La situation de l’économie héraultaise
La situation de l’économie héraultaise
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L’économie languedocienne et, de manière beaucoup plus nette, l’économie du département de l’Hérault sont marquées, au cours des vingt dernières années, par une transformation profonde. Il en résulte une croissance économique indubitable bien que difficilement mesurable en l’état actuel de l’information. Mais à l’évidence, l’évolution joue de manière très sélective selon les secteurs économiques et selon les différents espaces qui constituent les départements. L’Hérault ressemblerait presque à une caricature de l’ensemble régional.
Transformations et croissance
Aspirées dans le processus de croissance nationale de manière relativement récente, la région et plus encore l’Hérault, sont sièges, depuis les années cinquante, de progrès globaux considérables. En vingt ans, de 1954 à 1975, la population du département augmente de près de 40 % ; dans le même temps, celle de la France s’accroît de 23 %. Le nombre des logements progresse de 72 % dans la même période. Le volume de l’emploi s’élève de 26 % contre 10 % en Languedoc et 23 % en France. Indicateurs simples et irréfutables, la population, l’emploi et le logement imposent l’image de la croissance pour le département. D’autres informations plus précieuses, portant sur l’investissement, le revenu, n’existent pas à l’échelon départemental.
Mais, bien sûr, nous ne sommes pas en présence d’une croissance à l’identique affectant pareillement chacune des composantes locales. Le processus s’accompagne d’une intense redistribution du contenu économique et de la localisation.
En termes de contenu économique, l’évolution la plus marquée, jouant en contrepoint de la tendance globale, concerne le recul relatif de l’agriculture. Son emploi passe de 58 000 actifs en 1954 à 29 000 en 1975, soit une diminution de moitié environ. L’exode agricole, récent dans la région, a considérablement affecté l’Hérault dans la période analysée. Compte tenu du progrès des autres secteurs, l’agriculture ne représente plus que 14 % de l’emploi départemental en 1975 contre 35 % vingt ans plus tôt. Le fondement de l’économie héraultaise est frappé de plein fouet ; mais les autres activités ont des progrès tels que, dans le même laps de temps, l’ensemble de l’emploi du département progresse plus vite que son homologue régional et même national. C’est là une mesure de la transformation dont l’économie locale est le siège et dont il est difficile de prendre spontanément conscience.
L’industrie départementale offrait 27 000 emplois en début de période, au dernier recensement disponible. elle atteint le niveau de 30 000. En valeur absolue, la variation paraît négligeable mais elle se situe de manière positive alors que l’ensemble français est confronté au déclin de l’emploi industriel. La différence de tendance est sensible. Le bâtiment, lui, double ses effectifs, passant de 12 à 26 000 actifs, progrès considérables, dépendant à la fois de l’urbanisation et des aménagements dont le département est le cadre.
L’ensemble des autres activités, le secteur tertiaire, procurait 84 000 emplois en 1954, il passe à 128 000 en 1975, accroissement de 52 %. C’est le reflet local de l’émergence de la société tertiaire qui assure la majorité des emplois dans ce secteur « fourre-tout » (60 % de la population active dans l’Hérault contre 56 % en Languedoc et 51 % en France).
C’est bien un bouleversement intense que nous décrivons, où l’originalité départementale -la vigne- s’efface, amenant progressivement l’Hérault vers un modèle plus général comparable au standard national. Mais là ne s’arrête pas la mutation. A la primauté agricole correspondait une répartition relativement harmonieuse des hommes et des activités sur le territoire du département. Le nouveau contenu économique privilégie la ville au détriment de l’arrière-pays, en outre il joue de manière tout à fait sélective entre les villes. Dans la période, la population de Montpellier double, celle de Béziers s’accroît de 35 %, celle de Sète de 22 %, celle des cantons de Lunas et de La Salvetat-sur-Agout diminue de 30 %. Le bouleversement économique transforme toute l’organisation humaine de l’Hérault. De plus elle enlève toute signification aux moyennes départementales. Les questions économiques se doivent forcément d’être localisées si l’on veut une approche réaliste. Dans cette trajectoire de mutation et de croissance. l’Hérault appartient à l’ensemble français en croissance rapide, qui unit la Méditerranée à la Région Parisienne à travers l’axe rhodanien. Et c’est lui qui suffit bien souvent à conférer à l’ensemble régional cette image de la croissance qui, en fait, lui est propre.
Quoi qu’il en soit, croissance, mutation récente et séquelles d’un passé plus lointain se conjuguent pour conférer à l’Hérault une image complexe. Le risque est grand de donner une impression tronquée, optimiste, si elle se fonde trop sur les données nouvelles, pessimiste, si elle reste trop attachée au passé.
Le processus de croissance économique héraultais
Héritage du passé, l’Hérault conserve une population âgée ; certes elle est plus jeune que celle du Languedoc mais plus vieille que la moyenne nationale.
Les mutations récentes ne transforment pas immédiatement les structures anciennes. La démographie en est l’exemple-type. En conséquence, le taux d’activité reste faible, il est de 35,1 % dans l’Hérault (comme en Languedoc) contre 39,8 % en France. L’écart reste important. Il s’explique par le vieillissement mais aussi par le poids de la viticulture, où l’emploi féminin a toujours été faible par rapport aux autres agricultures. Il est aggravé par l’immigration récente. En effet, les nouveaux venus sont en majorité des ménages aux environs de la trentaine, en puissance de deux enfants, ménages chez lesquels il n’y a guère qu’un actif. Par là même, la tendance récente renforce la situation ancienne pour minorer le taux d’activité local. Le renversement n’est pas envisageable à moyen terme. C’est donc sur ces deux données négatives, pas incohérentes avec la tonalité retenue plus haut, que va jouer un processus de croissance diversifiée.
1° Le Déclin viticole
L’exode agricole est récent, et on le comprend bien dès lors que l’on regarde le résultat d’exploitation du secteur par actif. En 1976, sur la base de 100 en moyenne française, le résultat est de 106 dans l’Hérault. Cette production de valeur plus élevée par actif explique le maintien relatif de l’agriculture dans la région. Certes contestée, l’agriculture languedocienne reste plus productive que la moyenne nationale. Par ailleurs, mieux que tout autre type de culture, la vigne offre la possibilité de la double activité. Cet amalgame, cette activité à temps partiel, maintiennent les structures d’exploitation, freinent leur transformation. D’où cette autre mesure, par rapport à une moyenne nationale toujours située à 100, celle du résultat brut d’exploitation par exploitation qui est de 54 dans l’Hérault. L’écart est énorme. Mais la petite exploitation non rentable reste encore possible dans la mesure où elle est complétée d’une autre activité. On comprend dès lors la lenteur des transformations des structures foncières dans le département. Malgré le vieillissement des chefs d’exploitation, malgré la hausse du prix du terrain, malgré l’évolution du marché, la nature de l’activité et la possibilité d’avoir un autre emploi géographiquement voisin expliquent un maintien des structures foncières. Par ailleurs, la double activité n’est pas qu’une issue offerte aux difficultés des viticulteurs ; des non-viticulteurs entrent aussi dans la double activité pour des raisons multiples, placement ou statut social entre autres. Nous sommes ainsi en présence d’un milieu hétérogène encore compliqué par la nature des terroirs et l’évolution technologique. Laquelle des faces de ce monde viticole prendra le pas dans l’évolution à venir ?
La petite exploitation complémentaire, artisanale, résistera car le calcul économique y est absent. La grande propriété semble plus fragile. notamment au moment des transferts successoraux, où le rachat s’impose fréquemment. Reste l’exploitation moyenne, dans la mesure où elle pourra s’adapter en permanence à la fois aux impératifs de la technique, aux contraintes du marché du vin, systématiquement excédentaire, et à l’évolution du prix du sol. La voie est étroite, seule une législation adéquate pourra élargir le champ d’action.
2° L'industrialisation
Dans une période où l’industrie commence à dégager de l’emploi, l’Hérault, lui, enregistre la croissance mentionnée plus haut. Cette évolution divergente se poursuit jusqu’en 1980, selon d’autres informations.
L’industrialisation mesurée en termes d’évolution de l’emploi est indubitable, mais elle regroupe toujours des évolutions sectorielles et géographiques fort contrastées. Elle favorise les villes et leurs agglomérations. Béziers et surtout Montpellier. Elle porte sur quelques secteurs en nombre limité. Progressivement, cette tendance hisse le département de l’Hérault au niveau du Gard qui était le département industriel du Languedoc.
Le contenu industriel est marqué par le poids des industries agricoles et alimentaires (il est double du poids national avec 20 % contre 10) et à un degré moindre par les industries produisant des biens de consommation. C’est une autre manière de dire qu’il n’y a pas d’industries lourdes. Ce sont en outre les secteurs les moins productifs qui sont donc fragiles et ne résistent que grâce à des effets de proximité de la matière première ou des débouchés.
La poursuite de cette industrialisation s’impose, mais ce n’est pas œuvre facile dans la situation industrielle mondiale, sauf à favoriser la promotion d’initiatives locales dans des créneaux spécifiques.
3° Essor et difficultés du bâtiment
Résultat de l’urbanisation et des équipements, notamment en stations touristiques, l’activité du bâtiment et des travaux publics est excellente dans le département depuis les années soixante et dix. On retrouve cette connotation dans le volume de l’emploi. 12 % ici contre 9 % en France. On le mesurerait aussi bien dans le nombre des logements construits, etc.
Mais ici encore nous assistons à une mutation intense. L’incapacité des structures locales à s’adapter à l’évolution en volume de l’activité, l’appétit des grandes entreprises nationales au moment où le marché national faiblissait, leur efficacité plus forte ont, dans une certaine mesure, dépossédé les locaux des investissements dont le département était le siège. Dès lors, activité soutenue et difficultés des entreprises locales deviennent des éléments cohérents. Une reconquête semble s’imposer mais elle passe nécessairement par un accroissement de l’efficacité économique des structures de productions locales. Un régionalisme simpliste risquerait d’aboutir au gaspillage.
4° Le développement du secteur tertiaire
Avec 60 % de l’emploi, la situation départementale est au-dessus de la moyenne régionale (56 %) et de la nationale (51 %). Une image semble dès lors s’imposer : le tertiaire est excédentaire. Mais alors on comprend mal le maintien de la croissance de l’emploi de ce secteur jusqu’en 1975 et au-delà.
Évolution annuelle de l'emploi tertiaire
En réalité, l’indicateur est porteur d’une information tronquée. La faiblesse de l’emploi industriel est compensée par la force de l’emploi tertiaire. En fait, cet emploi est dans une grande partie destiné au service de la population. Or, nous avons ici une proportion plus forte de personnes âgées, consommatrices de services, mais non prises en compte dans la population active. Il devient donc intéressant de calculer le rapport entre emploi tertiaire et population desservie. Celui-ci donne :
- 184 emplois pour 1 000 habitants dans le Languedoc ;
- 199 emplois pour 1 000 habitants dans l’Hérault ;
- 204 emplois pour 1 000 habitants en France.
De pléthorique, cet emploi devient insuffisant, de l’ordre de 10 % en référence à la France, alors même qu’avec le tourisme, les emplois tertiaires visent en outre à satisfaire une population saisonnière non résidente.
Avec cette nouvelle information, on comprend la croissance maintenue de cet emploi ; on peut même augurer de la poursuite de cet essor, sous le double effet du rattrapage de la moyenne nationale et de l’impact local du tourisme.
5° Le changement socio-économique
Cette plus grande intégration du département à l’espace national s’inscrit tout d’abord dans un brassage intense des populations.
La croissance démographique procède essentiellement (plus de 50 %) du bilan entre les arrivées plus nombreuses que les départs : 46 800 personnes entre 1968 et 1975 (65 200 seulement pour l’ensemble du Languedoc). Ce chiffre est le solde entre 102 800 arrivées dans l’Hérault et 56 000 départs. C’est le reste de la France qui fournit la part principale de ces gains. L’Hérault, toutefois, s’assure sur l’ensemble des quatre autres départements du Languedoc, un apport net non négligeable (indu dans le solde précédent). Il gagne entre 1962 et 1968, 4 400 personnes au détriment de l’Aude, de la Lozère et du Gard entre 1968 et 1975, le bénéfice net est de 7 000 habitants, toujours en défaveur des trois mêmes départements.
La croissance économique imprime de multiples échanges nationaux ou régionaux qui, tous, profitent au département, parfois au détriment du reste de la région. En fait, c’est pratiquement Montpellier qui nourrit ainsi sa croissance, même aux dépens de Béziers et de Sète.
Cette mutation transforme le contenu socio-économique du département avec l’effacement des salariés agricoles et, à un degré moindre, celui des exploitants agricoles et des patrons de l’industrie et du commerce. Corrélativement, ce sont, dans l’ordre, les professions libérales et cadres supérieurs, les cadres moyens, les employés et les ouvriers qui voient leur nombre augmenter. La mutation sociale est en œuvre.
Le chômage est, lui aussi, dans la mouvance de la transformation mais le lien est tout à fait complexe. La cessation d’activité est à l’évidence le premier élément explicatif qui vient à l’esprit. Mais il ne faut pas négliger la prise de conscience de la croissance locale qui fixe des candidats à l’emploi sur place et qui peut même attirer des demandeurs extérieurs. Les difficultés qui existent dans les régions généralement pourvoyeuses d’emploi pour les languedociens freinent probablement les départs, d’autant que les jeunes en recherche d’emploi bénéficient sur place de l’aide familiale. Leur départ ne se produira que lorsqu’ils auront, ailleurs, un emploi sûr ; dans l’attente, ils se portent demandeurs sur place, réaction normale puisque la dynamique locale peut, en plus, être porteuse d’espérance. Les arrivées. avons-nous dit, comportent un actif sur quatre personnes en moyenne (actif, conjoint plus deux enfants) attirées par un emploi trouvé dans l’Hérault, le conjoint, lui sans emploi, peut fort bien s’inscrire ici et alors la croissance nourrit encore le chômage.
Les informations, hormis les données brutes, sont pratiquement inexistantes pour confirmer ou infirmer ces hypothèses ; ce n’est pas pour autant qu’on doive les rejeter. Un argument a contrario réside dans le taux de chômage moins élevé en Lozère et dans l’Aude, pour lesquels la crise structurelle est profonde.
La nouvelle organisation spatiale
L’Hérault s’avère être un département écartelé. On y retrouve, comme dans tout le Languedoc, la zone urbaine de plaine littorale, de forte concentration économique, opposée à l’arrière-pays en voie de déclin. Mais on y trouve aussi une césure est-ouest très marquée où finalement Montpellier et son agglomération s’opposent au reste de cette zone urbaine, de Sète à Béziers.
Montpellier, avons-nous dit, croit très vite, pour partie même aux dépens du reste du département. Est-ce une raison suffisante pour envisager une inversion de tendance ? Dès l’abord, un tel projet serait par trop du domaine de l’utopie. Mais surtout parce que la croissance montpelliéraine, son développement économique et culturel peuvent constituer une image porteuse de dynamisme, surtout adressée à l’extérieur, au centre parisien. Le département, comme le Languedoc, devrait s’appuyer sur cette image ; elle doit aider à assurer une croissance maintenue, voire diffusée.
Plus efficaces peuvent paraître d’autres décisions en vue de réduire les écarts. Il s’agit de l’aménagement de la vallée de l’Hérault et de celle des pays d’Orb. Ce sont là deux projets d’interventions originaux : ils se situent à l’ouest de la zone de plus fort dynamisme ; ils risquent donc d’assurer sa diffusion dans ce sens. En outre, ils ont tous deux un axe sud-nord, c’est-à-dire perpendiculaire à tous les aménagements déjà réalisés, peuvent par là même assurer une remontée de la zone urbanisée vers l’arrière-pays. Même si les espérances en la matière ne peuvent qu’être limitées, l’expérience doit être tentée.
Par ailleurs, les deux projets obéissent à des genèses différentes : l’un, la vallée de l’Hérault, procédant plutôt de l’extérieur, l’autre, la vallée de l’Orb, tirant ses origines du terroir même. Les expériences parallèles méritent d’être envisagées d’autant que toutes deux souhaitent résolument s’appuyer sur les forces locales pour promouvoir un modèle d’aménagement.
Au-delà de ces projets globaux restent à mettre en place ou à développer des interventions sectorielles ponctuelles pour lesquelles la dimension spatiale est de moindre contrainte.
Évolution de la situation
Composantes de la variation
Structures comparées de l'emploi en 1975
Évolution de l'emploi
(Les différences de pourcentages proviennent des définitions retenues pour chacune des ventilations : catégorie socioprofessionnelle ou Secteur d’activité).
