Langue et Méridionalité à travers les correspondances

Existe-t-il une familiarité méridionale, peut-on à travers l’écriture intime nobiliaire préciser le concept et répondre à la question ? Notre réflexion s’orientera selon deux axes : remarques concernant le niveau de langue, graphie, orthographe, style approche d’un comportement méridional.

Un corpus épistolaire non représentatif de l’ensemble des régions françaises (il y a peu de lettres du nord du centre et de l’est) permet de mettre en évidence quelques secteurs géographiques. Paris et la région parisienne l’ouest : Bassin Aquitain, Charentes, Bretagne ; le sud : Languedoc, Provence, Dauphiné 1. L’analyse du niveau de langue des émetteurs masculins et féminins des trois régions entre 1700 et 1860 présente les résultats globaux suivants pour la graphie et l’orthographe. Les seuils établis sont les seuils en vigueur à la fin du XVIIIe siècle 2.

Le sud détient le record de l’écriture bâton et de l’archaïsme orthographique. Cette image proposée par l’écrit nobiliaire est-elle surprenante ? De manière générale la noblesse écrit bien mais l’on constate que la noblesse provençale écrit mal. C’est en comparant le sud à l’ouest que les résultats montrent encore mieux l’isolement culturel du sud, car l’opposition Paris-sud est évidente. Les niveaux d’orthographe de l’ouest se rapprochent de ceux de Paris, et l’itinérance de la noblesse ne permet pas d’expliquer ce phénomène.

Les 11 % d’une orthographe en cours de fixation, les 4 et 5 % d’archaïsme montrent le net isolement du sud, isolement culturel qui se lit même dans l’écrit d’une élite. Si nous procédons à un découpage chronologique en trois périodes, les résultats sont les suivants :

L’écriture bâton est plus présente dans l’ouest que dans le sud en période 1, mais la chute est plus rapide et la disparition est totale en période 3. Le niveau orthographique est un test révélateur : en un siècle et demi le sud conserve l’évolution la plus lente, c’est là que les progrès de l’orthographe se font le moins sentir. En 1860, le niveau orthographique de l’ouest est proche du niveau parisien, le sud est à part. Faut-il voir dans ces résultats un élément supplémentaire à verser au dossier de l’analphabétisme méridional ? L’écrit de l’élite par sa médiocrité orthographique tendrait à renforcer la thèse du retard culturel du sud 3 ; plus que l’aptitude à signer son nom, qui est certes le dénominateur social commun de l’aptitude à écrire, le niveau orthographique comparé de l’écriture noble et de l’écriture bourgeoise serait un test révélateur et une piste de recherche prometteuse.

Une manière simple de suivre les règles de la graphie et de l’orthographe ou de les ignorer, peut-elle être mise en relation avec un style méridional ? En fonction de la hiérarchie des styles de l’époque, nous opposerons style familier et style précieux ; le premier se caractérise de manière générale par des traits de provincialisme ou de patois, des expressions imagées ou métaphoriques utilisant des mots simples, un langage naturel, parfois proverbial. Le second utilise avec un vocabulaire recherché toutes les figures de la rhétorique précieuse.

Ces résultats proposent deux remarques : le sud et l’ouest n’ont pas le même profil, le sud n’a pas le monopole d’un style familier Paris ne détient pas le monopole du style précieux. Si les lettres de la noblesse parisienne sont aussi nombreuses à être de style familier que les lettres du sud, il faut souligner que ces résultats tendent à être faussés par l’itinérance de la noblesse : l’émetteur occasionnel parisien, et codé en tant que tel, n’est-il pas parfois méridional ? Certes un pourcentage d’erreur intervient nettement (Paris et la région parisienne, produiraient un pourcentage égal de lettres de style familier) qu’il faut sans doute nuancer pour Paris. La faiblesse de la préciosité et l’importance du style familier caractérisent l’écrit intime nobiliaire méridional. Que représente cette familiarité méridionale ?

L’analyse en profondeur va préciser les résultats globaux d’une analyse sérielle à partir d’un exemple stylistique, la correspondance du marquis d’Albertas. Nous prenons pour illustrer un style familier provençal un exemple d’émetteur parisien occasionnel, émetteur typique qui fausse le codage, noblesse itinérante difficile à ancrer géographiquement de manière précise. Jean-Baptiste Suzanne d’Albertas est même né à Paris en 1747, il est le fils de Jean-Baptiste d’Albertas, premier président à la Cour des Comptes d’Aix-en-Provence en 1746, sieur de Geménos – qui sera assassiné à Gémenos le 14 juillet 1790. Avocat général, d’Albertas succède à son père en 1775 4 C’est de Paris entre 1783 et 1784 qu’il adresse une correspondance à ses parents à Aix-en-Provence (5), lettres à son père essentiellement ; quelques lettres sont adressées à sa mère.

Il ne s’agit ici ni d’écriture bâton ni d’orthographe archaïque, mais d’un exemple de distorsion entre style familier et niveau de langue élevé, caractéristique d’une noblesse de robe d’ancien régime ou de noblesse administrative du X1Xe siècle. De nombreuses correspondances provençales nobiliaires ne vont pas dans le sens de cette distorsion, et l’archaïsme, voisine souvent avec le style familier. Dans cet exemple le provincialisme et le langage proverbial sont absents, alors qu’ils peuvent se rencontrer dans d’autres styles familiers : la lettre ne contient pas de provençal – le provençal est absent avant la Révolution des correspondances nobiliaires – et très peu de proverbes.

1. Vocabulaire et tournures familières

  • Je me retourne sur mon pis aller : Mon pis aller ne m’humilie ni me contrarie extrêmement.
  • Même votre guignon vous aura un peu distrait.
  • Il allait cahin-caha
  • Paris en est pavé
  • Se donner du bon temps
  • Revenir bredouille
  • Pousser la roue
  • Je reste en panne
  • Embrasser le vent
  • La poudre de perlin pinpin
  • Se goberger – Raffoler de
  • Avoir pignon sur rue.
  • Etre entiché de
  • Etre le chouchou de
  • Je suis d’une humeur de chien
  • Il faudra enfin faire fondre la cloche je dis amen à tout
  • Jeter le couteau sous la gorge
  • Nous, nous mettrons la nappe.
  • Je vais doucement doucement mais toujours dans mon but.
  • Les affaires sont comme les femmes qui ont un tempérament paresseux.
  • J’aimerai mieux être au pilori que me jeter ainsi à la tête.
  • Avoir pignon sur rue.

Nous relevons deux néologismes intéressants : être intendantifié, être empatronisé.

2. Expressions imagées et métaphoriques

  • L’abbé Basset porte lentement son âge.
  • En vérité il faut être né ambitieux comme on est né bossu pour désirer les premières places à l’opéra.
  • Le terme vouloir ne peut tomber du ciel comme les cailles toutes rôties.
  • Mettre une nouvelle en double quarantaine.
  • Répondre à une lettre volume par volume.
  • Un élixir qui fait revenir les membres coupés comme les cornes reviennent aux maris et aux limaçons.
  • Le cousin m’a bon gré mal gré enveloppé de ses embrassements.
  • Le monde est une vraie lanterne magique il vaut bien autant être spectateur qu’acteur, et jamais je ne me suis senti plus disposé au repos que dans cet instant où tout le monde se remue.
  • Je suis dans le canon.
  • Nous retombons dans la nasse.
  • Nous nous sommes remués comme diables en bénitier.
  • Quand on joue souvent à colin maillard on donne souvent au pot au noir, quand on ne regarde pas ses affaires on se ruine. Ici le dérangement est comme la peste à Constantinople on ne fait rien pour s’en garantir.
  • Il m’est aussi insupportable d’être ambitieux que d’avoir cinq pieds six pouces, je regarderai comme un miracle si j’obtiens quelque chose.
  • Méjanes est ici courant comme un rat empoisonné se faisant désirer partout par sa bonhomie, et je crois qu’il n’y a pas de maison à Paris qui n’entende une fois par semaine sa basse continue, je voudrais être entrant comme cela, c’est un portrait aussi naturel que celui d’être grand comme les écuyers de la Reine.

3. Expressions spirituelles

L’on sait que dire les choses avec esprit est l’apanage des lettres précieuses. Cependant il existe un tour spirituel propre au langage familier qui utilise l’ironie. On note quelques traits d’esprit dans la correspondance de d’Albertas, traits que l’on rencontre dans d’autres correspondances méridionales :

  • J’ai été bien reçu de tous les ministres c’est tout ce que je leur demande, ils m’ont fait des politesses masquées.
  • Monsieur le Contrôleur Général très enrhumé a fait un excès de travail qui pourrait, s’il continuait, lui donner la satisfaction de mourir en place.
  • Madame de … est toujours la même, ses soupers toujours les mêmes, sa maison toujours la même, ses sociétés toujours les mêmes, sa perruque et ses révérences toujours les mêmes, son importance toujours la même, venez y voir et vous en aviserez une fois pour toute à l’éternité.
  • Enfin le pauvre Castellane a rejoint les puissances dont il était ambassadeur que voulez vous que j’en dise, Colas vivait Colas est mort.
  • On dit qu’il fuit les provençaux, je lui ai évité la peine de me traiter en compatriote.
  • Sa tête est extrêmement murie, les têtes d’hommes sont comme les nèfles elles se murissent sur la paille, il y était depuis longtemps.

A partir de ces exemples, quelques remarques s’imposent. Tout d’abord l’utilisation de l’image dans le discours familier. La construction de la plupart des expressions imagées est en deux temps : « quand on joue à Colin maillard on donne souvent au pot au noir, quand on ne regarde ses affaires on se ruine ». L’image est utilisée comme un renforcement de l’expression en juxtaposition. Deuxième point, de nombreuses expressions relèvent d’un constat d’impuissance, de non-possiblité d’intervention sur la contingence des événements, d’une attitude de distanciation vis-à-vis du monde. Deux extraits de lettres adressées à sa mère, confirment chez d’Albertas à la fois un constat négatif tant sur le plan personnel que social : « J’ai tort sans doute mais le tort tient à tout mon être, je retombe c’est impossible de se modifier et pénible, aussi je resterai ce que je suis paresseux, actif, ambitieux, impuissant, sombre gai, tantôt réfléchissant tantôt m’étourdissant, aimable par soubressaut comme le faon, qui bondit ; habituellement peu communicatif, et n’ayant pas assez de tenue pour mettre suite à mes connaissances et ma société… ». « Tout est commerce, persuadez vous ma mère bien de cette vérité. Les services sont nature d’échange et je n’ai rien à troquer contre eux, il est donc raisonnable de n’en pas exiger ni attendre ».

Le style serait-il ici l’expression d’un caractère, d’un comportement ? Traduit-il une familiarité méridionale, si oui, quelles en sont ses caractéristiques ? Par familiarité nous entendons manière spontanée et directe de se situer par rapport à un environnement géographique, social, psychologique. Sans doute faut-il aller au-delà du style et chercher quels sont les mots-clés et les idées maîtresses qui illustrent le mieux ce concept de familiarité.

La correspondance d’Albertas et d’autres correspondances méridionales permettent de dégager deux aspects des traits de caractère, et l’attachement au terroir ou la recherche d’une qualité de vie. Accolés à l’adjectif provençal nous rencontrons quatre termes clés : vivacité, bonhomie, gaieté, franchise. D’Albertas parlant des provençaux emploie le terme de compatriote, celui qui partage la patrie ici terre natale. Nous analyserons les réseaux sémantiques du terme vivacité qui est le plus employé et qui a différents sens intéressants à souligner. Vivacité est synonyme de spontanéité, de manque de dissimulation : « vous pardonnerez à ma vivacité provençale » écrit une femme à son mari, s’excusant de dire les choses comme elle les pense. Chez d’Albertas le terme a le sens d’intuition, de perception globale et directe des choses : « Il faut nécessairement étudier le caractère des gens avec qui on a à traiter et ne se rebuter de rien, ceci répugne à notre vivacité provençale le diable n’y perd rien, je le fais et le sens à merveille ». La vivacité c’est aussi le brusque changement, l’esprit versatile « aimable par soubressaut comme le faon qui bondit ». Un correspondant écrit : « Il y a un proverbe provençal qui dit que celui qui change ne ramasse jamais rien », la sagesse populaire voudrait-elle signifier par là d’une part, que le provençal n’est pas tenace ou persévérant, qu’il aime le mouvement, et d’autre part que cela peut être un danger pour lui ?

Etre vif, c’est être rapide, et là encore ce n’est pas sans danger, d’Albertas écrit à son père : « Prenez donc patience mon cher président, à votre âge on ne doit plus être si vif, et c’est peut-être pour l’être trop encore que je me suis cassé le nez l’autre jour dans ma galerie ». En effet, en opposition, les termes lambin et lambiner sont très fréquents et l’on s’insurge le plus souvent contre la lenteur des choses, d’Albertas a conscience que l’on ne fait rien en brusquant les affaires : « On gâche les affaires en les brusquant, il faut de la patience encore de la patience, à mauvais jeu bonne mine, il y a huit mois que je sollicite une décision c’est que je n’ai brusqué ni l’affaire ni les gens qui s’endormaient dessus et si je la perds je serais sans regret puisque j’aurais fait tout ce qu’il fallait pour la faire réussir. Quand on suit une affaire ce n’est pas pour la faire manquer et vous manqueriez tout ce que vous entreprendriez si vous témoignez humeur, impatience (…) il faut de la douceur, de la souplesse, une discussion nette, de la gaieté et affecter une sorte d’insouciance aimable. Je sais bien tout ce qu’il faudrait faire, mais je n’ai pas toujours l’impassibilité nécessaire ».

Tels sont les principaux sens de la vivacité provençale. Sécheresse, soleil et vent sont les données fondamentales d’un climat méditerranéen brusque et versatile comme ses habitants. Éloigné de sa terre natale le méridional se souvient souvent avec nostalgie de son climat. En août 1784 d’Albertas voyage dans le Maine : « Jusqu’à ce matin j’aurais pu me croire en Provence. Depuis trois mois on n’y avait vu une goutte d’eau, la sécheresse est générale, les foins, les avoines et les pailles sont d’une rareté sans exemple, et plus encore qu’au cabaret à Marseille les mares dans les bois, les étangs et les pièces sont à sec, il pleut depuis ce matin et nous en savons quelque chose, nous sommes mouillés comme canards Cette forme de solidarité climatique que l’on saisit même aux détours des images, fait que le méridional s’adapte mal sous d’autres cieux. Pour d’Albertas l’inadaptation parisienne passe par le climat et le leitmotiv de sa correspondance est « je ne suis pas fait pour ce pays-ci ». « Vous jouirez sans doute d’un beau printemps lorsque nous serons encore dans les neiges et le froid », ce froid n’est-il pas œuvre maléfique : « ici le froid est diabolique ». Un autre correspondant affecté au début du XIXe siècle dans le service des douanes à Briançon parlera de « Sibérie française ».

« On ne voit que le triste aspect des montagnes couvertes de neige, quelle horreur que ce pays-là. Oh que ce cher papa a raison de ne pas quitter cette aimable Provence où la campagne est aussi jolie en été qu’en hiver et si le coeur n’est pas toujours content une vue agréable finit toujours par ranimer le vent ».

Chez d’Albertas le refus des brumes parisiennes passe aussi par le refus d’un style de vie urbain : « Paris ne m’a pas encore séduit, son mouvement m’étourdit dans un mois j’y serais habitué et le trouverais peut-être charmant ». Un an plus tard : « Je ne suis pas encore accoutumé au mouvement de Paris, j’en suis étonné, fatigué comme si j’y arrivais pour la première fois ». Dans d’autres correspondances un chauvinisme natal apparaît parfois : « J’apprécie Marseille beaucoup plus que depuis que je suis à Paris » ; « Marseille ne fait que du mesquin mais tant pis pour le mesquin je préfère Marseille ». M. de Lavison noble commerçant installé à Trieste au début du XIXe siècle écrit à ses parents : « Je donnerai tous les mets de la cuisine allemande pour déguster un bon anchois au frais sur ma terrasse ». Qu’y-a-t’il de meilleur que cela pour un vrai provençal ?

Cerne-t-on dans ces exemples de traits de caractère et d’attachement au terroir, plus un provincialisme qu’une méridionalité ? Nous ne le pensons pas, même si le regret d’une terre natale se rencontre partout. La lettre de la noblesse provençale avec sa marque générale d’archaïsme, son style familier imagé illustre une familiarité méridionale, perceptible même dans l’élite, la correspondance d’Albertas en est un exemple même si elle est d’un niveau d’orthographe élevé. Terre bénie d’une sociabilité et d’un type de relations familiales privilégiées le sud implique-t-il une qualité relationnelle spécifique ? Il existe une familiarité méridionale au sens où nous avons défini ce concept, manière de faire corps avec un paysage au point de devenir vif et versatile comme lui. Cette fin de lettre d’un marseillais en 1834 résume en quelques lignes toute la méridionalité que l’on peut aussi appréhender à travers l’écrit d’une élite : « Je suis votre ami dévoué, je l’ai toujours été je vous le jure, ouvrez vos bras je vous embrasse. La politique est calme, le juste milieu en mouvement, le mouvement des bras croisés, les carlistes au pont d’armes le fusil chargé, les brosses et les seringues en hausse, le patriotisme rasé, je bisque, je ris, je pleure, je fume et je vous embrasse de tout mon cœur ».

Notes

   1. Il s’agit d’un corpus de 1100 lettres traité automatiquement Paris et sa région représentent 19 %, l’ouest 10 %, le sud 39 % de l’ensemble du corpus.

   2. F. Brunot, Histoire de la langue française des origines à nos jours, Paris, 1966, t. VI. (le Français au XVIIIe siècle).

   3. M. Voyelle, De la cave au grenier, un itinéraire en Provence. De l’histoire sociale à l’histoire des mentalités, 1980, p. 313 et suiv. Une réflexion s’impose signer son nom est-ce savoir écrire ? Où commence une alphabétisation authentique ?

   4. De Boisgelin, Chronologie des officiers des cours souveraines de Provence de B. de Clapiers-Collongues, Aix, 1904, p. 197 et suiv.