La reconquête après la réforme : Sébastien Michaelis à Montpellier (1595-1599)
La reconquête après la réforme : Sébastien Michaelis à Montpellier (1595-1599)
p. 9 à 14
Après les troubles religieux de 1561-1562, le couvent des prêcheurs de Montpellier (comme les autres édifices religieux) était en ruine et les frères à la rue 1. Tandis que certains d’entre eux abjuraient pour se faire restituer leur biens (1 bis), quelques-uns de ceux demeurés fidèles purent trouver en ville un abri, provisoire croyaient-ils. Or cette situation précaire devait se prolonger près d’un demi-siècle, jusqu’au moment où l’évêque Jean de Gravier leur concéderait l’emplacement de l’église Saint-Matthieu. Au début, probablement les prêcheurs sous-estimaient-ils la gravité de la crise qui venait de secouer la ville et la mutation durable qui s’en était suivie. En effet, dès le mois de mai 1563, le dernier prieur Jean Pouzaire (Posatoris), agissant en qualité de syndic et vicaire de sa communauté, s’adresse au gouverneur du Languedoc, Damville, pour demander réparation des dommages subis 2 et se fait accorder l’église Sainte-Foy 3. Pour peu de temps, du reste, car dès février 1568 les huguenots détruisent toutes les églises de Montpellier 4. De l’autorité royale, les prêcheurs obtiennent des lettres patentes, datées de Paris le 25 juillet 1569, enregistrées au Parlement de Toulouse le 5 décembre suivant qui les autorisent à se retirer dans la maison de Guillaume Bonnal, rebelle, jusqu’à ce que leur couvent, entièrement pillé, soit rétabli et remis en l’état où il était auparavant 5. Tout espoir de relever l’ancien couvent n’était pas encore perdu. Et même, en 1576, les prêcheurs passent contrat pour reconstruire un bâtiment sur leur ancien emplacement. Ce sera bien la dernière fois qu’on entendra parler d’un tel projet. Une autre reconstruction s’avérait plus urgente, celle de la communauté catholique de Montpellier.
Le chapitre général de l’ordre des prêcheurs tenu à Barcelone en 1574 avait requis tous les frères des diverses provinces et congrégations françaises de combattre l’hérésie en prêchant aussi bien pour convertir les dissidents que pour raffermir les chancelants 6. Or à ce chapitre de 1574 la province de Provence, à laquelle appartenait le couvent de Montpellier, était représentée par Martin de Lemos 7. Ce frère prêcheur d’origine portugaise, mais fixé dans la province depuis assez longtemps pour être élu par elle son définiteur au chapitre général, d’une valeur intellectuelle confirmée par le grade de maître en théologie qu’il reçoit en 1574 8, va devenir le premier artisan de la reconquête catholique de Montpellier. Les Mémoires manuscrits adressés en 1706 par le couvent de Montpellier au maître de l’ordre présentent ainsi le retour des frères 9 : « Après les premiers troubles, dix ou douze religieux du même couvent étant revenus dans Montpellier par ordre des supérieurs, soit pour affermir la foi des catholiques, soit encore pour recouvrer une partie des biens et des titres qu’on leur avait enlevés, ils furent contraints de renter une maison particulière dans la Vestiairée. qui est à présent une maison appartenant à Mr le président de Belleval, à la place de la Canourgue. Ce fut donc dans ce lieu où ils recommencèrent le service divin, au grand contentement des catholiques, qui y allaient entendre la parole de Dieu et la sainte messe, recevoir les sacrements de la pénitence ou de l’eucharistie. C’était la seule église ou chapelle dans laquelle on faisait profession de la religion catholique, les autres prêtres séculiers ou réguliers n’ayant pas encore osé paraître dans Montpellier. Ainsi l’on peut dire que notre ordre a conservé la foi dans cette ville qui se voyait sur le penchant de la ruine. Le premier qui y combattit l’hérésie fut le R. P. de Lemos, portugais. »
D’autres documents permettent de situer dans la période 1580-1595 cet essai de reconstitution du couvent. En 1580, le chapitre général tenu à Rome autorise Martin de Lemos, de la province de Provence, à rétablir le couvent de Montpellier 10. Quinze ans plus tard, l’ordre déplace ses moyens de Montpellier à Aix Martin de Lemos est nommé prieur du couvent d’Aix pour le réformer et les revenus du couvent de Montpellier attribués au couvent d’Aix pour y bâtir et y entretenir le noviciat 11. La période qui se clôt ainsi sur un constat d’échec est celle marquée par l’action de Martin de Lemos, affilié au couvent de Montpellier en 1582, 12 autorisé à introduire dans son couvent des volontaires venus d’autres provinces en 1584 13, signalé par ses nombreuses prédications aux catholiques de Montpellier et par la plantation de la croix à la Canourgue sur l’emplacement choisi pour bâtir une église 14. Par la suite, on le trouvera prêchant dans la région montpelliéraine : à Frontignan pour l’avent 1600 et le carême 1601, à Montpellier en octobre 1601, à Mauguio en novembre 1601, où il rétablit le culte après trente-huit ans d’interruption 15. Il serait mort, dit-on, à Prouille 16.
L’année 1595, qui marque la fin d’une tentative pour faire revivre le couvent, est aussi celle ou entre en scène à Montpellier Sébastien Michaelis.
Michaelis est un provençal, né à Saint-Zacharie (Var) vers 1543, entré dans l’ordre des prêcheurs au couvent de Marseille 17. De ce fait, il n’appartient pas à la province de Provence mais à celle d’Occitanie, issue d’une réforme de l’ordre dans le Midi provençal et languedocien à la fin du XVe siècle 18. Maître en théologie depuis 1574, prieur du couvent de Marseille d’octobre 1574 à avril 1578, adjoint de l’inquisiteur dominicain d’Avignon en 1582, prieur provincial d’Occitanie de septembre 1589 à mai 1594, il a voulu rénover la ferveur religieuse et l’élan apostolique des frères et il a inauguré, dès la fin de 1593, ce mouvement de réforme au couvent de Clermont -l’Hérault 19.C’est à lui qu’en juin 1595, le chapitre cathédral de Montpellier fait appel pour tenir tête aux huguenots à l’époque où Gigord et Ranchin s’occupaient de fonder l’Académie en sollicitant Casaubon et Goulart 20. Quand Michaelis, en mai 1596, vient s’établir à Montpellier, il n’a plus aucun appui dominicain sur place, hormis son compagnon Georges Laugier 21. En revanche le couvent de Clermont, dont l’orientation a été confirmée par le chapitre provincial d’Occitanie tenu à Fanjeaux en mai 1594 et où ont été assignés des volontaires venus d’Avignon, de Marseille, de Carpentras et de Toulouse, commence de se développer. Son prieur, l’avignonnais Claude Dubel, sera pour Michaelis le collaborateur le plus proche 22.
Dernier point de repère : l’épiscopat de Guitard de Ratte, qui débute en juillet 1596. Ce montpelliérain, né d’une famille de robe, conseiller clerc au Parlement de Toulouse, a échappé de peu, dans cette ville, à la fureur meurtrière de la Ligue dont le premier président Duranti et l’avocat général Daffis furent victimes en janvier 1589 23. Comme Guitard de Ratte avait été envoyé en mission à Paris, « il en fut quitte pour la pillage le ses livres et de sa maison », mais « le Parlement le condamna par contumace à avoir la tête tranchée » 24.
Devenu évêque de Montpellier, il s’astreint à la résidence et prend la tête de la reconquête catholique 25. Les relations de collaboration confiante que Michaelis noue avec lui et qui dureront jusqu’au lit de mort de l’évêque deviendraient inexplicables si le dominicain n’avait été qu’un créature de la Ligue manipulée par le duc de Joyeuse, lieutenant général du roi en Languedoc, et par son frère François, cardinal archevêque de Narbonne, puis de Toulouse 26.
Peu après l’arrivée de Michaelis à Montpellier, la controverse publique avec les pasteurs – essentiellement centrée sur le présence réelle du corps du Christ dans l’eucharistie – bat son plein. Libelles et ripostes se succèdent à brève échéance 27. Du côté de Michaelis, deux citations donneront le ton de son discours, nullement empreint de mépris pour l’adversaire, mais fièrement conquérant. « Messieurs, ce jourd’huy neufviesme d’avril (1597), ay receu vostre lettre avec le discours qu’avez d’un mutuel consentement conclud, pour nyer la reale présence du vray corps de nostre rédempteur en la saincte eucharistie. A quoy me dispose dès maintenant jour dixiesme dudit mois respondre, espérant tant en l’aide de mon Dieu que n’aurez occasion désirer en moy sincérité, charité, ny modestie chrestienne, mais tout zèle y trouverez (Dieu aydant) sur la conversion dès pauvres âmes » 28. Et, pour finir : « Voilà, messieurs, toutes vos difficultez esclaircies. Ne résistez donc au sainct-Esprit ny à la vérité qui se présente claire devant vos yeux, ne faictes schismes à part, vous séparant de la vraye église, resliez vous avec vostre mère, qui a ses bras estendus pour vous recevoir, et ses girons disposez pour vous y colloquer de toute son affection maternelle. » 29
A la Lettre des trois ministres de Montpellier de mars 1597, Michaelis répond en avril par le Première réplique contre les hérésies de Jean Gigord (datée de la Canourgue, ce XIe avril 1597). Sur quoi Gigord publie, le 23 avril, une Défense de l’escrit précédent. A son tour Michaelis, en août, riposte par sa Seconde responce, de 836 pages, que le chapitre fait imprimer à ses frais et dont il expédie six exemplaires à l’auteur, alors à Marseille, avec des lettres de l’évêque et du chapitre lui demandant de revenir. Après un intermède provençal (et une réforme manquée à la Sainte-Baume), Michaelis retourne à Montpellier pour une année encore à partir de mai 1598. En 1599, Jean Gigord publie sa Seconde défense (dont la préface date du 1er septembre 1598) – La réplique de Michaelis sera imprimée à Toulouse, toujours aux frais du chapitre de Montpellier, durant le premier trimestre 1600, sous le titre : Troisiesme response du P. Michaelis, en confutation du troisiesme escrit de Me Jean Gigord Ministre de Montpellier, institulé Seconde défense contre la duplique de Sébastien Michaelis. Par le Père F. Sébastien Michaelis, de l’ordre de S. Dominique, Docteur en Théologie et Prieur du couvent réformé de S. Thomas d’Aquin de Tolose. Dédié à Monsieur l’Evesque de Montpellier 30. En effet à Pâques 1599 Michaelis a été élu prieur du couvent de Toulouse, où va se trouver désormais le centre de la réforme dominicaine, et il n’aura plus l’occasion de revenir à Montpellier autrement qu’en passant.
La dédicace de la Troisiesme response à Guitard de Ratte fournit quelques renseignements aussi bien sur la prédication de Michaelis à Montpellier que sur la composition de l’ouvrage. « Finalement la gloire vous en demeurera, qui avez été la cause mouvante de cest œuvre comme le premier mobile du mouvement des autres corps coelestes, m’ayant en cest endroict baillé en garde vostre troupeau, bien que je m’en sois(comme sçavez) excusé, croyant qu’autres, et sur tous ce grand docteur sorboniste de mon ordre qui a continué les prédications en vostre chaire après moy (Pierre de Bolo), s’en pourroit beaucoup mieux acquiter. Aquoy néanmoins n’avez voulu entendre, vous le gardant pour estre assidu aux prédications, m’adjurant cependant au nom de Dieu, et de vostre authorité me commandant de ce faire, ainsy qu’ay faict, nonobstant la charge qu’ay sur mes espaules de ce troupeau religieux formé comme de nouveau (réformé) en nostre Seigneur Jésus Christ (…) De la chambre de S. Thomas d’Aquin, duquel le sacré corps repose chez nous, dans laquelle j’ay élabouré tout ce présent œuvre aydé de la sublime doctrine et prières d’iceluy. Le 28e janvier jour de sa translation 1600 ». 31
Au début de juillet 1602, l’évêque Guitard de Ratte, qui était allé à Toulouse soutenir un procès devant le Parlement contre les protestants, fait une chute de cheval qui le conduit aux portes de la mort. Tout naturellement, c’est au prieur des Jacobins qu’il demande de l’assister et son compagnon de lutte à Montpellier lui commente le psaume 67, l’hymne de victoire du peuple de Dieu : « Que Dieu se lève, et ses ennemis se dispersent, et ses adversaires fuient devant sa face ; comme se dissipe la fumée, ils se dissipent ; comme fond la cire en face du feu, ils périssent, les impies, en face de Dieu. » Michaelis lui explique le psaume avec tant de force et d’onction que l’évêque en était tout réconforté 32. Ainsi ce dernier peut-il s’éteindre en paix, le 5 juillet, convaincu par Michaelis que Dieu saura bien donner la victoire finale aux catholiques.
Or Guitard de Ratte, au mois de mai 1598, après deux années d’épiscopat et une année de controverse, quand il semblait difficile de retenir ou de faire revenir Michaelis, avait écrit au maître de l’ordre Hippolyte Marie Beccaria pour l’informer des fruits portés par l’entreprise apostolique du dominicain à Montpellier et pour lui réclamer d’autres frères animés de la même tendance réformatrice, des religieux aussi fervents pour l’observance régulière que compétents pour le savoir théologique. L’évêque désirait aussi que le couvent de Montpellier, jusque là de la province de Provence, passe à celle d’Occitanie (ou plus probablement à la réforme de cette province, inaugurée depuis quatre ans à Clermont-l’Hérault) 33. A la suite de la démarche précédente, Me Beccaria, de Gênes, le 18 octobre suivant, répond à l’évêque :
« La lettre du mois de mai que votre seigneurie révérendissime m’a adressée à Rome m’a été remise il y a quelques jours, quand je suis revenu d’Espagne en Italie. J’en ai conçu une bien grande joie, quand j’ai su que nombre de ceux qui s’étaient égarés faisaient retour au giron de la sainte église catholique, abandonnant leurs erreurs et reconnaissant la vérité. Le fait m’est agréable par lui-même, mais il m’est plus agréable encore d’apprendre que c’est grâce au ministère de mes frères et particulièrement grâce à l’exemple et au savoir du R. P. Sébastien Michaelis. Puisse mon ordre dominicain disposer, dans votre région, de beaucoup de frères semblables à lui, propres à servir les desseins de votre seigneurie révérendissime et à travailler courageusement et inlassablement pour l’église catholique. Pour que votre cité ne manque pas de frères qui se consacrent au service de Dieu et de la religion catholique, j’écris au provincial d’Occitanie qu’il vous accorde autant de religieux qu’il plaira à votre seigneurie révérendissime de lui demander, étant sûr que, grâce à votre bonté, ils seront accueillis avec grande bienveillance, aidés dans leurs besoins et protégés devant l’adversité. Pour ce qui est du rattachement du couvent de Montpellier à la province d’Occitanie cette affaire doit se traiter en chapitre général avec les frères de mon ordre 34. Je prie cependant votre seigneurie révérendissime d’agréer le concours des frères de la province d’Occitanie jusqu’à ce que, après mûr examen au chapitre général, le couvent de Montpellier ou soit rattaché à la province d’Occitanie, ou soit pourvu par la province de Provence de religieux qualifiés. En attendant, révérendissime prélat, je formule des remerciements aussi nombreux que je puis, même s’ils ne sont pas aussi dignes de vous que je veux, pour l’affection et la bienveillance témoignée envers mon ordre. Avec moi, je le mets au service de votre seigneurie révérendissime, laquelle, pour le bien de toute l’église, la bonté de Dieu veuille garder longtemps en santé. »
Le même jour, 18 octobre Me Beccaria écrit au prieur provincial d’Occitanie : « Le révérendissime évêque de Montpellier, dans la faveur qu’il montre envers notre ordre dominicain, m’écrit une lettre. Il m’y fait savoir que, dans sa ville, il y a les revenus nécessaires pour entretenir quatre ou cinq frères de notre ordre et il promet de faire en sorte, pour remplacer l’église et le monastère détruits par la fureur des hérétiques, qu’un logement convenable soit donné à nos frères dans l’enceinte de la cité. Il souhaite, d’autre part, que les frères qu’on lui enverra proviennent de la province d’Occitanie, car il estime ces derniers réformés et zélés pour l’observance régulière. Comme le couvent de Montpellier dépendait de la province de Provence, il demande son rattachement à la province d’Occitanie. J’ai le désir et l’obligation de donner satisfaction à ce digne prélat autant que possible. Aussi je confie à votre révérende paternité le soin d’envoyer à Montpellier quatre ou cinq frères, de bonnes vie et mœurs (probatæ vitæ), intellectuellement compétents (in studiis exercitati et versati), qui puissent œuvrer dans cette ville à l’utilité de l’église catholique et ramener vers elle les hérétiques, selon le pieux et saint désir du révérendissime évêque. Ce couvent de Montpellier, je le place sous le gouvernement du provincial de notre province d’Occitanie (c’est à dire sous votre autorité), jusqu’à ce que l’affaire soit examinée et résolue au chapitre général. En attendant, je prie fermement votre très révérende paternité de s’appliquer à promouvoir autant que possible l’observance régulière, de faire en sorte que les frères placés sous votre autorité édifient le peuple par l’exemple de leur vertu, l’instruisent par leur prédication et s’emploient à reconstruire les couvents détruits. Et pour ne pas nous montrer ingrats envers un prélat si zélé à l’égard de notre ordre, je le recommande aux prières de votre très révérende paternité et à celles de tous les frères de votre province, car nous lui avons les plus grandes obligations. Que votre paternité fasse mémoire de moi et de mes assistants ; qu’elle me tienne au courant de l’état de la province et de ses couvents. Je souhaite que votre révérende paternité se porte bien. »
Comme le provincial destinataire de la seconde lettre n’était autre qu’Etienne Lemaire, élu par le chapitre d’Arles en mai 1597, ami et appui de Michaelis, la demande dut être favorablement agréée. Profès du couvent de Marseille comme Michaelis, supérieur favorable à la réforme du couvent de Clermont, où il admirait la régularité des frères, leur esprit de mutuelle charité et la fécondité de leur ministère, à lui revient le mérite d’avoir entrepris la réforme du couvent de Toulouse et d’y avoir préparé la venue de Michaelis en 1599.
Un peu plus tard, après l’installation des prêcheurs à Saint-Matthieu vers 1610, les catholiques de Montpellier devaient déchanter et réclamer vigoureusement, à partir de 1612, soit la réforme du couvent soit le départ des frères 35. Ce faisant, ils provoqueront des péripéties dont le détail a été raconté par A. Germain, mais dont la clé tient dans les liens contractés par Michaelis avec Montpellier entre 1596 et 1599. C’est à lui qu’on a de nouveau recours. Car, en septembre 1608, le maître de l’ordre Augustin Galamini a érigé en congrégation autonome les couvents réformés (Clermont-l’Hérault, Toulouse, Albi, Béziers, puis Saint-Maximin) , les séparant de la province d’Occitanie et de celle de Provence, et a institué Michaelis vicaire général de la « congrégation occitaine réformée » 36. Aussi, le 30 août 1614, maître Séraphin Sicci donne-t-il mandat à Michaelis de réformer le couvent de Montpellier et de l’incorporer à la congrégation 37. Sans succès, du reste, car, en 1615, plaintes contre les frères et appels à Michaelis se succèdent. Le 13 octobre 1615, maître Sicci ordonne à Michaelis d’éloigner de Montpellier les religieux qui y sont et de leur substituer douze frères de la congrégation 38. Sous la direction de Dominique Bruny, dont Michaelis avait fait son commissaire le 27 octobre 1615 39, les frères réformés finiront par entrer en possession du couvent au mois d’août 1616 40. Ainsi, en la personne de ses frères, Sébastien Michaelis revenait-il à Montpellier 41.
A la reconquête catholique, on associe toujours le nom des ordres nouveaux venus, capucins et jésuites, oubliant les anciens ordres rénovés par des mouvements de réforme 42. L’œuvre des prêcheurs à Montpellier est là pour attester l’efficacité apostolique de ces frères en qui revit, face aux huguenots, l’inspiration missionnaire de saint Dominique devant les cathares. Joignant l’exigence intellectuelle à la rigueur régulière, ils sont devenus les défenseurs courageux et infatigables de la foi catholique que réclamait l’évêque Guitard de Ratte 43. En faut-il une confirmation supplémentaire ? Parmi les compagnons ou les disciples attirés dès la premier heure par Michaelis, quelques-uns furent appelés à l’épiscopat et devinrent dans leur diocèse, Louis de Vervins à Narbonne de 1600 à 1628, François de Loménie à Marseille de 1624 à 1639, de remarquables serviteurs de la réforme tridentine 44. Ils n’eurent qu’à pratiquer dans leur diocèse l’inspiration qu’ils avaient reçus dans leur ordre.
Notes
1 Les deux ouvrages de base demeurent celui d’A. Germain, Le couvent des dominicains de Montpellier, (dans Mém de la soc. archéol. de Montpellier, 1855) et celui de L. Guiraud, Études sur la réforme à Montpellier (Ibid., 1918 et 1919). Toutefois mes recherches aux archives dép. de la Haute-Garonne et aux Archives générales de l’ordre des prêcheurs à Rome (toujours citées sous le sigle AGOP) m’ont permis de compléter les sources montpelliéraines auxquelles ont recouru exclusivement les deux historiens précédents.
1 bis. A contrecœur, comme en témoigne une lettre qu’elle adressait au P. Vincent Laporte le 31.8.1889 (Arch, du couvent de Saint-Maximin, papiers Laporte), L. Guiraud n’a pas passé sous silence cet aspect qu’elle jugeait peu glorieux de l’histoire du couvent. « L’hérésie l’avait particulièrement gagné par l’un de ses prieurs, Capéron. Tandis que les autres religieux mendiants s’étaient enfuis, plusieurs dominicains saufs par leur abjuration, étaient restés dans la ville. » Guiraud, II, 297.
2 Arch. dép. Hérault, 38H 26.
3 Aigrefeuille, 1, 457.
4 Aigrefeuille, 1, 465.
5 Arch. dép. Haute-Garonne, B 64, f. 14 et 15 ; B 1907, f. 229 v.
6 MOPH (Monumenta ordinis praedicatorum historica) X, 1 74-175.
7 MOPH X, 153.
8 MOPH X, 185 (promotion autorisée par le chapitre générai de Barcelone 1574). – AGOP IV, 39, f. 88 v (attribution de la maîtrise de l’ordre).
9 AGOP XIV, lib. M, 385-404. – Première mouture de ce document, datée du 28.4.1705, dans arch. dép. Hérault, 38H20.
10 MOPH X, 205.
11 AGOP IV, 46, f. 140 v (14.8.1595).
12 AGOP IV, 42, f. 78 v (23.6.1582). Transfiliation approuvée par le chap. gén. de Rome 1589. MOPH X, 298.
13 AGOP IV, 44, f79 r ( 4.6.1584). Ce document qualifie Martin de Lemos de prieur du couvent de Montpellier.
14 Guiraud, I, 464, 477 et document cité note 10.
15 Guiraud, 1, 510-511.
16 Document cité note 10.
17 Voir mes notices consacrées à Michaelis dans Catholicisme, fascicule 38, col. 83, et dans Dictionnaire de spiritualité, t. 10, col. 1165-1171.
18 B. Montagnes, « La congrégation de France de l’ordre de prêcheurs au début du XVIe siècle » ,dans Annales du Midi 91 (1979) 187-193. J’en ai étudié le début à propos de l’église des prêcheurs d’Arles dans Architecture dominicaine en Provence, Paris, C. N. R. S., 1979.
19 Non sans violent refus de la part du supérieur local puisque, le 14.2.1594, le vicaire général de l’ordre nomme deux frères chargés d’instruire le procès « super rebelionem in conventu Clarimontis factam provinciali a fratre Joanne Martino » AGOP IV, 48/1, f. 64 r.
20 Guiraud, 1, 500.
21 Guiraud, I, 501. Il loge à la Canourgue, mais le chapitre doit pourvoir à son mobilier. Il ne reste donc rien de la tentative de rétablissement du couvent dans les années 1580-1595.
22 Claude Dubel n’était pas inconnu à Montpellier il y a prêché en 1589 et en 1590 et encore en 1596 avant l’arrivée de Michaelis. Un autre prêcheur du couvent d’Avignon, Jérôme Dubois, avait évangélisé Montpellier en 1586-1587-1588. Claude Dubel est confirmé prieur de Clermont par le maître de l’ordre le 31.8.1595. (D’après Percin, AGOP XIV, lib. s, 9-116.
23 Histoire de Toulouse, publiée sous la direction de Philippe Wolff, Toulouse, 1974, pp. 287-289.
24 Aigrefeuille, 1510 et III, 261.
25 Histoire du diocèse de Montpellier, sous la direction de Gérard Cholvy, Paris, 1976, p. 129.
26 Sur le cardinal François de Joyeuse, voir Catholicisme, t. 6, col. 1106-1108.
27 Les pièces de la controverse ont été publiées sur place par l’imprimeur Jean Gilet. Elles sont recensées dans le répertoire d’Émile Bonnet, Les débuts de l’imprimerie à Montpellier, Montpellier, 1895. Je n’ai pas pu prendre connaissance de la Lettre (…) des trois ministres de Montpellier, seule pièce qui manque à la Bibliothèque municipale de Montpellier.
28 Dans Dispute et réplique paisible et modeste, Montpellier, 1597, pp. 24-25.
29 Ibidem, pp. 324-325.
30 La réforme à Toulouse de 1562 à 1762, Toulouse, Musée des Augustins, 1962, n° 181. L’exemplaire de la Bibliothèque universitaire de Toulouse présenté à cette exposition semble l’unique survivant de l’édition de 1600 les bibliographies ne signalent l’ouvrage que d’après la réédition de Toulouse 1603.
31 Les dominicains de Montpellier considéraient, à juste titre, que cet ouvrage faisait partie de l’histoire de leur couvent. Dans les Mémoires de 1706 ils ont recopié, dans l’édition de 1600, quelques unes des pièces liminaires dues aux novices de Michaelis à Toulouse. AGOP XIV, lib. M, 385-405.
32 L’Année dominicaine, V mai, Lyon, 1891, p. 166 et Aigrefeuille, III, 264.
33 La lettre de Guitard de Ratte, perdue, n’est connue qu’indirectement par les deux documents suivants. Les deux lettres du maître général, expédiées de Gênes le 18.10.1598, conservées sous forme d’expéditions authentiques, signées l’une et l’autre par Me Beccaria, mais ne portant ni le sceau du maître de l’ordre ni les mentions habituelles de chancellerie, sont dans le fond des Jacobins de Toulouse, Arch. Dép. Haute-Garonne, 112 H 34. Comme l’original est en latin, j’en présente une traduction aussi proche que possible de l’original mais forcément éloignée du français du XVIe siècle, qu’il m’a paru vain de pasticher.
34 Peut-être Me Beccaria pensait-il au chapitre général qui devait se tenir à Naples en 1600.
35 Je n’entre pas dans le détail, pour lequel je renvoie à A. Germain et à L. Guiraud, mais je note qu’on a de nouveau affaire à la province de Provence. Aucun document ne permet de savoir ce qui s’est passé dans la décennie précédente.
36 Voir B. Montagnes, Sébastien Michaelis et les débuts de la congrégation occitane réformée 1608-1616, dans Archivum fratum praedicatorum (Rome) 49 (1979) 193-232, et Quatre lettres inédites de Sébastien Michaelis, Ibidem 50 (1980) 273-305.
37 Germain, document IV.
38 Germain, document V.
39 Patente originale scellée et signée par Michaelis. arch. dép. Hérault, 38 H 36.
40 Germain, document VI. Les frères auront à reconstituer les titres du couvent. L’inventaire de 1620 a été dressé à la demande du prieur Dominique Bruny. Arch. dép. Hérault, 38 H 13.
41 Sébastien Michaelis est mort à Paris, prieur du couvent de l’Annonciation, le 5.5.1618. Or treize plus tard une encyclique de Me Nicolas Ridolfi, sans doute inspirée par Pierre Girardel, son assistant de langue française, mais aussi l’un des premiers disciples de Michaelis, dans un long passage consacré au rosaire porte à la connaissance de l’ordre entier l’œuvre accomplie par Michaelis à Montpellier. Je résume ce passage. La prière du rosaire n’a pas été moins efficace contre les huguenots de France qu’elle ne le fut jadis contre les turcs à Lépante. C’est elle qui a provoqué la chute de la Rochelle en 1628 comme la reddition de Montpellier en 1622. La victoire du roi très chrétien en cette dernière ville doit être attribué à Michaelis. En effet, celui-ci, bravant les hérétiques, mettant sa confiance dans la Mère de Dieu, fit revivre le rosaire dans une ville qui l’avait oublié et planta la croix sur les ruines de Notre-Dame des Tables au chant de l’Ave maris stella. Grâce à quoi Montpellier, naguère bastion orgueilleux et refuge imprenable des hérétiques est devenue maintenant un havre de foi catholique. Encyclique du 2.2.1631. AGOP V, I, copie enregistrée.
42 Comme le remarque Jean Delumeau, « on ne sait pas assez que Chartreux, Dominicains, Franciscains conventuels et observants atteignirent leur apogée numérique non au Moyen-Âge, mais dans la seconde moitié du XVIe siècle, ou au cours du XVIIe ». 2000 ans de christianisme, t.VI, p.69.
43 Quel contraste avec la sévérité envers les prêcheurs non réformés de la province de Provence qui formaient le couvent en 1612. « Sur ce que a esté représanté à l’assemblé de la vie escandaleuse et mauvais desportements des religieux quy par la trop grande licence se laissent aller aux vices contre la bonne discipline qu’ils doivent avoir et le bon exemple qu’ils doivent monstrer aux catholiques, prinses les oppinions des assistants, qui a esté conclud et arresté que lesd. religieux seront esortés de se contenir et entandre à la refforme, à l’imitation des autres couvents des villes voisines (Béziers et Clermont),autrement que lesd. catholiques se pourvoiront des remèdes nécessaires devers les supérieurs » Arch. dép. Hérault, 38H 36.
44 Louis de vervins, étant profès du couvent de Carpentras (en 1561), appartenait à la province de Provence ; promis en 1588 à l’évêché de Nîmes pour y succéder à l’évêque dominicain Raymond Cavalesi, inquisiteur d’Avignon en 1590, successeur du cardinal François de Joyeuse à l’archevêché de Narbonne en 1600, la meilleure notice de son épiscopat demeure celle de la Gallia christiana, reprise par L’Année dominicaine, VIII février, Amiens, 1679, pp. 238-245. Il donna son appui au couvent réformé de Clermont-l’Hérault, vers lequel il orienta des candidats de valeur et auquel, comme président des États du Languedoc, il fit attribuer des subventions. François de Loménie, originaire du Limousin, profès au couvent de Toulouse le 26 juin 1603 sous le priorat de Michaelis (Arch. dép. Haute-Garonne, 112 H 10, registre des professions, f. 22 en marge de l’acte de profession : « Factus est episcopus Massiliensis), coadjuteur et successeur de l’évêque dominicain de Marseille Nicolas Coeffeteau. Voir J. H. Albanès, Armorial et sigillographie des évêques de Marseille, Marseille, 1884, pp. 153-155. Abbé Aulagne, La réforme catholique du XVIIe siècle dans le diocèse de Limoges, Limoges 1906, pp. 174-175 (sur l’amitié qui unissait Fr. de Loménie à l’évêque de Limoges François de Lafayette et sur la mort et la sépulture de Loménie à Limoges.)
