1. — Les saints en lodévois

Diocèse du Languedoc du IVe siècle jusqu’en 1790, Lodève a toujours manifesté un grand attachement aux saints : la ville n’a pas vénéré moins de cinq patrons qui, avec la Vierge Marie 1, figurent au premier plan de la foi populaire locale.

Saint Flour, tenu pour fondateur du diocèse par la légende, fut célébré chaque 27 Octobre à partir du XIIIe siècle, et jusqu’au XIX2 : en 1882, l’évêque de la ville de Saint-Flour (Auvergne) offrit aux Lodévois un fragment d’os de ce saint 3.

Saint Amans, troisième pasteur de Lodève selon une tradition à présent contestée, laissa son nom à une église de la ville 4 où un culte devait lui être consacré, puis à une chapelle de la cathédrale, en 975 5.

Saint Flour et saint Amans ne sont plus reconnus, par l’Église et par les laïcs d’aujourd’hui, ni comme saints, ni comme évêques de Lodève 6. Leur culte a également disparu. Il n’en est pas de même pour saint Georges (fin du IXe siècle) qui, comme saint Fulcran (fin du Xe siècle), conserve toujours, aux yeux des historiens, sa place dans la chronologie des évêques. Les reliques de saint Georges étaient conservées à l’intérieur de la cathédrale, jusqu’au pillage protestant de 1573 ; et leur fête solennelle avait lieu en novembre.

Du Ve au XVe siècle, la cathédrale de Lodève porta, ainsi que plusieurs autres églises du diocèse, le nom du provençal saint Genès. Celui-ci n’avait pas vécu à Lodève, mais sa grande renommée l’y avait fait adopter comme patron, et sa fête, le 25 août, instaura la première foire annuelle officiellement enregistrée, à partir de 1212 7 : cette foire existe toujours. En 1245, le diocèse avait acquis auprès de l’église d’Arles un bras et du sang de saint Genès mais Lodève perdit ces reliques lors de la mise à sac de 1573, et refit une demande en 1882 Arles envoya un fragment d’os.

Statue de saint Fulcran en plâtre peint, chapelle de Fozières.
Fig. 1 Statue de saint Fulcran en plâtre peint, chapelle de Fozières.

Au cours de l’histoire de l’évêché, plusieurs autres prélats ont « frôlé », à leur heure, l’appellation de saint jusqu’au dernier évêque, Mgr de Fumel (1750-1790), considéré comme « un saint qu’il faut ajouter à la liste des saints évêques de Lodève ». Il faut également mentionner saint Guilhem (mort en 812), dont l’abbaye se trouvait dans le diocèse ; et saint Pons de Léras (XIIe siècle), dont le culte, exclusivement lodévois, connut une apogée tardive au XVIIIe siècle.

Le plus célèbre des saints de Lodève demeure, incontestablement, l’évêque Fulcran (949-1006), toujours vénéré (Fig. 1). Disciple et successeur, vers l’âge de 23 ans, de Théodoric (dont la sainteté de mœurs et la « bonne odeur » avaient été célébrés), Fulcran forgea sa renommée en affirmant à la fois l’autonomie et l’influence de son évêché : il parvint à dominer les prétentions des nobles, élabora avec d’autres évêques des traités politiques (Concile du Puy, en 990), resserra les liens avec Rome – notamment en y effectuant trois pèlerinages. Par Fulcran, les grands édifices du diocèse étaient restaurés par lui, le peuple sauvé de la famine par lui, les malades guéris.

Les textes de l’époque en témoignent 8 : l’onction d’un sacre, « par la grâce de Dieu », attribuait une puissance surnaturelle. D’une part, le prestige de Fulcran tenait à ses origines nobles, son statut de premier homme du diocèse, sa force morale, ses actions spectaculaires parmi une population rongée par les servitudes, les épidémies, les famines, les superstitions. D’autre part, son état d’ecclésiastique, représentant de Dieu, le définissait comme capable de répondre aux problèmes du réel par des solutions surnaturelles : ainsi récupérait-on l’eau dans laquelle un prêtre avait plongé ses mains, afin d’en guérir les yeux d’un aveugle ainsi tout curé pouvait-il être appelé à chasser, par imposition des mains, le démon chez un possédé ; ainsi venait-on baiser l’habit d’une autorité religieuse pour ne pas succomber à la peste, etc.

Fulcran acquit sa popularité par l’attention qu’il portait aux pauvres, et les miracles qui s’accomplissaient autour de sa personne. A la fin de son brillant épiscopat, il promit aux Lodévois que « s’ils gardaient les enseignements qu’il leur avait donnés, il leur serait un plus puissant et plus présent protecteur après sa mort, qu’il ne leur avait été pendant sa vie » 9. Lorsque la nouvelle de son décès fut connue, la foule accourut pour le voir une dernière fois : pendant tout un jour, le défilé des fidèles n’arrêta pas. Ce jour-là, la guérison du mal aux dents d’un nommé Raynard, qui avait appuyé sa joue contre la dépouille mortelle de Fulcran, apporta à tous la certitude que l’évêque tiendrait sa promesse d’accomplir encore plus de miracles. On se jeta alors sur tout ce qu’il avait pu toucher : « Il n’y eut ni linge, ni habits, ni ornements qu’on épargnât non pas même la bière de bois que l’on mit en pièces, en la rompant ou la sciant, et recueillant avec soin jusques à la poussière qui tombait de la sciure ».

Le prélat tant aimé sembla irremplaçable : son ami Matfred, évêque de Béziers, prit pour mission de veiller à la bonne vacance du siège de Lodève. La succession ne fut ouverte qu’à la mort de Matfred, neuf ans plus tard.

2. — Les reliques de saint Fulcran, du XIIIe au XIXe siècle

Encore aujourd’hui, Lodève se distingue pour avoir reconstitué un dépôt de reliques remarquablement bien fourni. Cette tradition remonte aux origines du diocèse, et avait été servie par Fulcran lui-même qui, de son troisième voyage à Rome, rapporta la mâchoire de saint Sébastien, contribuant à augmenter une collection déjà importante. Les reliques régnaient alors au cœur de l’ordre social : elles figuraient, à la place des textes sacrés, comme les garantes des serments par lesquels tout individu avait pu s’engager. En outre, dans leur toute puissance, elles protégeaient. La nécessité de posséder des reliques suscitait un intense commerce sur leur compte, avec bon nombre de supercheries, et la découverte de quantité de corps saints, exhumés à la suite de « signes de Dieu » ou « divers indices ». Ainsi, par exemple, Charlemagne fut-il déterré en l’an 1000, sur l’ordre d’un rêve qu’avait fait Otton III : découvert intact, le corps de l’empereur – défunt près de deux siècles auparavant – produisit soudain de nombreux miracles.

A Lodève, le culte de Fulcran, attesté par une pièce de monnaie du XIIe siècle à l’effigie de « S. Fulcrannus » 10, et une « Vie de saint Fulcran » par Pierre de Millau vers 1200, se trouva renforcé à la suite d’une « révélation divine » (selon Plantavit de la Pause) qui poussa le clergé à exhumer le corps de l’ancien évêque : celui-ci fut trouvé bien conservé. « La nouveauté de ce miracle attira le monde de toute part, et le saint corps fut porté avec magnificence dans la chapelle de l’église cathédrale ». Une bulle du pape Nicolas IV (1288-1292) reconnut alors sans équivoque le culte de Fulcran de Lodève.

Installé de sorte que les visiteurs puissent, en temps ordinaire, lui baiser les pieds, ce corps qui avait vécu 80 ans et séjourné plus longtemps encore sous terre, était, le jour anniversaire de sa Translation, assis dans un fauteuil, au maître-autel, face à la foule, le bras levé en signe de bénédiction les pèlerins, dans un long cortège, venaient se prosterner devant lui 11. Les relations de ces cérémonies décrivent le saint « toujours entier, toujours vermeil, toujours odorant. On venait de toutes parts l’invoquer. La pluie, la sécheresse, les maladies épidémiques, toutes les calamités disparaissaient quand on avait eu recours à Fulcran » 12 ; et même les magistrats de la ville ne manquaient pas de faire célébrer des messes et brûler d’énormes cierges pour que Lodève demeure protégée.

Le 4 juillet 153, au temps fort de la guerre de religion, les protestants investirent la ville. Ne voyant d’évêque, dans les murs, que Fulcran, ils le sortirent de sa châsse pour le traîner dans les rues jusqu’au quartier des boucheries (Mazel) où ils le dépecèrent. Après ce « martyre posthume », on ne retrouva du prélat que quelques morceaux épars « trois doigts de la main entiers, un os de la jambe, une partie de l’épaule couverte de sa peau, un autre os, de la peau du ventre encore rougeâtre, et d’autres petits ossements » ; ainsi qu’un de ses gants. (Fig. 2).

Reliques de saint Fulcran
Fig. 2 Reliques de saint Fulcran (cliché Wells, dans Manuel du Romieu à saint Fulcran, Impr. Charité, Montpellier, 1950).

Rapportés en la cathédrale après la fin des troubles, déposés dans un coffret provisoire sur le grand autel, ces précieux fragments furent installés solennellement, en 1651, dans un reliquaire d’argent. Certains autres morceaux du corps, perdus, retrouvés, transmis, circulèrent aux quatre coins de la région pour y démultiplier la légende, ou y disparaître à jamais. Une partie de côte couverte de peau fut recueillie à Saint-Félix-de-Lodez, tandis qu’un autre échantillon résidait à Mourèze. Des rumeurs intarissables (elles persistent toujours) soupçonnaient tel ou tel particulier d’avoir pris les plus gros morceaux : ainsi, en 1698, le clergé lodévois obtint de l’intendant de la province l’autorisation de perquisitionner dans le château de Lunas où, disait-on, se trouvaient la tête et une partie de la peau du ventre de Fulcran. Les recherches furent vaines, mais on ne se résigne pas pour autant. Au XVIIIe siècle, certaines personnes assuraient qu’elles « avaient toujours le corps de saint Fulcran entier, sans corruption, couvert de sa peau, et donnaient le témoignage de leurs propres yeux pour garant » 13.

Mgr de Souillac, avant-dernier évêque de Lodève (1732-1750), inquiet de voir le culte échapper au contrôle du clergé, prit un certain nombre de décisions peu populaires : interdiction de vénérer des reliques non reconnues par lui refus d’accorder le maître-autel pour l’exposition des reliques ; exclusivité de la manipulation des reliques réservée aux prêtres ; ordre d’enseigner l’imitation des saints, et non l’adoration de leurs restes. Enfin, Mgr de Souillac commandait « très expressément aux prêtres d’éviter dans l’exposition des reliques toute apparence de gain » 14. Mais son successeur, Mgr de Fumel, renoua avec la dévotion ancestrale : en 1760, consacrant le nouveau maître-autel, il y fit encastrer « une petite relique de saint Fulcran » – qui demeure là aujourd’hui, avec quelques autres.

Pendant la période révolutionnaire, l’armée affecta la cathédrale à l’entrepôt des fourrages, et le reliquaire fut, avec d’autres biens, réquisitionné en janvier 1794 : il avait pu être vidé à temps de son contenu ; et les reliques furent à nouveau dispersées dans plusieurs maisons de la ville. Après la suppression de l’évêché, c’est l’évêque de Montpellier, Mgr Rollet, qui entreprit de les faire rassembler. Certains fragments avaient été remis à la disposition du clergé dès 1797 ; pour obtenir les autres, Mgr Rollet agita la menace de l’excommunication.

Enfin regroupées en 1805, les principales reliques de saint Fulcran furent placées, trois ans plus tard, dans un reliquaire neuf de 14,7 kg d’argent (le précédent en pesait 22,5). Le XIXe siècle vit aussi le complet réaménagement de la décoration de la chapelle réservée au saint, avec installation de vitraux, peintures, fers forgés, et d’une grande statue de marbre.

3. — Les dévotions a saint Fulcran, au XXe siècle

La zone d’influence du culte voué à Fulcran recouvre principalement la superficie de l’ancien diocèse de Lodève (un des plus petits de France) : au sud, les limites se situaient peu après Mérifons, Mourèze, Nébian. L’Hérault, au sud-est, marquait une frontière naturelle jusqu’à Saint-Guilhem-le-Désert tandis qu’au nord, le plateau du Larzac fermait le territoire (Les Rives, Le Caylar, Navacelles). A l’ouest, l’autorité de l’évêché prenait fin sur la côte de Lunas.

A l’intérieur de ce périmètre, le culte fut étroitement lié aux foires qui accompagnaient les fêtes religieuses : ces événements provoquaient l’arrivée massive de toute la population rurale environnante. En sens inverse, la pratique du culte a donné lieu à certains essaimages hors de Lodève r par la migration de certains habitants ; par les témoignages des marchands ; par la circulation des reliques dispersées, et par la diffusion des effigies (images, médailles, statuettes, etc.).

Tôt ou tard, il y a eu dans chaque famille catholique lodévoise un enfant baptisé Fulcran parfois même de génération en génération. Avec ou sans ce prénom, certaines personnes pouvaient être « vouées à saint Fulcran » : la pratique semble avoir été courante jusqu’au début de ce siècle (Fig. 3).

Fulcran, ou Fulcrand en orthographe francisée, a donné le féminin Fulcrande. Par suite, Fulcran est également devenu un nom de famille – connu dans, et hors du Lodévois.

La légende de la vie du saint a été transmise et augmentée au cours des siècles, tant par la tradition orale que par les panégyriques officiels illustrée aussi par des œuvres picturales, théâtrales, etc. Cette légende fait toujours autorité et s’impose sur l’histoire (qui ne s’appuie que sur trop peu de documents). Ainsi, au début du siècle dernier, quelqu’un grava dans le mur du clocher l’empreinte d’une main : la légende qui en naquit raconta que « la colère de saint Fulcran fut, un jour, si forte contre son sonneur de cloches qu’il voulut le gifler mais le sonneur esquiva le geste, et la main imprima son coup dans la pierre » 15 (Fig. 4). Ce récit courut beaucoup plus vite que son explication, et court encore notamment grâce à des adultes qui en avaient été fort impressionnés, « du temps où ils allaient au catéchisme ». Certains ajoutent que « tout ça c’est de la blague », d’autres se posent la question.

Illustration d'une édition des litanies
Fig. 3 Illustration d'une édition des litanies « pour récitation privée » (mars 1918, Impr. Charité, Montpellier).
“Main de saint Fulcran” gravée dans l'escalier menant au clocher de la cathédrale
Fig. 4 “Main de saint Fulcran” gravée dans l'escalier menant au clocher de la cathédrale.

Il n’existe plus de Livres de Miracles, et les « mille ex-voto » autrefois déposés près des reliques ont été supprimés par souci de « décence » – au profit de plaques de marbre uniformément gravées, et qui semblent avoir découragé la pratique, depuis les années 1920.

L’essentielle caractéristique du culte réside dans l’existence de reliques, dont certaines font encore l’objet de dévotions séparées on raconte toujours comment, pour la neuvaine de saint Fulcran, le particulier qui avait la chance de posséder une relique, l’exposait au milieu de cierges et la regardait « se couvrir de petites fleurettes ». Il invitait ses amis les plus chers aux prières du soir organisées autour de l’objet sacré. De telles reliques, à la fin du siècle dernier, pouvaient mesurer plusieurs centimètres mais en changeant de propriétaire (don, héritage), elles subissaient des prélèvements ou partages : certains de ces fragments semblent n’être que symboliques (de la taille d’un simple grain). Tous sont conservés dans des boîtes ornées dans un style baroque : sous une vitre, tel débris de Fulcran, collé sur, une boule de coton, peut y voisiner avec tels autres, de saints divers. Parfois, les étiquettes ne sont plus visibles, puis c’est la vitre qui se brise, et la mémoire s’y perd : la boîte devient une énigme héréditaire 16. A l’endroit où, selon la tradition, le corps le Fulcran fut dépecé (bas de la rue de Mazel), une boulangerie conserve toujours une figurine habillée avec un morceau de tissu considéré comme étant de l’habit de l’évêque : lors du passage de la procession, cette statuette est placée devant la porte 17.

Saint-Félix-de-Lodez vénère encore une partie de côte couverte de peau : cette relique est exposée dans le chœur de l’église, lors des fêtes de saint Fulcran. Une autre relique figure dans la paroisse de Jonquières 18. De même, Nébian possède, depuis la Révolution, une relique qui est exposée pour la neuvaine de février dans un reliquaire récemment restauré. L’église de Nébian abrite un autel consacré à saint Fulcran, orné d’une statue dorée. L’un des trois vitraux du chœur est aussi à l’effigie de l’évêque. Le culte de Nébian est entretenu grâce à la dévotion de la sacristine, tandis que le prêtre célèbre chaque année une messe solennelle 19. A Mourèze, par contre, on ne retrouve plus trace d’un morceau de peau recueilli après 1573 : « ni dans les placards, ni dans les souvenirs des sacristines » 20.

A Lodève, la célébration de saint Fulcran s’effectue selon le calendrier suivant. Quotidiennement : à 19 heures, après l’angélus, le glas de la cathédrale sonne treize coups en hommage au patron de la ville. Mensuellement : le 13e jour, la messe en la cathédrale est dite en souvenir de la mort du prélat. Annuellement, deux fêtes la première marque l’anniversaire du décès de Fulcran, le 13 février 1006 ; la seconde célèbre la translation des reliques, le dimanche qui précède l’Ascension. Avant de détailler ces manifestations toujours existantes, signalons-en une autre, pratiquée après 1573, et jusqu’à la Révolution, en date du 4 juillet et en mémoire du « martyre posthume » de l’évêque : une procession d’expiation parcourait les rues de la cité, sur l’itinéraire où le corps avait été traîné ce chemin était jalonné d’écussons « S.F. » (dont deux demeurent), aux emplacements où Fulcran, selon la tradition, s’était de lui- même dressé sur ses pieds.

Le glas quotidien veut ajouter à l’ordinaire prière du soir (que le peintre Millet a illustré avec tant de succès) la vénération du protecteur lodévois. Un cantique, réimprimé en 1950, indique sous le titre « le glas de saint Fulcran » : « Chers Lodévois, à genoux et prions (…) O Saint Fulcran (…) le glas du soir vous redit notre amour » 21. Un autre chant, de 1958, célèbre la « voix grave et sereine » de cette sonnerie vespérale 22. De fait la population lodévoise actuelle ignore, dans une proportion grandissante, la signification de ce glas.

Les messes mensuelles semblent avoir été particulièrement dédiées à la « Confrérie des Focrans », créée en 1471 pour affirmer la fidélité au culte de saint Fulcran (« Focran », en occitan populaire). Cette confrérie, restaurée en 1933, faisait obligation aux membres de « s’unir, au moins d’intention, aux messes célébrées le 13 de chaque mois ». Aujourd’hui, bien que ces messes ne soient plus annoncées comme telles, les fidèles affirment qu’elles demeurent, même si personnellement, ils n’y assistent plus.

Les deux fêtes religieuses de février et mai ont donné lieu à des foires qui tendent à supplanter les cérémonies de piété (Fig. 5). De même, la population a oublié que la foire d’août (« des comportes ») s’était anciennement greffée sur la fête de saint Genès ; et que celle de novembre (« des peaux », jusqu’en 1940), animait la Saint-Georges. La foire du 13 février, perdant de plus en plus son attache religieuse, maintient néanmoins l’exposition des reliques, dans la chapelle Saint-Fulcran de la cathédrale. Mais seuls les plus fervents viennent les visiter, faire brûler les cierges qui sont spécialement mis en vente sur le parvis, ou assister à la messe – qui acquiert donc un caractère de plus en plus intime. La pratique de la neuvaine (neuf soirées de prière collective) semble également s’estomper. Quant à la foire, elle demeure, depuis le moyen âge, à l’extérieur des anciens remparts de la ville, le long de la Soulondres (quai des Ormeaux) : elle a été officialisée en 1548 par Henri II.

Chronique de Lodève, dans Midi·Libre du 19 mai 1965
Fig. 5 Chronique de Lodève, dans Midi·Libre du 19 mai 1965

Comme au 13 février, le reliquaire est à nouveau exposé lors de la fête principale, précédant l’Ascension, et instituée par Louis XII en 1510. Les pèlerins, cette fois, défilent par centaines devant le coffret d’argent, s’agenouillent pour y porter les lèvres, l’essuient avec un objet familier (mouchoir, gant, châle) qui, porté quotidiennement, pourra protéger, ou guérir : selon un témoignage, cette pratique serait suivie par 10 % des personnes 23. Nul ne peut toucher les reliques elles-mêmes. Deux gardiens, remplacés chaque heure, veillent au bon ordre de ce pèlerinage.

Selon les circonstances (autour de 1900, les anticléricaux parvinrent à faire interdire toutes les manifestations religieuses sur la voie publique), le déroulement de la Saint-Fulcran peut varier d’année en année, dans ses principes ou ses détails. Nous en indiquerons ici essentiellement le schéma actuel, religieux et annexe.

Samedi soir – Les cloches ouvrent la fête, vers 21 heures, en sonnant à toute volée durant trois-quarts d’heure. Précisément pendant ce temps, la fanfare et les majorettes partent de l’Hôtel de Ville (ancien évêché) pour effectuer une retraire aux flambeaux à travers Lodève, sur un parcours où s’allument des feux de Bengale. Le cortège, ayant recruté à sa suite les habitants des divers quartiers, arrive sur le parc municipal (ancien jardin des évêques) où sont installés, dans l’obscurité et le silence, les manèges et stands forains : passant dans chaque allée de la foire, la fanfare donne le signal de la mise en marche des éclairages et des haut-parleurs. Le mouvement se démultiplie, au fur et à mesure que le défilé envahit la place. Mais le mot d’ordre n’est plus très strict, et d’année en année les baraques sont plus nombreuses à fonctionner déjà quand la fanfare arrive : elle tombe alors « comme un cheveu sur la soupe », à la grande déception des puristes, au milieu d’une foule qui n’a pas attendu qu’on lui montre le chemin. Cette foire des manèges durera une semaine, mais connaîtra son apogée dès les trois premiers jours.

Dimanche – Devant la cathédrale, vente de médailles, (Fig. 6) statuettes (métal ou plastique), porte-clefs, notamment à l’effigie de saint Fulcran. Vente également de cierges qui, achetés en grand nombre par les pèlerins, seront déposés en la cathédrale pour être brûlés les uns après les autres durant les semaines et les mois suivants, au bon soin des sacristines. La messe solennelle chantée est célébrée à partir de 10 h. 30, avec les grandes orgues. Elle rassemble de 1500 à 2000 personnes. Aucune place d’honneur n’y est réservée : la hiérarchie sociale n’existe plus devant « nôstre sénher Focran ».

Médailles à l'effigie de saint Fulcran
Fig. 6 Médailles à l'effigie de saint Fulcran (XXIe s.).

Lorsque les reliques, pendant cette messe, restaient exposées dans la chapelle latérale, les pèlerins avaient le regard tourné vers elles, et non vers le chœur où se déroulait l’office : chacun, en effet, surveillait le moment où il y aurait le moins de monde pour aller à son tour « baiser les reliques ». La messe ne semblait servir qu’à meubler cette attente. En 1975, l’archiprêtre décide qu’il valait encore mieux accepter de placer le reliquaire sur le maître-autel, afin que la foule regarde au moins dans la bonne direction. Du même coup, les « Roumious » (pèlerins) ne pouvaient plus accéder au reliquaire pendant la messe. C’est alors qu’on a pu voir certains incidents comme celui qui nous a été rapporté ainsi : « Cette année encore, en 1977, les gens rouspétaient parce qu’on leur interdisait l’accès aux reliques. J’étais dans le chœur, avec les autres organisateurs, quand un bonhomme de 70 ans s’est approché pour tenter d’entrer. Je l’ai arrêté. Alors il s’est mis en colère, disant qu’il ne venait que pour passer son « moucadou » (mouchoir) sur les reliques, et qu’il s’en irait aussitôt après sans avoir dérangé personne Pas question d’attendre sans raison la fin de la messe. Je n’ai rien pu lui faire comprendre. Finalement, comme il gesticulait et parlait fort, j’ai senti que nous attirions sur nous l’attention de tout le monde alors j’ai pris son mouchoir, je suis allé en vitesse le frotter contre le reliquaire, et je le lui ai donné pour qu’il s’en aille enfin ».

Vers 11 h. 30, démarre la procession, au cours de laquelle les reliques font le tour de la ville. Pour quitter puis réintégrer la cathédrale, en cette occasion, on utilise la « Porte des évêques », au fond de la nef, et non les entrées ordinaires. Environ trois quarts d’heure plus tard, au terme de la procession, une nouvelle messe est dite, appelée « messe des pèlerins » : basse, moins longue que la précédente, avec des invocations à saint Fulcran. Désormais, cette seconde messe s’adresse à ceux qui n’on pas assisté à la première.

Les vêpres sont dites à 16 h., ou 16 h. 30 : elles sont un rassemblement plus sobre et reposé. On peut y chanter le Salve Regina, parce que le mois de mai est aussi celui de la Vierge Marie. A l’heure des vêpres, il arrive souvent que le repas soit à peine terminé : il regroupe, autour du traditionnel plat d’escargots à la lodévoise, les parents de toute la région. Ce repas annuel demeure, dans bien des familles catholiques lodévoises, un des moments essentiels de la vie sociale.

Lundi – Ce jour est férié pour toute la ville. La foule des visiteurs est partie, mais sur le parc se tient, en plus des manèges, une foire marchande qui déborde jusque devant la cathédrale, et attire encore les paysans des environs. C’est la foire des achats de la nouvelle saison (vêtements, outils). A Saint-Fulcran, où les reliques sont toujours exposées, on chante une messe à 10 heures.

Jeudi – Ce jour de l’Ascension termine pratiquement la Saint-Fulcran. « Pour l’Ascension, on célèbre encore saint Fulcran, au risque d’y perdre le sens spécifique de cette autre fête. Mais à Lodève, l’Ascension, c’est toujours la Saint-Fulcran ». Cette journée, étant chômée dans toute la France, augmente la fête d’une vacance supplémentaire dans les écoles, où l’on ne travaille pas le mercredi, on peut faire le pont sur le mardi, et obtenir de cette façon cinq jours de congé.

Le week-end suivant, quelques baraques tentent de prolonger, sur le parc, l’ambiance de la fête ; mais la Saint-Fulcran est achevée. Car, bien que l’aspect commercial paraisse envahissant, il dépend essentiellement du succès de la procession, et de l’affluence auprès des reliques. Le maître de l’événement demeure saint Fulcran. On l’a vu, d’une autre manière, lorsque le clergé essaya, dans les années 1960, de restaurer la procession de la Fête-Dieu, qui suit l’Ascension : l’échec de cette tentative le persuada qu’il valait mieux s’en tenir au triomphe de l’évêque, où Dieu, dans sa grande compréhension, verrait indirectement son propre triomphe…

Dans l’affluence de la Saint-Fulcran, l’association des Artistes du Lodévois présente ses travaux des concours de pétanque et autres jeux sportifs sont organisés ; le musée municipal de la rue Fleury s’ouvre gratuitement aux visiteurs ; et les commerçants réalisent leur quinzaine (ou dizaine) la tombola de cette opération porte le nom de « chance de la Saint-Fulcran ». Pendant ces journées, un réseau de haut-parleurs diffuse dans toutes les rues musiques et publicités, puis, au moment de la procession, prières et cantiques – en même temps que carillonnent toutes les cloches de la cathédrale.

4. — La procession des reliques, aujourd'hui

Fillettes portant les palmes, précédant les reliques
Fig. 7 Fillettes portant les palmes, précédant les reliques (cliché B. Fichet, 1977)

La procession qui, après la messe principale, doit effectuer un tour de ville, avance derrière la très lourde croix d’argent des anciens Pénitents de Lodève, et les bannières aux couleurs locales (bleu et jaune). La formation du Réveil lodévois, qui attendait le départ à l’extérieur de la cathédrale, commence à jouer, et se place à la suite des bannières. Autrefois, le Réveil interprétait des marches militaires. Depuis plusieurs années, ayant à sa tête le Frère Guy, il choisit des hymnes religieux. En 1977, cette formation faillit ne pas participer à la procession : on en rechercha une autre dans la région, tant la présence d’une fanfare paraît indispensable au maintien de la tradition. Finalement, le Réveil vint en nombre restreint.

Les enfants du catéchisme succèdent à la musique, (Fig. 7) suivis de la foule des femmes, sur deux colonnes. Par habitude, les hommes ne figurent pas dans ce rang cependant, de plus en plus, les épouses se trouvent accompagnées ici par toute leur famille. Tous les cinq mètres environ, des porteurs de bannières ornent le cortège avec, dès avant les enfants, les couleurs des Harkis (depuis 1962. Vert et blanc) ; ensuite les couleurs papales ; puis celles de Montpellier, de Béziers, de Sète ; les couleurs de la Vierge, etc. Circulant également dans la foule, menant les chants et les réponses aux litanies diffusées par la sonorisation, les prêtres de la paroisse.

Autrefois, arrivait alors la Philharmonique, seconde formation musicale de Lodève, et dont l’habitude était de jouer des marches funèbres, au pas cadencé : cela n’était pas du goût de tout le monde, mais ces marches contribuaient fortement à accentuer le caractère solennel de la cérémonie. Placée au milieu du défilé, la Philharmonique empêchait la coordination des chants entre les femmes et les hommes néanmoins, cette cacophonie contribuait aussi à augmenter les sensations, dans des effets spectaculaires. Aujourd’hui, entre la fanfare et les chants de la foule, les enfants du catéchisme assurent une espèce de zone-tampon ; tandis que les haut-parleurs imposent l’unité des interventions verbales.

Comme on le voit, les reliques n’apparaissent que vers le fond de la procession, avant la foule des hommes. Placées en tête, elles ne maintiendraient pas autant le recueillement et la discipline : le défilé se distendrait, et l’attention s’effilocherait pareillement. Au contraire, dans le schéma utilisé, elles constituent le centre de l’ensemble. Elles sont précédées des prêtres du canton, avec le prêtre-président de la fête et entourées des acolytes, ainsi que du responsable du transport. Les quatre porteurs sont suivis de leurs remplaçants, et, clôturent donc le cortège, des hommes, sur deux colonnes (Fig. 8 et 9).

Procession des reliques, reliquaire, croix et bâtons des pénitents
Fig. 8 Procession des reliques, reliquaire, croix et bâtons des pénitents (1951)
Procession des reliques
Fig. 9 Procession des reliques (cliché Wells, dans Lodève 1971 , revue d'information municipale, Agence régionale des éditions officielles)

La procession suit le tracé des anciens remparts de la cité, c’est-à-dire en empruntant le circuit des boulevards : la cathédrale fortifiée en est, en haut de la ville, le point de fermeture. Il y a une dizaine d’années, un essai fut fait par le centre (Grand’rue), et jugé très impressionnant à cause des effets acoustiques (« On était vraiment pris par la force des cantiques, dans ces rues étroites »), mais trop problématique pour les organisateurs qui, l’année suivante, reprirent les larges voies habituelles. Tout le parcours se charge de décorations aux portes et fenêtres : bannières, bouquets de genêt, branches d’olivier. A plusieurs endroits peuvent être installés des reposoirs (impasse Hôpital ; ex-église des Pénitents ; Mazel ; Vierge de Montalangue) : autrefois, la procession s’y arrêtait pour une prière. Aujourd’hui on ne fait plus de halte, mais les bannières de la procession doivent s’incliner devant le lieu où une plaque commémorative indique que le corps de Fulcran fut coupé en morceaux ; en cet endroit, au Mazel, figure également la poupée-relique dont nous avons parlé précédemment.

Les cafés de Lodève se situent, pour la plupart, sur les boulevards : la procession passe donc, ce dimanche-là, devant les terrasses, et essuie parfois certains quolibets. « La procession, c’est la seconde cavalcade de Lodève », dit-on facilement. Mais on peut constater des réactions inverses certains clients assis devant leur verre se lèvent en silence au passage des reliques ; d’autres font, en plus, le signe de la croix.

Cette procession, qui se présente comme un inébranlable culte ancestral, est aussi, année après année, l’œuvre élaborée par quelques laïcs aux fonctions quasi-sacrées. Le mystère des reliques habite la totalité de l’entreprise ne raconte-t-on pas qu’à l’endroit du Mazel, le reliquaire a parfois tressailli sur les épaules des porteurs ? Chaque responsable se doit donc d’être engagé dans l’intimité de sa foi et de son honneur.

La présidence de la Saint-Fulcran est attribuée pour l’année comme charge honorifique. Elle revient généralement de droit au dernier vicaire qui a quitté la paroisse de Lodève. Mais le président peut être encore le prêtre nouvellement arrivé ; ou tout aussi bien un prêtre qu’on veut particulièrement distinguer, comme en 1976 le père Bonnafé, natif de Lodève. Le président siège solennellement aux messes, prononce le sermon, précède les reliques pendant la procession, chante les vêpres.

D’autres fonctions incombent à perpétuité à des laïcs. Les reliques sont aux soins d’un paroissien qui vient préparer la châsse avant les cérémonies, organise l’exposition, choisit les volontaires pour la surveillance puis pour le transport en procession il suit alors l’opération, règle le remplacement des porteurs avant qu’ils ne soient fatigués, veille adroitement au bon équilibrage du précieux chargement. Il officie depuis une vingtaine d’années : son prédécesseur à ce poste était son propre père, et il désignera lui-même son successeur.

Un autre laïc a la responsabilité des déplacements de la grande et très lourde croix d’argent des anciens Pénitents Bleus qui ouvre la procession, et qui, habituellement, demeure auprès du reliquaire. C’est également de son père que ce responsable détient sa fonction.

La tâche du service d’ordre pendant la sortie sur les boulevards revient à toute une famille, de père en fils et petit-fils. Plusieurs sections dépendent de ce service : l’accueil des pèlerins dans la cathédrale, l’ordre des jeunes porteurs d’oriflammes, etc.

D’autres familles ou individus retrouvent ainsi, chaque année, des rôles plus ou moins importants, et assurent à la tradition, en dépit des remplacements des prêtres, sa pérennité. Ils sont les garants d’une véritable institution locale très peu dirigée par le clergé, et très peu ouverte aux réformes que le clergé pourrait, lui-même, vouloir réaliser.

Chargés à la fois d’entretenir un rituel et de l’imposer à l’actualité, les organisateurs s’opposent constamment en deux tendances nettes les « anciens » et les « modernes ». Selon l’évolution de leurs rapports, telle abrogation ou telle restauration vient modifier la conduite des cérémonies. De grandes questions sont perpétuellement débattues : doit-on, pendant la procession, porter des palmes (branches de palmier) autour des reliques, comme cela se faisait dans l’Antiquité lorsque le seigneur entrait dans sa ville en triomphateur ? Doit-on faire jeter par les enfants des « fleurettes » fraichement cueillies ? Tresser des cerceaux de genêt que porteraient les jeunes filles ?… Autre exemple : doit-on réciter les vieilles litanies, ou bien dire des prières revues et corrigées ces dernières années ? Pour contenter tout le monde, les deux formules (anciennes litanies, et nouvelles invocations) sont enregistrées sur bande magnétique et diffusées à la suite, pendant le même parcours.

Créé en 1972 par l’archiprêtre Merle, le conseil pastoral réunit une vingtaine de paroissiens (élus parmi le clergé et les laïcs d’âges différents) qui s’engagent à travailler pendant deux ans à l’organisation de toutes les manifestations religieuse s de la paroisse. Le conseil décide donc, chaque année, de la forme à donner aux cérémonies du culte de saint Fulcran. Les premiers membres du conseil sont nommés d’office parmi les plus pratiquants et les plus dévoués des paroissiens. Les autres sont choisis pour des qualités plus originales, afin que les décisions soient prises en connaissance de tous les avis. Mais pour organiser la fête de mai, le conseil pastoral doit essentiellement tenir compte de la volonté populaire, et les désirs bien connus de la multitude traditionnaliste. En 1977, cherchant un moyen d’avancer vers certaines réformes, la tendance « moderne » et minoritaire du conseil pastoral fit tenir une réunion ouverte à tous les paroissiens : il n’y eut que dix-huit présents, dont seulement cinq femmes. Parmi cette assemblée, une majorité de traditionnalistes adultes ou âgés entérina les habitudes, ou demanda l’adjonction de chants en latin, comme le Credo. L’archiprêtre, présent au conseil pastoral, donne son avis de chef de la paroisse, et enregistre les décisions prises à la majorité.

Tasse “Souvenir de St Fulcran”
Fig. 10 Tasse “Souvenir de St Fulcran” (collection particulière, Lodève)

Le culte de saint Fulcran ne peut pas être considéré comme un sujet discontinu : il participe aux imbrications de la culture populaire lodévoise depuis un millénaire. Innombrables sont les importances particulières de tous les témoignages écrits ou oraux, tous les objets, toutes les œuvres d’art en relation avec ce culte (Fig. 10). L’enquête attachée à la rédaction de cet article ne nous a permis que de soupçonner l’étendue et la force de ce territoire psycho-social : on prie saint Fulcran avant de passer un examen universitaire, on le prie avant de subir une intervention chirurgicale, on le prie pour qu’il fasse beau temps le jour de la cavalcade 24. On s’adresse automatiquement à lui, dont la présence se saisit mieux que l’éternité de Dieu. Fulcran s’est mis à la disposition des époques successives, incarne l’esprit et l’espoir lodévois, investit encore le passé dans l’avenir : ainsi l’ont réaffirmé, ces dernières années, des artistes occitans tels que le sculpteur Paul Dardé, ou l’écrivain Léon Cordes 25.

Bernard DERRIEU.

Annexe n° 1 Chronologie de la vie de l'évêque Fulcran

Vers 926 : Naissance de Fulcran, d’une très riche famille du Lodévois (à Mérifons ?).
Vers 936 : Fulcran commence ses études chez les Pères de l’évêché de Lodève.
Vers 946 : Théodoric, évêque de Lodève, prépare Fulcran à lui succéder.
949 : Mort de Théodoric. La noblesse, le clergé et le peuple élisent Fulcran.
950-970 : Fulcran forge sa renommée en gérant efficacement son évêché, développant son unité et sa puissance.
Vers 969 : Fulcran fait entreprendre la reconstruction de l’église épiscopale St-Genès, augmentant ses proportions.
971 : Fulcran reproche publiquement au Comte de Toulouse son adultère.
Vers 971 : Fulcran va chercher en Rouergue du ravitaillement pour Lodève, au mépris des menaces des soldats du Comte de Rodez.
Vers 972 : Fulcran impose au Vicomte de Lodève la construction de la tour d’église, défiant celle du château.
972 : Fulcran assiste à la consécration de l’église St-Michel, à Gaillac.
Vers 972 : Fulcran accomplit son premier miracle (aveugle de la région d’Albi).
Vers 973 : Fulcran chasse les occupants de son château de Gibret, près de Sallèles.
975 : Fulcran consacre l’église St-Genès de Lodève, entièrement restaurée.
984 : Guérison miraculeuse des religieuses de Cusset, au cours d’un des nombreux voyages de Fulcran en Auvergne.
988 : Fulcran rédige son testament, et décide qu’après sa mort, Lodève sera placée sous la protection et l’autorité de Matfred, évêque de Béziers.
Vers 989 : Fulcran effectue son premier pèlerinage à Rome, pour racheter ses fautes.
Vers 990 : Fulcran participe à l’important Concile du Puy (Auvergne) qui proclame la suprématie de l’Église sur la noblesse, pour la paix et au nom de Dieu.
Vers 991 : Second pèlerinage à Rome.
996 : Fulcran consacre le nouveau monastère St-Sauveur de Lodève qu’il a rebâti.
Vers 999 : Troisième voyage à Rome. Le pape l’absout, lui offre une relique (mâchoire de saint Sébastien), et lui accorde des privilèges pour le diocèse de Lodève. En contrepartie, Fulcran se distingue par de larges contributions financières dans la capitale du catholicisme.
1006 : Mort de Fulcran, dans son évêché. Matfred lui succède, tout en demeurant à son siège de Béziers jusqu’à sa mort, en 1015.

Annexe n° 2 Miracles anciens de saint Fulcran, indiqués par la tradition

  • Le premier miracle évoque une pratique courante dès les origines du christianisme : on lava les yeux d’un aveugle avec de l’eau où Fulcran avait trempé ses mains, et l’aveugle recouvra la vue.
  • A Gibret, château envahi par des brigands, Fulcran fit faire à ses soldats trois fois le tour des murailles qui, soudain, s’effondrèrent (référence Biblique Jéricho). Fulcran pardonna aux brigands, et les laissa partir avec ce qu’ils avaient volé.
  • Pour alimenter sa ville affamée, Fulcran partit dans le Rouergue acheter des céréales. Le Comte de Rodez lui tendit une embuscade pour déposséder le convoi de ses biens. Mais Fulcran s’avança sans aucune crainte vers l’endroit fatal, et le Comte fut pris de peur et de fièvre qui lui firent abandonner son projet.
  • Alors qu’il était en train de consacrer une église d’Auvergne, un cierge allumé tomba sur son habit. On se précipita pour sauver l’évêque…, mais aussitôt le cierge avait repris de lui-même sa place, et l’habit ne fut nullement brûlé.
  • A Cusset, en Auvergne, les restes d’un repas offert à Fulcran furent partagés entre plusieurs religieuses malades, qui s’en trouvèrent toutes guéries.
  • Probablement sur le Larzac, une chapelle désaffectée était envahie par les serpents. Fulcran fit asperger le lieu d’eau bénite : les serpents périrent tous.
  • Un mourant de Neffiès (Vers Béziers) avait légué une part de ses biens au diocèse de Lodève. Fulcran, se présentant à son chevet, apprit qu’il venait de mourir, et qu’il avait auparavant annulé sa décision. Fulcran s’approcha du cadavre, le ranima, lui fit confirmer sa volonté initiale, puis lui donna les derniers sacrements.
  • En Auvergne, la maison qui hébergeait Fulcran prit feu : l’évêque fit un grand signe de croix, et le feu cessa sans avoir endommagé la moindre part de la maison.
  • A Issoire, une femme aveugle recouvra la vue en humectant ses yeux avec de l’eau où Fulcran avait plongé ses mains.
  • On présentait souvent à Fulcran des personnes possédées par le démon. Il les guérissait par de l’eau bénite, ou en lisant un passage de l’Évangile, le livre posé sur leur tête.
  • Des textes du XVIe siècle indiquent que Fulcran avait guéri des pestiférés, avec de l’eau bénite.
  • Alors que Fulcran venait de mourir, un de ses proches (Raynard), venu le veiller, s’endormit sur le cadavre à cause de l’énorme fatigue que lui procurait un terrible mal aux dents : à son réveil, le mal aux dents avait totalement disparu.
  • De 1468 à 1506, lors de plusieurs célébrations de Fulcran, des cierges qui avaient brûlé pendant des heures furent retrouvés plus lourds que lorsqu’ils étaient neufs. Des constats en furent faits devant notaire. Le miracle se reproduisit plusieurs fois, jusqu’à ce que le clergé entreprenne de clore l’affaire.
  • Un paralysé qui avait visité les tombes de nombreux saints, y compris les saints apôtres à Rome, put enfin marcher après avoir prié devant la sépulture de Fulcran.
  • Un prisonnier entendit la voix de Fulcran lui indiquer comment il pouvait s’évader. D’autres évasions eurent lieu pareillement, et les délivrés vinrent déposer leurs fers devant la tombe de Fulcran.
  • Un prêtre doutant des miracles de Fulcran, tomba gravement malade. Il s’adressa alors au saint évêque qui, après lui avoir infligé de grandes douleurs, le guérit.
  • En 1612, à Mérifons, on obtint la pluie grâce à une procession des reliques de Fulcran.
  • Une mère obtint la guérison de son enfant infirme en faisant dire des messes en l’honneur de saint Fulcran.
  • En 1651, une épidémie ravageait Lodève. La plupart des malades qui avaient prié saint Fulcran furent épargnés.
  • Les miracles se sont succédé sans interruption jusqu’à nos jours. En 1931, on a publié la guérison d’une femme venue vénérer saint Fulcran ; son médecin, incroyant, se convertit aussitôt. De nombreuses personnes, aujourd’hui encore, peuvent attester de cas de guérison par saint Fulcran, notamment sur de jeunes enfants, langés dans une étoffe préalablement mise en contact avec le reliquaire.

Notes

  1 Le culte de la Vierge, très présent pendant l’épiscopat de Fulcran, atteignit de nouveaux sommets entre 1858 et 1905 (Affaire de la statue de la Vierge dans « Vivre à Lodève » N° 23 et N° 24 – ISSN 0150-2840).

  2 Cf. Offices propres au diocèse de Montpellier, dans Office divin suivant le rit romain.., en 2 volumes, 1869 (Mame et fils – Tours).

  3 Panégyrique des saints patrons de Lodève, par Mgr Besson ; avec notes ; 1883 (Martel – Montpellier) a) p. 43 ; b) note B ; c) note A.

  4 La France pontificale – Métropole d’Avignon . Montpellier 2e partie, par H. Fisquet, 1868 (Repos-Paris). Référence : Chronologia praesulum lodovensium, par Plantavit de la Pause, 1634, a) p. 301 ; b) p. 303 ; c) pp. 306-307 d) pp. 318-319 : Plantavit traite Malfred d’usurpateur au règne tyrannique.

  5 Un diocèse languedocien Lodève, Saint-Fulcran, collectif, 1975 (Maury-Millau). a) F. Hébrard p. 24 (Acte de consécration de la cathédrale en 975) ; b) G. Alzieu p. 69 ; c) J. Mercadier, p. 218 et 230, F. Hébrard p. 24 (St Genès de Salasc) et pp. 46-47 (St-Genès-des-Fours, Larzac) ; d) V. Ferras pp. 52-53 (sur Saint-Pons), R. Saint-Jean p. 116 (sur saint Guilhem) ; e) F. Hébrard pour la note p. 20 ; f) F. Hébrard p. 29 et p. 46 ; g) F. Hébrard p. 43 ; h) sur la chapelle, voir p. 38 et 230 (XIVe-XVe ss), p. 43 (XVIIIe s.), p. 44 et p. 240 (XIXe-XXe s).

  6 Les saints et les communautés religieuses du diocèse de Montpellier, par J. Segondy, 1961 (manuscrit, bibl. mun. Montpellier).

  7 Le diocèse civil de Lodève, par E. Appolis, 1951 (l.C.S.O. – Albi) ; chapitre sur les foires.

  8 L’an mil, par G. Duby, 1967 (colt. Archives, Julliard – Paris) ; a) p. 81 (Helgaud de Fleury) ; b) p. 82 ; c) p. 89 d) pp. 201-202 (R. Glaber, XIe s) ; e) p. 34 (R. Glaber. XIe s.)

  9 La vie de saint Fulcran evesque de Lodève…, par François de Bosquet, 1651 (Blaizot-Paris). Exemplaire consulté : 10e édition, de 1861. a) p. 54 ; b) p. 56 ; c) p. 57 ; d) p. 57 ; e) pp. 60-61 ; f) p. 62.

  10 Histoire de la ville de Lodève, tome 2, par E. Martin, 1900. Cf. Note IV. a( p. 390 ; b) pp. 382-383 ; c) pp. 390-391 ; d) p. 394 (année 1468) et p. 396 (année 1561) ; e) pp. 395-396 ; f) p. 396.

  11 Les reliques de saint Fulcran de Lodève, étude historique et archéologique, par l’abbé H. Reynis, 1861 (Grillères – Lodève) ; a) p. 10 (Registre des Récollets) ; b) pp. 76-78 (Archives de l’Hôpital) ; c) pp. 46-47 ; d) p. 75 ; e) pp. 55-70 ; f) p. 73 ; g) pp. 79-82.

  12 Vie de saint Fulcran, évêque de Lodève au Xe siècle, par l’abbé Bec, édition de 1858 (Brieu – Lodève) ; a) p. 325 ; b) p. 342.

  13 Vie de saint Fulcran, évêque de Lodève, dédiée à Mgr J.-F.H. de Fumel, évêque, seigneur, comte de Lodève… par l’abbé Loubeau, 1769 (Duret – Pézenas(. Exemplaire consulté : édition de 1807 ; p. 64 (texte de Baillet).

  14 Statuts synodaux du diocèse de Lodève, renouvelés et publiés dans le synode, par J.-G. de Souillac, 1745 (Toulouse).

  15 Témoignage de M. André Aussel (60 ans) « C’est le Père Vallat qui grava cette main ».

  16 Un reliquaire chez M. André Aussel (60 ans), quai Vinas. Deux reliquaires chez Melle Henriette Caisse (70 ans), rue de Montbrun.

  17 Boulangerie Léopold Grimal.

  18 Témoignage de l’abbé Henri Cros, par lettre du 6 juillet 1978.

  19 Témoignage du curé de Nébian, par lettre du 3 juillet 1978.

  20 Témoignage du curé de Mourèze, par lettre de juillet 1978.

  21 Manuel du Romieu à saint Fulcran, 1950 (lmpr. Charité – Montpellier) ; a) p. 73 ; b) p. 82 ; c) pp. 42-52 ; d) pp. 23-41 ; e) voir messe, vêpres, litanies, pp. 53 à 64.

  22 Feuille imprimée par stencil ; texte de Charles Laval, archiprêtre de Lodève de 1956 à 1959. Hymne à saint Fulcran sur air « Nous voulons Dieu ! ».

  23 Témoignage de M. Claude Hugounenc (22 ans).

  24 Le journal régional Midi-Libre a publié de nombreux articles, d’année en année dans la rubrique lodévoise, faisant allusion à saint Fulcran. Cf. sur la cavalcade 1978 : Midi-Libre du 2 avril 1978, dernière page.

  25 Au XXe siècle : dessins et sculptures de Paul Dardé ; pièces de théâtre en français et en langue d’oc par M. Lasserre (chanoine Bétis) : La pastorale de saint Fulcran, 1952 ; et par Léon Cordes : Lo Misteri Focran, 1966.