Le monnayage des évêques de Lodève (Hérault) au nom de saint Fulcran

* Chargé de recherche CNRS, Centre Ernest Babelon, UPR 7548, 3d, rue de la Férollerie, 45071 Orléans Cedex.

Il y a certainement plus d’études consacrées aux monnaies de Lodève que de pièces conservées. J’ai donc scrupule à ajouter un numéro à la bibliographie 1 concernant ces émissions sans avoir d’éléments véritablement nouveaux à apporter dans les dossiers que comporte l’étude d’un monnayage médiéval : je n’ai pas de variétés ou de types inédits, pas même d’exemplaire nouveau à présenter. Pas davantage de mentions de trouvailles récentes pour préciser l’aire de diffusion de ce monnayage, ni de texte mentionnant la monnaie de Lodève qui ne figure déjà dans les études antérieures. Il me sera tout au plus possible d’illustrer pour la première fois l’ensemble des exemplaires connus et de renvoyer pour les textes fondant le droit monétaire des évêques de Lodève à des éditions meilleures que celles qu’utilisa Emile Bonnet en 1900 dans la principale synthèse consacrée à ce monnayage et qui est parue en annexe à la grande publication du Cartulaire de la ville de Lodève par Ernest Martin 2. Depuis cette date, les historiens ont également avancé dans l’interprétation de ces documents et j’aurai à rappeler les apports des belles études d’Henri Vidal et de Reinhold Kaiser 3 avec quelques mots de commentaire plus personnel.

Les monnaies

Catalogue des deniers conservés : […]

A Type avec SCS dans le champ.

+FVLCRANNVS, SCS surmonté d’une tilde en forme d’oméga dans le champ.

R/EPS. LODOVE (E onciaux ponctuation en forme de crosse), croix pattée aux bras échancrés, un besant à chacun des bras et au centre de la croix.

Poids de l’exemplaire 0,92 (Musée Calvet, Avignon).

Poey d’Avant 3861.

B Type au buste de saint Fulcran.

+EPS’ : LODOVE (E onciaux, signe d’abréviation en forme de crosse après eps), buste mitré de face, sur le col annelet entre 2 points.

RI $.FVLCRAN.NV’. (S barré horizontalement, signe d’abréviation en forme de crosse), croix pattée.

Poids d’exemplaires   0,92, axe 5 h (Vente 1993) ; 1,04 (Montpellier) ; 0,93, diamètre grénetis 11, extérieur 18, flan 17,5, axe 7 h (Paris) ; 0,89 (Toulouse) ;

Poey d’Avant, n° 3860.

L’examen des exemplaires, sur photographies, ne permet pas de supposer que les mêmes coins ont été utilisés pour la frappe de tous ces exemplaires pourtant très proches et manifestement gravés par le même graveur avec l’aide du même matériel. Les comparaisons des coins ayant servi à frapper les monnaies se révèlent un exercice particulièrement délicat et incertain en matière de monnaies médiévales ; l’état du coin et l’état des exemplaires peuvent conduire à des différences d’aspect importantes et la comparaison se révèle plus aléatoire encore sur des photos où l’éclairage joue beaucoup. Il semble néanmoins possible d’affirmer que la monnaie du Cabinet des Médailles et celle de la vente 1993 sont de même coin de droit mais de revers différents (écartement des lettres NV, position des lettres RA par rapport à la croix…) et que la pièce de Montpellier est issue de coins différents (espaces entre DO et VE au droit, espace entre RA et position du L par rapport à la croix pour les revers). A en croire la gravure de Dardel pour la planche de Poey d’Avant, l’exemplaire de la collection Morin devait être différent encore, puisque les ponctuations et abréviations diffèrent, soit que l’exemplaire ait mal été gravé, soit qu’il ait été très usé.

Monnaies des évêques de Lodève
Monnaies des évêques de Lodève

Histoire des exemplaires et des collections

Les monnaies des évêques de Lodève sont connues depuis fort longtemps : un exemplaire a été décrit par Gros de Boze, Fauris de Saint-Vincent et Duby au XVIIIe siècle. Ces auteurs paraissent se copier l’un l’autre (Duby reconnaît explicitement son emprunt à Gros de Boze) puisque la gravure, toujours semblable, qu’ils donnent ne correspond pas exactement aux monnaies aujourd’hui conservées, avec notamment d’un côté un buste presque à mi-corps et une légende EPS. LODOVENS sans croisette initiale et sur l’autre face une légende FVLCRANNVS débutant par une croisette. Il faut voir dans ces variantes des imperfections dans la description des légendes qui ne sont pas sans exemple dans l’ouvrage de Duby 4, plus vraisemblablement qu’une variété de type. C’est déjà l’opinion de Poey d’Avant bien qu’il leur ait attribué un numéro particulier (n° 3859) et les auteurs ultérieurs (E. Bonnet, A. Temple) ont définitivement écarté cette variété de leurs typologies.

A côté de cette vieille gravure, Poey d’Avant avait connaissance pour le type au buste mitré de plusieurs exemplaires mais il n’en localise qu’un, dans la collection Morin, face à l’exemplaire unique du musée Calvet pour le type avec SCS dans le champ. Cette pièce, toujours conservée au Musée Calvet, paraît toujours unique.

Pour le type au buste, Emile Bonnet, en 1900, avait localisé quatre exemplaires. L’exemplaire de Henri Morin Pons est toujours cité (Henri Morin Pons mourut en 1905) mais sa trace paraît perdue puisque le médaillier de Lyon n’en contient plus d’exemplaire.

Parmi les trois autres exemplaires connus d’E. Bonnet, le premier appartenait à la Société archéologique de Montpellier et provenait de la collection Auguste Ricard 5, c’est celui qu’E. Bonnet reproduit en photographie. Il est également décrit très précisément dans le catalogue dactylographié d’Antoine Temple.

Un second exemplaire se trouvait dans la collection Chalande à Toulouse. Cet exemplaire, inconnu de Poey d’Avant, provient d’une trouvaille isolée faite à Agde avant 1874, si l’on en croit le témoignage de François Chalande 6.

« M. Chalande mentionne encore, parmi les richesses de son importante collection… un denier de l’évêché de Lodève trouvé à Agde… » C’est vraisemblablement sur cet exemplaire que Chalande s’appuie dans la réédition de l’Histoire générale du Languedoc de Dom Devic et Dom Vaissette 7. Cet exemplaire est ensuite passé des collections de François et Jules Chalande à celle de Georges Pierfitte qui en fit don en 1942 avec l’ensemble de sa collection au Musée de Toulouse 8. Elle a depuis été affectée au Musée Paul Dupuy avec l’ensemble des séries médiévales et a été publiée (mais non illustrée) dans le catalogue de l’exposition organisée à l’occasion des Journées numismatiques de la Société française de numismatique à Toulouse en 1963 9. La description, reprise trop rapidement de Poey d’Avant, doit être rectifiée au vu de l’exemplaire reproduit ci-dessous.

Le dernier exemplaire cité par Bonnet se trouvait dans une collection Calvet à Montpellier. Il s’agit en fait plus exactement d’une famille notable de Lodève, originaire du Rouergue et installée comme fabricants de draps à Lodève dès le XVIIe siècle. Jules Calvet (1792-1850), filateur à Lodève, a rédigé de précieuses Notes historiques sur Lodève déjà en partie étudiées et publiées dans cette revue 10. On y relève, p. 177, la mention suivante entourant le dessin reproduit ci-dessous : « ci-après le dessin d’un denier d’argent de Lodève dont Amédée Calvet possède un spécimen trouvé en 1849. » La découverte se situe selon toute vraisemblance à Lodève où résidait également Amédée Calvet, le frère de Jules, décédé en 1877, ou dans les proches environs. La notice est ornée d’un dessin de la pièce où l’on peut observer de légères ébréchures autour des « O » de LODOVE. Celles-ci se retrouvent à peu près sur un exemplaire issu de collections montpelliéraines et passé en vente publique en 1955 (collection Caizergues de Pradines) et de nouveau en 1993 11. Il serait téméraire de s’appuyer sur ce seul indice pour affirmer l’identité de l’exemplaire que l’on ne peut malheureusement suivre sans discontinuité et d’en dire plus que A. Temple : « un autre a été vendu à Paris qui provenait de la collection Caizergues de Pradines par M. Couturier qui le tenait de la collection Vivarès. »

Il est donc impossible à l’heure actuelle de déterminer si les deux exemplaires apparus sur le marché depuis la publication de Bonnet en 1900 sont des exemplaires nouveaux ou s’il s’agit de ces deux pièces qu’il connaissait et dont on a perdu la trace (collections Morin et Calvet).

Un second exemplaire, en effet, semble avoir échappé à E. Bonnet. Il figurait en 1902 dans la collection Henri Meyer 12, mais on ne le trouve pas décrit dans le catalogue de sa collection dressé par Henri Meyer en 1890 13. Une rapide enquête dans les catalogues de ventes publiques de ces années 1890-1902 a permis de préciser son origine dans une collection Ch **vendue par Rollin et Feuardent en 1897 14. Il est illustré et il s’agit bien de l’exemplaire acquis par la Bibliothèque nationale en 1963 15, ce qui assure que pour cette pièce comme pour la monnaie de Roquefeuil du Cabinet des Médailles la mention de la collection Meyer qui figure sur le registre d’entrée du Cabinet des Médailles de la Bibliothèque nationale doit s’interpréter comme une provenance et non comme une simple référence bibliographique.

A l’issue de cette enquête, les monnaies de Lodève apparaissent donc comme une insigne rareté numismatique. On en reste en effet à un total compris entre cinq et sept exemplaires connus pour ce monnayage. Le nombre des coins utilisés (2 coins de droit et 3 coins de revers pour 3 exemplaires étudiés) pourrait laisser entrevoir au contraire la probabilité d’un nombre de coins élevé et donc d’une production abondante. Ce n’est pas nécessairement le cas : les coins n’ont pas forcément été utilisés au maximum de leurs possibilités (20 000 pièces en moyenne selon l’estimation généralement retenue) et surtout il était logique de mettre en service plusieurs paires de coins si l’on disposait de plusieurs monnayeurs. On peut cependant en conclure que l’émission n’avait pas été conçue comme une série limitée, une monnaie de collection frappée à fin commémorative ou symbolique et que tout était prévu pour une frappe relativement soutenue. Sauf découverte d’un trésor qui en soit composé, ces pièces risquent de demeurer longtemps des monnaies rares, vu le rythme des découvertes connues, trois pour le XIXe siècle, aucune pour le XXe siècle.

Les trouvailles

Les seules trouvailles connues datent en effet du XIXe siècle et se réduisent à deux ou trois mentions. Il y a d’abord la mention bien imprécise de découverte de l’exemplaire Calvet en 1849 (voir ci-dessus) et une trouvaille isolée à Agde 16 et d’autre part un trésor monétaire trouvé à Rochegude (Drôme) où ne figurait qu’un exemplaire de Lodève 17. Avec deux ou trois points en tout et pour tout il semble inutile de présenter une carte de dispersion et d’en tirer de longues conclusions sur la diffusion de ce monnayage. Il suffit de relever que ces pièces ont bien eu une fonction monétaire et que l’on ne peut réduire ce monnayage de Lodève à des émissions symboliques ou commémoratives.

Il convient d’ailleurs de remarquer, en bonne méthode de numismatique, qu’une seule pièce dans un trésor qui en comptait plusieurs milliers ne peut être considérée comme une preuve d’une circulation régulière de ces pièces de Lodève dans la vallée du Rhône : beaucoup de trésors comportent ainsi des curiosités inexpliquées, des monnaies « exotiques » en petit nombre. Pour avancer une explication, les numismates parlent souvent en ce cas de monnaies « accrochées » à un lot de monnaies : en l’occurrence ce trésor composé essentiellement de pièces de la basse vallée du Rhône comprenait également un lot de monnaies (deniers et oboles) de Melgueil qui formaient la base de la circulation monétaire à Lodève comme dans le bas Languedoc et des monnaies du Puy comparables à celles qui composaient un gros trésor jadis trouvé à Lodève 18. Un ensemble de monnaies reflétant la circulation monétaire dans le bas Languedoc avait ainsi pu être constituée dans une région où une monnaie de Lodève pouvait « naturellement » se glisser, avant d’aller rejoindre un ensemble monétaire correspondant davantage à la circulation monétaire dans la vallée du Rhône (monnaies de Valence, Vienne, Orange, du Marquisat et du Comté de Provence…).

Un trésor monétaire revêt en revanche l’avantage d’être un document datable plus ou moins précisément. La datation du trésor de Rochegude fournit ainsi un jalon pour situer la monnaie de Lodève qui ne porte aucun élément datable (les noms des évêques n’y figurent pas…). C’est cependant un exercice délicat puisque la date « vers 1190 », proposée par Requien dans sa publication de 1844, a été repoussée aux années 1210 par Jean Duplessy qui s’appuie sur les travaux d’Henri Rolland 19. Celui-ci attribue certaines pièces du trésor à Guillaume V de Forcalquier (1209-1220) plutôt qu’à Guillaume IV. L’absence des deniers raimondins (du marquisat de Provence) à la croix longue – et on pourrait en dire autant de l’absence des pièces d’Orange au second type de Guillaume IV (1184-1219) -, incite cependant J.-C. Moesgaard 20 à ne pas situer le trésor trop tard dans le cours du XIIIe siècle. La monnaie de Lodève serait donc assurément antérieure à cette date de 1210, sans qu’il soit possible d’en dire beaucoup plus ni de déterminer la succession des deux types monétaires de Lodève.

Les trouvailles isolées hors de tout contexte archéologique ne sont d’aucune utilité pour la chronologie des émissions. En revanche, elles sont considérées comme un meilleur indicateur de la circulation monétaire car il s’agit de pertes de monnaies aléatoires, liées aux hasards de la vie quotidienne. La valeur de ce témoignage suppose cependant qu’elles soient en nombre suffisant, car là aussi il est hasardeux de faire des observations sur une seule trouvaille. Agde n’est pas bien éloigné de Lodève, si l’on suit la route des vallées de l’Hérault et de la Lergue, et la présence d’un denier de Lodève peut y correspondre à une circulation réelle de ces pièces. Relevons cependant que l’évêché d’Agde est bien distinct de celui de Lodève, le seul où ces pièces avaient cours légal, si l’on en croit les documents.

Les documents

Les mentions de monnaie de Lodève

Les mentions de règlements ou même simplement d’évaluation et de stipulation de prix en monnaie de Lodève paraissent plus rares encore que les monnaies. On n’en a pas relevé en dehors de Lodève où E. Bonnet a noté que les évêques eux-mêmes utilisèrent régulièrement la monnaie de Melgueil tout au long des XIIe et XIIIe siècles pour la plupart de leurs affaires puis aussi la monnaie tournois. Les seuls actes du Cartulaire de Lodève où elle soit citée concernent en fait le droit de monnaie. Il s’agit de diplômes royaux en 1188 et 1210, de leur reconnaissance et confirmation par le seigneur de Clermont en 1271 ou d’un règlement du procureur de l’évêque interdisant en 1285 que l’on utilise et reçoive en paiement d’autres monnaies que celles du roi (tournois et parisis) et de l’évêque (lodévois) « prohibens ne alia quam turonensi, parisiensi vel lodovensi uteretur », mais on n’a aucune preuve que la monnaie de Lodève ait réellement été employée en application de ce règlement et je pense plutôt qu’à cette date elle était surtout mentionnée pour maintenir un droit de l’évêque déjà bien menacé. L’évêque avait déjà dû se plaindre aux enquêteurs royaux en 1259 des empiètements des officiers royaux sur son droit de haute justice et en 1265 une nouvelle enquête était entreprise par le sénéchal de Carcassonne, Thomas de Montcéliard, qui la même année réglementait sévèrement la circulation des monnaies féodales dans sa sénéchaussée (en restant muet sur la monnaie de Lodève 21. L’évêque fit alors copier ses titres sur un dossier adressé au Parlement et qui nous est parvenu (Arch. nat., J. 895, n° 2) 22. Il est probable que l’évêque ait obtenu satisfaction comme l’évêque de Mende qui en 1266 se voit reconnaître par le Parlement ses droits royaux et en particulier le droit monétaire « noluit privilegio proavi sui in aliquo derogetur nec quod cursus etiam monde impediatur quia nos eam habere invenit per inquestam » (le roi voulut qu’il ne soit en rien dérogé au privilège accordé par son bisaïeul ni qu’il y ait quelque empêchement au cours même de cette monnaie puisque l’enquête a montré que nous l’avons). Mais comme celle de l’évêque de Lodève la monnaie de Mende devait déjà avoir si peu de réalité qu’elles ne sont plus comprises ni l’une ni l’autre dans les enquêtes, avis et convocations des années 1315-1320 23. Le seul document pouvant donner l’impression d’une circulation réelle du denier de Lodève doit donc être écarté.

Restent les actes de concession du droit de monnaie. Ils précisent en 1188, 1210 et 1271 que cette monnaie peut être reçue en paiement dans tout l’évêché (episcopatus) : accipiatur per totum episcopatum, définissant ainsi pour elle une aire de circulation claire mais restreinte.

Les actes de concession du droit de monnaie

L’histoire du monnayage de Lodève se laisse assez précisément cerner grâce à une série de documents présentés et commentés par Bonnet, Vidal et Kaiser. Il importe en effet de rappeler le contexte historique du XIIe siècle lodévois tel que l’a dépeint Henri Vidal, caractérisé par l’affirmation du pouvoir épiscopal sur la ville face à celui du comte et surtout du vicomte de Lodève qui n’était autre que le comte de Rodez. Au cours de cette lutte, les évêques se font concéder puis confirmer et étendre un certain nombre de droits par le pape et par le roi et l’on dispose ainsi d’une série de bulles et de diplômes. Ceux-ci sont datés de 1157, 1162, 1188 et 1210 24. A la concession initiale des regalia précisant qu’y sont comprises les voies (stratas), la justice (potestatem judiciariam) et les mines anciennes et nouvelles, s’ajoutent en 1162 un paragraphe sur les tours et en 1188 un paragraphe sur la monnaie, repris à quelques variantes près en 1210. Il y a sur ce point une erreur de Martin et de Bonnet qui méconnaissent l’apparition de la mention du droit de monnaie en 1188 et il suffit de se reporter aux éditions du recueil des actes de Philippe Auguste dans la collection des Chartes et diplômes, pour rectifier ce point. L’apparition du droit monétaire se situe bien dans l’acte de 1188. L’architecture du texte parle d’elle-même puisqu’il s’agit de l’adjonction de deux membres de phrase dans une formule directement reprise de l’acte antérieur. Je reproduis le passage qui concerne la monnaie en présentant en italiques le texte de 1162, en romain les ajouts du texte de 1188 et en romain entre parenthèses les modifications introduites en 1210 pour corriger les maladresses de rédaction (passage de tibi à vestrum, mention moneta nostra 25…) de cet acte :… concedimus tibi regalia totius episcopatus Lodovensis scilicet stra tas, novas forcias et praecipue illas que fiunt in ecclesiis vel cimiteriis eorum que domibus vel pertinenciis et specialiter jus faciendi monetam regia auctoritate et (que) accipiatur per totum episcopatum vestrum (Lodovensem) nec possint aliqui petere partem vel jus (juris) aliquid in moneta nostra (illa), (item nominatim concedimus tibi) (et) jus prohibendi facere novas monetas et novas forcias in toto episcopatu Lotovensi et facultatem exigendi fidelitates regi debitas et potestatem judiciariam omnium causarum et insu per omnes minarias totius episcopatus Lodovensis quecum que jam aperte vel postmodum aperiende sunt que regii funs esse noscuntur… (Nous te concédons les droits royaux de tout l’évêché de Lodève c’est-à-dire les voies, les nouvelles fortifications et surtout celles qui s’édifient dans les églises ou les cimetières et leurs bâtiments ou dépendances et spécialement le droit de faire par autorité royale une monnaie qui soit reçue dans tout votre évêché sans que personne ne puisse demander une part ni un droit quelconque sur notre monnaie. D’autre part nous te concédons expressément le droit d’interdire de faire des monnaies nouvelles ou des fortifications nouvelles dans tout l’évêché de Lodève et la faculté d’exiger les serments de fidélité dus au roi et la puissance judiciaire sur toutes causes et, en outre, toutes les mines de tout l’évêché de Lodève qui sont reconnues comme relevant du droit royal, qu’elles soient déjà ouvertes ou qu’elles soient à ouvrir plus tard).

Une question se pose cependant, le droit de monnaie n’était-il pas déjà compris parmi les regalia concédées dès 1157 ? C’est l’interprétation qu’avait eue l’évêque de Mende, Aldebert III, pour le diplôme de Louis VII qui en 1161-1162 lui avait accordé les regalia relevant de la couronne dans son évêché (totum Gaballitanum episcopatum cum regalibus ad nostram coronam pertinentibus25. Il n’avait pas de concession plus spécifique à invoquer lorsqu’il se saisit des mines du diocèse au titre de la puissance royale et plénière qu’il avait reçue du roi (regiam et plenam potestatem quam a rege Francorum impetraverat selon les Gesta26 et lorsqu’il se mit à frapper monnaie 27 sans doute peu après 1170, année de la redécouverte du corps de saint Privat.

D’un tel précédent 28, l’évêque de Lodève pouvait retenir que le droit monétaire était bien compris dans la mention générique des regalia car le droit monétaire des évêques de Mende ne leur fut pas contesté par la suite, ni en 1266, ni lors des dures négociations qu’ils eurent à mener pour la rédaction du pariage qui les associa au roi en 1307. Il ne serait donc pas absurde de penser que l’évêque de Lodève avait pu se mettre à frapper monnaie lui aussi vers 1170. Il apparaît cependant que dans les actes royaux qui décrivent le contenu des regalia, comme ceux de Lodève ou celui d’Uzès en 1156, la monnaie est bien mentionnée lorsqu’elle existe. On peut en conclure qu’elle n’existait pas à Lodève en 1157 ni en 1162 mais seulement en 1188. La formulation elle-même, où le roi concède le droit de faire de la monnaie (et non pas comme à Uzès la monnaie qui est frappée dans la cité) incite à penser que la frappe n’avait pas encore débuté en 1188 et que l’évêque attendit la concession expresse de ce droit pour l’exercer.

L'organisation et les débuts du monnayage

Il paraît d’autant plus probable que la frappe ait commencé après 1188 que l’inventaire des chartes de l’évêché de Lodève dressé en 1498 contient l’analyse d’un acte établissant un essayeur (probator et examinator) pour trois ans dans l’atelier de l’évêque en août 1189 et d’un acte d’institution d’un maître de la monnaie avec une date, octobre 1122, qui est manifestement fautive puisqu’il n’y eut pas d’évêque du nom de Raimond à Lodève avant Raimond Guilhem (1187-1201). Bonnet a proposé de dater ce document de 1192 30 car il paraît logique de rassembler dans un même dossier ces trois actes qui correspondent à l’ouverture d’un atelier monétaire, la concession royale, la désignation du maître et la désignation de l’essayeur. Il manque au dossier les prescriptions sur la fabrication elle-même qui durent être spécifiées au maître car son installation se fit pour une fabrication au titre et au poids où serait la monnaie (cujuscum que pondenis vel le gis esset).

L’évêque entendait-il se réserver ainsi la faculté de pratiquer sur sa monnaie des mutations de titre ou de poids ? C’est possible, si l’on se situe dans le cadre d’une nouvelle émission en 1192, mais il est plus vraisemblable encore qu’il n’avait pas encore fixé alors les conditions d’émission et que cette émission de 1188-1189 était la première. Il semblerait même logique que la fabrication n’ait commencé qu’au moment de la nomination d’un essayeur, officier de l’évêque, chargé de vérifier la conformité des monnaies mises en circulation par le maître et qui devait peut-être également surveiller le versement des droits revenant à l’évêque s’il était le seul officier à le représenter dans l’atelier. L’atelier semble en effet avoir fonctionné avec un personnel réduit, un maître pouvant travailler lui-même ou déléguer ses fonctions à d’autres (ce qui ne signifie pas qu’il était le seul ouvrier monnayeur) et un officier pour contrôler poids et titre. Ce trait s’accorde bien avec ce que l’on sait du caractère réduit des émissions. Par ailleurs, il n’est pas sans exemples et c’est celui qu’on rencontre par exemple à Corbie sous l’abbé Évrard 31 mais on est loin de l’organisation d’un gros atelier comme celui de Melgueil où en 1174 officiaient 9 personnes, 4 maîtres, 2 gardes, un essayeur, un garde de l’essai et un tailleur des coins, sans compter les ouvriers et monnayeurs 32. L’organisation reste donc celle d’un petit atelier.

Après ces actes, il n’y a plus d’indication sur le fonctionnement de l’atelier car dans le diplôme de 1210 le passage monétaire est simplement repris sans être nullement central dans la construction de l’acte. Il ne peut donc être invoqué pour dater une seconde fabrication. Comme la plupart des auteurs depuis E. Bonnet, je propose donc de n’attribuer à l’atelier monétaire de Lodève qu’une très brève période d’activité, autour de 1190.

La politique monétaire et ses objectifs

La fabrication monétaire avait certes été conçue dans un cadre modeste mais faut-il considérer que les objectifs « économiques » et en particulier la recherche de profits issus de la frappe étaient totalement absents des préoccupations de l’évêque et du maître ? Le recrutement de maîtres et d’officiers, la dualité des types frappés, la pluralité des coins préparés pour une émission sont les indices d’un projet monétaire véritable. Plutôt que de considérer a posteriori au vu du petit nombre des monnaies que la fabrication devait être purement symbolique dès l’origine, ne doit-on pas envisager la possibilité d’un projet plus ambitieux qui aurait échoué, pour des raisons techniques particulièrement ? Il reste malheureusement bien peu d’éléments pour nous renseigner sur la définition d’une « politique monétaire » par l’évêque de Lodève.

Les conditions d'émission

L’absence d’indication dans les documents et d’analyses métalliques des monnaies nous laisse ignorer les conditions d’émission de ces pièces et la façon dont elles pouvaient s’intégrer dans la circulation monétaire. Etaient-elles alignées sur un étalon bien connu dans la région ou avaient-elles une valeur originale ? Il est impossible de le dire et tout ce que l’on peut tirer du poids des quelques exemplaires conservés (étagés de 0,92 à 1,04 g) c’est que le denier de Lodève, avec un poids de 1 g environ, était comparable à la plupart des deniers en usage dans la région, à commencer par le denier melgorien.

Les types monétaires

Le choix des types et des légendes ne nous renseigne pas davantage sur les intentions ni sur les sources d’inspiration des créateurs du denier de Lodève. Au XIIe siècle, le phénomène des imitations et contrefaçons monétaires, destinées à faciliter la diffusion dans la circulation monétaire d’une nouvelle monnaie moins connue et à accroître le volume des fabrications et par là des profits pour l’émetteur, en était encore à ses balbutiements 33 et l’alignement sur un étalon se faisait aussi bien avec des types monétaires très différents. La monnaie de Lodève pourrait ainsi être alignée sur un autre denier sans que nous puissions le voir.

Quoi qu’il en soit, les types du denier lodévois sont marqués par une réelle originalité. Bien des rapprochements de détail peuvent être faits mais il est impossible de désigner un « modèle ».

  • La croix de revers du type avec SCS dans le champ évoque la croix toulousaine des deniers raimondins du marquisat de Provence qui circulaient avec cette pièce dans le trésor de Rochegude.
  • L’abréviation en force de crosse se retrouve également sur des monnaies du trésor de Rochegude, celles qui portent le nom de Bertrand et que l’on attribue à Embrun, mais cette « crosse » y correspond à une abréviation us de façon plus classique et plus logique qu’à Lodève.
  • Le type du droit, SCS sous un tilde, peut évoquer une pièce rare de Vienne des XIe-XIIe siècles avec SM sous un tilde de même forme, type repris à Limoges au XIIIe siècle par le vicomte et copié à Châteauroux par Guillaume sous la forme DNS ; il peut encore faire penser à des pièces siciliennes 34 et les types monétaires formés à partir de groupes de lettres abondent en Languedoc 35.

Aucun de ces rapprochements ne paraît concluant. Notons tout de même que l’on retrouve à Saint-Martial de Limoges le S barré comme abréviation de Sanctus et également un buste de face. Ce S (non barré cette fois) pour Sanctus se rencontre également à Mende et plus occasionnellement sur les monnaies de Souvigny ou de Clermont qui portent elles aussi une tête de face, de saint Privat, de saint Maïeul ou de la Vierge. Françoise Dumas a ainsi réuni dans un même groupe à l’époque de Philippe Auguste 36 ces pièces à la tête de face du Massif central (Limoges, Souvigny, Clermont), peut-être conviendrait-il d’y ajouter Mende et Lodève.

Pour le type du buste lui-même les rapprochements ne sont guère plus probants puisque la tête de face y est associée à la représentation d’une mitre vue plutôt de profil, influencée sans doute par des pièces où figurent des profils de saints évêques. Le chef de saint Maurice sur les monnaies de Vienne est assurément le type à la tête d’un saint, d’un buste reliquaire qui a connu la plus large diffusion et qui a été le plus imité dans la vallée du Rhône, mais il s’agit d’une tête nue ! A Souvigny ou à Sancerre, têtes de profil et têtes de face se succèdent. Plus près de Lodève encore, le buste mitré de Viviers semble repris à Uzès et à Mende (à côté du buste de face de saint Privat qui domine 37. Le seul véritable parallèle que l’on trouve à cette époque est à Laon pour les évêques Gautier I ou II (1151-1155 et 1155-1174) et Roger de Rosoi (1175-1201) qui associent à leur image celle du roi (Louis VII puis Philippe Auguste) sur l’autre face 38. Toutefois, même si ces pièces sont à l’occasion appelées « maailles loévésiennes », le rapprochement (par jeu de mots) avec des pièces aussi lointaines et aussi rares dans la région ne paraît guère pertinent. Cette enquête nous a conduits du Massif central à la Provence et à la vallée du Rhône, ce qui n’a rien pour nous surprendre, mais elle n’apporte rien de décisif. L’originalité paraît donc le caractère essentiel de la typologie retenue à Lodève pour les deux émissions connues.

Les mines et les ateliers monétaires en Languedoc

Les diplômes royaux fournissent encore une piste pour nous aider à comprendre comment les évêques pouvaient envisager le fonctionnement de leur atelier. Parmi les regalia figurent en effet les mines présentes et à venir. Il s’agit peut-être d’une formule routinière et qui apparaît déjà en 1157, bien avant la concession du droit monétaire. On la retrouve également à Viviers ou à Mende, mais dans ce dernier cas le récit des Gesta montre que l’appropriation des mines et la frappe de monnaies se succèdent dans une même démarche. Le parallélisme des concessions et des émissions à Lodève, Mende, Viviers ou Uzès ne pourrait-il autoriser quelques raisonnements par analogie ?

L’intérêt pour les mines se manifeste, d’une façon beaucoup plus large le contexte européen du milieu du XIIe siècle avec les grandes découvertes minières de Freiberg en Saxe ou de Montieri en Toscane qui alimentent une frappe active d’argent. Plus près du Languedoc, la concession du droit monétaire au dauphin par Frédéric Barberousse en 1155 39 qui prévoyait l’ouverture d’un atelier à Césanne (dont l’activité est attestée en 1192) non loin des mines de Brandes-en-Oisans montre l’état d’esprit des princes de l’époque. Pour l’évêché de Viviers, c’est également auprès des mines à Largentière que se situe l’atelier et l’âpreté des conflits qui opposèrent l’évêque, le comte de Toulouse et la famille des seigneurs d’Anduze et Alès témoigne de l’enjeu que constituaient les mines à leurs yeux 40.

La réalité paraît plus terne. La production des mines de Brandes telle que l’examen des comptes et les fouilles ont permis de l’évaluer, reste modeste 41 et la production de l’atelier de Césanne est tout aussi modeste. On a encore moins d’éléments pour évaluer la production des mines de la bordure cévenole de Largentière et de la terre d’Hierle jusqu’en Lodévois, mais il est probable que les émissions monétaires de Viviers, d’Anduze-Sauve, de Lodève ou de Mende en donnent la mesure. Peut-on étendre cette interprétation aux autres monnayages qui apparaissent en Languedoc durant cette seconde moitié du XIIe siècle à Omellas et Roquefeuil et y voir des participations aux profits escomptés d’exploitations minières ?

Tous ces monnayages languedociens en tout cas ont connu les mêmes difficultés. L’antique monnayage d’Uzès n’est attesté que par un exemplaire, de lecture incertaine. Les monnayages d’Omellas ou de Roquefeuil ne sont pas connus par davantage d’exemplaires que ceux de Lodève ou même de Mende (pour lequel il semble qu’un trésor non répertorié soit venu à la fin du XIXe s. augmenter sensiblement le nombre des exemplaires connus). Les monnayages de Sauve-Anduze et surtout de Viviers ont eu davantage d’ampleur, grâce peut-être au meilleur rendement des mines de la terre d’Hierle ou de celles de Largentière. Cependant le succès plus durable des émissions de Viviers tient surtout à l’émission de piécettes de très médiocre qualité et à la pratique de l’imitation systématique au cours des XIIIe et XIVe siècles. La fabrication devait être alimentée davantage par les changeurs qui trafiquaient de ces pièces que par la production des mines. Celles-ci ne pouvaient suffire à entretenir une production significative sans le concours des circuits plus classiques des changeurs.

C’est en fait là que je chercherai la raison véritable du succès très relatif de ces monnayages cévenols, leur aire de diffusion principale se situe dans la vallée du Rhône (le trésor de Rochegude en est un bon exemple, pour les deniers d’Anduze comme pour ceux de Lodève). La plaine languedocienne en revanche était le domaine exclusif du denier melgorien et aucun autre monnayage n’avait plus la possibilité de s’y faire une place au soleil 42 en cette fin du XIIe siècle où les zones de circulation de chaque monnaie tendaient à être fixées par des usages et coutumes très précis, avant que l’arrivée de la monnaie du roi ne vienne tout bouleverser. En Aragon ou en Provence vers 1175 le pouvoir politique venait de créer des monnayages destinés à concurrencer puis à supplanter le denier melgorien, et ils y parvinrent. L’autorité de l’évêque de Lodève ou des autres seigneurs cévenols n’était pas suffisante pour réussir dans la même entreprise !

L’insuffisance de la production minière relayée par les conditions de la circulation monétaire, défavorables aux seigneurs de seconde importance suffisent à expliquer l’échec de ce monnayage qui n’était pas nécessairement dépourvu de toute ambition économique au départ mais qui avait été créé avant tout pour répondre aux exigences d’une situation locale.

Des émissions de prestige et de combat

Le souci d’originalité qui est apparu dans le choix des types monétaires peut s’interpréter comme une volonté de faire passer un message particulier. Il s’agit tout d’abord d’affirmer très fortement la possession et l’exercice du droit de monnaie dans le contexte local des rivalités entre l’évêque et le vicomte. L’émission monétaire s’adresse d’abord aux habitants de Lodève et aux seigneurs laïcs qui ont des prétentions sur la ville et il est bien probable que la monnaie ait été conçue comme un instrument de propagande et de combat autant que comme un outil économique et financier.

L’année 1188 marque la victoire de l’évêque (43), mais sur le moment cette victoire pouvait paraître fragile et l’évêque emploie toute son énergie à faire confirmer l’accord de 1187 par lequel le vicomte lui vendait l’ensemble des droits qu’il avait conservés dans la ville moyennant 40 000 sols melgoriens. La confirmation royale intervient dès 1188 mais d’autres confirmations sont recherchées et obtenues de la part du comte de Lodève, le comte de Toulouse, en 1192, du vicomte de Narbonne, en 1192 également, du pape en 1202 et du roi de nouveau et plus solennellement en 1210.

La frappe monétaire était le signe et le symbole de cette victoire et le choix du type de saint Fulcran est très significatif car il donne à voir que le pouvoir régalien de battre monnaie est pleinement détenu et exercé par les évêques mais aussi qu’il est d’essence religieuse, épiscopale et sainte (type SCS). Le type au buste épiscopal de saint Fulcran rend le message compréhensible pour tous, y compris pour ceux qui ne savent pas lire des légendes où figurent déjà (avec une certaine surdétermination) le mot épiscopus et la crosse.

La frappe de ces monnaies était également un moyen de conforter et de parachever ce succès. D’une part la fabrication pouvait procurer des revenus, mais nous ignorons ce que l’évêque en attendait. D’autre part le culte du saint évêque de la ville, saint Fulcran (949-1006) était une machine de guerre contre les seigneurs laïcs et Henri Vidal a bien montré comment plusieurs épisodes de la Vita évoquaient en fait les conflits du XIIe siècle en les transposant un bon siècle plus tôt. Il semble cependant que ce culte n’ait pris toute son ampleur qu’après le triomphe des évêques car c’est à ce moment que furent entreprises parallèlement la rédaction de la première Vita et la frappe des monnaies et qu’intervint la translation du corps de saint Fulcran (1199). Saint Fulcran apparaissait pour légitimer le pouvoir que les évêques avaient su réunir, mais il ne semble pas que ce culte, en dehors même de la promotion que lui assurait la frappe des monnaies, ait attiré de grands mouvements de pèlerins. Ceux-ci auraient pu contribuer à l’approvisionnement de l’atelier monétaire en métal comme c’était le cas au Puy et comme avait pu le souhaiter l’évêque à Mende où les rédactions successives des Miracles de saint Privat visaient à attirer les pèlerins vers le buste reliquaire du saint, et vers les monnaies qui le représentaient.

Le parallélisme avec Mende est remarquable à chacune des étapes de la réflexion sur le monnayage de Lodève. L’invention d’un corps saint constituait à Mende en 1170 le deus ex machina marquant l’intervention divine en faveur de l’évêque dont le pouvoir se trouvait ainsi affermi. A Lodève l’exaltation d’un saint évêque dont la vie est rédigée comme un manifeste militant représente en quelque sorte le couronnement idéologique d’une démarche d’appropriation d’un pouvoir bien temporel. Dans les deux cas la concession des regalia et la frappe de monnaies au type du saint viennent manifester aux yeux de tous, ce pouvoir souverain détenu par l’autorité ecclésiastique et marquer la légitimité divine qui le justifie.

Dans les deux cas encore l’évêque s’est assuré une mainmise sur les mines de la région et a créé des types monétaires variés, mais dans les deux cas également les émissions sont en fin de compte négligeables sur un plan économique et quantitatif. Cet échec est aussi celui de la plupart des monnayages qui fleurissent alors sur la bordure des Cévennes dont les mines sont pourtant renommées. Les petits derniers de Lodève ont donc tout le charme d’une monnaie ancienne, ces pièces rares sont surtout attachantes parce qu’elles évoquent et qu’elles éclairent une page de l’histoire du pays de Lodève avec les conflits et les espoirs des hommes.

Notes

1.Je citerai, par ordre de parution :
Jean Plantavit de la Pause, Chronologia praesulum Lodovensium, 1634.
Jules Fauris de Saint-Vincent, Monnoies des comtes de Provence, 1778-an IX, pl. 9, n° 12.
Claude Gros de Boze, Monnaies des barons de France…, s.l.n.d., pl. V. Pierre Ancher Tobiesen Duby, Traité des monnaies des barons, Paris, 1790, 2 vol., t. 1, p. 63, pl. XIV.
Esprit Requien, « Notice sur quelques monnaies inédites du Musée Calvet, Trouvaille de Rochegude (Drôme) », dans Revue de la numismatique française, t. 9, 1844, p. 124-127, 00 27, p1. V, n° 12.
Jean Chaudruc de Crazannes, « Sur la monnaie des évêques de Lodève », ibid., p. 435-440.
Faustin de Poey d’Avant, Monnaies féodales de la France, t. 2, 1856-1850, p. 299-300, n° 3860-3861, pl. LXXXVI, n° 9-10. Emile Bonnet, Les monnaies des évêques de Lodève, Montpellier, 1900, 17 p.
Adolphe Dieudonné, Manuel de numismatique française, t. 4, Monnaies féodales françaises, Paris, 1936, p. 240.
Antoine Temple, Médaillier de la Société archéologique de Montpellier, inventaire des monnaies médiévales, diplôme d’études supérieures, Université de Montpellier, 1967, p. 159-160, VII, n° 1.

2.Emile Bonnet, Les monnaies des évêques de Lodève, Montpellier, 1900, 17 p., op. cit., n° 1 est un tiré à part de : Ernest Martin, Cartulaire de la ville de Lodève, dressé d’après des documents inédits pour servir de preuves à l’Histoire de la ville de Lodève depuis ses origines jusqu’à la Révolution, Montpellier, 1900.

3.Reinhold Kaiser, « Münzprivilegien und bischöfliche Monzprägung in Frankreich, Deutschland und Burgund im 9.-12. Jahrhundert », dans Vierteljahrschrift für Sozial – und Wirtschaftsgeschichte, 63, 1976, p. 289-338, voir en particulier p. 307, 319-321. Henri Vidal, « La première Vie de saint Fulcran et le triomphe de l’épiscopat lodévois au XIIe siècle », dans Annales du Midi, 76, 1965, p. 7-20.

4.Par exemple pour Mende le buste est également disproportionné et la légende MIMA CIVITAS devient MIMAS CIVITAS, mais les pièces à légende Mimas ont reparu depuis (Caron, pl. 14, n° 12) et il ne faut donc pas se hâter d’écarter les variétés décrites par Gros de Boze.

5.Sur la collection Adolphe Ricard, léguée en 1893, voir Jean Claparéde, Le médaillier de la Société archéologique de Montpellier dans Société archéologique de Montpellier Monnaies d’or et monnaies d’argent,… Journées numismatiques, Montpellier 1974, p. 2.

6.Congrès archéologique de la France, 41e session, Agen-Toulouse, 1874, Paris, 1875, p. 396 (renseignement aimablement communiqué par M. Jean-Claude Richard, lettre du 30-09-1987).

7.Dom Devic et Dom Vaissette, Histoire générale de Languedoc, Toulouse 1879, t. VII, p. 410 (la pièce est gravée dans E. Roschach, Histoire graphique de … Languedoc, Toulouse 1904, pl. XV, n° 34).

8.Daniel Cazes, Jean Penent et Evelyne Ugaglia, « Collectionneurs et numismates, histoire du médaillier des musées de Toulouse », dans Les monnaies d’or des musées de Toulouse, Toulouse, 1994, p. Xi-Xix, à la p. XVI, cf. G. Pierfitte, « Monnaies toulousaines, carolingiennes et comtales données au Musée Saint-Raymond » dans Mémoires de la Société archéologique du midi de la France, 1947, t. XXI, p. 183-206 à la p. 183.

9.Georges Savès, « Monnaies féodales », dans Georges Savès et Robert Mesuret, Monnaies du Haut-Languedoc de l’Antiquité à nos jours, Toulouse, 1963, p. 90, n° 492 (la pièce n’est pas illustrée).

10.  Ces notes sont conservées dans la famille par Madame I. Beaux d’Albenas, que je tiens à remercier ainsi que M. J.-C. Richard (lettre du 19-10-1995) à qui revient le mérite d’avoir identifié la collection Calvet et retrouvé la mention de cet exemplaire.

11.  Vente Paris, Crédit de la Bourse, 26-28 avril 1993, n° 1497 = Vente Versailles, Ciani Vinchon, 6-7 mai 1955, n° 21, pl. 1 (collection Caizergues de Pradines).

12.  Collection HM, monnaies royales et seigneuriales françaises, Vente Rollin Feuardent, 26 mai-14 juin 1902, n° 1710.

13.  Collection Henry Meyer, monnaies royales et seigneuriales françaises, classement chronologique…. Paris, 1890.

14.  Collection Ch.**, Monnaies antiques…, Vente Rollin et Feuardent, 23-24 juin 1897, n°240 reproduit sur la planche. La collection Ch.** ne sort pas par ailleurs d’une honnête médiocrité et on n’y observe pas de dominante régionale marquée qui permette de s’orienter dans l’identification du collectionneur et de retrouver l’origine de l’exemplaire.

15.  BN 1921A, registre d’acquisition Z, n° 2915.

16.  Voir ci-dessus n. 6.

17.  Jean Duplessy, Les trésors médiévaux et modernes découverts en France. I. 751-1224, Paris, 1985 (Trésors Monétaires, Supplément 1), n° 279, notice établie d’après la publication de Requien citée n. 1.

18.  Duplessy, Ibid., n° 198.

19.  H. Rolland, Les monnaies des comtes de Provence, Paris, 1956, p. 108.

20.  « Deux deniers provençaux surfrappés du XIIe siècle : la chronologie des raymondins du Marquisat de Provence », dans BSFN 1989, p. 645-649 et « Surfrappes en Provence au XIIe s., la guerre monétaire entre le comté et le marquisat », ibid., juin 1994, p. 874-876.

21.  G. Mouynès, Ville de Narbonne, Inventaire des archives communales antérieures à 1790, Annexes de la série AA, Narbonne, 1877, p. 52, n° 92.

22.  A. Molinier, « Actes inédits de Philippe Auguste », dans Bibliothèque de l’Ecole des Chartes, 1876, p. 381-386.

23.  Voir A. Dieudonné, « L’ordonnance ou règlement de 1315 sur le monnayage des barons », dans Bibliothèque de l’Ecole des Chartes, 1932, p. 8-54.

24.  Histoire de Languedoc, t. 5, n° 650, col. 1262 pour l’acte de 1162. Recueil des actes de Philippe Auguste roi de France t. I, 1175-1194, publié sous la direction de Elie Berger par Henri François Delaborde, Paris, 1916, p. 295, n° 242, pour l’acte de 1188 (18 avril-31 octobre) et t. III, 1206-1215, publié sous la direction de Charles Samaran par Jean Monicat et Jacques Boussard, Paris, 1966, p. 209-211, n° 1119, pour l’acte de 1210, 18 avril-31 octobre.

25.  Une lecture vestra avait été proposée par A. Meunier d’après la seule copie conservée de cet acte (Arch. nat., J 895, n° 2). Je m’y suis reporté et la lecture nra (nostra) est plus vraisemblable que la lecture ura (vestra) qui n’est pas pour autant exclue.

26.  Histoire générale de Languedoc, t. 5, n° 642, col. 1246.

27.  Clovis Brunel, Les miracles de saint Privat suivis des opuscules d’Aldebert III, évêque de Mende, Paris, 1912. L’évêque pouvait également s’appuyer sur la mention expresse des mines parmi les regalia accordées par le roi à Lodève en 1157 ou par l’empereur à Viviers en 1149.

28.  Il pouvait alors s’appuyer sur la mention parmi les biens confirmés à l’évêque d’Uzès en 1156-1157 de la monetam quae in eadem civitate cuditur (Histoire générale de Languedoc, t. 5, n° 613, col. 1199-1201).

29.  [APPEL MANQUANT] L’hypothèse d’influences croisées entre ces divers évêchés ne me paraît pas se limiter à un jeu de reconstitution historique un peu gratuit ou à des rapprochements forcés influencés par le petit nombre des documents conservés. La totalité des diplômes semblent connus et il y a une belle convergence chronologique : après le diplôme impérial pour Viviers en 1149 les trois évêques de Mende, Uzès et Lodève se tournent vers le roi en 1156-1157 dans un même mouvement et à un moment (1150-1160) où les évêchés de Lodève, Viviers, Uzès et Nîmes sont occupés par 4 frères, ce qui pouvait faciliter la circulation d’une bonne information.

30.  Une erreur de lecture VIIIImo devenu vicesimo pour le rédacteur de l’inventaire de 1498 est en effet une explication plausible mais la date de cet acte, à partir de 1188, reste incertaine.

31.  Maurice Prou, « Essai sur l’histoire monétaire de l’abbaye de Corbie », dans Mémoires de la Société des Antiquaires de France, t. 55, 1896, p. 34-35.

32.  Alexandre Germain, « Mémoire sur les anciennes monnaies seigneuriales de Melgueil et de Montpellier », dans Mémoires de la Société archéologique de Montpellier, 1852, p. 101.

33.  On pense aux provinois de Rome dès le XIe s., à la diffusion du type anépigraphe à la tête, mais il s’agit plus d’emprunts et de modes que d’alignements sur un étalon dont on copie les types.

34.  Poey d’Avant, n° 4824, Pl. 106, n° 13 pour la pièce de Vienne, n° 1966, pl. 41, n° 21 pour celle de Châteauroux et n° 2299, pl. 50, n° 18 pour celle de Limoges.

35.  Les pièces avec une lettre, comme le B à Anduze… sont fréquentes en Languedoc, comme surtout les pièces présentant trois lettres disposées en triangle, à Morlaas ou à Toulouse, à Rodez, mais l’allure des pièces est par trop différente pour que la confusion soit possible.

36.  Françoise Dumas, « Les monnaies dans le royaume au temps de Philippe Auguste », La France de Philippe Auguste-Le temps des mutations, actes du colloque… Paris, 29 septembre-4 octobre 1980, (Colloques internationaux du CNRS, n° 602), Paris, 1982, p. 541-574.

37.  Voir Poey d’Avant, pl. 43 pour Sancerre, pl. 48 pour Souvigny, pl. 96, n° 11-12 pour Uzès et Viviers et Caron, n° 329-330, pl. 14, n° 12-13 pour Mende.

38.  Poey d’Avant, n° 6535-6546, pl. 153, n° 3-9.

39.  Cf. R. Girard, « Note sur les plus anciennes monnaies anonymes des dauphins de viennois », dans Revue Numismatique 1991, p. 269-277.

40.  Je tiens à signaler sur le monnayage de Viviers la brochure Les monnaies des évêques de Viviers, publiée en 1995 par C. Bernard et R. Sublet.

41.  M.C. Bailly-Maistre, J. Bruno-Dupraz, Brandes-en-Oisans DARA, n° 9, Lyon, 1994, p. 102-104.

42.  C’est la conclusion de M. Castaing-Sicard, Monnaies féodales et circulation monétaire en Languedoc (Xe-XIIIe siècles), (Cahiers de l’association Marc Bloch de Toulouse, n° 4), Toulouse, 1961, p. 44.

43.  [APPEL MANQUANT] H. Vidal, op. cit. n. 3.