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2.00

Description

Lac du Salagou, lac de Naussac :
Mémoires des dernières vallées englouties d’Occitanie.
Comparaisons au XXe siècle en France et à travers le monde.

Compte-rendu de la conférence d’Armelle FAURE *

* Anthropologue, docteur EHESS. Auteur de « 100 témoignages oraux des cinq grands barrages de la Dordogne »,
EDF, Archives du Cantal et Archives de la Corrèze, 2016.

Extrait

La première partie de cette approche comparative présente les cas les plus connus à travers le monde de la construction de « grands barrages » afin de mieux identifier les caractéristiques des politiques publiques mises en œuvre. Les déplacements de population, engendrés par la réalisation de ces grands travaux, et leur réinstallation dans d’autres espaces de vie constituent l’objet de l’étude proposée.

Le continent Africain

En Afrique, le grand barrage d’Assouan demeure le cas le plus remarquable pour le sauvetage du patrimoine culturel matériel. Les nations ont répondu à l’appel de l’UNESCO pour sauver de l’engloutissement Abou Simbel et Philae, ainsi que vingt-cinq autres temples nubiens. La province nubienne en Égypte et au Soudan est engloutie sous les hautes eaux du lac Nasser, sur plus de 500 kilomètres de longueur. Des travaux gigantesques ont été réalisés : découpage des temples et leur réinstallation sur le plateau à 60 mètres du site primitif, creusement de la montagne, construction d’une falaise artificielle, reconstruction des façades et des chambres… Vingt cinq temples ont été sauvés, mais il en reste encore plus d’une cinquantaine sous le niveau du lac ! Ce travail colossal a été précédé par une campagne archéologique sans équivalence à ce jour. Il a été rendu possible grâce à une coopération internationale, scientifique et technique de grande ampleur.

Le sauvetage du patrimoine archéologique de la Nubie est une prouesse extraordinaire. Cependant, il n’y a pas eu de conservation, pour les peuples déplacés, d’une continuité rituelle, voire d’un attachement symbolique, en osmose avec les monuments transférés. La réinstallation de ces temples n’a donc pas atténué le choc engendré par la destruction de leur patrimoine culturel « immatériel », ce bien étant le plus important à leurs yeux. Ce sont les liens sociaux et la vie autour de leur production traditionnelle dans les palmeraies qui ont perdu le sens du vivre ensemble.

Une grande partie des habitants de la Nubie se sont trouvés déracinés, contraints à l’exode par la montée des eaux et la submersion de leurs villages. Plus de 90.000 personnes ont été déplacées dans de nouveaux villages, exilées dans un habitat dépourvu de vie sociale. La lecture des rapports d’études « ex-post »,permet de savoir ce que ces populations déplacées regrettent le plus : la culture collective des palmiers avec un système d’irrigation complexe autour des « norias ». Ils regrettent les fêtes du partage annuel de la récolte des palmeraies, dont la répartition reflétait une connaissance minutieuse, et quasi notariale, de la vie sociale autour de l’eau et du rôle de chaque famille dans l’entretien des palmiers-dattiers. Tout ce mode de vie a été détruit par l’aménagement d’espaces irrigués modernes, où le salariat domine. En outre, on relève toutes les conséquences environnementales majeures causées par ce grand barrage, parmi lesquels la perte de la fertilité des sols due aux crues du Nil. Cette carence est aujourd’hui compensée par un usage accru d’engrais.

L’Amérique du sud

Le deuxième cas de cette présentation internationale se porte en Amazonie brésilienne, avec le barrage très controversé de Belo Monte sur le fleuve Xingu. Il succède, parmi les « ouvrages géants » d’Amérique du sud, appelés aussi des « méga-barrages », au barrage d’Itaipu situé à la frontière du Brésil et du Paraguay. Belo Monte est le plus important ouvrage de la dizaine de barrages prévus le long du fleuve Xingu, dont l’objectif est de favoriser l’exploitation minière en fournissant l’énergie électrique nécessaire.

Belo Monte enrichit le thème du « patrimoine culturel immatériel », ce bien commun irremplaçable, car il aborde la thématique des peuples autochtones et indigènes. Ce thème est important aussi en Asie du sud-est, où les réservoirs sont souvent construits dans les montagnes peuplées de minorités ethniques. Les peuples amérindiens Kayapo, Jaruna et d’autres, avec à leur tête le fameux chef Raoni, ont combattu ce barrage pendant des décennies. Ainsi, étudier les barrages conduit à observer et comprendre la résistance des peuples déplacés par l’engloutissement de leurs territoires. Face à la mobilisation des populations, les États, dans la majorité des cas, répondent par une répression souvent violente.

Les peuples indigènes vivent des ressources primaires, issues des rivières et de la forêt. La pêche, la chasse, les produits forestiers et les jardins composent leurs ressources vivrières principales. Il leur est impossible de s’adapter rapidement à un autre mode de vie et à son environnement économique. Du point de vue des politiques publiques, le droit international 3 inclut la reconnaissance de leurs usages coutumiers sur les territoires de chasse et de pêche, ainsi que l’accès à leurs sites sacrés. Il en est de même de leur propriété intellectuelle sur leurs arts et sur leurs biens culturels et matériels.Ces droits garantissent un partage équitable des bénéfices issus des ressources de leurs territoires, qu’elles soient minières, forestières, de savoirs locaux, de pratiques pharmacologiques ou artistiques. Le déplacement des populations autochtones réclame donc une ingénierie anthropologique fine dont le but est de les faire revivre économiquement et socialement après la perte de leur environnement biologique. Cette intervention peut contraindre les politiques publiques à différer la construction des barrages, lorsque la vulnérabilité des peuples indigènes est reconnue, sans que le projet puisse proposer de solution alternative viable… […]

Informations complémentaires

Année de publication

2019

Nombre de pages

7

Auteur(s)

Armelle FAURE

Disponibilité

Produit téléchargeable au format pdf