saint-Hippolyte et le Vigan, pour ne mentionner que les lieux du diocèse d’Alais. Entre 1760 et 1763 leur production a diminué de près d’un tiers passant de 11.300 à 7.629 quintaux. Anduze est encore plus lourdement frappée (moins 50 %) que Saint-Jean ou Saint-Hippolyte (moins 35 %) et qu’Alais (moins 25 %). La production de parchemins du Vigan a diminué de 58 %. Cette récession s’accompagne de tout un cortège de départs voire de faillites. Alais perd 13 tanneurs sur les 31 qu’elle comptait avant l’établissement de l’impôt, Anduze 9 sur 16, Saint-Jean 11 sur 18. Saint-Hippolyte résiste mieux avec 9 sur 36 ainsi que le Vigan où sur 11 parcheminiers un seul disparaît. Il est vrai que ces derniers n’exercent plus qu’occasionnellement, employant l’essentiel de leur temps à d’autres objets. Mais les autres fabricants abandonnent par prudence ou par contrainte. Certains, tels ceux de Saint-Jean, se reconvertissent dans le commerce de la soie et des laines. Tandis que les uns disparaissent, les plus importants notamment à Alais, d’autres « jeunes gens » s’établissent à leur compte 5 à Alais, 3 à Anduze, 3 à Saint-Jean. Abouchés avec quelque négociant de Marseille, Nîmes ou Montpellier, ils travaillent sur commande les cuirs importés des Indes. Mais leur qualité est à ce point mauvaise qu’ils ne parviennent pas à trouver preneur et « hors d’état d’acquitter les droits échus ne sauraient tarder de faire faillite et fermer boutique ». Le danger, pressenti au moment de l’établissement des droits, d’une concurrence des cuirs étrangers est bien réel.

Optimiste, sans doute trop, le directeur Royer annonçait un produit d’environ 5 à 600.000 livres pour une production de 50 à 60.000 quintaux dans sa lettre du 25 février 1760 13. Huit mois après seulement cette estimation est tombée de moitié : elle n’est plus que de 300.000. En fait elle n’atteindra jamais 200.000. Dans sa correspondance avec les régisseurs, Royer ne cesse de mettre en avant tous les efforts qu’il déploie pour améliorer la perception. En vain. Il ne pourra échapper à son renvoi en 1768.

La résistance à la perception du nouveau droit prend plusieurs formes, depuis la malversation particulière dans le secret de la tannerie jusqu’à la sédition de tous les fabricants d’un même diocèse en passant par l’assemblée et la rédaction de mémoires.

La fraude s’applique tantôt à la pesée, tantôt au marquage. Ainsi les tanneurs après ces deux opérations sont-ils tentés de replonger les cuirs secs dans la fosse… pour en augmenter le poids. Le receveur Gelly fait saisir deux cuirs chez un tanneur de Pézenas. Ne pouvant dérober les cuirs marqués qui se trouvaient en magasin, son fils impécunieux eût l’idée d’utiliser un faux marteau et de vendre à son profit les cuirs ainsi frauduleusement frappés. « Cette famille est riche et appartient à ce qu’il y a de mieux à Pézenas… » supplie Gelly. L’affaire est délicate, traitée avec égard. Mais l’inculpé a pour cousin germain le juge de la ville qui obtient de ses pairs le bannissement,.. du receveur sur l’accusation (fallacieuse) d’avortement d’une servante « pour laquelle il aurait eu une faiblesse… ».

Mieux structurée mais guère plus efficace est la résistance des tanneurs assemblés qui rédigent alors un mémoire. En avril 1760 s’assemblent les tanneurs de Montpellier bientôt suivis par ceux de Saint-Hippolyte et de Ganges. Ces derniers se plaignent à l’intendant de ne pouvoir honorer l’échéance du premier quartier bien que le terme en soit échu. Ils n’ont pas, disent-ils, les liquidités suffisantes, obligés qu’ils sont de faire des avances « considérables » pour l’achat et des crédits à six mois à leurs clients, et ce dans une situation de baisse des cours 14. Ils réclament donc un délai. Les Beaucairois vont plus loin contestant l’application d’une taxe unique à l’ensemble du Royaume, les désavantageant par rapport aux tanneurs d’Île-de-France et même de Haut-Languedoc et des Cévennes voisines. Ces derniers, en effet, ne fabriquent-ils pas des cuirs plus lourds qu’ils vendent 20 à 25 sols la livre, alors que leurs produits ne dépassent pas 14 sous ! Mais autant que leurs intérêts corporatifs ceux des foires leur paraissent davantage menacés. C’est pourquoi d’ailleurs les consuls de la ville s’associent à la requête. Par leurs contrôles tatillons les nouveaux commis ne vont-ils pas ralentir le rythme des affaires ? La prochaine foire ne sera-t-elle pas désertée par les marchands de cuirs et peaux, à l’avantage de Tarascon dans une Provence où la régie n’a pas encore été mise en place ? La concurrence étrangère enfin ne peut que s’aggraver, les produits importés ne subissant qu’une taxe de 10 % ad valorem lorsqu’ils n’échappent pas au contrôle.

Plus grave encore est la révolte qui gronde au diocèse d’Alais. Elle germe dès juillet 1760 pour éclater au printemps suivant. Les tanneurs d’Alais, Saint-Jean-de-la-Gardonnenque, Saint-Hippolyte refusent d’acquitter le dernier terme. « Qui peut donc ainsi faire mouvoir les seuls protestants du diocèse d’Alais ? Qui est-ce qui nourrit et fomente leur mutinerie et leur opiniâtreté ? ». Étrange complot huguenot, sur la terre des Camisards, auquel s’intéresse tout particulièrement l’évêque du diocèse. Ce dernier, qui a même député un commissaire pour recueillir les plaintes, est solennellement remercié par une délégation de tanneurs. Son entremise et une lettre du maréchal suffisent cependant à « ramener les esprits à la soumission qu’ils doivent aux ordres du roi ». Tandis qu’Alais et Saint-Hippolyte commencent à payer, à Saint-Jean « les esprits sont encore bien échauffés », peut-être par la maladresse du receveur Soubeyran qu’il faudrait remplacer par une personne « plus intelligente et plus agréable », conseille Royer. Réflexe tardif d’une terre où guerre de religion et guerre d’impôt furent souvent mêlées.

Pour notre correspondant, les défauts d’un système de perception qu’il faudrait réformer seraient donc responsables. Mais tout au long du discours d’autres raisons apparaissent qui tiennent à la concurrence et à la conjoncture.

La concurrence se manifeste d’abord à travers la Provence qui n’a pas encore établie de régie, et le Comtat qui échappe à l’autorité royale. En 1760 les foires de Villeneuve-lès-Avignon et de Beaucaire sont désertées par les marchands qui préfèrent échanger leurs cuirs et peaux au-delà du Rhône, libres de toute taxe. « Les plus grands abus se commettent du côté de la Provence » avertit Royer en février 1761 et le commerce de la tannerie languedocienne se trouve ainsi « réduit de plus de moitié ». Marseille, qui bénéficie de la franchise et anime un réseau commercial important, profite largement de la situation. « Il passe par Marseille une quantité prodigieuse de cuirs et peaux en vert sur lesquels je ne crois pas que nous soyons autorisés à percevoir le droit fixé par l’article XIII de l’Édit d’août 1759. Au moyen de quoi Marseille devient l’entrepôt de cette sorte de marchandise qui delà passe librement à l’étranger en fraude et au préjudice de l’État qui voulait par cette imposition conserver au Royaume le bénéfice de la main d’œuvre » (4 Mars 1761). Les tanneurs travaillent sur une grande quantité de cuirs verts qui leur sont apportés par Marseille ou par Cette 15. Les négociants marseillais qui afferment les boucheries languedociennes et provençales et reçoivent les cuirs bruts depuis Lyon contribuent à raréfier les matières premières, tandis qu’ils importent des cuirs ouvrés, espagnols par la mer, tourangeaux par le Canal du Midi avec escale à Agde. A Beaucaire, pour la foire de la Madeleine de 1760, les bâtiments espagnols remontent le Rhône mais plusieurs patrons refusent de débarquer peaux et maroquins façonnés; pour échapper au droit, ils préfèrent les écouler vers Marseille 16. Seule la mégisserie nîmoise travaille encore pour l’exportation ; encore celle-ci est-elle à cette époque fortement ralentie. L’essentiel de la production reste donc consommé dans la région après passage en foire de Beaucaire, Pézenas ou Villeneuve-lès-Avignon. C’est dire combien l’activité des tanneries est soumise aux aléas de la demande. Royer écrit le 24 avril 1761 : « Les fraudes et coulages, la misère des temps, les circonstances de la guerre qui ont altéré toute espèce de commerce ont beaucoup influé sur la diminution de celui sur les cuirs. En effet depuis dix-huit mois il y a dans cette province plus de 20.000 hommes de troupe, moins qu’à l’ordinaire, et par cette quantité d’ouvriers qui ont été obligés d’abandonner le pays à cause de la chute des manufactures de Clermont-Lodève, de Saint-Chinian, du Gévaudan, ce qui a diminué considérablement la consommation des cuirs et chaussures ».

Au cours des trois foires de Beaucaire de 1770, 71, 72 le montant des ventes oscille autour de 11.000.000 de livres 17. La place de la tannerie, déjà faible dans une manifestation essentiellement textile où draps, étoffes, articles de bonneterie et mercerie monopolisent les trois-quarts des opérations, va encore diminuer de moitié en trois ans passant de 3,64 % à 1,94 % de l’ensemble des opérations en foire. De 400.000 en 1770, le produit de la tannerie tombe à 200.000 en 1772. L’année précédente déjà, bien qu’apportés en moins grande quantité qu’en 1770, les produits languedociens sont boudés par un acheteur qui se plaint de leur qualité très médiocre et de leur prix. Il faut diminuer ces derniers de 5 % pour que les marchandises conduites en foire puissent enfin trouver preneur. L’année suivante les cuirs sont devenus « fort rares » un quart de moins » – du fait notamment de l’arrêt de certaines entreprises montpelliéraines spécialisées dans les cuirs rouges façon de Russie. Ceci explique que les ventes se fassent alors avec vivacité « dès les premiers jours de la foire » et sans augmentation de prix. La raréfaction du produit n’entraîne même pas la hausse. Phénomène passager ou durable ? Une sérié statistique plus complète permettrait de dégager les principales tendances et sans doute de donner quelque explication à l’origine d’un déclin dont, pour l’instant, seuls « les droits excessifs » apparaissent comme responsables. Léon Dutil reprend cette thèse en constatant une chute spectaculaire de la production en 20 ans : de 3.000.000 de livres en 1768 (un sommet, dix ans après l’établissement de la taxe) elle tombe à 600.000 à la veille de la Révolution 18. Malgré les mesures protectionnistes qui frappent enfin les produits espagnols importés d’une taxe de 50 %, ces derniers restent encore meilleur marché que les produits languedociens. Ce dont se plaignent les tanneurs de Pézenas 19. Rien d’étonnant donc à ce que les cahiers de doléances réclament la suppression des droits de marque.

Mais au-delà des responsabilités qui incombent à la fiscalité, la montée du capitalisme marseillais, si bien vue par Royer, n’est pas étrangère à ce phénomène de dépérissement. Les matières premières bon marché y affluent que l’on retrouve de plus en plus dans les fosses de nos tanneurs. Mais le capital commercial ne s’investit pas dans les entreprises trop morcelées dont les fabrications ne peuvent suivre l’évolution des goûts du consommateur. Il préfère jouer le jeu de la concurrence étrangère en important à bas prix des produits finis. Ainsi la montée du commerce maritime à la fin du XVIIIe siècle, loin de profiter à l’hinterland comme ailleurs en Europe Occidentale, a pour effet d’asphyxier des activités régionales jusque là florissantes. Le lien ne peut être plus évident entre l’affirmation du premier port français de Méditerranée et le dépérissement industriel du Languedoc.

Notes

  1. Archives Départementales de l’Hérault (A.D.H.), C. 4674. Mémoires généraux sur la province. Copie du mémoire laissé par Basville à Bernage.

  2. A.D.H., C. 1668.

  3. A.D.H., C. 1733-1735. Enquête sur les tanneries de M. de Bernage.

  4. A.D.H., C. 2665. 17 Xbre 1745. Mémoire sur la fabrique des cuirs et peaux tannées.

  5. A.D.H., C. 2665. 4 Août 1745. État des tanneurs, corroyeurs et mégissiers.

  6. A.D.H., C. 17 Xbre 1345, ci-dessus.

  7. A.D.H., C. 2662 1733.1735 voir note 3.

  8. A.D.H., C. 2665. 1745. Mémoire présenté à Mgr Le Nain par François Caron maître sellier et carrossier de Montpellier.

  9. A.D.H., C. 2665. Voir note 4.

  10. A.D.H., C. 2665. 1747 (?), État de situation des tanneries de la province.

  11. A.D.H., C. 1668. 1760-1761. Cahier de correspondance de Royer directeur avec les régisseurs.

  12. A.D.H., C. 1668, 18 juin 1766. Situation des tanneurs du diocèse d’Alais par rapport à l’établissement de l’impôt sur les cuirs et les peaux et à sa régie.

  13. Voir note 11.

  14. A.D.H., C. 1668. 1760. Mémoire des tanneurs de Saint-Hippolyte et Ganges à M. Royer directeur des droits réunis.

  15. Louis Dermigny, Esquisse de l’histoire d’un port Sète de 1666 à 1880, Montpellier, 1955.

  16. Voir note 11.

  17. A.D.H., C. 2298. 1771-72. Foires de Beaucaire.

  18. Léon Dutil, L’état économique du Languedoc à la fin de l’Ancien Régime (1750-1789), Paris, p. 528 (Chapitre VIII : Les tanneries et mégisseries).

  19. A.D.H., C. 2668. 1788. Requête des tanneurs de Pézenas. l Une recherche rapide dans les fonds de Fabre de Coeuret, notaire à Pézenas, donne une image de cette activité piscénoise au début du XIXe siècle. Sans doute l’entreprise type est-elle celle de Laurens Malaval, marchand tanneur au faubourg des Cordeliers dont l’inventaire après décès (1808) nous donne description. Le fonds se situe dans les faubourgs, à l’est de la ville, en bordure de la route impériale qui conduit de Béziers à Montpellier. Une implantation commune à toutes les tanneries de la ville, dans le lit majeur de la rivière de Peyne dont on peut au besoin capter les eaux et sous les vents dominants du nord-ouest qui chassent les miasmes loin des habitations. Si l’on excepte le logement (la famille Malaval compte trois enfants dont un mineur) composé d’une cuisine flanquée de deux pièces et de six chambres à l’étage, l’essentiel de la superficie est occupé par les bâtiments d’exploitation, une vaste cour et un jardin. l Dans la « calquière » et au-dessus, le stock de matières premières 69 cuirs en poil de bœuf ou vache, 9 cuirs de veau, 16 balles d’écorce de chéne-vert, un tas d’écorce de garouille, dans l’écurie 10.000 mottes de tan qui ne dépassent pas la valeur de 100 francs et 30 paillasses d’écorce tamisée. L’essentiel est alors en fosse ou en cuve. Six fosses, dont quatre portent numéro, peuvent, contenir plus de 300 peaux. Dans deux d’entre elles 100 cuirs en provenance de Buenos-Aires ont reçu la dernière écorce. Dans la sixième, 20 de même origine sont mêlées à 74 cuirs de boucherie. Enfin 4 cuves en renferment 180. Fosses, cuves et le chaudron de cuivre « adossé contre le mur et bâti à pierre, chaux et sable » se situent dans le même local. l Le mobilier, les outils et les vêtements propres aux travaux de la tannerie sont constitués par 7 « cavalets » de bois, 17 « vieilles » comportes, 4 tables à lisser, une planche pour la presse, 4 valets carrés, 4 valets de table, un moulin de tanneur scellé dans le mur, 2 cornues, 3 poêles à bois, un poêle de cuivre pour fondre la graisse. Peu de vêtements particuliers, sinon 3 tabliers de toile et deux tabliers de cuir dits « contreforts ». l L’outillage rudimentaire est fait de 17 couteaux de rivière, un gros ciseau de fer, 2 paires de tenailles, un crible pour passer l’écorce, une paumelle, deux « bouissettes », un pic de fer appelé « triaque », deux pelles de fer et 50 baguettes, sans compter les seaux, cordes et échelles. l La valeur d’estimation de la tannerie seule 7.000 francs représente moins que le jardin (9.000 frs.) et seulement 11 % d’un patrimoine de 61.000 frs. Celle de Guillaume Valadou vaut plus du double, soit 15.000 f., pour un patrimoine légèrement supérieur, de 700.000 frs. l L’inventaire Valadou et la dissolution de la société Sauclières en 1803 permettent d’approcher la complexité d’un réseau d’échanges difficile à connaître sans livres de comptes particuliers. En amont on s’approvisionne en peaux auprès des négociants locaux : les Bourbon, Bouisset et Cie à Pézenas, ou plus lointains Lauret père et fils à Béziers, Gay et Fricard à Montpellier, ou encore Sarret aîné à Saint-Affrique. Dans deux fabriques sur trois, les deux plus importantes, 75 à 80 % des peaux traitées proviennent alors de Buenos-Aires. Le rapport est inversé au bénéfice des cuirs dits de boucherie ou de pays dans la maison de Laurens Malaval de dimensions plus modestes. l La liste des débiteurs permet de cartographier la zone de chalandise de chacune de ces entreprises (Carte VIII).