La pierre fine des Vierges Approche ethnographique de l’évolution socio-économique de l’exploitation de la pierre de Castries
La pierre fine des Vierges.
Approche ethnographique de l'évolution socio-économique
de l'exploitation de la pierre de Castries 1
* Ethnologue.
p. 209 à 222
Le bassin carrier de Castries est situé à une vingtaine de kilomètres au nord-est de Montpellier. Les carrières dites de « pierre de Castries » concernent les communes de Beaulieu, Castries, Lunel Viel, Restinclières, Saint-Geniès-des-Mourgues et Sussargues, où ce type de pierre est extrait. Malgré la concurrence des nombreuses carrières de la région en activité au début du siècle, comme celles de Saint-Jean-de-Védas ou de Pignan, la pierre de Castries, par ses qualités, a acquis une certaine renommée régionale.
Son exploitation est très ancienne. Elle est utilisée dès l’époque romaine 2, mais son usage s’est réellement développé grâce à l’extension de la ville de Montpellier à l’époque Médiévale et au XVIIIe siècle. En 1824, Creuzé de l’Essert, dans son rapport statistique sur le département de l’Hérault, en vante la beauté : « c’est aux qualités réunies de cette pierre mise en œuvre par d’habiles artistes, que la ville de Montpellier doit la beauté de ses édifices » 3.
L’activité économique liée à la pierre évolue, de façon générale, au début du XXe siècle. On passe alors d’une exploitation artisanale à l’expansion d’entreprises d’extraction, d’un outillage traditionnel à un outillage mécanisé. Cette évolution est associée aux périodes de reconstruction après les deux conflits internationaux, et à un développement important de l’urbanisme. Ce phénomène s’observe dans la région, pour l’exploitation de la pierre de Castries, par de grands chantiers de construction à Montpellier comme par exemple, l’hôpital Saint-Charles entre 1934 et 1939, le centre de la sécurité sociale en 1948 avec des pierres en provenance de l’entreprise Soustelle de Saint-Geniès-des-Mourgues, les premiers immeubles de la Paillade construits de 1964 à 1972 dont la pierre était fournie par l’exploitation du Génie Civil de Lens à Beaulieu.
A partir des années soixante, la fermeture successive de plusieurs entreprises a marqué le déclin de l’activité du bassin carrier de Castries, comme pour la majorité des exploitations de carrières. Il s’explique notamment par la concurrence de nouveaux matériaux tel le béton et par un coût élevé de la main d’œuvre des maçons poseurs qualifiés. Actuellement, il ne reste que deux entreprises d’extraction qui ont su adapter leurs productions à de nouvelles demandes, essentiellement en pierre de décoration.
Cette approche ethnographique est centrée sur l’étude de l’évolution socio-économique de la profession de carrier. Les villages concernés sont, par tradition, des communautés d’agriculteurs et de carriers sédentaires contrairement aux tailleurs de pierre. Ces derniers devaient se déplacer de chantier en chantier pour trouver du travail. La présence de deux artisans tailleurs de pierre implantés dans cette région est très récente.
Les récits des anciens carriers, témoins des transformations technologique et sociale liées à ce secteur économique, permettent de comprendre l’importance et l’évolution de cette activité encore mal connue dans la région.
Données géologiques
L’étendue du bassin carrier de Castries est étroitement liée à la qualité de la pierre exploitée dans cette zone. Il s’agit d’un calcaire coquillier, tendre, sédimenté à l’époque Miocène dans l’étage Burdigalien. C’est une pierre blanchâtre très légèrement flavescente, peu friable, gélive, elle peut être employée dans les climats tempérés. Elle est extraite en carrière à ciel ouvert par gradins et récemment en « banquettes ». C’est un matériau facile à extraire et à façonner.
Les villages concernés par ce gisement sont : Beaulieu, Castries, Lunel-Viel, Restinclières, Saint-Geniès-des-Mourgues et Sussargues. Malgré l’étendue de cette zone géologique, l’appellation de cette pierre est dite « pierre de Castries », Castries étant le chef-lieu de canton de cette région. Mais si généralement on ne parle que d’une seule pierre, il existe des différences de qualité par rapport à la finesse du grain et des duretés variables. A chacune de ces pierres les carriers ont attribué des noms correspondant aux lieux-dits où elles sont extraites comme par exemple sur la commune de Saint-Geniès-des-Mourgues
- la pierre de Maravel qui est tendre et craint moins la gelée que les autres,
- la pierre fine des Prés,
- la pierre fine des Vierges, qui est considérée, du fait de sa couleur, comme la plus pure : « c’est la plus belle des pierres. On disait – elle est vierge – parce qu’elle était pure et fine.., mais il n’en reste plus.» (M. Lioure, Beaulieu). En réalité cette zone d’exploitation pourrait être remise en valeur mais cela nécessiterait l’emploi de moyens techniques importants afin d’atteindre les couches plus en profondeur.
Chacune de ces pierres a ses qualités et ses défauts et est utilisée en conséquence pour des usages spécifiques la construction, la sculpture… Si l’ensemble des communes ci-dessus a contribué à l’histoire de l’exploitation de la pierre sur le bassin carrier de Castries, certaines d’entre elles ont assez rapidement arrêté cette activité, souvent à cause d’une qualité de pierre moins bonne – plus friable – que celle des villages voisins. On peut noter à propos de l’appellation « pierre de Castries », que paradoxalement Castries fut l’une des premières communes à abandonner l’exploitation.
Après le départ du dernier carrier du village de Sussargues en 1949, il ne reste plus aujourd’hui qu’un important lieu d’extraction sur la commune de Beaulieu.
De l'artisanat à l'entreprise
Les carriers d'autrefois
Sur l’ensemble des communes concernées par l’exploitation de la pierre tous les hommes étaient impliqués dans cette activité, que ce soit pour l’extraction, le transport, la taille ou la maçonnerie.
L’ouverture d’une carrière n’imposait à l’époque que peu d’obligations. Les communes devenues, à la Révolution, propriétaires des terrains ont tiré profit de l’exploitation sous diverses formes. Jusqu’en 1910, certaines communes fixaient encore un impôt, appelé « droit d’escoude », à huit francs par an pour les hommes de 18 à 60 ans, et quatre francs pour ceux de 15 à 18 ans et de 60 à 70 ans. Après cette date la redevance disparaît. Depuis 1810, les carriers devaient également se soumettre à la loi en vigueur réglementant l’exploitation des carrières à ciel ouvert.
Les principaux acteurs du processus de transformation sont le maître carrier et le carrier.
- Le maître carrier
Sa fonction consistait à vendre de la pierre aux entrepreneurs de la région. En relation avec l’ensemble des carriers, il jouait de la concurrence pour acheter des blocs au plus bas prix. Il assurait également le transport du matériau de la carrière au chantier de construction. Il était donc responsable de la commercialisation de la pierre et de la recherche de nouveaux débouchés commerciaux.
Le maître carrier était en quelque sorte garant de l’équilibre économique de l’exploitation de la pierre. Dans les années 1930, certains d’entre eux ont loué directement des carrières créant ainsi de « petites entreprises » qui leur permettaient un plus grand profit en gérant directement l’exploitation de la pierre de l’extraction à la livraison.
- Le carrier
Comme cela se retrouve fréquemment dans les villages de « pierreux » 4, les carriers se divisaient en deux groupes : les « carriers temporaires » et les « carriers permanents ».
- Le groupe des « carriers temporaires » était constitué de petits propriétaires terriens qui alternaient, selon les saisons et les contraintes des cultures, l’activité agricole à la belle saison et l’exploitation de la pierre durant les mois d’hiver. La pierre représentait un complément de gain intéressant pour leurs modestes revenus.
- Le groupe des « carriers permanents » rassemblait des hommes qui travaillaient à la carrière toute l’année. Souvent originaires de l’Ardèche, de la Lozère ou de l’Aveyron, ces « gavatches» (gens de la montagne) venaient pour les travaux saisonniers. Ils finissaient généralement par s’établir, et comme ils ne possédaient aucune terre, ils louaient à la commune une zone d’exploitation de carrière, ce qui leur permettait de travailler tout en restant indépendants.
« Mon père était de la montagne, de l’Aveyron. Beaucoup de carriers de Sussargues étaient de là-haut. Au début c’était seulement pour travailler un moment. Ils s’étaient embauchés pour les vendanges et puis après ils sont restés. Mon père, lui il est venu en 1912-1913, mais il avait déjà travaillé dans les carrières. Et puis il a décidé de se fixer, il s’est marié, et a fait sa vie ici. » (M. Salançon, Sussargues).
Mais quel que soit le groupe de référence, tous les carriers travaillaient à leur compte. Ils étaient organisés en petites unités de deux ou trois personnes (le père et ses fils, deux frères associés, etc.) et, comme on le retrouve généralement, l’autorité et la reconnaissance étaient induites tant par l’ancienneté que par les compétences.
Comme cela se retrouve fréquemment dans les villages de « pierreux » 4, les carriers se divisaient en deux groupes : les « carriers temporaires » et les « carriers permanents ».
- Le groupe des « carriers temporaires » était constitué de petits propriétaires terriens qui alternaient, selon les saisons et les contraintes des cultures, l’activité agricole à la belle saison et l’exploitation de la pierre durant les mois d’hiver. La pierre représentait un complément de gain intéressant pour leurs modestes revenus.
- Le groupe des « carriers permanents » rassemblait des hommes qui travaillaient à la carrière toute l’année. Souvent originaires de l’Ardèche, de la Lozère ou de l’Aveyron, ces « gavatches» (gens de la montagne) venaient pour les travaux saisonniers. Ils finissaient généralement par s’établir, et comme ils ne possédaient aucune terre, ils louaient à la commune une zone d’exploitation de carrière, ce qui leur permettait de travailler tout en restant indépendants.
« Mon père était de la montagne, de l’Aveyron. Beaucoup de carriers de Sussargues étaient de là-haut. Au début c’était seulement pour travailler un moment. Ils s’étaient embauchés pour les vendanges et puis après ils sont restés. Mon père, lui il est venu en 1912-1913, mais il avait déjà travaillé dans les carrières. Et puis il a décidé de se fixer, il s’est marié, et a fait sa vie ici. » (M. Salançon, Sussargues).
Mais quel que soit le groupe de référence, tous les carriers travaillaient à leur compte. Ils étaient organisés en petites unités de deux ou trois personnes (le père et ses fils, deux frères associés, etc.) et, comme on le retrouve généralement, l’autorité et la reconnaissance étaient induites tant par l’ancienneté que par les compétences.
L’apprentissage du métier de carrier s’effectuait, à Castries comme ailleurs, dès l’âge de 13-14-ans, à la fin de la scolarisation obligatoire. La profession se transmettait généralement de père en fils jusqu’à une rupture économique où la demande n’était plus assez importante pour engager ou encourager son enfant à continuer dans ce secteur. Les plus jeunes ne choisissaient pas forcément ce métier, mais suivaient le plus souvent les conseils du chef de famille désireux, par nécessité, de profiter d’un salaire supplémentaire pour subvenir aux besoins de la famille.
« A ce moment-là on n’avait pas le choix, on commençait à travailler dès qu’on sortait de l’école. A 12 ans on passait le certificat d’études et puis on allait au « grand lycée », comme on appelait, on allait travailler. Moi j’ai commencé à 12 ans. C’était un entraînement qui mettait en forme et puis à 13-14 ans on commençait… Et j’ai fait ça toute ma vie ». (M. Salançon, Sussargues).
Le temps d’apprentissage variait de deux à trois ans selon l’habileté du jeune ouvrier. Il était souvent chargé, dans un premier temps, de déblayer les déchets d’extraction. Par la suite il était placé dans un coin de la carrière où il s’entraînait à « tracer droit », c’est-à-dire à réaliser des tranchées d’extraction de façon régulière. Ses aînés lui montraient les gestes et les astuces du métier mais jamais ne le prenaient pour travailler sur la zone où ils extrayaient eux-mêmes. Ils évitaient ainsi les « ratés » et le temps nécessaire à rattraper les maladresses de l’apprenti.
Le garçon était considéré comme un carrier professionnel lorsqu’il avait acquis une certaine précision dans ses gestes et qu’il pouvait à lui seul assumer les différentes phases de l’activité.
Un groupe professionnel
Aucun témoignage ne fait état d’un regroupement corporatiste ou de fêtes spécifiques aux carriers comme on pouvait le retrouver dans d’autres régions 5. Cependant au sein du village le groupe professionnel des carriers se distingue par une certaine unité et pour certains en adhérant au syndicat des carriers, présidé par M. Marcerou en 1914, mais sur lequel, malheureusement, peu d’informations ont été transmises. Les anciens carriers rencontrés lors de l’enquête définissent la spécificité de leur métier par rapport à leur salaire qui était deux fois plus élevé que celui d’un simple ouvrier agricole, mais aussi par un sentiment d’indépendance. En effet, s’ils étaient tributaires des commandes, ils organisaient leurs journées de travail librement, contrairement aux agriculteurs qui restaient toujours « dépendants des cultures ».
Monsieur Lioure, carrier agriculteur, raconte : « le travail de la vigne n’a pas de rapport avec celui de la carrière. Y’avait de l’ambiance là-bas (à la carrière). On était tous proches les uns des autres. On se réunissait pour déjeuner et pour goûter et puis on rentrait très tard. On était indépendant. On voulait passer une journée de plaisir, on la prenait ! Il y avait quatre cafés (à Beaulieu) et tous travaillaient. Le soir il y avait toujours du monde à l’apéritif. »
Cependant tous les carriers encore en activité en 1949 ont préféré être employés, lorsqu’ils en ont eu l’occasion, dans une entreprise pour profiter des protections sociales et d’un salaire régulier.
En outre, au début du XXe siècle, au moment le plus fort de l’exploitation de la pierre, comme cela a été remarqué dans d’autres villages où le nombre de carriers était important 6, ce groupe de professionnels apparaît comme une force politique. Les carriers s’associaient au monde ouvrier et se définissaient dans la région radicaux-socialistes.
Les « rouges » s’opposaient non pas aux petits agriculteurs dont un certain nombre travaillait également la pierre, mais aux riches propriétaires agricoles, les « blancs ». Ces partis-pris politiques entraînaient des conséquences directes sur l’organisation de la vie sociale. Chaque village avait au moins deux cafés, celui des « rouges » et celui des « blancs », deux épiceries et chaque groupe organisait sa propre fête annuelle.
Mais par-delà les disputes politiques et les clivages professionnels, le sentiment d’appartenance à une communauté villageoise semble encore plus important. Comme le prouvent, par exemple, les contestations par rapport à l’appellation « pierre de Castries », alors que la plus grande quantité de pierre a été extraite sur les communes de Saint-Geniès-des-Mourgues et de Beaulieu.
Cette unité villageoise se retrouve également, comme partout ailleurs, lors des périodes importantes de l’histoire du village. Monsieur Lioure se rappelle avec émotion : « le village était divisé en politique, mais au moment de la guerre (1939-1940) quand on est parti, on était tous sur la place et on s’est touché la main, il n’y avait plus de différences, malheureusement beaucoup ne sont pas revenus... »
L'organisation du travail
Le travail en carrière était très dur. Pour les carriers permanents l’extraction ne dépendait pas des saisons, l’hiver comme l’été ils travaillaient à la carrière. Seules la pluie ou la neige entraînaient la cessation de l’activité. Du fait de l’exploitation des carrières à ciel ouvert, les horaires suivaient le rythme solaire.
« L’été on était au travail à quatre heures (heure solaire), à onze heures on venait dîner et on allait faire une sieste jusqu’à quatorze heures, et puis on repartait jusqu’à la nuit. Le soir on partait des carrières à huit heures et on arrivait ici (à Beaulieu) vers neuf heures. Moi à vélo ça allait, mais les autres ! » (M. Rieu, Beaulieu).
L’hiver les journées étaient plus courtes mais pas moins denses. « On partait quand le jour se levait, on prenait la musette pour casser la croûte à neuf heures. On prenait une demi-heure. Il y avait des cabanes pour manger. Quand il pleuvait, dès la première goutte, tu entendais : il pleut sur la pelle, à la cabane ! A midi on mangeait là-haut tous ensemble, on prenait une autre demi-heure. Il se faisait tellement d’heures que tout le monde venait un peu se reposer, tu ne pouvais pas les faire de longue (en continu). A dix-sept heures c’était la nuit (il a fallu attendre les grandes entreprises pour qu’on ait de la lumière !), alors on rentrait. Mais si le soir vous ne pensiez pas à mettre vos pinces droites, le lendemain pour les arracher du sol quand tout était gelé, et bien… vous aviez les doigts qui tombaient de froid. » (M. Rieu, Beaulieu).
Dans une journée de travail à la carrière, encore plus qu’ailleurs, les temps de pause étaient des instants privilégiés. Le fait de travailler isolé incitait les ouvriers à respecter les mêmes horaires pour se regrouper. Ils profitaient de cet instant pour comparer leurs rythmes de travail.
« On travaillait beaucoup, et quand on allait goûter, l’un disait à l’autre – où en es-tu ? – « en poupre » – cela voulait dire qu’il finirait de bonne heure. Alors l’autre se disait – saute à quatre pieds, tu pourras pas le rattraper. » (M. Rieu, Beaulieu).
Leur statut de travailleurs indépendants, lorsqu’ils n’avaient aucune commande urgente, leur permettait également d’arrêter leur journée dès qu’ils le désiraient. Monsieur Rieu de Beaulieu se souvient : « quand les cloches sonnaient, il y en avait toujours un qui disait, – le curé sonne, il y a quelque chose, allez on n’a qu’à quitter – mais c’était pour n’importe quoi, grave ou pas. »
Les carriers organisaient leur travail en fonction des commandes passées par le maître carrier, ou bien ils effectuaient chacun une certaine quantité de pierre qu’ils stockaient. Il s’agissait de petits blocs, « la menusaille », qui selon leurs dimensions avaient un nom spécifique :
- le cairon : 17 x 17 x 40 cm,
- le parpaing : 17 X 17 X 60 cm,
- le buget : 20 x 20 x 40 cm,
- la pièce : 20 X 20 X 40 cm.
Ces éléments pouvaient être extraits d’une pierre de moyenne qualité. Par contre, lorsqu’il s’agissait d’un volume de 150 X 70 X 50 cm pour la pierre à bâtir, le carrier choisissait une pierre plus dure.
En 1920 un carrier réalisait environ cinquante cairons par jour qu’il vendait 0,80 franc pièce. Il gagnait 40 francs par jour, ce qui représentait le double du salaire d’un ouvrier agricole.
« Ceux qui venaient comme ça (les carriers agriculteurs) ils faisaient trente cairons par jour, nous on arrivait à en faire 40 à 50 par jour mais il fallait dix heures de travail. On avait des réserves de 6 à 8 jours d’avance. » (M. Rieu, Beaulieu).
Avant 1949, les groupes de carriers exploitaient donc indépendamment leurs carrières, ne faisant appel aux autres que pour des manipulations difficiles, comme le déplacement et le chargement d’un gros bloc.
Mais de 1934 à 1939, la construction de l’hôpital Saint-Charles à Montpellier marqua la vie professionnelle des carriers de cette époque. Ce fut l’une des rares occasions où un maître carrier réunit seize à vingt carriers pour travailler sur un même chantier. « J’avais 19 ans à ce moment-là. On a dit à mon père, tu devrais nous donner ton fils pour le mettre dans l’équipe. J’y suis allé. On était quatre par équipe. On faisait des blocs d’un mètre cube, qu’ils transportaient directement sur le chantier où ils étaient coupés en quatre et puis les tailleurs de pierre les travaillaient directement sur place. » (M. Salançon, Sussargues).
Ce fut le début d’une nouvelle organisation pour l’exploitation des carrières.
Les premières entreprises mécanisées
Période de transition
C’est au lendemain de la deuxième guerre mondiale, en 1949-1950, dans un programme national de reconstruction et de développement de l’urbanisme, que la demande en pierre de taille a augmenté. Il s’agissait alors de pouvoir fournir des pierres d’un volume conséquent en grande quantité. Les structures d’exploitation jusque-là encore très artisanales ne pouvaient suffire à de telles demandes. Certains carriers se sont associés avec des financiers pour pouvoir acquérir de nouvelles machines et employer des ouvriers. Des entreprises étrangères à la région se sont implantées et ont apporté d’importants moyens techniques permettant toujours l’augmentation du rendement.
Les différents exploitants de cette période
- Saint- Geniès-des-Mourgues
Les Carrières du Sud (1947 à 1950), dirigée par M. Soustelle.
Association M. Rayan et M. Farrusseng (1950). Arrêt de l’activité pour M. Rayan en 1968. 1951 : M. Farrusseng ouvre sa propre exploitation. En 1956, il déménage sur la commune de Beaulieu au lieu-dit le Réganhat. L’exploitation devient une S.A.R.L. en 1969. Toujours en activité en 1995.
La Pierre de Taille du Languedoc (1958 à 1961).
- Restinclière
Pierre Art et Bâtiment (1961 à 1964). A la fin de son activité exploitation sur la commune de Beaulieu au lieu-dit La Serre.
- Beaulieu
Le Génie Civil de Lens (1964 à 1972). Il avait racheté l’entreprise Art et Bâtiment.
Pierre de Taille du Midi (1964 à 1995). Après plusieurs ventes elle est toujours en activité sous la direction de M. Raboteau.
Monsieur Salançon a été le dernier carrier à travailler sur la commune de Sussargues, avant d’être employé successivement par plusieurs de ces entreprises d’extraction installées sur des communes voisines. Témoin de la transformation technique, économique et sociale de la profession de carrier, il fait un récit de sa vie professionnelle qui illustre parfaitement cette époque où l’exploitation de la pierre représentait un grand espoir économique pour la région.
« C’est à ce moment-là (en 1949) qu’on est venu me débaucher. C’étaient deux associés qui créaient une carrière. Ils sont venus me voir comme j’étais du métier, pour diriger le travail dans leur carrière. Par rapport à ma situation sociale à l’époque (trois enfants), je n’ai pas refusé. Quand on travaillait pour soi, même si on faisait de bonnes journées, sans protection sociale c’était pas toujours intéressant. De plus je gagnais alors cent francs (soit 11,80 francs actuels) et ils me proposaient cent vingt cinq (soit 14,75 francs actuels) de l’heure.
Au début j’avais quatorze ouvriers sous mes ordres, ils ne connaissaient rien à la pierre, il a fallu tout leur apprendre. En 1962, une nouvelle société, qui avait ouvert une carrière à Beaulieu, est venue me débaucher. Ils me doublaient le mois, et je restais chef de chantier. Je commandais encore vingt hommes. C’était beaucoup plus organisé. Il y avait des mécaniciens qui réalisaient des machines sur place et les entretenaient, quatre ou cinq ouvriers étaient responsables du bon fonctionnement des scies, un ou deux conducteurs de grues et les autres c’étaient de simples manœuvres. Tous, à part les mécaniciens, faisaient leur apprentissage sur le terrain.
L’entreprise où je travaillais a fait faillite. Je suis donc rentré au Génie civil, comme contremaître. On a extrait des pierres pour le dernier grand chantier de la région : la Paillade. On y a travaillé pendant huit ans, de 1964 à 1972. C’était de gros blocs de 66 cm de hauteur d’assise, de 25 à 30 cm d’épaisseur pour 2,60 m de long. Mais encore une fois, à la fin de ces constructions, ils n’ont plus reçu de commandes assez importantes et ils ont fermé. A 58 ans licencié économique, c’est pas marrant… »
Ce récit est révélateur de l’évolution économique de l’exploitation de la pierre régionalement voire nationalement 7 et du changement du statut professionnel du carrier. D’artisan indépendant il devient employé mais acquiert en contrepartie l’assurance relative d’un revenu fixe et d’une protection sociale.
Suite à la phase de prospérité de l’Après-Guerre, se terminant réellement en 1970 avec la fin de la construction de la Paillade, le béton armé va progressivement remplacer la pierre. Le déclin de l’exploitation de la pierre n’est pas dû au manque de matière première, mais à l’absence de nouveaux débouchés commerciaux et à un besoin de modernisation encore plus important des techniques d’extraction pour une meilleure rentabilité et donc un prix de la pierre moins élevé.
Les entreprises actuelles
Les exploitants afin de continuer leur activité ont dû envisager une restructuration de leur mode de fonctionnement : moins d’employés, des machines plus performantes pour de nouveaux produits tels que des éléments de décoration.
En 1967, quatre entreprises d’extraction étaient encore établies sur le bassin carrier. Aujourd’hui seules deux d’entre elles ont su suffisamment évoluer pour poursuivre leur activité l’entreprise : « Pierre de Taille de Carrières du Midi Réunies » créée en 1963 par un groupe financier marseillais et l’entreprise des carrières Farrusseng qui est la seule entreprise familiale à avoir su s’adapter. Toutes les deux assurent l’extraction et la taille industrielle de la pierre.
Raboteau, compagnon du devoir, tailleur de pierre, directeur de l’entreprise Pierre de Taille de Carrières du Midi Réunies, a été notre principal informateur. Il gère la société, supervise le travail des employés, dessine les plans des éléments à réaliser (cheminée, escaliers…), établit les devis et se charge des relations commerciales. Il se préoccupe également d’adapter les différentes machines de sciage à des besoins spécifiques. Ses trois employés ont tous un rôle précis dans la chaîne opératoire : l’un s’occupe de l’extraction, un autre du débitage des blocs, le troisième du façonnage mécanique de la pierre. C’est M. Raboteau qui assure la taille manuelle (décoration, gravure) lorsque cela est nécessaire.
La quantité de pierre extraite, 650 mètres cubes par an, par cette entreprise est à peu près constante depuis 1970. Le prix de vente des blocs bruts d’extraction est de 1 050 francs le mètre cube, la pierre sciée 4 300 francs le mètre cube. Pour la pierre taillée, le prix varie en fonction du travail réalisé. Il se situe entre 6 000 et 7 000 francs le mètre cube. Comme nous l’avons déjà précisé, la pierre est utilisée de nos jours essentiellement pour des éléments de décoration. Les demandes semblent évoluer vers des produits (cheminées, fontaines, balustres…) de plus en plus ouvragés. Les principaux clients sont, soit des entrepreneurs qui n’ont ni les moyens techniques ni le savoir-faire pour fournir de la pierre taillée, soit des particuliers qui achètent directement les produits.
Avec ce nouveau type d’entreprise la profession de carrier a considérablement évolué. Le carrier va travailler selon des horaires imposés : simple employé il effectue huit heures par jour, six jours sur sept. Ses congés sont répartis précisément sur l’année, une semaine l’hiver et quatre semaines l’été au mois d’août. Son salaire n’est plus un signe distinctif, un carrier sans expérience gagne environ 6 000 francs par mois.
L’apprentissage s’effectue toujours « sur le tas ». Il ne s’agit plus d’acquérir une excellente connaissance de la matière afin de pouvoir la travailler plus facilement, mais plutôt de posséder certaines notions de mécanique pour comprendre la manipulation des différentes machines et pouvoir les entretenir. Ces nouveaux « carriers-mécaniciens » n’ont plus de relation « corps à corps » 8 avec la pierre si ce n’est avec la poussière produite par le sciage et la taille mécanique. Le carrier n’a plus à fournir d’effort physique considérable, il se retrouve confronté à de nouvelles contraintes : le bruit incessant des moteurs (l’ouvrier doit porter un casque antibruit) et le réel danger avec l’utilisation des scies.
Les seules personnes qui conservent un savoir traditionnel sur la pierre sont ceux qui, comme M. Raboteau, ont suivi un apprentissage classique de tailleur de pierre et qui peuvent adapter les différentes scies à des usages spécifiques selon la roche travaillée.
L’exploitation de la pierre a longtemps occupé une place prépondérante dans la vie économique de la région. Son évolution récente a entraîné un changement radical des méthodes de travail et du statut social du carrier. Malgré cela, sur le bassin de Castries, il existe une certaine volonté de préserver une unité professionnelle. Chaque année vers le mois de décembre, tous les « hommes de la pierre », encore en activité, se réunissent pour un repas. Pour les « pierreux » de cette région, la pierre de Castries ne représentent pas seulement une valeur marchande, elle détient une partie de la mémoire, elle appartient à leur patrimoine.
Bibliographie
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Notes
1. Cette étude a été effectuée grâce au concours de la Direction Régionale des Affaires Culturelles et de l’Office Départemental d’Action Culturelle de l’Hérault.
2. BESSAC (J. C.). – (1986) – Notes et réflexions sur le travail traditionnel de la pierre tendre dans la région de Castries. Études sur l’Hérault, 2 et 3, 1986, p. 135-140.
3. CREUZÉ DE L’ESSERT (H.) – (1824) – Statistiques du département de l’Hérault, Montpellier, 1884.
4. BOCQUET (A.), VALAT (Z.). – (1993) – Les carrières de pierre de Crazannes : approches archéologique et ethnographique. Rapport de recherches pour l’opération archéologique A 837. Beurlay : 1993, 112 p. ; MARIN (J. Y.), FICHET DE CLAIREFONTAINE (F.). – Archéologie urbaine, les carrières de Caen. Archéologie, Histoire et Préhistoire, 195, oct. 1984, p. 34-40.
5. MARIN (J. Y.), FICHET DE CLAIREFONTAINE (F.). – (1984) – Archéologie urbaine, les carrières de Caen. Archéologie, histoire et Préhistoire, 195, oct. 1984, p. 38 ; Paulet PENNINCK (C.). – (1979) – Les carrières de Lessines, le langage des ouvriers carriers, l’industrie de la pierre en Belgique de l’Ancien Régime à nos jours. A.T.H., 1979, p. 153; Reverchon.
6. GAUDIN (P.), REVERCHON (C.). – Carrières et carriers de Provence : permanence et mutation (1850-1950), Lithiques, Paris EDISUD, 1985, p. 76.
7. Idem, note n° 6, page 77.
8. GAUDIN, GOURDEN, REVERCHON – 1991 – Pierres et pierreux en région parisienne. Terrain, 16, 1991, p. 145.
