Le château de La Roquette ou de Viviourès à Valflaunès et Le Rouet (Hérault)
Approche historique et architecturale

* Professeur de Lycée en langues (Chartres).

Situé à mi-chemin entre les contreforts des Cévennes et la Méditerranée, le Pays de Londres est un court vallon d’une dizaine de kilomètres conquis sur la garrigue, au nord de Montpellier. Il est limité à l’ouest par le massif de la Séranne et à l’est par la vallée de Montferrand, à laquelle on accède par une large brèche que bordent la Montagne d’Hortus au nord et le Pic Saint-Loup au sud. Les ruines du château de La Roquette 1, spectaculairement dressées entre ciel et végétation, occupent une crête à l’ouest de la Montagne d’Hortus, à 225 mètres d’altitude. Elles dominent la RD 1 qui relie Saint-Martin-de-Londres à Valflaunès et Saint-Mathieu-de-Tréviers. A l’opposé, coiffant l’arête orientale du Pic Saint-Loup, court la vaste enceinte oblongue de la forteresse de Montferrand, qui fut possession du comte de Toulouse, puis de l’évêque de Maguelone.

La Roque d’Ortols

Le château de La Roquette apparaît dans l’histoire locale au début du XIIe siècle. Il était alors compris dans le district de Montferrand, partie du comté de Substantion que le comte Pierre de Melgueil tenait en fief du Saint-Siège depuis 1085, date à laquelle il en avait fait don à l’Église en la personne du pape Grégoire VII. En 1124, tandis qu’Almodis, veuve de Pierre, jouissait de l’usufruit de Montferrand et de ses dépendances, l’une de ces nombreuses guerres féodales dont le Moyen Age était coutumier éclata entre Bernard IV de Melgueil et Guilhem VI de Montpellier. Ce dernier ayant brusquement investi le Pays de Londres, le comte de Melgueil s’empara aussitôt de La Roquette, qui devait occuper une position stratégique de tout premier ordre pour le contrôle et la sauvegarde du vallon.

A ce moment, la place était entre les mains des frères Airre (ou Ayres), vassaux directs de la comtesse Almodis. Profitant de la spoliation dont ils venaient d’être victimes, Guilhem proposa un accord à Berenger Airre en échange de l’aide qu’il voudrait bien lui apporter dans sa lutte avec Bernard de Melgueil. Contre l’engagement de reprendre La Roquette, de la restituer à sa suzeraine légitime, puis de la recevoir d’elle à fief, il lui remettrait toutes les terres qu’il avait prises au pays de Londres. L’accord fut passé « le mercredi de mars avant le carême de l’année 1124 » 2 : Bérenger et son frère Raimond reçurent 2 000 sols melgoriens pour prix de leur concours, puis tous deux firent hommage et prêtèrent serment de fidélité à Guilhem VI en l’église Saint-Firmin de Montpellier.

Résolu à stopper ce conflit qui ravageait le pays depuis plus d’un an, Galtier, évêque de Maguelone, demanda l’arbitrage du pape Calixte II. Les quatre archevêques et évêques chargés par le souverain pontife de régler le problème rendirent leur jugement le 9 mai 1125 : la comtesse Almodis garderait l’usufruit de Montferrand sa vie durant, après quoi le district reviendrait au comte de Melgueil. Quant à La Roquette, « il fut convenu que les créneaux en seraient démolis ainsi que la haute tour, et que la construction ne pourrait à l’avenir être exhaussée » 3. Désormais pleinement rétabli dans ses droits, Bernard IV redonna la « Roque d’Ortols » en fief aux frères Airre au début de l’année 1130. Dès lors, Bérenger fit partie des proches du comte de Melgueil comme le prouve sa signature au bas de plusieurs actes de l’époque.

A la mort de Bernard IV en 1132, le comte de Melgueil et ses appartenances échurent à sa fille Béatrix, qui épousa Bérenger Raimond, comte de Provence, en 1135. Devenue veuve, elle se remaria avec Bernard Pelet II, seigneur d’Alès, qui lui donna deux enfants : Bertrand et Ermessinde. L’aîné ayant été écarté de la succession parce que sa mère se jugeait « mécontente de sa conduite » 4, le domaine fut apporté par Ermessinde à son mari, Pierre Bermond V, satrape de Sauve. A la disparition de celui-ci, Béatrix remaria sa fille à Raimond, fils du comte Raimond V de Toulouse et de Constance de France, le 12 décembre 1172. Le comté de Melgueil alla pour moitié à son gendre et pour moitié à Ermessinde, dans le cas où elle voudrait pourvoir le fils qu’elle avait eu de Pierre Bermond. Il semble que La Roquette fit partie de la première moitié, dans la mesure où l’on voit Raimond Airre et un autre membre de sa famille jurer foi et hommage à Raimond V de Toulouse au mois de juin 1173.

Exclu du partage, Bertrand, frère d’Ermessinde, entreprit de se faire justice et, s’alliant à Guilhem VII de Montpellier, déclara la guerre à son beau-frère. Après six mois de lutte, il dut s’incliner et reconnaître la souveraineté de Raimond V sur le comté (1174).

Vers la même époque, apparaît dans l’histoire de La Roquette un certain Raimond de Melgueil, soudainement cité comme co-seigneur du fief à côté de Raimond Airre. On ignore dans quelles conditions se fit son arrivée, toujours est-il qu’un long et violent conflit ne tarda pas à opposer les deux titulaires de la seigneurie. Il fallut attendre juin 1197 pour qu’un arbitrage extérieur les mit enfin d’accord sur le partage du domaine. Chacun d’eux reçut alors une moitié du château « avec ses anciennes fortifications et sa baume ainsi que le rocher d’Ortols » (Hortus) 5. Ils durent en outre promettre de ne jamais enlever la forteresse à leur co-seigneur, « ni tout autre défense qui leur était commune » 6, et de se porter mutuellement assistance en cas d’attaque. L’accord fut confirmé par un acte daté du 25 mars 1205, dans lequel Raimond Airre et Raimond de Melgueil font hommage de La Roquette à Raimond VI, comte de Toulouse.

En 1215, le comté de Melgueil et ses dépendances entrèrent autoritairement en possession de l’évêché de Maguelone. Raimond VI ayant été condamné par le concile d’Arles pour sa conduite lors de la guerre des Albigeois (1211), le pape Innocent III les remit à l’évêque Guillaume d’Antignac moyennant un impôt annuel de vingt marcs d’argent. Cette indéodation n’eut pas l’heur de plaire à tous puisque Raimond Airre, fils du précédent, et plusieurs autres seigneurs, auxquels se joignit Raimond Lambert, consul de Montpellier, se révoltèrent ouvertement contre leur suzerain en 1236, investissant une partie de ses terres, malmenant hommes et bêtes et causant de multiples dommages. L’évêque Jean de Montlaur II porta plainte auprès du pape Grégoire IX qui, dans une lettre du 27 octobre 1237, ordonna aux consuls de Montpellier de faire tout leur possible pour rétablir la situation antérieure. Il ajouta que si ceux-ci s’avisaient de secourir Raimond Airre et ses acolytes, l’évêque de Béziers serait contraint de les excommunier et de frapper leur ville d’interdit.

La baronnie de La Roquette

Raimond Airre étant mort sans héritier mâle, la moitié de La Roquette qui se trouvait en sa possession échut à sa fille Béatrix, mariée à Guillaume de Pian, successivement bailli du Gévaudan (1239), viguier de Mâcon (1241), viguier de Sommières (1248) et sénéchal de Carcassonne (1249). Quant à la moitié restante, Raimond de Melgueil en vendit une partie à l’évêque Ramier et en légua l’autre à son fils Guillaume, qui la céda à son tour à l’ex-consul Raimond Lambert. Le sire de Pian racheta peu à peu les deux parts, reconstituant ainsi la seigneurie originelle, et envisagea de réédifier le château dans son intégralité. Celui-ci, depuis son écrêtement et la démolition de sa tour en 1125 7, ne devait plus répondre aux exigences militaires et domestiques de son nouveau propriétaire.

Sans doute soucieux d’économiser sur le temps et les matériaux, Guillaume commença par faire raser une maison appartenant au Chapitre de Maguelone et située à proximité de la forteresse. A la plainte qui fut déposée à cet effet auprès du souverain pontife, Innocent IV répondit par une bulle du 13 décembre 1248, dans laquelle il chargea l’évêque de Béziers d’interdire au sénéchal de « reconstruire le château, dans le lieu appelé la Roquette, dans un domaine qui appartenait à l’Église de Maguelone » 8. On est tenté de dire que celui-ci dut se laisser fléchir, car il est peu probable que le château actuel soit antérieur au dernier tiers du XIIIe siècle, dans la mesure où certaines parties basses sont ornées de bossages, procédé qui n’apparaît pas en France occidentale avant 1270 9. Guillaume étant mort peu après sa mise en demeure, l’initiative de cette reconstruction revient donc à son fils Guiot ou à son petit-fils, également prénommé Guillaume.

Le sénéchal disparu, le prévôt de l’Église de Maguelone reporta la plainte sur sa veuve Béatrix, n’hésitant pas à demander que la maison abattue soit rebâtie. Le litige fut finalement réglé par un compromis en date du 24 février 1256. Archétype de ces feudataires toujours prêts à contester l’autorité suzeraine dans laquelle ils se sentaient trop à l’étroit, Guillaume de Pian s’était mis au service du roi de France, dont les vues sur le district de Montferrand n’étaient un secret pour personne. Il avait créé à La Roquette un bayle et un juge qui, sous le couvert d’une mission royale, s’en prenaient régulièrement aux hommes et au bétail du château de Montferrand. Il fallut, là aussi, une plainte officielle, déposée par le châtelain, gouverneur de la place pour l’évêque de Maguelone, auprès de son suzerain, pour mettre un terme aux exactions (1257).

Le château et sa position (carte postale)
Fig. 1 Le château et sa position (carte postale).
Plans du château par L. Bayrou
Fig. 1bis Plans du château par L. Bayrou, Travaux offerts à M. Durtiat, 1992, p. 413 (© L. Bayrou, 1992).

Hormis ces affaires de brigandage, fort courantes à cette époque, il semble que l’histoire de La Roquette, tant au Moyen Age qu’aux temps Modernes, doive se résumer à une succession d’actes d’allégeance et d’hommage. Comme celui du 5 décembre 1302, à la suite duquel Guillaume de Pian, petit-fils du précédent, reçut de l’évêque Gaucelin de la Garde l’autorisation d’élever de nouvelles fortifications autour de son château s’il le désirait. Ou comme celui du ier novembre 1399, par lequel Marie de Pian prêta à son tour serment de fidélité à l’évêque Antoine de Lovier. En 1385, cette même Marie de Pian avait concédé au nommé Étienne, du mas voisin de Gabriac, « l’usage et l’expleche de ramener sa femme, ses enfants, ses animaux gros et menus, dessous le fort de la Roquette (Fortalitium Castri de Roqueta), en temps de guerre et de crainte d’être pris captifs » 10. La forteresse, on le voit, était devenue un refuge pour la population environnante et dut probablement le rester tout au long des troubles qui secouèrent la fin du Moyen Age.

En 1459, La Roquette et ses appartenances passèrent à Antoine de Lautrec, qui en fit hommage à l’évêque Jean Bonald quelque temps après. Moins d’un demi-siècle plus tard, par un acte daté du 4 octobre 1508, son fils Jean revendit la baronnie 11 à Claude de Vabres, conseiller au Parlement de Toulouse, pour 3 434 livres. Ce dernier racheta en outre à Jacques de Montoulieu les droits que sa famille avait au Château de Londres et à Notre-Dame-de-Londres depuis la première moitié du XIIIe siècle 12. Les deux ventes furent confirmées par un acte du 30 octobre 1511, dans lequel Jean de Vabres reconnaît « tenir en fief honoraire du dit seigneur evesque de Montpellier 13 tous les droits qu’il a aux susdits châteaux de la Roquette, de Londres, Notre-Dame-de-Londres et St-Étienne-de-Viols, pour tout quoi feult fait hommage » 14.

Le domaine fut revendu vers 1520 par Michel de Vabres à Jean de Verniolles (ou Verniol), qui l’offrit à son épouse, Jeanne de Thurin, par un acte daté du 27 mars 1531. Celle-ci le conserva jusqu’en 1557 où, devenue veuve, elle testa en faveur de Fulcrand de Roquefeuil et de son frère cadet François, tous deux fils de Jean de Roquefeuil, seigneur de La tour et de Cournonsec, à qui elle avait marié sa fille Anne en 1534. Le premier recevait La Roquette, le « Castel » de Londres et Viols, tandis que le second héritait de Notre-Dame-de-Londres.

Viviourès

Malgré les guerres de Religion, particulièrement violentes dans le Languedoc, il ne semble pas que la ruine de La Roquette soit due à un fait militaire ou à une décision royale, comme ce fut le cas à Montferrand, démoli en 1698 sur la requête même de l’évêque Colbert de Croissy. Car hormis l’extrémité orientale, d’apparence plus fragile, et le faîte des murs, parements, défenses et ouvertures sont parvenus jusqu’à nous dans un parfait état de conservation. Le château, devenu incommode, inutile et difficile d’accès, fut tout bonnement abandonné par son propriétaire pour un séjour plus moderne et plus confortable. La Renaissance avait déferlé sur l’Europe tout entière et nombre de seigneurs s’empressaient de mettre leur demeure au goût du jour ou, s’ils en avaient les moyens, d’en construire une nouvelle.

C’est Fulcrand de Roquefeuil qui prit la décision d’abandonner la vieille citadelle montagnarde et de venir s’établir dans la plaine, près de la petite église romane du Mas-de-Londres, où, sur l’emplacement même de l’ancienne maison seigneuriale, lui et sa femme, Marie-Louise de Fay-Péraut, firent bâtir « une de ces demeures splendides qui prenaient encore le nom de château, mais n’en étaient que le simulacre, (…), une fabrique toute de luxe, où les architectes de la renaissance prodiguèrent toutes les recherches de leur art » 15. La nouvelle construction reçut notamment deux portes ouvragées dont l’une, dite « Porte du Rempart », arborait les blasons des deux familles. Fulcrand, baron de La Roquette, seigneur de Landes et de Viols, gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi en 1595, avait épousé Marie-Louise de Fay-Péraut en 1583. Si ces deux portes ne sont pas des ajouts ultérieurs, il n’est pas impossible que l’abandon de la forteresse et l’édification du nouveau château aient eu lieu autour de cette date.

Érigée en marquisat en 1658 pour Henri de Roquefeuil, La Roquette passa par la suite à Marc-Antoine de Ratte, baron de Cambous et seigneur de Calages, comme l’atteste un dénombrement qu’il fit de ses biens en 1673 16. N’ayant pas eu d’enfants, son fils François légua le domaine en 1708 à sa nièce Françoise de Roquefeuil, épouse de Jacques de Rigol, seigneur de Larret. Le dernier marquis de La Roquette, Joseph de Julien, comte de Vinezac et chevalier de Saint-Louis, le devint en 1753 par son mariage avec Marguerite de Rigol, fille des précédents.

A cette époque, le château du Mas-de-Londres avait été déserté pour celui de Cambous, où les Vinezac passèrent notamment la Révolution. Ses ruines furent vendues en 1841 par le comte de Vogué à un maçon de Saint-Martin-de-Londres, François Blanc, qui en commença le dépeçage quatre ans plus tard. Le comte prit toutefois le soin de démonter les armes des Roquefeuil-Fay-Péraut couronnant la Porte du Rempart pour les faire resceller sur un mur de son château du Cros, dans le Larzac, où elles sont toujours. C’est la Société Archéologique de Montpellier qui récupéra la seconde porte, intacte, avant de la remonter dans la cour de l’hôtel de Varennes, place Pétrarque, où l’on peut encore l’admirer.

Quant à la vieille forteresse de Guillaume de Pian, abandonnée depuis le XVIe siècle, elle finit par n’être plus qu’un « vueix chasteau ruyné et inhabitable » (1689) et alla même jusqu’à perdre son nom au profit de celui du mas voisin de Bévieures, l’un de ses anciens fiefs. La bonne conservation de l’édifice – qui exclut tout démantèlement comme à Montferrand – et la beauté de son architecture plaidèrent en faveur de son classement au sein des Monuments Historiques en 1875. La Roquette-Viviourès n’attend plus désormais que cette mesure de protection déjà séculaire soit enfin suivie d’effets.

Suburbia et barri

Si Montferrand fut le château suzerain du Pays de Londres en tant que résidence du représentant de l’évêque de Maguelone, c’est bien La Roquette qui en fut la véritable sentinelle. Lorsque, venant de Ganges par le col de la Cardonille, on débouche sur le vallon et qu’on aperçoit, à main gauche, l’échancrure du large canyon que dessinent la Montagne d’Hortus et le Pic Saint-Loup, il ne faut guère plus de quelques secondes à un regard curieux pour distinguer la minuscule tache blanche posée sur la crête de la première. On ne sait pas encore que c’est un château, mais cela devient vite une évidence, tant le site paraît propice à une installation fortifiée.

Postée à l’entrée est du vallon, 600 mètres environ avant que la crête qui la porte ne vienne mourir dans la plaine, la forteresse coiffe en effet l’extrémité d’un éperon rocheux étroit et très escarpé, orienté est-ouest, d’où l’œil embrasse 360 degrés d’un panorama auquel seule la nuit semble pouvoir mettre un terme. Faute de place, d’autres constructions avaient été élevées en contrebas de ce promontoire, sur le versant qui descend jusqu’à la route. La plupart ont disparu ou sont réduites à l’état de vestiges insignifiants. Il en reste essentiellement une muraille fortifiée, dressée au sud, et un bâtiment oblong, situé à l’ouest, dans l’axe du château.

En 1841, J. Renouvier écrivait « plusieurs enceintes de murailles, nommées dans les actes « suburbia » et « barri », garantissaient le roc d’Ortols des premières attaques » 17, Soixante-dix ans après, E. Bougette précisait : « deux murailles percées de meurtrières, placées à une légère distance l’une de l’autre, indiquent qu’elles étaient destinées à défendre l’accès au château » 18. On notera que la description de l’abbé est au présent, ce qui laisse à penser qu’au commencement du XXe siècle, deux enceintes successives protégeaient encore les abords de la place. Celle qui subsiste – sans doute la seconde -, n’est pas loin d’avoir conservé ses dimensions d’origine. Construite dans un appareil irrégulier, cette épaisse muraille longe la base du rocher castral contre lequel elle vient buter, à l’ouest, par un retour d’équerre. Jalonnée au sud de courtes meurtrières à embrasures et cantonnée, à l’angle nord-ouest, d’un gros contrefort carré, elle dissimule une cour rectangulaire – une sorte de bayle – aujourd’hui encombrée d’éboulis. On y pénètre, à l’ouest, par une porte charretière ruinée, dont persistent la base des deux jambages et la logette de la grosse poutre qui la barrait. Défendue sur sa droite par deux archères en étrier, cette porte était autrefois l’accès principal du château, que l’on rejoignait par un étroit chemin en chicane dont les murs porteurs sont encore partiellement visibles.

Le front ouest (photo Ribaldone)
Fig. 2 Le front ouest (photo Ribaldone).

Il est probable que le bâtiment oblong situé à l’ouest du rocher, à cheval sur la ligne de crête, faisait lui aussi partie des défenses avancées dont parle Renouvier. Édifié dans un appareil plus soigné que la muraille précitée, il présente encore deux niveaux, délimités par un bandeau en saillie sur la face méridionale. Le premier étage, le seul, apparemment, à être pourvu d’ouvertures, conserve une meurtrière au sud et l’embrasure d’une porte (?) sur le côté est. Peut-être un ouvrage isolé, destiné à surveiller le flanc occidental de la forteresse et à protéger des dépendances dont ne subsistent que les sous-sols voûtés, crevés par le temps.

Le reste n’est que bases de murs et amas de moellons épars, piètres débris de tout ce qui n’avait pas pu tenir sur l’éperon castral, entièrement réservé à la résidence seigneuriale. C’est au milieu de ce chaos minéral et végétal que débouche le sentier d’accès aux ruines, né en bordure de la RD 1, à environ 300 mètres à l’ouest de l’aplomb du château.

Le château et sa défense annexe
Fig. 3 Le château et sa défense annexe (photo Ribaldone).
Façade nord la voûte jetée sur la faille du rocher
Fig. 4 Façade nord la voûte jetée sur la faille du rocher (photo Ribaldone).

Une place bien défendue

Épousant parfaitement les contours du socle qui l’héberge, la forteresse est un long rectangle irrégulier dont les murs, bâtis dans un très bel appareil moyen, sont presque intacts sur trois faces, au couronnement près. Au milieu du front ouest, formé de pans coupés rentrants et saillants, s’avance une grosse échauguette ronde ancrée sur un éperon angulaire à brossages grâce à une double rangée de corbeaux et fendue d’une belle archère en bêche. On comprend que ce côté, où l’audace de l’homme se superpose avec tant d’habileté à celle de la nature, ait si bien inspiré les illustrateurs romantiques 19.

Rythmée par trois contreforts saillant de près d’un mètre, la façade sud est la plus éclairée de tout l’édifice. Précédée d’une étroite terrasse de soutènement, elle offre trois rangs d’ouvertures réparties selon les besoins de chaque niveau archères au rez-de-chaussée, grandes baies rectangulaires à l’étage noble et petites fenêtres carrées tout en haut, à la lisière de la corniche. A quoi s’ajoutent deux portes, l’une percée à l’abri du contrefort occidental et l’autre ménagée à l’opposé, près du contrefort oriental. Après ce dernier, la façade s’interrompt brutalement pour être relayée par un mur beaucoup plus bas et de qualité moindre, au bout duquel persistent les vestiges d’une tour circulaire marquant la fin de la surface constructible. Cet ouvrage, fondé sur un soubassement de maçonnerie quadrangulaire, est lui aussi bâti dans un appareil assez peu régulier. Il conserve, outre les traces d’une ouverture à l’est et d’une archère au sud, deux des quatre culots taillés qui supportaient la voûte d’ogives du rez-de-chaussée.

Pratiquement aveugle alors que la douceur de sa pente la rend beaucoup plus vulnérable que les autres côtés, la façade nord devait être munie d’une défense sommitale – parapet crénelé -, pour dissuader d’éventuels assaillants. On notera tout de même, à l’extrémité ouest de la muraille, un intéressant détail architectural dont la virtuosité en dit long sur les ressources des ingénieurs militaires du Moyen Age. A cet endroit, où le rocher est crevé d’une large faille empêchant toute construction, le bâtisseur imagina en effet de lancer une grande voûte cintrée sur laquelle il posa le mur. Dedans fut ménagé un conduit de latrines qui pouvait, en cas de besoin, servir de mâchicoulis. L’actuelle porte d’entrée du château – l’ancienne poterne nord -, s’ouvre à gauche de ce dispositif, près d’un ressaut de la courtine.

Façade sud une grande baie de l'étage noble
Fig. 5 Façade sud une grande baie de l'étage noble (photo Ribaldone).
L'intérieur des ruines
Fig. 6 L'intérieur des ruines (photo Ribaldone).

Un décor raffiné

L’intérieur de la forteresse se présente comme une vaste salle unique d’environ vingt mètres sur sept, qu’une interminable enfilade d’embrasures arrondies, de piliers engagés et de moulures diverses fait ressembler à la nef d’une église. Un examen plus attentif des parois nous apprendra que cet intérieur était divisé en deux parties bien distinctes, autrefois isolées par un mur de refend dont subsistent les arrachements.

La première – le front ouest -, abritait deux niveaux séparés par un plancher, ainsi que l’attestent les boulins des solives au nord et au sud, et le corbeau de support de la poutre maîtresse à l’ouest. Elle est éclairée, au midi, par trois hautes fenêtres à linteau soutenu par deux consoles moulurées en cavet (une en bas – ruinée -, et deux en haut), dont l’embrasure à cintre surbaissé est pourvue de bancs latéraux de veille. Dans l’angle nord-ouest, se superposent deux portes donnant accès aux réduits des latrines ménagés à la verticale de la faille du rocher, dans un saillant en forme de proue. Chacun d’eux est éclairé par une étroite fenêtre, percée au nord pour celui du rez-de-chaussée et au sud-ouest pour celui du premier étage. La porte supérieure, aujourd’hui inaccessible sans échelle, est en outre flanquée sur sa gauche de deux embrasures successives, dont l’une, ourlée d’une feuillure, trahit un placard ou une armoire, et l’autre, beaucoup plus petite, plonge vers l’archère de l’échauguette. Sur le mur nord enfin, les percements se limitent à deux embrasures abritant une meurtrière (en bas) et une fenêtre garnie d’un appui en forme d’évier (en haut).

La seconde partie, longue de cinq travées inégales, occupe tout le corps de logis. Soumise aux importantes différences de niveaux de l’éperon qui la porte, elle compte trois étages au sud et seulement deux au nord, abstraction faite de l’ancienne citerne, creusée dans la roche à la verticale du mur nord de la quatrième travée. A noter que ce vaste réservoir, s’il a partiellement perdu sa voûte surbaissée, conserve son enduit étanche sur presque toute sa hauteur.

Bien protégée par ses défenses avancées, l’à-pic du rocher et son léger fruit à bossages, la courtine méridionale est la seule qui pouvait réellement éclairer l’intérieur du château sans compromettre sa sécurité. A la base de chacune des trois premières travées, s’inscrit une archère à embrasure, dont l’étroite fente permettait de couvrir la terrasse de soutènement longeant la façade et à laquelle aboutissait le chemin en chicane venu de la basse-cour. On accède au demi-sous-sol qui héberge ces trois meurtrières par une petite poterne située à l’ouest, près du contrefort. A l’étage supérieur, siège de la vie seigneuriale, quatre des cinq travées étaient réservées à la grande salle. Chacune d’elles est éclairée par une haute baie à bancs latéraux, identique à celles du front ouest. Dans la dernière travée, elle est remplacée par une porte logée dans la même embrasure à cintre surbaissé.

Sommée d’un arc en berceau à double voussure chanfreinée, cette porte s’ouvre sur le vide, à 3 mètres 60 au-dessus de la terrasse de soutènement qui borde la façade. Sous le seuil, s’alignent quatre boulins, à l’aplomb desquels saillent autant de corbeaux en cavet. Dans les premiers, venaient s’emboîter quatre madriers sur lesquels était posé un tablier de bois. L’ensemble, maintenu par quatre jambes de force prenant appui sur les corbeaux inférieurs, accueillait un escalier droit dont la première marche était perpendiculaire à la troisième archère du demi-sous-sol. Ce dispositif, complété par un auvent de protection qui s’arrimait aux trois corbeaux à encoche situés au-dessus de la porte, pouvait être rapidement enlevé en cas d’attaque. La dernière travée du corps de logis, séparée de la grande salle par un mur de refend dont on voit encore les arrachements en pierre de taille, était donc le vestibule d’entrée de l’étage noble. A l’est, un second mur de refend, lui aussi détruit, isolait le tout de la pièce (ou de la cour) qui précédait la tour ronde de l’extrémité orientale du château.

La façade sud s’achève par trois petites fenêtres rectangulaires chanfreinées, dont l’embrasure crève l’intrados naissant de l’ancienne voûte à la verticale des trois travées centrales.

Exclusivement consacrée à la défense, la courtine nord est dépourvue de toute ouverture donnant sur l’extérieur. Mis à part l’actuelle entrée de l’édifice, le seul percement qu’on y voit est un placard (ou une armoire) aménagé dans l’épaisseur du mur. Cette niche, voûtée d’un bel arc en cintre surbaissé garni d’une feuillure, témoigne d’un évident souci de décoration. Logée dans la deuxième travée, elle faisait partie du « mobilier » de la grande salle du château, où semble s’être concentré toute l’attention des tailleurs et des sculpteurs de pierre. En effet, hormis la coupe élégante des grandes baies qui l’éclairent au midi, cette salle conserve un beau décor fait de pilastres engagés aux arêtes rabattues et d’une corniche aux moulures en quart de rond. S’y appuient des arcs doubleaux à nervures arrondies, que couvrait une voûte en berceau brisé dont subsistent les départs. A quoi s’ajoutaient les cheminées, dont le conduit de l’une d’elles creuse encore la paroi de la troisième travée. Au total, un travail d’une grande délicatesse, auquel le choix des matériaux n’est pas étranger : calcaire lithographique pour le gros-œuvre, pierre plus fine et plus tendre 20 pour les éléments décoratifs et tuf pour la voûte.

Reste la question des parties hautes de l’édifice, qui furent sans doute les premières à disparaître lors de l’abandon du site au XVIe siècle. La défense par le sommet étant l’un des principes fondamentaux de la fortification médiévale, les murs étaient vraisemblablement surmontés d’un chemin de ronde crénelé. D’autant plus qu’à La Roquette, les deux faces les plus exposées sont handicapées, soit par un trop grand nombre de percements (au sud), soit par une absence quasi complète de ces mêmes percements (au nord). Ce chemin de ronde, s’il existait sur tout le pourtour du château, pouvait ourler une toiture en tuiles romaines, dont seule l’échauguette du front ouest aurait été exclue.

Impressionnante par sa position vertigineuse, La Roquette l’est davantage encore par l’extrême qualité de sa construction et la remarquable unité de son architecture, dont tous les détails – tant militaires que décoratifs – attestent une seule et même époque le XIIIe siècle. C’est un monument rare qu’il faut préserver coûte que coûte, ne serait-ce qu’en stoppant le processus qui le conduit à la destruction totale. Lorsque l’on compare une vue actuelle des ruines aux lithographies du XIXe siècle, on croit que rien n’a bougé entre ces deux dates et que l’impeccable appareil des murs est éternel. C’est ignorer l’incessant travail des intempéries qui, peu à peu, fragilisent les structures en rongeant mortiers et ciments. Jusqu’à ce qu’elles cèdent brusquement un jour, comme la voûte de la citerne, encore intacte dans la description de l’abbé Bougette au début de notre siècle.

Bibliographie

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Notes

1.Plus connu de nos jours sous le nom de Viviourès (carte I.G.N. 2742 est – Claret), ou Vivieures, déformation de Bévieuros, patronyme d’une famille dont le mas se trouvait à l’ouest de la forteresse. Cette famille de Bévieures habita ledit mas sans interruption jusqu’au XVIIIe siècle, date à laquelle il dut être abandonné, avant de tomber en ruine et de disparaître, laissant son nom à La Roquette, inhabitée depuis le XVIe siècle, mais toujours solidement plantée sur son rocher.

2.Liber instrumentorium memorialium p. 258. Cité par E. Bougette. Histoire du Mas-de-Londres, dans Histoire du Pays de Londres (Hérault-Languedoc). Saint-Martin-de-Londres 1991, p. 312.

3.Histoire du Languedoc V c. 932. Mentionné par E. Bougette. op. cit. p. 312.

4.J. Germain, Sauve, antique et curieuse cité. Imprimerie de la Presse. Montpellier 1952, réédition 1986, p. 96.

5.E. Bougette, op. cit. p. 314.

6.Dont le château de Londres (Mas-de-Londres) et la forteresse de Viols. En effet, hormis Notre-Dame-de-Londres et le Château de Londres, tous deux inclus dans le vallon, les seigneurs de La Roquette possédaient aussi Saint-Etienne-de-Viols (Viols-le-Fort, situé au sud de Saint-Martin-de-Londres) et plusieurs propriétés à Valflaunès, à l’est de la Montagne d’Hortus.

7.Dans son Histoire du Mas-de-Londres, p. 316, E. Bougette parle de démantèlement. Si l’on se réfère à l’extrait de l’Histoire du Languedoc qu’il cite à la page 312, il s’agirait plutôt d’une destruction symbolique – donc limitée (créneaux, donjon) – destinée à restaurer de façon spectaculaire l’ordre féodal, un instant menacé par des vassaux un peu trop turbulents. On peut donc raisonnablement penser que, lorsqu’elle la retrouva en 1130, la famille Airre continua d’habiter La Roquette, non sans avoir effectué quelques réparations indispensables.

8.Bullaire de l’Église de Maguelone, t. II, P. 213. Mentionné par E. Bougette, op. cit. p. 317.

9.A. Châtelain, Châteaux forts : images de pierre des guerres médiévales, Rempart, patrimoine vivant, Paris, 1983, p. 75.

10.  J. Renouvier, Monuments divers du bas Languedoc, Montpellier 1841, p. 17.

11.  E. Bougette parle pour la première fois de la « baronnie » de La Roquette à l’occasion de cette vente et Claude de Vabres est le premier à être qualifié de « baron de la Roquette ». E. Bougette, op. cit. p. 324-325.

12.  Cette famille, sans doute originaire de Montoulieu, entre Saint-Bauzille-de-Putois et La Cadière-et-Cambo, était co-seigneur du Château-de-Londres pour un quart et de Notre-Dame-de-Londres pour la moitié.

13.  Il faut lire Maguelone et non Montpellier, l’évêché de Maguelone n’ayant été transféré à Montpellier qu’en 1536, sous l’épiscopat de Guillaume Pellicier le Jeune.

14.  E. Doumergue, Monographie de Notre-Dame-de-Londres, dans Histoire du Pays de Londres (Hérault-Languedoc), Saint-Martin-de-Londres, 1991, p. 401-402.

15.  J. Renouvier, op. cit. p. 17-18.

16.  Cité par J. Claparède, Le portail du château de Cambous, Études sur l’Hérault, 13, 1982, p. 14.

17.  J. Renouvier, op. cit. p. 17-18.

18.  E. Bougette, op. cit. p. 309.

19.  Sabatier pour Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France (Languedoc) de J. Taylor, C. Nodier et A. de Cailleux, Firmin-Didot, Paris, 1835, réédition partielle des Presses du Languedoc, Montpellier 1985 ; et J-B Laurens pour Monuments divers du bas Languedoc de J. Renouvier.

20.  Cette pierre calcaire, qui a servi au XIIe siècle pour les sculptures de l’abbatiale de Saint-Guilhem-le-Désert et de l’église de Saint-Martin-de-Londres, provient de carrières sises entre Le Mas-de-Londres et Saint-Martin.