L’intendant Nicolas de Lamoignon de Basville a laissé un document très important, conservé aux archives départementales de l’Hérault sous la cote « C 4674 », intitulé « Mémoire sur l’état présent des affaires de Languedoc ». Ce manuscrit n’est pas inédit puisqu’il fut imprimé en 1877 par La Pijardière, dans les « Chroniques du Languedoc » (tome 3) ; mais cet auteur ne l’avait point commenté. C’est pourquoi préparant actuellement une thèse sur l’intendant Basville, je me suis intéressée à ce texte, écrit par le « roi du Languedoc » 1. Ce document secret est destiné seulement au successeur de Basville. Il décrit « l’état présent des affaires de la province en 1718 ». C’est un des rares textes de ce genre littéraire. Il en existait très certainement d’autres. Ainsi, le prédécesseur de Basville, Henri d’Aguesseau, intendant du Languedoc « en retraite », rédige en 1706 « un mémoire secret pour monsieur le Duc de Roquelaure allant commander en Languedoc » 2. Souvent ces mémoires ont été détruits car leur lecture était confidentielle ; celui de Basville est un des rares sauvés.

Ils sont d’autant plus précieux qu’ils montrent « de l’intérieur » les pouvoirs de l’intendant. En 1718, quand Basville l’écrit, il possède l’expérience de trente-trois années dans cette intendance de Languedoc, où il a été nommé en 1685. C’est un homme âgé de soixante-dix ans, malade ; il souffre de surdité et de la goutte. Il laisse ses consignes pour les affaires en instance, les noms des personnes utiles ou de celles dont il faut se méfier, sa méthode de travail, la liste des tâches qui attendent son successeur dont le nom n’apparaît pas dans le texte. On pourrait croire qu’il s’agit d’un novice tant Basville définit, explique, précise les différents dossiers. Or il n’en est rien. Louis de Bernage n’est pas un nouveau venu dans l’intendance, loin de là. Il a déjà fait ses preuves : depuis 1689, il a été maître des requêtes, puis intendant à Limoges en 1694, et en 1702 en Franche-Comté 3. Basville a une telle conscience professionnelle qu’il veut éviter la cassure représentée par le changement d’intendant. Il sait qui peut et qui veut profiter de cet instant de faiblesse lors de la passation des pouvoirs. Il met donc en garde son successeur, s’engage, use très souvent du pronom personnel « je ».

Pour le gouvernement, l’administration de la justice et l’ordre intérieur, Basville renvoie à ses mémoires, c’est-à-dire à l’ouvrage commandé en 1697 par le duc de Beauvillier aux trente-deux intendants du royaume 4. Celui du Languedoc représente huit cents pages manuscrites divisées en cinq chapitres inégaux :

  • « idée générale du Languedoc » ;
  • « du gouvernement » : ecclésiastique, militaire, de la justice, des États ;
  • « des droits que le Roy lève sur le Languedoc » ;
  • « du commerce » ;
  • « ouvrages faits ou a faire ».

Basville demande à son successeur de méditer ce manuscrit, ce qui ne devait pas présenter de difficultés matérielles à cause du nombre élevé des copies au XVIIIe siècle 5. Plus tard, Voltaire reconnaît la qualité de ce texte en louant « la capacité et l’attention de monsieur de Lamoignon de Basville » 6.

Un parallèle intéressant peut être établi entre les deux mémoires, séparés par vingt ans de gestion de cette intendance languedocienne. Sont-ils différents ou bien retrouve-t-on les mêmes thèmes ?

Dans le mémoire secret de 1718, Basville divise son travail d’intendant en deux parties :

  • « le travail quotidien », aspect sur lequel il insiste ;
  • « les affaires principales de la province ».

Chaque jour l’intendant s’occupe d’abord des lettres des communautés, soit deux mille cinq cents par an, soit huit par jour, soit une au moins de chaque communauté 7. Rien ne peut se faire sans l’avis de l’intendant ; « il est comme un tuteur à l’égard des communautés » (f.2). Toutes les requêtes pour les dépenses, pour les procès, doivent être supervisées par lui : par exemple un arrêt du conseil d’État du 11 mai 1706 demande à M. de Basville son avis « sur les differens qui sont entre les nouveaux et les anciens consuls de Montolieu… pour empescher que cette communauté se ruine en procez » 8.

Puis l’intendant est chargé de faire exécuter les ordres de la cour ; une durée de quinze jours au moins s’écoule entre un arrêt du conseil royal et l’ordonnance de Basville, à cause des délais de transmission.

Quant aux finances, l’intendant avoue être « délivré d’un grand fardeau ; il n’y a plus de finances extraordinaires dans la province, il ne reste que le don gratuit et la capitation » (f.3). Plus loin, il est question de quelques rubriques bien particulières de ce domaine dont nous traiterons ultérieurement.

Enfin, écoutons Basville parler des États : « l’intendant doit exécuter ce que la cour souhaite de l’assemblée »…, et veiller « qu’il ne s’y passe rien contre les intérêts du roi » (f.3). Durant la session des États, deux commissions se réunissent avec la participation discrète et efficace de Basville : celle de vérification des dettes pour éviter les abus des communautés et celle du rapport des impositions de ces mêmes communautés.

Après ces tâches quotidiennes, Basville annonce : « je passe au second point…, les affaires principales de la province qui demandent une plus grande attention » (f.4). Pourquoi cet intérêt de la part de l’intendant ? Ces affaires concernent les questions religieuses, essentiellement celles de la Religion Prétendue Réformée avec la ville de Nîmes, puis, pour d’autres motifs, Toulouse et son parlement, et en dernier point la cour des aides. En un mot, tout ce qui risque de profiter de la situation, tout ce qui peut bouger lors d’un changement d’intendant, donc les éléments à surveiller en priorité : Au premier chef, « la religion » comme Basville l’indique. « Je puis dire que c’est ici l’objet le plus difficile et le plus important » (f.5). Une preuve : neuf pages sont consacrées à ce point sur les cinquante-deux du mémoire. « Le roi du Languedoc » insiste car il est arrivé, en 1685, dans cette province où il a été chargé d’imposer la Révocation de l’Édit de Nantes 9. Importance des deux cent mille nouveaux convertis qu’il localise (f.5). Mais le calme ne doit pas tromper son successeur qu’il met en garde : « Il ne faut pas croire que la plupart de ces gens-là soient bien tranquilles » (f.5). La guerre des Camisards n’est pas si éloignée avec ses quatorze mille morts (f.6). Ces hommes sont dangereux, surtout par leurs liens avec les pays étrangers, prompts à la révolte si un nouvel intendant arrive. Que faire ? Basville donne deux conseils : avant tout, être « bien averti », ce qui suppose un service d’espionnage efficace, et « agir au début » (f.7). Puis il indique quatre moyens, s’il y a « désordre ». Le premier, et le plus sûr, est d’interdire toute assemblée du désert en rendant les communautés responsables de ces réunions illicites. Cependant, Basville se montre sans illusion : « les nouveaux convertis aiment leur ancienne religion mais ils aiment encore mieux leurs biens » (f.8). Deuxième moyen : « prendre les prédicants », les juger sévèrement, c’est-à-dire la « mort ». L’intendant peut veiller à cette sentence sans appel car il juge avec le présidial (f.12). Il est inutile d’envoyer les rebelles aux galères car ils s’en évadent. Pour le troisième moyen Basville précise : « arrêter tous les étrangers sans passeport » (f.10). Quatrième et dernier moyen : « il faut parvenir à tenir les nouveaux convertis désarmés » (f.9). C’est le plus, efficace. Un officier veille au désarmement dans plusieurs paroisses. Une amende de vingt livres est payée par les possesseurs d’armes au profit du dénonciateur. « Il faut travailler continuellement à ce désarmement sans jamais s’en relâcher ». Puis il résume pour se faire bien comprendre. Si, malgré tout, il y a un échec « il faudra voir, pour une plus grande instruction, toutes les ordonnances qui ont été rendues sur cette matière par le commandant de la province et l’intendant » (f.11). Le vieil intendant revient sur les peines : « cette manière de punir les assemblées est très nécessaire » (f.12). Il justifie le système pénal par son efficacité et sa rapidité. Il n’est plus question de convertir de force ; c’est chose faite, en principe. Basville prévient : « ils se flattent que le nouveau venu aura des ordres différents de ceux qui ont été donnés par le passé, qu’il pourra par lui même être moins sévère que je n’ai été sur les assemblées ». Il met en garde son successeur : « s’ils peuvent concevoir la moindre espérance de quelque changement de conduite, il ne faut pas douter que leurs anciens projets ne reviennent… il parait plus court et plus sûr et plus facile de les maintenir dans l’état où ils sont, qui est fort soumis » (f.13). Cette soumission, résultat des soins vigilants de Basville, ne doit pas s’interrompre avec le nouvel intendant. Une solution et une seule : suivre la même ligne politique. Ce texte apparaît donc comme le testament politique de Basville, intendant sévère.

Autre catégorie prompte à se révolter contre le pouvoir royal 10 : « la ville de Nîmes demande une grande attention ; il y a une grande quantité de nouveaux convertis et plus de la moitié des habitants » (f.51). Basville avoue : « Je sais qu’elle a grande envie de remuer dans ce changement ». L’intendant cite deux noms de son fichier d’hommes dangereux, deux avocats « mutins, brouillons » : Rousset et Favières. Son jugement ne supporte pas d’appel.

Après Nîmes la protestante, Toulouse, pourtant catholique, préoccupe Basville pendant six pages. Ce n’est point l’organisation municipale qui explique l’inquiétude de l’intendant. Il a placé des hommes sûrs parmi les huit capitouls (f.38 et 43). Le mal, à Toulouse, provient du manque d’argent et paradoxalement de l’abondance des créanciers de la ville. Afin de remédier à cette situation, l’intendant a fait établir une liste des créanciers à payer pour éviter les passe-droits (f.39). D’autre part, un problème actuel – en 1718 – est soulevé avec la taille personnelle convertie en un droit sur la farine (f.41). « Les capitouls font de grands efforts dans le changement d’intendant pour parvenir à leur fin » (f.42). Leur but est de transformer cette ferme sur la farine en régie. Selon Basville, « c’est ce qu’il ne faut jamais souffrir ».

L’intendant connaît une autre source d’opposition à son pouvoir avec le parlement et la cour des aides, « forts attentifs à diminuer le pouvoir de l’intendant ». Il apporte toutefois une restriction à cette opinion sur le parlement « moins vif que la cour » (f.44). Ne pas les affronter de face est la méthode de Basville. Cette guerre d’influence s’explique par des limites de compétence assez floues 11. Par exemple, les maires et consuls de Béziers se plaignent auprès de l’intendant car le fermier des revenus patrimoniaux, Pierre Latour, réclame une indemnisation des pertes des gelées. En février 1710 il les convoque, mais le fermier s’est adressé au parlement qui, le 22 mars, casse l’ordonnance de l’intendant et les renvoie devant le sénéchal de Béziers. Le 13 mai 1710 arrive la réponse de l’intendant sous forme d’un arrêt du conseil d’État qui casse un arrêt du parlement de Toulouse 12.

Ces quatre « affaires », – les nouveaux convertis et la ville de Nîmes, Toulouse avec son parlement, enfin la cour des aides siégeant à Montpellier, soit les opposants religieux et les institutionnels – se révèlent les plus dangereuses pour l’autorité de l’intendant en Languedoc. Dans ses mémoires de 1697 il ne les avait pas signalées. Il est vrai que la guerre des Camisards ne s’était pas encore produite et qu’il ne possédait encore pas à son actif ses trente-trois années de gestion languedocienne. La comparaison avec le texte de 1697 se révèle favorable pour celui de 1718, plus complet, beaucoup plus riche et précis.

Continuons la lecture du texte de 1718, avec, à présent, non plus les sujets d’inquiétude, mais ceux de prédilection de Basville en les classant par ordre d’importance.

Le plus grand nombre de pages est consacré au commerce – soit cinq. « L’intendant doit veiller sur tout ce qui peut augmenter le commerce » (f.13). Telle est la première phrase de ce paragraphe, suivie de conseils exemption des droits de sortie sur le blé et de la moitié de ceux sur le vin. Ces « grâces ont été accordées cette année » affirme-t-il. En effet, elles sont bien octroyées par arrêt du conseil du 12 février 1718 dont Basville a tiré une ordonnance le 3 mars 13. « L’intendant doit avoir une attention particulière sur les manufactures », surtout sur celles de drap du Levant (f.14). Sous son intendance, la qualité et la production ont augmenté pour plus amples renseignements Nicolas de Lamoignon de Basville renvoie à ses mémoires de 1697. Dans le texte de 1718, il en profite pour tracer un portrait de ces négociants languedociens qu’il connaît bien à présent : « vifs, industrieux, entreprenants, mais ils manquent de bonne foi ». Cette mauvaise foi oblige donc l’intendant à veiller aux fraudes par trois contrôles pour que les étoffes puissent supporter la concurrence étrangère, anglaise et hollandaise, (f.15 et 16). Ces lignes à propos du commerce sont rédigées de façon différente de celles de 1697 où étaient essentiellement énumérés tous les produits de chaque ville.

On peut ajouter aussi le paragraphe sur les péages puisque « c’est une affaire bien importante pour le commerce » (f.25). Ils sont « excessifs et très onéreux ». Déjà dans le mémoire de 1697 il dénonçait ce système : « le Rhône est fait pour porter l’abondance dans le royaume mais on a trouvé le moyen en le chargeant de plus de soixante péages, de le rendre si fâcheux et si incommode aux négociants » 14. Mais en 1718 Basville indique l’état de ce dossier : lui et Lebret, intendant de Provence, ont essayé de régler cela. Un arrêt du conseil en date du 24 avril 1717 ordonne aux propriétaires des droits de péages de porter leurs titres aux intendants ; celui de Languedoc publie une ordonnance dans ce sens le 1er juin 1717 15. Il reste à obtenir l’accord de Lyon ; il charge son successeur de terminer cette affaire au mieux, en précisant que Lyon doit agir.

Autre rubrique lourde : les finances. Dans le texte de 1718, il en est traité de façon dispersée. Pour plus de commodité, nous avons opéré un regroupement. Cependant un autre classement serait possible selon la quantité de travail nécessaire car Basville signale le temps que lui demande chaque dossier. Ainsi le domaine : peu de travail car il est géré par la cour des aides depuis 1690 (f.20). Dans le mémoire de 1697 il relatait l’historique des possessions royales. Par contre, la ferme du contrôle des actes des notaires « lui donne souvent beaucoup d’occupation ». Il s’agit de l’enregistrement des actes des notaires 16. Cette taxe procure au roi cent trente deux mille livres en 1696 17. Mais un certain Valmalette lui complique la tâche. Basville met en garde le nouvel intendant. Cette forme des actes des notaires permet de noter le pouvoir de l’intendant : « j’ai fait décider le contraire au conseil » (f.21) le roi du Languedoc donne trois exemples pour expliquer son jugement. Puis suit une autre ferme : l’équivalent, qui appartient à la province il s’en occupe fort peu mais explique (f.35) son fonctionnement. Cet impôt propre au Languedoc équivalait aux aides. La province lève un droit sur la viande, le poisson – un denier par livre-, et sur le vin – un sixième du prix – affermé tous les six ans 18. Vient aussi parmi ces fermes celle du pied fourché 19. Cette mesure temporaire (décembre 1708) a été rachetée par les États en 1711 (f.23). Basville la considère comme « très ennuyeuse ». Quant à la ferme sur les huiles, il ne mâche pas ses mots : « elle est fort fatigante pour la province » (f.37). Il le répète même une deuxième fois en souhaitant que « cet abonnement finisse ». De quoi s’agit-il ? En 1705 un édit a créé cent offices jurés de contrôleurs, essayeurs et visiteurs d’huile qui prélèvent un droit de neuf deniers par livre d’huile. Les offices furent supprimés mais pas les droits qui en 1718, dépendent des aides 20. Le vieil intendant indique aussi à son successeur le nom des personnes chargées de mener à terme ce dossier si pénible pour la province puisque même les huiles produites et consommées sur place payent ce droit. On peut ajouter à cette rubrique financière l’état du remboursement des mairies. C’est le dernier paragraphe du mémoire secret (f.51 et 52). Cet office, supprimé en 1717, est à classer parmi les mesures temporaires introuvables dans le texte de 1697. Basville indique à son successeur que 436 maires ont rapporté leurs titres, mais que 600 n’en ont encore rien fait. Au nouvel intendant de régler cela.

Pour clore ce chapitre financier, voici les impôts. Basville en explique le mécanisme (f.46). Il donne aussi la marche à suivre « quand il arrive des grêles ou autres accidents imprévus dans les diocèses » (f.47). Le syndic de la province prévient l’intendant qui transmet au roi la demande de secours ; en même temps, le syndic s’adresse directement au conseil du roi qui se retourne vers l’intendant pour avoir un avis. Par exemple le 6 octobre 1705, un arrêt du conseil d’État décharge Saint-Sériés et Saturargues, dans le diocèse de Montpellier, de la taille et de la capitation pour l’année 1705, de la capitation de 1704, « ayant été brûlés, la plupart des habitants massacrés par les fanatiques en septembre 1703 » 21. Il demande à son subdélégué d’établir un rapport et au receveur des tailles de donner son avis. Il a pour principe de faire vérifier la véracité des faits par des gens extérieurs aux diocèses. Il ne fait pas confiance aux autochtones qui auraient un penchant naturel à « grossir les objets » (f.49).

Après les finances et le commerce, trois paragraphes peuvent être réunis sous le thème des armes. Il s’agit d’abord de l’étape dont les États ont la charge. Cette organisation donne « beaucoup de repos à l’intendant » (f.35). Dans le texte de 1697 il relatait l’historique de l’étape depuis 1503 22. Puis il est question des troupes. « Toutes les troupes sont maintenant casernées » (f.45). En 1697 il ne pouvait affirmer une telle situation : seules existaient les casernes de Nîmes, Lunel, Montpellier, Mèze et Béziers 23. S’il peut s’estimer satisfait de ces améliorations auxquelles il a tant veillé, il apprécie que les communautés payent seulement un loyer : n’étant point lourdement imposées, elles « demandent tous les jours » des troupes. Quel beau résultat ! Il n’en est pas de même pour la maréchaussée, jugée tort médiocre. Les hommes « se prétendent tous chefs dans leurs départements » (50). Une réforme générale est prévue. « Le roi du Languedoc » ne cache pas qu’il a œuvré dans ce sens auprès de la cour. Ces quelques lignes, comparées à celles de 1697, sont bien différentes à présent il juge, ne se contente pas d’expliquer seulement l’organisation et même critique vivement 24.

Regroupons en une rubrique « travaux publics » tout ce qui intéresse et même passionne – le mot n’est pas trop fort – Basville. En premier il a lui-même classé sous ce titre le port de Cette (f.30). Pour les différents travaux, l’intendant « fait les adjudications de concert avec les commissaires nommés par les États », puisque le financement de ce havre relève d’eux. Comment à ce propos ne pas évoquer Niquet, ingénieur général de la province et auteur « des dessins et des devis » ? Ce fameux port tient tant au cœur de l’intendant qu’il lui consacre à nouveau un paragraphe plus loin (f.33 et 34). Il en profite pour se mettre en valeur car, à son arrivée, le port était en très mauvais état – qu’avait donc fait son prédécesseur d’Aguesseau ?, – et il persuade « les États de faire un fonds pour le remettre en bon état et pour l’entretenir ». Son enthousiasme pour Cette et le canal des Deux-Mers se traduit par une accumulation, un peu inélégante, d’adverbes : « il est très important qu’il soit bien entretenu ; il s’y fait maintenant un très beau et très grand commerce, qui est très utile à la province » 25. Les chemins permettent aussi à Basville de se faire valoir : « ce sont les 28 chemins royaux que j’ai fait faire dans les Cévennes, qu’il est de la dernière importance d’entretenir toujours » (f.31). Viennent s’ajouter aussi les chemins de traverse dépendant d’un inspecteur nommé par l’intendant et les deux nouveaux chemins en Vivarais, « l’un sur le bord du Rhône et l’autre dans le milieu du pays » (f.32). Il rattache ces axes à la religion et ce, déjà en 1697 : « Le seul endroit de cette province où il manquoit des chemins étoit le pais de Sevennes et du Vivarais, pais autrefois impraticable, nourrissant des peuples portés à la révolte ; mais aujourd’hui rendu très soumis par les grandes routes qu’on y a pratiquées depuis quelques années. Elles pénètrent tous les coins des montagnes les plus inaccessibles ; de manière qu’il ne s’y peut rien faire au préjudice de l’État qu’on ne le sache aussitôt et qu’on ne soit à portée d’y remédier, comme on l’a dit plus haut » 26. La valeur stratégique de ces chemins n’est plus à démontrer, surtout après la guerre des Camisards. Avec toujours cette arrière pensée anti-huguenote, il établit la liste des fortifications (f.32). A celles de Nîmes, de Saint-Hippolyte et d’Alais, citées en 1697, il ajoute celles de Montpellier, Saint-Esprit et Ferrières 27. Toutes ces citadelles, anciennes ou nouvelles, font l’objet de contrôles par les ingénieurs de la province qui, ensuite, envoient des rapports à Niquet et à d’Asfeld, directeur des fortifications 28.

Des précisions sont nécessaires aussi pour les deux dernières affaires que Basville mentionne à son successeur les biens abandonnés et les taxes de la chambre de justice. Leur point commun apparaît dans leur caractère passager, ce qui explique qu’aucune ligne n’ait été écrite à ce propos dans le texte de 1697. Pour les biens abandonnés, les causes sont diverses : décès des habitants, mauvaises conditions atmosphériques et disettes (f.27). Une tentative royale pour enrayer ce dépeuplement des campagnes – pas de taille durant cinq ans – est répercutée par l’intendant avec l’ordonnance du 16 juin qui reprend la déclaration royale du 16 janvier 1714 29. Cela permet de remarquer combien les ordres du roi sont fidèlement retransmis, même si les délais sont peu longs… L’homme du roi juge ces mesures comme « une grâce très grande » (f.28). « Il s’agit de priver le roi de recevoir la taille » (f.29). Ce privilège nécessite « une grande attention pour n’être point trompé ». Quelle méthode emploie-t-il ? Il nomme des experts « étrangers » pour vérifier l’état de la terre, comme pour les indemnités en cas d’intempéries. Puis il fait vérifier sur le compoix. Enfin il établit les adjudications de ces biens. Ces différents contrôles révèlent un intendant soucieux du bien royal, mais aussi méfiant envers ses semblables. On comprend que son avis soit sollicité, comme pour les taxes de la chambre de justice, par le garde des sceaux. Cet homme écouté explique à son successeur où en est cette affaire (f.50). De même, il lui signale pour mémoire la recherche de noblesse et la levée des droits des offices supprimés en août 1976, qui se règlent comme « dans toutes les autres provinces » (f.37).

Cette longue liste d’affaires peut être classée en plusieurs catégories : celles à surveiller de très près car un risque de révolte est possible. Ce sont, rappelons-les : les nouveaux convertis et leur fief Nîmes ; Toulouse et son parlement, ainsi que la cour des aides à Montpellier. Puis viennent dans un ordre décroissant le commerce, les finances, les travaux publics, les affaires militaires et celles éphémères enfin. Elles permettent, par leur variété, leurs différences, d’esquisser un portrait de ce fameux intendant. Il est possible de le tenter car 42 fois sont utilisés le pronom « je » ou « me ». Cette personnalisation dévoile l’homme qui travailla pendant trente-trois ans dans la province du Languedoc. D’abord il fait preuve de clairvoyance en critiquant la ferme sur les huiles : « ce droit si fatiguant pour les peuples » (f.37). Il juge la maréchaussée comme un système inefficace mais n’y peut rien car ce n’est qu’à la fin du siècle seulement qu’une réforme verra le jour 30. A propos des impositions c’est le même ton lorsqu’il trouve les diocèses trop chargés : « ce n’est qu’avec beaucoup de peine que les taillables peuvent payer leurs charges » (f.46). Or, depuis ses débuts en Languedoc, il a pu voir une aggravation de ces difficultés. Autre qualité révélée par cet intendant : la compétence ; les lignes concernant la religion montrent comment cette tâche est confiée à un homme renseigné en toutes choses il est bien informé sur l’étranger (f.9). Enfin, la méfiance de Basville est excellente pour gérer les biens du roi ; ainsi pour les biens abandonnés et les indemnités en cas d’intempéries, il envoie des experts étrangers aux régions concernées pour établir les rapports cette méfiance est utilisée aussi au service de la province les draps défectueux ne doivent pas sortir du Languedoc pour en préserver le commerce et la réputation. Cette qualité professionnelle n’est-elle-pas un trait de caractère ? Selon lui les négociants languedociens ne voient qu’un seul moyen de travailler la fraude. Ce désenchantement envers ses semblables apparaît encore plus dans cette remarque : « les nouveaux convertis aiment leur ancienne religion ; mais ils aiment encore mieux leurs biens » (f.8). Dans ces conditions comment ne pas être méfiant aussi vis à vis de son successeur ? Il ne le juge pas capable d’initiatives, il lui laisse ses consignes en détail, en homme habitué à être obéi. Cette précision présente un avantage pour les affaires complexes et non achevées. Pourtant cet intendant méticuleux, par souci d’honnêteté, revient un peu sur sa méfiance en révélant tous les secrets de son administration à son successeur dont il attend la même sévérité qui a fait ses preuves.

Ce texte nous montre aussi l’intendant à la charnière des différents pouvoirs : Basville peut obtenir du roi de casser les arrêts du parlement de Toulouse par exemple. Mais il le représente dans la province et doit envoyer rapports et avis quand on le sollicite. Les États aussi s’adressent à lui par l’intermédiaire du syndic de la province à propos des indemnités en cas d’intempéries. En un mot : « il n’est rien dont il ne s’occupe » 31. On peut admirer ce bel exemple de conscience professionnelle donné par l’intendant du Languedoc. On sent qu’il s’est attaché à cette province, objet durant trente-trois années de toutes ses préoccupations. La situation actuelle est en partie son œuvre dont il peut être fier. Il désire que rien ne vienne la troubler, pas même un changement d’intendant.

Nicolas de Lamoignon de Basville, un des plus célèbres intendants, se révèle et révèle la province du Languedoc dans son testament politique. Sa rareté, son caractère confidentiel font de ce mémoire un texte très important.

Notes

  1. Thèse de troisième cycle sous la direction de Mademoiselle Blanchard, professeur à l’université Paul Valéry de Montpellier, par Françoise Moreil.

  2. D’Aguesseau (Henri), Mémoire secret pour M. le duc de Roquelaure allant commander en Languedoc, édition de l’entente bibliophile, Montpellier, 1958.

  3. In Dictionnaire de biographie française, de Prévost et Roman d’Amat, tome 6, Paris, 1954, p. 36 et 37.

  4. Trenard (Louis), Les mémoires des intendants pour l’instruction du duc de Bourgogne, Paris, 1975, 126 p., p. 21.

  5. Plus de 80 ont été recensées en France, actuellement.

  6. Voltaire, Le siècle de Louis XIV, Paris, La Pléiade, 1957, p. 977.

  7. Wolff (Philippe), sous la direction, Histoire du Languedoc, Toulouse, 1967, p. 356.

  8. A.D.H., A 83.

  9. Saint-Simon, Mémoires, Paris, La Pléiade, t. I, p. 654.

  10. L’ordre du texte n’est pas respecté.

  11. Marion (Gaston), Dictionnaire des institutions de la France aux XVIIe et XVIIIe siècles, Paris, 1923, p. 156.

  12. A.D.H., A 87.

  13. A.D.H., A 89.

  14. De Lamoignon de Basville (Nicolas), Mémoires pour servir à l’histoire de Languedoc, Amsterdam, 1734, 334 pages, chapitre IV, p. 308. Ce chapitre est le deuxième par son nombre de pages.

  15. A.D.H., A 88.

  16. Marion (Gaston), op. cit., p. 141.

  17. De Lamoignon de Basville (Nicolas), op, cit., p. 206.

  18. Marion (Gaston), op. cit., p. 213.

  19. Marion (Gaston), op. cit., p. 440.

  20. Marion (Gaston), op. cit., p, 279.

  21. A.D.H., A 82.

  22. De Lamoignon de Basville (Nicolas), op. cit., p. 193. Une thèse de troisième cycle sur les étapes de Languedoc est actuellement préparée par Dominique Biloghi.

  23. De Lamoignon de Basville (Nicolas), op. cit., p. 91.

  24. De Lamoignon de Basville (Nicolas), op, cit., p. 142.

  25. Les mots ont été soulignés pour cet article.

  26. De Lamoignon de Basville (Nicolas), op. cit., p. 329-330.

  27. De Lamoignon de Basville (Nicolas), op. cit., p. 82.

  28. Blanchard (Anne), Les ingénieurs du « Roy » de Louis XIV à Louis XVI, Montpellier, 1979, p. 139.

  29. A.D.H., A 88.

  30. Marion (Gaston), op, cit., p. 362.

  31. Marion (Gaston), op. cit., p. 294.