Le catholicisme en Lodévois dans la seconde moitié du XIXe siècle
Le catholicisme en Lodévois dans la seconde moitié du XIXe siècle
p. 39 à 42
Durant la seconde moitié du XIXe siècle, le Lodévois est victime de la décadence de l’industrie textile à Lodève et à Clermont. Les cantons de l’ensemble des régions médianes de l’Hérault – du Larzac au littoral agathois, sont tous d’ailleurs en stagnation ou en déclin démographique entre 1851 et 1891, situation qui contraste avec l’essor des régions placées sous l’influence immédiate de Montpellier ou de Béziers 1.
Frontière religieuse, ces pays médians de l’Hérault ne comptent plus de « paroisses de chrétienté » unanimes dans le signe visible de leur attachement à l’Église, la pratique religieuse publique. Cependant, par rapport à la situation sous la Monarchie de Juillet, le nombre des pascalisants a progressé. Le doyenné du Caylar (Larzac) compte en 1876 une majorité de pascalisants (57 % pour les deux sexes, 30 % pour les hommes et les jeunes gens). La remontée est sensible à Lodève, Clermont et Gignac 2. Faut-il voir là le résultat d’une reprise en mains pastorale, attestée par la présence d’un clergé plus nombreux – prêtres, frères enseignants, religieux ? Du recul des refus d’absolution qui caractérisaient les tendances rigoristes des confesseurs avant que ne se fassent sentir les effets de la théologie morale de Saint-Alphonse de Liguori ? Ou s’agit-il d’une des conséquences de la déprolétarisation de ces cantons par suite de l’exode rural et de la désindustrialisation ? Il est bien difficile de trancher. Pour ce qui est des vocations sacerdotales et religieuses, ces cantons se situent au-dessus de la moyenne diocésaine. Lodève 3, Montagnac 4, Clermont-l’Hérault contribuent fortement au recrutement sacerdotal.
Dans le doyenné du Caylar, fort bien pourvu en desservants – chaque paroisse, et elles sont peuplées, a alors le sien – l’immense majorité des femmes et la plus grande partie des hommes assistent à la messe le dimanche (1876). A Pégairolles et au Cros les hommes sont même nombreux aux Vêpres et presque tous communient à Pâques 5. Les points noirs sont alors St Maurice – aucun homme n’y fait ses Pâques – et Les Rives. La nouvelle église de Navacelles a été bénie en 1874. Les paysans des paroisses rurales du Lodévois concilient en général, travail du dimanche 6 et assistance à la messe. Les hommes s’approchent rarement et en petit nombre des sacrements 7. Beaucoup de communautés sont divisées et dès le Second Empire il existe des conflits entre maire et curé 8. Jusqu’aux environs de 1875 les missionnaires parviennent à gagner une majorité, parfois importante, d’hommes 9. La situation politique ne permet plus d’espérer de tels succès par la suite dans une région ralliée à la République. A Lodève, où la Saint Fulcran attire des milliers de pèlerins 10, un jésuite prêchant à la Noël 1855 avait obtenu 6 à 700 communions d’hommes. Le 31 mai 1858 fut inauguré un monument en l’honneur de l’immaculée Conception en présence d’une foule, « jusque sur les toits des maisons » 11. Trois ans plus tard la statue de Notre-Dame fut couronnée et une immense procession déroula à nouveau ses cortèges 12. De 1841 à 1875 la cure de St Fulcran a pour titulaire Hippolyte Beaupillier qui a succédé à son oncle Jean-Pierre Fulcran Beaupillier. Il s’attache à l’éveil des vocations et multiplie les œuvres : à celles qui existaient déjà – deux congrégations de dames et demoiselles, deux confréries de Pénitents, la conférence de St Vincent de Paul, viennent s’ajouter les servantes de Marie (domestiques), l’archiconfrérie de N.-Dame des Victoires, une confrérie du St Sacrement, un tiers-ordre de St François d’Assise, l’Apostolat de la prière, l’œuvre de Ste Anne (vestiaire), la bibliothèque paroissiale, la Providence (visite des malades), les écoles libres de garçons et de filles. Quelle différence avec la petite et populaire paroisse de St Pierre Ses ressources ne lui permettent guère de créer et de soutenir des œuvres et l’archiprêtre comme le conseil de fabrique de St Fulcran s’opposent à toute nouvelle délimitation 13. Les œuvres n’ont pu enrayer le déclin de l’influence du clergé. En août 1870 il s’est trouvé 607 lodévois pour signer la pétition protestant contre l’exemption accordée aux religieux et aux prêtres. En 1887 le parti socialiste accède au pouvoir dans la ville, en la personne de son chef Martin Barberat 14. Durant près d’un mois, du 9 mars au 6 avril 1890 quatre pères Oblats viennent donner à Lodève la mission générale qu’elle n’avait pas eue depuis 1843. Malgré les « prophéties alarmantes », la population « attirée peut-être par la nouveauté » répondit bien. La foule fut tous les jours « compacte et sympathique ». Les huit réunions d’hommes permirent plus de 300 retours 15.
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Dans la vallée de l’Hérault les habitants des centres urbains Sont plus éloignés de l’Église que les lodévois. La ville de Clermont s’est distinguée à partir de 1863 par son hostilité aux Frères. Le doyen, l’abbé Rastoul, s’appuie sur les notables légitimistes, peu nombreux au demeurant 16. Le conflit avec Mgr Le Courtier ne contribue pas à améliorer la situation : « Ma paroisse perd la foi, la piété et les mœurs. Satan y établit son règne » 17. Mais quelques communes du canton 18 subissent l’influence d’une paroisse plus détachée encore, Paulhan où dès 1852, 42 % seulement des familles sont fidèles au délai de baptême des trois jours – 75 % à Lodève —. Devenu centre ferroviaire, le bourg abrite une population d’employés de gare dont la présence accentue les tendances anticléricales préexistantes 19. En 1862 pour l’Adoration le curé rassemble à grand peine une soixantaine d’hommes. En 1876 c’est là que la pratique pascale est la plus faible pour les hommes comme pour les femmes. D’autres paroisses sont troublées par les conflits entre la fabrique et la municipalité 20. Il existe cependant dans le canton des paroisses plus fidèles : Liausson où 40 hommes sur 56 font leurs pâques en 1876 ; Aspiran 21, Canet 22, Nébian, Brignac et bien entendu Villeneuvette, où les murs des ateliers sont ornés de pieuses images et les statues de la vierge fleuries en mai 23. A l’abri de l’influence des centres importants de population, le canton de Gignac est plus pratiquant que celui de Clermont. Jusqu’aux environs de 1860 la civilisation y revêt encore les formes traditionnelles, particulièrement dans les mas à l’écart du village 24. Puis la vigne succède à la polyculture. Proche du Lodévois, Montpeyroux est un gros village à la population aisée. En 1876 on n’y compte guère que 80 hommes faisant leurs pâques (15 %). Le pays a été troublé par des querelles de prêtres lors de la construction de la chapelle de la SaIette au Castellas 25. En 1888 il existe encore des Pénitents dont le maire « ainsi que presque tous les hommes, ce brave Monsieur (il tient l’harmonium) est assidu aux offices, mais il ne remplit pas le devoir pascal » 26. Ces paroisses du nord du canton de Gignac – Montpeyroux, St-Saturnin, St-Guiraud, Jonquières – semblent moins pratiquantes qu’en 1836. Gignac, St-André, St-Jean-de-Fos et le sud du canton se seraient au contraire améliorées. En 1855 les jésuites en mission à Gignac renouvellent une paroisse où « l’ignorance, les mauvaises mœurs, l’antipathie pour le curé avaient éloigné de l’église la presque totalité des hommes ». On « avait vu le choléra de si près ! » que « le nombre des conversions a dépassé les espérances » 27. Pour l’Adoration en 1863, 360 hommes se présentent pour monter la garde. Un oblat y fait une autre mission fructueuse en 1865. La paroisse est cependant moins dévote que sa voisine et rivale, Saint André de Sangonis 28. Une conférence de St Vincent de Paul y est cependant établie en 1885 29. A St-Jean-de-Fos en 1875 c’est presque la moitié des hommes qui gagnent la mission, tout comme à Vendémian en 1877. Si Tressan 30, Plaissari 31, Belarga, Le Pouget 32, comptent peu de pascalisants – mais il y a progrès – St-Bauzille-de-la-Sylve est renouvelée à la suite de l’apparition de la Vierge à Auguste Arnaud 33. Quant à Saint-Pargoire, elle a « la réputation d’être une des meilleures (paroisse) du diocèse à cause du mélange des catholiques et des protestants » 34 : la mission de 1855 y est triomphale en 1876 encore on y compte 150 pascalisants (environ 27 %) chiffre qui double lors d’une mission. Il y existe des Pénitents de même que dans six autres paroisses du canton, mais tous « laissent beaucoup à désirer » 35.
Victime de l’exode provoqué par le déclin de l’industrie du drap, le Lodévois a perdu ses éléments les plus instables. Il n’a pas ou peu reçu des immigrés. Ce sont là des conditions favorables au maintien des traditions religieuses. Mais au-delà d’une certaine religiosité spontanée et des pratiques individuelles, l’habitant de ces régions, du moins l’homme, entend maintenir des distances entre l’Église, représentée par le prêtre, et lui. Seule une minorité accepte la tutelle sociale, sinon même politique d’un clergé attaché à la conservation des anciens usages et des formes de vie traditionnelles. En ceci le Lodévois est lieu exemplaire dans nos régions méridionales, pays intermédiaire entre les hautes terres de chrétienté du Rouergue et du Gévaudan et la plane viticole où se manifeste un anticléricalisme dominant et virulent.
Gérard CHOLVY
Université Paul Valéry, Montpellier.
Notes
1 Cf. G. Cholvy, Religion et société au XIXe siècle : le diocèse de Montpellier, Lille, 2 vol., 1973, p. 776 et suiv.
2 Estimation des taux de pratique pascale en 1876
Doyenné… a) Ensemble – b) Hommes et Jeunes gens
Lodève… a) 35% (1836 33%) – b) 19% (1836 16%)
Clermont… a) 33% (1836 27%) – b) 15% (1836 12%)
Gignac… a) 36% (1836 25%) – b) 20% (1836 12%)
3 a) Vocations masculines b) Vocations féminines
1846-67… a) 17 – b) 28
1867-86… a) 14 – b) 27
4 Cette commune de 1200 habitants fut au XIXe siècle la plus riche en vocations. Entre 1867 et 1886 elle donna 11 prêtres et 14 religieuses. Il existait une association des prêtres (originaires) de Montpeyroux qui favorisait les vocations au moyen de bourses. Nous avons consulté un cahier de délibération aux archives de la paroisse. Marseillan avec ses 4.000 habitants donne 3 prêtres et une religieuse durant la même période.
5 La situation n’était pas la même quarante ans plus tôt.
6 La permission de travailler n’est demandée que dans 4 paroisses sur 15.
7 La plus forte pratique serait à Soumont. 50 hommes sur 107 (c’est le curé qui a donné le chiffre des assujettis) la plus faible à Pouzols, 3 sur 77.
8 A Parlatges, St Privat, Soubès, AN. F. 19 5828.
9 Ainsi pour le Jubilé de 1875 à La Vacquerie, Soubès (« maire et adjoint en tête »), St Martin du Bosc et Loiras.
10 En 1861 l’abbé H. Reynis publia une étude historique et archéologique, Les reliques de St Fulcran de Lodève, BN L K 7 4127.
11 Cérémonie spectaculaire avec arcs de triomphe, défilé de plusieurs heures, illumination générale le soir, Abbé Ginouvès, Inauguration du monument érigé à Lodève en souvenir de la proclamation du dogme de l’immaculée Conception, 31 mai 1858, BN L K 7 4126.
12 « La virginité était représentée par de jeunes enfants portant des lys d’argent ; la religion avec un diadème au front, un calice d’or à la main et la croix du Sauveur sur l’épaule ; la foi enveloppée du voile noir, symbole des saintes obscurités qui l’environnent ; l’espérance ornée de la couleur verte ; la charité parée de rouge pour rappeler les flammes du dévouement chrétien… » Cf. Couronnement de N. Dame de Lodève, BN L K 7 4128.
13 Dans un mémoire du curé Barascud à Mgr de Cabrières lors de la mort de Mgr Beaupillier en 1875. Il est question du « mauvais riche ».
14 Né à St-Chinian en 1845 il s’était marié à Lodève. Coiffeur, il ne dédaignait pas le chant. Ce baryton s’était aussi lancé dans la politique. En 1883 il préconise la candidature ouvrière. Deux ans plus tard il devient conseiller municipal et il est candidat socialiste à la députation.
15 Les communions pascales d’hommes et jeunes gens ne durent pas dépasser les 700, soit moins de 20 % des assujettis. Nous sommes loin du taux de 1843.
16 Cf. le rapport du commissaire de police le 21 Oct. 1861. Il y est question de Mr Delpon, président de la fabrique « et plus carliste qu’Henri V lui-même ». A.D. Hérault 39 N 231.
17 Lettre du curé le 30 juin 1868 au nonce. Il rend l’évêque responsable de cet état déplorable : « Il me donne, pour vicaires, des prêtres tarés dont la mission est de jeter partout la perturbation… » A.S.V. Nunz. di Parigi, Meglia.
18 Le Pouget, Aspiran, Adissan, Usclas, Bélarga.
19 Cf. G. Cholvy, op. cit. pp. 684 et 714.
20 Par exemple Ceyras en 1877 et 1880, A.E. et AN. F. 19, 6987.
21 En 1873 pour l’Adoration il y a 450 communions (37 % des assujettis).
22 Où il existe en 1886 une active conférence de St Vincent de Paul de 15 membres « qui ont tous fait leurs pâques… » Lettre à A. Barre, Archives de la Sté de St Vincent de Paul.
23 H. Baudrillart, Les populations agricoles de la France, op. cit., p- 268. Cependant en 1894 si « les femmes pratiquent dans la généralité, c’est la minorité des hommes qui accomplit ses devoirs religieux ». G. Hérail, « A Villeneuvette », Sociologie catholique n° 11, p. 16.
24 Cf le roman d’Antonin Lavergne, Gantoune, Paris 1895, L’auteur décrit la vie des « maseliers » vers 1860. Le droit d’aînesse est appliqué, la vie est autarcique. On ne part pas du mas. Maîtres et serviteurs (gavachs) se retrouvent à la veillée. En août la Saint Jeannot est la fête des mas (25 août, décollation de St Jean-Baptiste).
25 Dossier aux Ar. diocésaines (1864-1866). Les abbés Abbés se heurtent à l’opposition des curés de l’Adysse, du Barry et de Jonquières. Les populations se divisent.
26 Annales de Montpeyroux. Archives romaines des frères Maristes.
27 Lettre du père Mauret, 25 août 1855, A.R.S.J. Tolos I XV 2.
28 Par un chiffre de population identique, Gignac ne compte en 1876 que 150 pascalisants (hommes et j. gens) contre 300 à St-André (400 pour une mission en 1881).
29 « Elle ne sera pas déplacée (dans ce pays) habité par plus d’un Kroumir et bien des pavillons noirs » lettre du Dr Vernet de Roujan au Président Barre, 29 mars 1885, Archives de la société de St Vincent de Paul.
30 En 1865 un médecin, ancien séminariste, est très hostile au clergé, cf. dossier Adoration, Ar, diocésains.
31 30 hommes à Pâques en 1876 contre 3 ou 4 en 1836.
32 50 hommes en 1876 (14 à 15 %).
33 Le Père Vigourel, en mission en 1874 y obtient un triomphe : toutes les femmes, sauf une, communient ainsi que la presque totalité des hommes (le chiffre avancé, 238, est manifestement exagéré). Dans la paroisse voisine de Popian, où un seul homme faisait ses pâques en 1836, tous gagnent la mission en 1876.
34 Lettre du curé au Supérieur des Maristes ; le 1er déc. 1888. Les 198 protestants « d’esprit sectaire » sont « aidés de quelques mauvais catholiques et de quelques avortons des couches nouvelles », Archives romaines des Frères Maristes.
35 Rapport Segondy 1876, Ar. diocésaines.
