Le Bas-Languedoc (Fin 18e siècle-début 19e) : images et réalité 1

Après réflexion on s’est limité au Bas-Languedoc (Aude, Hérault, Gard) car il est difficile d’intégrer toute la province dans des frontières départementales « modernes ». Nous avons déjà affronté ce problème en 1972, mais il n’est pas propre à cette région : « Les statistiques sont presque toujours basées sur des divisions administratives qui ne correspondent à aucune réalité en géographie économique… » 2. Ces trois départements présentent une unité de civilisation agraire, qui n’a pas échappé aux géographes : Perpillou évoque avec bonheur, en 1954, l’« ancien paysage agricole languedocien », ses vignes et ses cultures, mais cependant jamais de vraie « cultura promiscua », comme dans la plaine du Pô, à savoir ceps, arbres fruitiers et céréales sur le même sol, peut-être par suite d’une moindre densité de population (Le témoignage d’A. Young qu’invoque A. Soboul, à propos d’une telle pratique dans le Montpelliérain, ne semble pas devoir emporter l’adhésion).

Une étude d’économie rétrospective, à l’aube de la période dite contemporaine, doit tout d’abord « tordre son cou », à des préjugés anti-statistiques fort enracinés, y compris chez les historiens. Or des possibilités de vérification existent ainsi, dans notre thèse, nous avons pu calculer, par l’étude comparée de fonds identiques – des séries consulaires mais relevant de deux États – le pourcentage de fraude entre Venise et Trieste : 8 %, bien faible pour l’époque. Les statistiques des récoltes, entre autres, ont été longtemps contestées en France. N’a-t-on pas été jusqu’à accuser M. Thiers d’avoir falsifié celle de 1872, afin d’assurer le succès de son emprunt ? Une heureuse découverte d’archives privées marseillaises, celles du négociant Barthélémy, nous a cependant permis de constater leur validité, pour douze années 3. Et si Augé-Laribé s’est montré sévère pour les grandes enquêtes agricoles françaises de 1882-1892, par contre F. Bernard, professeur d’économie rurale à Montpellier, leur a accordé un grand crédit 4 et n’a pas manqué de citer tel journal anglais qui mettait la France au premier rang européen pour ses statistiques agricoles 5 (Sur les distinctions que F. Bernard a faites entre les quatre grands blocs d’enquêtes : celles de l’an II, de l’an VII, de 1840 …« assez bien menée »… à cause du cadastre, et de 1852, à propos de laquelle il émettait des réserves, l’on ne peut que renvoyer le lecteur à son article). Même fiables toutes les statistiques ne se valent pas… Au moment où nous achevions notre communication, paraissait l’étude de F. Roubaud, approche statistiquement très élaborée de l’enquête de 1840 qui mériterait à elle seule un long commentaire, mais ne va pas, bien au contraire, dans un sens défavorable à nos hypothèses de travail. Qu’en conclure, sinon avec l’éminent statisticien L. Bodio, qu’à la limite le seul qui puisse tirer profit de telle statistique de produits coloniaux est celui qui connaît ce commerce de l’intérieur ? La remarque, du reste, ne vaut pas que pour les statistiques commerciales elle s’applique à tous les secteurs d’activité « chiffrés ».

Ces réflexions préalables ne se voulaient qu’une approche de l’image « ensoleillée » du Languedoc à l’époque moderne, image attestée, entre autres, par l’Encyclopédie et divers auteurs cités par L. Dutil. La liste n’est pas exhaustive… Les géographes, eux, avaient rétabli l’équilibre, tel Daniel Faucher évoquant, en 1934, les dures contraintes climatiques du Midi, qui pèsent sur les blés de printemps, la production du fourrage, et, de plus, sont inséparables de la médiocrité des sols : « Derrière ses aspects de grande insouciance, il faut voir aussi ce qu’elle (l’ancienne économie agraire) avait d’oppressif » 6. Mais il ne s’ensuit pas pour autant que l’image soit radicalement fausse !… ce que confirme une première approche, celle des statistiques de l’époque révolutionnaire.

En 1789 le pouvoir royal ne dispose pas de séries fiables : tous les auteurs qui ont traité de l’agriculture se copient plus ou moins sur un fond de pauvreté « sérielle » de Pradt, Boiteau, Lazowski, Dupont de Nemours, et même Lavoisier, lequel « ne dit pas toujours sur quelle base reposent ses calculs… » 7. Le mieux, là encore, est de citer Festy qui a travaillé dans les archives de l’Académie d’agriculture : « Or la Révolution, à ses débuts, ne possédait aucune documentation statistique sur quoi baser des programmes de production agricole et particulièrement de production des grains et des cultures techniquement liées à cette dernière. On ignorait les superficies ensemencées en chaque espèce de grain et la répartition des terres, dans chaque circonscription, entre leurs divers emplois ; on ne possédait aucune idée précise des rendements, soit totaux, soit superficiels, aucune idée des besoins réels de main-d’œuvre agricole, des besoins en animaux de trait, des quantités de fumier que le troupeau de la France pouvait donner, des ressources en instruments dont l’agriculture avait un besoin indispensable » 8.

Reste un témoin dont il convient de se méfier : A. Young. Pour l’Italie il ne mérite pas grand crédit. Mais la France ? Son éditeur, Henri Sée, estimait, non sans raisons, qu’il avait couru la poste sur les routes du royaume 9. D. Faucher confirme la sévérité du propos il n’a pas tout visité et la cohorte des agriculteurs « progressistes » est bien plus nombreuse qu’il ne le laisse supposer 10. Enfin Young lui-même se voit contrÉdit par d’autres voyageurs britanniques 11.

Viennent ensuite les grandes enquêtes : de l’an II (sur les engrais) de l’an III (sur les animaux ruraux), publiées par Festy en 1937 et 1941, auxquelles il convient de joindre deux autres contributions du même auteur en 1947 et 1950. L’enquête de l’an II s’est déroulée dans un climat de crainte générale : seuls 336 districts sur 558 ont répondu. Et le recensement pèche par l’infériorité de ses données purement statistiques 12. La France entière manque de fumier, d’animaux, de prairies artificielles. Malgré les déficiences de l’enquête O. Festy estime qu’il est possible de dresser un tableau d’ensemble 13, d’où il ressort qu’à cette date une dizaine de départements, pas plus, dans le Nord-Est de la France ont effectué leur révolution agricole, un seul dans le Midi – entendu, ici, au sens large du terme – le Lot-et-Garonne. Et le Bas-Languedoc dans cet ensemble ? Il est difficile de se prononcer car, seuls, deux districts de l’Aude et deux de l’Hérault ont répondu et qu’enfin, dans le Gard, l’enquête ne s’est pas faite sans difficultés. L’on ne peut donc, au vu de ces séries, ni infirmer ni confirmer le jugement d’A. Soboul, qui estime, après avoir constaté la médiocrité des prairies naturelles ou artificielles dans le Montpelliérain, qu’à la veille de la Révolution, la situation des ruraux n’y est point trop malheureuse, comparée à la France du Nord 14 (il est vrai que cela vaut plutôt pour l’oppression féodale). Des recherches complémentaires seraient ici fort nécessaires…

Quelques années plus tard nous disposons des statistiques fiscales du premier Empire. En 1972 nous admettions leur validité, y compris de celle des commissaires spéciaux dont nous pensions qu’elle avait été réellement suivie d’effets 15. Douze ans plus tard nous formulons contre elle deux objections :

  • le revenu cadastral a été estimé en fonction des prix des mercuriales ; Hennet avance même les années-témoins 1783-1790 et 1797-1809 16 ; le Midi, on le verra plus avant, a des niveaux de prix différents de ceux du Nord ; la divergence est même éclatante lors de la grande crise cyclique internationale de 1809-1812. Sa productivité réelle risque donc d’être sous-évaluée en période de crise ; or les années-témoins en ont affronté deux terribles : 1788-89 et 1802-3. Encore conviendrait-il de verser au dossier le bilan des frais de cultures dont on a tout lieu de penser qu’il est bien supérieur dans le Nord (En 1848 dans son classique cours d’agriculture, de Gasparin avance quelques chiffres extraits de comptabilités privées d’où ressort pour le Bas-Languedoc, et à l’hectare de vignes, une très nette infériorité de frais par rapport au Nord). Problème ardu de théorie et d’histoire économique ; il serait hors de propos, ici, de reprendre l’étude du prix « nordiste » du blé qui submerge le « sudiste », mais à un rythme très divers selon les époques et les zones comme n’ont pas manqué de le constater Labrousse. Romano et Dreyfus dans l’introduction à leur ouvrage supra-cité.
  • les estimations du revenu ont été faites à un quart de siècle de distance ; Hennet pense que le cas d’une croissance de nature à modifier l’assiette fiscale ne s’est pas présenté 17 ; on aimerait en être persuadé car cet éminent spécialiste des cadastres semble ainsi biffer, d’un trait de plume, le progrès de l’agriculture française sous le Révolution et sous l’Empire, avec des arguments un peu spécieux : « Quoique l’agriculture soit encore susceptible de faire des progrès en France il est généralement reconnu qu’elle est déjà portée à un assez haut degré de perfection. L’hypothèse des, deux communes ci- dessus se présentera donc rarement dans le cours de vingt-ans » 18.

La prudence commande donc de n’accepter qu’avec d’infinies prudences les estimations fiscales 19. Les résultats ne laissent cependant pas d’être intéressants :

On retiendra le bon niveau des terres labourables, l’excellent des potagers (En 1859 l’Encyclopédie pratique évoque, à propos de l’Aude, les jardins potagers « riches et nombreux » aux abords des villes et des villages). Quant au revenu, plus modeste, des vignobles, comparé à la moyenne française, il s’explique aisément par la précocité de la viticulture de masse en Bas-Languedoc, dès la fin du 17e siècle, due au canal du Midi, phénomène sur lequel C. Folhen a attiré l’attention dès 1949 ainsi que d’autres historiens mentionnés par A. Soboul. Tous ces faits, groupés, ne donnent pas l’impression d’une contrée retardée… impression confortée par l’analyse des statistiques de Chaptal.

Le problème qui nous préoccupe est plus limité : la validité de ses séries. Certains jugements… « la misère en a été bannie… » 20 sont de nature à provoquer une suspicion légitime, encore que l’auteur nous mette, fort honnêtement, en garde… « la statistique de la France est encore très imparfaite… » 21. Ce qu’il avance du nombre des propriétaires, à savoir qu’il a doublé en vingt ans, appellerait une longue critique. Il ne faut point confondre, comme n’a pas manqué de le signaler P. Leroy-Beaulieu, cote cadastrale et « propriétaire » : la possession de menus jardins, qui « tire » vers le bas les statistiques, n’est pas en soi un critère d’aisance. Ceci vaut tout autant pour la France napoléonienne que pour celle des années 1880, étudiée de près par P. Leroy-Beaulieu. Restent les précieux tableaux qui donnent des productions céréalières par département, s’étendant sur une moyenne de 14 années (lesquelles ? il ne le dit pas précisément). Peut-on s’y fier? En 1975, après confrontation avec des études de géographie régionale, mais aussi des recherches proprement historiques – c’est peu ou prou, la méthode qu’a adoptée Le Roy Ladurie avec d’Angeville – nous avons conclu à leur validité 22. Depuis neuf ans, à notre connaissance, il n’est rien paru qui aille daris le sens contraire. Ces séries apparaissent, en tout cas, plus sûres que les enquêtes de 1812 et 1814 lesquelles appellent… « les plus extrêmes réserves » 23. Elles ne valent que pour les céréales ; nous estimons ne pouvoir nous prononcer pour la viticulture 24 ni la production de laine ou de soie pour lesquelles le Bas-Languedoc est nettement surreprésenté par rapport à la moyenne nationale.

Chaptal indique ainsi que la moyenne des trois départements se place, pour le vin, entre 8,5 % et 9 % de la production nationales soit 3.050.000 hl contre 35.600.000 hl (hectares de vignes en 1808, France : 1,6 millions d’hectares ; les 3 départements : 173.000 hectares soit 11 % du total). La région produit moins de vin à l’hectare que la France « moyenne », ce qui confirme tout ce qui a déjà été avancé quant à la révolution vers une viticulture de masse.

Hennet et Chaptal se confortent l’un l’autre, bien qu’il faille déplorer une ambiguïté chez ce dernier les chiffres de revenu (net) à l’hectare qu’il avance manquent de précision : cultures ou ensemble de production (animale comprise) ? Ils ne méritent donc pas grand crédit.

Dans la même source, pour la laine (1808) : production française n 35.000 tonnes ; quant aux 3 départements : 2.050 t., soit entre 17 et 18 % (l’Aude l’emporte nettement).

Les % de bovins du Bas-Languedoc apparaissent bien médiocres (les statistiques de chevaux fournis par Chaptal sont inutilisables).

Mais l’élevage ovin ne compense-t-il pas ces faiblesses ? Chaptal indique pour la soie : moyenne française des années 1808-1812 : 5.150.000 kilos, et pour l’Aude plus le Gard (pas l’Hérault) : 1.550.000, soit entre 28 et 29 % du total.

Et ce tour d’horizon à propos des grands agrégats n’a de sens que par rapport à la démarche de Chaptal : selon lui les quatre chapitres les plus importants du produit agricole français sont, par ordre d’importance, les céréales, le vin, les fourrages secs, la viande de boucherie ; sur un total de près de 5 milliards, l’industrie ne représente encore à cette date que 1,5 milliards ce qui mériterait d’ailleurs une discussion approfondie 25.

Des questions restent en suspens dont celle de l’autoconsommation, avec un problème connexe : séparer produits brut et net, bien vu par Convert : « La difficulté existe » 26 ; et depuis Lavoisier, tous les experts en sont conscients. Ces réserves formulées, il n’en est que plus intéressant de reprendre les séries céréalières de Chaptal :

Dans cette région qui, depuis plus d’un siècle, s’oriente vers une viticulture de masse, ces résultats apparaissent plutôt bons. Le froment, céréale riche, s’impose, mais le fait ne doit pas étonner. En 1868 J. Guyot écrit dans la monographie qu’il consacre à l’Hérault : « C’est l’un des départements des plus riches et des plus précieux de France »… « L’intelligente activité de ses habitants »… J. Guyot, donc, ne se laisse aveugler par l’éclatant succès de la vigne, tout aussi net dans le Gard et l’Aude. Il constate aussi que le froment, l’olivier et les luzernes viennent bien (ce sont ses termes). Dix ans auparavant l’Encyclopédie pratique a également évoqué les bonnes terres à blé de l’Aude. Ces faits sont-ils en contradiction avec ceux avancés précédemment concernant le milieu méditerranéen ?, pas obligatoirement… En un siècle, le progrès de l’irrigation, les revenus en hausse qui permettent d’engager plus de frais dans les cultures, l’abandon des terroirs les plus médiocres ont pu stimuler la diversification des activités agricoles, gages de progrès.

L’on notera la bonne position du Gard et de l’Aude pour les pommes de terre, et l’on se contentera de rappeler le propos de J. Brunhes, à savoir que, sur un espace donné, c’est elle qui produit le plus de matières nutritives et, qu’en sus, elle permet de « très belles affaires commerciales » 27. Cette assez bonne tenue, pour les pommes de terre, n’est-elle pas due, aussi, à l’orientation précoce de cette région vers une agriculture commercialisée ?

La place de l’Aude pour le maïs n’étonne guère c’est le seul département bas-languedocien où un climat non méditerranéen – sur ses franges tout au moins – permet la croissance de cette plante. A-t-elle joué le grand rôle qu’on lui attribue d’ordinaire dans la nourriture des populations en Haut-Languedoc à la veille de la Révolution ? La question a été posée par l’article quelque peu iconoclaste de J. Vedel auquel on renvoie le lecteur. Mais la réponse semble positive si l’on en juge par l’Encyclopédie pratique, qui consacre, en 1859, de fort intéressants développements à la culture de cette plante dans trois des arrondissements du département.

A la fin du règne napoléonien s’abat sur la France, et sur l’Europe tout entière, la crise cyclique qui s’achève en 1812, mais a commencé quatre ans plus tôt. Elle met fin à une période favorable bien vue par Briaune : « L’abondance ne provient qu’avec la récolte de 1803 et avec elle cette heureuse série qui fut si favorable à la prospérité des premiers temps de l’Empire » 28. L’on doit à cet auteur une bonne description de cette crise, qui a commencé dès l’été 1809 et n’est liquidée qu’en 1813 : « La récolte de 1813 vint terminer les maux… 29. Mais l’on doit une étude plus détaillée à Labrousse, Dreyfus et Romano (Dès 1945-49. A. Chabert les avait précédés dans l’approche de certaines moyennes cycliques). On peut aussi dresser une carte nationale du mouvement cyclique d’une part, des écarts des moyennes cycliques de l’autre 30. Un fait ne peut pas ne pas frapper le lecteur le moins averti : le Sud-Est de la France est plus épargné que le reste du pays (l’Aude n’est que légèrement supérieure à la moyenne nationale). Mais pour quelles raisons, alors que le blocus britannique met Marseille à deux doigts de la famine, la ville n’étant sauvée que par de grosses barques venues du Languedoc et de Ligurie ? (Les mémoires du Préfet Thibaudeau en font loi, que nous avons citées en 1975). Le climat ? Des arrivages de l’Italie par les Alpes ? Il est bien difficile, en l’état actuel de la documentation, de répondre à cette question. Et la carte de la production en grains de l’Empire français dressée par A. Chabert pose plus de problèmes qu’elle n’en règle. Nous pencherions plutôt pour une approche structurelle de ce problème il n’a pas échappé à F. Roubaud qu’un quart de siècle plus tard, en Provence et le long du littoral méditerranéen : « la structure des prix du froment semble… être régie par des mécanismes différents de ceux que l’on peut noter dans le Nord » 31. L’on retiendra de cette crise une présomption de bonne tenue du Bas-Languedoc confirmée par les statistiques de la monarchie de Juillet dressées de 1836 à 1838. Peut-on, en 1984, être encore original sur ce sujet alors que d’Angeville, dès leur parution, y avait trouvé la matière d’un ouvrage opportunément réédité en 1969 avec une dense préface par E. Leroy Ladurie ? L’on accordera bien volontiers à ce dernier que dans l’ensemble le tableau est fiable 32. L’on n’aura garde d’oublier, non plus, ce qu’avaient déjà souligné les rédactions de « Statistiques Agricoles », à savoir qu’à cette date, pour les publications statistiques, la France est en tête des grandes nations européennes, supériorité qu’elle maintient fort avant dans le siècle, puisqu’en 1873 encore, à les en croire, c’est la raison pour laquelle notre pays est chargé de l’enquête agricole internationale – (Il convient de rappeler les dates des grandes statistiques agricoles françaises : 1840, 1852, 1862, 1882, 1892, 1929). La question de l’inégal développement régional en France est posée dès 1836 avec la fameuse ligne St-Malo-Genève. Trop fameuse ? Une étude attentive ne manque pas de faire apparaître une diversité plus grande qu’il ne semblerait au premier abord et, plus précisément, le bon niveau de certaines régions du Sud-Est dont le Languedoc, phénomène sur lequel nous avions attiré l’attention dès 1976. F. Roubaud, lui aussi, mais avec une rigueur statistique inégalée, ne manque pas d’émettre des doutes quant à cette bipartition française il réduisait la supériorité incontestable – du Nord-Est à l’axe de la Seine (Encore convient-il de préciser que l’agriculture n’est pas au centre de ses préoccupations). S’appuyant sur le même ensemble statistique et l’enquête de 1852, G. Désert, voici neuf ans, a lui aussi attiré l’attention sur les inégalités régionales de la consommation de viande et de poisson en France. Quelques points forts émergent de son étude.

  • la corrélation n’apparaît pas évidente avec les revenus ;
  • se pose le problème de l’autoconsommation ;
  • le bilan global est disparate ; mais une zone Bas-Languedoc / Vallée Rhodanienne se situe dans la bonne moyenne française.

Désert, on l’a dit, a utilisé l’enquête de 1851/52 sur les revenus agricoles. L’on choisira donc ce terme chronologique en mentionnant l’originale recherche de Delesse parue en 1874 : l’auteur a dressé une belle carte polychrome desdits revenus pour toute la France, à l’échelle cantonale, avec six courbes « isobares » lesquelles séparent donc six groupes de revenus de 0 à 120 francs-or à l’hectare, travail pionnier auquel sa publication dans une modeste revue n’a peut-être pas valu la notoriété qu’elle mérite. Le bilan s’avère complexe mais il n’a pas échappé à Delesse que la France du Midi, à cette date, avant même les « fabuleux profits» (R. Dugrand) de la viticulture languedocienne sous le Second Empire, ne manque pas de terroirs à hauts voire très hauts revenus : le littoral, les plaines de Nîmes et Montpellier, lesquelles, à travers les vallées du Rhône et de la Saône, rejoignent le Nord-Est de la France, en un bloc ininterrompu. Plus précisément la courbe des 100-120 f., or est homogène de l’Orb à Avignon, avec des cantons à 200. A propos de l’Hérault, de l’Aude, du Gard. l’Encyclopédie pratique fournit même la clé de cette bonne tenue : la révolution fourragère, faite pas la luzerne aux quatre coupes, qui convient bien à ces climats, et les marais du littoral, producteurs de roseaux, litière très convoitée, lesquels peuvent rapporter plus à l’hectare que les cultures… de même qu’une luzernière bien placée « fait » mieux que les meilleures vignes. La carte de Delesse démontre aussi, a contrario, la validité d’une approche cantonale, le département ou le district (arrondissement) ne permettant pas une analyse fine, scientifique des réalités économiques et humaines. Mais l’enquête de 1852 est aussi la première qui ait été réalisée à cette échelle territoriale. Delesse a bien vu également qu’à cette date, à l’inverse de la Saxe qui, dès 1843, a réalisé une réforme de ses impositions et de ses bases, on constate en France des inégalités choquantes de répartitions de l’impôt foncier, ce qui justifie notre réserve initiale au sujet des statistiques fiscales.

Ces années là deux hommes se sont penchés sur lés problèmes du Midi. H. de Villeneuve tout d’abord, membre de cette illustre famille qui a donné tant de grands commis à l’État, qui publie en 1850, à Marseille, un ouvrage excellent, bien qu’assez peu « régionalisée », sur l’agriculture française du Premier Empire… au Second qui point à l’horizon. De Villeneuve confirme les séries de Bairoch : le retard de productivité de l’agriculture française, par rapport à la britannique, est presque du simple au double, mais il tend à se combler. Quant au Midi il note que la baisse des prix céréaliers 33 jointe à la cherté de la main-d’œuvre a stimulé la culture du sainfoin et a contribué à répandre l’usage de la charrue Dombasle, ce que confirme dix ans plus tard l’Encyclopédie agricole pour l’Aude et le Gard. Ou… du bon usage des crises de ce type, qui du reste s’accompagnent, on le sait bien aujourd’hui, d’un renforcement du pouvoir d’achat réel des salaires tant ruraux qu’urbains. A cette vision sereine s’oppose le livre de G. Ducru paru lui, en 1847, et consacré à la « défense » des terres de langue d’oc, lequel véhicule les mythes de rigueur sur la civilisation méridionale supérieure à celle du Nord… au Moyen-Âge. A l’en croire, l’industrie et l’agriculture du midi sont… « partout réduites au plus tristes état d’immobilité ou de langueur… » 34. Mais que penser d’une étude régionale ou la Loire sert de frontière entre le Nord et le Midi, et où le département du Rhône est au Midi mais le Morbihan au Nord 35. Bref il s’agit là d’un livre intéressant à verser au dossier du méridionalisme… avec cependant de-ci de-là quelques notations qui méritent de retenir l’attention, sur le coût des transports par exemple ou la curieuse « omission » de 1840 : le rapport de 1840 qui devait « chapeauter » le recueil des statistiques n’a pas été publié car il n’aurait pas manqué de faire apparaître le retard français face à l’Angleterre, point qui mériterait confirmation.

Qu’en conclure ? Les thèses de Dugrand et Galtier nous ont familiarisés avec la prospérité agricole du Bas-Languedoc sous le Second Empire 36. Il n’y a point lieu d’y revenir. Mais cet état de fait plonge ses racines dans un passé assez lointain, avec peut-être des prémisses dès la fin du 17e siècle.., si tant est que des études comparatives chiffrées à partir d’inventaires après décès ? de dossiers de l’enregistrement ? – permettent un jour de remonter jusque là. Et l’image « ensoleillée » du Bas-Languedoc, vulgarisée voici deux siècles déjà – et peut-être même avant… – reposait sur quelques solides, palpables réalités rurales.

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— GEORGELIN (Jean). Une grande propriété en Vénétie à la fin du XVIIIe siècle Anguillara. Annales (E.S.C.) (1968), 1 p, 483-519 (Analyse de FESTY).

— GEORGELIN (Jean), Les niveaux de productivité agricole de la France du Sud et de l’Italie du Nord à la fin du 17e siècle et au début du 19e siècle, Cahiers de la Méditerranée (1972), p. 55-72.

— GEORGELIN (Jean), Etude comparée du prix des céréales en France et en Italie à l’époque Napoléonienne (1806-1813), Annuario dell’Instituto storico italiano per l’età moderna e contemporanea, Rome, 1975, 538 p (il y a été fait un large usage des recherches de Marcel Blanchard sur les routes des Alpes Occidentales).

— GEORGELIN (Jean), Des disparités régionales en France (19e-20e siècles), Anthinea (1976), 3, p. 27-31.

— GEORGELIN (Jean), L’écologie du froment en Europe Occidentale, pp 569-582, dans J. Goy et E. Le Roy Ladurie. Prestations paysannes, dîmes, rente foncière et mouvement de la production agricole à l’époque préindustrielle, Paris-La Haye, 1982. Pp. 491-799

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— GUYOT (Jules), Etude des vignobles de France, Paris, 1868.

— HENNET (Albert Joseph), Rapport présenté à son Excellence le Ministre Secrétaire d’État des Finances, Paris, 1817, 272 p.

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STATISTIQUES GENERALES DE LA FRANCE, Historique et travaux de la fin du XVIIe siècle au début du XXe siècle, Paris, 1913, 164 p.

— (Les) STATISTIQUES AGRICOLES en France ou dans divers pays étrangers. Description. Mode d’établissement. Critique des résultats. Paris. INSEE, s.d., 121 p.

— VEDEL (Jacques), La consommation alimentaire dans le Haut-Languedoc aux XVIIe et XVIIIe siècles, Annales (E.S.C.) 1975, 2.3. p. 478-489.

— VILLENEUVE (de) (H.), Études économiques sur l’agriculture française, Marseille, 1850, 174 p.

Notes

1. Nous remercions nos collègues (Mme Maurin, MM. MAUGARD et MOLINIER) des critiques qu’ils ont bien voulu porter à notre communication.

2. GOBLET Y.-M., La formation des régions…, p. 22.

3. in : ECOLOGIE…

4. BERNARD F., La Statistique, p. 193.

5. Ibid., p. 106.

6. FAUCHER D., Polyculture ancienne…, p. 255.

7. DE FOVILLE, L’administration…, p. XXII.

8. FESTY O., L’agriculture (1947), p. 421.

9. SEE H., La valeur.., p. 441.

10.   FAUCHER D., La vie rurale,.., p. 156.

11.   de COMBEROUSSE. (Bibliographie).

12.   FESTY O., Les animaux…, p. 16.

13.   … Malgré de nombreuses lacunes, notre tableau ne manque pas d’exactitude, (Ibid. p. 68).

14.   SOBOUL A., Les campagnes…, p. 6, 61, 81.

15.   Sur les commissaires : CHAPTAL. Vol. 2, p. 208.

16.   HENNET A.-J., Rapport, p. 22 et 44. (Avec quelques contradictions).

17.   Ibid., p. 45.

18.   Ibid., p. 45.

19.   Sur ce point un complément dans DELEFOR-TRIE N., Les revenus, p 23, 24 et 49. Ce rapport, c’est le revenu « cadastral ». Si l’on en croit Chaptal, à la même époque, le produit brut moyen d’un hectare de légumes en France (moyenne nationale) est de 600 F.

20.   CHAPTAL, Tome 1, p. 153 ; et tome 1 p. X-VII-XVIII.

21.   Ibid. p. 171 et p, 154.

22.   GEORGELIN J., (1975) : Les chiffres pour chaque département (plus annexes 1 à 6).

23.   FESTY O., Les progrès…, p. 266.

  24.   La première étude de synthèse chiffrée sur la viticulture française, celle de GUYOT, est assez tardive. A CHABERT (tome 2 p. 53) constate que ses séries de production ne concordent pas avec celles de Chaptal… Comment trancher ?

25.   L’histoire quantitative de l’économie française et plus spécialement les travaux de MARKOVITCH, permettent de penser que Chaptal a sous-estimé le produit industriel.

26.   CONVERT F., p. 216.

27.   BRUNHES J., La géographie…, p. 94.

28.   BRIANNE M., Du prix…, p. 126, 127.

29.   Ibid., p 128.

30.   Annexes 1 et 2. Mouvement cyclique : d’une année de minima à une année de maxima ; écart des moyennes cycliques: à l’intérieur du cycle les mêmes pour les mois.

31.   ROUBAUD F., Partition…, p. 50.

32.   Sont d’un avis contraire N. DELEFORTRIE. SOUBEYROUX et R. MUSSET (voir bibliographie).

33.   De longue durée ; même si le terme ne figure pas dans ce livre. (Il s’agit du kondratieff 1817-1849) Sur ces problèmes on peut renvoyer à IMBERT Gaston. Des mouvements de longue durée Kondratieff. Aix, 1959, p. 535.

34.   DECRU G., Des intérêts…, p. 64.

35.   Bien qu’à un tout autre niveau scientifique l’étude de MOREAU de JONNES, tombe sous la même critique qui regroupe la France en trop grandes zones régionales. La même observation vaut pour L. de LAVERGNE. Mais ces statistiques n’ont fait que reprendre le cadre des recueils de 1840-41.

36.   Le Bas-Languedoc n’est pas mort de la crise viticole : cf. DELEFORTRIE N., Les revenus, p. 171 : si entre 1864 et 1954, sur fond de réduction importante des disparités régionales françaises, il est passé de la 8e à la 10e place, par contre, en 1873, il figure dans le groupe des régions à espoirs de décollage (étude de QUELENNEC), et l’année 1884, seul en France, il présente un bilan démographique excédentaire !…