« Le rugby veut-il migrer vers le nord ? » 1

Pour une géographie historique du rugby français

* Docteur en sociologie.

Le rugby pose depuis longtemps aux historiens du sport une énigme embarrassante. Contrairement aux autres grands sports collectifs, de plein air (football) ou en salle (basket, handball), sa répartition est cantonnée pour l’essentiel dans le quart sud-ouest de l’espace métropolitain. Cette particularité, qui subsiste sur la longue durée, n’a pas manqué d’intriguer, d’autant que les tentatives d’explication restent peu concluantes aux yeux mêmes souvent de leurs auteurs, qu’ils soient historiens (Bodis), géographes (Augustin, Duboscq), sociologues (Pociello) ou anthropologues (Darbon). Ces études se sont succédé dans les années 1980 et 90, à l’époque où le monde académique des sciences sociales s’est enfin décidé à faire du sport un objet d’étude légitime ; depuis lors, la curiosité est quelque peu retombée (cependant, Chovaux et Nuytens en 2005), comme si le mystère devait rester impénétrable, et participait de la mythologie de l’Ovalie. D’ailleurs, l’organisation par la France de la dernière Coupe du Monde en 2023 a donné l’occasion aux médias de multiplier les présentations ‘folkloriques’ de ce sport à nul autre pareil, en reprenant la saga du rugby occitan telle qu’elle avait été élaborée plusieurs décennies plus tôt. Pourquoi et comment expliquer cette répartition ?

Le Sud-Ouest au feu des hypothèses

Afin de s’assurer de cette spécificité rugbystique, il est bon de confronter des cartes d’implantation des pratiques sportives dans les principales disciplines de sports collectifs.

La géographie générale des sports peut se cartographier selon plusieurs variables, généralement sur une base départementale bien documentée statistiquement : nombre des licenciés (que ce soit selon des effectifs bruts ou rapportés à la population), nombre de clubs, ou plus particulièrement les clubs d’élite sensés fixer symboliquement l’attractivité collective de chaque discipline au travers de ses équipes vedettes. Mais quelle que soit la méthode retenue, à cette étape de notre recherche, il apparaît vite que la répartition des licenciés (ou des clubs indifféremment) suffit à spécifier la singularité du rugby. L’Atlas des Sports de France, de Daniel Mathieu et Jean Praicheux, paru en 1987 l’illustre parfaitement. À l’évidence, le rugby, sport d’audience nationale, est de pratique régionale. En confrontant les cartes de licenciés dans les principaux sports collectifs (football, rugby, basket, handball, volley), chacune d’elles peut bien dessiner des régions de plus forte pratique, mais aucune n’expose aussi brutalement que le rugby la concentration du jeu dans une zone privilégiée. Et ce phénomène est encore accentué si on inclut le rugby à XIII, frère cadet longtemps ennemi, mais qui a toujours ménagé des va-et-vient permanents avec son ainé. La concentration rugbystique de l’Aquitaine et du Midi toulousain est alors complétée par les treizistes du Languedoc méditerranéen (essentiellement l’Aude et les Pyrénées-Orientales) et un prolongement vers la Provence, en particulier dans le Vaucluse. La terre d’Ovalie est ainsi à peine agrandie par ce rattachement treiziste, mais encore densifiée sur ses marges orientales.

L’Atlas de Mathieu-Praicheux est antérieur à la professionnalisation du rugby français, datée de 1995. On aurait pu s’attendre à une redistribution en profondeur des places fortes rugbystiques sous l’impact de nouveaux investissements économiques. Et de fait, les milieux du rugby méridional, tout comme les spécialistes universitaires, ont craint, à l’époque, une véritable cassure entre le rugby professionnel naissant, et la masse des clubs de villages. 2 En réalité, il n’en a rien été, et les cartes produites dans l’Atlas de l’INJEP 3 publié en 2019, et s’appuyant sur les données statistiques de 2015, montrent de façon frappante la permanence de la singularité rugbystique à plus de 30 ans de distance, renforcée par le fait que la professionnalisation des clubs d’élite n’a en rien fait bouger cette géographie ni modifié en profondeur sa hiérarchie.

La géographie du rugby a donné lieu à plusieurs types d’explications : positivement en cherchant des facteurs favorables à cette implantation régionale particulière, ou négativement en essayant de montrer pourquoi le rugby ne s’est pas implanté dans le nord de la France 4. En toute logique, il faudrait également appréhender le caractère ‘régional’ du rugby à différentes échelles spatiales, et ne pas négliger les raisons avancées pour expliquer la ‘mondialisation inachevée’ du rugby international.

Sur le cas français, il est évidemment nécessaire de s’attarder sur ce faisceau de causalités diverses, et d’en mesurer l’insuffisance qui les rend peu convaincantes.

L’appétence particulière de la France du Sud-Ouest pour le rugby serait due, pour certains, à des conjonctures historiques qui avaient préparé le terrain : ainsi d’une tradition ancienne du jeu de soule, sorte de ‘folk football’ en usage dans les villages et expression de rivalités communautaires. Encore faudrait-il être en mesure de dessiner la cartographie de cette soule et de la confronter à l’espace contemporain du rugby. 5

Dans le même sens, mais concentrée sur le temps court de l’avant-guerre de 14-18, la présence de la ‘barette’, version édulcorée du rugby, dans la palette de jeux collectifs proposée par les apôtres de l’école laïque et de ses patronages dans la région bordelaise. De la barette scolaire, il est facile de glisser à la guerre des patronages, et de mettre en évidence la position de la hiérarchie catholique qui, assez rapidement, choisit le football contre le rugby pour des raisons qui tiendraient à la morale corporelle et à la nécessité de restreindre la promiscuité engendrée par certaines phases de jeu telles que la mêlée. Les conflits religieux au long de la Troisième République déteindraient sur les organisations sportives, l’USFSA républicaine et laïque qui préfère le rugby, et la fédération des patronages catholiques qui promeut le football, puis le basket-ball. Jean-Pierre Bodis note cependant que la position de la hiérarchie catholique en 1907 obéit à « des raisons étranges, en tout cas mal élucidées », en décalage avec la situation irlandaise, comme avec celle des collèges jésuites non soumis à l’autorité épiscopale 6.

Football 1984
Carte 1a Football 1984
Rugby 1984
Carte 1b Rugby 1984
Jeu à XIII 1984
Carte 1c Jeu à XIII 1984
Hand 1984
Carte 1d Hand 1984
Basket 1984
Carte 1e Basket 1984
Volley 1984
Carte 1f Volley 1984
Les clubs professionnels de football (divisions I et II) en 1987
Carte 2a Les clubs professionnels de football (divisions I et II) en 1987 (Source : Sports en France).
Les clubs de rugby de Division I - groupe A en 1986-87
Carte 2b Les clubs de rugby de Division I - groupe A en 1986-87 (Source : Sports en France).
Les clubs professionnels de football en 2022-23
Carte 2c Les clubs professionnels de football en 2022-23 (Source : Le Point, droits réservés).

Autre conjoncture favorable, la présence active d’une élite britannique en Aquitaine, tant à Bordeaux qu’à Pau ou Biarritz, amenant avec elle une pratique assidue de sports bourgeois prestigieux tels que le tennis (la Villa Primrose à Bordeaux), le golf (à Pau) ou le rugby (en Angleterre, le rugby bourgeois et amateur se distingue très fortement du football ouvrier et professionnel). Toute cette série de facteurs favorables relève de l’analyse historique. Les auteurs qui s’y réfèrent détaillent les circonstances factuelles qui ont permis l’apparition à Bordeaux de la précoce implantation du jeu de rugby à l’aube des années 1890.

Les clubs de rugby professionnels (Top 14 et Pro D2) en 2020
Carte 2d Les clubs de rugby professionnels (Top 14 et Pro D2) en 2020 (Source : Reddit, droits réservés).

Dans une seconde phase historique, il s’agit alors d’expliquer pourquoi et comment cette greffe initiale a pris et a ‘bourgeonné’ dans tout le Sud-Ouest, à Toulouse, à Tarbes, à Perpignan, dans les campagnes audoises ou gersoises… Les raisons avancées se font alors plus anthropologiques : au-delà d’événements déclencheurs tels que la présence de prosélytes britanniques ou d’instituteurs laïcs, il convient de faire appel à un substrat culturel dans le Midi qui serait en phase avec la logique propre au jeu de rugby : celui-ci, en tant que ‘mode de vie’ 7 exprimerait, mieux que d’autres supports, ‘l’âme’ collective du peuple d’Oc. Une mythologie s’élabore au fil du temps, qui justifie et essentialise cet accident historique. Ainsi que le chante Claude Nougaro dans son hymne à Toulouse, « …Ici, si tu cognes, tu gagnes – Ici, même les mémés aiment la castagne ». Mais tout aussi bien, les spécialistes mettent en avant un critère plus ‘social’ : au football une diffusion de masse due à la simplicité du jeu et de ses règles, que même les ouvriers et le petit peuple du Nord peuvent comprendre ; au rugby, la complexité et la subtilité du jeu que la jeunesse bourgeoise éduquée est seule en mesure de maîtriser ; va pour les lycéens parisiens ou bordelais, mais qu’en est-il alors du ‘rugby de village’, sauf à considérer les Occitans particulièrement intelligents… hypothèse peut-être sous-jacente chez les thuriféraires du rugby d’Oc. 8

Parmi les variables anthropologiques qui pourraient être mobilisées pour rendre compte de la symbiose entre les singularités du rugby – tout à la fois les règles du jeu, le rapport au corps et la personnalité des rugbymen – et les caractéristiques socioculturelles du Sud-Ouest occitan, il faut bien évoquer des structures de fond.

Par exemple la longue tradition radical-socialiste. 9 Le radicalisme politique de la IIIe République joue un rôle moteur dans le Sud-Ouest entre les deux guerres. Mais cette relation entre choix sportif et préférences idéologiques n’est jamais menée au-delà d’une simple hypothèse hasardeuse, à base de ‘rugby-cassoulet’ et de banquet électoraux. Si on y regarde d’un peu plus près, les constats sont ambigus. Dans la somme classique de Serge Berstein sur l’histoire du Parti Radical, parue en 1980 qui ne se préoccupe guère d’implantation géographique, on ne trouve que quelques phrases vagues : à propos de la mise en place de comités locaux qui précèdent la création du parti en 1900, l’auteur oppose Nord et Midi, en affirmant que « En revanche, dans la France du Midi, les traditions de sociabilité ont fait naître très tôt des organisations politiques durables comme les cercles du Vaucluse ou du Tarn-et-Garonne ». Les quelques cartes utilisables pour appuyer la démonstration laissent cependant apparaître des ‘zones blanches’ comme le Pays basque, ô combien terre de rugby, ou la Gironde d’avant 1914, pourtant foyer natal du rugby méridional à cette époque. 10 Ce serait d’ailleurs oublier que Bordeaux a été simultanément, dans les dix années précédant la guerre, la place forte du rugby de province, mais aussi le siège du seul patronage catholique en mesure de rompre l’hégémonie parisienne dans le championnat de football de la FGSPF. 11 J.-P Augustin, dans un article de 1982, défriche la question du passage local du rugby au football dès 1906 dans les 6 patronages catholiques bordelais, sans cependant insister sur cette vitalité nouvelle du ballon rond au cœur de l’Aquitaine. 12

Si on met en doute la pertinence explicative des arguments développés jusqu’ici, qu’il s’agisse de circonstances favorables à l’implantation initiale, ou d’une sorte de substrat anthropologique occitan en osmose avec les caractéristiques générales du jeu, quelles autres hypothèses pourraient être formulées ?

Déjà Jean Lacouture, en 1979, concluait un article par ces réflexions sur le succès télévisuel du rugby : « Mais cet élargissement du public et les victoires des équipes de Carrère (1968) et de Fouroux (1977) 13 n’ont en rien contribué à étendre la pratique du jeu. Le fait est que le jeu à quinze est plus concentré aujourd’hui qu’il n’était il y a un demi-siècle. Certes, une bonne équipe a surgi dans les brumes du Nord, à Arras. Mais cette hirondelle septentrionale ne paraît guère annoncer de printemps collectif. Voici trente ans, les équipes participant à la phase finale du championnat de France venaient de vingt-deux départements. En 1979, de douze départements seulement. La très active présence des Corréziens de Brive et des Auvergnats de Montferrand, les sursauts d’un Racing formé de joueurs aquitains 14, ne parviennent à rompre ni l’espèce d’enfermement du jeu à quinze dans le terroir qu’il s’est choisi, ni à mettre un terme à l’exclusive qui paraît frapper les pays de langue d’oïl et de droit coutumier. Serait-ce parce que les règles du rugby forment un écheveau compliqué, exigent des peuples rompus aux pratiques du droit écrit ? Les Celtes des vallées galloises, des montagnes d’Écosse, des criques irlandaises sont là pour témoigner du contraire. » 15

En évoquant une exclusive, Lacouture suggère de se tourner vers un autre type de phénomène, qui chercherait à montrer comment ‘le Nord’ se trouve handicapé dans les tentatives d’implantation du rugby pour des raisons non pas historiques ou anthropologiques, mais de type géographique. C’est en particulier la tâche à laquelle s’attellent Olivier Chovaux et Williams Nuytens 16 dans un ouvrage collectif, ou encore Loïc Ravenel dans son article consacré au ‘non-rugby’ normand.

La démarche de Ravenel est particulièrement intéressante dans son systématisme géographique, et s’effectue en deux temps. Dans un article de 2002 sur le particularisme du Sud-Ouest, il enregistre l’exception rugbystique qui échappe à la règle géographique des hiérarchies démographiques urbaines. Se fondant sur le constat que les sports collectifs professionnels se répartissent dans l’espace national selon la hiérarchie démographique des agglomérations, dans le fil du géographe du sport le britannique John Bale, plus le niveau urbain s’élève, plus nombreux et meilleurs sont les clubs 17. Concernant la région Sud-Ouest, Ravenel considère qu’elle suit le modèle général, sauf pour le rugby. L’auteur est ainsi amené à comparer l’élite amateur du rugby aux élites professionnelles des autres sports. Il voit bien que la présence du rugby d’élite (la première division) dans de toutes petites villes n’est possible que par ce statut amateur maintenu jusqu’en 1995 (donc avec des budgets très limités), ainsi que par l’inflation de cette « élite » qui selon les années pouvait compter 60 ou 80 clubs assurant la pérennité du « rugby des villages ». Toutes les conditions étaient ainsi réunies pour que le rugby puisse échapper à la règle géographique commune. Écrivant en 2002, Ravenel est bien obligé cependant de s’interroger sur les conséquences du passage au professionnalisme. Il est donc contraint de prophétiser l’extension à court terme de l’espace rugbystique pro, la dilatation du monde de l’Ovalie vers des pôles urbains extérieurs, Lille, Strasbourg ou Nantes, comme le lui suggèrent divers dirigeants de la FFR ou de la Ligue professionnelle en proie aux mêmes doutes.

Deux ans plus tard, Ravenel se confronte à l’exercice inverse. Il ne s’agit plus de comprendre comment fonctionne l’exception rugbystique du Sud-Ouest, mais pourquoi la Normandie est hermétiquement fermée à l’ovale. Il teste ainsi l’hypothèse selon laquelle « la localisation très précoce du rugby dans le Sud-Ouest a empêché le développement des clubs et de la pratique en périphérie… Car ce sont bien des propriétés intrinsèques de l’espace géographique qui engendrent une structure et sa préservation. » Le handicap majeur qui décourage les « clubs du Nord » sont la longueur des déplacements en championnat du fait de leur situation excentrée. Ces surcoûts les fragilisent et rendent hasardeux leur maintien dans l’élite. 18

Mais la conclusion reste identique : « S’il (le rugby français) veut accéder à un véritable professionnalisme, avec des clubs forts et bien structurés, il ne peut plus se permettre de fonctionner sur ses bases géographiques traditionnelles, d’où la nécessité d’engager une politique de réorganisation géographique. Elle consiste en une meilleure adéquation des grands clubs avec les hiérarchies urbaines. (…) Toutes les grandes villes du « Grand Sud » étant désormais touchées, l’expansion affichée du rugby passe nécessairement par le déploiement de l’activité vers ses périphéries… dont la Normandie fait toujours partie » 19.

En 2007 cependant, il en vient à se poser la question : « Le rugby veut-il migrer vers le nord ? » 20 en constatant que la Ligue professionnelle, forte de son succès populaire et de sa médiatisation croissante, « a abandonné ses projets d’extension géographique et se concentre plutôt sur la stabilisation du championnat et la construction de stades modernes adaptés à la discipline permettant d’atteindre dans une dizaine d’années les 13 000 spectateurs de moyenne. » Il lui faut donc convenir que « malgré le professionnalisme, le rugby a gardé un fort ancrage régional qui perpétue et renforce son image, le différenciant des autres pratiques. » (ibid.)

Quelques années plus tard, Strasbourg, Orléans, Arras ou Tours, fugaces membres de l’élite, ont été simplement remplacés temporairement par Vannes, et le monde du rugby professionnel n’a pas bougé, en trouvant à sa périphérie les investisseurs dont il a besoin pour perdurer dans son périmètre sacré.

Les acteurs et les contours « d’Ovalie »

L’article proposé ici tente de rassembler un certain nombre d’indices à l’appui d’une thèse de type sociologique mettant en scène un ‘jeu d’acteurs’ au sein des instances fédérales qui gèrent le rugby. Il ne s’agit que d’indices épars, dispersés sur plusieurs décennies, mais qui peuvent être considérés comme les linéaments d’une ‘politique institutionnelle’ obstinément poursuivie, à défaut d’être publiquement affichée. Cette piste des politiques fédérales concerne l’appareil de gestion administrative du rugby tel qu’il se manifeste à ces niveaux intermédiaires que sont les comités régionaux et certaines commissions spécialisées du niveau national. C’est un entre-deux qui est resté pratiquement ignoré jusqu’à ces dernières années. Et les publications académiques récentes se concentrent alors sur la phase actuelle du sport professionnel, sous l’influence des théories gestionnaires et organisationnelles 21. En effet, les classiques de l’histoire du rugby, ainsi qu’on le voit dans les chapitres rédigés par Alain Garrigou du Rugby démêlé, sont à peu près muets sur les politiques fédérales, en particulier sur toute la phase d’implantation antérieure à 1914. Tout se passe comme si les institutions sportives avaient pour objectif naturel et allant de soi la promotion et l’expansion maximale de leur discipline, et que les stratégies politiques ne se révèlent agissantes qu’aux niveaux inférieurs de la gestion des clubs ou des subventions municipales, puis lorsque l’État, sous la Ve République, fait du sport un enjeu national et pèse alors de tout son poids sur les Fédérations. La pulsion profonde d’une discipline sportive, serait par nature de se répandre et d’occuper le plus d’espace possible, de se diffuser auprès du nombre maximal de pratiquants, et il n’y a donc pas lieu de s’interroger sur cet ‘instinct vital’ qui fait figure de ‘donnée à priori’.

Je propose l’hypothèse inverse, quelque peu abrupte, d’une structure dirigeante qui préfère à l’expansion le repli sur un territoire limité où elle serait en position de force (et idéalement de monopole). Dans le cas du rugby, les évolutions profondes qui touchent l’organisation fédérale, avec le passage de l’USFSA multisports des premières décennies à la FFR en 1920, puis le passage au professionnalisme en 1995, ne changent rien à cette stratégie spatiale de très longue durée. Ainsi, il importe d’évaluer la dynamique du rugby dans sa période de diffusion en France, et de cerner quand et par quels mécanismes cette diffusion aurait pu être freinée puis bloquée dès avant la guerre.

Évolution spatiale du rugby

Une géographie dynamique

En partant de la carte dressée par Pociello sur la phase initiale d’implantation du rugby 22, le lecteur est conduit à entériner l’hypothèse d’un flux puissant né à Paris en 1882 qui joint Bordeaux en droite ligne dès 1885, relais essentiel d’où essaiment des ramifications secondaires vers Bayonne, Toulouse, et au-delà Perpignan. Ailleurs dans le très grand sud, quelques points d’accroche, épars, restent suspendus de façon erratique, de Dijon à Nice. Il ne reste plus à l’auteur qu’à expliquer ce tropisme méridional du rugby : la carte originelle des premiers clubs de rugby est identique à celle, contemporaine, des années 1980. (Carte 3)

Cependant, à y regarder de plus près, quelques ‘blancs’ posent question dans cette carte. L’impulsion anglaise initiale ne se manifeste pas qu’au Havre ; elle apparaît aussi à Bordeaux, ainsi qu’à La Rochelle (1898). Et plus au nord encore, à l’embouchure de la Loire : mais dans ce dernier cas, Nantes est effacé de la carte. Et cette absence est très significative, je vais y revenir.

De fait, la carte de Pociello, partant de la situation actuelle (1980) des bastions rugbystiques, se contente de retracer la courbe des naissances des clubs majeurs toujours en activité, dans une évolution purement téléologique qui néglige totalement les mouvements successifs de flux et de reflux.

La diffusion du rugby en France
Carte 3 La diffusion du rugby en France (Source : Pociello 1983, p. 50).

Pourtant, Alfred Wahl rappelle opportunément qu’en 1893, « quinze sociétés parisiennes jouent au football-rugby ». Mieux encore, il note que « des équipes se sont constituées à Laon, à Laval, à Rouen et au Mans. Même les Ardennes et le Nord, à Maubeuge, à Roubaix, ont des formations s’adonnant au football-rugby vers 1893-1894. » 23 Le constat serait semblable dans le Midi méditerranéen. Pociello pointe les créations tardives du RC Toulon (1908) et de l’AS Béziers en 1911, mais choisit d’ignorer que le rugby montpelliérain s’implante dès 1892 au lycée, puis chez les étudiants de l’USEM, ou vers 1900 à l’Olympique de Marseille 24.

Il serait donc de bonne méthode de meubler les blancs dans les trois quarts de la France durant cette période initiale du tournant du XXe siècle, ne serait-ce que pour pouvoir formuler à bon escient la question de la rétractation géographique du rugby.

Des investigations récentes, quoique parcellaires, contribuent à relativiser ce vide énigmatique. C’est ainsi que, dans une revue consacrée aux footballs, Sylvie Bossy-Guérin traite de « L’Ouest, terre de rugby oubliée », en relevant la présence de nombreux clubs avant 1914, mais confrontés à « une triple relégation historique, sportive et mémorielle. » 25 Des équipes lycéennes ont existé à La Roche-sur-Yon, Niort ou Laval, mais aussi à Rouen, Chartres ou La Rochelle. Le cas de Nantes, occulté par Pociello, est particulièrement spectaculaire, puisque la ville compte, à la veille de la guerre de 14, une douzaine de clubs pratiquant le rugby, le Stade Nantais UC engageant à lui seul 7 équipes : c’est une situation assez comparable à ce que l’on peut trouver à Bordeaux ou à Toulouse. À partir du foyer nantais, et du rôle moteur des internes lycéens essaimant dans la région, l’auteure dénombre des clubs dans tout l’Ouest, à Angers, Saint-Nazaire, Le Havre ou Le Mans, mais aussi dans de petites villes telles que Chateaubriant, Clisson, Trignac ou Pornic. Pour juger de la vitalité du rugby de l’Ouest, il faut se référer aux résultats des équipes de Nantes : les lycéens du Stade Nantais sont deux ans de suite en finale du championnat de France scolaire USFSA, qu’ils remportent en 1907 devant le lycée Carnot de Dijon 26, et les étudiants du SNUC gagnent devant le Stade Toulousain la Coupe de l’Espérance de 1917, championnat de France de substitution en temps de guerre. Obtenu à Bordeaux sur le score de 8 à 3, « ce succès atteint les anciens snucistes mobilisés qui adressent leurs félicitations au club. »

De son côté, Caroline Leroy procède à des investigations sur le rugby nordiste en s’interrogeant sur « un angle mort de l’historiographie du ballon ovale : l’analyse des mécanismes et raisons de sa diffusion partielle dans ce qui serait ses territoires du vide. » 27 Malheureusement, elle est victime du trou noir de l’USFSA dans lequel elle tombe : « Si le premier comité régional, celui du Sud-Ouest, est fondé en 1893, suivi des comités du Sud et celui du Sud-Est en 1897, il faut attendre 1950 pour voir se constituer le comité des Flandres, qui regroupe les départements de l’Aisne, des Ardennes, du Nord, du Pas-de-Calais et de la Somme. » Il existe bien évidemment un Comité du Nord (dès 1898), et un Comité de Picardie (découpé en 1902) ; la seule question qui vaille est alors : existait-il au sein de ces comités régionaux de l’USFSA des commissions (même fragiles et squelettiques) de rugby à côté des commissions de football ou de tennis, ou de longue paume ? Faute d’aller y voir, l’auteure laisse entendre que le rugby des Flandres est né dans les années 1950 grâce à quelques personnalités (telles que René Deleplace, entraîneur et théoricien du rugby, né en 1922 à Calais) et au bon vouloir de la FFR. Son raisonnement est celui-là même de Pociello : partant du présent (le rugby club d’Arras et une vingtaine de petits clubs des années 1960), leur apparition très tardive s’arrache à un désert séculaire.

Mais ce ne sont pas seulement les régions septentrionales qui souffrent du retrait progressif des clubs de rugby. La Corse a, tout autant, connu ce phénomène, que décrit en détail Didier Rey. Le Stade Ajaccien est créé en 1904, à l’initiative « de M. Jacotin fils de l’aimable directeur de l’agence de la Compagnie Française de Navigation d’Ajaccio ». D’autres équipes apparaissent, qui font présager la possibilité d’une « Coupe de Corse ». Cependant, dès les années 20 et l’éclatement de l’USFSA, Rey constate que si le football gagne son autonomie insulaire, le rugby est rattaché au Comité de la Côte d’Azur (Nice) de la FFR qui se désintéresse du sort de l’île.

Le ‘trou noir’ de l’USFSA

Quelques-unes des caractéristiques majeures de la recherche historique sur les pratiques sportives en France, outre sa naissance très tardive (comparativement aux pays anglo-saxons), tiennent au fait qu’elle est restée longtemps hors du champ d’intérêt des historiens de profession, pour être dévolue aux journalistes sportifs (la série des Fabuleuses histoires du rugby, du football, etc.), puis aux enseignants-chercheurs en Éducation physique et sportive (EPS, le S final étant soumis à l’évolution pédagogique de l’EP) 28. Dans de telles circonstances, une archéologie des sports, qui se serait donnée pour tâche d’éclairer le long processus à l’origine des sports modernes en traitant les archives et les traces diverses selon les méthodes des historiens, a été passablement escamotée au profit, soit d’une histoire largement événementielle et le plus souvent de célébration, soit d’une théorisation sociologique de la rupture entre ancien et nouveau mondes. Pierre Bourdieu a ainsi imposé aux ‘sportifs’ (et particulièrement à l’INSEP 29) une vision de leur modernité qui devait fort peu à des recherches spécifiques 30 et presque tout au simple décalque d’un outillage théorique élaboré par ailleurs, et fondé sur le concept de champ31 C’est ainsi qu’une ‘histoire du sport’ a pu s’organiser en France, et proliférer à partir des années 1990, sur les bases d’une dichotomie originelle ‘jeux traditionnels’/‘sports modernes’, davantage basée sur des idéal types construits à priori, que sur des recherches empiriques méticuleuses. Les ‘histoires du sport en France’ (Dumons, Tétart, Hubscher…) ont pu ainsi se construire en l’absence de toute investigation sur l’USFSA, principale institution omnisports entre les années 1880 et 1920, c’est-à-dire dans la période d’introduction des sports collectifs anglais. et de leur première organisation au sein d’un univers de jeux anciens hérités (en Languedoc, joutes nautiques, jeu de ballon et de tambourin, jeux de boules, jeu de mail, jeu de quilles…). Il est étrange que des thèses aient été publiées sur la fédération des patronages catholiques, ou sur les organisations sportives du mouvement ouvrier, sur plusieurs fédérations particulières telles que l’UVC pour le cyclisme, et que la principale organisation laïque, qui plus est animée par Coubertin durant plusieurs années au poste de secrétaire général, reste pratiquement inconnue. 32

L’USFSA (Union des Sociétés Françaises de Sports Athlétiques) a géré pendant une quarantaine d’années la totalité de l’activité rugbystique, et une bonne part de l’organisation du football 33. Il me paraît donc indispensable de traiter ensemble la diffusion du football-rugby et celle du football-association, avec l’hypothèse d’une fédération commune appelée à gérer leur coexistence, concurrence ou complémentarité.

Dans la palette des activités sportives offertes aux amateurs, beaucoup sont, de fait, praticables en parallèle, selon des calendriers et des modalités compatibles. Le même sportsman peut jouer au rugby l’hiver et au tennis l’été, s’entraîner à l’escrime en fin d’après-midi et à l’aviron le dimanche en matinée. Par contre, rugby et football sont potentiellement exclusifs : certes, dans les premiers temps de la pratique, les matches sont très peu nombreux, et les joueurs peuvent passer d’un jeu à l’autre au hasard des rencontres ; mais dès que s’étoffe le calendrier des compétitions de championnat et le nombre croissant de matches amicaux, qui se pratiquent d’octobre à mai sur les mêmes terrains et les mêmes jours de la semaine (le jeudi pour les scolaires, le dimanche pour les adultes), il faut choisir entre ballon ovale et ballon rond.

Dans cette confrontation entre les deux footballs, il est assez unanimement admis que les instances dirigeantes de l’USFSA ont accordé leur préférence au rugby. C’est en particulier le parti pris par Coubertin. Les motifs de ce choix tiennent pour l’essentiel à l’image sociale véhiculée en Grande-Bretagne par chacune de ces deux disciplines. Le rugby est réputé un sport de gentlemen, joué dans les public schools de l’élite sociale, contrairement au football rapidement adopté comme loisir des classes populaires. Et cette divergence se traduit par un rugby farouchement amateur pendant plus d’un siècle, tandis que le football professionnel est mis en place dans le nord de l’Angleterre dès la fin des années 1880. Il est clair que l’appartenance sociale des premiers dirigeants de l’USFSA les incline à opter pour une pratique sportive qu’ils ont eux-mêmes pratiquée dans leur jeunesse, et qui est ‘désintéressée’ et à l’abri des sordides spéculations financières. (Fig. 1) Le fait que Coubertin, en promoteur des Jeux Olympiques explicitement amateurs, soit aussi le premier secrétaire général de l’USFSA, situe parfaitement l’organisation omnisports dans le cadre d’une pratique éloignée de toute préoccupation mercantile. Le rugby français géré par l’USFSA jusqu’en 1920, était donc privilégié par rapport à un football exposé aux risques de contamination du professionnalisme britannique. De plus, et dès avant 1914, il convient de noter la dépendance géopolitique du rugby français par rapport aux nations britanniques, seules partenaires de jeu en Europe. Contrairement aux échanges internationaux du football, qui se développent rapidement avec de multiples nations européennes, de la Belgique à l’Espagne en passant par les pays d’Europe centrale, les dirigeants britanniques sont peu enclins à propager le rugby sur le continent. La crise franco-britannique des années 30 a révélé crûment la peur panique des dirigeants de la FFR devant la rupture toujours possible avec les voisins d’outre-Manche seuls partenaires réguliers, hantise qui s’est maintenue jusqu’au revirement total de la fin des années 80 et l’adoption internationale du professionnalisme à l’initiative de promoteurs anglo-saxons de l’hémisphère Sud.

Les dirigeants de l’USFSA en 1913
Fig. 1 Les dirigeants de l’USFSA en 1913.
(Source : Agence Rol. BnF/Gallica).

Alfred Wahl, en historien avisé du football, a mis en évidence ce double handicap initial du football français par rapport au rugby : décalage de quelques années de retard dans le temps de sa diffusion, et moins-value aux yeux des dirigeants Unionistes qui gèrent en parallèle les deux sports. Il écrit : « Ainsi le football avait-il, dès son introduction en France, un caractère double qui joua un rôle essentiel dans son développement. Connaissant très bien les aspects nouveaux du football britannique, devenu un football de masse, les dirigeants de l’Union des Sociétés françaises des sports athlétiques adoptèrent d’entrée une attitude négative. Ils privilégièrent le football-rugby parce que ce jeu avait conservé outre-Manche son caractère élitiste et amateur. » 34 Un manuel de football-association publié en 1904 sous une double signature, britannique et française, rappelle que « lorsque en 1888 (…) l’Union entreprit d’introduire les jeux athlétiques dans nos établissements scolaires, elle ne comprit pas l’Association dans son programme, et donna toutes ses préférences au Rugby pour deux raisons : la première venait de ce que les promoteurs de l’Union étaient pour la plupart de vieux joueurs de rugby, et qu’ils considéraient, à tort ou à raison, que cette manière de jouer le Football était plus dans le tempérament de nos jeunes générations et, secondement, elle jugeait plus sage de ne pas surcharger son programme de deux jeux de ballon en raison des difficultés qu’elle rencontrait à faire jouer les « potaches » à un jeu quelconque. » 35

D’ailleurs, la crainte de l’USFSA de voir le football introduire en France les germes d’un esprit exacerbé de compétition menant au professionnalisme n’est certainement pas totalement étrangère à la hiérarchie catholique qui, de son côté, promeut pourtant l’Association dans ses patronages. Il est donc particulièrement surprenant, en considérant la situation des deux sports en 1920 (c’est à dire à la fin de l’USFSA dans son rôle historique) de constater la généralisation nationale du football et la rétractation régionale du rugby. Il est difficile d’admettre sans plus ample examen que la concurrence entre les deux sports voisins aurait vu, en définitive, la victoire écrasante de la France catholique (du football de patronage) sur la France laïque (du rugby de village). En d’autres termes, et à plus petite échelle, il faudrait également conclure à l’impuissance de la politique unioniste, doublement incapable de promouvoir sa politique en faveur du rugby et de faire barrage à l’envahissant football.

Il faut donc tenter d’ausculter la politique menée au sein de l’USFSA pendant deux décennies, à la fois au niveau fédéral des Commissions centrales, et au niveau décentralisé des Comités régionaux, qui ont la main, dans un périmètre donné, sur les adhérents et les compétitions dans les disciplines sportives gérées par l’Union. Heureusement, depuis les investigations pionnières de Pierre Arnaud, la numérisation systématique de très nombreuses sources imprimées à l’initiative de la Bibliothèque Nationale, et mises à disposition du public sur le site Galllica, permet d’accéder aux bulletins hebdomadaires diffusés par l’USFSA auprès de ses membres, dirigeants et clubs sportifs. Entre 1897 et 1914, Tous les Sports relate l’activité administrative de l’Union, en particulier les décisions au jour le jour des commissions centrales du rugby et du football. 36

Une politique des Comités régionaux

L’USFSA est rapidement sortie des limites de l’agglomération parisienne pour s’engager dans la conquête des provinces. Elle entérine les initiatives locales qui, à partir d’un club dynamique et de dirigeants aventureux, se proposent d’organiser des embryons de compétitions sur un territoire donné. En 1894, Georges de Saint-Clair propose (mais il faudrait plutôt dire : entérine ou officialise) la création de comités régionaux, et dessine un premier découpage du territoire national. 37 La tentative courageuse (ou héroïquement désespérée) de Pierre Arnaud de construire une succession de cartes jusqu’en 1897, met surtout en évidence le brouillard épais qui interdit pratiquement toute vision claire de cette géographie sportive naissante. En l’absence des sources documentaires qui permettraient de clarifier les stratégies de l’Union en la matière, il paraît très difficile de comprendre comment s’articulent un certain type de découpage topographique abstrait divisant la totalité de l’espace métropolitain (du type : Nord, Centre-Ouest, Sud-Est…) et les constitutions successives d’entités provinciales (du genre : Normandie, Languedoc, Limousin…) qui ne cessent de s’entrechoquer, aussi bien dans leurs dénominations changeantes que dans leur multiplication continue, par ajouts ou par scissiparité. Tout se passe comme si l’Union hésitait en permanence entre un découpage de l’espace national vu d’en-haut, par décision de l’autorité centrale, et la constitution d’entités régionales surgies autour de clubs dynamiques nouvellement créés, et à leur initiative (ou du moins à leur suggestion), c’est-à-dire à partir d’en-bas. Cette confusion semble provenir, pour une large part, de la distinction, plus ou moins explicite, entre comités virtuels (régions encore dépourvues de clubs affiliés) et comités effectivement créés et reconnus par la présence de clubs adhérents.

Au total, une histoire difficilement lisible, dont témoigne l’Annuaire de l’USFSA de 1912 qui, à la suite de la publication détaillée des 32 comités régionaux (dont ceux d’Afrique du Nord), ajoute en note : « L’histoire de la formation des Comités régionaux est trop importante pour l’Union, pour qu’il ne soit pas fait cordialement appel à tous les unionistes pour rectifier et compléter comme il convient, les renseignements qui sont publiés aujourd’hui pour la première fois. » 38 C’est ainsi que le tableau qu’en tire Arnaud doit être entièrement rectifié : le comité de Côte d’Argent est peut-être né en 1893, mais sous un autre nom (Sud-Ouest) et avec un tout autre périmètre. 39

Les premiers comités régionaux se taillent des espaces plus ou moins vastes : vers le Nord et la Normandie, les premiers territoires sont assez circonscrits. Mais on entrevoit, tout aussi bien, des traces d’un immense Sud-Est qui couvre un bon quart du pays, depuis Dijon jusqu’à la Méditerranée. Il s’agit d’un mouvement d’ensemble qui, semblable à la conquête du Far-West américain, découpe dans des étendues désertiques des îlots que les clubs naissants vont peu à peu structurer et doter d’institutions propres.

Ces comités régionaux, en nombre régulièrement croissant au fil des années (33 en 1914), sont appelés à gérer des championnats dans les diverses disciplines relevant de l’Union, telles que l’athlétisme, le rugby, le football, le tennis, ou même la pelote basque ou le croquet, etc., selon les spécificités locales et la nature des clubs affiliés. Chacune de ces disciplines est censée être administrée par une commission formée de délégués des clubs. On conçoit que ces commissions sont plus ou moins vivaces et actives en fonction de l’importance de leurs effectifs. Dans un comité tel que celui du Languedoc, créé en 1906 par détachement du comité du Sud initial, des disciplines telles que l’athlétisme ou le tennis restent assez confidentielles, et les championnats régionaux sont ‘expédiés’ au printemps dans une large indifférence. 40 Par contre, les nombreux clubs de football – rugby ou association – et le public qu’ils drainent autour des terrains, provoquent une concurrence certaine et des conflits permanents pour la direction générale du comité régional. De fait, on voit bien que le Languedoc est tiraillé entre une zone à dominante footballistique dont les points d’ancrage sont situés à Sète (Cette) et à Nîmes et qui regarde volontiers vers Marseille, et une zone rugbystique (Carcassonne, Narbonne, Perpignan) tournée vers Toulouse. Dans ces conditions, la localisation du siège du comité régional à Sète, pour des raisons pratiques de communication ferroviaire, Sète étant le point de jonction du réseau du PLM et de celui du Midi, favorise le poids des élus locaux appelés à administrer au jour le jour la vie des clubs et des compétitions, et qui sont majoritairement membres de l’Olympique de Cette, club de football-association 41.

Le découpage des comités régionaux

En quoi l’évolution géographique des comités régionaux peut-elle influer sur la politique sportive unioniste ? L’examen de trois cas précis peut donner, à tout le moins, un début de réponse.

  • En 1906, le vaste Comité du Sud, dont le siège est à Toulouse, est amputé de ses départements orientaux (Aude, Pyrénées-Orientales, Hérault et Gard) qui forment le nouveau Comité du Languedoc, les Toulousains étant désormais à la tête d’un Comité des Pyrénées. Nous ignorons qui est à l’origine de cette scission, qui ne fait pas l’unanimité. Le secrétaire du comité du Sud reconnaît que son territoire était trop vaste et difficile à gérer, mais peste contre les « Parisiens » qui l’encombrent de départements sans attraits sportifs (l’Aveyron et le Cantal), et l’ont privé de l’Aude toute proche et riche en clubs de rugby. 42 Contrairement aux deux autres créations, la naissance languedocienne pourrait bien venir des clubs de football, et en particulier d’un Olympique de Cette déjà très actif, et dont les dirigeants (Georges Bayrou en tête) pourraient souhaiter se libérer pour leur développement des restrictions posées par des Toulousains avant tout rugbyphiles. À cette époque, en Languedoc, les clubs affiliés officiellement à l’Union sont encore rares, et plutôt tournés vers le ballon ovale ; les petits clubs de football des quartiers citadins s’organisent dans des compétitions locales et ne voient pas la nécessité de s’enfermer dans les contraintes administratives de l’USFSA. 43
  • En 1911, est créé un Comité de Côte Basque, par détachement du Comité de Côte d’Argent couvrant la façade atlantique et dont le siège est à Bordeaux. « Dimanche 30 avril… dans les salons du café Moderne, siège de la Section Paloise, a eu lieu une réunion préparatoire pour la formation du comité régional Landes-Béarn. Vingt-cinq sociétés et groupements scolaires étaient représentés par quarante-huit délégués, c’est dire le gros intérêt qu’attachent les clubs régionaux à la formation du nouveau comité. On commente vivement cependant l’absence des délégués de l’Aviron bayonnais. À l’unanimité, les quarante-huit délégués demandent la formation d’un comité spécial Landes-Béarn, indépendant de la Côte d’Argent, et comprenant comme délimitation le département des Basses-Pyrénées et arrondissements de Dax et St-Sever (Landes). Pressentis pour connaître le siège du nouveau comité s’il se formait, les délégués par 32 voix contre 11 et 5 abstentions, ont préféré Bayonne à Pau. » 44
  • En 1912, selon des modalités très semblables, se crée le Comité d’Armagnac-Bigorre par scission d’avec le Comité des Pyrénées de Toulouse. Ce nouveau comité regroupe les clubs des Hautes-Pyrénées et du Gers. Cependant, les circonstances sont très différentes. « En 1912, le comité des Pyrénées se scinde en deux à la suite d’une rivalité exacerbée entre le Stadoceste Tarbais et le Stade Toulousain. Le championnat de France n’accueille alors qu’un seul club par comité, choisi par celui-ci. Or, alors même que le Stadoceste Tarbais avait remporté le championnat des Pyrénées en 1910 et 1911, c’est Toulouse qui fut choisi. (En effet) le 11 février 1912, au stade Jules-Soulé, pour le match retour du championnat des Pyrénées de première série, le « Stado » et le Stade Toulousain font match nul 3 à 3, sous les quolibets et les insultes du public tarbais. Des incidents éclatent dans les tribunes et l’arbitre doit sortir du terrain sous la protection des gendarmes à cheval. Vainqueur au match aller, le Stade Toulousain récupère son titre de champion des Pyrénées et représente le comité en championnat de France (qu’il remporte d’ailleurs face au Racing Club de France). À cause des incidents de Tarbes, le Comité des Pyrénées décide de suspendre le stade Jules-Soulé pour trois ans. Le 14 mai 1912, le Conseil de l’USFSA décide dans l’urgence d’exclure du comité des Pyrénées les départements du Gers et des Hautes-Pyrénées. Le 3 juillet, et après levée des sanctions prises à l’égard du Stadoceste, le nouveau comité Armagnac et Bigorre voit le jour au cours de son assemblée constitutive sous la présidence de l’ex-Toulousain du SOET (Stade olympien des étudiants toulousains), le vétérinaire Maurice Trélut. »

Au moins dans les deux derniers cas, il semble possible d’interpréter la scission comme la solution trouvée par des clubs de rugby (l’Aviron Bayonnais et peut-être la Section Paloise d’un côté, le Stadoceste Tarbais de l’autre) pour se faciliter la voie vers le championnat de France en esquivant l’obstacle constitué par le Stade Bordelais ou le Stade Toulousain. À partir du moment où le règlement sportif ne qualifiait qu’un club par comité, la solution pour leurs dauphins consistait donc à multiplier les comités. Selon toute vraisemblance, il en fut de même dans le championnat de football avec les créations des comités de Basse-Normandie (le Stade Malherbe de Caen se libérant de la domination du Havre AC), et de Basse-Bretagne (Lorient faisant de même vis-à-vis de Rennes et surtout de Saint-Servan).

L'organisation des championnats nationaux

Faute de pouvoir détailler les modalités de la pratique sportive en espérant y trouver des clés de compréhension de la place respective du rugby et du football dans l’espace français, le recours aux sources que constituent les bulletins hebdomadaires de l’USFSA permet d’objectiver un certain nombre de différences, d’écarts significatifs, entre les compétitions organisées dans ces deux sports.

L’historiographie des sports mesure volontiers la popularité d’une discipline à l’écho que génèrent les phases finales du championnat, et tout particulièrement cet événement majeur que constitue la ‘finale’ jouée au printemps comme une apothéose de la saison sportive. Durant la période de l’USFSA, jusqu’à l’entrée en guerre à l’été 1914, les compétitions dans les deux footballs se jouaient en deux phases bien distinctes : à l’automne et en hiver, chaque Comité régional organisait son championnat, puis déléguait son vainqueur pour participer aux phases finales du championnat national. Il est donc indispensable d’aller au-delà de cet événement majeur qu’est la finale, et d’examiner les modalités précises d’organisation du championnat national, lieu le plus visible des stratégies fédérales.

Pour percevoir la réalité de ces stratégies plus ou moins souterraines, les bulletins officiels de l’Union sont en soi de peu de secours. Leur fonction est de diffuser les décisions prises officiellement en direction des comités régionaux et des clubs, non d’exposer les débats qui les ont précédées, ni même le plus souvent les arguments déployés. La presse régionale est parfois plus diserte sur les critiques provinciales à l’encontre des « Parisiens » autoritaires et isolés dans leur tour d’ivoire, sans pour autant, le plus souvent, s’attacher à présenter les visées stratégiques des comités régionaux.

La collection de Tous les Sports, quoiqu’incomplète, permet cependant de reconstituer les étapes de chaque saison sportive. Il est donc éclairant de scruter, moins les détails de l’organisation des championnats, que les différences et les écarts entre les deux sports voisins. Ces différences (jusqu’à des divergences) ne sont pas à priori attendues de la part d’une autorité centrale, que l’on pourrait supposer adepte d’une organisation sportive unifiée. Les écarts constatés entre les deux championnats devraient donc plutôt être imputés à des acteurs efficients, qu’ils soient situés au centre du système (les Commissions centrales et le Bureau du Conseil national à Paris) ou à sa périphérie (les Commissions spécialisées dans chaque comité régional), et plus certainement à des négociations entre ces instances tout au long de réunions et d’échanges de courrier entre Paris et Province. Le fonctionnement central de l’Union, tel qu’il apparaît dans les bulletins hebdomadaires, met en avant le travail permanent des commissions (du moins pour les deux principales, celles du rugby et de l’association), aux effectifs très limités (4 à 5 personnes présentes tout au plus à chaque réunion) et qui élaborent les décisions soumises au vote du Conseil, éventuellement après avis consultatif des comités régionaux. (Fig. 2)

Tous les Sports du 21 avril 1906
Fig. 2 Tous les Sports du 21 avril 1906 (Source : BnF/Gallica)

Après la phase de compétition régionale, c’est dans le second temps de la compétition interrégionale que peuvent le mieux se manifester ces écarts entre rugby et football. J’ai donc choisi d’analyser l’organisation des phases finales, puisqu’elles permettent, sur un petit nombre de matches et une courte période, d’identifier les clubs majeurs de chaque discipline dans leur répartition géographique. De plus, et peut-être surtout, l’organisation de ces phases finales donne des indices significatifs sur de possibles choix en matière de politique territoriale.

Les historiens de ces deux sports ne se sont guère étendus sur l’analyse des compétitions dans ces temps obscurs du règne de l’USFSA, à propos des championnats de France organisés par l’Union avant la guerre. Alfred Wahl lui-même effleure à peine le sujet concernant le ballon rond. Quant à Jean-Pierre Bodis, décrivant la pénétration du rugby en province, c’est tout juste s’il évoque « un championnat de deuxième série (qui) devient rapidement obèse et il faut l’organiser sur des bases géographiques. » 45 L’exploitation des sources disponibles (pour l’essentiel, la publication périodique de l’USFSA, Tous les Sports, a permis récemment à l’encyclopédie collaborative Wikipédia de mettre à disposition du public un tableau assez détaillé des modalités du championnat de rugby, année après année, tableau poursuivi méthodiquement jusqu’à aujourd’hui 46. Il n’en est malheureusement pas de même pour le championnat de football, qui en est réduit (pour le moment) à une synthèse trop rapide 47. Il convient donc pour le ballon rond, de se tourner vers un site international déjà ancien (la rsssf.org créée en 1994), constituant une base de données gigantesque 48.

Dans la gestion des deux footballs, l’Union, après une phase initiale réservant l’organisation de la compétition aux seules équipes parisiennes 49, se décide sous la pression des clubs à ouvrir le championnat ‘de France’ à la province. Le saut se fait en 1899 pour les deux disciplines. Dans les deux cas, la formule d’abord choisie consiste à opposer en finale le vainqueur du tournoi parisien au rescapé des éliminatoires provinciales. Pour le rugby, personne n’ignore l’événement considérable que constitua le premier face-à-face Paris-Province opposant en Gironde le Stade Français au club bordelais, préalablement vainqueur du FC Lyon et du SOE Toulouse : c’était la première victoire de la province sur la capitale. On sait beaucoup moins qu’en football, les Parisiens du Club Français attendaient les représentants des deux comités régionaux qui s’étaient déclarés volontaires pour participer à la nouvelle compétition, Le Havre AC (Normandie) et l’Iris Club Lillois (Nord), dans des conditions d’improvisation manifestant le peu d’empressement de l’USFSA vis-à-vis du ballon rond. Mais dès la saison suivante, Le Havre AC bat à la régulière le représentant parisien. Ainsi, dans les deux footballs, l’ouverture du championnat de France aux clubs provinciaux marque la défaillance de la Capitale.

Heureusement, la mise à disposition récente des bulletins officiels de l’USFSA apporte de précieuses précisions sur l’activité des Commissions centrales de rugby et d’association, ainsi que sur les décisions prises par le Conseil de l’Union. Les rouages de la machine USFSA deviennent apparents, sans pour autant que soient dévoilés les attendus, motifs et argumentaires des décisions prises. Nulle trace de politique ‘souterraine’ en faveur du rugby aquitain. Ce qu’il est par contre aisé de mettre en évidence, ce sont les écarts factuels, nombreux et divers, qui jalonnent les organisations respectives des championnats de rugby et de football avant 1914. Ces écarts sont le fait de décisions délibérées de la part des Commissions sportives centrales, qui ne semblent pas avoir eu de difficultés majeures à faire avaliser leurs choix en Conseil de l’Union, instance de décision ultime : tout se passe comme si l’USFSA, au-delà de règles de fonctionnement générales, laissait à chaque discipline sportive une large autonomie d’organisation – peut-être faute de moyens financiers et humains suffisants pour déployer une bureaucratie administrative plus rigide. 50 (Fig. 3)

Les bureaux de l’USFSA en 1913
Fig. 3 Les bureaux de l’USFSA en 1913 (Source : Agence Rol. BnF/Gallica).

Le championnat de football

Avant de détailler les modalités successives de la compétition nationale en rugby, le football offre un contrepoint très instructif. Malgré des données parcellaires, il permet d’entrevoir ce que peut être un championnat national équilibré dans cette phase extrêmement mouvante de progression continue du ballon rond dans les régions métropolitaines. D’abord, on sait comment les équipes parisiennes déterminent leur champion chargé de les représenter : à partir de 1892, et après quelques saisons de tâtonnement, le Comité de Paris instaure en 1897 un championnat de 1ère série avec une  poule à 6 participants, par matches allers et retours excluant toute contestation. 51

Par ailleurs, les résultats bruts collationnés par la RSSSF mettent en évidence le nombre croissant de comités régionaux qui s’inscrivent à la compétition, sans pour autant pouvoir préciser les parcours de leur représentant année après année.

Tableau 1 – Participation des Comités régionaux au championnat de France de Football USFSA

Ce tableau appelle plusieurs remarques. Il met tout d’abord en évidence à quel point la pénétration du football en France s’est faite, hors Paris, par les régions les plus proches des îles britanniques. Dès 1900, les données rassemblées par la RSSSF montrent la densité du Comité du Nord qui organise son championnat en deux zones distinctes, le ‘groupe terrien’ autour de l’agglomération Lille-Roubaix-Tourcoing, et le ‘groupe maritime’ avec Calais et Boulogne ; le champion du Comité se joue chaque année entre les vainqueurs de ces deux pôles. De façon voisine, la Normandie s’est scindée en deux comités, l’un à Rouen, l’autre à Caen : dans ce cas, il est peut-être moins question de densité des clubs que de rivalité entre villes en concurrence pour le leadership régional. Mais le fait est que cette scission a été entérinée par l’Union. Enfin, la Bretagne présente encore un autre cas : la région, qui est aujourd’hui un bastion footballistique, paraît avoir été assez lente à se mettre au football, du moins dans le cadre de l’USFSA. Son représentant en championnat de France, jusqu’à 1914, est assez continûment l’US de Saint-Servan (banlieue de Saint-Malo), club composé quasi exclusivement de Britanniques. Peut-être faudrait-il aller chercher du côté de la Fédération des Patronages catholiques, mais ici encore, ne semble émerger aucun club phare, sinon peut-être un patronage rennais.

Un deuxième constat mettra en évidence la dispersion géographique des comités participant au championnat. Une fois tenu compte d’un décalage de quelques années (jusqu’en 1903), les adhésions à la compétition se trouvent aussi bien à Bordeaux (Sud-Ouest), Marseille (Littoral) ou Nice (Côte d’Azur) qu’à Nancy (Lorraine), Reims (Champagne) ou Le Mans (Maine). Si bien qu’à la veille de la guerre, les 28 comités régionaux participeraient à la compétition de football. C’est en tout cas ce que prévoit la Commission centrale d’Association lorsqu’elle met au point son calendrier du championnat pour la saison 1913-1914. Même si les 5 comités régionaux, supposés envoyer leur représentant dans l’épreuve nationale, ont probablement fait faux bond, peut-être incapables d’organiser une compétition locale 52, le football a, pour l’essentiel, réussi son implantation dans l’ensemble du territoire métropolitain. Il faut noter d’ailleurs que la politique constante de l’Union est de laisser toute liberté à ses comités régionaux de s’inscrire ou non dans la compétition nationale.

Enfin, la caractéristique la plus essentielle de ce championnat de football (qui n’apparait pas dans le tableau 1) tient à l’organisation géographique de ses phases finales. On a souvent parlé de ‘championnat des quatre fleuves’ au sein de l’Union, découpant le territoire métropolitain en quatre grandes zones quasi géométriques axiales (Seine au Nord-Est, Loire au Nord-Ouest, Rhône au Sud-Est et Garonne au Sud-Ouest). Chacune de ces zones regroupe un certain nombre de comités régionaux, dont les représentants se rencontrent, et désignent un champion de zone appelé à jouer des demi-finales nationales. Il semble bien aussi que, malgré des tâtonnements, le principe ait été acquis d’un affrontement Nord-Sud en finale (plutôt qu’Est-Ouest, également possible, ou encore par tirages au sort entre les 4 demi-finalistes) 53. Principe consensuel ou résultat de luttes d’influences entre Comités régionaux ? Il est difficile de le savoir. En pratique, ce schéma idéal a mis du temps à s’imposer, et il est possible d’invoquer plusieurs causes ayant contribué à cette mise en œuvre délicate. L’une d’elle pourrait être la faiblesse de la zone ‘Loire’ (Nord-Ouest) qui semble avoir eu du mal à exister durablement, peut-être en raison de la présence massive du football de patronage dans les provinces de l’Ouest 54. De ce fait, il arrive que le championnat se soit réduit à ‘trois fleuves’, bouleversant ainsi la logique géographique : les comptes rendus de la Commission centrale évoquent à plusieurs reprises une entité ‘Seine-Loire’ regroupant tous les comités du Nord. Mais la difficulté principale pourrait résider dans la disproportion entre Seine et Loire, du fait de la présence dans la première zone des deux comités dominants de Paris et du Nord, qui par leur densité et leur qualité écrasent le football septentrional. Dans les derniers championnats d’avant-guerre, la reconstitution des quatre grandes zones est effective, au prix d’un aménagement géographique qui fait abandonner la référence symbolique aux quatre fleuves. Un rééquilibrage des forces, manifestement volontariste, est opéré en transférant en ‘zone Nord-Ouest’ les Comités de Paris et de Basse-Normandie (Caen), qui rejoignent ainsi la Bretagne et l’Atlantique ; la ‘zone Nord-Est’ quant à elle, s’appuie sur ses seuls bastions du Nord et de Haute-Normandie. Nous ignorons comment se sont négociés ces remaniements territoriaux.

Quelques données éparses donnent un tableau fluctuant de la compétition de football.

En 1906, parmi des résultats très partiels, le SOE Toulouse bat Marseille en ¼ de finale, puis perd contre le CA Paris en ½. L’autre ½ finale oppose Roubaix à Amiens, ce qui met en évidence la suprématie des clubs septentrionaux.

En 1907, le scénario est semblable, avec la participation de 15 comités, dont le Languedoc (représenté par Cette) et la Côte d’Azur (Draguignan). Apparemment, un championnat du Rhône s’est joué avec le Stade Helvétique de Marseille éliminant successivement Draguignan et Lyon. Un ¼ de finale est joué entre Marseille et Toulouse, et les ½ finales opposent Paris/Marseille et Le Havre/Roubaix.

En 1908, encore le même processus illustrant la supériorité ‘nordiste’. Marseille élimine les champions du Languedoc et de la Côte d’Azur, puis Toulouse en ¼, et rencontre Paris en ½, l’autre ½ opposant Roubaix au Havre. La finale oppose Roubaix au Racing Club de France.

En 1909, en ½ finale, le CA Paris élimine Tourcoing, et le SH Marseille élimine la SA Bordeaux par forfait. Ces demi-finales ont donc préparé une finale Nord/Sud, qui permet au Stade Helvétique de Marseille d’être vainqueur du championnat. Certains commentateurs (et certains dirigeants de l’Union) s’étonnent que le titre national puisse échoir à une équipe ‘étrangère’ composée exclusivement de citoyens helvétiques.

En 1910, on pourrait croire à un championnat des 4 fleuves : en ½ finales, les matches opposent le Nord (Tourcoing) à la Bretagne (St Servan), et le Littoral (Marseille) au Sud-Ouest (SBUC). Le vainqueur final est Tourcoing.

Mais dès 1911, dans les premiers tours, la Normandie (Rouen) élimine la Picardie, puis le Nord (Lille), et en ½ finales, si le Languedoc (Sud-Ouest) et le Littoral (Sud-Est) se rencontrent bien, l’autre demie oppose Normandie et Paris, deux représentants de la Seine dans un ensemble Seine-Loire, où les clubs de la Loire sont vite éliminés. La finale Stade Helvétique-RCF est jouée à Marseille.

En 1912, la Commission révise donc les 4 groupes régionaux :

  • Nord-Est : Nord, Ardennes, Lorraine, Champagne, Hte-Normandie, Picardie (6 comités) ;
  • Nord-Ouest : Paris, Basse-Normandie, Bretagne, Atlantique, Beauce-et-Maine, Touraine (6) ;
  • Sud-Ouest : Charentes, Côte d’Argent, Côte basque, Pyrénées, Languedoc, Limousin, Auvergne (7) ;
  • Sud-Est : Bourgogne, Bourbonnais, Lyonnais, Alpes, Littoral, Côte d’Azur (6). 55

Le SH Marseille est éliminé en 1/8 par St Raphael. Mais les ½ finales opposent St Raphael à Tourcoing et Paris à Cette (deux ½ finales Nord-Sud). St Raphael consacre la supériorité sudiste.

  • En 1914,
    en ½ finales, Lille/St-Servan et Cette/St-Raphael. Vainqueur final : Lille.
    Tous Les Sports du 23 mai 1913 détaille le calendrier de la compétition pour la saison suivante. Dans chaque zone, les comités réputés les plus forts sont protégés :
  • Zone nord-est (6 comités) :
    1ère phase entre Ardennes, Champagne, Lorraine et Picardie. Le vainqueur rencontre la Hte-Normandie, et le vainqueur de ce nouveau match va en finale de zone contre le Nord.
  • Zone nord-ouest (7 comités) :
    1ère phase : Beauce-Maine contre Touraine. Le vainqueur contre la Basse-Normandie. Le nouveau vainqueur contre le vainqueur de Atlantique/Basse-Bretagne. Puis le vainqueur contre la Bretagne. Enfin, ce dernier vainqueur contre Paris.
  • Zone sud-ouest (9 comités) :
    1ère phase : Armagnac-Bigorre/Côte basque et Charentes/Limousin. Le vainqueur de ce groupe rencontre le vainqueur de Périgord-Agenais/Auvergne. Le vainqueur contre le Languedoc. Enfin, le vainqueur en finale de zone contre le vainqueur de Pyrénées/Côte d’Argent.
  • Zone sud-est (6 comités) :
    1ère phase : Alpes/Lyonnais et Bourbonnais/Bourgogne. Le vainqueur contre le Littoral. Le nouveau vainqueur en finale contre la Côte d’Azur.

Au total, 28 comités dont certains sont de nouveaux venus, ou manquent d’expérience. Dans chaque zone, certains comités sont protégés : le Nord, Paris, la Côte d’Azur ne jouent que la finale de zone (en raison du palmarès de leur club représentatif ?). Dans le Sud-Ouest, les représentants des comités des Pyrénées et de la Côte d’Argent, qui n’ont joué que des demi-finales nationales, doivent se départager sur un match pour atteindre la finale de zone.

On peut penser que ce championnat 1913-1914 a proposé un modèle de compétition cohérent, qui aurait probablement duré sans la guerre. Il repose sur une base très égalitaire : tous les comités régionaux, quel que soit leur puissance, le nombre de leurs clubs, leur niveau de jeu, participent au championnat national avec leur seul champion de l’année (désigné pendant l’hiver). Mais il maintient malgré ce l’intérêt des rencontres dans chaque zone (à la fois pour les joueurs et pour le public) en évitant les oppositions disproportionnées que pourraient générer un système d’éliminations directes par tirage au sort (de style ‘coupe’).

Cette formule de championnat semble bien être le résultat de tâtonnements successifs pendant les années d’avant-guerre, et très probablement de négociations et d’arbitrages entre le petit groupe de la Commission centrale et le Conseil de l’Union, instance composée de représentants des comités régionaux. On devine bien que les principaux comités, tels que Paris et le Nord, se protègent en évitant d’être ‘piégés’ dès les premières phases ; mais pour autant, ils acceptent la confrontation avec les représentants de zones moins footballistiques et le risque d’y être mis en minorité.

La liste des champions de football de l’USFSA permet ainsi de distinguer trois périodes successives parmi les 21 vainqueurs entre 1894 et 1914. Une première phase qui ne sort pas de Paris, jusqu’en 1898, avec la domination du Standard Athlétic Club 56. Puis jusqu’en 1908, une hégémonie des clubs de Normandie et surtout du Nord supplantant rapidement les équipes parisiennes, et qui illustre à la fois l’avance prise par ces régions lors de la diffusion du football, et leur maturité due pour une bonne part à leurs contacts continus avec les maîtres anglais et les voisins belges. Enfin, une phase de rééquilibrage géographique à partir de 1909, qui permet au football sudiste de rivaliser avec les clubs du Nord. (Fig. 4)

Le Stade Raphaélois champion de France de football, le 28 avril 1912
Fig. 4 Le Stade Raphaélois champion de France de football, le 28 avril 1912
(Source : Agence Rol. BnF/Gallica).

En définitive, la Commission centrale ‘football’ de l’USFSA, après une période de flottement dans l’organisation du championnat, semble avoir obéi à une logique d’expansion territoriale équilibrée. Le principe des ‘quatre fleuves’ même s’il ne se manifeste pas de façon rigoureuse, a pour effet déterminant de ne pas laisser une supériorité régionale effective (en l’occurrence nordiste) tant par le nombre que par la qualité sportive de ses clubs, peser numériquement sur la compétition ; les grands clubs du comité du Nord ou de Normandie s’éliminent entre eux dans les phases successives (comme on le voit entre 1906 et 1908), et en ½ finale, chaque ‘fleuve’ n’a qu’un représentant, quelle que soit sa force. C’est ainsi que les équipes du Sud-Ouest, appartenant aux grands clubs omnisports, SBUC ou SOET 57, peuvent jouer des ½ finales où tout est possible. On voit assez bien qu’une telle organisation de la compétition, qui ‘pénalise’ les plus gros comités régionaux, et donne un ‘coup de pouce’ aux présumés plus faibles, n’est possible qu’avec l’acceptation au moins tacite des clubs, ou la capacité d’une commission centrale d’imposer sa politique.

Avec l’exemple du football, il est plus facile d’évaluer l’organisation de la compétition de rugby et en particulier de ses effets sur les équilibres interrégionaux.

Tableau 2 – Les champions de France de football USFSA

Le championnat de rugby

Tableau 3
Comités régionaux participant au championnat de France de rugby

Le tableau suivant liste, année après année, les comités qui s’engagent dans la compétition nationale. Cela ne signifie pas nécessairement l’absence de pratique du rugby dans les comités absents, mais plus sûrement une fragilité des clubs et leur difficulté à organiser une compétition régionale préalable.

La période initiale du championnat, jusqu’en 1906, montre un grand parallélisme dans la progression géographique des deux sports. À cette date, le rugby affiche sa présence dans 13 comités régionaux, contre 12 pour le football. Comme il a déjà été dit, la différence porte surtout sur les parcours de la diffusion : alors que le football s’implante d’abord dans les régions au nord de Paris, le rugby s’enracine dans le sud-ouest aquitain.

La liste des champions de France de rugby peut, elle aussi, se diviser en trois phases. Les deux premières suivent une évolution parallèle à celle connue par le football. Dans un premier temps, jusqu’en 1898, les clubs parisiens se disputent le titre, avec une prééminence du Stade Français. Dans la deuxième phase s’amorce le duel Paris-Province, Tourcoing champion du Nord de football étant remplacé par Bordeaux champion du Sud-Ouest de rugby. C’est à partir de 1909 que l’évolution du rugby diverge complètement de celle du football-association : loin d’assister à un équilibrage national, les six dernières saisons qui précèdent la guerre voient le triomphe du Sud, avec Lyon, champion du Sud-Est, mais surtout avec une diversification des points d’ancrage dans le Sud-Ouest (Toulouse, Bayonne, Perpignan). Et sur les six dernières finales, trois se jouent entre équipes méridionales.

Tableau 4 – Champions (et finalistes) du championnat de rugby

Charles Brennus en 1906, président de la Commission de rugby de l’USFSA
Fig. 5 Charles Brennus en 1906, président de la Commission de rugby de l’USFSA
(Source : Département d’Eure-et-Loir).

Le phénomène majeur qui va générer une forte dissymétrie dans l’organisation des deux footballs intervient au printemps 1906, lorsque la Commission centrale de rugby décide d’instaurer pour la saison 1906-1907 une hiérarchie entre comités régionaux : 8 d’entre eux sont classés en 1ère Série, les autres en 2ème Série, et chaque série joue son propre championnat national. Il faut bien considérer que jusqu’alors, chaque comité régional, en fonction des circonstances, du nombre de clubs inscrits, pouvait s’il le désirait distribuer les clubs en niveaux hiérarchiques (Paris l’avait fait très tôt, en distinguant deux ou même trois séries ayant chacune leur compétition régionale). Le seul point qui importait aux instances centrales de l’Union, était que chaque Comité régional soit en mesure de lui désigner une équipe appelée à le représenter dans le championnat national, quel que fût son mode de désignation, ou son niveau sportif relatif. (Fig. 5)

En 1906, les instances du rugby réduisent donc le championnat de France (de 1ère Série) à 8 Comités seulement, chaque zone-fleuve étant représentée par deux comités : il s’agit là de la première mesure destinée objectivement à débarrasser les grands clubs de rugby (et les comités les plus densément fournis) du poids mort des rencontres sans intérêt sportif parce que trop disproportionnées jouées dans les tours préliminaires du championnat. La philosophie implicite de la compétition de rugby est dès lors l’exacte opposée de celle du football. Il ne s’agit plus de favoriser les petits comités, au nom d’une égalité formelle, pour les inciter à persévérer et leur donner le temps de se perfectionner en se mesurant régulièrement à plus forts qu’eux, mais au contraire de faciliter la promotion des seuls clubs d’élite qui ne pourront que s’améliorer encore dans leurs confrontations répétées avec leurs pairs. Politique élitiste donc, que peut justifier par exemple l’ambition de se rapprocher des maîtres anglo-saxons (Britanniques et Néo-Zélandais), ou plus prosaïquement, désir de remplir les stades (et grossir les recettes) en proposant au public une majorité de matches à enjeu et de qualité : un Bordeaux-Toulouse est plus attirant qu’une rencontre contre Le Mans ou Dijon.

Mais il ne s’agit ici que de supputations sur la politique de l’Union : les numéros de Tous les Sports de 1906 sont muets sur les attendus de cette décision. Mais elle est soutenue à diverses reprises dans la presse sportive, qui se plaint de devoir commenter des matches sans intérêt car trop inégaux. C’est en particulier le cas de Paul Champ, publiciste à L’Auto, principal quotidien sportif de l’époque, et dirigeant influent de l’USFSA.

Dans sa réunion du 2 mai 1906 58, la commission de football-rugby, composée de MM. Brennus (Pdt) représentant la Guyenne-Gascogne, H. Amand, Cyril Rutherford, W. Allen et Enderlin (tous membres de clubs parisiens), « établit un projet de calendrier des matches Interrégionaux de France (première et deuxième série) qui sera adressé à tous les Comités Régionaux pratiquant le Rugby. Les Comités Régionaux sont invités à étudier sans retard ce projet et à adresser leurs observations avant le 15 mai, dernier délai, le calendrier définitif devant être établi le 17 mai. Le calendrier de chaque Comité Régional devra être établi dans les quinze jours qui suivront la publication du calendrier définitif des matches du Championnat de France… » La décision de créer un championnat à 8 comités est donc prise dans la hâte et les régions n’ont guère le temps d’y réfléchir sérieusement. De fait, la commission n’aurait reçu que trois réponses (de Paris, Bordeaux et Toulouse). Le secrétaire général Corre du Comité des Pyrénées critique le nouveau calendrier (pour des raisons non explicitées) et réclame le retour au système antérieur. Mais la Commission Brennus, estimant que le projet ne favorise nullement la région de Paris, récuse les accusations et décide de présenter son projet au Conseil de l’Union pour validation. 59 Finalement, ce dernier se saisit de la question du calendrier dans sa séance du 18 juin, Brennus y défend le calendrier contre des objections émanant de quatre comités (Lyonnais, Guyenne, Pyrénées et Centre-Ouest, et affirme que la commission « s’est livrée à une étude très approfondie de la question ». Le secrétaire général du Conseil mentionne un courrier de Frantz Reichel 60 qui « propose un nouveau mode de groupement des divers Comités Régionaux ». La décision définitive est donc renvoyée au prochain Conseil. La Commission Brennus décide de maintenir son projet « qui lui semble donner le mieux satisfaction aux intéressés. » 61

En définitive, la création de Comités à deux niveaux ne semble pas susciter de critiques virulentes de la part des comités renvoyés en 2ème Série. Il est par contre remarquable que les oppositions se manifestent depuis Bordeaux (dont Brennus est un représentant au Conseil) et Toulouse (représenté par Reichel) dont le secrétaire général saisit l’occasion de soupçonner les ‘Parisiens’ de favoritisme. Toute cette effervescence du printemps 1906 semble davantage causée par des rancœurs provinciales à l’égard de Paris que par une claire conscience des intérêts sportifs des uns et des autres…

La réaction en Languedoc (comité tout nouvellement créé par détachement de Toulouse) est assez significative à cet égard. La création du Comité n’a en rien renforcé le rugby du Sud-Ouest, du moins à court terme, puisque le nouveau-né a été d’office classé en 2ème Série. Les clubs languedociens sont encore en deçà des principaux clubs du moment. Qu’il s’agisse de Montpellier, de Perpignan ou de Narbonne, leurs équipes rivalisent difficilement avec celles de Toulouse ou Bordeaux. Les quelques rencontres qui les opposent à cette époque donnent des résultats révélateurs. Et probablement ces clubs audois ou catalans n’ont-ils pas considéré leur classement comme injuste. Seule l’USEM montpelliéraine, qui dispose peut-être encore d’un léger avantage sur l’AS Perpignanaise, peut prétendre rivaliser avec ses homologues bordelais et toulousains 62, mais ses meilleurs joueurs, tels que Fabregat ou Cuillé ne vont pas tarder à migrer vers Toulouse. C’est cette position de l’USEM qui va probablement amener son capitaine Fabregat à protester fortement contre le ‘déclassement’ de son club (il en est alors à la fois le capitaine et le président) par plusieurs courriers successifs à l’automne 1906, en période de préparation de la nouvelle saison. Mais cette réaction est bien tardive, et largement hors délai, au regard de la courte période de réclamations ouverte par les autorités de l’Union. Il n’y aurait rien d’étonnant à ce que la démarche individuelle de Fabregat soit la conséquence de l’inertie du Comité du Languedoc, resté silencieux devant l’initiative de la Commission centrale de rugby et la décision du Conseil. Et peut-être faut-il y voir une satisfaction tacite du bureau du Comité, animé par des Cettois tels Georges Bayrou et Koester-Bencker (tous deux membres du Conseil de l’Union), surtout préoccupés de la promotion du football-association.

Parmi les faits saillants, au long des saisons sportives :

  • En 1906 : Trois Comités se déclarent forfaits (Bretagne, Champagne et Basse-Normandie), et donc 13 participants sont répartis entre les zones-fleuves : Sud-Ouest, Sud, Centre-Sud (pour la Garonne), Sud-Est, Littoral, Alpes, Centre-Nord (Nevers), Est (Dijon) et Lorraine (Nancy) (pour le Rhône), Paris, Atlantique, Centre-Ouest et Haute-Normandie) (pour la Seine et Loire).
  • En 1907 : institution de comités de 1ère et de 2ème Séries. Seuls les 8 comités de 1ère Série participent au Championnat de France.
  • En 1909 : abandon des 4 fleuves. Dès les ¼ de finale, Bordeaux et Toulouse, au lieu de se rencontrer, jouent contre des représentants de comités du nord (Cognac pour la Charente, et Le Havre pour la Normandie), et ne se rencontreront qu’en finale.
  • En 1912 : 16 comités obtiennent d’être classés en 1ère série : Périgord-Agenais, Charentes, Languedoc, Limousin, Pyrénées, Bourgogne, Alpes, Littoral, Lyonnais, Beauce-Maine, Atlantique, Touraine, Côte d’Argent, Picardie, Paris, Haute-Normandie.

L’organisation des confrontations devient très complexe, au vu de la programmation du calendrier. Les premiers matchs obéissent pour l’essentiel à la logique des grandes zones :

  1.    Limousin/Languedoc,
  2.    Picardie/Hte-Normandie,
  3.    Côte d’Argent/Touraine,
  4.    Beauce-Maine/Atlantique,
  5.    Lyonnais/Littoral,
  6.    Alpes/Bourgogne,
  7.    Pyrénées/gagnant I.

Puis l’ordre des matchs interzones devient plus flou, et laisse prévoir des demi-finales ‘favorisant’ Paris et Lyon jouant à domicile.

  1.    Charentes/Périgord-Agenais,
  2.    gagnant II/Paris,
  3.    gagnant IV/gagnant III,
  4.    gagnant VI/gagnant V,
  5.    gagnant VIII/gagnant VII.

Demi-finales :

  1.    gagnant IX/gagnant X à Paris,
  2.    gagnant XI/gagnant XII à Lyon.

En 1913 : 18 comités, dont de nouveaux comités du sud-ouest directement intégrés en 1ère série (Côte basque et Armagnac-Bigorre).

L’ordre des rencontres est ainsi programmé :

  1.    Bourgogne/Alpes,
  2.    Hte Normandie/Beauce-Maine,
  3.    gagnant I /Lyonnais,
  4.    Littoral/Languedoc,
  5.    gagnant II/Picardie,
  6.    gagnant IV/gagnant III,
  7.    Atlantique/Touraine,   (VII bis.)  Côte basque/nouveau comité du Sud (Armagnac-Bigorre),
  8.    Périgord-Agenais/Charentes,
  1.    Pyrénées/Limousin,
  2.    gagnant V/gagnant VI à Lyon,
  3.    Paris/gagnant VII,
  4.    gagnant VIII/gagnant VII bis,
  5.    Côte d’Argent/gagnant IX.

Demi-finales :

  1.    gagnant X/gagnant XI,
  2.    gagnant XIII/gagnant XII.

Les comités ‘historiques’ de Paris et de la Côte d’Argent entrent directement en ¼ de finale.

Le match Dôle-Perpignan en finale du championnat de 2ème Série, le 23 avril 1911 à Colombes
Fig. 6 Le match Dôle-Perpignan en finale du championnat de 2ème Série, le 23 avril 1911 à Colombes. (Source : Agence Rol. BnF/Gallica).
  • En 1914, la préparation du calendrier donne lieu à des échanges de correspondance qui, pour n’être en rien exceptionnels, illustrent significativement les différences de traitement ressenties par les clubs ou comités ‘périphériques’. 63 Beaucoup de réclamations naissent autour du choix des lieux des rencontres, censés avantager l’équipe receveuse qui peut bénéficier du soutien de son public. Ainsi la Commission centrale doit-elle arbitrer à propos de la requête de Compiègne devant aller jouer son tour éliminatoire à Bordeaux, « le champion de la Côte d’Argent ne s’étant pas déplacé pour ses matches de 1913 » : le club picard est finalement débouté ; la Commission maintient aussi sèchement le match Côte basque/Charentes au pays basque, contre le vœu du comité de Charentes. Dans les deux cas, les visiteurs, Compiègne et La Rochelle, sont sévèrement battus par leurs hôtes 64 De son côté, le Comité de Beauce et Maine proteste contre son déclassement de 1ère en 2ème série. La Commission centrale accepte la réclamation, et programme un match de pré qualification au premier tour du championnat entre son champion et celui de Bourgogne, Chalon, à Paris. Le vainqueur sera qualifié pour jouer le 1er tour éliminatoire contre le champion de Paris.

Tour éliminatoire :

SBUC bat RC Compiègne, à Bordeaux ....................... (23-0)
Stado Tarbais bat CA Périgueux, à Périgueux ........... (3-0)
FC Grenoble bat FC Lyon à Lyon ................................. (10-3)
Racing CF bat RC Chalon à Chalon sur Saône ........... (forfait)
Aviron Bayonnais bat Stade Rochelais à Bayonne ..... (25-0)
Stade Toulousain bat SA Limoges à Limoges ............ (14-0)
AS Perpignan bat RC Toulon à Perpignan ................... (25-0)
Havre AC bat S Nantes UC ............................................ (13-3)

Plusieurs innovations cette année-là. Tout d’abord, après le tour éliminatoire, les phases finales se jouent en deux poules de 4 clubs : A. Perpignan, Toulouse, Bayonne et Le Havre ; B. Tarbes, SBUC, Racing CF et Grenoble. 65 Les deux représentants du nord et celui du sud-est ont du mal à résister aux cinq clubs du sud-ouest qui finissent d’installer leur suprématie.

Par ailleurs, les Comités de 1ère série dont les champions ont été battus dans ce tour éliminatoire vont rencontrer (à domicile) les représentants de 8 comités de 2ème série : Champagne, Bretagne, Nord, Côte d’Azur, Bourbonnais, Auvergne, Beauce-et-Maine, Touraine. Il s’agit de matches de classement inter-comités, dont les vainqueurs seront qualifiés pour le prochain championnat de 1ère série. Très bizarrement, il est décidé que tous les comités participant à ces barrages peuvent se faire représenter aussi bien par leur champion, que par un autre club, ou une sélection régionale. Sur les 8 matchs, 3 sont gagnés par forfait, et seule la Touraine déjoue la hiérarchie affichée, et monte en 1ère série, en battant la Bourgogne à Paris. 66

C’est semble-t-il la première fois que la commission de rugby met en place ce système de classement hiérarchique par lequel le dernier d’une division supérieure défend sa place en recevant le premier de la division inférieure.

De l'USFSA aux Fédérations autonomes

Avec la disparition de l’USFSA en 1920, chaque discipline sportive acquiert son autonomie et fonde sa propre fédération. Rugby et football s’organisent à leur convenance, et choisissent des voies très différentes.

Du côté du football, la création de la FFFA 67 dès le début de 1919, permet de regrouper une grande majorité des pratiquants quels que soient leurs fédérations d’origine (la FGSPF perd des centaines d’équipes de patronages qui migrent vers la nouvelle fédération… 68). Cette rupture rapide avec l’Union conduit à des choix d’organisation inverses de ceux suivis avant-guerre. En réponse au centralisme tatillon critiqué jusque-là, la nouvelle fédération prône l’autonomie des régions et leur lâche la bride pour s’organiser comme elles l’entendent. Alfred Wahl voit dans ce libéralisme une simplification des missions de la direction nationale, en citant un article de 1919 : « On veut faire à la FFFA de la grande décentralisation, et l’on a raison. Il n’y a que de cette façon que les susceptibilités pourront disparaître et que les mécontents auront loisir de s’en prendre à eux-mêmes et non aux autres si cela allait mal chez eux. » 69

Les Ligues régionales dessinées dans les toutes premières années de la FFFA vont donc administrer le football de l’élite comme celui des villages, laissant à la seule Coupe de France le soin d’organiser les matchs interrégionaux les plus prestigieux, et sur laquelle se construit lentement une hiérarchie des équipes dominantes. L’abandon du championnat de France de football pendant plus de dix ans (jusqu’à l’instauration d’une compétition professionnelle en 1932) au profit de la Coupe introduit dans le football français, à en croire Paul Dietschy, « le principe méritocratique, une petite équipe pouvant parvenir à passer quelques tours, voire à figurer en finale.(…) La Coupe de France offrait donc un espace où s’exprimait cet idéal méritocratique, s’idéalisant dans la revanche des ‘petits’ contre les ‘gros’ » 70

Toujours est-il que la FFFA divise le territoire métropolitain en 17 puis 16 Ligues régionales, dont les contours peuvent s’éloigner plus ou moins nettement des comités de l’USFSA. (Alsace, Auvergne, Franche-Comté – Bourgogne, Centre, Centre-Ouest, Corse, Lorraine, Lyonnais, Midi, Nord, Nord-Est, Normandie, Ouest, Paris – Île de France, Picardie (rattachée au Nord dès 1922), Sud-Est, Sud-Ouest). Ainsi la Ligue du Sud-Est, dont le siège est à Marseille, comprend les Districts du Languedoc, de Provence, et de Côte d’Azur qui gèrent les championnats des divisions inférieures. Mais l’élite restreinte de la Division d’Honneur se recrute sur l’ensemble du territoire de la Ligue, de Perpignan à Nice.

Sans championnat national, les Histoires du football se concentrent pour toute cette période sur un va-et-vient entre matches internationaux et acmé des finales de Coupe dans un grand stade parisien. 71 La pratique du football se développe donc à bas bruit, chaque ligue régionale s’efforçant de densifier son maillage de clubs en organisant un réseau serré de compétitions de proximité (championnats et coupes) au niveau des districts départementaux.

1920 : le dernier championnat de rugby de l’USFSA

Contrairement au football, le rugby d’après-guerre semble avoir eu plus de mal à couper le cordon ombilical. En tout cas, les dirigeants du rugby (les présidents des grands clubs, leurs représentants dans les instances administratives de l’Union), prirent le temps de mettre sur pieds un championnat de rugby dans la saison 1919-1920.

La dernière décision significative de l’Union fut de favoriser ses principaux Comités en leur permettant d’engager un second club dans la compétition élargie à 21 comités. La phase finale du championnat, qui avait réuni 16 clubs en 1914, en accueillit désormais 30. Après avoir limité le nombre des comités de 1ère série, l’Union choisit donc de privilégier son élite de clubs en s’engageant dans un élargissement de celle-ci au détriment de ses comités ‘périphériques’.

Les Comités bénéficiant d’un deuxième représentant sont donc les six du Sud-Ouest au sens strict (Armagnac-Bigorre, Côte Basque, Côte d’Argent, Languedoc, Périgord-Agenais et Pyrénées), auxquels s’adjoignent deux comités du Sud-Est (Lyonnais et Alpes) et Paris. La présence de la Charente, représentée par les deux clubs de Cognac et de Rochefort, est plus surprenante. Plus que leur valeur rugbystique, peut-être faut-il y voir le signe d’une hésitation sur les marches septentrionales de l’Ovalie en cours de constitution, due à leur proximité spatiale avec le foyer bordelais.

Tableau 5 – Clubs qualifiés en championnat de 1ère Série 1920

Dans l’organisation du championnat, plusieurs phases éliminatoires se succèdent. Dans un premier temps, six rencontres organisées géographiquement permettent de se débarrasser des plus faibles : c’est ainsi que Chalon élimine Belfort, Nantes fait de même avec Le Mans, Le Havre avec Caen. Les rencontres opposant les 24 clubs du second tour permettent de mettre en évidence la suprématie écrasante du Sud-Ouest : à côté des deux clubs parisiens (RCF et Olympique) et du FC Lyon, les neuf autres vainqueurs sont tous situés entre Aquitaine et Languedoc : Bayonne, Bègles, Béziers, Bordeaux, Dax, Perpignan, Tarbes, et les deux toulousains du Stade et du TOEC. Après une ultime phase de deux poules de trois, la finale opposera, dans la banlieue de Bordeaux, le Racing parisien au Stadoceste Tarbais, comme une réminiscence de la finale de 1899 entre SBUC et Stade Français, et avec encore la victoire du provincial.

Ainsi lorsque l’USFSA transmet les commandes à la FFR, le périmètre de l’Ovalie est déjà définitivement en place.

La FFR, quant à elle, se coule dans la géographie des Comités régionaux d’avant-guerre, et compte 29 comités métropolitains (+ 4 pour l’Afrique du Nord). Elle développe un championnat national d’élite, mouvant dans son organisation, mais structurellement caractérisé par une première division pléthorique qu’avait déjà laissé entrevoir le championnat de 1919. De la même façon que Tous les Sports permettait de suivre la politique de l’USFSA, le nouvel hebdomadaire Rugby est l’organe officiel de la FFR, également disponible sur le site Gallica de la BNF. 72

Pour mettre en évidence la continuité politique entre USFSA et FFR en matière d’organisation des compétitions, un survol de la situation en 1924 permettra de rester dans les limites d’un article. Les données utilisées sont extraites de l’Annuaire 1925 publié par la FFR à l’orée de la saison sportive 1924-1925. Elles pointent la participation de chaque Comité dans les deux divisions de 1ère Série Excellence et Honneur. (Fig. 7)

La Commission des Calendriers de la FFR est chargée chaque année de proposer les modalités des divers championnats que doit entériner le Conseil de la fédération.

Dans l’exposé qui est fait de ces modalités, l’Annuaire détaille longuement les mesures adoptées pour les clubs de 1ère Série, répartis entre les deux divisions d’Excellence (30 participants) et d’Honneur (41 clubs), et traite beaucoup plus rapidement les autres compétitions nationales, très nombreuses puisque adressées aux équipes ‘réserves’ des grands clubs comme aux petites clubs de Séries inférieures (de la 2ème à la 5ème).

La gestion des 71 clubs répartis entre Excellence et Honneur (soit 7 % des clubs civils) est particulièrement intéressante par sa philosophie affichée de protéger le sommet de l’élite.

L’Annuaire 1925 de la FFR
Fig. 7 L’Annuaire 1925 de la FFR (coll. privée).

Comme au temps de l’USFSA, le championnat de 1ère Série débute par des compétitions régionales qui concernent les seuls comités pourvus de clubs classés. Mais contrairement aux championnats d’avant-guerre dont les concurrents devaient leur place à leur seule performance de la saison en cours, la FFR établit à l’avance la liste des 30 équipes d’élite, puisque elle résulte de leur parcours de l’année précédente : « Les Comités régionaux qui possèdent plusieurs clubs ayant disputé, au cours de la saison 1923-1924, les poules de cinq, ou ayant triomphé de leurs adversaires au cours des matches de classement, doivent créer une division d’Excellence et une division d’Honneur. La division d’Excellence doit comprendre nominativement les clubs ci-dessous désignés. » 73 Le petit comité de Côte Basque est le mieux représenté, avec 6 clubs (12 % de ses effectifs) devant le Languedoc et les Pyrénées, qui, à eux trois, représentent la moitié de la division d’Excellence.

La hiérarchie des clubs, au sommet, n’est donc pas remise en question chaque année en fonction des résultats sportifs du moment, mais repose sur une sorte de mérite hérité par capitalisation des résultats passés ; du fait de cette légitimité, les clubs d’Excellence sont ‘protégés’ contre la concurrence possible de clubs d’Honneur, ainsi que le montre nettement une clause touchant aux montées et descentes entre les deux divisions de 1ère Série. Elle est ainsi libellée :

Tableau 6 Effectifs des clubs civils de la FFR en 1924
(augmentés des associations scolaires et régimentaires)

« Les Comités régionaux doivent créer une épreuve de régularisation qui puisse permettre l’accès à la division d’Excellence aux clubs classés en division d’Honneur. Le système employé doit être celui d’un barrage ascendant limité à deux clubs. Ces matches de classement se disputeront sur le terrain du club de la division d’Excellence. Dans cette formule de « Barrage ascendant », il y a deux cas à envisager :

  1. Premier de l’Honneur contre dernier de l’Excellence : dans le cas de victoire du dernier d’Excellence, ce seul match est suffisant,
  2. Dans le cas de défaite du dernier d’Excellence, le premier d’Honneur joue ensuite contre l’avant-dernier d’Excellence et le deuxième d’Honneur contre le dernier d’Excellence (le dernier match doit décider de la place du premier de la division d’Honneur) ».

Et pour que la volonté de protéger les clubs historiques soit bien claire, le Règlement du championnat ajoute que, dans ces matches de classement, « dans le cas de match nul après prolongations, la situation reste acquise aux clubs de la division d’Excellence. » 74

Cependant, cette gymnastique imposée aux clubs d’Honneur ambitionnant d’atteindre l’Excellence ne constitue qu’un cas particulier, et en définitive secondaire, de la politique menée par la FFR en matière de gestion de son élite. La division d’Excellence apparaît alors organisée de façon beaucoup plus opaque, et les textes censés la régir (Règlements généraux, Règlement du championnat de France) sont à peu près muets sur sa constitution.

Une lecture méticuleuse des articles les plus significatifs laisse sans réponses toute une série de questions concernant le degré de liberté des comités régionaux dans l’organisation de leurs compétitions. Examinons les principales.

Les textes de la Fédération posent pour principe que les comités « organisent leur championnat à leur guise », et cette désinvolture vaut depuis la 5ème Série jusqu’à la division d’Honneur incluse. La FFR laisserait donc les comités libres de définir le nombre d’équipes par niveau de compétition, de même que les modalités de passage d’une série à l’autre. En particulier, les championnats régionaux d’Honneur peuvent inclure des effectifs variables, qui devraient être indépendants de la désignation d’une ou deux équipes pour la participation au championnat de France.

Les clubs d’Honneur sont définis comme les clubs de 1ère Série à l’exception des 30 clubs nommément désignés pour la Division d’Excellence. Une première incertitude porte donc sur les effectifs de 1ère Série dans chaque comité : comment en décide-t-on ? Dans un second temps, la FFR se réserve le droit de déterminer, pour chaque comité, le nombre d’équipes d’Honneur qualifiées pour le championnat de France, soit directement pour la première phase, soit en passant par un match éliminatoire préalable. Ainsi, à titre d’exemple, le comité de Côte Basque, dont les 6 premiers clubs de 1ère Série sont d’ores et déjà engagés en Excellence, voit le 7ème participer au championnat de France d’Honneur. Du côté du Languedoc, outre les 5 clubs d’Excellence (US Perpignan, RC Narbonne, AS Béziers, AS Carcassonne et FC Lézignan), les deux suivants classés 6ème et 7ème de 1ère Série devront disputer un tour éliminatoire avant d’accéder au championnat d’Honneur. L’incertitude porte donc sur les raisons de l’arithmétique que s’impose la fédération pour déterminer son championnat d’Honneur : le nombre total de participants (41 en 1924-25) contraint à organiser des tours éliminatoires à fin d’atteindre l’effectif de 30, et de se mouler sur la compétition d’Excellence. Mais c’est la fédération elle-même qui choisit ce nombre de 41 : au nom de quels impératifs ?

Il en va tout différemment pour la division d’Excellence, dont la seule règle au niveau régional est de ne pas compter plus de 6 participants (soit 5 matches). Cette contrainte peut paraître étonnante, adressée aux comités régionaux, puisque c’est la Fédération qui semble bien avoir décidé aussi bien du nombre total des équipes que de leur répartition par comité, et même de leur identité. Tout au plus peut-on remarquer au passage que ce nombre de 6 clubs est celui atteint, d’ores et déjà, par le Comité de Côte Basque.

Une autre singularité de l’Excellence est que sa gestion échappe totalement aux comités régionaux, et que ceux-ci, en particulier ne peuvent décider de son effectif : les procédures examinées plus haut sont mises en œuvre à effectif stable : tout au plus le dernier d’Excellence est remplacé par le premier d’Honneur (et lorsque un championnat régional d’Excellence ne comprend qu’un club, il est considéré à la fois comme premier et dernier, et à ce dernier titre, joue le barrage contre le champion d’Honneur). La question est donc de comprendre comment le Comité de Côte Basque a été pourvu d’une 1ère Série Excellence de 6 clubs, à effectif constant.

Des investigations détaillées doivent permettre probablement d’orienter la réponse, soit vers des modifications substantielles dans le règlement des compétitions lors des années antérieures, soit vers le choix originel de bâtir une division d’Excellence de toutes pièces à partir de clubs éminents ayant émergé dans les compétitions des années précédentes (mais des clubs tels que Soustons, Lourdes, Avignon ou St-Girons étaient-ils dans ce cas au début des années 1920 ?). Ou faut-il bien plutôt considérer l’activité ‘politique’ d’un Conseil de la FFR tout puissant 75 qui est le porte-voix des Comités du Sud-Ouest sur-représentés ? 76

Pour répondre à ces questions, il faut se plonger dans une analyse rétrospective des décisions principielles adoptées par la FFR dès sa première année d’existence. Tous les Sports de l’USFSA a été remplacé, début 1921 par un nouvel organe hebdomadaire qui tient lieu de Journal Officiel. Sobrement intitulé Rugby, et composé à la fois de reportages sportifs et d’une partie administrative, il permet de suivre en détail l’organisation du championnat national. 77

Sa lecture permet de répondre à la question du nombre de clubs d’Excellence dans chaque comité régional. En mars 1921, une modification de l’article 71 des Règlements Généraux : avait édicté que « les comités régionaux ont toute latitude pour classer leurs sociétés en série jusqu’à 4 clubs en 1ère série. » Mais l’article 118 de l’édition de 1925 pose que « pour la première série, le nombre de matches de championnat régional ne pourra, pour un club, être supérieur à 5 », ce qui correspond à un maximum de 6 clubs. Il faut donc supposer entre 1921 et 1924, une modification par le Conseil de cette règle qui permet à la Côte basque de classer 6 clubs en 1ère série.

L’organisation des championnats de France

Rugby évoque plusieurs plans proposés par divers responsables de la jeune fédération. En particulier, un projet général d’organisation du championnat est soumis dès le début 1921, signé du Dr Méo (ou Méau) président du FC Lourdes, qui « nous semble posséder les qualités d’intérêt, de régularité et de sportivité absolument indispensables à une épreuve de ce genre, car il élimine autant que possible de la compétition, les non valeurs qui peuvent l’encombrer, tout en permettant, au contraire, à tous les clubs sérieux de disputer leur chance. » 78 A la différence de l’USFSA qui masquait ses velléités élitistes, la FFR affiche brutalement son intention de se débarrasser des ‘non valeurs’ encombrantes au profit des seuls ‘clubs sérieux’.

Comment procéder ?

« Nous ne changeons rien à la géographie sportive de 1920. Nous groupons seulement, autour de huit grands centres principaux, les comités régionaux voisins, et formons huit régions qui sont les suivantes… ». Et de lister le centre Paris (entouré de 6 comités, de la Basse-Normandie au Nord, et de la Lorraine à la Picardie), ou le centre Lyonnais (avec la Bourgogne, la Franche-Comté, le Centre, le Limousin), ou encore le centre Atlantique (et ses 5 acolytes de la Bretagne au Berry). Mais aussi le centre Côte d’Argent à peine encombré des Charentes, et surtout le centre Côte Basque (tout seul… soit deux départements).

Dans chacune de ces 8 régions sont choisis 12 clubs représentatifs 79, à l’exception de la Côte Basque qui n’en aura que 7 ou 8 « la qualité suppléant à la quantité ». Sont ainsi réunis 90 à 92 équipes de 1ère Série au départ du championnat de France. Cette proposition venue de Lourdes suscite dès le numéro suivant de Rugby, plusieurs contre-projets qui s’affrontent. Le journaliste toulousain Gaston Bénac prône un redécoupage complet des régions : « Il est évident qu’une refonte de la carte de France devient nécessaire du fait de l’éclosion de nombreux clubs dans certaines régions. Le Languedoc et les Pyrénées par exemple, qui vont compter chacun environ 70 clubs, étouffent dans un cadre trop étroit. Il est temps de couper ces régions en plusieurs tronçons pour donner aux petits clubs de plus grandes possibilités de se frayer un chemin, pour permettre aux bons seconds bien supérieurs à des champions d’autres régions, de jouer enfin leur rôle (…). Si on ne veut décourager les excellents clubs barrés par meilleurs qu’eux dans leur région, tels que Biarritz, Pau, Le Boucau, Narbonne… il faut ôter de leur chemin cette barrière infranchissable qu’est le grand club… » Pour cela, deux solutions : soit créer une élite hors-série de 16 clubs, soit morceler les régions. Et de fait, plusieurs projets hésitent entre ces deux voies.

Match de sélection Nord contre Sud, à Nantes le 1er décembre 1912
Fig. 8 Match de sélection Nord contre Sud, à Nantes le 1er décembre 1912
(Source : Agence Rol. BnF/Gallica).

Une Commission extraordinaire présidée par le Pyrénéen Charpentier finit par recueillir l’unanimité du Conseil autour d’une formule de championnat 1921-22 à 64 clubs de 1ère Série, avec pour objectif déclaré : « étendre la formule du championnat de France afin de faire de la diffusion sportive et d’arriver à classer les meilleurs clubs dans les poules finales ». 80 Ce double objectif ne peut espérer être atteint que par l’inflation du nombre de participants : l’effort de ‘diffusion’ requiert un minimum de présence des régions septentrionales (leur champion) et tous les ‘meilleurs clubs’ méridionaux doivent être présents : 6 pour la Côte Basque, 5 pour la Côte d’Argent, le Périgord-Agenais, les Pyrénées, le Languedoc (et Paris).

Dans le détail, on voit se déployer la complexité qui sera désormais la marque de fabrique de la compétition de rugby. 16 clubs sont exemptés de 1er tour éliminatoire (2 pour chacun des 6 comités du Sud-Ouest, + 2 pour Paris, et 1 pour les Alpes et l’Atlantique). 48 clubs donc pour le 1er tour éliminatoire : entre 4 et 1 club par comité (tous les comités ont un club en 1ère série, par principe). Les 24 qualifiés pour le 2ème tour sont rejoints par les 16 exempts. Ces 40 clubs disputent donc 20 matches ; mais les 20 battus de ce deuxième tour bénéficient d’une seconde chance en jouant entre eux un match de repêchage. Au troisième tour, les 20 vainqueurs du tour précédent et les 10 repêchés sont répartis en 10 poules de 3, dont les vainqueurs se rencontreront en 2 poules de 5 de demi-finales. Les 2 vainqueurs joueront la finale.

Ce championnat 1921-1922 a pour caractéristiques essentielles d’avoir permis à des champions de comités périphériques, tels que l’AS Strasbourg, le VS Nantes, l’US Troyes ou l’Olympique Lillois, de mesurer la distance qui les séparait des clubs méridionaux et, peut-être, pour parodier Gaston Bénac, ‘de ne pas se décourager devant meilleur qu’eux’ ; mais l’essentiel des confrontations tendent à assurer au mieux la présence en poules demi-finales des 10 meilleurs clubs du championnat, sans risques de surprises. Au printemps 2022, les rescapés se nomment Aviron Bayonnais, US Perpignan, FC Lourdes, US Dax et FC Grenoble (poule A), Stade Toulousain, Biarritz Ol., RC France, AS Béziers et AS Carcassonne (poule B), soit 8 clubs du Sud-Ouest. Cette année-là, le vainqueur final sera le Stade Toulousain battant l’Aviron Bayonnais par 6-0 devant 20 000 spectateurs au stade du Bouscat, près de Bordeaux. 81

Dès l’année suivante, et faute de disposer de la collection de Rugby, il n’est guère possible de disséquer les modalités du championnat 1922-23. Toujours est-il que la compétition nationale ne compte plus que 40 clubs (au lieu de 64). La politique de ‘diffusion’ est donc très vite abandonnée, et plusieurs petits comités ne sont pas invités (l’Alsace, la Beauce-et-Maine, la Lorraine, le Nord…) tandis que 9 seulement figurent avec leur seul champion : l’Atlantique, la Bourgogne, le Centre, les Charentes, la Haute-Normandie, le Limousin, le Lyonnais, la Picardie et la Touraine. Ce qui laisse suffisamment de place pour accueillir 31 représentants de 8 comités privilégiés, parmi lesquels Paris résiste avec 3 clubs. Mais le bloc des 6 comités du Sud-Ouest totalise 23 représentants, dont 6 pour la Côte Basque et 5 pour le Languedoc. Le parcours du championnat a encore été modifié et des éliminatoires doivent permettre de passer à 30 clubs. Il se peut que les 20 clubs appelés à jouer leur avenir dès ce premier tout aient été tirés au sort : c’est en tout cas l’occasion pour l’US Perpignan de se faire peur contre Avignon en concédant un match nul l’obligeant à rejouer. Les 30 rescapés sont ventilés en 6 poules de 5, dont les vainqueurs jouent des demi-finales en 2 poules de 3 : Stade Toulousain, Biarritz Olympique et AS Carcassonne (poule A), Aviron Bayonnais, RC France et Stadoceste Tarbais (poule B). La finale est la même qu’en 1922, mais jouée au stade de Colombes.

Il est évident que l’analyse des modalités de chaque championnat annuel donne de précieuses indications sur la politique fédérale, et mériterait à elle seule un travail de longue haleine qui éclairerait l’intuition de Jean Lacouture sur l’enfermement géographique de la pratique du rugby.

Conclusion / Ouverture

En se donnant pour objectif de tester l’hypothèse d’une politique délibérée, de la part des responsables du rugby national, de confinement de la pratique de leur sport dans une grande région sud-ouest, cet article ne traite qu’une faible partie des divers aspects à prendre en compte dans ce processus de longue durée. Il ne pouvait en être autrement, au regard de la multiplicité des dimensions que prend un objet aussi faussement simple que ‘la pratique d’un sport’ – à plus forte raison si cet objet inclut également sa ‘non-pratique’ comme nous avons tenté de le montrer dans notre partie introductive en évoquant le reflux du rugby très tôt dans son histoire.

Sur ce point important de la périodisation choisie, la limitation aux quelques trois premières décennies de l’implantation du rugby en France (env. 1890 – env. 1920), outre qu’elle obéit aux contraintes évidentes de la production d’un article académique, m’a paru suffisante pour mettre en évidence les traits majeurs d’une ‘politique fédérale’ continue. La poursuite des investigations sur la longue durée, jusqu’à la situation la plus actuelle, ne ferait, à mon sens, que confirmer ce trend séculaire. Quelques-unes des ‘innovations’ apparues dans le rugby français depuis la dernière guerre, peuvent s’analyser dans cette perspective.

Des filles au VII

Rugby féminin, comme rugby à VII, sont des pratiques sportives marginales qui rompent avec la conception princeps, seule légitime, du rugby tel que défendu par la Fédération. Celle-ci s’en est donc désintéressée tant qu’elle n’a pas été contrainte par l’intervention de l’État-sportif.

L’apparition du rugby féminin est un bon analyseur de la politique fédérale contemporaine. Les historiens datent de 1965 ses premières manifestations notables. 82 On pourrait l’évaluer au prisme d’une nouvelle discipline cherchant à exister par elle-même (du fait de l’opposition farouche de la FFR qui ne veut pas en entendre parler), et s’implantant au gré des opportunités locales – de même que le rugby en 1890. Ses premiers points de fixation se trouvent à Bourg-en-Bresse (Ain) et à Tournus (Saône et Loire), à l’extrême marge de l’Ovalie, et sa structuration s’opère au sein d’organismes indépendants : d’abord l’Association Française de Rugby féminin (AFRF), puis la Fédération Française de Rugby féminin (FFRF) jusqu’en 1989, date à laquelle la FFR doit l’intégrer dans ses effectifs.

En utilisant l’indicateur déjà choisi pour analyser la géopolitique des fédérations, c’est-à-dire les résultats des championnats de France, la géographie du rugby féminin manifeste une certaine autonomie par rapport à celle du rugby masculin. Ses premières compétitions voient la prééminence d’une large région lyonnaise, avec les premiers titres remportés par des équipes de Villeurbanne et de Bourg en Bresse. Puis le centre de gravité se déplace vers le Sud-Ouest, réservoir humain évident 83, mais avec cette singularité d’équipes de villages distinctes des places fortes masculines, telles que Saint-Orens ou Herm, et par la suite, La Teste, Toulouges ou Romagnat 84.

Surtout, la carte du rugby féminin montre son originalité avec des titres acquis par les clubs de Caen, à trois reprises, ou de Lille, et la présence de Rennes par deux fois en finale : il ne semble pas y avoir d’incompatibilité culturelle entre le rugby et la Normandie, la Bretagne ou le Nord, dès lors que la politique sportive d’État intervient dans le jeu fédéral, et lorsque sont en cause des possibilités de reconnaissance internationale (Tournoi des 6 Nations, Championnat du Monde) et la nécessité de dégager un réservoir de joueuses de haut niveau.

Le même type d’analyse pourrait d’ailleurs être mené à propos du rugby à VII, dans l’indifférence complète de la FFR, jusqu’à sa promotion comme sport olympique en 2009. 85 Le premier tournoi international date pourtant de 1976 en Écosse, et des pays comme la Nouvelle-Zélande, l’Afrique du Sud ou l’Australie s’y sont fortement investis. Mais pas la France, qui aurait pu (ou qui pourrait toujours) en faire une pratique de propagande dans les régions pauvres en licenciés. Les clubs ont besoin de moins de joueurs, et l’organisation particulière des tournois doit pouvoir restreindre les frais de déplacement. L’apathie de la FFR en la matière s’explique en grande partie, comme pour le rugby féminin, par sa séculaire fixation sur la seule forme légitime de jeu, qu’elle domine et qui a fait son succès dans son territoire d’élection.

Les pistes sont nombreuses qui permettraient d’inventorier les mécanismes ayant conduit à une relégation du rugby dans le grand Sud-Ouest, et à son désintérêt pour une couverture nationale de la pratique.

Mon propos a donc été, bien plus étroitement, de pointer un certain nombre d’indices ‘objectifs’ touchant à l’organisation des compétitions, telle que codifiée par des textes de circonstance élaborés et votés tout au long des saisons sportives, émanant des autorités responsables, c’est-à-dire de membres élus, parfaitement identifiables et situables dans l’organisation fédérale, et qu’il est donc légitimement possible d’analyser comme le produit de stratégies d’acteurs.

Invoquer des stratégies d’acteurs permet d’évacuer, au moins dans un premier temps, des ‘causes’ ou des ‘raisons’ d’ordre socioculturel, plus ou moins vagues et difficilement cernables, qui ont souvent servi à rendre compte de la singularité rugbystique. Il n’est pas très difficile de disqualifier tout un ensemble d’oppositions massives du type rugby rural/football urbain, ou communautaire/sociétal, ou paysans du Sud/ouvriers du Nord, et autres catégories anthropologiques… qui ne résistent pas à la moindre analyse statistique. Mettre les acteurs au premier plan permet en particulier de comparer systématiquement des ‘jeux d’acteurs’ à l’œuvre en parallèle au rugby et dans le football, à l’occasion des compétitions. Le comparatisme en histoire du sport est peu usité, et tout se passe généralement comme si les spécialistes d’une discipline se comportaient comme des supporters peu enclins à des rapprochements dangereux. En France, les historiens du XV détestent le XIII (et réciproquement), et épousent les guerres de leur discipline sans la moindre distance méthodologique. Quant au football, il sert le plus souvent de repoussoir, comme on peut le voir chez Pociello 86.

Il est pourtant particulièrement instructif de constater comment deux disciplines voisines, et gérées par la même fédération omnisports, l’USFSA, choisissent presque systématiquement des modalités de compétition très différentes, et parfois opposées. Tout aussi éclairants sont les choix respectifs des deux Fédérations indépendantes dès 1920, l’une refusant le principe même d’un championnat national, quand l’autre entreprend de bâtir une élite étroitement concentrée. On voit bien alors combien sont insuffisantes les modernes analyses gestionnaires des organisations sportives, lorsqu’elles ne se donnent pas l’épaisseur historique qui permettrait seule d’évaluer les capacités d’autonomie et de décision d’une institution sportive antérieurement à sa mise sous tutelle par l’État.

Il n’est guère contestable de faire des formes de la compétition sportive mises en place au rugby le produit de ‘stratégies d’acteurs’, jusque dans leurs hésitations et leurs tâtonnements, dès lors que l’on se donne la peine de les mettre à jour et de les analyser en les comparant aux décisions parallèlement prises au football. Pour autant, le système de décisions, tel qu’objectivé dans des règlements de championnats annuellement mis à jour et modifiés, ne saurait suffire, ni à exprimer les ‘intentions’ ou les ‘objectifs’ de ses auteurs (le petit groupe d’élus associatifs mandatés par les clubs et les comités régionaux), ni encore moins à évaluer les conséquences ou les effets de ces décisions sur l’état de la discipline en termes de diffusion sociale et géographique. Lorsque je crédite la Commission centrale d’Association de l’USFSA de sembler « avoir obéi à une logique d’expansion territoriale équilibrée », cette évaluation est, en toute rigueur, assez hasardeuse, et tient plutôt au constat ultérieur d’une diffusion généralisée du football. Il est certainement trop optimiste de doter les ‘acteurs’ d’un haut degré de lucidité à propos des situations vécues, et de préscience aigüe de l’avenir. De la même façon, le choix objectif de sur-représenter certains comités de rugby ne peut guère se réduire à une simple décision réglementaire, aussi politique soit-elle, qui négligerait la présence, toute aussi objective, d’une relative densité préalable de clubs dans ces comités – qui resterait à expliquer.

Ce qui signifie que l’analyse factuelle des formes d’organisation de la compétition, telle que proposée ici, et qui constitue le pivot de l’argumentation, devrait impérativement s’accompagner en amont comme en aval, de bien d’autres investigations diversifiées et minutieuses.

Comment s’est constituée une élite rugbystique ? La question est probablement liée à une autre question : comment ont été abandonnées les marges septentrionales du rugby ? Ainsi que l’affiche la FFR, les comités sans grands clubs s’organisent « à leur guise », c »est à dire sans soutien aucun.

Les acteurs du rugby, entre micro-histoire et sociologie pragmatique

L’hypothèse de type sociologique défendue ici, parce qu’elle prend naissance et consistance dès avant 1914, ne peut guère s’étayer que par la multiplication d’indices, souvent minuscules, dispersés au sein d’archives diverses à la fois trop rares et trop nombreuses. Ces indices concernent le domaine hétérogène et flou des pratiques sportives : tout aussi bien le déroulement d’un match de rugby et les incidents qui l’émaillent, que les modalités d’organisation de cette rencontre, ou encore les échanges d’information à son propos entre instances de gestion (le club, le comité régional, la fédération et ses différents rouages), la presse qui l’annonce ou en rend compte (ou pas…), le public qui se transforme en supporter (ou pas…). Il est clair que ces pratiques sportives mobilisent de nombreuses catégories d’acteurs, dans des circonstances diverses, et sont d’autant plus foisonnantes et hétéroclites qu’elles sont saisies au plus près. Micro-histoire donc, plutôt que sociologie ou même ethnographie, du fait du disparate des sources.

Quelles sources ? Pour mémoire, les correspondances entre acteurs du monde sportif, qui seraient essentielles dans la reconstitution des intentions ayant présidé aux décisions. Sauf miracle, les archives sportives, privées ou publiques ont depuis longtemps fait le ménage sur leurs rayons. Peut-être l’administration de l’USFSA a-t-elle sauvé quelques dossiers, éparpillés dans les fédérations héritières… Restent donc deux sources essentielles : le bulletin hebdomadaire de l’Union, en particulier la collection de Tous les Sports qui couvre la période qui nous intéresse, puis celui de la FFR, Rugby, à partir de 1921, et désormais tous deux disponibles sur le site Gallica de la BNF  87, – et d’autre part, la masse pléthorique de la presse tant nationale que locale, tant générale que sportive, elle aussi mise à disposition sur Gallica et autres sites publics. D’expérience personnelle, la presse locale traite avant 1914 l’information sportive de façon aléatoire et souvent sans ‘rubriquage’ explicite. Autant dire que l’exploitation systématique d’un tel volume d’informations excède considérablement les limites d’un simple article. 88

C’est cependant dans cette masse de publications que se manifeste toute une brassée de comportements et d’attitudes propres à cette époque d’avant-guerre, et qui permettent d’interroger leur écart significatif vis-à-vis de notre modernité contemporaine. Deux exemples majeurs :

  • le statut des équipes sportives. Le plus souvent, les tentatives de reconstitution historique de statistiques sportives se fondent sur les déclarations en Préfecture des associations Loi de 1901, ou pire encore sur les affiliations à quelque organisation fédérale, USFSA ou autre. Les comparaisons entre les dénombrements administratifs ainsi reconstitués et les équipes sportives dont l’activité est attestée dans la presse locale, montrent à l’évidence un écart numérique considérable. Lorsqu’on cherche à évaluer le processus de ‘popularisation’ d’une discipline sportive (rugby ou football), sur quoi se base-t-on ? Question subsidiaire : dans la comparaison entre rugby et football, et en prenant le Languedoc méditerranéen comme terrain d’expérimentation 89, il semblerait que le football se prête à une pratique ‘sauvage’ ou non-encadrée du jeu, plus visiblement que le rugby (sport où la proportion d’équipes non déclarées officiellement semble plus faible, mais ce serait un objectif de recherche 90). Pourtant, les dénombrements opérés sur Toulouse à partir de 1907 par Pech et Thomas montrent une effervescence des équipes de quartier très voisine de celle constatée à Montpellier avec les équipes de football. 91 La question est distincte de celle soulevée par Pociello, affirmant que le rugby aurait besoin d’un gazon en bon état, contrairement aux terrains vagues dont se satisfont les ‘manchots’. 92 Dans le même genre d’investigations, le football d’avant 1914 connait, hors institutions fédérales, l’auto-organisation de ‘championnats indépendants’, que ce soit au niveau local (Montpellier), cantonal (Mèze) ou départemental (Gard), à l’initiative de telle ou telle équipe entreprenante, gérés de façon là aussi assez sauvage, et aussi violemment engagés que dans une compétition officielle. Seul le dépouillement minutieux et systématique de la presse locale peut permettre une évaluation réaliste de la pratique sportive populaire dans les sports d’équipe. Encore tout au long des années 1920, de nombreux clubs affiliés à la FFF n’engageaient en compétition que leur équipe première, les autres équipes ne jouant que des matches ‘amicaux’ négociés dans une bourse aux matches ouverte en permanence dans la presse locale ; à noter qu’il était fréquent de lire que « les matches amicaux sont bien souvent plus intéressants que les matches de championnat ».

Tout ceci met en évidence une fragilité constitutive des clubs de l’époque : les pratiques ‘sauvages’ marquent une zone mal délimitée que les équipes sportives parcourent aussi bien durant leur phase de constitution, préalablement à une possible officialisation, que dans d’éventuels accidents de parcours, liés aux variations d’effectifs de joueurs, à la disponibilité d’un terrain même vague, etc. Quand il ne s’agit pas de contraintes extérieures : la lecture de Tous les Sports signale la fréquence de décisions disciplinaires rigides, le plus souvent dues à des retards de cotisations, qui frappent des clubs de suspension ou d’exclusion, ou d’inscriptions hors délai dans une compétition, qui laissent une équipe à l’abandon par suite d’un forfait. C’est très certainement dans ce genre de détails infimes que peut s’enregistrer l’existence vacillante d’une équipe de rugby, ou la disparition silencieuse d’un club oublié. Le processus historique de rétractation du rugby, qui ne peut être nié au regard de son expansion initiale, ni minoré dans ses causes et ses effets, est un phénomène à bas bruit et peu visible, qui suppose de plonger dans les zones grises de l’histoire culturelle.

  • Un aspect particulièrement intéressant des bulletins hebdomadaires de l’Union concerne ce qu’ils laissent percevoir de la gestion administrative d’une fédération sportive à cette époque. La multiplicité des affaires traitées au jour le jour par les commissions centrales spécialisées les plus importantes (et donc les plus actives) éclaire l’ambigüité du monde sportif provincial à l’égard de l’institution de tutelle. Il n’est guère possible de nier, rétrospectivement, la faiblesse matérielle et humaine des organes centraux des institutions sportives. Cette pauvreté s’accompagne, de manière assez paradoxale, d’une volonté affichée de rationalité gestionnaire, défendue comme la condition d’une égalité et d’une équité sportives, mais vécue par les pratiquants, comme un carcan souvent insupportable, tant cette innovation dans la sphère des loisirs venait contredire ce que ceux-ci véhiculaient de sentiment de liberté.

L’une des expressions collectives majeures de ce carcan se traduit dans tout un ensemble de réflexes anti-centralistes et de revendications localistes anti-parisiennes, particulièrement visibles dans le Midi. 93 À mon sens, il ne s’agit pas, du moins dans un premier temps, de ‘plaquer’ sur les débats sportifs d’alors les catégories politiques et ethniques du régionalisme contemporain. Il serait plus intéressant de chercher à déceler, ici encore dans les sensations vécues et dans ‘l’atmosphère du temps’ infra-historique, les mouvements collectifs qui ont accompagné et amplifié les premières victoires rugbystiques de la ‘province’ sur ‘Paris’ dans les années 1890. Certes, il s’agit d’une époque (1890 – 1920) marquée par la question régionaliste : aussi bien la parution du Manifeste maurrassien en 1892, que la création de la Fédération régionaliste de Charles-Brun en 1900, ou que de nombreuses publications en géographie économique (Vidal de la Blache, Foncin, Hennessy…). Mais les rapports Paris/province vécus dans les confrontations sportives utilisent d’autres registres émotionnels, et d’une intensité très variable, aussi bien selon les sports que selon les régions. La suprématie nordiste en football a-t-elle été vécue à Roubaix de la même façon que celle du rugby à Toulouse ? Voilà qui importe à mon propos. C’est dans ce bouillon de culture autour des stades que peut se donner à comprendre une géographie sportive dans sa visée historique.

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Notes

  1 Question posée en 2007 par le géographe Loïc Ravenel.

  2 Cf par exemple, la conclusion, tirée par Pierre Duboscq, des réflexions collectives tenues au long des années 1990, et rassemblées dans Rugby parabole du monde.

  3 Institut National de la Jeunesse et de l’Éducation Populaire, qui publie en ligne les données d’un ‘Observatoire de la jeunesse, du sport, de la vie associative et de l’éducation populaire’.

  4 Ainsi, Chovaux 2005 pour l’Artois, Ravenel 2004 pour la Normandie.

  5 Sur la soule, indépendamment des travaux des folkloristes et d’historiens du XIXe siècle tels que Jusserand, qui ne font évidemment pas le rapprochement avec le rugby, il est intéressant de consulter Jean Lacouture, qui insiste sur la pratique de ce jeu en Normandie et en Bretagne. Lacouture 1979. Plus récent, et beaucoup plus approfondi, on se reportera à Fournier 2012, en particulier ch. 4 et 5, qui développe une analyse anthropologique.

  6 BODIS 1999, pp 202-204.

  7 Sébastien Darbon : Rugby mode de vie. Ethnographie d’un club.

  8 Sur le football simpliste et le rugby sophistiqué, POCIELLO 1983, p. 59.

  9 Longueur tout à fait relative. En 2025, elle est plus que centenaire. Mais en 1890, le courant radical est récent et commence seulement à s’organiser. Il serait anachronique d’en faire alors le terreau culturel du rugby.

  10 BERSTEIN 1980. Voir aussi BERSTEIN 1977 sur les relations entre Radicalisme et régionalisme.

  11 La Fédération Gymnastique et Sportive des Patronages de France crée son propre championnat national de football en 1904. L’Association Sportive des Bons Gars de Bordeaux est championne de France en 1909 et finaliste à quatre reprises. (Source : RSSSF.org).

  12 AUGUSTIN 1982.

  13 Dans le tournoi des Cinq Nations contre les équipes britanniques

  14 Il s’agit évidemment du Racing Club de France, vieux club parisien, à l’origine du développement du rugby dans la capitale.

  15 LACOUTURE 1979.

  16 Voir tout particulièrement la contribution de W. Nuytens : « Du rugby au pays du satrapique ballon rond », in CHOVAUX – NUYTENS 2005, pp 111-131, particulièrement les pages 121-126.

  17 RAVENEL et DURAND 2002.

  18 Cette hypothèse du handicap spatial repose cependant sur un état de la compétition organisé nationalement par la FFR entre les deux guerres et reconduit depuis lors ; mais elle néglige la période initiale, avant 1914, fondée sur les championnats des comités régionaux, ainsi que les modalités pratiques d’organisation des phases finales. Et cette première période voit déjà la prééminence de ‘l’ovalie’ du Sud-Ouest.

  19 RAVENEL 2004, p. 11.

  20 RAVENEL 2007, p. 32.

  21 On peut consulter BAYLE 2000, VIOLLET 2017.

  22 POCIELLO 1983, p 50.

  23 WAHL 1989, pp 38-39.

  24 Ce qu’ignore toujours Sébastien Darbon, 15 ans après Pociello : « Certes, il n’est pas rare d’entendre dire que, dans les années vingt, l’Olympique de Marseille avait une section rugby dont les joueurs portaient un maillot violet et noir. Mais l’aventure n’a guère duré. » (Darbon 1997, p 15). C’est oublier que « l’Olympique de Marseille, club omnisports, tirait surtout notoriété et gloire de son équipe de rugby qui, elle, faisait recette » (Lucien Grimaud et Alain Pécheral, La grande histoire de l’OM, Paris Robert Laffont, 1984, p. 13.) Des matchs de rugby sont régulièrement organisés entre l’OM et l’USEM de Montpellier : ainsi en 1901, « …le bienveillant concours des autorités civiles et militaires étant accordé à l’USEM, l’excellente harmonie du 2ème génie se fera entendre au cours de la fête, et le terrain du champ de manœuvres sera entièrement clos et privé. (…) Il faut espérer que le temps sera favorable, et que la question de rivalité pourra être tranchée d’une façon formelle en faveur de l’un ou l’autre camp. » (La Vie Montpelliéraine et Régionale du 30 mars 1901). Dans l’équipe olympienne jouant déjà en maillot blanc, figurait dans la ligne de ¾ le jeune Harry Baur, futur grande vedette du cinéma et du théâtre.

  25 BOSSY-GUERIN 2023.

  26 Voir le récit de cette victoire sur https://www.histoire-stade-nantais.fr/detail/dh/246618.

  27 LEROY 2023.

  28 Pour un constat détaillé de ce retard institutionnel de l’histoire sportive, voir L’histoire du sport en France sous la direction de Philippe Tétart, tome 2, le chapitre 18 « Les historiens et l’histoire du sport (1962-2005) », pp 393-442.

  29 INSEP : Institut National du Sports, de l’Expertise et de la Performance, installé à Paris dans le bois de Vincennes.

  30 Bourdieu : « Comment peut-on être sportif ? » et « Programme pour une sociologie du sport ».

  31 Une bonne illustration : DEFRANCE 1995.

  32 Arnaud 1998 note par exemple : « Nous n’avons pu consulter les archives de l’USFSA (pourtant d’un accès public). Nous nous sommes donc contentés de recueillir nos données dans les différents annuaires de l’USFSA… », p 290. Huit ans plus tard, Clastres et Dietschy : Le sport de l’archive à l’histoire, PU Franche-Comté  2006, sont muets sur la question : ils listent les archives existantes, sans jamais s’interroger sur celles muettes ou manquantes.

  33 Dans les premières années du XXe siècle, le football s’est partagé entre plusieurs fédérations rivales.

  34 Wahl 1986, p 9

  35 Wahl 1989, p 38. Il s’agit d’A. A. Turner et E. Fraysse : Football-Association, Paris, Colin, 1904.

  36 Bien que la collection de Gallica soit incomplète (en particulier l’année 1907), c’est une source d’un volume assez considérable, qui mérite d’être minutieusement inventoriée, ce qui excède de très loin les limites d’un simple article.

  37 Arnaud 1998, pp 296 sq.

  38 Annuaire USFSA 1912-13, page 55.

  39. Arnaud 1998, tableau 3 page 298.

  40 Une feuille toulousaine, en 1906, fait la remarque suivante : « Le plus grand nombre de clubs affiliés à l’USFSA se sont, dès leur fondation, imposé comme but le développement des exercices physiques ou jeux de plein air : Football, course à pied, marche, tennis, cyclisme, natation, sauts, lancement du poids et du disque, etc. Le Comité du Sud compte une vingtaine de sociétés devant pratiquer dans ces différents sports. Cependant, alors que leurs progrès en football sont indéniables, alors que leurs équipes de rugby ou d’association sont redoutables et redoutées de leurs adversaires des Comités voisins, celles de course à pied ou de saut, par exemple, sont encore à l’état d’embryon. » (Toulouse Sportif, n°1 du 1er avril 1906).

  41 Sur ce sujet, voir GUIRAUD-LAURANS 2008. Dans les années d’avant-guerre, Georges Bayrou, dirigeant de l’O. Cette et secrétaire général du Comité du Languedoc, est aussi le principal correspondant du Comité avec les instances parisiennes, et appelé à intervenir aussi bien pour les footballeurs que pour les rugbymen.

  42 Toulouse Sportif n°6 du 13 mai 1906.

  43 Sur la phase de diffusion du football dans la période d’avant-guerre, je me permets de renvoyer à mon article : LAURANS 1990.

  44 le Républicain landais du 7 mai 1911.

  45 BODIS 1987, p. 147.

  46 https://fr.wikipedia.org/wiki/Cat%C3%A9gorie:Championnat_de_France_de_rugby_%C3%A0_XV.

  47 https://fr.wikipedia.org/wiki/Championnats_de_France_de_football_(1894-1920).

  48 https://rsssf.org/tablesf/fran-prewwi.html. Sur rsssf.org, voir la notice wikipedia qui lui est consacrée. Les données statistiques qui y sont rassemblées par des contributeurs bénévoles sont très lacunaires – pour la France de cette époque – et exigeraient des investigations méthodiques considérables, en particulier dans la presse locale.

49 Au sens large : sont concernés également les clubs dont le terrain de jeu est situé en banlieue, comme Asnières, Levallois, Courbevoie, Colombes ou Bécon-les-Bruyères.

  50 Les seules instances susceptibles de se réunir plusieurs fois par mois sont le Bureau du Conseil, et les Commissions sportives centrales. Celles-ci sont composées d’un nombre très restreint de membres assidus, adhérents de clubs et bénévoles, la plupart résidant à Paris ou en banlieue pour des raisons pratiques évidentes, et les réunions se tiennent en soirée. Sur les moyens financiers de l’USFSA, une étude serait nécessaire à partir des bilans annuels très détaillés publiés dans Tous les Sports.

  51 Ce modèle de championnat ainsi formalisé : clubs classés en 1ère et 2ème séries avec matches allers et retours, a-t-il été proposé aux comités régionaux ? Peut-être, mais très peu probablement suivi, faute de participants en nombre suffisant dans la plupart des régions.

  52 La consultation du bulletin de l’USFSA met en évidence la rigidité de l’Union dans l’organisation de ses compétitions, excluant temporairement mais très facilement des clubs pour retard d’inscription ou défaut de paiement de cotisations.

  53 Cette bipartition Nord-Sud est évidente pour la géographie historique, et l’USFSA l’entérine volontiers, par exemple en programmant des matchs de sélection Nord-Sud en vue de former l’équipe de France de football.

  54  Cependant, les phases finales du championnat de France de la FGSPF (patronages) font peu de place aux patronages de l’Ouest, monopolisées qu’elles sont par la région parisienne, et marginalement, par des associations bordelaises.

  55 Tous Les Sports du 26 mai 1911.

  56 Les deux grands clubs parisiens du Stade Français et du Racing Club de France préférant alors se consacrer au rugby.

  57 Dans ces années de l’USFSA, le capitaine Philippe Struxiano du SOE Toulouse mène indifféremment l’équipe de rugby comme demi de mêlée et celle de football comme demi-centre.

  58 Tous les Sports n° 901 du 12 mai 1906.

  59 TLS n° 903 du 26 mai 1906.

  60 Journaliste au Figaro, qui est un dirigeant influent de l’USFSA, président de la Commission centrale de football.

  61 TLS du 30 juin 1906.

  62 L’USEM est en finale du championnat du Sud de 1903 contre le SOET. La Dépêche du 15 février 1903.

  63 TLS du 30 mai 1913.

  64 Ce genre de litige, extrêmement fréquent, n’est pas sans conséquences. Ravenel cite les cas de clubs normands, dans les toutes premières années de la FFR (en 1924) : « Jamais nous ne protesterons assez haut contre l’organisation trop fantaisiste du championnat de France. Un exemple tout près de nous : l’Olympique de Caen qui dispute le championnat de deuxième série est désigné par la fédération pour aller rencontrer le champion de la côte basque à… Soustons (Landes). C’est-à-dire (…) quatre jours de voyage. Cela équivaut en pratique au forfait imposé au club désigné pour faire cet invraisemblable déplacement. L’an dernier, le Stade Malherbe de Caen, envoyé dans l’Est, à quelques sept cents kilomètres de Caen dut, lui aussi, renoncer à défendre sa chance. » RAVENEL 2004.

  65 TLS du 30 mai 1913 et du 27 février 1914.

  66 TLS du 3 avril 1914.

  67 Fédération Française de Football-Association.

  68 WAHL 1989, p. 175-6.

  69 WAHL 1989, p. 177.

  70 DIETSCHY Paul, Histoire du football, Perrin, 2014, p. 520.

  71 L’exemple caricatural est donné par La fabuleuse histoire du football de J.-Ph. Réthacker et J. Thibert, éditions O.D.I.L., 1974-77.

  72 A noter qu’il ne faut pas confondre cette publication avec celle, portant le même titre, publiée à Toulouse pendant la guerre de 14-18.

  73 FFR, Annuaire 1925, Règlement du Championnat de France, p. 142.

  74 FFR, Annuaire 1925, Règlement du Championnat de France, p. 143-4.

  75 FFR, Annuaire 1925, Règlements généraux, p. 74 : « Art. 14. Le Conseil de la FFR a les pouvoirs les plus étendus pour l’administration financière, technique et la Direction morale de l’Association (…) Art. 15. Le Conseil a les attributions suivantes : (…) 5° Organiser, avec le concours des Commissions spéciales et des Comités régionaux, les championnats, challenges et épreuves internationales de Rugby. »

  76 Selon l’article 7 des Statuts et l’article 21 des Règlements généraux, les délégués des Comités régionaux au Conseil de la Fédération « ont droit à autant de voix qu’il y a de clubs dans leur région », ce qui permet aux principaux comités du Sud-Ouest de ‘cadenasser’ toutes les décisions.

  77 La collection de Rugby est disponible sur le site de Gallica, bien que très incomplète. Démarrée en janvier 1921, 8 années sont absentes dans l’entre-deux guerres.

  78 Rugby n°5 du 5 février 1921, page 68.

  79 C’est moi qui souligne.

  80 Rugby n° 15 du 16 avril 1921.

  81 Wikipedia, https://fr.wikipedia.org/wiki/Championnat_de_France_de_rugby_%C3%A0_XV_1921-1922.

  82 Cependant, les femmes jouaient à la barette au début du XX°siècle. Voir https://raffut-rugby.fr/la-place-de-la-femme-dans-le-rugby , et https://cspg-rugby.ffr.fr/actualites/culture-rugby/histoire-1889-le-jeu-de-la-barette.

  83 Mais cependant ‘compliqué’ : Cf. SAOUTER 2000, pp 174 sq.

  84 L’exception, majeure, est celle de Toulouse Fémina Sports, 9 fois titrée, mais à l’écart du Stade Toulousain. Une autre exception est celle du Montpelier RC (8 titres entre 2007 et 2019) mais antérieurement à la venue au tout premier plan de l’équipe masculine.

  85 Première apparition aux JO de Rio de Janeiro en 2016.

  86 …et très longtemps dans le Courrier des lecteurs de Midi Olympique, jusqu’à l’apparition du professionnalisme et l’arrivée de cohortes de ‘mercenaires’ de l’hémisphère Sud.

  87 À titre anecdotique, il y a quelques années, la collection de TLS en dépôt à la ‘Maison du rugby’ de Toulouse avait disparu des archives.

  88 A titre d’exemple d’exploitation de la presse locale héraultaise, je me permets de renvoyer à un article ancien sur les modalités ‘ethnographiques’ de la compétition sportive au début du XXe siècle : LAURANS 1990.

  89 Choix justifié par la géographie sportive : c’est dans l’Hérault que passe la frontière entre terres de rugby à l’ouest et terres de football à l’est. Sur cette question, voir LAURANS 1995.

  90 Si le phénomène des pratiques sauvages s’avérait moins présent dans le rugby, faudrait-il y voir une dépendance plus affichée de l’ovale à l’égard de l’institution USFSA (puis FFR), et quelle signification accorder à cet attachement lorsque la même institution se désintéresse de ses ‘brebis égarées’ du nord ?

  91 PECH et THOMAS 1986, en particulier pp. 104-106.

  92 POCIELLO pp 86-87, oppose un football possiblement ‘relâché’ (c’est la partie de football à la campagne entre les protagonistes du film de Claude Sautet Vincent, François, Paul… et les autres) que l’on peut jouer en tenue de ville ou de travail, à effectifs variables, etc., et « lorsque l’on joue réellement [c’est moi qui souligne] au rugby, rien de tout cela ! », sans se demander pourquoi le rugby n’existerait que sous sa forme maximaliste et organisée. À méditer le fait que l’apparition du rugby professionnel a coïncidé avec la multiplication de ces formes atténuées (rugby à 5, ‘touch-rugby’, beach-rugby, etc.) Quant au gazon vert indispensable aux rugbymen, il faut rappeler combien les clubs audois des Corbières s’enorgueillissent d’avoir durant des années déblayé les pierres de leur terrain de jeu.

  93 Typiques, ces diatribes publiées par le Toulouse SportifOrgane officiel de l’U.V.F. et du Comité des Pyrénées de l’U.S.F.S.A. : « Nul n’ignore avec quelle insouciance ‘l’Union des Sociétés françaises de sports athlétiques’ se désintéresse des clubs de province. (…) Avec une désinvolture rare, les commissions de l’Union fixent au petit bonheur, les rencontres de nos clubs. »