L’architecte montpelliérain Pierre Arribat (1823-1905)

* Étudiant en Histoire de l’Art. Article extrait de : L’architecte montpelliérain Pierre Arribat (1823-1905) et l’architecture religieuse.
Mémoire de Maîtrise d’Histoire de l’Art contemporain. Montpellier, université Paul-Valéry, 1996.

L‘architecte Pierre Arribat est actif dans le département de l’Hérault au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, période particulièrement faste pour l’architecture. Il ne reçoit pas d’enseignement classique au sein de l’École des Beaux-Arts de Montpellier ou de Paris, formation habituelle des architectes, mais se forme directement sur les chantiers. Son œuvre dans le domaine de l’architecture religieuse, limitée à cinq édifices, reste modeste, et ses réalisations civiles (restauration de châteaux, demeures privées) et publiques (écoles, mairies), dont on sait au moins l’existence, ne nous sont pas connues avec certitude.

Membre de plusieurs sociétés savantes comme les Sociétés Archéologiques de Montpellier et de Béziers, la Société de Saint-Jean pour l’Encouragement de l’Art Chrétien (à partir de 1870) ou la Société Artistique de l’Hérault, Arribat fut également archéologue et restaurateur. Il est très proche des préoccupations esthétiques de son siècle, où la redécouverte d’un patrimoine architectural témoin d’un glorieux passé artistique suscitait un vif intérêt, à un moment où la France affichait une volonté d’identité nationale qui allait se cristalliser autour du style néogothique inspiré de « l’art français » du XIIIe siècle. S’il n’a pas conduit lui-même de réflexion sur l’architecture, Arribat, en « architecte éclairé », a eu connaissance des publications théoriques largement diffusées à cette époque, en particulier, selon Frédéric Fabrège, les écrits de Viollet-le-Duc et de son élève Édouard Jules Corroyer, et s’est tenu informé de la création artistique contemporaine dans le département de l’Hérault. Il a également entretenu des liens amicaux avec Dom Jules Mellet, bénédictin de Solesmes, ancien élève de l’École des Beaux-Arts de Paris et architecte au Mans, reconstructeur de l’abbaye entre 1896 et 1901 et dont l’œuvre est considérable dans l’ouest de la France 1.

Pierre Arribat. Photographie ancienne
Pierre Arribat. Photographie ancienne

Une vie mal connue

Peu d’éléments concernant sa vie privée et familiale nous sont parvenus. On sait seulement qu’Arribat, né à Montpellier le 6 janvier 1823 2, n’appartenait pas à une famille d’architectes (son père, Jean Pascal, marié à Marie Anne Sarazin, exerçait la profession de tailleur d’habits). Il épouse le 21 novembre 1854 3 Marie Apolline Martin, fille d’un propriétaire de Pignan. Marie Apolline lui donnera trois enfants, Pierre Adolphe Louis, né en 1855, Pierre Jules Henri, né en 1858, et Marie Louise Victorine, née en 1862. L’aîné seul vivra jusqu’à l’âge de trente-quatre ans et aura une fille, Jane Arribat, née en 1885 et décédée en 1948, mariée sous le nom de Pichot.

L’historien montpelliérain Frédéric Fabrège (1841-1915), propriétaire du domaine et de l’ancienne cathédrale de Maguelone dont il publia l’histoire entre 1894 et 1911, ami de l’architecte, écrit, dans son article nécrologique du 25 décembre 1905 4 : « Arribat avait subi une grande épreuve. Père d’un fils qui avait tous les dons, poète même, qui compose l’ode à Bornier à propos des fêtes pour le « chant latin ». Ce brillant jeune homme avait été nommé sous-préfet de Loches… Quelques mois plus tard, ce garçon plein d’avenir mourait à la fleur de l’âge. Arribat en fut atterré. »

L’amitié de Fabrège pour l’architecte lui fait encore écrire « qu’il n’y avait pas d’homme plus modeste et plus timide qui eut à un tel degré le sentiment et la pratique de l’art médiéval… Ce qui caractérisait Arribat, c’était le désintéressement et la délicatesse professionnelle ; il s’effaçait toujours et partout… doutait de lui, mais il observait, il écoutait et il se rendait aux bons conseils… » Cet homme modeste, dont on ne connaît qu’un seul portrait photographique, était également un fervent catholique, membre de la Compagnie des pénitents blancs de sa ville depuis le 25 juillet 1873 et son architecte-consultant.

Les années de formation

Fabrège nous livre des informations essentielles sur les activités d’Arribat dont la formation s’effectue tout d’abord auprès de Charles Abric 5, l’un des plus importants architectes du XIXe siècle montpelliérain. Mais les modalités de cette collaboration restent floues et peu documentées. On sait seulement qu’Arribat aurait participé, en qualité d’« inspecteur » au chantier du Palais de Justice de Montpellier, construit par Abric entre 1846 et 1853, mais les sources d’archives relatives à cet édifice 6 sont muettes sur ce point, comme d’ailleurs la notice biographique rédigée par Arribat lui-même en 1886 7. On peut penser également que les deux hommes ont pu collaborer aux travaux de restauration de l’église de Maureilhan, entre 1836 et 1842. Cette période, au cours de laquelle l’architecte apprend les bases de son métier, s’est peut-être déroulée au sein d’une agence ou d’un atelier privé, mais rien ne vient soutenir cette hypothèse 8. Le second maître, sans doute le plus important pour la carrière d’Arribat, fut Henri Revoil.

La passion du Moyen Age

Le 9 février 1854, Pierre Arribat est nommé inspecteur des travaux diocésains, relevant ainsi de l’Administration des cultes 9. Il collabore à partir de ce moment avec Henri Revoil 10, architecte diocésain des départements du Gard et de l’Hérault, auteur d’un monumental ouvrage sur l’architecture romane méridionale, pour lequel Arribat fournira des relevés archéologiques de l’ancienne abbaye de Saint-Guilhem-le-Désert 11. Il va alors compléter sa formation d’architecte, et surtout de restaurateur, dans le domaine de l’architecture médiévale et néo médiévale, en participant aux nombreux travaux de Revoil dans le département de l’Hérault : églises d’Olonzac (1855-1866) et de Ganges (1859-1866), chantier de restauration de la cathédrale Saint-Pierre de Montpellier (1855-1875), Petit Séminaire Saint-Firmin de Montpellier et sa chapelle néo romane (1867-1877, Arribat y exerce avec Revoil la maîtrise d’œuvre). Autant de chantiers de construction et de restauration riches en références à un Moyen Age stylistiquement large que l’on retrouvera dans l’œuvre future d’Arribat.

Montpellier, chapelle de Grandmont, vue aérienne
Montpellier, chapelle de Grandmont, vue aérienne. Photo M. Descossy, © 1979, Inventaire général - ADAGP.
Plan de L'église et du monastère Saint-Benoît-Saint-Germain de Montpellier
Plan de L'église et du monastère Saint-Benoît-Saint-Germain de Montpellier. Restitution par Pierre Arribat. Extrait de Louise Guiraud, Le monastère Saint-Benoît, 1891.

Parallèlement, l’architecte est très actif au sein de la Société Archéologique de Montpellier 12 dont il est élu membre résidant le 5 mars 1864 et trésorier depuis le 22 novembre 1873. Il exécute de nombreux relevés destinés à illustrer les textes d’historiens ou d’archéologues 13, comme le dolmen de Lacoste (1894), les sites antiques d’Ambrussum et de Murviel (1857), l’abbaye de Saint- Guilhem-le-Désert (l853) 14, la restitution de l’ancien monastère Saint-Benoît de Montpellier (1863), dans laquelle il introduit, à l’instar de Viollet-le-Duc dans les illustrations de son Dictionnaire…, de petits personnages en situation dans les architectures, les relevés de l’église abbatiale du Vignogoul (1894), les plans et coupe longitudinale de la cathédrale Saint-Pierre de Montpellier exécutés avant la démolition du chœur classique, ou encore les dix planches, aujourd’hui disparues, représentant les trois états successifs de la cathédrale Saint-Pierre de Maguelone (1888), destinées à accompagner l’ouvrage de Frédéric Fabrège. Celui-ci écrit : « Arribat dessinait avec une patience angélique et une précision inouïe qui provoquait l’admiration des plus difficiles… »

Une grande partie de ces travaux a été léguée par son épouse, en 1908, à la Société Archéologique de Montpellier. Toutefois, s’il a participé à l’inventaire de ses collections lapidaires, Arribat n’a jamais produit d’écrits au sein de cette compagnie et son unique publication concerne l’abbatiale du Vignogoul pour la Société de Saint-Jean 15. En même temps, il reçoit en 1860 la grande médaille d’argent du Concours régional de Montpellier (section Beaux-Arts) « pour la reproduction et restauration d’anciens monuments historiques de l’Hérault » et en 1868 celle de la Société Artistique de l’Hérault pour d’autres travaux concernant des édifices médiévaux 16. Enfin, entre 1876 et 1889, Arribat est membre correspondant de la Société Française d’Archéologie pour la conservation et la description des monuments. Cette vocation d’archéologue complète sa formation d’architecte et de restaurateur.

Le restaurateur

Pierre Arribat conduit dans le département neuf chantiers de restauration d’édifices religieux 17. Le premier concerne l’église romane de Mudaison dont les travaux de restauration (piliers et contreforts, voûtes des chapelles en briques hourdées, nouveau baptistère) sont réalisés entre 1854 et 1859 18. Entre 1856 et 1860, il reconstruit presque entièrement le temple protestant de Villeveyrac 19, exhaussant les murs de cinq mètres et donnant à l’édifice un plan octogonal, en un style à la fois Renaissance et classique.

La même année (1856), il effectue des travaux de rénovation à l’église de Bouzigues 20, dont il rebâtit la voûte du sanctuaire en pierre de taille pour les nervures d’ogives et en briques pour les voûtains, et reconstruit le clocher de l’ancienne église abbatiale bénédictine de Saint-Thibéry 21. A la suite de malentendus avec le maire, celui-ci signifie à Arribat de cesser ses fonctions en octobre 1858. Barrau, architecte d’arrondissement de Béziers, qui, selon le sous- préfet de Béziers « a de très bonnes relations avec M. Arribat », est alors chargé de la maîtrise d’œuvre et exécute de façon intégrale le projet d’Arribat, une tour sur plan carré, à deux étages, terminée par une flèche néogothique, signe de « modernité » et « symbole même de la vie villageoise » pour le monde rural avant la Grande Guerre 22. Signalons ici, pour mémoire, l’ouverture de deux baies dans l’abside de l’église de Cournonterral (l873-l875) 23.

De 1875 à 1880, Pierre Arribat est chargé de la restauration du chœur de la collégiale de Sérignan (XIIIe-XIVe siècles) 24. Il faut noter qu’il fait partie au même moment, avec Frédéric Fabrège et l’architecte Bésiné, de la commission chargée de réviser la liste des édifices du département classés parmi les Monuments Historiques, commission composée de membres de la Société Archéologique de Montpellier. Il effectue la reprise en sous-œuvre des piliers à colonnettes qu’il débarrasse des plâtres et boiseries mis en place en 1822 et commande les vitraux néogothiques au peintre-verrier Alexandre Mauvernay, de Saint-Galmier dans la Loire. Arribat, sans doute guidé par son goût de l’archéologie, semble, comme Viollet-le-Duc, privilégier sur ce chantier le retour à l’état primitif et non l’intervention minimum.

Sérignan, collégiale Notre-Dame de Grâces
Sérignan, collégiale Notre-Dame de Grâces, coupe longitudinale sur le chœur,
20 février 1874. A.D. Hérault, 2 O 299-18.

En 1885, il dresse deux projets successifs pour l’église romane de Cébazan 25, propose une restructuration complète de l’édifice et la transformation intégrale de l’élévation principale. Le premier projet présente une façade avec clocher-tour central à trois niveaux en avant-corps saillant, terminé par une flèche ornée de modillons à sa base, et contrebuté par deux petites tours polygonales. Il s’agit peut-être d’une interprétation de la chapelle Saint-Sauveur (Pyrénées-Orientales) par Boeswiwald, répertoriée en 1867 par Anatole de Baudot dans son recueil de modèles rationalistes d’édifices, typologies exemplaires destinées à être interprétées et adaptées selon les régions 26. Dans le second projet, sur la demande des Bâtiments Civils, il supprime les tourelles polygonales. Sans doute par manque de crédits, aucun des deux projets ne sera réalisé.

Arribat réalise, entre 1899 et 1902, un clocher néo roman à l’église de Saint-Drézéry 27, dont il reconstruit en même temps les murs de la nef et le voûtement des trois vaisseaux et établit un projet de transformation de la façade principale de l’église de Castanet-le-Haut 28 qu’il dote d’un portail néogothique proche de celui projeté pour Cébazan. L’architecte Jacques Février, assistant d’Arribat à la fin de sa vie, « un diplômé de l’École des Beaux-Arts qu’il s’était associé comme suppléant et qu’il formait de ses conseils » (Fabrège), collabore à ces deux derniers chantiers.

Les travaux diocésains

En même temps, Arribat exerce depuis 1854 la fonction d’inspecteur des travaux diocésains 29. Il a trente et un ans quand Henri Revoil fait appel à lui pour remplir cette fonction dans le département de l’Hérault. Ses compétences sont, semble-t-il, reconnues, alors qu’il n’est qu’en début de carrière et son rôle est de surveiller les travaux, de représenter sur place l’architecte diocésain, transmettre ses ordres aux entrepreneurs et tenir la comptabilité. Son traitement fixe est d’abord de 500 francs par an, de 1854 à juillet 1855, puis porté à 1 200 francs, sur la demande de Revoil, à partir du 18 juillet 1855. Les travaux de la cathédrale de Montpellier lui valent, de 1855 à 1857, une augmentation de 800 francs 30. Il mène à ce titre cinq expertises sur des constructions médiévales ou du XIXe siècle 31, accompagné d’un autre architecte ou de Revoil lui-même à l’occasion de ces contrôles (généralement des constats de dégâts naturels ou de litiges entre entrepreneur et commanditaires), au cours desquels il approfondit sa culture archéologique et architecturale, avant de faire lui-même œuvre de créateur.

L'architecte

Après un apprentissage relativement long, Arribat entre enfin dans sa carrière d’architecte, se consacrant surtout à l’architecture religieuse. Le nombre des édifices religieux construits en France au cours de la seconde moitié du XIXe siècle est élevé et ce mouvement peut s’expliquer par les mutations économiques, la croissance démographique, et le large financement dispensé par le ministère des Cultes, en particulier sous le second Empire. Dans l’Hérault, une étude récente a dénombré 50 constructions et 20 reconstructions entre 1850 et 1905, sans prendre en compte les restaurations et les commandes privées 32.

Montpellier, Petit séminaire Saint-Firmin, vue aérienne.
Montpellier, Petit séminaire Saint-Firmin, vue aérienne.
Photo : M. Descossy, © 1979, Inventaire général - ADAGP.
Montpellier, chapelle de Grandmont, vue intérieure prise vers le chœur
Photo : M. Descossy, © 1984, Inventaire général - ADAGP.

On doit à Pierre Arribat la conception, en qualité d’architecte 33, de cinq édifices religieux dans le département. Sa première œuvre est l’église Saint-Martin du Caylar, construite entre 1856 et 1882, sur l’emplacement de la précédente, un édifice gothique du XIVe siècle 34. La nouvelle construction, traitée en un style néogothique encore empreint d’un certain rationalisme et marqué par de nets emprunts au répertoire architectural d’Henri Revoil, présente une nef de trois travées et des bas-côtés, un transept et un chœur à neuf pans.

Nous lui attribuons ensuite la réalisation vers 1876 d’une chapelle dans le couvent des sœurs de Saint-Martin, installées en 1850 à Saint-André-de-Sangonis 35. Un an plus tard, en 1877-1878, il dote le couvent des dominicaines de Sète d’une chapelle malheureusement disparue mais documentée, sur laquelle nous allons revenir. Viennent ensuite l’église Saint-Jacques de Prades-le-Lez 36, élevée entre 1889 et 1891 en un style romano-gothique unique dans l’œuvre d’Arribat, puis la chapelle du domaine de Grammont (1895-1897), construite à la demande d’Amélie Bertrand, veuve d’Étienne Bouisson, professeur à la faculté de Médecine et propriétaire du domaine, ancien prieuré de l’ordre de Grandmont sous le nom de Notre-Dame de Montaubérou 37.

A Prades-le-Lez, Arribat reconstruit entièrement l’église à l’emplacement de l’édifice roman antérieur, dont pourtant le Conseil des Bâtiments Civils – et l’architecte lui-même – avaient souhaité, dans un premier temps, que soit conservée l’abside « d’un joli caractère architectural ». Il donne à la nouvelle construction un plan en croix latine, avec une nef de trois travées couvertes de fausses voûtes d’ogives, un transept peu saillant et une abside à cinq pans. Peut-être Arribat s’est-il à nouveau inspiré du recueil d’Anatole de Baudot, en particulier du modèle proposé par l’église de Frouville, en Seine-et-Oise, mais sans le clocher et les collatéraux. Notons que la sculpture du portail n’a pas été exécutée.

La réalisation de l’église du domaine de Grammont, en style néogothique, avait été précédée de l’établissement de plusieurs projets néo romans 38 dans lesquels est encore perceptible l’influence d’Henri Revoil, en particulier sur un projet d’élévation de la façade principale, très proche de celle de l’église de Ganges. Un autre dessin prévoyait une nef à trois vaisseaux de six travées. Arribat a conservé les murs latéraux de l’édifice primitif jusqu’à la base des nouvelles fenêtres, donnant à la nef unique cinq travées couvertes de fausses voûtes d’ogives (les clefs seraient des moulages de celles de la Sainte-Chapelle). Il reconstruit le chœur heptagonal 39 et le mur occidental dans lequel il ouvre un portail orné d’un tympan en plâtre, œuvre du sculpteur Auguste Baussan, comportant la personnification de l’ordre de Grandmont entourée d’un ermite grandmontain à sa droite et d’un professeur de médecine à sa gauche. La chapelle de Grammont, « une petite merveille » selon Frédéric Fabrège, est le dernier édifice construit par Pierre Arribat, âgé alors de 72 ans. Œuvre de collaboration menée aux côtés de l’historien Fabrège, elle consacre sa carrière d’architecte.

La chapelle des dominicaines de Sète (1877-1878)

Cette réalisation est mentionnée par l’architecte dans la notice établie en 1886 pour le service des édifices diocésains. Il y déclare avoir construit « … l’église et les dépendances des Dames Dominicaines de Cette, style XIIIe, pour un montant de 300 000 francs… ». Le but de cette institution était l’éducation de la jeunesse pauvre par la gestion d’une école primaire appelée « asile ». Les religieuses s’occupaient également d’œuvres charitables, entretenaient un ouvroir et se chargeaient de placer « des jeunes filles comme domestiques dans les maisons bourgeoises » 40. Entre 1855 et 1905, le couvent, d’une superficie de 600 mètres carrés, était situé dans les rues de Villefranche et de la Garenne. Une école de Commerce et d’Industrie s’y installe en 1912, transformée en 1948 en collège technologique 41. L’ensemble, aujourd’hui remplacé par des immeubles, a disparu en 1992.

Arribat semble avoir procédé au réaménagement des bâtiments à deux étages du couvent, mais sa principale intervention reste la construction de la chapelle. Le projet est daté du 25 janvier 1877 42. La coupe transversale montre le chœur flanqué à droite d’un bâtiment annexe et, à gauche, du chœur réservé aux religieuses. La nef, voûtée d’ogives, comporte trois travées. L’abside polygonale est éclairée par cinq hautes fenêtres surmontées de rosaces. Les croisées d’ogives retombent sur de fines colonnettes et le sanctuaire est surélevé par rapport à la nef. Le chœur des religieuses, de trois travées, prend jour par deux rangs superposés de trois fenêtres en arc brisé souligné par des archivoltes à crochets et présente dans sa partie basse trois ouvertures à linteau sur coussinets surmontées d’un faux triforium à trois arcs trilobés retombant sur de minces colonnettes.

Sète, chapelle des dominicaines, le chœur. Photographie extraite de l’ouvrage du chanoine J. Mauri.
Sète, chapelle des dominicaines, le chœur. Photographie extraite de l’ouvrage du chanoine J. Mauri.

Les travaux, commencés le 6 mai 1877, sont achevés vers le milieu de l’année 1878, dates fournies par le chanoine Mauri dans son ouvrage consacré à la fondation dominicaine de Sète 43. L’auteur nous éclaire sur la composition de l’édifice. Il relève la hauteur des voûtes, qu’il estime « considérable », et la grande clarté dispensée par les baies de l’abside et de la nef ornées de vitraux dont il détaille l’iconographie les Mystères du Rosaire dans la nef et dans l’abside, Notre-Dame de Lourdes sur la verrière centrale, saint Joseph, sainte Rose de Lima, saint Thomas d’Aquin, saint Dominique, sainte Catherine de Sienne et saint Martin de Tours sur les verrières latérales. Il fait également mention de deux chœurs perpendiculaires à la nef et isolés de la croisée par des grilles. En réalité, la photographie prise vers le sanctuaire le montre bien, Arribat a aménagé la partie gauche en chœur des religieuses, avec arcatures aveugles et faux triforium, et équilibré simplement la composition à droite en suggérant, par la mise en place d’autres arcatures aveugles, l’existence d’un troisième chœur, donnant à l’ensemble l’aspect d’un transept avec croisée et croisillons. Une table de communion à arcature cintrée surmontée d’oculi, rappelant le décor de l’autel, séparait la nef du sanctuaire.

Selon le chanoine Mauri, la chapelle serait une copie exacte de l’église abbatiale du Vignogoul, conformément au souhait exprimé par l’évêque de Montpellier et les religieuses 44 et parle de style « romano-byzantin » au sujet de cet édifice, pourtant l’un des premiers témoins du gothique méridional. La référence à l’église du Vignogoul est cependant incontestable et de nombreux traits de l’église gothique se retrouvent dans la chapelle dominicaine chœur surélevé, fines colonnettes à chapiteaux assurant la retombée des nervures d’ogives, pseudo-transept, triforium. Les chevets présentent aussi des similitudes, mais Arribat n’a pas reproduit sur la chapelle sétoise les pignons â oculus du Vignogoul conservant toutefois la corniche à modillons et les colonnes engagées à chapiteaux des angles du chevet. Enfin, il a souligné les différentes ouvertures par des archivoltes à crochets, motif récurrent dans son œuvre.

La chapelle des dominicaines de Sète n’est pas pour autant un simple pastiche néo-gothique mais bien une réinterprétation de ce bel édifice du XIIIe siècle, avec des dimensions plus réduites et une importance particulière accordée au chœur des religieuses. Arribat affiche une nette préférence pour le néo-gothique alors en vogue et fait preuve d’un certain rationalisme, ne négligeant aucun problème d’ordre fonctionnel et structurel. A cet égard, la chapelle des dominicaines de Sète, et nous conclurons sur cette réalisation méconnue, est un exemple représentatif de l’œuvre de l’architecte montpelliérain.

Notes

1.Renseignements aimablement communiqués par Dom A. Le Méhauté, de l’abbaye Saint-Pierre de Solesmes, auquel nous exprimons ici toute notre gratitude.

2.A.C. Montpellier, Registre des naissances, 1823.

3.A.C. Pignan, Registre des mariages, 1854.

4.Frédéric Fabrège, L’architecte Arribat et l’art du Moyen Age. L’Éclair, 25 décembre 1905.

5.Charles Abric, 1800-1871. Élève de l’École des Beaux-Arts de Paris, architecte de la Ville de Montpellier en 1831, architecte du département de l’Hérault en 1833, membre du Conseil des Bâtiments Civils. On lui doit les prisons cellulaires de Montpellier, Béziers et Saint-Pons de Thomières et, à Montpellier même, la succursale de la Banque de France, le conservatoire d’Anatomie de la faculté de médecine, le Palais de Justice, un projet d’agrandissement de la cathédrale Saint-Pierre… Comme Arribat, Ch. Abric était membre de la Société Archéologique de Montpellier. (Charles Bauchal, Nouveau dictionnaire biographique et critique des architectes français, Paris, 1887, p. 600).

6.A.D. Hérault, 4 N 32-36.

7.A. Nationales, F 19 7234, Notice individuelle de Pierre Arribat, 6 novembre 1886.

8.Pierre Arribat fut toute sa vie domicilié à Montpellier, au n° 5 de la rue des Étuves, de 1855 à 1867, au 8 puis au 7 de la rue Boussairolles ensuite. Entre 1892 et 1894 est mentionnée une seconde adresse, sans doute professionnelle, le n° 14 de la rue Baudin (A.C. Montpellier, Annuaires de l’Hérault, 1855-1905).

9.Le Service des édifices diocésains est créé en 1848. Il sera complété en 1853 par le Comité des Édifices paroissiaux. Sur ce sujet, voir Jean- Michel Leniaud, L’administration des cultes pendant la période concordataire. Paris, Nouvelles éditions Latines, 1988, p. 231, et du même, Ces églises du XIXe siècle. Ouvrage collectif, Amiens, Encrage, 1993, p. 87.

10.  Henri Revoil, 1822-1900. Élève de l’École des Beaux-Arts de Paris et de l’architecte Caristie, Architecte des Monuments Historiques et 1850, architecte des diocèses de Montpellier, Aix et Nîmes en 1852 (Jean-Michel Leniaud, Les cathédrales au XIXe siècle. Étude du Service des édifices diocésains. Paris, Économica, 1993, p. 772-773).

11.  Henri Revoil, L’architecture romane dans le Midi de la France, 3 vol. Paris, Morel et Cie, 1873. Revoil cite en note les travaux d’Arribat, p. 39 du tome I.

12.  Voir les comptes rendus des séances et les Mémoires de la Société Archéologique de Montpellier, 1re série, tomes I à VIII (1841-1891) et 2e série, tomes I à X (1899-1934).

13.  Philippe Soutoul, op. cit., p. 21-26. Arribat collectionnait aussi les travaux d’autres architectes et certains dessins et relevés des collections de la Société Archéologique de Montpellier qui portent son cachet ne sont pas de sa main.

14.  Relevés exécutés pour la commission chargée d’évaluer l’état de l’abbaye et dont faisait également partie l’architecte Bésiné.

15.  Pierre Arribat, Église de l’abbaye du Vignogoul (près de Pignan). Bulletin de la Société de Saint-Jean, 1875-1881, 5e bulletin, années 1879-1880 et 1880-1881, p. 34-38.

16.  Sur les sociétés savantes et artistiques de Montpellier à cette époque : Dominique Larédo, La vie artistique à Montpellier de 1870 à 1918. Thèse de doctorat, Montpellier, université Paul-Valéry, 1991, p. 206-233.

17.  Philippe Soutoul, op. cit., p. 27-42.

18.  A.D. Hérault, 2 O 176/10, Église de Mudaison, 9 liasses. Arribat est recommandé par Barrau, architecte d’arrondissement de Béziers, conducteur des travaux du chantier du Palais de Justice de Montpellier, qui avait refusé le chantier de Mudaison.

19.  Ibidem, 2 O 341/12. Projet de reconstruction du temple protestant de Villeveyrac, 1 liasse. Dans le même domaine, il dit lui-même, dans la notice de 1886, avoir obtenu une mention honorable « au concours pour son projet de construction d’un temple protestant à Montpellier (classé le quatrième sur plus de quarante concurrents) ». Le concours pour le temple protestant de la rue Maguelone, à Montpellier, avait été ouvert en 1862.

20.  Ibidem, 2 O 39/8. Église de Bouzigues, 5 liasses.

21.  Ibidem, 2 O 289/8. Église de Saint-Thibéry, liasse non classée.

22.  Jean-Michel Leniaud, Ces églises…, p. 110.

23.  A.D. Hérault, 2088/14. 11 liasses.

24.  Ibidem, 2 O 299/18. Église de Sérignan, 15 liasses.

25.  Ibidem, 2 O 70/9. Église de Cébazan, 7 liasses.

26.  Anatole de Baudot, Églises de bourgs et de villages. Paris, Morel, 1867, tome I.

27.  A.D. Hérault, 2 O 243/6. Église de Saint-Drezéry. Dossier non classé.

28.  Ibidem, 2 O 55/9. Église de Castanet-le-Haut, 4 liasses.

29.  Rappelons que l’inspecteur est nommé par le ministre sur proposition de l’architecte diocésain qui le recrute et le rémunère (Jean-Michel Leniaud, Les cathédrales…, p. 226). L’architecte Michel Henri succède à Arribat dans cette fonction. En effet, bien que le Service des édifices diocésains ait été supprimé en 1905, avec la Séparation de l’Église et de l’État, le décret portant restructuration du personnel technique ne sera publié qu’en avril 1907.

30.  Ibidem, p. 603.

31.  Églises de Capestang (1857), Clermont-l’Hérault (1869), Montady (1869), Gigean (1872, travaux de construction en cours, Nestor Alaus, architecte), Pérols (1875, église construite par Bésiné et Cassan entre 1868 et 1874).

32.  Robert Clemenceau, Les édifices religieux dans le département de l’Hérault au XIXe siècle. Thèse de doctorat. Montpellier, université Paul-Valéry, 1992, p. 17.

33.  Sa rémunération est alors de 5 % du montant des travaux et les frais de transports lui sont remboursés.

34.  A.D. Hérault, 2 O 64/8 et 64/9. Philippe Soutoul, op. cit., p. 51-59.

35.  Philippe Soutoul, p. 60-62.

36.  A.D. Hérault, 2 O 217/12 et 217/13. Philippe Soutoul, p. 70-77.

37.  Jean Nougaret, Le prieuré grandmontain N.-D.-de-Montaubérou à Montpellier (Hérault). L’ordre de Grandmont. Art et histoire. Actes des Journées d’Études de Montpellier, 7 et 8 octobre 1989. Études sur l’Hérault / Centre d’Archéologie médiévale du Languedoc, 1992, p. 197-207.

38.  Collections de la Société Archéologique de Montpellier. Les quatre dessins, ni signés ni datés, peuvent toutefois être attribués à Pierre Arribat sur d’incontestables critères stylistiques.

39.  Vitraux de Charles Champigneulle, de Paris, avec figuration des donateurs, de leurs amis et exécuteurs testamentaires sous la forme des saints ou bienheureux Étienne, Amélie, Benoît d’Aniane, Guilhem de Gellone, Urbain V, Luc, Côme, Damien et Blaise, mais dont le visage est « personnalisé » par l’insertion d’un portrait photographique sur verre.

40.  A.D. Hérault, 6 V 61. Dominicaines de Sète et de Montpellier, 1901-1914. Chanoine J. Mauri, Historique de la fondation dominicaine de Cette (1856-1903). Toulouse, Privat, 1922. Louis Bourgue, Historique de la réalisation du Lycée d’Enseignement Professionnel, LEP Villefranche-Saint-Clair (1855-1992). Bulletin de la Société d’Études Historiques et Scientifiques de Sète et sa Région. Tome XIX-XX-XXI, 1995, p. 97-98. Il existe également une étude, restée inédite, due à Mme Ghislaine Intrant, professeur d’histoire et de littérature au collège technologique qui a occupé les locaux de l’ancien couvent entre 1948 et 1992 : Des dominicaines à Saint-Clair. Histoire du L.P. Saint-Clair, 1992, 16 p. Philippe Soutoul, op. cit., p. 63-69.

41.  Louis Bourgue, op. cit., p. 97-98.

42.  Collections de la Société Archéologique de Montpellier, 16-6. Projet de la chapelle et dépendances pour le couvent des Dominicaines de Cette.

43.  Chanoine J. Mauri, op. cit., p. 243-247.

44.  Ibidem, p. 218.