Le temps des innovateurs : Ferdinand Bouisset à Montagnac
Le temps des innovateurs : Ferdinand Bouisset à Montagnac
p. 155 à 164
Le fléau phylloxérique et l’expérimentation des plants américains
Ferdinand Bouisset (1845-1936) 1 est issu d’une famille montagnacoise de distillateurs et de propriétaires viticulteurs (fig. 1). Bien qu’il ait suivi des études supérieures (droit), il préfère se donner tout entier à la viticulture. Philanthrope, il intervient dans le domaine de la charité avec la société de Secours Mutuel qu’il préside pendant près de 40 ans et se mêle à la vie de la paroisse. La défense de l’enseignement libre de Montagnac occupe également une place importante dans sa vie. Ferdinand Bouisset prend aussi de nombreuses responsabilités syndicales dont celles de président du Syndicat professionnel des propriétaires-viticulteurs de Montagnac et de membre du bureau local de la CGV. Comme son père Stanislas et son grand-père Louis, il exerce des responsabilités politiques au sein du conseil municipal de Montagnac.
Il possède un bien de village dans la commune. Ce patrimoine, d’abord constitué à l’occasion de son mariage en 1871, s’est progressivement agrandi par une donation partage en 1879 et des achats. En 1894, la superficie de la propriété est de 32 ha. C’est dans ce contexte d’expansion que le phylloxéra fait son apparition dans la région. En effet, au milieu des années 1860, on signale trois foyers : Saint-Rémy-de-Provence, Pujaut (Gard) et Floirac (Gironde). A partir du foyer du Midi, le phylloxéra envahit le Languedoc, la Provence et le Beaujolais. Le Gard voit disparaître en une dizaine d’années plus de 80 % de son vignoble. Dans l’Hérault, en 1874, la plupart des communes des arrondissements de Montpellier et de Lodève sont touchées. Le Biterrois et l’Aude seront atteints plus tardivement. Quant à la Corse, elle est contaminée en 1875. Depuis la Gironde, le fléau gagne le Sud-Ouest et la vallée de la Loire. On le constate même en Algérie en 1885 2.
Plusieurs remèdes ont été expérimentés sans être généralisés : injection de sulfure de carbone dans le sol, submersion des vignobles, plantation dans des terrains sableux et plantation d’hybrides résistants mais de faible qualité. Ils sont surtout le fait des grands propriétaires. Mais c’est le greffage des vignes françaises sur des plants américains qui a permis la reconstitution du vignoble (fig. 2). Une fois l’efficacité de la vigne américaine reconnue, sa diffusion a été rapide 3.
De 1875 à 1884, la superficie du département de l’Hérault plantée en vigne chute de 214 000 ha à 87 000 ha. Par conséquent, la valeur des terres plantées en vigne diminue. La production est réduite de trois quarts. Le phylloxéra semble avoir ébranlé la commune de Montagnac de 1876 à 1884. Il est fait mention, lors d’une séance du conseil municipal du 4 février 1877, des « ravages du phylloxéra dans la commune de Montagnac où un tiers des vignes a été arraché et l’autre tiers le sera avant la récolte ». En février 1878, le Conseil constate « l’état déplorable des vignes de la Commune qui seront presque complètement détruites cette année ».
Vers 1884, les cantons de l’ouest, et en particulier ceux de Béziers, Roujan, Capestang, Servian et Montagnac, commencent à surpasser ceux de l’est du département par le nombre de plantations en vignes américaines 4. En 1890, à Montagnac, 1200 hectares sont déjà replantés avec des cépages américains. L’année suivante, le terroir en compte 2 350 sur les 3 000 qui sont cultivables. A cette date, il ne reste plus que 140 ha plantés en vignes françaises. 70 ha sont traités au sulfure de carbone contre 140 plantés dans les sables 5. Presque tout le vignoble du département, en dehors de celui du littoral et du vignoble spécialisé de Muscat à Lunel, Frontignan et Mireval, est replanté en vignes américaines.
Pour lutter contre le fléau, le directeur du comice agricole de Béziers propose de cèder à la commune de Montagnac des plants de vigne américains de différentes qualités à prix réduit, « afin de créer des champs d’expérience pour savoir quelle nature de terrain convient le mieux à tel ou tel plant ». Le conseil vote une somme de 200 F pour acheter des plants américains et désigne six « quartiers » (tènements) pour y installer des « champs d’expérience ». Plusieurs propriétaires ont proposé leurs champs et offert de se charger gratuitement de la culture des plants 6.
Les plants ne pouvaient être utilisés tels qu’ils arrivaient d’Amérique. En effet, les vins produits étaient trop faibles (Herbemont, Jacquez) ou trop forts, avec un goût amer. Il fallait donc, pour conserver les qualités du vin, greffer des plants français sur des porte-greffes américains. A Montagnac, MM. Arnaud, Boudet, Laroze, Charrier et Bouisset vendent des plants américains au moins à partir de 1890 7. Il semble cependant que Ferdinand Bouisset en vendait déjà en 1881.
L’expérimentation des vignes américaines par Ferdinand Bouisset est liée aux Vitis Riparia et Rupestris. Leur notoriété va en grandissant à partir de 1880 grâce aux recherches d’Alexis Millardet. Celui-ci, qui s’affiche comme le « chef de file » des hybrideurs, avec Ganzin et Couderc, réalise entre 1880 et 1892, près de 800 hybridations entre espèces américaines d’une part, et vigne française et espèces américaines d’autre part. Il travaille en très étroite collaboration avec le marquis Charles de Grasset, propriétaire à Montblanc (Hérault), qui fait les semis et les cultive dans des sols envahis par le phylloxéra. Il s’intéresse très tôt à l’espèce Berlandieri dont la résistance au phylloxéra est élevée. Dès 1880, il réalise le croisement Chasselas x Berlandieri qu’il renouvellera en 1882 et qui constituera un bon porte-greffe pour les terrains calcaires de Champagne et des Charentes. En 1884, il plante chez de Grasset le futur 41 B pour tester sa résistance au phylloxéra. Trois ans plus tard, Millardet obtient le 420 A (fig. 3) d’un croisement entre Vitis Riparia et Vitis Berlandieri 8.
Millardet et de Grasset publient, en 1894, dans un des premiers numéros de la Revue de Viticulture, sous le titre « Un porte-greffe pour les terrains crayeux et marneux… », la description et la caractéristique du 41 B. Ils font état des résultats obtenus par les propriétaires de champs d’expérience, comme Thibaut dans le Gers, Verneuil en Charente, Bethmont en Charente-Inférieure et Ferdinand Bouisset dans l’Hérault. Ce dernier restera en contact avec Verneuil comme en témoigne une lettre datée de 1925 qui relate le succès des hybrides Berlandieri. Alexis Millardet écrit que « depuis quelques années, il a passé entre ses mains et celles de M. Bouisset, à l’arrachage de la pépinière de ce dernier, plusieurs milliers de racinés de 41 et que jamais rien de suspect n’a pu être constaté sur leurs racines ».
En 1890, Ferdinand Bouisset avait planté dans son jardin, au milieu d’hybrides variés qu’il pensait être très résistants à la chlorose, un raciné de 41 B, dans l’intention d’en faire une treille de raisins de table par le greffage. Or, deux ans après, tous ces hybrides, à l’exception du 41 B, ont dû être arrachés. Le 41 B s’est alors développé jusqu’à couvrir une longueur de 18 mètres 80. Il a obtenu, sur plusieurs milliers de boutures, une reprise moyenne de 75 % et, en greffes- boutures de premier choix, une réussite moyenne de 50 % pour la Folle (espèce européenne).
En 1899, dans « Un porte-greffe pour les terres calcaires, argilo-calcaires et même crayeuses… », Alexis Millardet décrit et donne ses observations sur le 420 A (Berlandieri x Riparia). Ferdinand Bouisset avait planté, en 1895, du 420 A où des petits carrés sont greffés sur Riparia-Grand Glabre et entourés de tous côtés par deux rangs de ce dernier. Quatre ans plus tard, les résultats sont concluants par rapport à la cinquantaine de porte-greffes à l’essai.
Cette collaboration de Ferdinand Bouisset avec Alexis Millardet et Charles de Grasset répond parfaitement à sa passion de bien connaître tous les nouveaux hybrides créés à cette époque et à en assurer la plus large diffusion. Il a même créé un porte-greffe, mais celui-ci n’a jamais été répandu. Dans une table de valeur de la résistance au phylloxéra, publiée en 1896 par Victor Combes 9, il est mentionné un Berlandieri-Bouisset.
Ferdinand Bouisset est membre du Comité d’organisation pour l’érection d’un monument au professeur Alexis Millardet, dont il a été le collaborateur pendant seize ans, de 1886 à 1902. Les relations professionnelles établies avec Alexis Millardet deviendront vite amicales. Elles se poursuivront avec son fils Georges, comme en témoignent plusieurs lettres datées de 1927. Il en était de même pour Charles de Grasset, autour de 1895. L’oeuvre de Millardet en faveur de la viticulture fut considérable : les progrès qu’il a fait réaliser dans le domaine pratique ont permis d’accélérer la reconstitution du vignoble français. Son prestige était immense, tant en France qu’à l’étranger, ce qui explique la présence dansle comité de membres d’honneur allemands, autrichiens, suisses, portugais, espagnols, italiens, grecs, russes et turcs.
Lors de l’inauguration du monument dans le jardin public de Bordeaux, le 5 juillet 1914, Ferdinand Bouisset prend la parole en troisième position après M. Delaunay, président du comité, et Charles Gruet, maire de Bordeaux. Désireux de mieux faire connaître le professeur et de susciter la reconnaissance de tous les viticulteurs, il retrace sa carrière et ses travaux sur la vigne américaine. Il évoque le concours du marquis de Grasset, qui n’a pas hésité à mettre à sa disposition sa fortune et ses terres, et celui du professeur Gayon qui a permis la découverte du traitement contre le mildiou. Il souligne le rôle de « leader » et la science d’Alexis Millardet et termine « en remerciant tous ceux qui ont permis de perpétuer dans l’airain la mémoire du bienfaiteur que fut Millardet » 10.
Ferdinand Bouisset contribue indirectement à la Notice sur la vie et les travaux de A. Millardet (1838-1902), publiée en 1903 par U. Gayon et C. Sauvageau, respectivement doyen et professeur de botanique à la faculté des Sciences de Bordeaux, en leur transmettant une lettre d’Alexis Millardet révélant un certain découragement devant les difficultés à mener à bien ses travaux d’hybridation. Ferdinand Bouisset avait participé également à l’hommage rendu quelques années auparavant à un autre grand maître de la viticulture, ancien professeur à l’École nationale d’Agriculture de Montpellier, Pierre Viala.
La commercialisation
Ferdinand Bouisset fait le commerce des boutures et des racinés 11. La date exacte du début de cette activité n’est pas connue avec précision, mais il est vraisemblable de la situer vers 1881. Son catalogue de 1899 présente, avec les catégories suivantes : hybrides Bouschet (dont l’Alicante-Bouschet, un des cépages les plus productifs), espèces européennes, vignes américaines, nouveaux porte-greffes et boutures de vignes originaires du Texas mais récoltées en France (on peut supposer qu’elles proviennent de la pépinière de T.V. Munson), porte-greffes hybrides de MM. Millardet et de Grasset (hybrides américo-américains simples, hybrides américo-américains complexes, hybrides franco-américains comme le 41 B) (fig. 4, 5 et 6).
Il vend les porte-greffes les plus répandus jusqu’en 1894 Riparia Gloire de Montpellier, Riparia Grand Glabre, Rupest ris Martin, Rupestris du Lot, Jacquez… et également des hybrides de Grasset : Gordifolia-Rupestris, RupestrisCinerea (nouveaux porte-greffes)… Les nouveaux hybrides franco-américains (41 B), de même que les hybrides Riparia x Rupestris (101 14) n’ont commencé à être propagés véritablement qu’à partir de 1895.
Ferdinand Bouisset place la publicité de ses productions sous la caution d’Alexis Millardet en insérant dans ses catalogues des notices du professeur bordelais sur les propriétés de la plupart des porte-greffes.
A la mort de Millardet (1902) et de Grasset, Ferdinand Bouisset s’intitule seul « détenteur direct de toutes les créations de ces éminents et regrettés viticulteurs ». Il réduit progressivement le nombre des variétés. De sept, semble-t-il, après 1902, ce nombre passe à trois en 1911. Ferdinand Bouisset écrit dans un catalogue non daté : « Le nombre, quoique restreint, suffit à reconstituer tous les terrains… ». Il s’agit alors des variétés 10114 pour les terrains à Riparia, 125 et 106 8 pour les terrains secs et argileux, 219 A, 301 A et 420 A, pour les terrains calcaires et, enfin, le 41 B pour les terrains les plus argileux et les plus calcaires. L’inspecteur général de la viticulture, Viala, le professeur Ravaz, de Montpellier, et le directeur de la station viticole de Cognac, Guillon, sont invités dans le catalogue, à témoigner de l’authenticité des produits. A partir de 1911, nous ne retrouvons plus que trois variétés : le 420 A, le 41 B, le 106 8 (Publicité du 26 octobre 1911).
La vente à l'étranger
Le vignoble français est le premier vignoble européen envahi par le phylloxéra. Les pays viticoles voisins ne décèleront la présence du parasite que quelques années plus tard. Comme cela s’est produit en France, la contamination s’est faite par des plants de vigne importés soit d’Angleterre, soit de France. Ces pays ont la chance de disposer du remède en même temps que le mal arrive chez eux et peuvent s’attaquer sans retard et sans tâtonnement à la replantation de leurs vignobles détruits. Comme le prestige des savants français (Planchon, Millardet, Foex, Viala, Ravaz … ) est immense, ils font appel à des pépiniéristes français 12.
La Suisse et le Portugal, atteints en 1871 (pour le Portugal, un premier foyer a été constaté dès 1865, mais ne fut officiellement reconnu qu’en 1871), l’Autriche et l’Espagne en 1872, l’Allemagne en 1874, l’Italie en 1879, ainsi que la Hongrie, la Grèce, la Turquie et la Russie, ont recours à Ferdinand Bouisset, qu’il s’agisse d’un organisme d’État (Portugal, Grande-Bretagne et Suisse), de régions (Navarre et Sicile), de sociétés viticoles (Espagne et Italie) et d’écoles (Allemagne). Les particuliers, ingénieurs agronomes de la péninsule ibérique (Antonio Blanc y Perera, de Murcie, ou Leopoldo Salas, de Malaga), professeur d’Université à Budapest (Docteur Istvànffi), négociants en vins fins (Cosme Palacio y Hermanos, de Bilbao)… sollicitent aussi des plants américains. Ferdinand Bouisset possède également une liste des principaux « agriculteurs » de Navarre.
Tous ces pays européens commandent surtout des boutures de Riparia, de Riparia x Rupestris, de 420 A et de 41 B. La réputation du Riparia, parfaitement adapté aux sols profonds et fertiles, est telle que ce nom est même devenu pour beaucoup de viticulteurs synonyme de porte-greffe et, souvent, désigne indistinctement n’importe quelle variété 13. Les hybrides de Millardet et de Grasset sont également recherchés. Ferdinand Bouisset est aussi en relation avec le département américain de l’Agriculture.
Des liens d’amitié se créent même entre le pépiniériste montagnacois et T.V. Munson, botaniste et pépiniériste à Denison (Texas), qui lui dédicace une photo en ces termes : « To Ferdinand Bouisset with most friendly confidence and devotion ». Il vend en France plusieurs dizaines de milliers de plants d’espèces de vignes sauvages et de variétés nouvelles obtenues par hybridation 14.
En 1900-1901, Ferdinand Bouisset expédie 17 catalogues en Italie (Établissement OEnologique de Sicile, Directeur du champ d’expérience de Modica (Sicile), Directeur de l’École Supérieure d’Agriculture de Milan, divers particuliers, de Milazzo surtout…), 11 en Espagne, 8 au Portugal, 7 en Autriche-Hongrie (Directeur de l’École royale d’Agriculture de Budapest…), 6 en Suisse (Directeur de la Station Champ de l’Air à Lausanne…), 3 en Russie (Georges Gogol, attaché aux apanages impériaux de Russie…) et 1 en Turquie.
La vente à l'étranger
Toutefois, la clientèle la plus importante est française (métropole et département d’Algérie). Il avait fallu attendre les années 1887 et 1888 pour que la reconstitution du vignoble en plants américains se généralise à la France presque entière. C’est donc à cette époque (à la suite de la mission de Viala aux États-Unis) que les importations de variétés de vignes américaines en France connaissent une nouvelle extension. Ce sont non seulement les variétés et les hybrides de V. Berlandieri qui font l’objet d’une forte demande, mais aussi beaucoup d’autres espèces. Les pépiniéristes américains, en particulier T.V. Munson, prennent une part très active à ces importations sous forme de boutures et de pépins 15. Le vignoble a un gros besoin de plants. Seuls les grands propriétaires ont des pépinières sur leurs domaines et encore ne produisent-ils pas tous les plants indispensables. La majorité des viticulteurs les achètent chez les pépiniéristes de la région languedocienne ou du Vaucluse, qui possèdent 4 500 hectares de pieds-mères. Leur production représente 88 % de la production française pour les bois et 80 % pour les racinés-greffés 16.
1163 catalogues sont envoyés entre 1900 et 1901, dont 6 en Algérie (Kléber, Sétif, Philippeville, Mascara,…). Ils sont adressés à des propriétaires de presque tous les départements, à quelques horticulteurs et pépiniéristes, aux comptoirs agricoles de Béziers et de l’Aude, ainsi qu’à des négociants. Les professeurs départementaux d’agriculture, les directeurs d’écoles d’agriculture ou de fermes-écoles, les ingénieurs agronomes et les inspecteurs d’agriculture et de viticulture, sont, par leur fonction, sollicités. Le sont également les présidents de syndicats agricoles et viticoles, ceux de sociétés et de comices agricoles. L’École nationale de Montpellier n’est pas oubliée (MM. Ferrouillat, directeur, Ravaz, professeur de viticulture…), ainsi que la Société d’Horticulture et d’Histoire naturelle. Le président du comité anti-phylloxérique d’Aix et le secrétaire de la commission départementale du phylloxéra de l’Hérault ont aussi reçu un catalogue.
C’est surtout pour la période 1913-1920 que nous possédons le détail des expéditions de plants. Elles concernent le bas Languedoc, le Tarn, le Sud-Ouest (Gironde, Gers, Dordogne), les Charentes, la Champagne (Marne), la Lorraine (Meurthe-et-Moselle), l’Allier, la Bourgogne (Côte-d’Or), la Vallée du Rhône (Saône-et-Loire, Rhône, Drôme), la Provence (Var) et l’Algérie.
Ferdinand Bouisset approvisionne d’abord les propriétaires de Montagnac et d’Aumes. D’après un renseignement oral recueilli auprès de M. Pinchard, de Montagnac, qu’aucun document ne nous permet cependant de confirmer, des boutures étaient livrées à des particuliers qui les faisaient enraciner contre rétribution. Il fournit les pépiniéristes Roque d’Orbcastel, propriétaire à Belloc par Alzonne (Aude), Rouvière, propriétaire à Vergèze (Gard), Gendre, de Quissac (Gard), Galhaud, de Saint-Émilion (Gironde), Fournier, de Castillon (Gironde) et Maclot-Botton, de Villefranche-enBeaujolais (Rhône), détenteurs entre autres, de plants américains.
La Maison Roque d’Orbcastel, qui passe régulièrement commande, produit des boutures greffables et pépinières, des racinés, des « producteurs directs d’une authenticité garantie et de premier choix ». Il vend, outre des boutures et des racinés de 41 B et de 420 A, d’autres hybrides de Rupestris et de Riparia, de l’Aramon, de l’Alicante, du Carignan, de la Clairette et du Grand-Noir. Ces cinq dernières variétés sont surtout expédiées en Gironde, chez MM. Galhaud et Fournier. En 1925, il fournit encore des pépinières comme celle que possède la Maison Richard Frères à Ners (Gard). Ces relations sont l’occasion d’ouvrir des débats sur les qualités de tel ou tel plant.
Un modernisme nécessaire
Dans le domaine viticole, Ferdinand Bouisset n’hésite pas à recourir aux moyens scientifiques les plus modernes, alors qu’il garde dans le domaine politique une attitude nettement plus conservatrice. Ce conservatisme se retrouve pourtant dans son adhésion à la Société des Agriculteurs de France, à laquelle il attachait une grande importance et dont il faisait état sur ses catalogues imprimés et son papier à lettre.
En 1920, la Société compte parmi ses membres cinq autres propriétaires montagnacois : le marquis de Barral d’Arènes, au Fesc, Pierre Charmet aîné, à Bessilles, Fernand Dessalles, Joseph Imbert à la Coulette et le comte de Rodez-Bénavent à la Conseillère. Ferdinand Bouisset fait aussi partie de la Société d’Horticulture et de Viticulture d’Épernay (1935). Cette adhésion est sans doute liée à la nature de ses relations avec la maison de champagnes Moêt & Chandon (Cf. infra) et au fait que le comte Jean-Remy Chandon-Moêt (1869-1930) ait été le président de la Société.
Les expositions sont pour Ferdinand Bouisset l’occasion de montrer les résultats de ses travaux d’hybridation. En 1887 et 1892, il participe aux Expositions internationales de Toulouse, et remporte deux médailles d’or. En mars 1892, il s’agit d’un concours de ceps de vignes organisé par la Société d’Agriculture du département de la Haute-Garonne. Il obtient également une médaille d’or à l’Exposition Universelle de Paris de 1889 (groupe VII, classe 73).
L'information viticole
Pour s’informer, Ferdinand Bouisset a la possibilité d’assister à des congrès qui, périodiquement, réunissent des savants, des expérimentateurs, des viticulteurs et un publictrès varié. Il participe, du 20 au 23 octobre 1887, au Congrès national viticole de Mâcon, organisé par le Syndicat agricole et viticole. L’existence des premiers hybrides entre Vitis Berlandieri et Vitis Vinfera y est signalée. Il reçoit une médaille de bronze pour ses échantillons d’Aspiran Bouschet 1887. Il assiste aussi au Congrès viticole de Montpellier, organisé, du 13 au 17 juin 1893, par la Société centrale d’Agriculture et, en 1894, à celui de Lyon, organisé, entre autres, par la Société régionale de Viticulture.
Outre les publications de la Société des Agriculteurs de France, Ferdinand Bouisset est abonné à la Revue de Viticulture, créée en 1894 par Viala et Ravaz, et qui publie de très intéressantes études de Millardet et Ravaz sur la résistance au phylloxéra et les nouveaux porte-greffes hybrides franco-américains. Il est également abonné, « depuis de longues années », écrit-il, en 1913, au rédacteur en chef, à la Revue Viticole. Il possède aussi dans sa bibliothèque des ouvrages et des traités sur les vignes américaines et les parasites cryptogamiques écrits par les savants Viala et Ravaz, comme Les vignes américaines. Adaptation. Culture, greffage, pépinières, édité en 1892 dans la collection « Bibliothèque du Progrès agricole et viticole », ou encore Millardet, avec des publications extraites de la Revue de Viticulture.
De Montagnac à la Champagne
La Maison Moët & Chandon
C’est du phylloxéra que naissent les relations de Ferdinand Bouisset avec la Champagne. Le comte Raoul Chandon de Briailles, propriétaire des vignobles Moët & Chandon, se rend compte qu’il ne sera pas possible de poursuivre indéfiniment la lutte et tourne immédiatement son attention et ses études sur les cépages américains susceptibles d’être employés comme porte-greffes. Pour cela, il se rend dans le Midi et visite les collections de l’École Nationale d’Agriculture de Montpellier et les vignobles reconstitués des environs.
Tout en continuant à traiter son vignoble au sulfure de carbone, il crée de nombreux champs d’essai confiés à des maîtres vignerons afin de déterminer les meilleurs porte-greffes adaptés aux sols calcaires et aux cépages garantissant les grands crus de Champagne : Pinot, Vert doré… Il prend, dès 1903, l’initiative d’introduire les hybrides de Berlandieri en Champagne. Tous ces travaux sont réalisés en relations suivies avec deux grands maîtres de la viticulture française, Pierre Viala et Prosper Gervais. Dans une lettre datée du 31 juillet 1931 et adressée au successeur de Raoul Chandon de Briailles, Ferdinand Bouisset rappelle la grande confiance de celui-ci à son égard, sa venue à Montagnac et sa propre visite à Paris et à la Maison d’Epernay, recommandé à M. Collard. Il ajoute que le comte l’appelait le « parrain du 41 B ».
En 1894, la reconstitution du vignoble est déjà très avancée dans de nombreuses régions. L’expérience acquise à la suite des expérimentations diverses et des premières replantations bénéficie à la Champagne atteinte en dernier par le phylloxéra. Sa reconstitution nécessite une grande quantité de plants greffés à produire : de 1896 à 1900, le nombre de greffes effectuées est d’environ 100 000; il est de 1 921 003 en 1901 ; de 1 328 245 en 1902; de 2 239 250 en 1903 et, jusqu’en 1905 et 1906, de plus de deux millions. Après 1908, il tombe autour de 600 000. La Maison Moët & Chandon fait donc appel à des pépiniéristes.
Ferdinand Bouisset est de bonne heure en relation avec Raoul Chandon de Briailles. Dès 1895, il fournit une grande partie des bois à greffer (41 B et 420 A). En 1910, il livre 28 000 m de 41 B sur les 155 712 m de bois utilisés lors du greffage, soit près du quart des achats. En 1913-1914, ce sont 50 000 m de 41 B et à la fin de la guerre (1918-1919), 30 000 m de 41 B et 20 000 m de 420 A. En 1920, il fournit 450 m de 420 A et 26 500 m de 41 B, ce qui représente 20 % des besoins. Des achats sont également faits auprès des pépiniéristes Richter (Montpellier), Martin, Tibbal, Werle et Taparel. Un marché est même conclu en 1912, notifiant la quantité des bois greffables à réserver et à livrer à la Maison Moët & Chandon.
En 1919, il propose de vendre ses champs de pieds-mères (17). Le 12 mai 1920, la Maison Moêt & Chandon achète 2 ha 47 a 70 ca de terrain planté. La Maison acquiert aussi 2 ha 33 a de terrain à planter. Ferdinand Bouisset s’était engagé à effectuer à ses frais tous les travaux de préparation et de plantation (labour, tracé…). La Maison prend, en 1926, trois terres appartenant au Champagne Pommery. En 1929, il ne reste plus que 3 ha de vignes américaines. A l’heure actuelle, la Maison Moët & Chandon est encore propriétaire de ces champs.
Ferdinand Bouisset continue de gérer les terrains, mais sous forme de prestation de service et d’expédition de la production. La culture et l’entretien sont assurés avec son matériel et son propre personnel. Les frais de culture lui sont remboursés régulièrement, soit en janvier, après la taille, soit en juin ou août, après les labours.
Le 19 novembre 1919, le comte Chandon-Moët écrit à Ferdinand Bouisset : « Il y a si longtemps que vous êtes le principal fournisseur de bois de greffage pour notre Maison, et les relations commerciales entretenues entre nous ont été tellement cordiales que nous serions très heureux de continuer ces relations ». En 1931, la gestion des pieds-mères est confiée à Denis Bouisset. A cette occasion, Ghislain de Maigret, l’un des gérants de la Société, exprime ses remerciements pour les services rendus et rappelle les liens tissés avec la Maison au moment du phylloxéra : ces liens « ont abouti à la précieuse collaboration que vous avez donnée à notre maison au lendemain de la guerre. Rendant nécessaire une nouvelle reconstitution du vignoble, cette dernière période nous permit d’apprécier encore davantage votre haute conscience et votre simple dévouement ». La confiance de la Maison pour le successeur de Ferdinand Bouisset, son fils Denis, reste identique.
Les vignobles Pommery
Ferdinand Bouisset est également en relation avec les vignobles Pommery. Or les documents manuscrits retrouvés ne débutent qu’en janvier 1919. De même que pour Moët & Chandon, il fournit environ 20 000 mètres de bois 41 B destinés à produire 80 à 100 000 greffes (11 janvier 1919). Il expédie à M. Sabatier, de Manduel (Gard), 50 600 boutures 41 B de 0,50 m, et 5 000 boutures 420 A pour y être plantées (janvier 1919). Il lui envoie également 70 à 80 000 m de boutures de 1 m et toutes boutures de 0,50 m pour faire des racinés (octobre 1919)… Sabatier greffe ce que Pommery ne peut faire à sa pépinière d’Ay, où seulement 300 000 greffes sont stratifiées par an, alors qu’il en faudrait le double. Il envoie à Ferdinand Bouisset les racinés dont il a besoin. Quant au débouturage, il lui est confié, ainsi qu’à M. Gonnet, de Camaret (Vaucluse), le personnel n’étant pas qualifié pour ce genre d’opération. L’ouverture de la frontière aux bois espagnols (1920) ne semble pas affecter les relations commerciales de Ferdinand Bouisset.
Comme pour Moët & Chandon, la guerre de 1914-1918, en détruisant un tiers environ du vignoble Pommery, conforte les relations commerciales entre les deux parties. C’est dans ce contexte que la Maison Pommery achète environ quatre hectares de pieds-mères 2 ha 65 a 80 ca en « plantation ancienne », et 1 ha 39 a 60 ca en « plantation nouvelle » (cette distinction entre les plantations apparaît en 1922). Il assure aussi « la parfaite authenticité des bois ». La qualité des bois est souvent mentionnée dans la correspondance. Mais, en raison à la fois de la grave crise que traverse le commerce de la Champagne et du manque de main d’oeuvre, la Société hésite à replanter (lettre du 15 janvier 1923) et décide de vendre les champs de pieds-mères.
Ainsi, la période phylloxérique a-t-elle ouvert à Ferdinand Bouisset un champ de pensées et d’échanges plus large. Il a dû avoir recours au modernisme et aux progrès de la science pour ses travaux d’hybridation et de greffage sur plants américains dont il fait le commerce. Comme la grande bourgeoisie viticole avec laquelle il rentre en relation, Ferdinand Bouisset coopère avec les universitaires de l’École nationale d’Agriculture de Montpellier et, plus particulièrement, avec Alexis Millardet, de la faculté des Sciences de Bordeaux. Cette longue collaboration répond à sa « passion de bien connaître tous les cépages ».
Notes
1. Cet article est extrait de NOUGARET Catherine, Un notable de la viticulture languedocienne : Ferdinand Bouisset à Montagnac (Hérault), 1845-1936. Mémoire de Maîtrise en Histoire contemporaine. Montpellier, Université Paul Valéry-Montpellier III, 1993. Pour cet article ont été utilisées les archives familiales, essentiellement la correspondance et les catalogues de vente. Sur la vie de F. Bouisset NOUGARET Catherine, Un notable montagnacois Ferdinand Bouisset (1845-1936). Bulletin des Amis de Montagnac, n° 33, février 1995, p. 51-67.
2. L’Économie viticole française, ouvrage collectif, Montpellier, I.N.R.A., 1987, p. 8.
3. Ibidem.
4. STEVENSON (W.Iain), La Vigne américaine, son rayonnement et importance dans la viticulture héraultaise au XIXe siècle. Économie et Société en Languedoc-Roussillon de 1789 à nos jours. Montpellier, Université Paul-Valéry, Publications du Centre d’histoire contemporaine du Languedoc méditerranéen et du Roussillon, p. 78.
5. Tableaux par arrondissement avec relevé par commune des étendues phylloxérées et traitées (ADH, 147 M 11).
6. Séance du conseil municipal de Montagnac du 21 novembre 1878 (A.C. Montagnac).
7. Annuaires départementaux, années 1890, 1892, 1895.
8. POUGET (Roger), Histoire de la lutte contre le phylloxéra de la vigne en France (1868-1895). Paris, I.N.R.A., 1990, p. 70-75. Le41 B est un hybride franco-américain, le 420 A est un hybride américo-américain.
9. Expériences pratiquées sur la culture des vignes américaines.
10. La Feuille vinicole de la Gironde, 9 juillet 1914.
11. Les plants racinés sont des boutures-pépinières plantées en mai et récoltées en novembre. Après arrachage et triage, ils sont vendus aux viticulteurs prêts à être définitivement plantés pour être greffés l’année suivante.
12. POUGET (Roger), Histoire de la lutte contre le phylloxéra…, p. 136-137.
13. Ibidem, p. 100.
14. Ibidem, p. 78.
15. Ibidem.
16. GALTIER (Gaston), Le Vignoble du Languedoc méditerranéen et du Roussillon. Montpellier, Causse, Graille et Castelnau, 1961, Ti, p. 239.
17. [APPEL MANQUANT] Les pieds-mères produisent de longs sarments appelés bois. Ils servent à fabriquer les boutures (porte-greffes). Les boutures greffables sont coupées à des longueurs définies (45 à 130 cm), puis greffées à un Vinifera sur table chez le pépiniériste. Les boutures-pépinières sont destinées à produire des plants racinés.
